Les Chroniques de Methos

Chapitre 19 : Partie II : Le prince vaudou - Chapitre 8: Les trompettes de l'Apocalypse

3941 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/06/2021 19:15

Avril 2003, Paris, France

Émilie ne prononça pas un mot sur le chemin du retour et Methos respecta son silence, plus par peur de commettre une maladresse que par véritable pudeur. Lorsqu'ils arrivèrent enfin dans l'appartement de l'Immortel, la jeune femme se laissa tomber assise sur le bord du lit dans un soupir exténué. Methos hésita un instant, puis vint s'asseoir à côté d'elle.

-C'est terminé, dit-il d'une voix qui se voulait apaisante en la regardant avec compassion. Personne ne te fera plus de mal.

-Ce n'est pas ça, souffla-t-elle, les yeux baissés sur ses genoux. Je n'arrête pas de penser à ce pauvre Djibril...

-Ce n'était pas ta faute, assura Methos en lui prenant la main.

-J'ai été négligente, réfuta Émilie en secouant la tête d'un air désemparé. Sans moi, il serait encore en vie.

Methos la dévisagea un long moment.

Ce qu'il ressentait pour elle en cet instant – cet amour à l'état brut, cette tendresse si intense qu'elle en devenait presque douloureuse –, jamais encore il ne l'avait ressenti pour qui que ce soit auparavant, même pas pour Alexa. Et il voulait qu'elle l'aime en retour, mais il voulait qu'elle le fasse en connaissant tout de lui, y compris ses peurs et ses démons. Il ne supportait plus de vivre dans le mensonge.

-Émilie, reprit-il à mi-voix, il est temps que je te parle… de Cassandra.

La jeune femme releva la tête et Methos put lire la surprise dans son regard encore embué de larmes. Il prit une grande inspiration puis se tourna vers elle.

-C'était il y a environ trois mille ans, à l'Âge de Bronze, commença-t-il d’une voix à peine plus haute qu’un murmure. Je faisais partie d'un groupe d'Immortels connus aujourd'hui sous le nom de « Cavaliers de l'Apocalypse ». J'imagine que tu en as sûrement entendu parler ?

La jeune femme acquiesça d'un hochement de tête, les yeux écarquillés, mais ne prononça pas un mot – elle redoutait trop ce qui allait suivre pour pouvoir parler. Methos le lut dans chacun des traits de son visage et hésita une seconde à poursuivre, mais il en avait déjà trop dit pour reculer.

-Je ne suis pas fier de ce que j'étais à cette époque, reprit-il, la gorge sèche. Kronos, Caspian, Silas et moi, nous passions notre temps à attaquer les tribus nomades, massacrant et pillant tous ceux qui avaient le malheur de croiser notre route. J'ai tué... des milliers de personnes, avoua-t-il à voix basse. Parmi elles, il y avait Cassandra.

Il marqua une courte pause, essayant de déglutir, mais sa gorge était beaucoup trop nouée pour cela.

-Lorsque je me suis rendu compte qu'elle était Immortelle, poursuivit-il alors que l'expression d'horreur sur le visage d'Émilie s'intensifiait à mesure qu'il parlait, j'ai décidé de la garder en vie mais ce que je lui ai fait était sûrement pire que la mort. Elle était mon esclave – ma concubine. Je la traitais bien ! s'empressa-t-il d'ajouter alors que la jeune femme venait de lâcher sa main dans un frisson d'effroi. Mais quand un jour, Kronos est venu réclamer sa part, j'ai jugé qu'il ne valait pas la peine de risquer ma tête pour une simple esclave, et je l'ai laissé la prendre. Elle s'est débattue – elle l'a même poignardé ! – et a pris la fuite. J'aurais pu l'arrêter, mais je l'ai laissée partir. Je ne l'ai plus revue jusqu'à il y a quelques années. Elle ne m'a pas pardonné – à sa place je ne le pourrais pas non plus ! – mais elle a compris qu'il y a longtemps que je ne suis plus le monstre qui l'avait réduite en esclavage, et elle a renoncé à me poursuivre.

