Les Chroniques de Methos

Chapitre 14 : Partie II : Le prince vaudou - Chapitre 3 : Chant nuptial

4692 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/05/2021 09:11

Décembre 2002, Paris, France

Le vol British Airways en provenance de Londres avait plus d'une demi-heure de retard ce matin-là et Methos commençait à s'impatienter. Par chance, l'Union Européenne facilitait grandement les contrôles en douane et l'homme qu'il attendait voyageait léger.

Reconnaissant sa démarche avant d'apercevoir son visage barbu, Methos cessa de faire les cent pas pour s'avancer vers Joe et s'empressa de le débarrasser de son sac de voyage.

-Mon vieil ami ! le salua le Guetteur en lui donnant une tape sur l'épaule.

-Salut Joe, répondit Methos avec un sourire. Je suis content de te revoir.

Joe répondit par une onomatopée qui signifiait quelque chose comme « Merci, toi aussi tu m'as manqué » puis ils se dirigèrent vers le parking où l'Immortel avait garé sa voiture. Il faisait gris et l’air était froid et humide, mais il ne pleuvait pas.

-Alors, ces fêtes de Noël ? demanda l’Immortel en refermant le coffre après y avoir déposé les bagages.

-Ah, soupira Joe en s'installant sur le siège passager, sa canne posée entre ses jambes, avant de se pencher pour refermer la portière. C'était la première fois depuis mon adolescence que j'avais le sentiment de passer Noël en famille.

-Tu l'as mérité, assura Methos avec un sourire sincère.

Il tourna la clé de contact et le moteur démarra aussitôt.

-Et toi ? questionna à son tour le Guetteur alors qu'ils s'engageaient sur l'autoroute A3 en direction de Paris.

-Émilie est revenue, expliqua l'Immortel.

-Hm... fit Joe d'un air méfiant.

-D'ailleurs, reprit l'Immortel, je voudrais te demander un service.

-Dis toujours, souffla le Guetteur d'un ton résigné.

Un large sourire apparut alors sur le visage de Methos, et l’Immortel lui expliqua ce qu’il attendait de lui.

-Je te le déconseille ! s'exclama Joe d’un ton alarmé après que son ami lui ait exposé ses plans. C'est bien trop tôt !  

-Je ne suis pas d'accord, répondit Methos. La vie est trop courte – surtout la sienne.

Joe grogna, exaspéré. Il était difficile de trouver un meilleur argument, pourtant il était loin d’être convaincu.

-Je te soutiendrai quoi qu'il se passe, assura-t-il cependant, presque à contrecœur.

-Merci Joe, répondit l'Immortel. C'est tout ce que j'attends de toi.

Le Guetteur poussa un profond soupir et secoua la tête d'un air déconfit : il avait décidément un bien mauvais pressentiment…

 

           Les deux hommes arrivèrent au Blues Bar une demi-heure plus tard. L'établissement avait fermé ses portes quelques jours avant le réveillon, le temps pour Joe de mettre de l'ordre dans ses affaires avant de s'envoler pour Londres, mais il devait rouvrir pour le réveillon de la Saint Sylvestre. Joe avait même embauché un DJ pour l’occasion, qu'il avait chargé de jouer surtout du rock – pas question de passer de la techno dans son bar ! L'endroit était propre – un coup de serpillère et de chiffon suffiraient à essuyer la poussière.

-Tu es passé une fois par jour, comme je te l'ai demandé ? lança-t-il à Methos en faisant le tour des différentes pièces, prenant appui sur sa canne pour se déplacer.

-Bien sûr, répondit l'Immortel en le suivant des yeux, les mains enfoncées dans les poches d’un air boudeur. Une promesse est une promesse, je te remercie pour ta confiance.

Le Guetteur lui jeta un regard agacé et secoua à nouveau la tête. Il commençait à bien connaître Methos, depuis le temps, et savait que l’Immortel ne faisait que semblait d’être vexé.

-Quand est-ce que Mac et Amanda reviennent ? demanda Joe pour changer de sujet en venant inspecter l’arrière du comptoir.

