Les Chroniques de Methos

Chapitre 16 : Partie II : Le prince vaudou - Chapitre 5: Un air de liberté

5453 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 16/05/2021 11:18

Avril 2003, Paris, France

Plusieurs jours passèrent sans que Joe ne réussisse à corroborer les dires de Cassandra, et pourtant, il avait mis plusieurs de ses hommes sur le coup.

-C'est pourtant limpide ! répéta Methos pour la quinzième fois sans cesser d’enduire son rouleau de tapisserie de colle. Elle a inventé toute cette histoire pour me foutre la trouille et me faire renoncer au mariage !

-Je ne sais pas, souffla Joe, mal à l'aise. Elle avait l'air sincère...

-Elle sait manipuler l'esprit, rappela Methos. Tu l'as déjà oublié ?

Il marqua une pause, le temps de coller le morceau de papier-peint au mur puis recula de plusieurs pas pour observer le résultat.

-Laisse tomber cette histoire, conseilla-t-il encore en se retournant vers Joe.

 

***

 

           Émilie n’avait plus posé la moindre question sur Cassandra depuis qu’elle avait surpris les deux Immortels en train de se disputer. Elle et Methos continuaient de rénover leur appartement avec l'aide de Mac.

Amanda, qui se disait peu talentueuse pour les travaux manuels, préférait aider à l'organisation du mariage. Elle savait que l'anthropologue voulait quelque chose de simple et elle s'évertuait à respecter son souhait.

           La liste d'invités n'était pas spécialement longue – en dehors de Joe, Mac et Amanda, Methos avait invité Gina et Robert de Valicourt, dont il avait sauvé le mariage six ans plus tôt – et Émilie s'était aperçue avec désarroi qu'elle n'avait aucun ami qui date d'avant sa rencontre avec l'Immortel. Bien sûr, elle avait invité Léon Saint Clair et son épouse, mais il était son éditeur, pas un véritable ami.

Et puis, il y avait sa mère qu'elle n'avait pas revue depuis huit ans... Devait-elle lui envoyer une invitation dans une tentative désespérée de se réconcilier, au risque d'être terriblement déçue si elle refusait de venir ?

Amanda essayait de conseiller la jeune femme autant que possible, mais elle ne pouvait prendre certaines décisions à sa place. Toutefois, lorsque l'anthropologue lui confia avoir trouvé la robe qu'elle porterait à la mairie, l'Immortelle accourut sans attendre.

           Tandis que la jeune femme se changeait dans la salle de bain, Amanda s’assit sur le bord du lit et jeta un coup d'œil curieux au minuscule appartement sous les toits car c'était la toute première fois – et peut-être la dernière – qu'elle y mettait les pieds. Émilie avait commencé à entasser certaines de ses affaires dans des cartons en vue de son déménagement, et l'Immortelle fouilla le plus discrètement possible dans ceux qui n'étaient pas encore hermétiquement fermés.

           En grande mélomane qu’elle était, Émilie avait allumé un CD comme bruit de fond, et Amanda aurait pu se sentir concernée lorsque Depalmas commença à chanter « Marcher dans le sable, se sentir coupable »[1] mais elle venait de tomber sur quelque chose de bien trop intéressant pour cela :

 

Journal de voyage Dr Émilie Dumont

Ewes (Bénin)

1er octobre 1999 –                               

 

           Bien qu'intriguée par cet intitulé incomplet, Amanda n'eut cependant pas le temps d'en lire davantage : Émilie venait de tourner le verrou de la salle de bain et elle dut reposer le carnet en toute hâte.

           « Il faut que quelqu'un m'aide : je n'ai qu'une seule vie. Trouvez le remède ! Je n'ai qu'une seule vie. Chaque jour cette pensée m'obsède. Je n'ai qu'une seule, qu'une seule vie. »[1]

-C'est ma chanson, déclara Émilie en sortant de la salle de bain, un large sourire aux lèvres.

-Pardon ? lâcha Amanda d'un air penaud.