Il se tut et scruta la réaction de sa fiancée.

La jeune femme avait le visage blême et son regard semblait lointain, presque vide. Elle avait cessé de pleurer et ses larmes avaient séché sur ses joues, picotant légèrement sa peau.

-Émilie, je t'en prie, dis quelque chose ! la pressa Methos en attrapant à nouveau sa main d’un geste nerveux.

L'anthropologue sembla alors reprendre ses esprits. Elle dégagea ses doigts une fois de plus, baissa les yeux sur ses mains tremblantes et retira la bague de fiançailles de son annulaire gauche.

-Je suis désolée, dit-elle à voix basse, mais je ne peux pas t'épouser.

À ces mots, elle déposa l'anneau dans la main de l'Immortel, qui la regarda se lever d'un air dépité.

-Ne pars pas ! s’écria-t-il alors qu'elle avait déjà atteint la porte.

Il se leva à son tour et se dépêcha de la rejoindre.

-Je t'en supplie, insista-t-il, ne pars pas ! Je t'ai raconté tout ça parce que je ne voulais pas qu'il y ait de secret entre nous, mais ça fait plus de deux mille ans que je ne suis plus ce monstre sanguinaire. Je ne te ferai jamais de mal et je donnerais ma vie pour toi. Émilie, par pitié, il faut que tu me croies ! Ne me laisse pas seul... sanglota-t-il en se laissant tomber à genoux d’un geste théâtralement dramatique.

C'était la seconde fois qu'Émilie voyait l'Immortel pleurer et elle savait qu'il était sans doute sincère, mais lui pardonner était au-dessus de ses forces : Djibril était mort en essayant de la protéger – que penserait-il à présent s'il savait qu'elle épousait un violeur doublé d'un assassin ?

-Adieu, souffla-t-elle finalement d’un ton sans appel.

Elle sortit en refermant la porte derrière elle, laissant Methos seul en compagnie du lourd silence qui venait de s'abattre sur l'appartement à présent désespérément froid et vide.

           « J'ai longtemps parcouru son corps, effleuré cent fois son visage. J'ai trouvé de l'or et même quelques étoiles en essuyant ses larmes. J'ai appris par cœur la pureté de ses formes, parfois je les dessine encore. Elle fait partie de moi. Je veux juste une dernière danse avant l'ombre et l'indifférence. Un vertige puis le silence. Je veux juste une dernière danse. »[1]

 

***

 

           Sa chambre de bonne sous les toits n'avait jamais semblé aussi peu confortable que ce soir-là. Lorsqu'Adam avait parlé pour la première fois de déménager, Émilie avait ressenti une certaine tristesse à l'idée de quitter cet endroit qu'elle avait appelé « chez elle » pendant plus de sept ans. Mais maintenant qu'elle ne partait plus, elle en venait à haïr cette pièce si minuscule qu'il n'y avait pas de place pour une table et des chaises, et ses rampants trop bas pour qu'on puisse y tenir debout.

           Elle resta un moment dans l'encadrement de la porte, son regard triste passant d'un carton à l'autre. Puis soudain, sans vraiment réfléchir à ce qu’elle faisait, elle se précipita vers la boîte la plus proche, arracha le scotch à mains nues et remit tout ce qu'elle contenait à sa place originelle. Elle ne s'arrêta que lorsque tous les cartons furent vidés, pliés et entassés sur le palier, puis elle alluma son lecteur CD et se laissa lourdement tomber dans son fauteuil au cuir défraichis.

           Une vague de détresse et de honte la submergea alors. Amanda, Joe et Mac... Ils avaient tous su ! Et aucun d'entre eux n'avait pris la peine de la prévenir ! Elle se sentait trahie et humiliée, à tel point qu’elle en avait presque envie de vomir !

