— Ils ont raison sur un point, tu sais.
La voix de Methos s’éleva par-dessus le bourdonnement régulier du purificateur d’air. Debout, les bras croisés, il observait le monde à travers le double vitrage teinté de la petite fenêtre. Dehors, la cité s'étirait en canyons de verre et d’acier, un prodige architectural hérissé de façades végétalisées et parsemé de bassins hydroponiques en suspension. Une oasis verdoyante et aseptisée, suspendue au milieu d'un océan de béton et de poussière. Mais ils savaient tous les deux ce qui se cachait derrière cette illusion : un monde brûlé, réduit à l'état de vaste désert minéral.
Aélis, acoudée au comptoir de la kitchenette, leva les yeux de son gobelet de ration d’eau filtrée. Le goût métallique et légèrement chloré de la ressource lui rappela instantanément à quel point chaque goutte était ici comptée, rationnée au millilitre par les algorithmes de la cité.
— De quoi parles-tu ?
— Des rapports que les officiers de sécurité consultent dans les terminaux. Des comités de réhabilitation qui nous reçoivent entre deux portes, avec cette courtoisie polie, de ceux qui hébergent des réfugiés encombrants. Ils ne savent pas quoi faire de nous. Nous sommes des reliques vivantes, des pièces de musée qui ont survécu à leur propre extinction. Et surtout, ils nous haïssent.
— Parce que nous venons d'avant. Parce que nous étions là quand le monde n'était pas encore sous cloche.
— Pas seulement parce que nous étions là, rectifia Methos en pivotant vers elle. Parce qu'ils ont lu les archives. Nos archives. Ils ont sous les yeux les rapports climatiques des années 2000, les courbes de température qui s'affolaient, les alertes des scientifiques qu'on étouffait dans des commissions bidons, les sommets internationaux où l'on signait des accords pour les repousser à dix ans plus tard. Ils savent que les hommes de cette époque avaient les chiffres, les avertissements, les technologies et les solutions pour changer la donne.
Il marqua une pause, fixant l'immortelle.
— Et ils savent aussi qu’on a préféré regarder ailleurs. On a choisi le confort immédiat, la croissance infinie sur une planète finie, le roman-feuilleté de nos petites vies égoïstes, en se disant que les générations de 2100 s’arrangeraient bien des factures. Sauf que les factures sont arrivées d’un coup, et qu'il n'y a plus rien dans le coffre.
— Et nous, on faisait partie du lot, murmura Aélis en reposant son gobelet, la gorge serrée. On respirait le même air, on profitait de ce même monde sans se soucier du lendemain, protégés par notre immortalité pendant que le reste de la planète fonçait droit dans le mur. Pour eux, nous sommes les symboles vivants de cette insouciance criminelle. Des témoins qui savaient tout et n'ont pas bougé le petit doigt.
Ces mots résonnèrent dans la pièce comme un aveu partagé. Mais pour Aélis, la culpabilité ne s'arrêtait pas aux frontières d’un simple constat générationnel. Elle prenait une ampleur bien plus incisive. Elle détourna le regard, hantée par une vérité qu'elle gardait jalousement enfouie. Hormis lui, nul ne savait qu'elle avait eu entre les mains le pouvoir suprême de traverser le temps. Et c’était précisément cela qui la consumait de l'intérieur. Elle n'avait pas seulement été passive à l'époque ; elle avait réduit toute son existence, toutes ses potentialités d'immortelle traversant les siècles, à une obsession unique, égoïste : retrouver Darius. Elle avait snobé les leviers d'action immenses qu'elle aurait pu actionner pour infléchir le cours des choses, fermant les yeux sur le monde qui brûlait pour ne voir que sa propre quête.
Et la découverte récente concernant le mensonge de Jehan — cette certitude désormais acquise qu'elle aurait pu agir, modifier l'histoire et sauver des vies sans que les barrières temporelles ne l'en empêchent — agissait comme un poison. Elle n'était pas seulement coupable d'avoir laissé faire ; elle était coupable d'avoir possédé la clé du changement et de l'avoir gaspillée pour une obsession personnelle.
— Ce n'est pas seulement le fait d'avoir vécu à cette époque qui pèse sur leur conscience, murmura-t-elle, la voix brisée par un remords qu'elle maquillait mal. C'est... ce qu'on aurait pu faire. Ce que j'aurais pu faire.
Methos s'approcha de quelques pas, sentant l'armure de sa compagne se fissurer. Il ne chercha ni à minimiser sa peine, ni à la dédouaner.
— Tu te flagelles avec les outils qu'ils brandissent, Aélis, dit-il d'un ton posé. Mais la colère de ces gens, aussi légitime soit-elle dans ses fondements, est un piège si on la subit en victime. Si on veut espérer peser ne serait-ce qu'un gramme sur l'avenir, si on veut leur éviter de sombrer dans une paranoïa stérile, la force ou l'indifférence ne mèneront à rien. Ils n'attendent pas de nous qu'on se justifie. Ils attendent qu'on plie l'échine.
L'immortelle redressa la tête, croisant son regard.
— Tu penses qu'on doit s'excuser ? Devant eux ? Devant ces comités de réhabilitation qui nous toisent comme des pestiférés ?
— Exactement, répondit Methos sans hésiter. Il va falloir endosser cette responsabilité, de manière publique et sans filtre. Assumer notre part, mais aussi celle des générations d'avant. Regarde l'Histoire. Pense aux lendemains des grands cataclysmes politiques ou moraux que nous avons traversés, après les empires écroulés et les purges où tout un peuple réclamait des têtes. La résilience collective ne commence jamais par la négation de la faute. Elle commence par la catharsis de l'aveu. Tant qu'on restera les « Anciens arrogants » retranchés dans leur silence, on sera des cibles. Le jour où l'on dira tout haut : « Oui, nous savions, oui, nous avons failli, et notre passivité a été criminelle », on désamorcera leur haine. C'est le seul moyen d'obtenir une place ici pour agir réellement.
Ses derniers mots planèrent lourdement dans la pièce. Aélis ne répondit pas. Son regard s'était figé sur la ligne trouble de l'horizon, perdue dans les méandres d'un labyrinthe intérieur dont elle ne trouvait plus l'issue. Elle était là, physiquement présente, mais son esprit continuait de faire écho aux drames du passé. Methos l'observait, mesurant la fragilité de cette armure qu'elle essayait de maintenir. Il vit l'ombre de la culpabilité s'accrocher à ses traits, cette façon qu'elle avait de porter sur ses épaules le poids des siècles et des faillites du monde. Mais il perçut aussi autre chose, sous la surface : un repli intime qui n'avait rien à voir avec le climat ou les ruines du monde. Sans brusquerie, il rompit la distance qui les séparait pour venir l'envelopper de ses bras, ramenant sa tête contre son épaule. C'était un rappel muet qu'au milieu des ruines de cette humanité méprisante, ils constituaient encore le dernier rempart l'un pour l'autre. Une île minuscule au milieu du chaos.
— Tu te fais tellement de mal, murmura-t-il. Tu t'en veux pour ce monde, pour ce qui a été, mais... je vois bien que ce n'est pas tout.
Il marqua une pause, la serrant un peu plus contre lui, sentant le rythme de sa respiration.
— Tu sais, ce que tu disais dans la réserve... on n'a jamais vraiment pris le temps d'y revenir. Est-ce que tu veux qu'on en parle ?
Il marqua un temps, cherchant ses mots avec précaution. Face au silence d'Aélis, sentant la crispation subtile de son corps, il préféra poursuivre sans l'acculer.
— Je sais bien qu'il te manque. Je sais ce que représente cette absence pour toi.
Elle se figea dans son étreinte. Une tension traversa son corps, immédiatement suivie d'un repli.
— On a survécu, Methos, éluda-t-elle d'une voix neutre, cherchant à couper court au malaise qui s'installait.
— Le choix ne pose plus, de toute façon. Nous étions acculés, reprit-elle. Tout cela est derrière nous. Nous sommes là, vivants, libérés de ce cauchemar. Tu es là, avec moi, maintenant. Le pire est terminé.
Ses mots sonnaient comme une conclusion logique, une mise au point saine et rassurante. Et pourtant, dans l'écho de sa voix, dans la façon trop rigide dont elle se tenait, le sous-texte vibrait d'une vérité bien plus complexe. Methos ne pipa mot. Il vit le voile pudique qu'elle venait de rabattre sur ses émotions, et si le calme semblait revenu en surface, il comprit, avec une pointe de mélancolie amère, que l'amour qu'elle lui portait — aussi réel, aussi profond et ancré dans le ciment de leur survie qu'il fût — ne parviendrait jamais à combler tout à fait l'espace laissé vide par son ami.