-La chanson, répéta la jeune femme avec patience. « Une seule vie »... On dirait qu'elle a été écrite exprès pour moi...

-Oh, souffla l'Immortelle, pardon, je n'écoutais pas. Je suis bien trop éblouie par ta beauté, ajouta-t-elle d'un ton flatteur mais néanmoins sincère.

-Tu trouves ? s'enquit Émilie d'une voix timide en faisant un tour sur elle-même. Je ne voulais pas me marier en blanc, je trouve ça trop vieux jeu...

-Tu as entièrement raison, approuva Amanda en détaillant la robe mi-longue en dentelle bleue marine que portait la future mariée. Elle te va très bien, enchérit-elle, elle met ton teint en valeur.

-Merci, rougit l'anthropologue.

-Au moins, tu as déjà quelque chose de bleu, reprit l'Immortelle d’un air soudain songeur. Il te faut encore quelque chose d'ancien, quelque chose de neuf et quelque chose d'emprunté...

-Je ne sais pas si c'est vraiment nécessaire... bafouilla Émilie, qui n'avait pas pensé à tous ces détails.

-Bien sûr que si ! insista Amanda, reprenant tout à coup ses esprits. Ne t'inquiète pas, je suis ton témoin, je m'occupe de tout !

Émilie afficha un sourire résigné puis regroupa ses longs cheveux bruns sur son épaule gauche et tourna le dos à son amie :

-Tu veux bien m'aider avec la fermeture, s'il te plait ? demanda-t-elle.

Amanda s'empressa de délivrer la jeune femme des couches de dentelles qui la retenaient puis la suivit du regard tandis qu'elle traversait à nouveau la pièce en direction de la salle de bain.

           À peine Émilie avait-elle fermé la porte derrière elle qu'Amanda ressortit le carnet de la boîte dans lequel elle l'avait laissé tomber un instant plus tôt et commença à le feuilleter avec curiosité :

 

           1er octobre 1999

           Viens d'atterrir à Porto Novo. L'air est chaud mais sec, pas lourd et humide comme en Amazonie. C'est ma première fois en Afrique, je suis très excitée. Je vais rester me reposer à l'hôtel ce soir et me mettrai demain en quête d'un guide.

 

Amanda déchiffra plusieurs paragraphes rédigés dans une écriture brouillonne avant de passer à la page suivante :

 

           5 octobre 1999

           Après quatre jours de recherches infructueuses, j'ai enfin réussi à trouver un guide qui accepte de me conduire dans la vallée du lac Ahémé, où vivent les tribus vaudous (en fait, le terme « vaudou » n'existe pas au Bénin, on parle plutôt de « Fon »). Mon guide s'appelle Djibril. Nous partons demain.

 

Émilie sortit une seconde fois de la salle de bain, à nouveau vêtue d'un simple jean et d'un t-shirt à l'effigie du groupe Téléphone, et Amanda reposa le carnet à contrecœur après avoir sérieusement envisagé de l’emporter avec elle.

La jeune femme s'avança dans la pièce et remarqua aussitôt l'expression coupable qu'affichait le visage d'Amanda. Elle fronça les sourcils, intriguée, et jeta un coup d’œil circulaire autour d’elle. C'est alors qu'elle vit que son journal de voyage se trouvait à présent sur le haut du carton alors qu'elle était sûre de l'avoir rangé dans le milieu de la pile de livres.

-Oh mon dieu ! s'écria Amanda, qui avait suivi le regard de l'anthropologue. Tu as vu l'heure ? Je dois retrouver Duncan... J'avais complètement oublié... mentit-elle.

Elle se leva d'un bond et attrapa son sac à main.

-Bonne chance pour demain ! ajouta-t-elle avant de disparaître dans la cage d'escalier.

           Émilie l'écouta descendre à pied les sept étages puis referma la porte de l'appartement.