Et pourtant, elle se sentait si malheureuse, aussi. Comment un homme si doux et attentif, un homme qui lui avait donné tant de plaisir et l'avait fait autant rire pouvait-il en fin de compte se révéler être un tel barbare ? Et Guenièvre ? L'avait-elle vraiment séduite comme il le prétendait, ou avait-il abusé de son malheur pour arriver à ses fins ? Finalement, pensa Émilie avec amertume, heureusement que je n'ai pas envoyé d'invitation à ma mère.

Elle resta de longues minutes à ressasser ses souvenirs de sa vie commune avec l’Immortel, les voyant désormais sous un autre jour – plus sombre –, lorsque Cabrel entonna la chanson qu'elle préférait le plus au monde : La Cabane du Pêcheur.

           « Si tu pleures pour un garçon, tu seras pas la dernière ! Souvent les poissons sont bien plus affectueux. Va faire un petit tour, respire le grand air. Après je te parlerai de l'amour, si je me souviens un peu. »[2]

           Elle se redressa soudain dans le fauteuil et les larmes cessèrent subitement de couler. Cabrel avait raison ; ce dont elle avait besoin avant tout, c’était d’un changement de décor. Elle sut alors ce qu'il lui restait à faire.

 

***

 

           Methos ne dormit pas de la nuit et noya son chagrin dans l’alcool, le volume de sa chaîne hifi monté si fort que les voisins finirent par venir se plaindre, alors qu’il n’avait jamais eu le moindre problème avec qui que ce soit.

À force de boire plus que de raison, il finit par tomber dans un état semi-comateux si bien que sans le « Buzz », il n'aurait jamais su que quelqu'un frappait à sa porte. Et pour la toute première fois de sa très, très longue vie, il ne se souciait pas de savoir si son visiteur était ami ou ennemi.

Il était toujours avachi en travers de son matelas lorsqu’un cliquetis de serrure résonna dans la pièce, et Methos poussa un grognement.

-Tu en fais une tête, remarqua Amanda, un sourcil levé, en tirant une chaise jusqu’à côté du lit.

En effet, il portait encore les mêmes vêtements que la veille et semblait avoir la gueule de bois du siècle.

-Heureusement que j’ai un double des clés, ajouta-t-elle sans la moindre compassion.

À ces mots, Methos poussa un gémissement plaintif et tira un oreiller par-dessus sa tête.

-T’es pas obligée de crier ! grommela-t-il avec mauvaise humeur.

-Je parle normalement, assura l’Immortelle, un sourcil de plus en plus guindé.

-Qu'est-ce que tu veux ? questionna-t-il encore en se tournant vers elle dans un effort presque surhumain.

Amanda ne répondit pas tout de suite et se contenta de l’observer quelques instants d’un regard sévère.

-Je suis venue prendre des nouvelles d'Émilie, confia-t-elle, son visage mutin trahissant son inquiétude tandis qu'elle cherchait la jeune femme des yeux.

-Ah, fit Methos. Dans ce cas, tu t'es trompée d'adresse.

-Comment ça ? s'étonna vivement Amanda. Qu'est-ce que ça veut dire ?

L'Immortel grogna à nouveau de manière inintelligible et désigna la table de nuit d’un geste vague. De plus en plus intriguée, Amanda se pencha vers le meuble et y ramassa le seul objet qui y était posé, entre la lampe de chevet et un cadre photo : la bague de fiançailles d'Émilie.

-Elle ne veut plus de moi, murmura-t-il d’une voix étrangement raque.

-Quoi ? s'écria Amanda d'un air épouvanté en tournant à nouveau vers lui. Mais pourquoi ?

Il y eut un moment de silence pendant lequel Methos rassembla tout son courage.

-Je lui ai dit la vérité sur Cassandra, répondit-il alors dans un souffle qui ressemblait horriblement à un sanglot.

-Tu n'as pas fait ça ! s'exclama l'Immortelle en se levant d’un bond. Oh, non, Methos ! Je t'avais bien dit de ne pas le faire ! Pourquoi...