*
La « Tribune Flux » ne ressemblait en rien aux plateaux de télévision des siècles passés. Dans le silence du studio central, aucun projecteur physique ne chauffait l’atmosphère ; à la place, une sphère de projection holographique flottait au centre de la pièce, capturant et retransmettant l'événement en flux simultané dans tous les bastions technologiques du globe, tout en filtrant des milliers de réactions connectées venues des périphéries.
Officiellement, les deux immortels étaient conviés pour une rétrospective historique : disséquer la fin tragique du « Jeu » orchestré par Callestina — ce spectacle cathartique et mortel que cette nouvelle génération, nourrie d’une haine farouche envers les Anciens, avait érigé en exutoire. Mais ni l'un ni l'autre n'étaient dupes. Derrière le vernis de la neutralité journalistique, le modérateur du flux incarnait le visage d’une génération entière, nourrie au ressentiment et à la rancœur. Ses questions étaient aiguisées, pensées pour pousser les deux immortels dans leurs retranchements, gratouiller la curiosité morbide du public et canaliser une colère collective qui grondait à travers les enclaves.
Installés face aux capteurs de flux, Aélis et Methos gardaient une parfaite impassibilité. Le modérateur, une silhouette élancée aux traits impeccablement lissés, ouvrit les hostilités d'un ton faussement mielleux, les yeux rivés sur les compteurs d'audience qui s'affolaient en temps réel.
— Commençons par les bases pour nos millions de spectateurs, ceux qui n'ont connu que la paix sous cloche de nos bastions, lança-t-il en pivotant légèrement vers eux. Le Jeu, tel que Callestina l'a mené à son terme, s'est divisé en deux phases distinctes. La première, des duels en arène confinée, ritualisés à l'extrême. Et la seconde, où vous avez été lâchés au cœur de la Réserve naturelle avec des colliers à impulsion mortelle, programmés pour vous décapiter si vous croisiez la route d'un alter ego sans abréger sa vie dans les délais impartis. Comment on survit psychologiquement à cette bascule entre le spectacle de l'arène et la survie pure dans les bois ?
Methos prit la parole le premier, affichant un calme mesuré, loin de toute provocation.
— On s'adapte, simplement, répondit-il d'une voix posée. Quand la menace est immédiate et que les règles vous privent de toute échappatoire, la structure mentale se simplifie. L'arène offrait un cadre, aussi cruel soit-il ; la Réserve n'était plus qu'une course contre la montre où la réflexion laissait place à l'instinct. On apprend à éteindre le superflu pour ne garder que l'essentiel.
Le modérateur écouta la réponse en inclinant légèrement la tête, enregistrant la sobriété du propos avant de poursuivre l'interrogatoire sur les aspects les plus sombres de cette mécanique.
— L'immortalité elle-même a été mise à nu sous les caméras, dit-il en faisant défiler d'un geste des données graphiques dans l'espace. Des siècles d'existence réduits à des algorithmes de survie, des corps capables de traverser les âges et pourtant soumis à la violence froide de la technologie. Est-ce que ce Jeu, finalement, n'a fait que révéler ce que vous étiez déjà au fond de vous ?
— Le Jeu n'a rien révélé de noble, si c'est ce que vous cherchez à entendre, répondit Aélis d'un ton posé. Il a simplement réduit des siècles d'histoire immortelle à une mécanique de survie brute, dictée par la peur et orchestrée pour votre divertissement. Ce n'est pas notre nature profonde qui s'est exprimée dans cette arène ou dans la Réserve, c'est le piège d'une logique implacable dans laquelle on nous a enfermés. La vraie question n'est pas de savoir ce que nous sommes devenus face aux impératifs d'un système qui nous y forçait, mais pourquoi votre société a éprouvé autant de fascination à regarder cela s'exécuter en boucle.
Le modérateur pivota plus ostensiblement vers elle, un sourire calculé aux lèvres.
— Puisque vous aimez parler de fascination collective, Aélis, retournons la focale sur vous. Votre parcours au sein du Jeu ne manque pas de zones d'ombre. À commencer par une contradiction visuelle assez flagrante : lors de vos premières simulations holographiques, vous présentiez une coupe courte, alors que vous êtes réapparue quelques jours plus tard, face à Soleman, avec une chevelure longue et naturelle. Sans parler de votre maîtrise stupéfiante du combat ce jour-là, assez déroutante pour une immortelle si jeune, ni de ce nom étrange que Callestina vous a asséné dans la Réserve, vous appelant « Marie ». Alors, quels autres secrets cachez-vous sous votre apparente fragilité ?
À la seule évocation du nom de Soleman, un spasme traversa la mâchoire d'Aélis. Une brèche infime dans son armure, l'écho douloureux de son ami, qu'elle avait été contrainte d'affronter. Seul Methos, assis à ses côtés, perçut la tension soudaine qui figea ses épaules et le battement trop rapide de son pouls. Mais elle redressa aussitôt le menton, neutralisant l'émotion avant qu'elle ne devienne visible.
— Pour ce qui est de mes cheveux, inutile de chercher des miracles biologiques, coupa-t-elle d'un ton sec, s'efforçant de plaquer une explication aussi rationnelle que plausible sur un mensonge que seuls Methos et elle pouvaient mesurer. La production du Jeu m'a imposé ces rajouts avant l'entrée en lice, sous prétexte que le format visuel exigeait une esthétique particulière pour les caméras. Je n'ai fait que jouer le jeu de l'image... jusqu'à ce que je décide de les couper moi-même en entrant dans l'arène, un petit pied de nez aux metteurs en scène de cette mascarade pour leur montrer qu'on ne modelait pas notre apparence comme on habille des poupées.
Elle marqua une courte pause, soutenant le regard de l'homme avec une franchise calculée, avant de reprendre d'une voix plus ferme, s'attaquant au reste des questions :
— Quant à ma maîtrise du combat face à Soleman, il n'y a pas de mystère tactique : nous nous connaissions. Nous avions passé des décennies à nous entraîner ensemble, si bien que ce combat n'avait de duel que le nom. S'il a fini par céder, c'est peut-être tout simplement qu'aucun de nous n'avait plus la force de jouer le rôle qui avait été écrit pour nous. Enfin, pour ce qui est du nom de Marie que Callestina a prononcé dans la Réserve, il s'agit d'une histoire personnelle, un passif entre elle et moi qui n'a strictement rien à voir avec les rouages du Jeu, et je n'ai aucune intention d'étaler ma vie privée sur vos écrans de diffusion.
Sur les écrans de contrôle de la régie, les courbes d'audience frémissaient, portées par l'avidité d'un public suspendu à chaque micro-expression du duo. Un sourire mince et calculateur se dessina sur les lèvres de l'animateur, bien décidé à ne pas s'arrêter en si bon chemin.
— Passons donc à ce qui fâche vraiment, puisque vous semblez si promptes à botter en touche sur vos petits secrets d'immortels, lança-t-il, sa voix résonnant avec une pointe de provocation. Vous avez traversé les siècles, vous étiez là aux temps fastes, au cœur des XXe et XXIe siècles, à l'époque où la planète brûlait déjà lentement sous les feux de la surconsommation et de l'insouciance. Vous étiez les témoins privilégiés, sinon les acteurs, de cette cécité collective. Alors, face aux millions de citoyens qui survivent aujourd'hui dans des conditions indignes, est-ce que tout cela, ce monde en ruine, ce climat à plus sept degrés par rapport à l'ère pré-industrielle, n'est pas fondamentalement l'héritage de votre génération qui a préféré regarder ailleurs ?
La question flotta, lourde d'un ressentiment accumulé sur des décennies, calibrée pour éveiller la colère de l'audience. Partout sur les réseaux de diffusion, les compteurs de réactions s'emflammèrent, traduisant la haine viscérale que les jeunes générations vouaient à ces fantômes du passé, perçus comme les architectes intouchables de leur misère.
Methos ne cilla pas. Il prit le temps de respirer, mesurant le poids de ce qui allait suivre.
— Vous avez raison sur un point, commença-t-il d'une voix posée. Nous étions là. Nous avons vu les premiers indicateurs passer au rouge, nous avons entendu les scientifiques crier dans le vide, et nous avons assisté à l'inertie générale. Mais rejeter la faute uniquement sur "les Anciens" comme s'il s'agissait d'une caste extraterrestre est un peu trop commode.
— On entend souvent dire que le citoyen lambda était totalement impuissant, reprit-il après une courte pause, qu'aucun levier d'action n'était à sa portée. C'est faux. Ou du moins, c'est se chercher une excuse facile. Ce n'est pas seulement l'immobilité des gouvernements qui a forgé ce désastre — des dirigeants englués dans le court terme et le calcul électoraliste à courte vue. C'est surtout un pacte tacite que nos sociétés ont accepté. Un contrat implicite où chacun a consenti à fermer les yeux sur la destruction du monde en échange de son confort matériel, de sa sécurité immédiate et de ses petits divertissements quotidiens. Le confort a été érigé en dogme, et nous l'avons tous normalisé.