Elle se dirigea ensuite vers le carton et saisit le carnet. Elle en contempla un moment la couverture d'un air triste, sans pourtant prendre la peine de l'ouvrir. L'anthropologue ne savait que trop bien quel terrible récit se cachait dans ses pages, et pour rien au monde elle ne souhaitait se le remémorer.

Poussant un profond soupir, elle replaça le journal dans le fond du carton puis le ferma hermétiquement à l'aide d'un large rouleau de scotch.

           

***

 

           Il y avait de nombreuses semaines que l'anthropologue avait terminé de rédiger son livre sur les Mursi, ce qui signifiait qu'elle devait à nouveau s'adonner à l'exercice qu'elle détestait le plus : la tenue de conférences. Mais la simple pensée qu'Adam serait là pour la soutenir moralement suffisait à présent à lui donner du courage.

           Son éditeur avait une fois de plus loué une salle du Méridien Étoile et Émilie la regardait se remplir depuis la petite pièce située sur le côté de l'estrade.

-Nerveuse ? demanda inutilement Saint Clair.

La jeune femme hocha la tête mais ne répondit pas. Elle était trop occupée à observer Adam.

           C'était la deuxième fois que Methos assistait à une conférence donnée par sa future épouse, et il s'était installé exactement sur le même siège pour qu'elle n'ait pas à le chercher du regard si elle avait besoin de voir un visage amical au milieu de sa présentation.

Il venait à peine de s'asseoir lorsqu'il ressentit la présence d'un Immortel dans la pièce. Il se retourna vivement à la recherche du nouvel arrivant mais celui-ci se dirigeait déjà vers lui.

-Cette place est libre ? questionna-t-il en désignant la chaise à côté de lui.

-Demba ! s'exclama Methos en se levant pour le laisser passer. Ma parole ! ajouta-t-il à voix basse lorsqu’ils furent tous deux installés. On ne se voit pas pendant deux siècles et soudain, on se croise deux fois en à peine un an !

Demba replia sa jambe droite par-dessus son genoux gauche et eut un petit rire amusé :

-Ce n'est pas un hasard, avoua-t-il avec un sourire bienveillant. Je suis de passage à Paris pour un sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce sur le micro-crédit et j'ai vu que le Dr Dumont donnait une conférence sur son étude en Éthiopie. Je ne pouvais pas rater ça, conclut-il.

-C'est gentil de ta part, remarqua Methos en souriant à son tour. Je suis sûr qu'elle sera très touchée.

-Alors, vous avez réussi à la reconquérir ? interrogea encore Demba.

-Oui, acquiesça Methos en appuyant ses proposa d’un hochement de tête. Nous sommes fiancés.

-Toutes mes félicitations ! dit Demba en tendant à Methos sa large main.

           Émilie aurait pu passer la matinée à observer les deux hommes par l'entrebâillement de la porte. Il ne faisait aucun doute qu'ils se connaissaient et s’entendaient bien. La jeune femme était en train de se demander quand et dans quelles circonstances ils s'étaient rencontrés la première fois lorsqu'elle entendit Léon annoncer le début de la conférence. Reprenant soudain ses esprits, l'anthropologue attrapa ses notes et monta sur l'estrade.

           

           Deux heures et demie plus tard, Saint Clair invita le public à se rendre dans la pièce voisine où un apéritif avait été dressé. Methos et Demba restèrent en retrait et rejoignirent Émilie qui rangeait ses affaires d'une main légèrement tremblante, soulagée d’en avoir enfin terminé. Tout du moins, presque terminé.

-Ah, Adam ! s'exclama l'éditeur en le reconnaissant. N'a-t-elle pas encore une fois été merveilleuse ?

-Bonjour Léon, salua Methos en lui serrant la main. Effectivement, je ne pourrais être plus fier d'elle, ajouta-t-il, le regard pétillant.

-Ah ! Tu vois ! fit Saint Clair en se tournant vers la jeune femme. Je te l'avais bien dit !

Il semblait plus que ravi.