-Après-demain, dit Methos.

Assis sur l’un des tabourets hauts, il s'accouda sur le bois ciré dans une vieille habitude tandis que Joe déverrouillait les tiroirs.

-Deux semaines à Tahiti, souffla Methos à mi-voix, le regard perdu d’un air songeur. Je me demande si ça plairait à Émilie...

Joe râla une nouvelle fois, mais ne répondit pas tout de suite. Il fit à nouveau le tour du comptoir et attrapa un balai au passage avant de s’approcher de l’Immortel.

-Aide-moi plutôt à rendre ce bar un peu plus présentable au lieu de rêver à ta dulcinée, grogna-t-il en lui mettant le manche dans la main. Tu la retrouveras bien assez vite.

Methos eut un sourire amusé et capitula sans discuter.

           Les deux hommes passèrent le reste de la semaine à réceptionner les commandes passées auprès des fournisseurs, qu'il s'agisse d'alcool, de gâteaux apéritifs ou bien de papier toilette. Tout devait être fin prêt pour le passage à la Nouvelle Année. Émilie était soulagée de voir l'Immortel aussi occupé, car cela lui permettait d'écrire son livre sans être constamment dérangée. Bien sûr, elle en aurait pour des semaines, mais si elle arrivait à tenir ce rythme elle devait pouvoir fournir à Saint Clair les premières épreuves avant la fin février.


***

 

           Amanda et MacLeod revinrent de leurs vacances le dimanche 29 décembre, bronzés comme des médailles olympiques, et invitèrent leurs amis dès le lendemain à dîner à bord de la péniche.

-Je ne me suis jamais autant détendue de toute ma vie, assura Amanda entre deux bouchées. Un vrai paradis sur terre. Vous devriez essayer, ajouta-t-elle à l'adresse d'Émilie et de Methos, un sourire malicieux pendu aux lèvres.

-Je ne crois pas être capable de rester ne serait-ce qu'une journée sans rien faire, répondit la jeune femme, qui n’avait pas compris l’allusion.

-Mais il y a des tas de choses à faire ! assura l'Immortelle d’un ton enjoué. De la plongée, du surf, de la danse du ventre...

-Comment s'est passé l'Éthiopie ? interrogea Duncan en se tournant vers Émilie, dans l’espoir d’arrêter Amanda dans son élan.

-Bien, répondit l'anthropologue en hochant légèrement la tête. Ça été dur au début mais au moins, j'ai pu rester.

-C'était ta première fois en Afrique ? questionna encore l'Écossais.

-Non, enfin... Je veux dire... Oui, balbutia Émilie.

Elle lui adressa un petit sourire gêné avant d’avaler précipitamment une gorgée de vin rouge. Methos la dévisagea un moment ; il avait lu tous ses livres bien avant de la connaître et était certain qu'elle n'en avait écrit aucun sur l'Afrique.

-Et tu n'as pas eu peur ? demanda à son tour Joe. Toi, tu n'es pas Immortelle...

-Si, avoua la jeune femme. Mais la peur, c'est ce qui nous garde en vie, ajouta-t-elle d’un air sombre.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les cinq convives réfléchirent un moment à ces paroles.

-Tu es sûre de n'avoir que trente-trois ans ? s'exclama soudain Methos. Tu parles avec la sagesse de la vieillesse.

-La sagesse n'a rien à voir avec l'âge, le contredit MacLeod, mais avec l'expérience. Émilie a vécu beaucoup plus de choses que la plupart des gens de sa génération.

Amanda approuva d'un hochement de tête vigoureux et empoigna son verre de vin.

-Dites-moi, reprit Émilie, qui n'avait pas l'intention d'être le centre de l'attention toute la soirée, qu'est-ce que j'ai manqué pendant mes six mois d'absence ? Est-ce que vous vous êtes battus contre des Immortels ?

-Non, répondit l'Écossais d’un ton qui se voulait rassurant. Ça a été plutôt calme de ce côté-là.