Aélis, à ses côtés, tourna légèrement la tête vers lui, soutenant son propos d'un hochement de tête.
— Si nous sommes ici aujourd'hui, ce n'est pas pour nous dédouaner derrière notre condition ou pour jouer les spectateurs détachés, ajouta-t-elle, s'adressant par-delà les murs du studio à chaque être humain connecté. Nous portons la charge de cette cécité volontaire. Si vous cherchez des coupables pour l'état de cette planète, vous n'avez pas tort de nous regarder : nous avons traversé cette époque en fermant les yeux sur ce qu'elle engendrait, tout comme des milliards d'autres. C'est un échec global, un naufrage de civilisation dont nous avons été les témoins privilégiés et, par notre silence et notre inaction, les complices.
Le modérateur serra légèrement les mâchoires, pris au piège de sa propre manœuvre. Il avait voulu les jeter en pâture à la vindicte populaire, et voilà que ces reliques du passé désarmaient la colère de millions de spectateurs, substituant à la haine stérile une honnêteté inattendue qui, dans l’esprit des gens, commençait à ressembler étrangement à du courage. Cherchant à reprendre le dessus, il balaya l'air d'un geste sec pour évacuer l'émotion.
— Très bien. Des regrets, des aveux, c'est admirable pour l'histoire. Mais la nostalgie ne rafraîchit pas un monde à plus sept degrés, relança-t-il, un pli d'agacement crispant ses traits. Vous arrivez avec des leçons de morale, mais face à une planète où les calottes ont fondu, où les océans sont des bains acides et où les régions équatoriales ne sont plus que des fournaises permanentes où quelques millions d'âmes survivent entre l'errance et l'enfermement de nos dômes, vos états d'âme ne pèsent rien. Nos technocrates ont déjà leurs réponses : agriculture hydroponique en circuit fermé, captage lourd dans l'atmosphère et boucliers thermiques urbains. Qu'est-ce que vous pouvez bien apporter de plus, à part observer le naufrage depuis vos piédestaux ?
— Vos ingénieurs et scientifiques font ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont, répondit Methos sans se départir de son calme, et personne ne jette la pierre aux tours de verre pour ce qu'elles maintiennent en vie. Mais les technologies de pointe et les boucliers thermiques ne résolvent qu'une partie de l'équation. Le problème de ce monde n'est pas seulement climatique, il est humain. Et cinq mille ans d'histoire m'ont appris une chose : aucune machine ne sauvera des hommes qui ont cessé de se regarder en face.
Un silence inaccoutumé s'installa dans le studio, immédiatement répercuté à travers les flux de données où les commentaires commençaient à ralentir, captivés malgré eux par la portée du propos.
— Ce que nous pouvons apporter, ce n'est pas une formule chimique miracle, c'est une méthode de survie sociale. D'abord en forçant les bastions à ouvrir des corridors de migration sécurisés entre les zones inhabitables et les enclaves. Il est temps de briser ce mur d'indifférence qui sépare l'élite technologique des parias qui meurent dehors. Et ensuite, en redonnant aux communautés de la base une autonomie énergétique et logistique décentralisée, pour qu'elles cessent d'être les vassales de la propagande des tours de verre. Réapprendre aux gens à tisser des liens d'entraide, à s'organiser par eux-mêmes au lieu d'attendre l'aumône des algorithmes. C'est un travail de Sisyphe, certes. Mais c'est le seul qui évitera à ce qui reste de l'humanité de s'entretuer dans les ruines.
Le modérateur resta un instant suspendu, la réplique figée au bout des lèvres. Sur les écrans de contrôle, les compteurs de haine brute marquaient une pause, grignotés peu à peu par une vague inattendue de réactions plus calmes. À travers les millions de foyers connectés, quelque chose venait de se fissurer dans l'armure du ressentiment, laissant entrevoir que ces figures du passé n'étaient peut-être plus tout à fait des ennemis à abattre, mais les premiers alliés inespérés d'un monde qui cherchait encore comment apprendre à respirer.
*
Le contrecoup de la retransmission s'amorça de manière presque imperceptible avant de redéfinir radicalement la position des deux immortels au sein du système. Dans les sphères décisionnelles des bastions, la haine frontale des premiers jours laissa place à une curiosité stratégique, mue par la nécessité de trouver des issues à une crise systémique globale. Dès lors, les invitations se multiplièrent, actant la transition d'un statut d'indésirables retenus sous surveillance à celui de ressources politiques inattendues. Methos et Aélis se retrouvèrent conviés aux tables rondes de concertation stratégique, un cénacle hétéroclite réunissant des technocrates, des chercheurs de pointe, des planificateurs logistiques et, pour la première fois, des délégués issus des communautés marginalisées de la périphérie.
Au cœur de ces réunions, l'urgence de la situation poussa rapidement les participants à chercher un terrain d'entente autour de deux axes vitaux : la logistique des couloirs de migration climatique pour les populations fuyant les zones marginalisées et l'implantation de micro-réseaux énergétiques pour autonomiser les camps extérieurs. Plutôt que de s'enliser dans une confrontation stérile entre les modélisations algorithmiques des technocrates et l'ingénierie lourde, Methos s'efforça de jouer les médiateurs. En s'appuyant sur son expérience millénaire, il sut jeter des ponts entre la rigueur des chiffres et une approche anthropologique de la résilience, démontrant que la réussite de ces projets de survie reposait avant tout sur la réconciliation des élites et des périphéries autour d'un même pacte de confiance.
Derrière leur apparente participation active aux solutions d'urgence, les immortels observaient, écoutaient et absorbaient en silence les méthodologies de pointe de cette société du XXIIe siècle. Ils passaient au crible les avancées technologiques, portant un intérêt particulier aux travaux de recherche fondamentale menés sur la thermodynamique avancée, la manipulation des champs magnétiques et la stabilisation des flux énergétiques à grande échelle, cherchant à décoder les limites de ce que la science moderne estimait possible pour contrer l'effondrement thermique.
*
La salle de délibération se vidait lentement, le brouhaha des tablettes tactiles et des projecteurs holographiques s'apaisant à mesure que les officiels désertaient les lieux. Restée assise à l'écart, Aélis observa un instant Lyra. La chercheuse rangeait ses notes, son badge clignotant doucement sur sa veste et confirmant son rôle de premier plan au sein de l'institut de chronodynamique quantique. Dans ce monde tourné vers l'urgence, ses compétences en topologie de l'espace-temps et en causalité paraissaient de prime abord bien abstraites, mais c'était précisément ce profil pointu, qui avait attiré l'attention de l'immortelle.
Elle se leva, traversa la pièce d'un pas mesuré et s'arrêta au bord de la table de travail de la scientifique.
— Vos notes sur l'entropie des systèmes fermés tout à l'heure, remarqua Aélis d'une voix calme, présentaient une rigueur assez fascinante. C'était un angle de lecture que les ingénieurs d'ici oublient un peu trop souvent.
Lyra redressa la tête, surprise. Elle détailla un instant son interlocutrice, reconnaissant la survivante du Jeu dont le nom circulait sur toutes les lèvres, avant d'esquisser un sourire incrédule.
— Venant de quelqu'un dont la survie n'a obéi qu'aux lois de la biologie immortelle, le compliment surprend un peu. Mais merci. Les systèmes fermés ont au moins le mérite de ne pas changer d'avis en cours de route, contrairement à nous.
— Justement, reprit Aélis, la voix à peine plus basse, glissant subtilement de la technique pure vers des eaux plus brumeuses. En lisant vos annexes sur les fluctuations topologiques, je me suis prise à songer à des concepts beaucoup plus théoriques. Des modèles de distorsion... de la structure même du temps. Je me demandais si vous auriez un instant à m'accorder pour débattre de ces concepts abstraits. C'est une curiosité purement intellectuelle, bien sûr.
Lyra l'observa, plissant légèrement les yeux, partagée entre l'intrigue et la méfiance polie qu'inspirait l'aura de cette figure du passé. Puis, flattée malgré elle par l'intérêt inattendu de cette immortelle pour ses travaux, elle esquissa un hochement de tête.
— La physique théorique est un vaste terrain de jeu où l'on s'aventure rarement par simple ennui, murmura-t-elle en refermant sa mallette. Mais disons que j'ai l'esprit curieux. De quel genre de distorsion parlez-vous ?
— Je m'interroge sur les concepts liés au voyage dans le temps. Est-ce que vous travaillez parfois sur ces idées ?
— C'est un champ d'études particulièrement vaste, répondit Lyra en l'invitant d'un geste à préciser sa pensée. A quel aspect en particulier penses-vous ?
— Par exemple sur le plan purement théorique, est-il seulement envisageable de modifier un événement du passé sans que cela ne vienne tout détruire, ou sans que cela n'impacte directement l'existence des gens ?
Lyra haussa les sourcils, surprise par la direction de la conversation, avant d'esquisser un sourire un peu sceptique.