-Bon, je vous laisse cinq minutes et ensuite, tu me rejoins, reprit-il. Je suis certain qu'ils vont encore te laisser de nombreux dons. D'ailleurs, à ce propos, ajouta-t-il en l'attirant légèrement à l'écart, tu ne veux pas leur raconter que tu programmes une autre expédition ?

Émilie ouvrit la bouche, mais Saint Clair ne lui laissa pas le temps de parler :

-Je sais bien que ce n'est pas vrai dans l'immédiat, chuchota-t-il, mais eux n'ont pas besoin de le savoir. Compris ?

En effet, la jeune femme avait décidé de faire s’accorder un répit dans ses expéditions pour pouvoir profiter un peu de sa nouvelle vie conjugale.

-Oui, souffla Émilie, d'accord.

-Parfait ! lança l'éditeur d'une voix claironnante. Alors, à dans trois minutes !

Puis il s'éloigna à grandes enjambées.

-Je croyais qu'il avait dit cinq ! s'indigna Methos en regardant l’éditeur disparaître dans la pièce voisine.

-Oui, mais il a utilisé les deux premières, expliqua l'anthropologue d'un ton amusé. Il t'en reste trois pour nous présenter...

Elle adressa à Demba un large sourire et lui fit signe d'approcher.

-Ah oui, fit Methos, se rappelant soudain de la présence de son vieil ami. Je te présente Demba. C'est grâce à lui que j'ai pu te faire parvenir du courrier en plein milieu de la vallée de l'Omo.

-Vraiment ? s'étonna la jeune femme.

-Ce fut un plaisir, assura Demba en s'inclinant.

-Comment est-ce que vous vous connaissez, tous les deux ? questionna encore l'anthropologue, de plus en plus fascinée.

-Ça, répondit Methos, c'est une histoire impossible à raconter en trois minutes.

Il lança à Émilie un regard éloquent. Soudain, la jeune femme eut une idée :

-Et si on se retrouvait cet après-midi au Blues Bar ? proposa-t-elle. Vous aurez tout le temps de me raconter...

-Excellente idée ! approuva Methos.

-Parfait, sourit Émilie. Dans ce cas, je vais aller rejoindre Léon. Je crois que les trois minutes sont écoulées, ajouta-t-elle avec une grimace.

À ces mots, elle déposa un baiser sur les lèvres de Methos et serra à nouveau la main de Demba avant de suivre Léon et de disparaître à son tour dans la pièce voisine.

 

***

Juillet 1804, La Nouvelle-Orléans, États-Unis d'Amérique

           Le soleil brillait fort dans le ciel de Louisiane en ce matin de juillet de 1804, brûlant la nuque des esclaves de la maison Delacroix. Le maître avait ordonné la construction d'un nouvel entrepôt pour ses récoltes de coton et les hommes n'osaient pas le défier. Ils avaient monté le plus gros de la structure et devaient à présent installer la charpente.

           Assis à cheval sur une poutre, l'un des esclaves essuya son front couvert de sueur avec son avant-bras. La vue sur les champs de coton était imprenable, mais il n’en avait que faire. La chaleur était étouffante, et il n'y avait rien à boire.

L’esclave attrapa l'un des clous posés devant lui et leva son marteau d'une main tremblante. Il sentait comme une force invisible lui contracter la poitrine. Il essaya de prendre plusieurs inspirations mais c'était peine perdue : il ne pouvait plus respirer. Sa vision se troubla et il se sentit glisser sans pouvoir rien faire pour se retenir.

           Une demi-heure plus tard, un homme blanc aux cheveux foncés arriva au galop. Il n'eut aucun mal à trouver l'endroit où on l'attendait : il suffisait de suivre les cris de Delacroix. Le maître était furieux, ce qui n'avait rien d'étonnant. À ce qu'on disait, l'un de ses esclaves venait d'avoir un accident.

-Ah, Dr Adams ! s'exclama Delacroix en voyant le médecin descendre de selle et jeter ses rênes dans les mains d’un des domestiques. Vous tombez à pique.

