Les Chroniques de Methos

Chapitre 9 : Partie I : Le dernier chevalier - Chapitre 9 : Chanson de geste

4246 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/03/2021 14:51

Septembre 521, Canterbury, Royaume de Logres

Cela faisait plusieurs jours que l'armée de Camelot avançait en rangs ordonnés en direction de l'Est. L'un des postes avancés avait envoyé un message signalant une nouvelle incursion saxonne, pourtant Lancelot ne pouvait s'empêcher de penser qu'il s'agissait d'un piège.

-Que se passe-t-il, Galahad ? demanda Arthur. Tu me sembles bien peu bavard ce matin. 

-J'ai un mauvais pressentiment, confia le chevalier.

-Parbleu ! s'exclama le souverain. Nourrirais-tu quelque appréhension quant à la bataille à livrer ? 

-Non Sire, répondit Lancelot. Je ne saurais dire pourquoi, mais j'ai l'impression qu'on veut nous attirer loin de Camelot. 

-Ton instinct te trompe rarement, commenta Arthur d'une voix lente, mais je ne peux pas faire rebrousser chemin à nos troupes alors que nous sommes si proches du but. Si les Saxons ont bel et bien débarqué, il nous faut les confronter sans attendre. 

Toujours inquiet, Lancelot hésita un instant à proposer au roi de rentrer seul à Camelot pour vérifier que rien de fâcheux n'était arrivé en leur absence mais renonça vite à cette idée : si l'invasion saxonne avait vraiment lieu, il ne pouvait se permettre de laisser Arthur sans protection.

           Ils poursuivirent leur chevauchée tandis que le sentiment de malaise ne faisait que grandir dans la poitrine de Lancelot. Enfin, ils arrivèrent sur le lieu supposé du débarquement saxon et, comme l'avait deviné le chevalier, les envahisseurs n'étaient pas là.

-De quel poste de garde venait le message ? interrogea Lancelot.

-De la tourelle de Margate, répondit le seigneur Gauvain.

-Je vais aller voir les soldats en poste, déclara Lancelot. Je reviendrai avec des nouvelles.

-Que les dieux t'accompagnent, cher Galahad, encouragea Arthur.

Lancelot se mit en route, monté sur son fier destrier.

         Il ne lui fallut qu'une dizaine de minutes pour arriver à la tour de garde, perchée en haut d'une falaise, et le chevalier sut tout de suite qu'il se passait quelque chose d'anormal. Les corbeaux allaient et venaient par les lucarnes grandes ouvertes et une odeur pestilentielle supplantait même celle des algues. Redoutant ce qu'il allait y trouver, le chevalier grimpa à l'échelle jusqu'au sommet de la tour.

         La puanteur y était insupportable et Lancelot dut se couvrir le visage avec un mouchoir. Le sol était recouvert d'une couche de sang séché et les corps étripés des deux soldats de garnison gisaient affalés contre le mur de bois. Tout autre chevalier aurait immédiatement été pris de nausées à la vue de cet écœurant spectacle, mais Lancelot du Lac, lui, avait déjà vu pire.

         Il observa la scène pendant de longues minutes. Comment pouvait-on assassiner deux soldats dans une tour de garde ? se demandait-il. Les éventuels assaillants ne pouvaient gravir l'échelle qu’un par un, et les soldats auraient eu le temps de les tuer avant qu'ils ne posent le pied sur le plancher de bois. À moins que les gardes n'aient laissé monter leurs assassins parce qu'ils les connaissaient et leur faisaient confiance, pensa Lancelot.

           Le chevalier remonta en selle et rejoignit le reste de l'armée, où Arthur attendait son retour avec nervosité. Le visage du roi se décomposa au fur et à mesure que Lancelot rapportait sa macabre découverte.

-Messire Gauvain ! appela Arthur lorsque Lancelot eut terminé. Vous reconduirez l'armée à Camelot. Le seigneur Galahad et moi-même partons devant. 

Gauvain s'exécuta avec hardiesse et les deux chefs de guerre remontèrent aussitôt en selle. 

