Les Chroniques de Methos

Chapitre 7 : Partie I : Le dernier chevalier - Chapitre 7 : La ballade d'Arthur

5686 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/03/2021 14:34

Avril 2002, Paris, France

Methos se réveilla en sursaut et regarda l'heure à son réveil. Trois heures vingt-quatre. Il se retourna, ayant dans l'idée de se pelotonner contre le corps chaud d'Émilie mais il ne trouva que les draps froids. Se redressant subitement, les sens en alerte, il aperçut bientôt une lueur en provenance de la cuisine. Étouffant un grognement, il repoussa les couvertures et se leva d'un pas traînant, vêtu seulement de son caleçon.

-Qu'est-ce que tu fais debout à cette heure-ci ? demanda-t-il dans un bâillement.

-Je n'arrive pas à dormir, répondit la jeune femme, alors je relis mes notes.

Methos s'assit à côté d'elle et passa sa main chaude dans le dos de l'anthropologue.

-Je ne t'ai même pas demandé comment s'est passé ton rendez-vous à l'ambassade d'Éthiopie, reprit-il.

-Oh bah... ça avance, marmonna Émilie d'un air sombre. Ils m'ont trouvé un guide et un moyen de transport pour aller d'Addis-Abeba à la vallée de l'Omo.

-C'est très bien, ça ! s'exclama Methos. Pourquoi est-ce que tu étais aussi furieuse en arrivant au Blues Bar, hier ?

-Parce qu'ils se disputent au sujet de la rançon au lieu de se concentrer sur ce qui est vraiment important, expliqua-t-elle entre ses dents.

-La rançon ? Quelle rançon ?

-Si jamais je me fais enlever par un groupuscule terroriste, précisa l'anthropologue. Le gouvernement éthiopien refuse de négocier avec les ravisseurs alors que l'État français estime que c'est leur responsabilité de faire régner l'ordre dans leur pays. Bref, si jamais je devais vraiment me faire kidnapper, je ne serais pas près de revenir.

-Si jamais tu devais te faire enlever, je viendrais te chercher moi-même, promit l'Immortel.

La jeune femme lui adressa un sourire ému et l'embrassa.

-Je n'en attendais pas moins du preux chevalier Lancelot, le taquina-t-elle.

Methos secoua la tête d'un air amusé tandis que la jeune femme éclatait de rire.

-Viens, dit-il au bout d'un moment, retournons nous coucher.

Émilie referma son carnet et suivit son compagnon sans protester.

 

***

           

           Le soleil brillait dans le ciel parisien lorsque Methos déposa Émilie devant l'Université le lendemain matin.

-Voilà, tu as plus d'une heure d'avance, fit-il remarquer.

-Mieux vaut être en avance qu'en retard, souligna la jeune femme en regardant des étudiants longer la voiture et entrer sur le campus, les bras chargés de livres.

-Tu veux qu'on aille boire un café en attendant ? proposa l'Immortel.

-Non, répondit-elle. Je vais descendre dans l'amphi, il faut que j'installe le projecteur et que je me prépare.

-Comme tu voudras, acquiesça Methos. À quelle heure veux-tu que je repasse te prendre ?

-Officiellement, le séminaire dure jusqu'à midi, répondit-elle, mais disons plutôt treize heures, pour être sûrs.

L'Immortel approuva d'un signe de tête, puis la jeune femme se pencha vers lui et l'embrassa avec passion.

-À toute à l'heure, chuchota-t-elle en éloignant ses lèvres.

-Bonne chance ! souhaita Methos tandis qu'elle ouvrait la portière.

Émilie descendit de voiture et adressa un signe de la main à son compagnon tandis qu'il démarrait son moteur. Lorsqu'il fut parti, elle se dirigea vers le bâtiment E et s'aperçut qu'Antoine l'observait entre deux bouffées de cigarette.

-Tu fumes ? s'étonna la jeune femme en arrivant à sa hauteur.

-Qu'est-ce que ça peut te faire ? répliqua-t-il d'un ton sec.

-Rien, soupira-t-elle en haussant les épaules.

Elle entra alors dans le bâtiment et descendit dans l'amphithéâtre, où les étudiants commencèrent à arriver une demi-heure plus tard.