-Parce que je l'aime, coupa-t-il d'un ton abrupt en se redressant soudain. Je l'aime, et je ne voulais pas avoir de secret pour elle.

-Toutes mes félicitations ! ironisa Amanda en le foudroyant du regard. Tu as gagné le gros lot !

-Épargne-moi tes sarcasmes, répliqua sèchement Methos. Je ne suis pas d'humeur.

Amanda allait continuer à le sermonner lorsqu'elle remarqua que son ami s’était vraiment mis à pleurer.

-Oh, Methos ! soupira-t-elle avec compassion.

Elle se laissa tomber sur le bord du lit et le serra longuement contre elle.

-Il n'est peut-être pas encore trop tard, déclara-t-elle d’une voix qui se voulait rassurante. Je vais aller parler à Émilie, lui expliquer que tu n'es plus cet homme-là, et...

-C'est inutile, coupa Methos en se dégageant de son étreinte, j'ai déjà essayé.

-Eh bien nous allons essayer encore ! insista Amanda d'un ton féroce.

Elle se leva à nouveau d’un bond furieux.

-C'est quand même pas croyable ! Que tu prennes la fuite quand il s'agit de sauver ta peau, ça, je peux le comprendre. Mais que tu abandonnes si vite alors que tu ne cesses de nous répéter depuis des mois que tu n'as jamais aimé quelqu'un comme tu aimes Émilie... ! Désolée, je ne trouve pas ça logique !

-Ça n'a rien à voir avec de la logique ! marmonna Methos.

Bon sang, ce qu’il pouvait avoir mal au crâne ! Et Amanda qui parlait si fort !

-Je n'ai... pas le droit de la retenir, tu comprends ? poursuivit-il néanmoins. Ce qu'elle a vécu au Bénin... Ce n'est pas très différent de ce que j'ai fait subir à Cassandra.

Il y eut un nouveau moment de silence pendant lequel Amanda le dévisagea avec pitié.

-Qu'est-ce que tu vas faire, alors ? demanda-t-elle à mi-voix en s’agenouillant devant lui, pour se mettre à sa hauteur.

-Rien, répondit-il d'une voix brisée.

 

***

 

           Mais « rien » n'était pas une option acceptable pour Amanda. Methos et Émilie étaient faits l'un pour l'autre, elle en était persuadée ! Elle devait absolument convaincre la jeune femme de changer d’avis, et heureusement, elle avait un plan.

           -Comment ça, tu pars ? s'écria-t-elle en regardant Émilie jeter des vêtements pêle-mêle dans un sac de voyage, lorsqu’elle atteignit le Passage des Récollets, trois quart d’heure plus tard. Je croyais que tu n'avais pas d'expédition de prévue dans l'immédiat...

-Je ne pars pas en expédition, répondit l'anthropologue en fourrant ses paires de chaussettes dans une poche latérale, j'ai juste besoin de prendre un peu l'air. C’est tout.

-Tu as raison, admit Amanda un peu précipitamment, soulagée d’apprendre que son départ n’était pas définitif. Il n'y a rien de tel qu'un peu de distance pour se remettre les idées en place. Il va te manquer et vous allez vous retrouver. Tout rentrera dans l'ordre, tu verras.

-Mille deux cent ans et tu crois encore au Père Noël, ironisa Émilie en tirant sur la fermeture éclair d'un geste brusque.

-Ah, s'il te plait, pas de ça avec moi ! prévint l'Immortelle. Je sais que tu l'aimes encore, tu n'as pas pu l'oublier en une nuit !

Émilie se redressa lentement et lança à Amanda un regard agacé :

-C'est justement pour ça que je pars ! s'énerva-t-elle. Pour l'oublier !

Les deux femmes se défièrent un instant du regard, puis Amanda décida de changer de stratégie. Les traits de son visage se détendirent alors qu’elle hochait la tête, un sourire compréhensif pendu aux lèvres.