-Prions le Graal pour qu'il ne soit pas trop tard, souffla Arthur en jouant des rênes pour lancer sa monture. 

           Sans leur armée d'hommes à pied, les deux cavaliers étaient beaucoup plus rapides, bien qu'ils durent faire plusieurs haltes pour permettre à leurs chevaux de récupérer. Ils arrivèrent en vue de Camelot le lendemain après-midi et surent aussitôt que leur inquiétude était fondée.

-Sire ! s'exclama le chef de la garde en les voyant arriver. Que le Seigneur soit loué, vous avez reçu notre message !

-Quel message ? s'étonna le roi, les sourcils froncés, en tendant ses rênes à un jeune page.

-La reine Guenièvre a été enlevée il y a deux nuits de cela, expliqua le garde.

-Enlevée ? répéta Arthur. Par qui ? Diable, vas-tu parler ? interrogea-t-il en attrapant brusquement le chef de la garde par le col de sa tunique.

-Nous n'en avons hélas aucune idée, avoua nerveusement le soldat. La suivante de la reine a remarqué son absence lorsqu'elle a voulu l'aider pour sa toilette, hier matin. La chambre était toute retournée, la reine a dû mener un combat féroce.

-Et personne n'a rien entendu ? s'énerva le souverain.

Sur le coup de la colère, Arthur venait de tirer Excalibur de son fourreau.

-Sire ! s'interposa Lancelot. Il sera temps de prendre des mesures correctionnelles une fois la reine ramenée saine et sauve au château.

-Tu as raison, mon fidèle Galahad, acquiesça le roi. Mais comment la retrouver sans indice ni demande de rançon ?

-Vous ! ordonna Lancelot en s’adressant à son tour au chef de la garde. Allez chercher vos hommes et questionnez les fermes alentours pour savoir si les villageois ont observé quelque chose d'inhabituel il y a deux nuits.

Les gardes se séparèrent aussitôt en plusieurs groupes. Lancelot se joignit à l'un d'eux et interrogea lui-même les habitants qu'il croisait. 

-Et comment, que j'm'en souviens ! s'exclama un paysan. Un bruit de charrette au cœur de la nuit ! J'ai dit à ma femme « c'est l'Ankou ça, y vient chercher quelqu'un » ! 

-Et dans quelle direction allait-il ? demanda encore Lancelot. Est-ce qu'il allait vers la côte ou bien vers les collines ? 

-Vers les collines, ma foi, répondit le manant en haussant les épaules. 

Lancelot chercha un instant dans la bourse accrochée à sa ceinture puis tendit à l'homme une pièce d'or. 

-Le seigneur Lancelot te remercie, dit-il. 

Puis, se retournant vers l'un des gardes qui l'accompagnaient, il ajouta : 

-Allez trouver le roi et dites-lui que je pars pour vers le Sud. Nous avons une piste. 

Le chevalier chevaucha en direction des collines accompagné d'une demie douzaine de gardes et traversa la forêt qui séparait Camelot du Pays de l'Été, terres du seigneur Méléagant. Il était un secret de polichinelle que Méléagant, bien qu'officiellement considéré comme chevalier de la Table Ronde, n'avait que peu de respect pour le jeune souverain de Logres et que rien ne lui aurait fait plus plaisir que de le voir mourir prématurément. En apercevant au loin les tours du château du renégat, Lancelot sut où il fallait chercher.  

           Voyant approcher le chevalier et son escorte, les gardes n'eurent d'autre choix que de monter la herse. L'un d'eux voulut avertir le maître des lieux, mais Lancelot l'en empêcha :

-Si l'un d'entre vous prévient Méléagant, menaça le chevalier en tirant son épée, je l'étripe sur-le-champ.

Le garde loucha un moment sur la lame pointée vers lui, puis hocha la tête.

-Est-ce qu'il se trouve ici quelqu'un qui ne devrait pas y être ? questionna Lancelot d'un air féroce. Réponds, mécréant !

-Le seigneur Méléagant est arrivé il y a deux nuits avec... commença le garde, déglutissant avec difficulté.

-Avec qui ? insista le chevalier en s'approchant un peu plus du garde.