Adams n’adressa au maître qu’un bref signe de tête et se dirigea directement vers le corps de l'esclave.

-Retournez au travail ! hurla Delacroix à ses autres prisonniers.

Le médecin se pencha lentement au-dessus de l'homme, qui présentait une énorme plaie sur le sommet du crâne. Alors qu'il l'examinait, il ressentit une sensation étrange dans les tempes, comme le son d'une clochette.

-Il est mort, constata Adams d’un ton solennel.

-Mort ? répéta Delacroix, toujours aussi furibond.

-Mort, oui, insista Adams en se relevant. Et d'autres mourront encore si vous vous obstinez à les laisser travailler par cette canicule !

-Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! s'emporta Delacroix en postillonnant.

-Je vous aurais prévenu, menaça le médecin, les yeux plissés par la colère.

Les deux hommes se défièrent un instant du regard, puis Adams reprit la parole.

-En ce qui concerne le corps, déclara-t-il d'une voix plus calme, je peux vous en offrir trois dollars.

-Trois dollars ? s'étonna Delacroix. Que voulez-vous faire d'un cadavre ?

-Si on vous le demande, vous direz que vous ne savez pas, s'impatienta le médecin. Bon, alors ? Vous les voulez, ces trois dollars ?

-Je vais pas cracher dessus, s'empressa de répondre Delacroix.

Le Dr Adams tendit au maître les trois pièces promises qui les prit entre ses doigts manucurés.

-Vous ! appela le médecin en désignant deux esclaves robustes. Aidez-moi à le mettre sur mon cheval !

Les deux hommes hésitèrent une seconde avant de s'exécuter à contrecœur. De toute évidence, ils craignaient ce que le médecin allait bien pouvoir faire à leur défunt ami. Lorsqu'ils eurent chargé le macchabée, Adams monta en selle avant de partir au galop, les sabots de son cheval frappant le sol, et il disparut dans un nuage de poussière.

           Adams ne s'arrêta pas avant d'être rentré dans son atelier, en bordure de la Nouvelle-Orléans.

Dans un effort presque surhumain, il porta le cadavre jusque à l'intérieur et le déposa sur sa table de travail. Haletant, il alla chercher un peu de porto dans son salon, en but une longue gorgée, puis revint auprès du corps. Là, il versa quelques gouttes du liquide ambré dans la bouche du mort, qui toussa et le recracha.

-Doucement ! avertit Adams en aidant son patient à se tourner sur le côté pour ne pas qu’il s’étouffe.

L'esclave jeta un regard apeuré autour de lui puis croisa le regard du médecin.

-Vous n'avez rien à craindre, assura Adams avec un sourire aimable. Vous savez qui je suis ?

L'homme hocha timidement la tête.

-Asseyez-vous, conseilla Adams avec douceur. Comment vous nommez-vous ?

-Demba, articula l'esclave d'une voix à peine audible.

-Vous vous souvenez de ce qui s'est passé ? interrogea encore Adams en l’observant d’un regard scientifique, comme s’il voulait s’assurer qu’il allait vraiment bien.

-J'étais en train de planter des clous dans la charpente de l'entrepôt et ensuite...

Il fronça les sourcils dans un effort de concentration, puis secoua la tête d'un air troublé.

-Vous êtes tombé du toit, expliqua Adams, et vous êtes défoncé la boîte crânienne. En d'autres termes, vous êtes mort. Mais la bonne nouvelle, ajouta-t-il en souriant, c'est que vous êtes libre.

-Je ne comprends pas, répondit Demba d'une voix tremblante.

-Vous êtes comme moi, déclara le médecin. Condamné à vivre pour l'éternité à moins que l'on vous tranche le cou. Vous ne pouvez pas retourner chez Delacroix, insista-t-il d'une voix ferme. Tous vous ont vu mourir, ils ne comprendraient pas. Je vais vous faire passer au Nord – là, vous serez en sécurité.

