Tous les jours, elle franchissait les portes de l’hôtel et disparaissait dans Pentagram City.
Ce jour-là encore, elle jeta un regard par-dessus son épaule.
Aucune silhouette rouge. Alastor n’avait toujours rien fait de cette petite provocation. Lara ne commettait pas l’erreur de croire qu’il l’avait oubliée.
Le jeu était grand ouvert.
Pentagram, elle, avait déjà commencé à répondre.
Les premiers renseignements lui parvinrent avant qu’elle atteigne le centre-ville. Ses Alouettes avaient commencé à remonter les mouvements inhabituels des derniers jours : quelques convois sur les quais, des changements d’équipes, des rumeurs dont personne ne semblait connaître l’origine. Lara parcourait ces informations en marchant, laissant à chacun le soin de poursuivre ses observations sans chercher encore à les réunir.
Élodie avait néanmoins découvert une anomalie plus intéressante. Une société presque inconnue expédiait depuis Cannibal Town des cargaisons de marchandises ordinaires, tout en dépensant des sommes disproportionnées pour leur escorte. Les destinations indiquées sur les factures n'inspiraient guère davantage confiance.
Lara consacra une partie de la matinée à les vérifier. La première la conduisit devant un immeuble à moitié éventré, dont seule une serrure récente semblait témoigner d'une activité quelconque. La seconde correspondait à un ancien magasin de vêtements, fermé depuis des années, qui recevait pourtant sur le papier d'importantes livraisons d'alcool.
Elle reprit sa marche.
Les renseignements suivants renforcèrent ses soupçons sans leur donner encore de direction précise. Elias avait déjà entendu le nom d'un des transporteurs, Dimitri avait relevé des changements réguliers de chauffeur et, à Cannibal Town, personne ne paraissait particulièrement disposé à parler de ces marchandises.
Lara répartit ses nouvelles demandes entre les Alouettes, veillant à ne transmettre à chacun que les informations nécessaires à sa propre recherche. Aucun ne possédait une vue complète de l'enquête. Cette précaution les protégeait autant qu'elle lui permettait de confronter leurs observations sans les influencer.
En fin d'après-midi, alors qu'elle commençait à envisager de rentrer, Margot lui envoya une photographie : un démon installé au comptoir d’un bar, rouge d’alcool, son verre levé devant lui avec cette assurance particulière des hommes qui avaient déjà trop parlé et comptaient continuer.
Ce gars-là.
Puis :
Hier il racontait qu’il allait bientôt pouvoir se payer un appartement près du palais.
Lara s’abrita sous l’auvent d’une boutique.
Pourquoi ?
Nouveau boulot. Très bien payé. Il escorte des trucs.
Un nouveau message.
Enfin UN truc, je crois. Il a changé de version trois fois.
Quel genre de truc ?
Les points de saisie apparurent, disparurent, revinrent.
« Assez précieux pour que je sois payé plus en une nuit que vous en un mois. » Et après il a dit : « Bientôt il fera ma fortune, poulette. »
Lara relut.
C’est lui qui a dit ça ?
Mot pour mot. Victor aussi l’a entendu.
Voilà qui rendait l’information sensiblement plus intéressante. Margot pouvait s’enthousiasmer pour une ombre mal placée. Victor, beaucoup moins.
Un nom ?
Non.
Une pause.
Mais il a parlé de bananes.
Lara fixa l’écran.
Des bananes.
Oui.
Puis :
Et avant que tu demandes : non, je suis pas ivre.
Cette fois, elle sourit franchement.
Explique.
Le téléphone sonna immédiatement.
— Ce sera plus simple, annonça Margot.
Le bruit de la rue couvrait presque sa voix.
— Je t’écoute.
— Le type est revenu cet après-midi. Pas au même endroit. Je l’ai reconnu.
Lara cessa de sourire.
— Tu l’as suivi ?
Un bref silence.
— Peut-être.
Elle ferma les yeux.
— Margot.
— Je suis restée loin.
— Tu m’avais promis.
— Très loin.