-La reine Guenièvre, répondit le soldat dans un souffle.

Devinant la prochaine question du chevalier, il ajouta d'une voix précipitée :

-Il la garde prisonnière dans l'une des chambres du deuxième étage de la tour ouest. Il est sûrement avec elle, en ce moment même.

Satisfait de ces réponses, Lancelot fit signe à ses hommes de tenir leurs hôtes en respect pendant qu'il partait à la recherche de la reine.

Il n'était encore jamais venu chez Méléagant mais il n'eut aucun mal à trouver le chemin de la tour ouest. Épée en main, il monta silencieusement le colimaçon jusqu'au deuxième étage et entendit des cris étouffés au travers de l'épais panneau de bois. Le chevalier leva le loquet, à tout hasard, et fut surpris de voir la porte s'entrouvrir. Guenièvre se débattait de toutes ses forces de l'autre côté alors que Méléagant s'était vautré sur elle, défroqué, l'écrasant de tout son poids.

-Enlève tes sales pattes de là ! rugit Lancelot en ouvrant la porte d'un énergique coup de pied.

Méléagant se redressa brusquement, ses culottes toujours enroulées autour de ses chevilles. Le renégat tendit le bras vers son épée, posée au pied du lit, mais n'eut pas le temps de s'en saisir : Lancelot l'avait déjà transpercé avec sa lame. Méléagant poussa un hoquet de douleur puis s'effondra sur le lit – mort.

           Pétrifiée de terreur, Guenièvre s'était recroquevillée contre la tête de lit et se cachait le visage dans les mains. Le chevalier essuya son épée dans un pan de sa tunique puis la rangea au fourreau avant de s'agenouiller devant la jeune femme.

-Ma reine, dit-il d'une voix douce, vous êtes hors de danger. Je vais vous ramener à Camelot auprès de votre époux.

Toujours tremblante, Guenièvre se jeta dans les bras de Lancelot et pleura de longues minutes sur son épaule. Ne sachant plus quoi faire, le chevalier passa ses bras derrière son dos et ses genoux et la porta jusque dans la cour, où ses hommes l'attendaient. Il l'aida à monter sur son cheval, puis grimpa lui-même en selle.

-Votre maître est mort, dit-il aux gardes du château, vous le trouverez dans la chambre du deuxième étage de la tour ouest.

Sans ajouter un mot, il fit jouer ses rênes et se mit en route. Quelques heures plus tard, il était de retour à Camelot avec une Guenièvre toujours choquée, mais saine et sauve.

 

***

 

Avril 2002, Stratton-on-the-Fosse, Angleterre

           -Le salopard, c'était un pré-Immortel ! s'emporta Methos. J'aurais dû lui trancher la tête quand j'en ai eu l'occasion, ça nous aurait débarrassé. Au lieu de ça, je lui ai permis de prendre conscience de son Immortalité. Ça me rend malade !

-Tu ne le savais pas pour moi non plus, fit remarquer Arthur, un sourcil levé. Tu ne pouvais pas le deviner.

Methos, toujours furieux contre lui-même, ne répondit pas. Assise à côté de lui dans le réfectoire monacal désert à cette heure de la journée, Émilie gardait les yeux baissés sur la table en bois massif. Elle avait écouté attentivement le récit de son compagnon et ne savait quoi en penser.

           Elle ressentait une foule de sentiments contradictoires, allant de l'admiration devant sa capacité à réagir, à l'épouvante quant à l'agression de Guenièvre. Son enlèvement par Méléagant faisait bien sûr partie intégrante de la légende – tout comme le fait qu'elle soit délivrée par Lancelot, justifiant ainsi leur relation adultère – et Émilie se consola un peu en se disant que, contrairement à ce qu'on racontait, les chevaliers n'avaient pas mis une année entière à la retrouver, mais seulement deux jours. Deux jours de trop, insista une petite voix dans la tête de l'anthropologue.

           « Elle avait les yeux clairs et elle avait ton âge. C'était une petite fille sans histoire et très sage, mais elle n'est pas née comme toi ici et maintenant »[1]avait chanté Goldman à propos d'une fillette juive déportée, et Émile trouvait que ces mots exprimaient le mieux ce qu'elle ressentait.