Adams marqua une courte pause avant de poursuivre :

-Nous devons partir au plus vite, reprit-il. La route est longue et il nous faudra traverser plusieurs États pour atteindre la frontière de l'Illinois. Je vais aller louer une carriole, nous partirons cette nuit. En attendant, restez caché ici. Personne ne doit savoir que vous êtes en vie.

À ces mots, le médecin sortit par la porte de derrière, laissant Demba seul et déconcerté.

           Le médecin revint une heure plus tard à bord d'une voiture et déposa plusieurs paquets dans le salon. Son nouvel ami se trouvait debout devant la bibliothèque bardée de livres, visiblement intéressé alors qu’il ne devait pas savoir lire. 

-C'est pour toi, dit Adams à Demba, oubliant de le vouvoyer. Il y a des vêtements propres et de quoi manger à ta faim. Lorsque nous serons sur la route, ajouta-t-il, nous dirons que tu travailles pour moi. Est-ce que tu as compris ?

-Oui Docteur, répondit Demba en se jetant sur la nourriture.

           Lorsque la nuit tomba, les deux hommes étaient prêts à partir. Adams prit les rênes de la carriole, Demba assis à ses côtés. Ils avaient chargé plusieurs caisses de matériel médical, le praticien voulant prétexter une affaire urgente pour justifier son départ soudain.

Bien que le médecin habitât en bordure de ville, les deux fuyards croisèrent une patrouille avant même d'avoir parcouru une centaine de mètres.

-Qu'est-ce qui vous amène ici à c't'heure, Dr Adams ? interrogea le capitaine de la garde d'un air méfiant, vêtu d’une veste d’uniforme écarlate par-dessus ses culottes plus grises que blanches.

-J'ai reçu une lettre d'un confrère qui me demande de venir l'aider avec un patient, mentit Adams sans rougir. Une urgence médicale.

-Je ne savais pas que vous aviez un esclave, s'étonna encore le capitaine en désignant Demba d’un coup de menton.

-Vous croyez que je nettoie mon matériel moi-même ? rétorqua Adams d'un ton hautain.

-Non, bien sûr, bafouilla le capitaine en inclinant la tête. Excusez-moi.

Le médecin, pensant que la discussion était close, s'apprêtait à tirer sur les rênes lorsque le capitaine le retint une nouvelle fois.

-C'est drôle, reprit-il, les sourcils froncés, j'ai l'impression de l'avoir déjà vu. Il ne travaillerait pas pour Delacroix, par hasard ? Il vous l'a vendu ?

-Non, répondit Adams d'une voix ferme. Vous savez bien que tous les nègres se ressemblent, surtout dans le noir...

Cette remarque amusa beaucoup la patrouille, dont les hommes s'esclaffèrent de rire.

-Vous avez ben raison, admit le capitaine. Bonne route Docteur.

Le médecin opina du chef dans un salut ironique puis lança les chevaux au galop.

 

***

 

Avril 2003, Paris, France

           L'anthropologue avait retrouvé les deux Immortels au Blues Bar à la fin de sa conférence et était arrivée juste à temps pour entendre Demba raconter son histoire à Joe et MacLeod.

-Il nous a fallu deux semaines pour atteindre l'Illinois, conclut Demba, le regard brillant. Pendant le voyage, le Dr Adams m'a appris un peu à lire ainsi que tout ce qu'il savait sur le Jeu, et il m'a donné une épée. Je la porte toujours, assura-t-il en bombant le torse d'un air rempli de fierté.

Comme pour prouver ses dires, il tira sa lame de son fourreau. Émilie observait Adam d'un œil neuf, plein d'admiration.

Il lui avait raconté beaucoup d'anecdotes de son passé, mais elle n'avait jamais su qu'il avait sauvé la vie d'esclaves. Pensant qu'il s'agissait-là d'une preuve de modestie de sa part, elle se sentit l'aimer encore davantage.

-Où est Amanda ? demanda-t-elle soudain.

-Elle ne devrait pas tarder, assura l'Écossais.