-Ce qui s'est passé avec Arthur n'est pas monnaie courante, renchérit Methos. D'ailleurs, avant de connaître Mac, je ne m'étais plus battu depuis deux siècles.

-Eh bien, espérons que tu n'auras plus à te battre pour les deux cent prochaines années, alors ! lâcha Émilie, l'air à la fois ravie et soulagée.

Elle avait beau trouver fascinante l’idée que son compagnon et ses amis aient traversé l’Histoire sans prendre la moindre ride, elle devait tout de même avouer que la contrepartie qui impliquait les combats à l’épée ne l’enchantait guère.

-Portons un toast, proposa MacLeod en levant son verre. À une longue vie tranquille.

-À une longue vie tranquille ! répétèrent les quatre autres d'une seule voix.

Ils burent une longue gorgée de vin puis reposèrent leurs verres.

-D'ailleurs à ce propos, reprit Methos en fouillant nerveusement dans la poche de son jean, j'ai quelque chose à te demander, Émilie.

-Quoi ? s'écria la jeune femme d’un ton légèrement méfiant.

D'un air horrifié, elle regarda Methos se lever de sa chaise puis s'agenouiller devant elle :

-Émilie, commença l'Immortel, je ne peux ni ne veux plus vivre sans toi... Est-ce que tu veux bien devenir ma femme ?

À ces mots, il ouvrit le petit écrin qu'il tenait à la main, révélant une fine bague en argent surmontée d'un saphir rectangulaire. Il retint son souffle, mais Émilie, trop tétanisée pour parler, se leva d'un bond et sortit en courant de la péniche, arrachant au passage sa veste du porte-manteau.

Amanda jeta à Methos un regard noir avant de se précipiter à la suite de la jeune femme.

-Émilie ! appela l'Immortelle. Attends-moi !

Mais l'anthropologue ne l'écoutait pas. Elle parcourait le Quai de la Tournelle d'un pas si rapide qu'Amanda n'eut pas le temps de la rattraper avant qu'elle ne disparaisse à l'angle d'une rue, comme engloutie par la nuit.

-Merde ! jura l'Immortelle.

Résignée, elle regagna la péniche où Methos semblait plus malheureux que jamais. Il était avachi dans le canapé, Joe assis à ses côtés. Le Guetteur dévisageait son ami avec compassion – presque avec pitié, même. Quant à MacLeod, il se trouvait debout derrière l’une des chaises, ses puissantes mains serrés sur le dossier, les yeux baissés sur les restes de leur dîner. 

Lorsqu'Amanda apparut en haut des marches, Methos leva la tête avec espoir mais il comprit aussitôt que l'Immortelle était la seule de retour.

-Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? demanda-t-il à voix basse.

-Rien, répondit Amanda avec mauvaise humeur. Elle a réussi à me semer.

Methos laissa échapper un soupir qui ressemblait à un petit rire caustique puis se tourna vers Joe :

-Vas-y, lui dit-il.

-De quoi ? répliqua le Guetteur de sa voix rauque, soudain sur la défensive.

-C'est le moment où tu me sors « Je te l'avais bien dit », expliqua l'Immortel en plissant les yeux d’un air renfrogné.

-Crois bien que j'aurais préféré me tromper, s'impatienta le vieil homme.

-De quoi vous parlez ? s'étonna Amanda en haussant les sourcils. Elle n'a pas dit « non », que je sache !

-Si elle avait voulu dire « oui », elle l'aurait déjà fait, assura Methos d'un air accablé.

-Tu l'as prise de court avec ta demande ! s'énerva l'Immortelle en se mettant à faire les cent pas. C'est vrai, elle vient à peine de revenir et toi, tu veux directement lui passer la bague au doigt ! Le mariage est une chose sérieuse, martela-t-elle encore, je peux comprendre qu'elle ait besoin d'un moment de réflexion. Après tout, tu n'es pas comme qui dirait « normal ». Épouser un Immortel en toute connaissance de cause, ça implique de nombreux sacrifices.

-Tu dirais « non », à sa place ? demanda Methos, qui n'avait pas vu les choses sous cet angle.