           D'une certaine manière, elle ne pouvait s'empêcher de se mettre à la place de Guenièvre : mariée de force à quinze ans à un homme qu'elle ne connaissait pas, incapable de donner un héritier au trône alors qu'elle était sûrement fertile, puis enlevée et violée par un ennemi de son mari...

Elle-même avait été victime d'une tentative de viol, une fois, en Afrique. Elle avait eu de la chance ce jour-là, mais elle savait qu'il aurait pu en être autrement. Finalement, se dit-elle, quitte à se faire kidnapper, elle aurait pu tomber sur bien pire ravisseur qu'Arthur. Encore une fois, une bonne étoile semblait veiller sur elle.

-Maintenant au moins, on sait à qui nous avons affaire, encouragea l'ex-souverain.

-Oh oui, ça nous aide beaucoup, ironisa Methos. Nous ne savons pas où le trouver, mais ce n'est qu'un détail.

Il sentit alors Émilie remuer avec gêne sur le banc à côté de lui. Intrigué, l'Immortel se tourna vers elle et la dévisagea, mais elle refusait obstinément de lever les yeux vers lui.

-Émilie ? dit-il d'une voix douce. Est-ce que tu sais quelque chose ?

Toujours sans le regarder, elle sortit de sa poche une feuille pliée en quatre et le lui tendit d'une main tremblante.

 

« Ce soir, minuit, Camelot »

 

-Où as-tu trouvé ça ? demanda-t-il en tendant le papier à Arthur.

-C'était dans le Livre d'Or de l'église, répondit la jeune femme à mi-voix. Vous n'allez quand même pas y aller ? ajouta-t-elle d'une voix aiguë en redressant soudain la tête.

-Je ne crois pas que nous ayons le choix, déclara Arthur, qui tenait toujours la page arrachée entre ses doigts.

À ces mots, Émilie laissa échapper un rire sans joie :

-Adam, tu ne vas tout de même pas l'écouter ?

Mais devant l'expression de culpabilité qu'affichait Pierson, elle ajouta :

-Comment avez-vous pu survivre aussi longtemps en étant aussi idiots ? s'écria-t-elle en se levant d'un bond. Vous ne voyez donc pas que c'est un piège ?

-Bien sûr que c'est un piège, admit Methos. Mais nous sommes deux, et il est tout seul.

-Je croyais qu'il était interdit de se battre à plusieurs contre un ? intervint Arthur. N'est-ce pas ce que tu m'as enseigné, Galahad ?

-Exact, acquiesça Methos, une lueur de malice au fond des yeux.

Remarquant qu'Arthur le regardait d'un air quelque peu perplexe, il ajouta :

-L'un de nous le provoque en duel, expliqua-t-il, disons que ce serait moi. Si je gagne, le problème est réglé. Si je perds, tu attends qu'il soit frappé par le Quickening, et tu en profites pour lui trancher la tête. C'est simple, non ?

-Hm, fit Arthur, ce n'est pas ce que j'appellerais un combat dans les règles.

-Parce que Méléagant a fait preuve de fairplay lorsqu'il nous a envoyé à Canterbury pour pouvoir s'introduire de nuit à Camelot et enlever Guenièvre ? s'énerva Methos. Fais ce que tu veux, mais moi, je n'ai pas spécialement envie de mourir.

-Tu as raison, acquiesça finalement Arthur. C'est moi qui provoquerai Méléagant en duel.

-Ne sois pas ridicule ! lança Methos avec dédain. Ça fait mille cinq cent ans que tu ne t'es pas battu, il va te désarmer en trois minutes.

Émilie assistait à cet échange surréaliste d'un air épouvanté, son regard passant de l'un à l'autre comme devant un match de tennis.