-Tu as raison, répéta-t-elle d’une voix douce. À quelle heure part ton train ? Je vais te conduire à la gare.

-Je n'ai pas encore acheté de billet, avoua Émilie. Je vais juste monter dans le prochain train, peu importe la destination, pourvu qu'il me conduise au bord de la mer.

-Excellente idée ! approuva l'Immortelle avec un enthousiasme un peu trop exacerbé pour être sincère. On y va ?

Bien que légèrement méfiante, Émilie saisit finalement l'anse de son sac et suivit l'Immortelle dans l'ascenseur puis jusqu'à l'endroit où était garée sa voiture.

-Gare Montparnasse, je suppose ? questionna Amanda en mettant le moteur en marche.

Émilie se contenta d’acquiescer d'un signe de tête, et les deux femmes se mirent en route.

 

            Traverser Paris en voiture n'était jamais une mince affaire, c'est pourquoi Émilie préférait d'habitude prendre le métro – tout du moins, lorsque la RATP ne faisait pas grève. Après quarante minutes qui parurent à Émilie une éternité, Amanda gara finalement sa Peugeot dans la Rue Émile Richard.

-Pourquoi est-ce qu'on s'arrête ici ? s'étonna Émilie.

Elles n’étaient plus qu’à deux rues de la gare, et il y a avait une zone réservée pour les stationnements courts devant l’entrée du parking Pasteur.

-Parce qu'il faut que je te montre quelque chose avant que tu partes, répondit Amanda en ouvrant sa portière.

Elle descendit de voiture et, remarquant que l'anthropologue ne la suivait pas, elle poussa un soupir de lassitude.

-Tu n'as pas d'horaire pour ton train, rappela-t-elle en passant la tête par la portière encore ouverte. Alors fais-moi plaisir et viens avec moi cinq minutes.

-Cinq minutes, accorda Émilie en la fusillant du regard.

Elle descendit à son tour de voiture et les deux femmes entrèrent dans le cimetière du Montparnasse.

           Elles marchèrent un moment en silence, ignorant les touristes qui faisaient des photos des tombes des célébrités qui étaient enterrées là.

-Tu sais que Methos et toi avez bien plus de choses en commun qu'il n'y paraît ? reprit Amanda au bout d'un moment.

-Ah vraiment ? fit Émilie d'un ton sceptique.

Elle aussi avait commis des erreurs dans sa vie, mais Adam, lui, avait fait bien pire : il avait commis des fautes.

-Oui, assura l'Immortelle sur un ton de défi. Ton père et ton oncle sont enterrés ici, n'est-ce pas ?

-Je sais, merci, répliqua l'anthropologue, qui commençait à perdre patience.

À ces mots, Amanda esquissa un sourire presque amusé.

-Oui, mais tu ignores sûrement que Methos a également choisi ce cimetière pour faire inhumer son dernier grand amour ?

-Quoi ? lâcha Émilie, en se figeant soudain sur place, stupéfaite.

Son dernier grand amour ? À combien de temps cela remontait-il ? Avait-elle été consentante ?

-Tu as bien entendu, confirma Amanda. Viens, nous ne sommes plus très loin.

À la fois horrifiée et curieuse, Émilie suivit Amanda parmi les tombes et les mausolées jusqu'à une stèle qui indiquait simplement « Alexa Bond – Beloved ». Elle ne portait pas la moindre date, ce qui irrita l’anthropologue : comment allait-elle réussir à obtenir des réponses à ses questions sans être obligée de les formuler à haute voix ? Mais avant qu’elle n’ait pu envisager une solution à son problème, Amanda se tourna vers elle.

-Est-ce qu'il t'a déjà parlé d'elle ? questionna-t-elle d’un air grave.

Émilie se contenta de secouer la tête d'un air négatif. Non, elle ne savait rien de cette femme – Adam n’avait encore jamais prononcé son nom en sa présence.