           Tout d'abord angoissée à l'idée de parler devant tant de jeunes gens, Émilie s'aperçut bientôt que l'exercice était pourtant loin d'être aussi désagréable que les conférences qu'elle donnait d'habitude. D'ordinaire, elle se contentait de parler et le public d'écouter, mais elle avait volontairement opté pour la stratégie du dialogue avec les étudiants.

Elle commença par leur parler de l'organisation d'une expédition, en citant des exemples concrets de celle qu'elle était en train de préparer. Puis elle leur donna des conseils pour s'intégrer dans les différentes communautés et répondit à toutes les questions qu'on lui posait au fur et à mesure, même les interrogations les plus délicates :

-Je ne vais pas vous mentir, dit-elle à une étudiante qui venait de lui demander si elle avait déjà été victime de violences, ça a failli m'arriver une fois. 

-Que s'est-il passé ?

-J'ai pu me débattre assez longtemps pour que le chef du village intervienne, répondit l'anthropologue.

Elle passa la demi-heure qui suivit à tenter de rassurer les jeunes gens, dont la plupart semblaient secoués par ces révélations.

-Il y a toujours un risque, admit-elle. Mais ce n'est pas comme si ce risque n'existait pas ici, à Paris. Vous pouvez aller à une soirée et vous faire violer, rappela-t-elle. Ce qui est important, c'est de connaître les techniques d'auto-défense. Je conseille à chacune et chacun d'entre vous – oui, oui, vous aussi messieurs ! – de prendre des cours. Ce n'est jamais du temps de perdu, et ça permet de se sentir un peu plus en sécurité.

           Comme elle s'en était doutée, Émilie avait dépassé l'horaire. Il était presque midi vingt lorsque l'amphithéâtre se vida et le professeur Séguin l'invita à boire un verre dans son bureau. Ayant demandé à Methos de venir la chercher à treize heures, elle était sur le point d'accepter lorsqu'elle aperçut une silhouette inattendue assise au dernier rang de la salle autrement vide.

-Ça aurait été avec plaisir, assura-t-elle en détournant les yeux de la silhouette, mais je dois partir. J'espère juste que je ne leur ai pas trop fait peur.

-Vous étiez là pour leur parler de la réalité des études de terrain, rappela le professeur, avec ses bons et ses mauvais côtés. Pas d'en dresser une image idyllique.

Émilie lui adressa un sourire coupable, puis le remercia pour son accueil avant de prendre congé. Elle monta les marches de l'amphithéâtre d'un pas rapide, et l'homme assis au dernier rang la suivit à l'extérieur.

-Vous exercez un métier fascinant, déclara Arthur lorsqu'il l'eut rejointe. J'ai beaucoup lu, pendant les siècles passés au monastère, mais je n'avais encore jamais entendu parler des Korowai ou des Mursi.

-Qu'est-ce que vous voulez ? coupa l'anthropologue.

Peut-être était-ce parce qu'il n'était pas habitué à ce qu'une femme lui parle de manière si abrupte, mais pendant une seconde, Arthur sembla hésiter.

-J'ai besoin que vous m'aidiez à convaincre Galahad, répondit-il finalement.

-Écoutez, souffla Émilie, même si j'avais les arguments pour le convaincre, je ne crois pas que je le ferais. Il évite les combats autant que possible parce qu'il veut survivre. C'est son droit et je le respecte. Vous devriez en faire autant.

Contre toute attente, un sourire apparut sur le visage juvénile de l'ex-souverain :

-En fait, je n'avais pas l'intention de vous demander votre avis, expliqua-t-il d'une voix lente.

Avant de pouvoir lui demander comment il comptait s'y prendre, Émilie sentit une pointe entre ses côtes. Elle baissa les yeux et vu qu'il la menaçait d'un poignard. Elle voulut s'éloigner, mais il la retint fermement par le bras.

-Ne me forcez pas à m'en servir, ajouta-t-il à voix basse.

Émilie lui jeta un regard de haine mais cessa de se débattre.

-Venez, reprit Arthur en la traînant en direction de la rue.

Impuissante, la jeune femme se laissa faire mais jeta un regard par-dessus son épaule, dans l'espoir d'y trouver de l'aide. Elle aperçut alors Antoine qui fumait dans la cour en la regardant s'éloigner. Elle le dévisagea un instant, espérant qu'il lirait la détresse de son expression, mais fut forcée de se retourner lorsqu'Arthur ouvrit la portière arrière d'une voiture et la poussa à l'intérieur avant de s'installer lui-même sur le siège conducteur - le volant se trouvait sur le côté droit.