— Si l'on écoute les modèles mathématiques actuels, le temps fonctionne un peu comme un système élastique qui cherche toujours à revenir à sa position initiale. Le plus grand défi théorique, c'est ce qu'on appelle la persistance : comment un corps étranger qui débarque dans une autre époque arrive à maintenir sa propre matière sans que le flux temporel ne le rejette ou ne le dissolve. C'est un peu comme si le passé lui-même essayait d'effacer ou de lisser toute anomalie.
— Et concrètement, comment ça fonctionne d'un point de vue scientifique ? insista Aélis. Jusqu'où vos recherches sont-elles allées sur la faisabilité de la chose ?
— Entendons-nous bien : il ne s'agit que de mathématiques et de modélisations sur papier. À ma connaissance, et notre communauté de chercheurs en chronodynamique est minuscule et ultra-soudée, personne n'a jamais franchi le pas de l'expérience réelle. Pour la science moderne, le voyage spatio-temporel reste une impossibilité thermodynamique. C'est une porte que personne n'a jamais pu ouvrir.
L'affirmation, dite avec toute la candeur de la science officielle, jeta un froid immédiat dans l'esprit de l'immortelle : si la pointe de la recherche du XXIIe siècle jugeait la chose absurde, comment avait-elle, avec l'aide de Jehan, pu accomplir ce saut à travers les siècles ? Ce gouffre entre le savoir officiel et sa propre réalité ne fit qu'aiguiser sa sidération, transformant son trouble en une urgence absolue de creuser le sujet.
— C'est... un constat fascinant, lâcha-t-elle en parvenant à neutraliser le trouble de sa voix.
Elle marqua une brève pause, pesant le pour et le contre, avant d'avancer une proposition sur le ton de la conversation anodine.
— Si vos obligations le permettent, et pour ne pas encombrer ces réunions officielles avec des questions qui dépassent largement le cadre de nos missions climatiques, accepteriez-vous de poursuivre cette discussion théorique un de ces jours ? Dans un endroit un peu plus neutre, autour d'un café de synthèse par exemple ?
Lyra la dévisagea un instant, puis accepta d'un signe de tête.
— Disons jeudi, en fin d'après-midi, au secteur neuf. J'ai bien envie de voir où vos questions mènent, Aélis.
*
Le « café » du secteur neuf tenait davantage du salon de verdure sous dôme de verre que de l'établissement traditionnel des siècles passés. Dans ce XXIIe siècle où chaque mètre carré de biomasse était compté et surveillé, l'endroit offrait l'illusion d'une nature maîtrisée : quelques fougères s'entremêlaient à du lierre robuste qui couvraient les parois métalliques, tandis qu'une douce lumière ambrée filtrait à travers la canopée. Au comptoir, un automate programmatique servait des tasses fumantes d'un substitut de café corsé, composé d'extraits de racines torréfiées et d'algues hautement protéinées.
Aélis repéra Lyra assise à une table, isolée par un paravent de mousses qui étouffait le brouhaha ambiant. Après s'être installée, elle laissa passer quelques secondes avant d'engager le terrain qu'elle était venue explorer, dissimulant son urgence derrière un calme de façade.
— Je pensais à ce que vous disiez l'autre jour sur l'élasticité du temps, commença l'immortelle en posant sa tasse. Si l'on pousse la théorie un peu plus loin, prenons l'hypothèse de quelqu'un qui réussirait à remonter le cours du temps. Comment cela fonctionnerait-il concrètement sur le plan des causes et des effets ? Est-ce qu'on est prisonnier d'une boucle fermée où tout est déjà écrit, ou est-il possible d'avoir un réel impact sur le futur sans que le système n'efface tout ?
La chercheuse esquissa un sourire, amusée et flattée par cette persistance intellectuelle.
— C'est le grand dilemme des théoriciens. Les modèles mathématiques les plus pessimistes penchent pour le déterminisme absolu : la fameuse boucle où chaque action passée est déjà comptabilisée dans le présent d'où l'on vient, rendant tout changement impossible. Mais si l'on admet que le continuum possède une certaine élasticité, une marge de tolérance... alors un individu pourrait théoriquement altérer une trajectoire. Le problème, c'est que le système exige une dépense d'énergie colossale pour maintenir cette altération en vie. C'est pour cela que ça reste de la pure spéculation.
— Mais supposons que quelqu'un y parvienne, insista Aélis, cherchant à percer le vernis de la physique officielle. Qu'est-ce qui pèserait le plus lourd dans la balance ? Est-ce que les choix individuels faits dans le passé peuvent réellement briser la boucle, ou est-on condamné à répéter les mêmes erreurs sous des formes différentes ?
L'intensité dans la voix d'Aélis fit tiquer Lyra. Elle s'interrompit et détailla son interlocutrice avec une curiosité soudain mâtinée de suspicion bienveillante.
— Vous posez des questions très précises pour quelqu'un qui explore de simples concepts abstraits. On dirait presque que vous cherchez des réponses à une énigme concrète.
Aélis soutint son regard sans ciller, mesurant le risque, avant de pivoter habilement tout en lâchant une amorce calculée.
— Disons que j'ai croisé pas mal de trajectoires atypiques au cours de mon existence. Et cela m'amène à une autre question. Dans votre petite communauté de spécialistes en chronodynamique, est-ce que vous auriez eu vent, par le passé, des travaux d'un chercheur... un Immortel du nom de Jehan, qui aurait planché sur ces concepts au cours des dernières décennies ?
Lyra fronça les sourcils, fouillant activement sa mémoire avant de secouer la tête de gauche à droite.
— Jehan ? Non, absolument pas. Notre communauté est minuscule, ultra-soudée, et nous partageons des registres de recherche extrêmement verrouillés. Un tel nom ne me dit strictement rien. S'il a existé, soit ses recherches étaient top-secret, soit elles n'ont jamais dépassé le stade de l'utopie pure.
Elle marqua une pause, l'esprit visiblement piqué au vif par la révélation d'Aélis.
— Mais... cela éveille ma curiosité. Je vais mener ma petite enquête de mon côté. Si ce Jehan a laissé la moindre trace, je vous le ferai savoir.
Un hochement de tête silencieux scella leur accord. Lyra referma sa sacoche et prit congé, laissant Aélis l'esprit suspendu entre l'écho de ses révélations et l'attente d'un indice qui pourrait enfin éclairer les zones d'ombre de son passé.
*
Quelques semaines plus tard, un signal crypté clignota sur le terminal privé de l'immortelle : un message de Lyra, lourd de promesses et d'un empressement inhabituel. Elle avait retrouvé la trace de Jehan. L'enquête n'avait pas été simple, car le personnage évoluait totalement hors des radars académiques. Mais à force de croiser des bribes d'informations et des témoignages indirects de collègues ayant furtivement croisé sa route, Lyra avait fini par remonter le fil jusqu'à un ancien laboratoire isolé, un refuge où le chercheur semblait avoir mené ses travaux en solitaire. Elle proposait à Aélis de l'y retrouver sans plus attendre.
L'endroit tenait davantage de l'atelier clandestin que de l'institut de pointe. À l'intérieur, l'espace était saturé de vieux écrans cathodiques reconvertis, de câbles enchevêtrés le long des murs en béton brut et de rayonnages débordant de vieux carnets reliés à la main. Au centre de la pièce trônait une imposante structure métallique circulaire, un prototype de résonateur de champ magnétique manifestement bricolé avec des matériaux de récupération. En découvrant ce capharnaüm technologique, un étrange contraste traversa l'esprit d'Aélis : l'appartement où Jehan l'avait autrefois reçue était d'un minimalisme absolu, d'une sobriété clinique où rien ne semblait pouvoir dépasser, alors que son véritable sanctuaire de recherche s'avérait être ce chaos vibrant de fils et de ferraille, comme si toute la complexité mentale qu'il refoulait dans sa vie quotidienne s'était matérialisée ici sans filtre. Tout portait la marque d'un travail obsessionnel, solitaire, mené dans l'ombre par un esprit brillant mais affranchi de toutes les règles.
— C'est absolument vertigineux, lâcha Lyra en balayant l'espace du bras. En fouillant ses archives, j'ai mis la main sur des modélisations que je croyais impossibles. Jehan ne se contentait pas de théoriser sur le papier, il a poussé les mathématiques de la topologie quantique bien plus loin que n'importe qui de notre génération. Ses équations sur la persistance de la matière à travers les failles... c'est du génie pur.
Elle s'interrompit brusquement, marquant un temps d'arrêt. Elle se tourna vers l'immortelle, croisa les bras sur sa poitrine, et son expression se fit soudain beaucoup plus grave, l'admiration cédant le pas à une intuition acérée.
