Les Chroniques de Methos

Chapitre 18 : Partie II : Le prince vaudou - Chapitre 7: Le son du djembé

2900 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/05/2021 11:44

Avril 2003, Paris, France

-Dr Dumont ? répondit le prisonnier, de toute évidence aussi surpris que l'était la jeune femme.       

Il y eut une seconde de flottement pendant lequel personne ne comprit ce qui était en train de se passer, puis Émilie se précipita vers le prisonnier, bousculant au passage un Methos stupéfait.

-Mon dieu, vous êtes blessé ? s'écria la jeune femme d’un ton alarmé en remarquant le trou béant dans sa chemise ensanglantée.

-Je vais bien, assura Mwindo, dont le regard trahissait toujours la stupéfaction.

-Pourquoi est-ce que vous êtes menotté ? questionna-t-elle encore.

Puis, se retournant vivement vers son fiancé, elle ajouta :

-Adam, détache-le, s'il te plait !

Mais Methos ne bougea pas.

-Vous vous connaissez ? interrogea-t-il en levant les sourcils d’un air incrédule.

-À ton avis ? rétorqua la jeune femme, agacée.

Voyant que l’Immortel n’avait nullement l’intention de coopérer, elle commença à fouiller ses poches à la recherche des clés qui ouvraient les menottes.

-Émilie, arrête, dit Methos d'une voix douce en lui attrapant les mains.

-Non, répondit la jeune femme d'un ton buté.

Elle dégagea sèchement ses poignets puis reprit aussitôt sa fouille au corps.

-Émilie ! insista Methos en l’attrapant cette fois par les épaules. C'est un Immortel et il m'a attaqué.

La jeune femme se figea soudain et se redressa lentement.

-Quoi ? lâcha-t-elle d'une voix légèrement tremblante, ses yeux à l’expression soudain apeurée passant d’Adam à son prisonnier.

-Je ne l'ai pas attaqué ! se défendit Mwindo, lançant à Émilie un regard suppliant. Je peux tout vous expliquer !

Il y eut un moment de silence pendant lequel Émilie sembla le jauger puis elle hocha finalement la tête.

-Je vous crois, déclara-t-elle alors d’une voix lente.

-Eh bien pas moi, rétorqua sèchement Methos.

Il fit signe à l'étranger de s'asseoir sur l'une des chaises et s'installa en face de lui, son épée bien en évidence pour dissuader l'homme de tenter quoi que ce soit. Émilie aurait voulu intervenir, mais le visage de son fiancé affichait la même expression de haine que lorsqu'il se retrouvait dans la même pièce que Cassandra, et la jeune femme sentit son sang se figer à l’intérieur de ses veines.

-Qu'est-ce que tu me veux ? questionna Methos.

Il avait parlé d'une voix dure qu'Émilie peina à reconnaître comme la sienne.

-Rien, assura Mwindo d'une voix légèrement paniquée. Je viens du royaume de Dahomey et je suis sur les traces d'un assassin qui tue ses frères Immortels du continent africain.

-Qu'est-ce qui nous dit que ce n'est pas toi, l'assassin ? fit remarquer Methos en se penchant en avant, les yeux plissés d'un air mauvais.

-Adam... souffla Émilie d'une petite voix en tirant sur sa manche, comme un enfant qui réclame l’attention des adultes, mais l’Immortel l’ignora.

-Je n'ai pas de preuve, regretta Mwindo, mais je peux vous raconter toute l'histoire. Voilà ce qui s’est passé… 

 

***

 

Janvier 2003, Tchetti, Bénin

           Le soleil déclinait déjà à l'horizon lorsque Mwindo atteignit le village de Tchetti, non loin de l'actuelle frontière entre le Bénin et le Togo. Les colons avaient redessiné la carte de l'Afrique, mais pour Mwindo, le royaume de Dahomey existait encore. Une fois l'année, il entreprenait ce voyage pour rendre visite à l'un de ses vieux amis, lui aussi Immortel.

           Il pénétra dans le village où les maisons aux murs de parpaings et aux toits de tôle côtoyaient les cases en argile, les yeux fixés sur l’imposante colline qui dominait la vallée et remonta une allée bordée de palmiers, la semelle de ses sandales soulevant un nuage de sable rouge à chacun de ses pas.