           Profitant de ces quelques secondes d'inattention, elle glissa sur la banquette jusqu'à la porte opposée et tenta de l'ouvrir, en vain : de toute évidence, il avait pensé à enclencher la sécurité enfants.

-Attachez-vous, ordonna-t-il en l'observant dans le rétroviseur.

La jeune femme s'exécuta à contrecœur et fusilla son ravisseur du regard, tandis qu'il mettait le moteur en marche.

-Et si jamais il vous venait à l'idée de tenter quoi que ce soit, prévint-il en se retournant pour la regarder directement, je vous rappelle simplement que je survivrai à un accident alors que vous, rien n'est moins sûr.

Il avait raison, Émilie le savait. Résignée, elle s'enfonça contre le dossier et regarda Arthur s'insérer dans le trafic.

-Je peux vous poser une question ? demanda-t-elle alors qu'ils s'engageaient dans l'Allée de l'Archéologie.

-Je vous en prie, l'encouragea Arthur d'un ton courtois.

-Où est-ce que vous avez appris à conduire ? Je croyais que vous aviez vécu dans un monastère depuis le VIème siècle.

-Ce n'est pas parce que j'ai vécu un peu reclus que je ne me suis pas tenu au courant, répondit-il sans lâcher la route des yeux. Chaque nouvelle génération de moines m'a apporté sa propre vision du monde, sa propre manière de faire. L'abbé a acheté la première voiture dans les années mille neuf cents cinquante et certains moines ont passé leur permis de conduire. J'en ai profité pour apprendre aussi, je me suis dit que ça pourrait toujours me servir.

Émilie hocha la tête et se tut. Ils venaient de s'engager sur l'autoroute en direction de Rouen, et elle se risqua à lui demander où il comptait l'emmener.

-Vous verrez bien, répondit-il simplement.

 

***

 

           Bravant les bouchons, Methos gara sa voiture sur le parking de la faculté un peu avant treize heures et décida d'aller faire un tour sur le campus. Il y avait suivi des études d'Histoire une vingtaine d'années auparavant et, bien que l'Université eût beaucoup changé, il savait que le département d'anthropologie était toujours à la même place. Lorsqu'il arriva à la hauteur du bâtiment E, il reconnut aussitôt Antoine.

-Bonjour, dit-il en s'approchant, est-ce que le séminaire du Dr Dumont est terminé ?

-Je vous reconnais, dit Antoine sans répondre à la question. Vous êtes son mec.

-Oui, acquiesça l'Immortel. Est-ce qu'Émilie est déjà sortie de l'amphithéâtre ? insista-t-il.

-Ça fait un bout de temps, ricana l'universitaire. Et si j'étais vous, je me ferais du mouron.

-Pourquoi ça ? demanda Methos, les sourcils froncés.

-Parce qu'elle est partie avec un autre type, expliqua Antoine. Un jeune, genre la vingtaine. Un Anglais. Blond aux yeux bleus, tout le contraire de vous.

De toute évidence, il semblait ravi.

-Blond aux yeux bleus ? répéta Methos, soudain prit de panique. Elle est partie avec lui ?

-Oui, acquiesça Antoine, un large sourire aux lèvres. Ils sont montés dans une voiture qui avait le volant à droite et un autocollant « GB » sur le coffre.

Le visage de l'Immortel se décomposa à vue d'œil. Émilie ne pouvait pas être partie avec Arthur de son plein gré alors qu'elle savait qu'il devait passer la prendre. Non, l'ex-souverain devait avoir eu recours à la menace pour la convaincre, et cet enfoiré d'Antoine n'avait rien fait pour l'en empêcher. À cette pensée, Methos ressentit une violente envie de lui coller son poing dans la figure, mais il réussit à retenir son geste. Il ne serait d'aucun secours s'il passait la nuit en garde-à-vue et préféra tourner les talons.

Tout en marchant vers sa voiture, il sortit son portable de sa poche et appela Joe.

-Dis-moi que tu as fait suivre Arthur par un Guetteur, dit-il sans préambule.

-Je voulais justement t'appeler, souffla Joe à l'autre bout du fil. Il a enlevé Émilie, ils sont en route vers le Nord-Ouest.