Lara se pinça l’arête du nez.
— Continue.
— Il a rejoint deux types près des entrepôts. Ils ont récupéré des caisses dans un camion. Bois, coins métalliques, rien de spécial… sauf qu’il y avait écrit « BANANES » dessus en gros.
— Et ?
— Kara, j’ai travaillé dans des bars pendant des décennies. Je sais reconnaître une caisse de bouteilles, une caisse de bouffe et une caisse qui pèse beaucoup trop lourd pour contenir des fruits.
Lara se remit en marche.
— Ils l’ont ouverte ?
— Non.
— Combien d’hommes ?
— Quatre avec celui du bar. Armés. Et pas discrètement.
— Ensuite ?
Margot hésita.
— Ils sont partis vers les quais.
Le pas de Lara ralentit.
— Lesquels ?
— Ferroviaires.
Elle s’arrêta au milieu du trottoir.
Autour d’elle, Pentagram continuait de hurler, klaxonner, vendre et menacer sans se soucier du fait que plusieurs fils venaient de se nouer au même endroit.
— Margot, où es-tu ?
— Pas avec eux.
— Ce n’était pas ma question.
— À deux rues.
Lara posa un poing contre sa bouche.
— Tu ne les suis plus.
— Je les vois même plus.
— S’ils ne te tuent pas eux-mêmes, je m’en chargerai si tu ne retournes pas immédiatement au Dernier Soupir.
— Je rentre !
— Quel quai ?
— Quarante-cinq B.
Lara connaissait l’endroit. Une plateforme intermédiaire entre les entrepôts de fret et les lignes qui descendaient vers Dité.
— Tu es sûre ?
— J’ai regardé le panneau deux fois.
— Bien.
— Tu vois ? Je peux être professionnelle.
— Tu viens de suivre quatre hommes armés toute seule après un engagement yubikiri. Tu peux dire adieu à ton petit doigt.
— Professionnelle et courageuse.
— Margot !
La légèreté disparut enfin de l’autre côté.
— D’accord. Je rentre.
Un silence passa.
— Fais attention à toi aussi, Kara.
Lara ne répondit pas tout de suite.
— Rentre.
Elle raccrocha et transmit immédiatement l’information à Elias et Dimitri. Pas de contact, pas d’approche : seulement les entrées, les sorties et les visages.
Pour la première fois depuis le début de ses recherches, quelque chose possédait un lieu : L’entrepot 45B. Une piste qu’elle pouvait regarder bouger. Elle prit la direction des quais.
Quelques rues plus loin, une carrure familière fendit la foule en sens inverse. Pétrov avançait vers elle, une cigarette au coin des lèvres. Il la reconnut au même instant.
Son pas ralentit.
— Katia.
— Tu as reçu mon message ?
Il tira une dernière fois sur sa cigarette avant de l’écraser sous sa botte.
— J’allais t’appeler.
Son ton suffit à effacer le sourire de Lara.
Elle se rapprocha. Le vacarme des véhicules et des ouvriers engloutissait suffisamment les voix pour qu’ils puissent parler bas.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Le 45B tourne plus que d’habitude depuis quelques jours. Surtout le soir.
— Quel genre de trafic ?
— Je sais pas encore. Mais les types qui traînent autour sont pas des dockers. Ils surveillent trop pour être là seulement pour charger des caisses. Et ils sont malpolis, ces cons …
— Tu les as déjà vus ailleurs ?
— Non que des nouvelles têtes. Et il y a un type franchement flippant qui les rejoint parfois.
Lara releva les yeux.
— Quelqu’un vient justement de me parler du 45B. Une caisse prétendument remplie de bananes, escortée par des hommes armés jusqu’aux dents.
Pétrov la dévisagea.
— Des bananes ?
Il allait continuer lorsqu’il leva soudain une grosse main vers elle.
Lara ne recula pas.
Il attrapa ses cheveux et les ramena par-dessus son épaule.
— Attache ça.
— Pardon ?
— Tes cheveux. Sur les quais. Ou quand tu bosses. C’est dangereux de les laisser comme ça.