-Justement, tu n'auras plus qu'à l'achever, insista Arthur. Écoute Galahad, poursuivit-il en se penchant vers lui, il fut une époque où il était de ton devoir de mourir pour moi mais ce temps-là est révolu. Nous sommes au XXIème siècle ! Tu as une vie, des amis et une compagne qui comptent sur toi. Moi, ça fait bien longtemps que j'ai renoncé à tout ça – que j'ai renoncé à la vie ! Quelle différence cela peut-il faire que je trépasse ce soir ou après dix autres siècles caché dans ce monastère ?

Émilie posa sur Methos un regard plein d'espoir. Elle était d'accord avec Arthur : si l'un d'entre eux devait ne pas en revenir, il valait mieux que ce soit lui.

           Methos resta un moment silencieux, faisant mine de réfléchir. En vérité, sa décision était déjà prise. Comme il l'avait dit, il ne tenait pas à risquer sa vie et avait compté depuis le début sur le sacrifice d'Arthur. Il avait simplement proposé de combattre Méléagant pour passer pour un héros aux yeux d'Émilie.

-Si tu insistes, dit-il finalement d'une voix lente. Mais si nous devons combattre, nous devrions passer le reste de la journée à nous entraîner un peu. Mais d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers Émilie, tu as un avion à prendre.

-Hors de question ! s'exclama la jeune femme en reculant de plusieurs pas.

-Émilie, sois raisonnable, s'impatienta Methos en se levant à son tour. Je vais avoir assez d'un combat à livrer pour ne pas avoir envie de me battre contre toi.

-Tu peux me faire monter de force dans un taxi, poursuivit l'anthropologue d'une voix tremblante, mais tu ne pourras pas m'empêcher d'en descendre dès que tu seras hors de vue. Je ne vais certainement pas rentrer à la maison et y attendre tranquillement que Joe se pointe pour m'annoncer ta mort ! En plus de ça, ajouta-t-elle sur un ton de défi, qui te dit que Méléagant n'attend pas en embuscade sur la route ? Je suis une proie facile pour lui, tu veux que je finisse comme le Frère Theodore ?

Les yeux de l'Immortel lançaient des éclairs mais ses traits semblèrent se détendre un peu. Émilie sut alors qu'elle avait gagné.

-Bon, soupira Methos, s'avouant vaincu. Mais ce soir, tu restes ici à attendre qu'on revienne, d'accord ?

Émilie souffla comme un bœuf en colère et le fusilla du regard. Finalement...

-OK, lâcha-t-elle à contrecœur.

 

***

 

           Arthur les conduisit dans une vaste salle souterraine au plafond voûté où personne ne semblait avoir mis les pieds depuis des années. L'ex-souverain leur expliqua que les moines lui avaient laissé cette cave pour qu'il puisse s'entraîner à l'épée, même si sa technique avait grandement pâti du manque d'adversaires.

           Les deux Immortels sortirent leurs épées et commencèrent par échanger quelques passes sans la moindre hargne. Émilie, qui était restée debout près de la porte, poussa un petit cri de frayeur lorsque les lames s'entrechoquèrent la première fois. Le vacarme était assourdissant et la jeune femme était persuadée qu'on devait les entendre à des kilomètres à ronde, l'écho des cliquetis métalliques résonnant contre les arcs de pierre.

           Sentant une migraine s'installer au-dessus de son œil gauche et craignant de devenir sourde, l'anthropologue décida de laisser les deux hommes se chamailler en paix et remonta à la surface pour prendre l'air. Elle regagna le cloître étrangement désert. À sa grande surprise, on n'y entendait quasiment pas le combat mené au sous-sol.

           Élevée dans la foi par une famille catholique, Émilie avait renoncé aux enseignements de l'Église depuis de bien nombreuses années, tenant l'évangélisation pour responsable des massacres et lavages de cerveaux imposés aux peuples des cinq continents. Elle sortit du cloître et, après un instant d'hésitation, décida d'entrer dans la basilique.

           Peut-être était-ce dû au soleil qui semblait percer chaque minute un peu plus la couche de nuages ou bien aux larges vitraux aux couleurs claires, mais Émilie ne se souvenait pas avoir vu une église aussi lumineuse que celle-ci. Le bâtiment était gigantesque et la jeune femme devait se tordre le cou pour apercevoir les voûtes néogothiques. Elle s'arrêta devant le bénitier et hésita à nouveau.