Des enfants accoururent bientôt pour l’accueillir et, souriant avec bienveillance, il les laissa l'escorter vers la maison de Duma. Mais au lieu d'y trouver son vieil ami assis en tailleur en train de boire du lait de chèvre, il fut reçu par sa dernière épouse, qui semblait porter le deuil.

-Farah, où est Duma ? interrogea Mwindo d'un air grave, comme s’il connaissait déjà la réponse.

La femme redressa la tête d'un air digne puis sortit de la hutte sans prononcer le moindre mot. Mwindo la suivit jusque derrière la cabane, au pied de la colline, où une tombe avait été creusée plusieurs semaines auparavant.

-Que s'est-il passé ? s'enquit vivement l'Immortel.

La mort de Duma ne pouvait signifier qu’une seule chose : d’une manière ou d’une autre, il s’était fait décapiter. C’étaient les circonstances de son trépas qui interloquaient Mwindo.

-Je ne sais pas, répondit Farah, qui luttait à présent contre les larmes. Il est parti chasser une nuit, on l'a retrouvé sans tête le lendemain matin.

-Un animal ? questionna-t-il d'un air sceptique.

-Non, dit Farah. Assassiné.

Mwindo resta un moment silencieux, perdu dans ses pensées.

-Farah, reprit-il au bout d'un moment. Est-ce qu'un étranger est venu au village dans les jours précédant la mort de Duma ?

-Oui, souffla-t-elle. Une sorte de marchand, mais qui n'avait rien à vendre, et ne voulait rien acheter.

-Tu te souviens d'autre chose ? demanda encore l’Immortel.

-Oui, répéta Farah en le dévisageant d’un regard embué. Il parlait notre langue et nous ressemblait, mais il avait des manières de colon.

-Tu ne te rappelles pas de son nom ? insista l'Immortel.

-Non, regretta la jeune femme. Je ne lui ai pas parlé. Mais Duma s'est longuement entretenu avec lui. C'était la première fois qu'il le voyait, pourtant il l'a accueilli comme un frère.

Mwindo hocha la tête d'un air contrarié, le regard toujours fixé sur la tombe, puis il se tourna à nouveau vers la veuve :

-Farah, reprit-il, je te promets que je vais retrouver celui qui a fait ça, et que je vengerai la mort de Duma.

À ces mots, la jeune femme éclata en sanglots, le regard plein d'espoir et de reconnaissance.

 

***

 

Avril 2003, Paris, France

           -Après cela, poursuivit Mwindo de sa voix lente et profonde, j'ai rendu visite à tous les Immortels que je connaissais dans la région. Tous avaient été tué après qu'un homme noir mais à l'air étranger leur eut rendu visite.

Le récit était terrible et semblait confirmer la vision de Cassandra. Tout du moins, en partie.

-Quel rapport avec moi ? s'impatienta Methos.

-Je ne sais pas, admit Mwindo. Je suis pratiquant du vaudou, expliqua-t-il avant que Methos ait eu le temps de dire quoi que ce soit. J'ai demandé aux esprits de me guider sur les traces de cet homme et ils m'ont conduit jusqu'ici. J’ignore pourquoi.

Methos lâcha un petit rire caustique. De toute évidence, il ne le croyait pas.

-Demba, murmura alors Émilie.

-Pardon ? s'étonna l’Immortel en se tournant vers elle.

-Oh je t'en prie, lâcha la jeune femme dans un soupir exaspéré. Ne me dis pas que je suis la seule à avoir fait le rapprochement ? 

Remarquant que tous la regardaient d'un air perplexe, elle ajouta :

-Ce Demba est à la tête d'un organisme de micro-crédits, non ? rappela-t-elle. Et juste la semaine où il est à Paris, on apprend qu'un homme traque ses frères Immortels sur le continent africain en se faisant passer pour un banquier... Drôle de coïncidence, non ?

Un lourd silence s'abattit alors dans la pièce. Apparemment, elle était vraiment la seule à avoir fait le rapprochement.

-Tu n'es pas sérieuse ? balbutia Methos au bout d'un moment.