— Mais maintenant, il faut qu'on soit parfaitement claires, Aélis. Vos questions, votre obsession pour ce Jehan, et la façon dont vous touchez du doigt des réalités que même la science ignore... Ce n'est plus de la simple curiosité intellectuelle. Qu'est-ce que vous savez réellement de lui, et qu'est-ce que vous me cachez ?
Lyra fixait l'immortelle avec une intensité qui ne laissait plus de place au doute. Aélis soutint son regard, comprenant qu'il était trop tard pour faire marche arrière. Le secret qu'elle portait devait enfin être mis à nu.
— Jehan ne faisait pas que théoriser. Il a construit un dispositif de transfert temporel. C'est grâce à lui que j'ai pu franchir le mur de ce que vous appelez des impossibilités thermodynamiques. J'ai fait un saut de deux millénaires en arrière, dans le passé. J'ai traversé des époques, connu des hommes, aimé, perdu... Et pour revenir à notre époque, j'ai dû m'extraire de la boucle en 1993, avant ma propre naissance biologique, afin de fermer le cycle.
Lyra retint sa respiration, les yeux écarquillés. Elle encaissait le choc de la révélation.
— Mais ce n'est pas le voyage en lui-même qui pèse le plus lourd, reprit Aélis, la voix traversée par une amertume soudaine. Jehan m'avait imposé une règle absolue, une interdiction formelle : ne jamais me retrouver dans la même temporalité qu'une autre version de moi-même. Il m'a affirmé que le simple fait de nous côtoyer déclencherait un collapsus de la matière, une annihilation totale. Est-ce que c'est seulement fondé ? C'est cette règle qui m'a empêchée d'agir et de rester sur place, croyant qu'il ne m'était tout simplement pas permis d'interférer.
Lyra laissa échapper un rire court, sec et incrédule, qui tenait davantage du désespoir scientifique.
— S'il vous a dit cela, Aélis... alors il vous a menti sciemment, lâcha-t-elle.
— Qu'est-ce que vous dites ?
— Je dis que c'est un mensonge, répliqua Lyra, la voix vibrant d'une colère froide en même temps que d'une fascination technique. Jehan connaissait la physique des boucles sur le bout des doigts. Il savait pertinemment comment fonctionne ce qu'on appelle le modèle du ressort. Une personne envoyée dans le passé n'est jamais le même individu, au sens strict de l'identité moléculaire et temporelle, que son double potentiel de cette époque. Chaque saut, chaque déplacement dans le flux crée une itération différente, une variation infime, certes, mais suffisante pour faire de vous deux entités distinctes.
La chercheuse s'approcha, les yeux plantés dans ceux de l'immortelle pour s'assurer qu'elle mesurait toute la portée de ses mots.
— Aélis, l'Aélis qui a voyagé et son alter ego de la boucle précédente ne sont pas la même personne physique au même stade de cohésion. Le tissu du continuum est conçu pour absorber cette tolérance élastique. Toute cohabitation est possible. Il n'y a pas de risque de destruction par simple croisement ! Le seul, l'unique cas de figure où l'annihilation ou l'auto-destruction survient, c'est si l'on tente de manipuler le temps pour se superposer à soi-même d'une ligne continue et linéaire — c'est-à-dire se retrouver face à son propre corps, à l'identique, dans une boucle active et non fermée. Mais croiser une version de soi issue d'un autre cycle ? C'est parfaitement viable.
Les mots résonnèrent dans le silence de l'atelier, lourds de conséquences. Un vertige bien plus grand que celui du voyage temporel s'empara d'Aélis.
Elle n'avait jamais été menacée. Pendant des siècles, elle s'était pliée à une interdiction mortelle à cause d'une règle fictive. Jehan n'avait pas seulement construit une machine à voyager dans le temps ; il lui avait forgé une cage invisible, utilisant la peur de l'anéantissement pour verrouiller sa liberté d'action et garder le contrôle total de ses choix. Elle marqua une pause, cherchant dans sa mémoire un cas concret pour éprouver cette logique.
— Il y a un autre détail. Avant que je ne quitte cette époque en 2146, un autre immortel avait tué Soleman. C'est un fait établi de mon présent d'origine. Mais lorsque je me suis retrouvée dans le passé, je l'ai croisé, je l'ai prévenu de ce qui allait lui arriver et je lui ai confié la vérité sur ma nature et sur ce monde. Quand je suis revenue en 2146 après mon voyage... Soleman était vivant. Il avait déjoué son destin, tout cela parce que je lui en avais donné les clés. Qu'est-ce que cela implique pour le tissu temporel ?
— C'est la preuve éclatante de la ramification, Aélis, s'exclama la scientifique. Vous n'avez pas brisé le temps, vous l'avez fait bifurquer. L'Aélis d'avant le voyage, l'Aélis qui a agi dans le passé et vous-même aujourd'hui, vous formez une seule et même conscience continue, un fil ininterrompu. Mais vos agissements ont généré une branche alternative. En avertissant Soleman, vous lui avez offert la connaissance de son propre destin, et il l'a volontairement modifié.
— Et ce principe s'applique à tout le monde, reprit-elle. Le Soleman que vous avez rencontré après votre saut n'était plus strictement le même que celui que vous aviez connu dans votre ligne originelle. Les variations, aussi infimes soient-elles, redéfinissent la réalité de ceux que vous touchez. Vos actions dans le passé ont eu un poids réel, mesurable, et ont fondamentalement altéré le cours des choses. Vous aviez ce pouvoir d'impact, Aélis. Vous l'avez toujours eu.
Ces mots résonnèrent comme une sentence dans l'esprit de l'immortelle. Le puzzle s'assemblait enfin, mais l'image qui se dessinait était d'une cruauté insoutenable. Elle ferma les yeux un instant, submergée par une vague de réalisation amère. Jehan l'avait manipulée de bout en bout. Il avait verrouillé son libre arbitre en lui inventant cette règle d'anéantissement pour s'assurer qu'elle n'interfère pas, qu'elle ne modifie rien, qu'elle reste une simple observatrice terrorisée par l'ombre d'un cataclysme imaginaire.
Rien, techniquement, ne l'avait empêchée de s'impliquer plus profondément. Rien ne lui interdisait de bousculer les lignes, d'agir à sa guise, ou de faire le choix de rester auprès de Darius pour traverser les siècles à ses côtés au lieu de fuir l'inéluctable par peur du vide. Chaque interdiction n'était qu'une laisse invisible, et elle l'avait portée sans broncher, sacrifiant ses plus belles années sur l'autel d'un mensonge.
— Et physiquement, comment avez-vous opéré ? interrogea Lyra, de nouveau attirée par la technique et l'ingéniosité du lieu. En fouillant les archives de cet atelier, je n'ai trouvé aucune trace d'un prototype équivalent. Où se cache le dispositif qui a permis ce saut ?
Aélis marqua un temps d'arrêt, effleurant du bout des doigts la zone de son poignet.
— Il n'est pas dans un boîtier. La puce est implantée directement sous ma peau.
La chercheuse écarquilla les yeux, fascinée par cette intégration biologique aussi radicale qu'inédite, mesurant à quel point Jehan était allé loin dans le secret de ses expérimentations. Mais l'instant d'émerveillement scientifique fut de courte durée.
À mesure que les révélations de Lyra s'ancraient en elle, une chape de plomb s'abattit sur l'immortelle. Le flot des opportunités manquées, des choix dictés par la peur et de ce temps cruellement volé se mit à déferler dans son esprit avec une violence inouïe. Elle revit Darius, son départ, sa fuite précipitée pour obéir à une interdiction qui n'avait jamais existé. Elle aurait pu rester, elle aurait pu tenter de le sauver, de construire une vie au lieu de se plier à la terreur d'un cataclysme imaginaire. Une culpabilité abyssale, sourde et dévorante, se referma sur elle, la prenant à la gorge.
Elle ne pouvait plus rester là, au milieu de ces écrans et de ces machines qui lui renvoyaient la figure de son propre gâchis. Refusant net de servir de cobaye une seconde fois, et terrifiée à l'idée d'ouvrir plus longtemps cette boîte de pandore temporelle qui menaçait de la consumer de l'intérieur, Aélis recula d'un pas.
— Je dois partir, lâcha-t-elle d'une voix blanche, coupant court à l'échange.
Avant que Lyra, surprise par cette brusque rupture, n'ait pu placer un mot, l'immortelle tourna les talons et quitta le laboratoire.
*
Aélis était allongée contre Methos, la tête posée sur son torse, au sortir d'une étreinte qui n'avait su apaiser aucune de ses tempêtes. Cela faisait maintenant plusieurs semaines qu'elle portait le poids des révélations de Lyra, s'efforçant de faire bonne figure et de donner le change au quotidien. Pourtant, son implication dans les réunions officielles s'était effritée, laissant place à une distance polie mais palpable, à l'exacte opposée de son compagnon. Lui semblait au contraire s'investir avec une sincérité renouvelée dans ces cellules de crise, trouvant une utilité concrète à mettre ses millénaires d'expérience et ses connaissances au service de cette société du XXIIe siècle, cherchant activement à façonner un futur plus viable.