           Ne serait-il pas affreusement hypocrite de se signer maintenant après avoir renié la religion pendant plus d'une décennie ? D'un autre côté, un petit coup de pouce divin serait le bienvenu. Lentement, la jeune femme tendit la main, effleura la surface d'eau bénite puis toucha son front avec ses doigts mouillés.

           Elle avança silencieusement dans le bas-côté de la face sud, regardant les colonnes d'un air distrait.

           « Ave Maria, pardonne-moi si devant toi je me tiens debout. Ave Maria, moi qui ne sais pas me mettre à genoux. Ave Maria, protège-moi de la misère, du mal et des fous qui règnent sur la Terre. »[2]

           Arrivée à la croisée du transept, elle aperçut l'orgue à l'angle du transept nord et de la nef. Passant devant le chœur sans y prêter la moindre attention, elle s'intéressa un instant au clavier, bien qu'il ne lui parût exceptionnel ni par son décor et ni par sa construction. 

-Cet orgue a été installé en 1931 par John Compton, expliqua une voix derrière elle.

Elle se retourna et vit un jeune homme s'approcher puis s'arrêter à côté d'elle.

-On ne dirait pas, comme ça, en le regardant, poursuivit-il d'un ton jovial, mais il est constitué de cent quarante-deux registres et de trente-huit tuyaux encastrés dans le coffre en bois. Vous voyez, ajouta-t-il en désignant le haut de l'instrument, le coffre n'a pas de couvercle, ce qui permet au son de résonner dans tout le transept et de se prolonger jusque dans la nef.

-C'est fascinant, concéda l'anthropologue d'un air absent.

Un détail venait d'attirer son attention : le jeune homme portait un tatouage à l'intérieur du poignet qui lui parut horriblement familier.

-Je ne savais pas que les Guetteurs jouaient aussi les guides touristiques, ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.

 

***

 

           Après plusieurs heures enfermés à la cave, Methos et Arthur continuaient de se battre à grands coups d'épée. L'ancien roi était à peu près aussi capable de gagner un combat que l'avait été Methos lorsque Kalas l'avait pris en chasse, sept ans plus tôt. Cette fois encore, il avait réussi à désarmer Arthur et aurait été en position de le décapiter.

-Je crois qu'on devrait faire une pause, proposa l'Immortel en lui tendant la main pour l'aider à se relever.

L'ex-souverain l'attrapa avec reconnaissance et se hissa à nouveau sur ses pieds tandis que Methos s'épongeait le front avec un coin de son t-shirt. La température au sous-sol restait constante toute l'année ; Methos avait d'abord trouvé la pièce froide mais à force d'attaquer et de se défendre, il avait fini par transpirer.

-Je ne crois pas que ça changera quoi que ce soit pour ce soir, de toute façon, soupira l'ex-souverain en remettant sa lame au fourreau.

Methos enfila son pull pour ne pas avoir à répondre. Il était du même avis, mais il ne voulait pas que son ami parte perdant pour autant.

           Rejoignant Émilie alors que le jour commençait à décroître, ils profitèrent des vêpres pour dîner dans le réfectoire avant l'arrivée des moines puis se retirèrent chacun de leur côté en attendant l'heure de leur rendez-vous avec Méléagant. Methos, qui n'avait que peu dormi la nuit précédente, se faisant trop de soucis pour Émilie, décida d'aller s'allonger un moment tandis qu'Arthur, qui préférait consacrer ses dernières heures à la prière et au recueillement, disparaissait à l'intérieur de la basilique.

           Methos et Émilie montèrent discrètement dans la cellule qu'occupait Arthur depuis la construction du bâtiment et verrouillèrent la porte derrière eux. Ils tombaient tous les deux de fatigue mais la crainte de ne plus jamais se revoir était plus forte. Loin de rechercher l'orgasme, ils firent tendrement l'amour jusqu'à tomber endormis.

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[1] Jean-Jacques Goldman Comme toi (1982) 

[2] Hélène Ségara Ave Maria Païen (1998)

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