-Le salopard, il veut retourner en Angleterre ! s'écria Methos en s'asseyant derrière le volant.

-Methos, qu'est-ce que tu comptes faire ? demanda le Guetteur d'une voix inquiète.

-Je vais les suivre, répondit l'Immortel. Continue à me tenir au courant de leur trajet.

Il raccrocha avant que Joe n'ait eu le temps de protester et démarra en trombe.

 

***

 

           Cela faisait trois quarts d'heure qu'Arthur conduisait en silence. Assise sur la banquette arrière, Émilie ne cessait de lui lancer des regards tantôt anxieux, tantôt assassins. Elle détestait l'idée d'être prise en otage dans le seul but de faire plier Adam. Et dire qu'ils avaient parlé d'enlèvement et de rançon seulement dix heures plus tôt ! Pas très chevaleresque, tout ça, pensa-t-elle d'un air sombre.

-Vous ne voulez pas me raconter votre histoire ? demanda-t-elle au bout d'un moment.

-Pardon ? fit Arthur en lui lançant un bref regard dans le rétroviseur.

-Toutes ces choses qu'on raconte sur vous, développa la jeune femme. Vous avez dit que certaines sont vraies, et d'autres pas. J'aimerais bien connaître votre version.

-Ça vous avancerait à quoi ? interrogea l'ex-souverain.

-À pas grand-chose, admit la jeune femme. Mais pour vous, ce serait l'occasion de rétablir enfin la vérité.

Arthur lui lança un regard méfiant dans le rétroviseur avant de se concentrer à nouveau sur la route.

-D'accord, soupira-t-il au bout d'un moment.

 

***

 

Mai 517, Tintagel, Royaume de Logres

           La douce mélopée des flûtes et des harpes résonnait comme un air de printemps, et la forteresse de Tintagel s'était recouverte de fleurs. Tous les seigneurs de l'île de Bretagne et du pays de Brocéliande s'étaient réunis pour assister au triple évènement : l'inhumation du feu Roi Uther Pendragon, le couronnement de son fils Arthur et le mariage du jeune souverain.

           Rongé par la nervosité, le prince héritier avait revêtu sa plus belle parure de velours et d'hermine. Arthur venait de fêter ses dix-sept ans. Ses épaules n'étaient pas encore celles d'un homme mais elles allaient bientôt devoir porter tout le poids du royaume.

           La tête haute, le dos droit, il passa devant tous les nobles sans leur accorder un seul regard. Il savait que nombre d'entre eux ne perdraient pas une occasion de l'empoisonner ou de le poignarder dans le dos. Comment pourrait-il gouverner sachant cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête ? Au premier rang, il reconnut son fidèle ami Galahad de Trèves et se rappela la promesse que celui-ci lui avait faite le jour du décès d'Uther : « Je serai le cuir de votre bouclier, je serai le fil tranchant de votre épée, je serai la mule sur laquelle poser votre fardeau, je serai la torche qui chasse l'obscurité. ».

           Respirant mieux, Arthur s'avança d'un pas lent vers l'estrade où l'attendait le Père Blaise puis s'agenouilla devant lui.

-In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, commença l'ecclésiastique.

-Amen, répondit l'assemblée.

La cérémonie suivit paisiblement son cours jusqu'au moment où l'abbé tira une épée et frappa le jeune homme du plat de la lame sur chacune des épaules puis déposa une couronne sur sa tête. Le jeune souverain se releva, puis les portes de la salle s'ouvrirent à nouveau, laissant paraître une jeune femme dont le visage était complètement voilé.

           Elle s'avança d'un pas légèrement hésitant et, lorsqu'elle fut parvenue à sa hauteur, Arthur remarqua que le bouquet de fleurs qu'elle tenait dans les mains tremblait de façon incontrôlable. Il aurait voulu lui adresser un sourire, pour la rassurer, mais cela lui était impossible. Il savait qu'elle s'appelait Guenièvre, quelle était la fille de Léodagan, roi de Carmélide, et qu'elle était âgée de quinze ans. Leur mariage était nécessaire pour maintenir la paix dans le royaume de Logres, Arthur le savait, mais il aurait quand même aimé la voir ne serait-ce qu'une seule fois avant leur mariage.