Depuis des semaines, il la sentait profondément ailleurs, murée dans une brume que ses silences épaississaient un peu plus chaque jour. Il mettait cette léthargie sur le compte d'une fatigue passagère, et l'attribuait surtout à cette culpabilité qu'il lui connaissait bien, cette amertume sourde de s'être montrée trop passive face à la lente agonie de la planète et d'en contempler aujourd'hui le résultat brut.
Mais la réalité des pensées d'Aélis était tout autre. L'immortelle ne ruminait pas seulement les regrets d'un monde qui brûle ; elle ressassait, avec une obsession grandissante, les mots précis de Lyra. Le seul, l'unique cas de figure où l'annihilation ou l'auto-destruction survient, c'est si l'on tente de manipuler le temps pour se superposer à soi-même d'une ligne continue et linéaire — c'est-à-dire se retrouver face à son propre corps, à l'identique, dans une boucle active et non fermée. Cette phrase tournait en boucle dans son esprit, ouvrant une brèche vertigineuse. La perspective d'un retour en arrière n'était plus une impossibilité théorique, mais une option réelle, une porte qu'elle pouvait envisager d'enfoncer pour tenter de retrouver Darius. Elle se sentait cruellement tiraillée entre sa réalité présente, ancrée aux côtés de Methos dans un monde en reconstruction, et cette fascination irrépressible pour ce passé qu'elle aurait pu réécrire. Et plus elle y pensait, plus son esprit se raccrochait à une autre idée troublante lancée par la scientifique : Le Soleman que vous avez rencontré après votre saut n'était plus strictement le même que celui que vous aviez connu dans votre ligne originelle. Par un glissement insidieux, Aélis appliquait cette logique à l'homme qui se tenait à ses côtés. Le Methos d'aujourd'hui, celui avec qui elle partageait sa vie, n'était donc pas réellement le même que celui qu'elle avait connu avant son grand saut temporel. Elle ruminait cette dissociation presque malgré elle, s'accrochant à cette altérité théorique comme à une échappatoire, un moyen inconscient de mettre de la distance, de se détacher un peu de lui pour s'autoriser à envisager le grand saut.
— Tu n'es plus là depuis un moment, Aélis, murmura-t-il doucement, rompant le calme de la pièce. Qu'est-ce qui se passe ? Ce n'est pas seulement la fatigue.
L'immortelle resta immobile un instant, les yeux fermés. Elle savait qu'elle ne pouvait plus éluder son regard, pas indéfiniment.
— J'ai rencontré une scientifique, Lyra, finit-elle par lâcher. Elle a retrouvé la trace des travaux de Jehan. Et j'ai compris... j'ai enfin compris la nature du mensonge dans lequel il m'a enfermée.
Methos fronça les sourcils, intrigué, se redressant légèrement sur les coudes.
— Quel genre de mensonge ?
— Toute ma vie dans le passé a été dictée par la terreur, reprit-elle en levant les yeux vers lui. Il m'avait juré que si je croisais mon propre double dans le passé, je serais totalement anéantie. C'était un mensonge destiné à me neutraliser. Je n'étais pas menacée. J'aurais pu rester, j'aurais pu agir...
Elle marqua une pause, la gorge nouée, avant de laisser échapper le poids de ses regrets :
— Quand je pense à tout ce que j'ai laissé s'effondrer. Pas seulement le climat, ou cette guerre absurde qui a mené au Jeu... J'ai eu les moyens de changer le cours des choses, de ne pas fuir, et j'ai choisi la lâcheté par peur d'une règle qui n'existait pas. J'ai le sentiment d'avoir gâché des siècles de choix possibles.
Methos l'écoutait, observant la douleur crue qui tordait ses traits. Il pouvait comprendre cette culpabilité-là ; il la connaissait intimement pour avoir lui aussi traversé les âges en portant le poids des âmes qu'il n'avait pas su sauver. Mais l'intensité du désespoir d'Aélis dépassait le simple remords historique. Il lut dans son regard quelque chose de plus vertigineux, une brèche qu'elle cherchait à peine à dissimuler.
— Et alors ? interrogea-t-il, la voix plus grave. Qu'est-ce que tu insinues, Aélis ?
Elle détourna les yeux, hésitante, avant de lâcher l'aveu qu'elle redoutait de prononcer tout en le portant en elle comme une promesse silencieuse :
— Je ne sais pas si c'est possible, mais... je pourrais y retourner.
Le souffle de Methos se bloqua. Il la fixa, incrédule, comme s'il venait d'entendre une sentence absurde.
— Ne me dis pas que tu envisages cette option.
— Je ne sais pas si c'est possible... répéta-t-elle, sur la défensive.
— Et si ça l'est ? répliqua-t-il, sa voix montant d'un ton, trahissant un mélange soudain de panique et d'incompréhension. Tu es en train de dire que tu veux effacer notre réalité, tout ce qu'on est, pour retourner dans un passé mort et enterré ?
— Ce n'est pas si simple, Methos ! Si j'y retourne, je pourrais enfin faire quelque chose de réel. Si j'arrive à prévenir les humains de cette époque du désastre climatique et de la catastrophe à venir, les choses changeraient. Je pourrais modifier le futur, éviter le gouffre où le monde s'est jeté.
Methos secoua la tête, un rire court et amer lui échappant. Il passa une main sur son visage, essayant de contenir la colère qui menaçait de le submerger.
— Ne te cherche pas des excuses humanistes, lâcha-t-il durement, la voix vibrant d'une amertume profonde. On se connaît assez pour savoir la vérité. C'est Darius que tu veux retrouver, n'est-ce pas ? Le reste — le climat, les guerres, le destin du monde — ce ne sont que des prétextes pour te donner bonne conscience et justifier l'intérêt de ce nouveau voyage. Tu veux le retrouver, point final.
Aélis se figea, touchée en plein cœur par la violence lucide de sa remarque.
— C'est injuste, souffla-t-elle.
— Injuste ? L'interrogea-t-il, son regard consumé par un désespoir teinté d'orgueil blessé. Tu es là, à peser le pour et le contre entre une vie avec moi dans un présent bien réel et l'hypothèse de courir après un fantôme. Tu penses que c'est quoi, ça ? Ce n'est pas de la noble rédemption, Aélis. C'est une fuite.
— Et si je le faisais, tu survivrais, non ? riposta-t-elle sur la défensive, cherchant maladroitement un contre-poids. Après tout, si je te quittais pour une autre raison, tu t'en remettrais. Tu as traversé des millénaires seul, tu sais ce que c'est.
La phrase résonna dans la pièce, glaciale. Methos se figea, son expression se durcissant instantanément. La colère céda la place à une blessure plus intime.
— Ce n'est pas une question d'être ensemble par habitude ou de savoir si je sais survivre seul, articula-t-il lentement. Tu es libre de me quitter si tu le souhaites. Je ne retiendrai jamais personne de force. Mais là, tu tournes le dos à tout ce qu'on a vécu, tu balaies une réalité entière d'un revers de main pour une obsession. Tu ne me quittes pas pour un autre homme ou pour refaire ta vie : tu t'apprêtes à jeter aux orties des siècles de notre histoire pour aller déterrer un mort.
Il marqua une pause, sa respiration saccadée, trahissant la solitude immense qui le menaçait.
— Et moi... et moi, je n'ai que toi. On est les derniers de notre espèce à porter ce fardeau, à partager cette mémoire du monde. Je te regarde t'apprêter à m'abandonner à nouveau, à choisir un souvenir plutôt que nous, et tu trouves le moyen de me parler de survie ?
Aélis encaissa le coup, bousculée par la violence de ses propres choix. Elle le fixa, cherchant à déceler dans son armure une faille, un écho de ses propres contradictions.
— Et toi ? lâcha-t-elle, la voix presque suppliante. Ne me dis pas que si tu en avais l'opportunité... si tu pouvais retrouver Flavius, ou Alexa, ou n'importe lequel de ceux que tu as aimés et perdus au fil des siècles... tu ne le ferais pas ? Tu resterais là, impassible, à regarder ta propre histoire brûler ?
Methos la regarda un instant, son expression se durcissant avant de se teindre d'une infinie lassitude. Il secoua lentement la tête.
— Non, Aélis. Je ne le ferais pas.
— C'est faux, rétorqua-t-elle, incrédule. Tout le monde ferait ce choix.
— Tout le monde, peut-être, mais pas moi, répliqua-t-il d'un ton sec et définitif. J'ai aimé, j'ai perdu, j'ai enterré des vies entières sous des couches de poussière et de mémoire. Ressasser le passé, vouloir le tordre pour y greffer un happy end factice ou chercher à le corriger, ça n'a aucun sens. Ni pour l'Histoire, ni pour l'équilibre des choses, et encore moins pour nous. Le passé est une terre étrangère où l'on finit toujours par se noyer si l'on s'entête à vouloir y vivre. Je vis dans le présent. C'est le seul endroit où la vie est réelle.