À peine avait-il prononcé ces paroles que la porte de service du Blues Bar s'ouvrit, laissant entrer Amanda accompagnée d'une femme qu'Émilie reconnut aussitôt : elle avait surpris sa querelle avec Methos seulement quelques jours auparavant.

-Vous auriez pu me prévenir que Cassandra était en ville ! lança Amanda sur un ton de reproches.

-Vous vous connaissez ? s'étonna Mac, que la nouvelle ne semblait pas spécialement réjouir.

-Eh bien, on ne se connaissait pas jusqu'à aujourd'hui, admit Amanda, mais il y tellement peu de femmes Immortelles que j'aimerais bien le savoir lorsqu'une de tes amies passe te voir !

MacLeod ouvrit la bouche d'un air déconfit, ne sachant de toute évidence pas quoi dire pour sa défense mais personne n'y prêta vraiment attention. Cassandra s'était approchée de la table d'un pas furieux et dévisageait Demba d'un regard venimeux.

-Qui est-ce ? questionna-t-elle sans détour.

-Demba, répondit Methos d'un ton agacé. Un vieil ami.

-Tu te fiches de moi ? répliqua Cassandra, à la limite de l’hystérie. Je viens exprès pour te prévenir qu'un Immortel venu du continent africain est à tes trousses et toi, tu ne trouves rien de mieux à faire que de l'inviter à boire un verre ?

Methos éclata de rire. Un rire sans joie et empli de colère, qui fit se dresser les cheveux sur la nuque d’Émilie.

-Tu crois peut-être que j'ai des comptes à te rendre ? s'énerva-t-il en se levant d'un bond, comme prêt à en découdre.

-Bon, ça suffit ! intervint Joe d'une voix forte en prenant appui sur sa canne pour se lever. Cassandra, reprit-il, Adam et Demba se connaissent depuis deux cent ans et Adam lui a même sauvé la vie, à l'époque. Il y a peu de chances pour qu'il soit l'homme de ta vision. En revanche, ajouta-t-il en se tournant vers Methos, il ne coûte rien de lui demander s'il sait quelque chose.

Les deux Immortels continuèrent à se fusiller du regard pendant encore quelques secondes, puis Methos se rassit lentement sur sa chaise.

-Demba, reprit Joe, qui était resté debout, lorsque la tension fut un peu moins palpable. Avez-vous entendu parler d'un Immortel qui traquerait et tuerait tous ses semblables sur le continent africain ?

Demba prit son temps pour répondre, visiblement mal à l’aise, car il baissa les yeux sur son verre qu’il entoura de ses deux larges mains.

-Il y a des rumeurs, confia-t-il alors à mi-voix. Mais je voyage aux quatre coins de l'Afrique pour mon travail et je n'ai encore jamais croisé ce chasseur de têtes, ajouta-t-il en relevant la tête vers Joe.

-Tu vois, lança Methos d’un ton acerbe à l'adresse de Cassandra. Pas de raison de s'inquiéter.

Tremblante de rage, l'Immortelle ne répondit pas tout de suite :

-Je t'aurais prévenu, articula-t-elle finalement avant de tourner les talons.

Tous entendirent distinctement la porte claquer derrière elle, et Amanda se pencha alors vers Methos :

-Ma parole, dit-elle d'un ton sarcastique, tu as vraiment le chic pour les faire fuir !

Et sans ajouter un mot, elle partit à la suite de Cassandra.

 

           Le reste de la soirée de déroula dans une ambiance morose et Demba ne tarda pas à prendre congé. Methos et Émilie regagnèrent l'appartement de l'Immortel peu de temps après. Celui-ci s'était muré dans le silence depuis le départ de Cassandra et Émilie n'osa pas poser de question devant les autres.

-Ça va ? demanda-t-elle finalement alors qu'ils venaient de se mettre au lit, chacun avec un livre.

Methos ferma brièvement les yeux, le temps de respirer profondément, puis rouvra les paupières.