Il séparait déjà les mèches entre ses doigts.
Lara baissa les yeux sur ses mains, puis reprit comme si ce geste n’avait rien d’inhabituel.
— Elias surveille les entrées. Dimitri regarde qui travaille régulièrement autour de la plateforme. Personne ne va au contact.
Pétrov commença à tresser ses cheveux devant elle avec une application que la largeur de ses doigts rendait assez peu compatible avec la finesse de l’ouvrage. Lara inclinait docilement la tête lorsqu’il tirait trop court.
— Et moi ?
— J’aimerais que tu viennes avec moi ce soir, j’ai un pressentiment.
— Ton instinct ?
— Mon instinct.
Il souffla par le nez.
— Il nous a foutus dans la merde plus d’une fois, ton instinct.
— C’est pour ça que j’ai besoin de toi.
— Et si quelque chose bouge ?
— On avisera.
Pétrov releva les yeux.
Elle soutint son regard.
— Tu sais comment j’avise.
Il grommela.
— Malheureusement.
Arrivé au bout de la tresse, il fouilla dans son manteau et en tira un ruban sombre, légèrement froissé.
Lara haussa un sourcil.
— Depuis quand tu transportes des rubans ?
— C’est une condition de mon contrat avec Velvette : toujours avoir des rubans sur moi, répondit-il avec un sourire.
Il noua le tissu à l’extrémité de sa tresse. Lara y passa les doigts.
— Merci, monsieur.
— Ça tiendra.
Il arrangea encore une mèche près de sa tempe, avec une délicatesse inattendue chez un homme bâti comme s’il pouvait régler la plupart de ses problèmes en les soulevant du sol.
— Toit du 42C, ce soir. Je vais pas te faire l’affront de t’expliquer comment éviter la sécurité, ajouta-t-il avec un clin d’œil.
Lara sourit.
— J’ai mes petites habitudes.
— Katia…
— Je n’ai encore rien fait.
Un rire discret lui échappa.
— À ce soir.
Lara allait partir lorsqu’il ouvrit les bras.
Elle vint contre lui sans hésiter.
Pétrov la referma presque entièrement dans son étreinte, une main haute dans son dos, l’autre derrière sa nuque. Elle passa les bras autour de sa taille et resta quelques secondes le visage contre son manteau, abandonnée sans réserve à cette affection qu’elle n’avait jamais eu besoin de dissimuler devant lui.
Lorsqu’il desserra enfin les bras, elle ne s’écarta pas tout de suite.
Son pouce passa sous son œil.
Il déposa un baiser sur son front.
— Sois prudente, Katia.
Lara posa sa main sur la sienne.
— Toi aussi.
Ils se séparèrent.
Elle avait parcouru quelques mètres lorsqu’une sensation désagréable lui fit tourner la tête.
De l’autre côté de la rue, entre deux façades, une ombre venait de se dérober.
Durant une fraction de seconde, Lara crut distinguer un éclat vert en forme de croissant de lune.
Puis la foule se referma.
Elle resta immobile.
Personne.
Ses doigts remontèrent machinalement jusqu’au ruban noué dans ses cheveux.
Elle reprit sa marche.
Lara rentra assez tôt à l’hôtel pour s’accorder quelques heures de sommeil avant la nuit.
En traversant le hall, son regard chercha malgré elle du côté du bar, de la balustrade, puis des fauteuils.
Husk essuyait un verre avec l’enthousiasme d’un condamné accomplissant sa dernière corvée. Niffty traversa la pièce armée d’un plumeau gigantesque. Charlie n’était pas là.
Alastor non plus.
Cela aurait dû lui être indifférent.
Dans sa chambre, ses bottes rejoignirent le pied du lit et Lara s’allongea sans même prendre la peine de défaire entièrement ses vêtements. Le téléphone resta à portée de main.
Elle programma une alarme.
Cinq heures.
Ce serait toujours ça.
Le sommeil tarda pourtant. Derrière ses paupières continuaient à défiler les sociétés fantômes, les adresses vides, les convois, les caisses et la remarque de Pétrov.