Il dévisagea Émilie pendant de longues secondes. Son regard avait quelque chose de suppliant. Comprenant que son fiancé refusait de lui faire confiance et de regarder la réalité en face, elle secoua la tête d'un air résigné.

-Tu veux savoir qui est Djibril et ce que je vois dans mes cauchemars ? demanda-t-elle d'une voix tremblante d'amertume. Je vais te le dire, comme ça Amanda n'aura plus besoin de fouiller dans mes affaires.

La jeune femme jeta à l'Immortelle un regard chargé de reproches puis tira une chaise et s'y laissa tomber. Elle passa sa main sur son visage tendu et prit une profonde inspiration :

-C'était il y a un peu plus de trois ans, commença-t-elle, le regard fixé sur le plat de la table. Mes deux premières expéditions en Mongolie et en Amazonie s'étaient bien passées et j'en étais devenue très sûre de moi, tellement... arrogante... que je suis partie pour le Bénin presque sur un coup de tête, sans prévenir personne, expliqua-t-elle avec un sourire triste, les yeux toujours baissés. Je n'ai cherché un guide qu'une fois arrivée sur place et j'ai fini par en trouver un. Il s'appelait Djibril et il ne devait pas avoir plus de vingt ans. Nous sommes partis un matin à l'aube et avons roulé toute la matinée dans sa jeep à moitié rouillée. Nous avons fini par arriver dans un village près de Dodomé, au Nord-Est du lac Ahémé, et c'est là que tout a dérapé.

Elle marqua une longue pause, luttant de toute évidence pour retenir ses larmes.

 

***

 

Octobre 1999, Dodomé, Bénin

           Une mare de sang se répandait à une vitesse alarmante sur le sol sablonneux autour du corps sans vie de Djibril. Ses yeux encore grands ouverts semblaient exprimer une horreur muette et Émilie ne pouvait en détacher le regard.

L'homme qui la tenait par les cheveux fit un mouvement brusque, lui arrachant un nouveau cri de douleur et la rappelant soudain à la précarité de sa propre situation. Il la poussa violemment contre le capot de la Jeep et commença à essayer de lui arracher ses vêtements.

           La jeune femme se débattait en hurlant ; il était impossible que les habitants du village ne l’eussent pas entendue, mais personne ne venait à son secours. Elle sentait la chaleur du moteur sous la plaque de tôle tandis que l'homme se vautrait sur elle. Les deux autres le regardaient faire avec un sourire malsain, et Émilie comprit avec effroi qu'ils seraient les prochains.

Ses dernières forces l'avaient déjà presque abandonnée lorsqu’elle aperçut quelque chose par-dessus l'épaule de son agresseur qui lui redonna soudain espoir.

           Un homme immense était apparu, telle une ombre sortie de nulle part, et avait bondi tel un félin sur l’un des deux voyeurs qui attendaient impatiemment leur tour, son bras musculeux étroitement enroulé autour de sa gorge.

L'autre ne tarda pas à réagir. Il poussa un cri de rage et leva son arme tandis que son acolyte étouffait sous l’emprise du colosse. Émilie le vit tirer une longue rafale de balles dans la direction du nouveau venu, abattant sans le moindre scrupule son propre complice, mais ratant sa cible.

L'assaillant du Dr Dumont sursauta violemment sous le bruit des coups de feu et se désintéressa aussitôt d'elle. Il se retourna vivement et cria quelque chose dans une langue qu’elle ne comprenait pas mais cela n’avait pas d’importance.

Le géant venait de se jeter sur l'homme qui avait tiré et lui arracha son arme des mains avant de l'assommer brutalement avec la crosse. Puis, d’un geste lent et lourd de menace, il se tourna vers le dernier assaillant encore debout, sans même prendre la peine de pointer le fusil dans sa direction.

           Son visage déformé par la fureur lui donnait un aspect absolument terrifiant, et l’agresseur se jeta aussitôt à ses pieds, mordant littéralement la poussière, le suppliant de l'épargner. Tout du moins, c’est ce qu’Émilie supposa, car son sauveur attrapa l'homme par le col et lui hurla quelque chose au visage avant de le propulser au sol avec un regard de profond dégoût. L'homme se releva avec peine puis recula de plusieurs pas, les mains en l’air en signe de rédemption, avant de s'enfuir en courant sans se retourner.