-Oui, assura-t-il en s'efforçant de sourire.

-Tu sais que je suis là, si tu as envie de parler, rappela la jeune femme d'un ton légèrement hésitant.

-Je sais, acquiesça Methos en lui prenant la main. Mais je t'assure que tout va bien.

-Je ne peux pas te forcer à me parler, reprit la jeune femme d'une voix déterminée cette fois, mais je tiens à ce que tu saches que je ne suis pas aveugle. Je vois bien que quelque chose te tracasse.

-Émilie... commença Methos en serrant ses doigts un peu plus fort. Je ne tiens pas à te mêler à ces histoires, si je peux l'éviter.

-Mais nous allons nous marier, rappela-t-elle. Tu sais ce que ça veut dire ? Tes problèmes seront les miens, et vice versa.

-Mais mes problèmes à moi sont bien plus compliqués que les tiens, souffla Methos. Et bien plus dangereux, aussi.

-Ça n'a aucune importance, assura Émilie d'une voix douce.

-Ça en a pour moi, répondit l'Immortel.

Il y eut un instant de silence, puis il reprit :

-Je sais que tu détestes être mise à l'écart, ajouta-t-il, mais dans le cas présent ce serait te faire du souci pour rien.

-Je me fais déjà du souci, révéla la jeune femme en s’agrippant à sa main, les yeux brillants d'inquiétude. Cette femme, Cassandra... Elle a dit qu'un Immortel était à tes trousses...

Cette fois, Methos poussa un profond soupir de lassitude.

-Cassandra se prend pour une pythie, expliqua-t-il d’un air ouvertement goguenard. Elle a rêvé que j'allais me faire tuer par un Immortel africain et elle s'est mise en tête que c'était vrai. Mais ce n'était qu'un simple rêve, rien de plus.

-Mais tu ne trouves pas ça bizarre de croiser Demba juste au moment où elle a ce rêve ? s'inquiéta cependant Émilie. L'Afrique est un continent dangereux, ajouta-t-elle à mi-voix, j'en sais quelque chose.

Sans parler du fait qu’elle avait déjà été témoin de toutes sortes de phénomènes étranges au cours de ses expéditions.

-Je connais Demba, répondit Methos d’un ton sans appel. Je lui ai sauvé la vie et il a été mon élève. Il ne me ferait jamais de mal.

À ces mots, Émilie ne put retenir un petit rire caustique.

-Vous autres, Immortels, vous dites tout le temps que vous vous connaissez depuis tant et tant de siècles, lança-t-elle d’un ton cinglant. Mais la vérité c'est que vous ne faites que vous croiser toutes les quelques centaines d'années. Ce n'est pas se connaître, c'est se juger sur une première impression, conclut-elle en lui jetant un regard pénétrant.

Methos ne répondit pas tout de suite, réfléchissant à ses paroles. Décidément, elle parlait vraiment sagement, pour une femme de seulement trente-trois ans.

           « Elle a dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd'hui. Elle a dû faire toutes les guerres de la vie... et l'amour aussi. »[2]

-N’y penses plus, d’accord ? répondit-il au bout d’un moment. Je suis sûr que Cassandra a simplement mal interprété l’un de ses cauchemars et que rien ne cloche avec Demba.

La bouche d’Émilie se tordit alors dans une moue sceptique, mais elle décida de ne pas insister davantage. Elle se pencha en avant, embrassa tendrement Adam, avant de tendre la main vers sa lampe de chevet.

 

***

 

           Posté sur le trottoir d'en face, le mystérieux étranger au fétiche vit la lumière s'éteindre derrière les rideaux du premier étage. Les esprits l'avaient conduit jusque-là et il était plus que déterminé. Maintenant qu'il savait où chercher, il n'avait plus qu'à attendre le bon moment.

           Bientôt, très bientôt, son heure viendrait...

 

 

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[1] Gérald Depalmas Une seule vie (2000) 

[2] Francis Cabrel Je l'aime à mourir (1979)

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