Un mec franchement flippant.
Elle ouvrit les yeux.
La description ne suffisait pas.
Pas encore.
Elle finit malgré tout par s’endormir.
Lorsque l’alarme vibra, la chambre était noire.
Lara se redressa avec la désagréable sensation d’avoir fermé les yeux quelques secondes plus tôt. Elle remit ses bottes, resserra le ruban de sa tresse et descendit.
Arrivée sur la galerie, elle regarda encore le hall.
Toujours aucune silhouette rouge.
Curieux.
Mais, pour une fois, cela l’arrangeait.
Le toit du 42C dominait presque entièrement le quai 45B.
Pétrov avait déjà installé ses affaires lorsqu’elle le rejoignit. Deux thermos fumaient entre eux.
— Tu es le meilleur.
— Je sais.
La première nuit, ils parlèrent presque autant qu’ils surveillèrent.
Ils commentèrent les dockers, le café infect, les anciennes catastrophes d’Elias et l’allure approximative de la tresse dont Pétrov persistait à revendiquer la paternité artistique. Lara lui raconta également ses derniers voyages à travers l’Enfer, leurs rencontres improbables et les mésaventures qui les avaient accompagnés. Pétrov accueillit certains de ses récits avec de grands éclats de rire, d’autres avec ces regards désapprobateurs qu’elle connaissait depuis longtemps.
À l’aube, rien n’avait bougé.
Ils revinrent le lendemain, sans davantage de résultats.
La troisième nuit, Pétrov ne lui demanda même plus si elle voulait du café. Il lui tendit simplement un gobelet lorsqu’elle arriva, et chacun reprit sa place habituelle.
Au fil des heures, les conversations s’espacèrent. Elles n’étaient plus nécessaires. Les vieilles habitudes revenaient d’elles-mêmes : deux doigts sur l’avant-bras pour attirer l’attention, les jumelles tendues avant même d’être réclamées, un déplacement silencieux lorsque l’un gênait le champ de vision de l’autre.
Lara avait appris à reconnaître la routine du 45B : le camion gris qui arrivait avant minuit, le docker borgne dont les pauses semblaient réglées comme une horloge, les équipes qui se succédaient et les allées et venues des véhicules de fret. Rien d’assez spectaculaire pour justifier une intervention, mais suffisamment de régularité pour que le moindre écart devienne visible.
Bien après minuit, Lara posa brièvement la tête contre l’épaule de Pétrov.
— Tu dors ?
— Non.
— Tu mens.
— Je repose mes yeux.
— Bien sûr.
Elle resta tout de même là quelques minutes avant de se redresser.
Un peu plus tard, elle demanda :
— Les hommes « malpolis » que tu as vus. Décris-les-moi.
Pétrov écrasa sa cigarette contre la pierre.
— Deux gros bras. Un avec une corne cassée. L’autre a une tête qui ressemble à un mérou. Et l’odeur qui va avec… Les deux ont les yeux noirs.
— Et celui qui les rejoint ?
— Le flippant ?
Lara acquiesça.
— Je l’ai jamais vu de près. Grand. Fin. Toujours droit. Habillé en rouge.
Le regard de Lara quitta lentement le quai.
— Rouge comment ?
— Rouge. Manteau, costume… J’en sais rien.
— Autre chose ?
Pétrov réfléchit.
— Il tourne la tête bizarrement.
— Bizarrement ?
Il porta deux doigts contre sa nuque.
— Beaucoup trop loin. Comme si son cou se dévissait.
Cette fois, Lara ne répondit pas.
Quelque chose venait de se tendre entre plusieurs fragments jusque-là séparés.
Elle reporta ses yeux vers le 45B et inspira lentement.
La tapisserie restait incomplète, mais un fil venait d’apparaître.
— Katia ?
— Hmm ?
— Tu le connais.
Ce n’était pas une question.
— C’est le Démon de la Radio.
Pétrov se raidit.
— Tu te fous de moi.
— Malheureusement non.