           Le géant attendit que l'homme ait disparu pour s'approcher d'Émilie. Il n'y avait plus la moindre trace de haine sur son visage ; au contraire, son regard exprimait une extrême douceur mêlée d'inquiétude.

La jeune femme l'observa un moment sans savoir si elle devait se réjouir ou pas puis, comme s'il avait deviné ses pensées, il arracha un pan de tissus coloré qui pendait du toit d'une hutte et le lui tendit. Il eut même la délicatesse de détourner le regard tandis qu'elle s'en paraît, puis il fit quelques pas prudents dans sa direction.

-Je m'appelle Mwindo, déclara-t-il dans un français parfait. N'ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal.

Trop choquée pour parler, Émilie le dévisagea comme s'il s'agissait du messie avant de fondre finalement en larmes. S’il était arrivé ne serait-ce qu’une minute plus tard…

-Je suis le chef de ce village et je vous promets qu'ils ne vous importuneront plus, assura le colosse d'une voix douce.

Il lui tendit la main et la jeune femme la prit sans hésiter.

 

***

 

Avril 2003, Paris, France

           -Nous avons rapporté le corps de Djibril à sa famille, souffla Émilie, le regard toujours fixé sur la surface en bois, et Mwindo leur a expliqué ce qu'il s'était passé, comment leur fils avait donné sa vie pour essayer de me défendre. Ils ont eu l'air de me pardonner, ajouta-t-elle d'une voix faible, mais moi je ne me le pardonnerai jamais ! Il était si jeune !

Elle éclata en sanglots et se cacha le visage derrière ses mains. Elle ne voulait pas voir l'expression d'horreur mêlée de pitié qu'affichaient les autres.

Amanda s'agenouilla devant elle et la prit dans ses bras dans une tentative désespérée pour la réconforter.

           Methos resta interdit quelques secondes puis abaissa son épée d'un geste lent. Tenant toujours Émilie serrée contre elle, Amanda sortit de sa poche les clés des menottes et les tendit à Methos. L'Immortel s'avança alors vers le prisonnier et le délivra de ses chaînes sous le regard stupéfait de Joe.

Également surpris, Mwindo commença par se frotter les poignets là où le métal avait laissé des marques, puis s'approcha lentement d'Émilie. Amanda hésita un instant puis s'écarta pour le laisser passer. Il se pencha alors sur l'anthropologue et lui prit délicatement la main pour l'aider à se relever.

-Dr Dumont, dit-il en la regardant droit dans les yeux, vous n'étiez pas obligée... Vous n'avez aucune dette envers moi...

À ces mots, la jeune femme leva les yeux vers lui et lui adressa un faible sourire. Il posa sa main immense sur sa joue trempée de larmes et la caressa un instant avec son pouce.

           « Mais tu sais les lionnes sont vraiment des reines. Leur amour, elles le donnent et plus jamais ne le reprennent. Le soleil les assomme, fait monter leur peine. Oui tu sais les lionnes sont vraiment, vraiment des reines. »[1]

           -Il ne faut plus pleurer, chuchota-t-il.

Émilie le dévisagea d'un regard brillant.

Cet homme, qui avait une carrure semblable à celle de MacLeod, pouvait paraître menaçant à bien des égards mais, comme lors de leur première rencontre, ce sont ses grands yeux noirs bordés de longs cils au regard si doux qui frappèrent la jeune femme. Elle détailla chaque trait de son visage, de son large front bombé à ses lèvres pleines en passant par son nez légèrement écrasé, comme pour les graver à tout jamais dans sa mémoire. Puis, tout doucement, Mwindo posa son front contre le sien, murmura quelque chose dans une langue qu'elle ne comprenait pas, puis récupéra son glaive et sortit de la pièce.

           La salle devint un moment silencieuse, puis Amanda jeta à Methos un regard appuyé. L'Immortel s'approcha enfin et prit à son tour la jeune femme dans ses bras.

-Viens, souffla-t-il à son oreille. Je te ramène à la maison.

 

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[1] Yannick Noah Les Lionnes (2000)

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