-Dans ce cas, c'est moi qui vais le faire, déclara Amanda d'un ton ferme. Alexa était serveuse dans le bar de Joe à Seattle et Methos a eu le béguin pour elle dès la première fois où il l'a vue.

Elle marqua une pause et observa l'épitaphe quelques instants.

-Elle était malade, reprit-elle, la gorge nouée. Très malade. Il lui restait moins d'un an à vivre et elle d'abord repoussé Methos pour lui épargner la peine de la voir agoniser. Et tu sais ce qu'il a fait ? demanda-t-elle en jetant à Émilie un regard brillant de fierté. Il n'a pas pris ses jambes à son cou comme l'aurait fait n'importe qui. Non, il l'a emmené voir tous les endroits dont elle avait toujours rêvé – les Pyramides, Santorin, Venise –, et lorsqu'elle a fini par mourir, il l'a faite enterrer ici, près de lui. Tu crois vraiment que les salauds font ce genre de choses ?

Émilie ne répondit pas immédiatement. Cette histoire l'avait touchée, c'était évident, mais allait-elle suffire à la convaincre de rester ?

-Est-ce qu'elle savait... commença-t-elle, les yeux soudain larmoyants.

-Qu'il était Immortel ? acheva Amanda. Non, elle ne l'a jamais su. Elle est morte avant d’avoir atteint vingt-cinq alors que lui est âgé de cinquante siècles… Le lui avouer aurait été bien trop cruel.

Elle marqua une courte pause avant de reprendre :

-Nous avons longtemps cru qu'il ne s'en remettrait jamais – qu'il ne pourrait plus jamais aimer personne. Et puis il t'a rencontrée, et tu lui as redonné une raison de vivre.

-S'il a réussi à se remettre de sa mort, répondit Émilie en se détournant pour masquer sa propre émotion, il se remettra de mon départ.

-Tu ne comprends donc pas ? s'exclama Amanda dans un soupir exaspéré. Tu es la première à qui il a parlé de son Immortalité ! C'est une preuve de confiance absolue !

À ces mots, l'anthropologue éclata d'un rire dur, caustique, sans joie :

-Il est mort et ressuscité devant moi, rappela-t-elle sèchement. Il n'a pas eu d'autre choix que de me le dire. Ça n'a rien à voir avec de la confiance.

Elle tourna les talons et s'éloigna. Amanda la rattrapa bientôt et se mit en travers de son chemin.

-Et Demba ? insista-t-elle. Tu as entendu son histoire ? Sans Methos, il aurait passé sa vie en esclavage jusqu'à ce qu'un Immortel le trouve et le décapite sans qu'il ne comprenne pourquoi !

-Ça n'aurait peut-être pas été plus mal, souligna Émilie en toisant Amanda d'un regard de défi.

Le visage d'Amanda se décomposa subitement et elle lança à la jeune femme un regard penaud.

-Mauvais exemple, admit l'Immortelle. Mais je peux t'en citer plein d'autres ! Voyons voir...

-Tes cinq minutes sont écoulées, coupa Émilie en faisant une nouvelle volte-face. Conduis-moi à la gare.

Amanda ne bougea pas pendant quelques secondes, cherchant par tous les moyens à retenir la jeune femme. Mais Émilie remontait déjà l'allée principale et l'Immortelle dut courir pour la rattraper.

           Elles n'échangèrent plus un mot avant d'être arrivées devant l'entrée de la gare Montparnasse.

-Émilie, appela Amanda alors que l'anthropologue descendait à nouveau de voiture. Quand tu seras rentrée... hésita-t-elle, on pourra toujours être amies, n'est-ce pas ? Même si tu ne veux plus voir Methos... ?

-Oui, on pourra, souffla la jeune femme avec un sourire faible.

Elle hissa son sac sur son épaule puis elle claqua la portière et entra dans la gare.

 

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[1] Kyo Dernière danse (2003)

[2] Francis Cabrel La Cabane du Pêcheur (1994)

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