— Tu cherches des poux à l’un des plus grands tarés de l’Enfer ?
La colère avait durci ses traits, mais Lara en connaissait la source.
— Malheureusement oui.
Il la regarda encore quelques secondes avant de détourner les yeux.
La fatigue commençait à peser sur eux. En contrebas, le 45B poursuivait sa routine, indifférent à leurs observations.
— Je le soupçonne de travailler avec Rosie. Dans ce cas, sa présence dans les affaires de Cannibal Town n'aurait rien d'étonnant, reprit Lara.
— Tu parles de ton démon rouge ?
— Ce n'est pas mon démon.
— Bien sûr.
Pétrov porta tranquillement son café à ses lèvres. Lara lui lança un regard qu’il choisit d’ignorer, prolongeant ostensiblement sa gorgée.
— Mais ça n’explique ni les sociétés fantômes, ni les adresses vides, ni pourquoi quelqu’un dépense une fortune pour escorter des cargaisons sans valeur, se justifia-t-elle.
— Peut-être que le taré à la radio aime vraiment les bananes.
— Je vais te pousser du toit.
— Tu es déjà en train de t’en jeter toute seule à t’acoquiner avec ces fous.
Lara reporta son attention sur le quai.
— Ce sont eux qui sont venus me chercher.
Pétrov cessa de sourire.
— Pourquoi il serait venu te chercher ?
Elle ne répondit pas. Il l’observa encore un instant, puis détourna les yeux vers les entrepôts et reprit sa surveillance.
Un crissement de pneus déchira la nuit.
Ils se redressèrent d'un coup.
En contrebas, un véhicule venait de surgir beaucoup trop vite à l’entrée du 45B.
Un second suivit presque immédiatement.
Pétrov renversa son café.
Lara, elle, ne bougea plus.
Un sourire lent s’étira sur ses lèvres, plus prédateur, bien loin de ceux qu’elle distribuait à Charlie ou à ses Alouettes.
Pétrov le vit.
Il ferma les yeux une seconde.
— Putain d’instinct.
Des portières claquèrent, six silhouettes sortirent des véhicules et coururent dans le bâtiment.
Le premier coup de feu claqua quelques secondes plus tard.
Pétrov se pencha légèrement en avant.
— Ça, c’est pas une livraison.
— Peut-être une livraison de plomb ?
Les coups de feu se multiplièrent brusquement, bientôt confondus en une fusillade nourrie qui embrasa le quai. Les détonations se répondaient d’un bout à l’autre des entrepôts, mêlées au fracas des vitres brisées et au martèlement des balles contre les conteneurs. Des cris s’élevaient au milieu du vacarme, trop lointains pour que Lara et Pétrov puissent en distinguer les mots. Une silhouette surgit entre deux bâtiments, traversa l’espace à découvert sous une pluie de projectiles et disparut derrière une rangée de conteneurs.
Lara porta les jumelles à ses yeux tandis que Pétrov suivait les mouvements à l’œil nu. Un choc métallique, assez violent pour résonner jusque sur les toits, leur fit momentanément perdre de vue l’entrée de l’entrepôt.
Pétrov grimaça.
— C’était pas une chaise.
— Probablement pas.
La fusillade redoubla d’intensité. Les rafales se croisaient autour du bâtiment, arrachant des éclats de béton aux façades et faisant voler en morceaux les dernières vitres intactes. Lara tentait de suivre les mouvements à travers les fenêtres dévastées, mais les échanges de tirs ne lui laissaient entrevoir que des fragments de la lutte : une silhouette brutalement projetée contre une porte, un homme surgissant dans l’encadrement avant d’être happé de nouveau à l’intérieur, des éclairs de bouche illuminant par intermittence la poussière et la fumée.
Puis les tirs cessèrent d’un seul coup.
Le silence qui s’abattit sur le quai parut presque incongru après un tel déchaînement. Quelques morceaux de verre continuaient de tomber des fenêtres, accompagnés du tintement lointain d’une douille sur le béton.
Pétrov tourna légèrement la tête vers Lara.