Un frisson traversa l'immortelle. En l'entendant parler avec cette clarté désabusée, elle prit conscience de l'égoïsme viscéral de sa propre démarche. Elle ne cherchait pas à sauver le monde ; elle cherchait à réparer sa propre blessure, quitte à tout sacrifier. Cherchant inconsciemment à se raccrocher à une cohésion impossible, elle chercha une issue.
— Tu oublies ce qu'on s'est dit dans la réserve, rappela-t-elle, évoquant cet instant où elle lui avait proposé de prendre sa tête pour qu'il ait une chance d'être le seul survivant, par amour, parce qu'elle refusait de vivre dans un monde où elle les perdrait tous. Tu avais compris, tu avais accepté.
— Ça n'est pas la même chose, trancha Methos, sa voix se faisant plus dure, coupant net toute tentative de comparaison. Ce que nous avons fait, c'est survivre. Tous les deux. On s'est trouvés, on a traversé les décennies ensemble, et je suis là, avec toi, dans ce monde. Je ne peux pas t'empêcher de partir si c'est ce que tu as décidé au fond de toi, mais...
Il s'interrompit, détournant le regard une fraction de seconde, trahissant un désespoir qu'il peinait à contenir.
— Je ne comprends pas cette obsession à le retrouver. Je comprends l'absence, je conçois le manque, je comprends l'amour mieux que personne après toutes ces vies... mais pas l'envie de repartir en arrière pour tenter encore une fois de réparer des erreurs, plutôt que d'aller de l'avant et d'accepter. Tu ne tournes pas seulement la page, tu détruis le livre.
Le silence retomba entre eux, gorgé de tout ce qu'ils ne pouvaient plus réparer. Methos resta immobile face à elle, le regard vide de colère. Il comprit alors, avec une clarté glaciale, qu'elle était déjà mentalement partie, que l'ombre de Darius avait gagné la partie.
Sans un mot de plus, il quitta le lit et marcha vers la salle de bains. Il referma la porte derrière lui dans un déclic étouffé, laissant Aélis seule au milieu des draps froissés, face au vide de ses propres choix.
*
Le silence qui suivit la nuit de leur dispute eut des allures de rupture feutrée. L'immortelle savait qu'elle ne pouvait plus s'embourber dans cette indécision stérile. Cet entre-deux la rongeait et empoisonnait ce qu'il leur restait. Elle avait besoin d'une réponse définitive, d'un point final ou d'un nouveau départ : si la physique interdisait ce retour en arrière, il lui faudrait en faire le deuil pour de bon, enterrer définitivement le fantôme de Darius et s'investir enfin pleinement dans sa vie aux côtés de Methos, dans ce présent qu'elle sabordait à petits feux. Mais si la porte restait ouverte, elle devait le savoir.
Quelques jours plus tard, elle franchit à nouveau le seuil de l'atelier de Jehan, où elle savait que Lyra travaillait. La chercheuse ne parut qu'à moitié surprise de la voir revenir.
Aélis s'avança, déterminée, et joua cartes sur table. Elle proposa à Lyra de l'autoriser à examiner de plus près la puce temporelle logée sous sa peau, lui offrant un accès total à cette technologie que la science officielle n'avait jamais pu ausculter. En contrepartie, elle posa sa condition : elle avait besoin de son aide technique pour programmer le dispositif et savoir s'il était réellement possible de basculer à nouveau vers le passé, dans la même ligne temporelle que celle qu'elle avait quittée. Lyra, les yeux brillants d'une curiosité scientifique irrésistible mêlée d'un trouble prudent, observa un instant l'immortelle avant d'accepter d'un signe de tête.
Les jours qui suivirent s'écoulèrent au rythme d'un labeur acharné. Lyra avait réussi, au terme d'une intervention délicate, à extraire la puce du poignet d'Aélis pour l'isoler sous les microscopes et les analyseurs. Assises côte à côte devant les écrans holographiques, les deux femmes épluchaient inlassablement les lignes de code et les schémas quantiques.
— Regarde ces paramètres de transfert cellulaire, dit la chercheuse en désignant un graphique sinusoïdal en trois dimensions. J'ai épluché les notes de Jehan, et il y a quelque chose que je ne comprenais pas sur la tolérance organique du saut.
— C'est-à-dire ?
— Le déplacement à travers le continuum temporel impose un choc osmotique et thermique d'une violence inouïe aux tissus. Lors d'un transit, une part considérable des cellules du corps subit une nécrose instantanée par le simple fait de traverser la rupture de densité. Chez un être humain mortel, le système immunitaire et la vitesse de renouvellement cellulaire sont totalement incapables de compenser cette destruction massive. Les fonctions vitales s'effondrent en quelques secondes. En clair, cette technologie n'a jamais pu fonctionner que pour des immortels. Votre facteur de guérison accéléré compense la mort cellulaire en temps réel, agissant comme un tampon biologique indispensable pour maintenir la structure de votre corps intacte pendant le saut.
— Ça expliquerait pourquoi, lorsqu'il m'a briefée avant mon voyage, Jehan m'a affirmé qu'il avait tenté d'envoyer des humains dans le passé, mais qu'aucun n'était jamais revenu, marmonna Aélis.
Lyra haussa un sourcil, pesant la question avec le recul critique de la scientifique.
— Techniquement, il disait peut-être la vérité sur ce point précis, ou du moins sur le résultat : s'il a essayé avec des mortels, ils ont effectivement dû mourir en route, pulvérisés au niveau cellulaire pendant le transfert. Mais en y réfléchissant bien, connaissant l'énergumène, il est tout aussi probable qu'il n'ait jamais testé cette machine sur un cobaye humain de sa vie. C'était juste un argument massue pour s'assurer que tu endosses le rôle sans poser de questions.
— C'est tout à fait son genre, soupira Aélis, avant qu'une question plus triviale mais hautement stratégique ne traverse son esprit. Dis-moi, Lyra... Dans ses consignes d'origine, Jehan m'avait certifié qu'aucun objet ni vêtement ne pouvait franchir la barrière. Tu penses que c'est un autre de ses mensonges élaborés pour m'humilier à distance, ou c'est scientifiquement fondé ?
Lyra secoua la tête, un sourire amusé aux lèvres.
— Oh, pour le coup, c'est une vérité implacable. La structure moléculaire des textiles, du plastique ou du métal réagit de manière catastrophique au champ de phase. Tout ce qui n'est pas organique est impitoyablement vaporisé au seuil de la transition.
Génial. C’est bien le seul point sur lequel il n'a pas menti mais où j'aurais infiniment préféré apprendre le contraire...
— Et concernant les paramètres de retour ? interrogea Lyra, ramenant l'immortelle à des considérations plus pragmatiques. Jehan t'avait expliqué comment le cycle fonctionnait ?
— Il y avait juste un aller et un retour de programmé, se remémora Aélis. Je devais aller à la date choisie dans le passé, avec un retour automatique planifié exactement une heure plus tard dans notre présent.
Petit à petit, les pièces du puzzle s'assemblèrent. Grâce à la rigueur analytique de Lyra et aux souvenirs d'Aélis, les algorithmes de la puce furent décortiqués, nettoyés des verrous de sécurité et des fausses alertes que Jehan y avait insérés pour en garder le contrôle absolu. Elles parvinrent enfin à maîtriser la logique de l'artefact. La technologie n'avait plus de secrets pour elles, et le dispositif fut intégralement reprogrammé pour permettre à Aélis d'effectuer un nouveau saut vers son passé, dans la ligne temporelle précise qu'elle avait quittée.
Le moment qu'elle avait espéré et redouté à la fois était enfin arrivé. La porte était ouverte, la physique validée, et le choix lui appartenait tout entière. Il ne lui restait plus qu'à régler ses comptes avec le présent : aller faire ses adieux à Methos, et choisir l'endroit exact où elle s'effacerait pour traverser le miroir du temps.
*
Les dés, désormais, étaient jetés. Aélis n'était plus traversée par le doute qui l'avait paralysée pendant des semaines. Ses motivations avaient dépassé le cadre étroit de la nostalgie ou de la simple réparation d'un deuil intime : elle voulait agir, sauver Darius, et par cet acte rebattre les cartes du destin pour peser sur l'avenir de la planète et enrayer la lente agonie climatique à laquelle avait assistée impuissante. Débarrassée des verrous psychologiques forgés par les mensonges de Jehan, elle n'avait plus ni excuses ni freins. Elle savait, avec la clarté froide de l'évidence, qu'elle pouvait modifier le cours des choses.