-Je ne sais pas, répondit Amanda en s’arrêtant soudain de marcher.

Elle marqua une pause et vint s'agenouiller devant son ami.

-Ce n'est déjà pas simple pour une femme de vieillir dans cette société mais voir son mari ne pas prendre une ride même après vingt ans de mariage, ça a de quoi effrayer n'importe qui.

Elle avait parlé d’une voix très douce, et les deux Immortels se regardèrent dans les yeux pendant de longues secondes. MacLeod les observa sans intervenir. Il savait que seule une amitié sincère unissait Methos et Amanda, mais il était tout de même un peu jaloux de leur complicité. Parfois, il avait le sentiment que l'Immortelle pouvait plus facilement se confier à Methos qu'à lui-même.

-On va la retrouver, assura Amanda, rompant le silence, sa main posée sur l’avant-bras de Methos. Et tu vas lui expliquer quels sacrifices tu es prêt à faire pour que ce mariage fonctionne.

L’Immortel secoua la tête, convaincu.

-Je vais aller l'attendre chez elle, décida-t-il. Elle finira bien par y retourner.

-Excellente idée, approuva Amanda.

            Mais Émilie ne rentra pas chez elle cette nuit-là. Inquiet, Methos ne put fermer l'œil, réfléchissant à ce qu'il pourrait lui dire lorsqu'il se trouverait à nouveau face à elle. Lorsque huit heures sonnèrent, il décida de retourner dans son propre appartement, au cas où la jeune femme avait pensé l'y retrouver. Là non plus, il n'y avait aucune trace de l'anthropologue. De plus en plus nerveux, l'Immortel appela Amanda puis Joe, leur demandant s'ils avaient des nouvelles. Tous deux lui donnèrent la même réponse : « non ». Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Elle était courageuse et savait se défendre, mais elle n’était pour autant à l’abri d’un cinglé ou d’un chauffard…

           Methos passa la matinée à chercher la jeune femme, du canal Saint Martin à l'Université de Nanterre, sans succès. Il appela même les hôpitaux, juste pour être sûr. Les souvenirs de son enlèvement par l'un de ses vieux amis, Arthur Pendragon, lui revenaient sans cesse en mémoire, le submergeant de peur. Et soudain, son téléphone sonna :

-Je l'ai retrouvée, dit la voix d'Amanda. Cimetière du Montparnasse, tu connais l'adresse...


***

 

            L'Immortel traversa à nouveau la ville, se demandant ce qu'Émilie pouvait bien faire dans un tel endroit. Il avait toujours détesté les cimetières français, avec leurs immenses plaques de marbre et sans un seul arbre pour symboliser la vie après la mort. Mais ce cimetière-là avait quelque chose de particulier pour l'Immortel : c'était là qu'était enterrée Alexa, la dernière femme qu'il avait aimée. La situation était tellement ironique que Methos se demanda un instant s'il s'agissait d'un signe.

           Amanda et MacLeod l'avaient attendu près de l'entrée principale puis l'accompagnèrent un moment entre les rangées. Ils s'arrêtèrent dès que Methos put apercevoir la jeune femme, agenouillée devant l’une des tombes. Duncan lui donna une petite tape sur l'épaule en signe d'encouragement, et le plus vieux des Immortels se lança enfin.

           « J'ai demandé à la lune si tu voulais encore de moi. Elle m'a dit « J'ai pas l'habitude de m'occuper des cas comme ça ». Et toi et moi, on était tellement sûrs, et on se disait quelques fois que c'était juste une aventure et que ça ne durerait pas. »[1]

           Il avançait lentement dans l'allée, le gravier crissant sous ses semelles. Si l'anthropologue avait remarqué sa présence, elle ne le montra pas. Elle restait assise sur la pierre tombale, tête baissée, ses longs cheveux bruns masquant une partie de son visage. Lorsqu'il arriva à sa hauteur, Methos posa délicatement sa main sur son épaule. Elle ne sembla pas surprise.