— C’est ce que tu avais imaginé ?
— Presque.
À l’intérieur de l’entrepôt, la lutte reprit. Un fracas de verre retentit, suivi d’un choc sourd qui fit vibrer l’une des grandes portes métalliques.
Puis plus rien.
Lara abaissa les jumelles avec mesure.
— Attends.
La grande porte de l’entrepôt s’ouvrit.
Un homme apparut le premier.
Puis deux autres.
Pétrov compta à voix basse.
— Un, deux… quatre… huit. Ils avaient des taupes.
Lara remit les jumelles devant ses yeux.
L’un d’eux tenait une mallette large et apparemment lourde, renforcée de métal. Deux autres surveillaient les alentours pendant que le groupe rejoignait précipitamment un véhicule.
Pétrov eut un petit rire sans joie.
— Drôles de bananes.
Les huit hommes gagnèrent les deux véhicules.
La mallette disparut dans le premier.
Son moteur rugit et le véhicule quitta le quai 45B aussi brutalement qu’il y était entré.
Lara abaissa les jumelles.
— Suis-les.
Pétrov tourna la tête vers elle.
— Maintenant ?
— Maintenant ! Grouille-toi !
Il était déjà debout.
Le second véhicule démarra à son tour.
— Jusqu’où ?
— Jusqu’au bout de l’Enfer s’il le faut. Je dois savoir où va cette mallette.
Elle se releva.
— Mais tu ne les approches pas. Tu ne leur parles pas. Tu ne récupères rien. Et surtout, tu ne les perds pas.
— Tu sais que les trois dernières consignes se marient assez mal ensemble ?
— Je m’en fous. Dépêche-toi !
Pétrov attrapa son manteau.
— Et toi ? Tu vas faire quoi ?
Lara regarda l’entrepôt.
Quelques lumières brûlaient encore derrière les fenêtres. Personne n’en sortait.
Son sourire revint.
— Moi ?
Elle remit tranquillement ses gants.
— Je vais inviter quelqu’un à danser.
Pétrov la fixa une seconde.
Puis son regard glissa vers l’entrepôt.
— J’aime pas ce sourire.
— Va travailler.
— Katia…
— Ne les perds pas.
Il jura entre ses dents, retint son chapeau d’une main et se laissa tomber du toit derrière le bâtiment.
Quelques secondes plus tard, le moteur de sa moto rugit en contrebas.
Lara resta seule sur le toit.
Au loin, les feux arrière des deux véhicules s’enfonçaient déjà dans Pentagram City.
Elle attendit qu’ils disparaissent.
Puis son regard revint vers le 45B.
Elle quitta le toit à son tour par l’escalier de secours et rejoignit la rue. À mesure qu’elle approchait de l'entrepôt, le silence devenait presque plus remarquable que les coups de feu qui l’avaient précédé. Elle avait peu de temps.
La grille avait été forcée.
L’un de ses battants pendait de travers sur une charnière, suffisamment ouvert pour qu’elle puisse se glisser à l’intérieur sans avoir à y toucher.
Une douille roula sous sa botte lorsqu’elle entra. Puis une autre.
Un homme gisait contre un conteneur, le corps déchiqueté.
Plus loin, d’autres corps encombraient le passage. L’odeur de poudre, de sang et de métal chauffé emplissait l’entrepôt, où les caisses renversées et les impacts de balles témoignaient de la violence de l’affrontement.
Lara poussa un corps du bout de sa botte pour passer.
— Mes sincères excuses.
Au fond de l’entrepôt, une caisse éventrée portait encore l’inscription BANANES, bien que son contenu ait disparu. Lara s’attarda sur les lettres noires avant de remarquer, parmi les débris, une bouteille de rhum miraculeusement intacte malgré les éclaboussures de sang.
— Oh, toi…
Elle la ramassa, et une idée lui vint aussitôt. Se mordant la lèvre pour contenir son excitation, elle redressa une table, la dégagea des cadavres et installa devant elle une chaise encore entière. La bouteille trouva sa place au centre, accompagnée d’un verre rescapé du carnage.