           L'abbé continua de parler et lorsqu'il eut terminé, Guenièvre releva son voile et Arthur étouffa une exclamation de stupeur. Jamais encore il n'avait connu aussi belle femme. Ses longs cheveux roux étaient retenus dans une tresse posée sur son épaule délicate et son teint était si clair qu'il pouvait presque voir ses veines à travers. Elle gardait la tête baissée, n'osant le regarder en face, et Arthur ne remarqua ses formidables yeux verts que lorsqu'ils se retrouvèrent seuls pour leur nuit de noces.

           Les années passèrent, la cour s'était installée à Camelot, forteresse dressée au sommet de Cadbury Hill, et le roi avait réussi à asseoir son autorité à force de repousser les invasions saxonnes de plus en plus nombreuses. Mais son union avec Guenièvre restait désespérément inféconde. Ils avaient tout essayé : les talismans, les potions, les offrandes – en vain. La reine s'enfonçait un peu plus dans la solitude et le désarroi tandis que le souverain se lançait dans la quête du Graal, accompagné de son fidèle Galahad.

           Le chevalier s'était avéré être le plus loyal des confidents, le plus courageux des soldats et le plus cultivé de ses sujets. Il avait beaucoup voyagé et semblait tout connaître. On l'avait vu survivre aux plus terribles blessures. Un jour qu'ils rentraient de bataille, les deux hommes firent un détour par Henleaze Lake, où vivait une druidesse du nom de Viviane :

-Sire Arthur, Seigneur Lancelot, salua Viviane en les voyant approcher sur leurs majestueux destriers. Que me vaut l'insigne honneur de votre auguste visite ? 

-Nous sommes venus mander vos sages conseils, répondit le souverain en sautant au bas de sa monture. 

La druidesse les fit entrer dans son humble demeure et s'installa avec Arthur au coin du feu. C'était une femme intelligente et intuitive qui semblait n'avoir pas d'âge. On la surnommait « la Dame du Lac » parce qu'elle avait choisi Henleaze Lake pour s'y installer. 

-Comment va la reine Guenièvre ? demanda Viviane, comme si elle avait lu dans ses pensées.  

-Elle se désespère de devenir mère un jour, confia Arthur sans le moindre détour.  

-Elle a bien pris les remèdes comme je le lui ai donné ? questionna-t-elle encore.  

Le souverain hocha la tête et Viviane le dévisagea un moment d'un air navré. 

-Les dieux ne vous ont-ils rien confié à ce sujet ? demanda enfin le souverain d'un air timide. 

Galahad, qui n'aimait pas se mêler de la vie intime de son roi, cessa soudain de faire les cent pas et observa Viviane d'un air méfiant. 

-Vous pensez que votre incapacité à donner un héritier au trône de Bretagne serait due aux difficultés rencontrées dans la quête du Graal ? devina la druidesse. 

Arthur ne répondit pas. Viviane se pencha alors et lui prit la main. 

-Vous saviez que cette quête serait difficile, dit-elle d'une voix douce. Les dieux le savent aussi. Tant que vous continuerez à défendre le peuple de Bretagne contre les invasions et à rechercher la lumière du Graal pour lui, alors les dieux seront à vos côtés. Mais si vous commencez à douter de votre mission sacrée... 

-Hélas, ce n'est pas de la mission dont je doute, avoua Arthur. Même mon épée me laisse choir. Je n'ai plus que le fidèle Galahad sur lequel me reposer, se lamenta-t-il. 

-Votre épée s'est brisée ? s'étonna Viviane en lâchant soudain la main du souverain. 

Arthur tira alors lame de son fourreau et la druidesse put constater par elle-même qu'il en manquait presque la moitié.  

-Ceci est de mauvais augure, n'est-ce pas ? s'inquiéta le jeune roi. 

Le regard de Viviane se détacha alors de la lame brisée pour chercher celui de Galahad. Le chevalier la dévisageait d'un air menaçant et lui adressa un signe de tête imperceptible. Elle se leva alors et se dirigea vers un coffre en bois massif posé au pied du lit. 

-Au contraire, répondit enfin la druidesse en ouvrant le couvercle. Il y a de nombreuses années, poursuivit-elle en tout en fouillant dans la malle, les dieux m'ont confié une épée incassable et capable de trancher toute matière avec pour mission de la remettre au Roi de Bretagne le jour où sa propre lame se sera brisée au combat.  