-Tu pouvais simplement dire « non », tu sais, dit-il d'une voix douce.

Émilie posa sa main glacée sur la sienne et leva la tête vers lui. Elle avait les yeux encore rougis par les larmes et sa peau semblait avoir soudainement perdu toutes les couleurs prises en Afrique.

Prenant ce geste comme une invitation, Methos s'agenouilla auprès d'elle, n'osant s'asseoir sur la tombe du dénommé Marcus Dumont. Les graviers humides lui torturaient les genoux, mais il s'en moquait. Au moins, il ne pleuvait pas.

-J'ai... hésita Émilie en baissant à nouveau la tête, son souffle chaud formant un nuage de condensation. J'ai toujours fait les choses pour moi. Je n'ai jamais eu besoin de personne et pour être honnête, je n'ai jamais voulu m'encombrer de personne. Je n'étais peut-être pas vraiment heureuse avec ma petite vie d'aventurière, mais j'étais contente. Ça me suffisait. Que pouvais-je demander de plus alors que la plupart des gens n'ont jamais l'opportunité de réaliser leurs rêves ?

Elle poussa un profond soupir et regarda soudain Methos droit dans les yeux :

-Et puis, il y a toi et ton « Excusez-moi, je ne veux pas vous déranger longtemps », reprit-elle d'une voix sûre d'elle, d'un ton presque accusateur. J'ai passé six mois en Éthiopie à essayer de me dire que non, vraiment, cette expédition ne serait pas plus belle si tu étais venu avec moi. Mais c'était peine perdue. Chaque jour, j'ai dû me forcer à rester, à ne pas sauter dans le premier avion pour enfin te revoir.

Methos ouvrit la bouche, mais Émilie ne lui laissa pas le temps de parler :

-Tu demandes si je veux t'épouser ? ajouta-t-elle, le regard embué. La réponse est oui. Oui, je veux t'épouser. Plus que tout autre chose au monde ! Mais il faut être réaliste : toi et moi, on ne pourra pas vieillir ensemble. On ne pourra jamais avoir d'enfant. Je sais que je te déçois, tu pensais que je resterais toujours cette Lara Croft en herbe et que le fait que tu ne puisses pas procréer n'aurait pas d'importance parce que je serai trop occupée à vivre dans la brousse. Mais maintenant que je sais ce que c'est que d'aimer et d'être aimée en retour, j'en veux plus. Je sais que je devrais me contenter de ce que j'ai – que comparé à tout ce que j'ai connu jusque-là, t'avoir toi devrait largement suffire... Mais du Misanthrope, je suis passé à l'Avare ! Sur ma tombe tu pourras écrire « Émilie Dumont, Docteur en Anthropologie, comédie de Molière » !

Elle baissa à nouveau la tête, les yeux baignés de larmes. Touché par ses paroles, Methos prit sa main dans les siennes, comme pour la réchauffer, et se pencha pour capter son regard.

-Tu te fais trop de soucis, dit-il avec douceur. C'est peut-être ma grande sagesse millénaire qui parle, mais là où toi tu vois des problèmes, moi je vois des solutions.

-Vraiment ? s'étonna Émilie en dévisageant l'Immortel d'un air sceptique.

-Tu dis qu'on ne pourra pas vieillir ensemble, mais c'est faux, reprit-il. La seule chose, c'est que ça ne se voit pas sur mon visage. Qu'à ne cela ne tienne ! Nous vivons au XXIème siècle, tout est possible ! Si dans quarante ans, cela te dérange de te promener main dans la main avec un « jeune » homme, alors je porterai du maquillage pour me vieillir, comme au cinéma ! Tu as déjà vu Mrs Doubtfire ? Tu sais que c'est possible.