Depuis leur violente explication, les jours au sein de l'appartement s'étaient étirés dans une atmosphère de huis clos étouffant. Le silence y tenait lieu de seul dialogue, mesurant l'épaisseur d'une rupture devenue irrévocable, consommée par l'obstination têtue de son choix. Methos ne l'avait ni retenue ni encouragée. Il portait en lui ce mélange de lassitude, de colère rentrée et d'amertume, assistant en spectateur impuissant au départ de celle qui s'apprêtait à l'abandonner pour aller ressusciter un fantôme du passé.
*
L'heure du départ était enfin arrivée. Aélis s'avança d'un pas décidé vers le point d'embarquement, rejoignant la carlingue d'un véhicule volant stationné sur la plateforme, prêt à l'emmener vers l'emplacement qu'elle avait choisi pour opérer son saut dans le passé. C'est au pied de la machine que Methos la rejoignit pour leurs derniers instants. Le vrombissement sourd des réacteurs semblait couper le monde extérieur, ne laissant qu'un étroit couloir de silence entre eux. Il s'était immobilisé à quelques pas d'elle, le regard lourd d'une lassitude qui valait tous les reproches du monde.
— Tu ne changeras pas d'avis, alors, commença-t-il, sa voix à peine audible au-dessus du bourdonnement continu du moteur.
— Je ne peux pas faire autrement, Methos. Tu sais ce qui m'attend là-bas, et ce que je peux changer.
— Ce que tu veux changer, rectifia-t-il avec un sourire amer. Ne te cache pas derrière le salut de l'humanité ou l'équilibre du monde, Aélis. On a passé cette étape. Tu choisis de tourner le dos au présent, à notre réalité, pour aller ranimer un souvenir.
— Ce n'est pas seulement un souvenir, répliqua-t-elle, la tension affleurant dans son ton. C'est une vie que j'ai laissée en suspens, une possibilité de tout réparer. Rester ici en sachant ce que je sais, en mesurant tout ce que j'aurais pu faire... ça n'a aucun sens. Ce serait vivre dans le mensonge.
— Et ce qu'on a construit, c'est un mensonge ? l'interrogea-t-il, sa voix tranchant net, traversée par une pointe de ressentiment qu'il ne cherchait même plus à masquer. Tu effaces notre histoire d'un simple revers de main. Tu pars vers le passé, et pour quoi ? Tu comptes seulement faire un détour, ou c'est un aller simple ? Est-ce que tu prévois de revenir un jour dans ce présent ?
Aélis pinça les lèvres, détournant une fraction de seconde le regard pour ne pas affronter la clarté de sa question. Methos lu dans cette hésitation muette la confirmation de ses craintes.
— Je vois, murmura-t-il, la voix vidée d'une partie de sa force. Tu ne reviendras pas.
Le silence de son approbation pesait plus lourd que n'importe quelle justification. Elle tournait la page de cette vie, de cette époque, de cet amour-là, pour de bon.
Il la fixa longuement, mesurant l'abîme infranchissable qui s'était creusé entre leurs visions du monde. Il y avait de la colère, oui, mais sous la surface, une douleur infinie, nue et silencieuse. Ils étaient arrivés au bout de leur route commune, séparés non par un manque de sentiment, mais par l'impossible conciliation de leurs destins.
Il fit un pas en avant, brisant la distance qui les séparait, et vint l'envelopper dans une étreinte soudaine, la serrant fort contre lui, sachant pertinemment que c'était la dernière fois de toute son existence qu'il la tiendrait dans ses bras. Il enfouit un instant son visage contre sa tempe, respirant son odeur une dernière fois, savourant la chaleur de cette présence qu'il allait bientôt perdre à jamais. C'était une étreinte de résignation et d'adieu, où tout ce qu'ils avaient partagé à travers les âges venait s'échouer contre ce mur invisible.
— Je t'aime Aélis... et j'espère que tu trouveras ce que tu cherches, murmura-t-il contre sa peau. J'espère vraiment que ça en vaudra la peine.
Elle sentit la gorge se nouer, le cœur au bord des lèvres, submergée par l'amour qu'elle lui portait encore. Elle le serra alors à son tour très fort dans ses bras, traduisant dans ce geste tout ce que les mots ne pouvaient contenir de sa future absence. Puis elle glissa ses doigts à son propre poignet, détacha le bracelet en cuir tressé que Darius lui avait offert autrefois, et vint l'attacher délicatement autour de celui de Methos.
— Pour que tu ne m'oublies pas, souffla-t-elle.
Methos baissa les yeux vers l'objet, mesurant le poids de ce symbole, avant de croiser à nouveau son regard avec une honnêteté poignante.
— Je ne t'oublierai pas, Aélis. Jamais.
— Moi non plus, murmura-t-elle.
Elle aurait pu lui dire qu'elle l'aimait aussi. Mais les mots restèrent prisonniers de sa décence. Partir se jeter dans les bras d'un autre tout en murmurant des déclarations à celui qu'elle abandonnait aurait eu quelque chose d'indécent, une trahison qu'elle s'interdisait. Methos recula lentement, son regard, perçant et lucide, croisa le sien ; il n'avait pas besoin qu'elle parle. Il lisait en elle, il connaissait la vérité de ses sentiments, et il acceptait ce silence comme l'ultime sacrifice de leur relation.
Sans ajouter un mot, elle pivota sur ses talons et franchit la porte de la carlingue. La coupole se referma dans un sifflement doux, coupant net les derniers bruits du monde. À travers la vitre teintée, elle vit la silhouette de Methos immobile sur la plateforme, le bracelet tressé à son poignet, tandis que l'engin s'élevait vers le ciel pour l'emmener vers son point de non-retour.
*
Les rues de Fougères s'étiraient sous le ciel bas du vingt-deuxième siècle comme les vestiges silencieux d'un monde oublié. La cité médiévale, jadis perchée sur son promontoire rocheux, avait échappé à la terrible montée des eaux qui, décennies plus tôt, avait irrémédiablement englouti Pont-Aven et les côtes du Finistère. Mais la protection des terres intérieures n'avait pas sauvé la ville de l'abandon. La nature y avait repris ses droits : le lierre épais rongeait les remparts de granit sombre, les frondisons de la forêt voisine avaient envahi les faubourgs, et le bitume craquelé laissait place à des tapis de mousses et de fougères. Dans ce décor fantomatique, Aélis cheminait seule, l'esprit tout entier tendu vers l'architecture de son plan.
Le choix de sa destination temporelle ne devait rien au hasard. Elle refusait de cibler 1993, l'année même de son départ ; s'y matérialiser à nouveau l'exposait au risque absolu d'une annihilation physique totale. De surcroît, elle savait pertinemment que Darius avait besoin de temps pour purger son deuil. En jetant son dévolu sur l'année 1998, elle laissait s'écouler cinq années, un laps de temps suffisant pour que l'immortel ait pansé ses plaies et réorganisé son quotidien. Mais c'était également une date charnière : le monde n'avait pas encore basculé dans l'irréversible de ses crises écologiques et géopolitiques majeures. Une fenêtre de tir étroite s'offrait à elle pour tenter d'infléchir la trajectoire globale, d'avertir, d'agir sur le destin de la planète tout en retrouvant l'homme qu'elle n'avait jamais cessé de porter en elle.
Au détour d'un chemin envahi de ronces, elle reconnut les abords du quartier où se dressait la maison de ses grands-parents. Ses pensées dérivèrent un instant, éveillant des réminiscences sensorielles : l'odeur de la cire d'abeille et du vieux chêne dans les couloirs, la poussière dansante des rayons de soleil à travers les lucarnes du grenier, et ces après-midis de son enfance où elle s'amusait à fouiller dans les malles pour se parer de vêtements vintage que sa grand-mère avait conservés à travers les âges.
Mais ce souvenir d'enfance recélait surtout une clef tactique indispensable : elle se souvenait d'une habitude immuable de ses grands-parents, une coutume de campagne qu'ils n'avaient jamais abandonnée : ils ne verrouillaient jamais la porte de derrière. En s'introduisant sans bruit dans la pénombre de la bâtisse endormie, elle pourrait se glisser à l'étage, forcer l'une des malles de souvenirs et trouver de quoi se couvrir pour continuer son voyage. Une fois vêtue, il lui faudrait immédiatement penser à la suite. Rejoindre Paris pour retrouver Darius nécessiterait de traverser la moitié de la France sans attirer l'attention. Elle envisageait déjà les options : marcher jusqu'à la grande route départementale pour faire du stop, ou bien glaner çà et là quelques pièces en liquide, juste de quoi s'acheter un billet de train.
S'arrêtant au sommet du promontoire, elle jeta un dernier regard sur l'immensité silencieuse de cette cité en ruine, symbole mort d'un futur qu'elle refusait désormais de subir. Elle tourna le dos au vingt-deuxième siècle agonisant, ferma les yeux une fraction de seconde pour sentir le frémissement de la puce sous sa peau, et, dans un élan de souveraine certitude, embrassa sa propre résolution.