Elle marqua une pause, semblant avoir trouvé ce qu'elle cherchait, et se releva : 

-Cette épée magique, la voici, déclara-t-elle d'un ton solennel. Excalibur. 

Elle tendit les bras pour présenter la lame scintillante aux deux chevaliers. Arthur se leva à son tour et saisit l'épée que la druidesse lui tendait. Il l'examina en détail pendant de longues minutes d'un œil appréciateur, puis la tendit à Lancelot pour qu'il lui donne son avis. 

-C'est une très belle arme, admit Galahad en la faisant tourner entre ses mains. Légère, mais robuste. C'est un magnifique cadeau que vous font les dieux, ajouta-t-il en rendant l'épée à Arthur. 

-Excalibur, murmura le souverain en regardant la lame avec l'air d'un amoureux transi. Un présent envoyé par les dieux pour soutenir mon auguste destinée ! Te rends-tu compte, cher Galahad ? Avec cette arme, plus rien ne pourra nous empêcher de trouver le Graal ! 

 

***

 

Avril 2002, Autoroute A13, France

           Arthur marqua une pause le temps de doubler un poids-lourd.

-Mais l'épée n'était pas magique, évidemment, reprit-il. Viviane avait inventé cette histoire pour me redonner de l'espoir. Quelques mois plus tard, je fus mortellement blessé et Galahad m'apprit que j'étais, comme lui, un Immortel. Pour expliquer le fait que dorénavant, je serai quasiment invincible, Merlin fit fabriquer un nouveau fourreau pour Excalibur et raconta dans tout le royaume que le porteur du fourreau et de l'épée devenait imbattable. Peu de temps après, Galahad m'a avoué sa trahison et je l'ai banni.

« En plus des invasions saxonnes, je dus faire face à la félonie de mon neveu, Mordred, qui me provoqua en duel. Lui aussi était un Immortel. Je réussis à lui trancher la tête au bout d'un combat acharné, mais non sans avoir subi moi-même de graves blessures. Le Quickening m'arracha les dernières forces qui me restaient, et comme j'avais perdu le fourreau dans la bataille, il n'était plus question de ressusciter. La suite, vous la connaissez.

Il se tut, laissant Émilie songeuse pendant plusieurs minutes.

-Ce n'était pas sa faute, vous savez, dit-elle au bout d'un moment.

Voyant le regard interrogateur que lui lançait son ravisseur dans le rétroviseur, elle poursuivit :

-Guenièvre. Ce n'était pas sa faute si vous ne pouviez pas avoir d'enfant.

-Je sais, soupira l'ex-souverain, c'est le prix de l'Immortalité.

Il y eut un nouveau moment de silence, pendant lequel Émilie ne put s'empêcher de penser à la pauvre souveraine et se rappela les paroles chantées par Zazie :

           « Se met-il à ma place quelques fois, quand mes ailes se froissent et mes îles se noient ? Je plie sous le poids, plie sous le poids de cette moitié de femme qu'il veut que je sois. »[1] Combien d'épouses à travers le monde avaient-elles été dénigrées par leurs maris parce que l'idée de leur propre infertilité leur était insupportable ?

-Est-ce que vous l'aimiez ? demanda Émilie à mi-voix.

-C'était mon épouse, dit laconiquement Arthur.

-Ce n'est pas une réponse, insista la jeune femme. Vous vous êtes marié par devoir et très jeune, mais vous avez très bien pu apprendre à l'aimer ensuite.

Arthur se laissa le temps avant de répondre.

           « Je veux bien faire la belle mais pas dormir au bois. Je veux bien être reine mais pas l'ombre du roi. Faut-il que je cède ? Faut-il que je saigne pour qu'il m'aime aussi pour ce que je suis ? »[1] 

-J'avais beaucoup de tendresse pour elle, admit-il enfin, mais ce n'est pas pour elle que j'avais le plus d'affection.

Émilie détourna alors les yeux de la fenêtre et regarda le visage tendu de l'Immortel dans le rétroviseur. Elle n'aurait su expliquer pourquoi, mais elle avait le sentiment très distinct de savoir exactement à qui l'ex-souverain faisait allusion.

-Vous aimiez Adam, n'est-ce pas ? risqua-t-elle. Je veux dire... Galahad.