La jeune femme ouvrit la bouche, stupéfaite, mais Methos tenait à lui apporter toutes les réponses avant de la laisser parler :

-Et tu crois qu'on ne pourra jamais fonder de famille ? Mais voyons Émilie, il n'y a pas que les Immortels qui soient stériles ! Comment font les couples normaux lorsqu'ils ne peuvent pas procréer ? Ils adoptent. Je vais te dire, ajouta-t-il sur le ton de la confidence, j'ai été marié de nombreuses fois, c'est vrai, mais jamais je n'ai eu l'envie de devenir père – jusqu'à aujourd'hui. Alors oui, c'est vrai, à moins qu'on ne me tranche la tête avant, je survivrai à nos enfants et nos petits-enfants. Mais j'aurais la chance de les voir grandir et de pouvoir veiller sur eux toute leur vie. On pourrait croire qu'après cinq mille ans, il ne reste plus beaucoup d'opportunités de première fois, mais ça, Émilie, ça, ce serait complètement nouveau pour moi. Et c'est avec toi que je veux vivre cette première fois. Qu'est-ce que tu en dis ?

Il y eut un moment de silence. Les paroles de Methos avaient de toute évidence laissé la jeune femme sans voix.

-Tu… Tu ferais ça pour moi ? demanda-t-elle timidement.

-Je ferai ça pour nous, répondit-il en serrant ses doigts encore un peu plus entre les siens.

À ces mots, le regard de l'anthropologue s'illumina enfin et un sourire apparut sur son visage.

-Une dernière chose, ajouta Methos d'un air si sérieux que le regard de la jeune femme s'assombrit à nouveau. Tu te souviens de notre premier rendez-vous ?

-Oui, souffla Émilie.

-Ce soir-là, reprit l'Immortel, je t'ai dit que je te suivrais au bout du monde si tu me le demandais...

La jeune femme hocha la tête pour montrer qu'elle s'en rappelait.

-Eh bien la prochaine fois, déclara son compagnon d'un ton catégorique, je t'accompagne en expédition, même si tu ne demandes pas !

Émilie étouffa un hoquet de surprise et baissa la tête d'un air un peu honteux.

           « Laisse ta main dans mienne, laisse ton cœur se serrer. Combien reste de temps juste avant que le vent nous entraîne, que tout vienne à changer ? On y va, on y est, juste avant. Combien reste de temps juste avant ? »[2]

-D'accord, dit-elle dans un souffle.

-D'accord ? répéta Methos, les yeux pleins d'espoir.

Trop émue pour répondre, Émile se contenta d'hocher la tête. Soulagé d'avoir réussi à la convaincre, Methos prit le visage de la jeune femme dans ses mains froides et l'embrassa avec passion. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, ils échangèrent un bref regard et éclatèrent de rire.

-Du coup je peux te donner ça, dit Methos en sortant de sa poche le petit écrin qui contenait la bague de fiançailles.

Émilie lui tendit sa main gauche légèrement tremblante et Methos passa l'anneau à son annulaire. Puis il se leva et tendit la main pour aider la jeune femme à se relever. Il enroula son bras autour de sa taille et l'embrassa à nouveau avant de l'attirer vers l'allée.

-Attends, dit-elle en se dégageant de son étreinte.

Elle se pencha et déposa avec ses doigts un baiser sur la plaque de marbre.

-À bientôt, murmura-t-elle en caressant brièvement le nom gravé avant de rejoindre son fiancé.

-C'était ton père ? demanda prudemment Methos alors qu'ils approchaient de la grille du cimetière, sans prêter attention aux tombes de Charles Baudelaire, Guy de Maupassant ou autres Simone de Beauvoir.

-Non, répondit Émilie, mon oncle Marcus. Mon père est enterré trois rangées plus loin.

-Et tu ne lui dis pas au revoir ? s'étonna l'Immortel.

-Pour quoi faire ? rétorqua la jeune femme d’un ton acerbe. Il ne s'intéressait déjà pas à moi de son vivant, alors dans la mort... !

Ils atteignirent bientôt la grille du cimetière et Methos se retourna quelques secondes, pensant à Alexa avec un pincement au cœur. Il espérait qu'elle se réjouissait pour lui, de là où elle était. MacLeod et Amanda avaient disparu, et Methos apprécia leur discrétion.

-Et ton oncle Marcus ? questionna encore Methos alors qu'ils regagnaient la rue.