Arthur afficha alors un sourire triste et Émilie sut qu'elle avait raison.

 

***

 

           Toujours à la poursuite de son ancien compagnon d'armes, Methos venait de dépasser Rouen lorsque son téléphone sonna :

-Ils sont Ouistreham, annonça la voix de Joe. Le ferry pour Portsmouth part à 16h30.

L'Immortel jeta un coup d'œil à l'horloge de sa voiture : il était quinze heures vingt et il lui restait près d'une heure trente de route pour atteindre Ouistreham.

-Et merde ! s'exclama-t-il en tapant du poing sur le volant. Joe, reprit-il, ton Guetteur ne peut pas se renseigner pour savoir quand est le prochain départ ? S'il te plait ?

-Il l'a déjà fait, répondit Joe. Le prochain bateau ne part que demain matin.

Ils se turent une minute le temps de réfléchir.

-Et Cherbourg ? demanda soudain Methos.

-J'imagine que je peux passer quelques coups de fil et me renseigner pour toi, soupira le Guetteur.

-Merci Joe, tu es un vrai ami, assura l'Immortel.

-Ouais, bon, ça va la pommade, grommela Joe avant de raccrocher.

           De plus en plus nerveux, Methos continuait de tapoter le volant d'un geste impatient. Finalement, Joe rappela à peine dix minutes plus tard, mais jamais l'Immortel n'avait trouvé le temps aussi long :

-Alors ? questionna-t-il sans détour.

-Il y a un départ de Cherbourg ce soir à 22h15, répondit Joe, avec arrivée à Poole demain matin à 7h. 

-C'est trop long, s'impatienta l'Immortel.

-C'est soit ça, soit tu passes par Ouistreham et n'arrives à Portsmouth que demain midi, répliqua Joe. À toi de voir... 

Methos poussa un soupir agacé : il savait qu'il n'avait pas le choix.

-Je passe par Cherbourg, décida-t-il. J'y serai dans un peu plus de deux heures. Continue de me tenir informé de leurs déplacements.

-Tu crois vraiment qu'il pourrait lui faire du mal ? demanda le Guetteur d'une voix mal assurée. C'est le Roi Arthur, après tout... 

-Et moi j'étais l'un des Cavaliers de l'Apocalypse, rappela Methos. Tout le monde change.

-Oui mais si son but c'est juste de t'attirer dans un piège ? insista Joe. Tu serais en train de te jeter dans la gueule du loup !

-Ça n'a aucune importante, déclara Methos d'un ton déterminé.

 

***

 

Avril 2002, Ouistreham, France

           La file de véhicules embarqua sur le bateau et Arthur n'eut d'autre choix que de faire descendre Émilie de voiture.

-Mais je vous préviens, vous ne vous éloignez pas, menaça-t-il en lui montrant le poignard dans le pli de son pardessus.

-Est-ce que je peux au moins aller aux toilettes ? demanda-t-elle, agacée.

Voyant que son ravisseur ne répondait pas, elle commença à s'énerver :

-Mais qu'est-ce que vous croyez ? s'exclama-t-elle. Que je vais sauter par-dessus bord et traverser la Manche à la nage ?

Arthur la jugea un moment du regard, puis donna son autorisation d'un signe de tête. Émilie s'éloigna alors en direction des cabinets et l'ex-souverain se posta en faction devant la porte.

-Vous avez faim ? questionna-t-il lorsqu'elle fut ressortie.

-Oui, avoua-t-elle, se rappelant soudain qu'elle n'avait rien mangé depuis le petit déjeuner.

Ils descendirent sur le pont inférieur et s'installèrent à une table de la cafétéria. Les croque-monsieur étaient plus que mangeables et le café revigorant.

-Vous ne voulez toujours pas me dire où nous allons ? interrogea encore la jeune femme.

-Ne vous inquiétez pas, répondit Arthur, je vous emmène en sécurité sur un sol sacré.

-Me voilà rassurée, ironisa l'anthropologue. Et pour Adam ?

-J'ai besoin de son aide, répéta l'ex-souverain. Ça va faire mille cinq cent ans que je ne me suis pas battu. Sans lui, je n'ai aucune chance contre l'Ankou.

-Vous l'avez déjà vu, l'Ankou ? interrogea Émilie avec une curiosité à peine voilée.