-C'est le seul qui m'ait jamais encouragée, expliqua la jeune femme. Il me disait toujours « Émilie, tu trouveras tout un tas de gens pour te dire que tu ne peux pas faire telle ou telle chose simplement parce que tu es une fille, à commencer par tes parents. Ils se trompent, ne l'oublie jamais ».

-Un homme sage, commenta Methos sans le moindre sarcasme.

-Oui, souffla la jeune femme. Il est le seul à qui j'ai parlé de mon rêve de devenir anthropologue, et à sa mort, il m'a légué ses économies pour que je puisse faire les études que je voulais, sans avoir à rendre de comptes. Il vendait des assurances, ajouta-t-elle, mais lui-même vivait comme s'il n'y avait pas de lendemain. Il est mort à cinquante-neuf ans d'un cancer du poumon métastasé, mais il disait « Bien sûr que j'aimerais que ça continue, mais si ça doit vraiment s'arrêter, alors je n'aurais rien à regretter. J'ai fait tout ce que voulais faire ».

Elle marqua une pause, puis se retourna vers Methos tandis qu'ils marchaient main dans la main :

-J'imagine que pour toi, tout ça n’a pas beaucoup de sens.

-Au contraire, répondit l'Immortel. Il y en a certains d'entre nous – comme MacLeod – qui prennent part à tous les combats pourvu qu'ils considèrent que la cause est juste. Ils poursuivent les Immortels qui tuent pour le plaisir pour les empêcher de nuire, quitte à y laisser leur tête. Et puis il y en a d'autres qui évitent de se battre autant que possible, à moins que leur propre vie ne soit menacée.

-Et toi, tu te places dans quelle catégorie ? demanda Émilie.

-D'après toi, comment j'ai fait pour survivre cinq mille ans ? répondit Methos avec un clin d'œil. Il n'y a que deux choses qui pourraient me pousser à me battre, ajouta-t-il. La première, c'est qu'on s’acharne à me poursuivre dans le but de me tuer. La seconde, c'est si l'un de mes amis se retrouve en danger par ma faute...

-Comme avec Arthur ? souffla la jeune femme en baissant à nouveau la tête.

-Exactement, acquiesça l'Immortel.

Ils continuèrent de marcher un moment en silence jusqu'à ce qu'ils atteignent enfin la Volvo break bleu foncé de l'Immortel.

-Où est-ce qu'on va ? questionna la jeune femme lorsqu'ils furent installés à l'intérieur.

-Eh bien je me disais... hésita Methos en tournant vers elle, qu'on pourrait peut-être fêter nos fiançailles ?

-Nos fiançailles, répéta Émilie dans un souffle.

-Oui, insista Methos en la dévisageant d’un regard inquisiteur. Tu veux toujours te marier, n'est-ce pas ?

-Bien sûr ! s'exclama la jeune femme. C'est juste ce mot... « fiançailles ». Je le trouve un peu vieux jeu...

-Tu en connais un autre ? demanda-t-il, un léger sourire aux lèvres.

-Non, admit la jeune femme.

Elle attacha sa ceinture, et Methos l'imita.

-Il faut qu'on passe voir Duncan et Amanda, ajouta-t-elle au bout d'un moment. Je dois leur présenter mes excuses d'avoir ruiné leur dîner...

-Je suis sûr qu'ils ne t'en veulent pas, assura l'Immortel en mettant enfin le contact. Par contre, ajouta-t-il, la prochaine fois que je dis ou fais quelque chose qui ne te plait pas... Dis-le moi, au lieu de prendre la fuite, d'accord ?

-Mets donc un peu de chauffage, répondit Émilie en soufflant sur ses doigts glacés.

Devant une telle esquive, Methos ne put s'empêcher de lui jeter un regard amusé et monta le chauffage.

 

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[1] Indochine J'ai demandé à la lune (2002) 

[2] Patrick Bruel Juste avant (1999)


Pas de panique, les vrais ennuis commencent au chapitre suivant ;)

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