-Je n'ai pas besoin de le voir pour sentir son ombre m'engloutir, répondit Arthur. Ses messages sont très clairs.

L'anthropologue détourna le regard. Elle commençait à se dire qu'Adam avait peut-être raison finalement, et que ces quinze siècles passés au monastère avaient peut-être affecté la santé mentale du roi.

-Vous pensez à lui, n'est-ce pas ? demanda soudain Arthur.

-Vous essayer de l'attirer dans un piège en vous servant de moi, fit remarquer Émilie, les sourcils froncés. Évidemment que je pense à lui.

-Vous l'aimez ? questionna encore le souverain.

Émilie ne répondit pas tout de suite. Elle était amoureuse, ça, elle ne pouvait le nier.

-C'est trop tôt pour le dire, lâcha-t-elle enfin.

-Vous l'aimez, trancha Arthur. Vous vous faites plus de soucis pour lui que pour vous-même alors que c'est vous qui êtes en danger immédiat, ajouta-t-il devant l'air scandalisé de la jeune femme.

Émilie ne répondit pas. Elle avala la dernière gorgée de café et sortit sur le pont supérieur.

Le soleil venait de disparaître à l'horizon et le vent lui fouettait le visage, mais elle avait besoin de respirer. Tout cela ne serait pas arrivé si elle avait accepté l'invitation du professeur Séguin en attendant qu'Adam vienne la chercher. S'il avait été là, Arthur n'aurait pas osé la prendre en otage. Ou peut-être que si ? Elle tourna la tête vers l'ex-souverain, qui s'était accoudé au bastingage à quelques mètres d'elle.

Que savait-elle au juste du vrai Roi Arthur ? Était-il vraiment aussi bon et juste que le disait la légende, ou avait-il finalement décidé de prendre sa revanche sur l'ancien chevalier ?

 

***


           La traversée sembla interminable, tout comme l'attente au terminal de Cherbourg. Methos avait essayé de manger quelque chose – autant pour calmer sa faim que pour passer le temps – mais il n'avait pratiquement rien pu avaler. Il venait de regagner sa Volvo lorsque son téléphone sonna à nouveau :

-Quoi de neuf, Joe ? demanda-t-il.

Mais c'est une voix très différente, beaucoup moins rauque que celle de Joe, qui lui répondit :

-Galahad ? 

-Arthur ? s'écria Methos, se redressant subitement. Où est Émilie ? Je te préviens, si tu n'as touché ne serait-ce qu'un seul de ses cheveux, je...

-C'est bien à toi de dire ça, répliqua Arthur d'un ton sec. Mais si tu tiens tellement à la revoir, ajouta-t-il, rejoins-nous à l'abbaye de Downside, à Stratton-on-the-Fosse.

-Je suis déjà en route, répondit précipitamment Methos, je ne vais pas tarder à embarquer sur le ferry mais il met neuf heures à effectuer la traversée.

-Je savais que je pouvais compter sur toi, Galahad, acquiesça le souverain. Alors à demain.

-Arthur ! supplia l'Immortel. Passe-moi Émilie ! Je veux être sûr qu'elle va bien.

De l'autre côté de la Manche, Arthur poussa un soupir las.

-Reste en ligne, ordonna-t-il.

Il posa le combiné sur le haut de l'appareil, sortit dans la rue aux maisons de briques toutes identiques et ouvrit la portière arrière de la voiture.

-Venez, dit-il simplement.

Méfiante, Émilie descendit du véhicule et entra dans la cabine rouge typiquement britannique.

-C'est pour vous, ajouta l'ex-souverain en désignant le combiné d'un signe de tête.

N'osant vraiment y croire, Émilie saisit le téléphone d'une main tremblante et l'approcha de son visage :

-Allô ? souffla-t-elle dans le combiné.

-Émilie ? C'est moi ! Je suis tellement désolé ! Il ne t'a pas fait de mal au moins ?

-Non, assura la jeune femme. Mais Adam, tu dois me promettre de ne pas ve...

-Ça ira comme ça, coupa Arthur en lui arrachant l'appareil des mains. À demain, Galahad, ajouta-t-il dans le combiné.

Sans attendre de réponse, il raccrocha avec grand fracas et tira la jeune femme en dehors de la cabine.

 

------------------------------------------------------------- 

[1] Axel Bauer & Zazie À ma place (2001)

Laisser un commentaire ?