Presque parfait.
Dans le local de repos voisin, entre un canapé éventré et une machine à café hors d’usage, un vieux jukebox fonctionnait encore. Lara parcourut les titres jusqu’à ce que son doigt s’immobilise.
— Oh…
Les premières notes s’élevèrent dans l’entrepôt et elle éclata de rire.
— Parfait !
Elle programma le morceau en boucle, puis revint admirer son œuvre : une bouteille de rhum, un verre vide et une chaise offerte au milieu des morts. Elle effleura le bord du verre du pouce. Inutile de signer, il comprendrait.
Lorsque le refrain reprit, Lara rajusta ses gants et quitta les lieux.
Allait-il apprécier ?
Quelques minutes plus tard, les renforts finirent par arriver, investissant le bâtiment dans une agitation de va-et-vient et d’appels téléphoniques. Une dizaine de minutes s’écoula avant que les hommes ne s’écartent soudain sur le passage d’une silhouette rouge.
Même de loin, Lara reconnut la démarche, le port impeccable des épaules et devina ce sourire qu’elle connaissait désormais si bien.
Il entra dans l’entrepôt tandis qu’elle s’accoudait tranquillement à la corniche.
Quelques instants plus tard, le refrain de Hit the Road Jack lui parvint, assourdi par les murs et la distance.
Lara sourit.
Alastor était déjà d’une humeur exécrable lorsqu’il arriva sur les lieux.
Être détourné de ses propres ambitions pour régler un vulgaire problème de logistique constituait une façon particulièrement déplaisante de terminer la soirée. Les hommes postés devant l’entrepôt eurent au moins le bon sens de s’écarter sur son passage, à l’exception d’un malheureux qui crut utile de lui fournir des explications.
— Monsieur, ils ont…
Alastor tourna les yeux vers lui.
Un bref larsen déforma l’air tandis que des cadrans apparaissaient derrière ses pupilles. Son sourire, parfaitement immobile, laissa entrevoir une rangée de crocs.
L’homme referma la bouche.
Voilà qui était mieux.
À l’intérieur, le spectacle manquait singulièrement de finesse. Des cadavres jonchaient le sol parmi les caisses éventrées, les éclats de verre et les douilles. Les responsables avaient manifestement dépensé quelques centaines de balles avec davantage d’enthousiasme que de talent, sans pour autant oublier d’emporter ce qu’ils étaient venus chercher.
Alastor parcourut les lieux du regard.
Rosie allait vouloir des explications. Et, pour une fois, il aurait assez peu de choses intéressantes à lui raconter.
Son ombre se détacha de ses pieds et glissa entre les débris, remontant le long des caisses pendant qu’il avançait entre les corps. Rien ne laissait espérer que les assaillants aient eu la délicatesse de rester dans les environs.
Puis une musique lui parvint.
Alastor s’immobilisa.
Une oreille pivota vers le fond de l’entrepôt.
Il connaissait cet air.
Vraiment ?
Son regard suivit la mélodie jusqu’à une table dressée dans un espace dégagé, au milieu du carnage. Une chaise lui faisait face et, sur le plateau, quelqu’un avait disposé une bouteille de rhum maculée de sang, accompagnée d’un verre intact.
Le grésillement qui accompagnait habituellement sa présence s’interrompit.
Alastor s’approcha sans se presser.
Le jukebox reprit Hit the Road Jack depuis le début.
Son sourire s’étira.
Oh. Voilà qui était nouveau.
Il considéra de nouveau les cadavres, les impacts de balles et les caisses fracassées. Cette boucherie ne ressemblait guère à la manière dont Lara réglait ses affaires. Trop désordonnée. En revanche, la petite installation avait été préparée avec un soin tout particulier.
Une plaisanterie à ses dépens, au beau milieu d’un désastre dont il allait devoir répondre.
Un rire bref crépita dans sa fréquence.
— Oh, ma chère petite princesse…
Son ombre grandit derrière lui, découpant sur le mur une silhouette hérissée de bois et de pointes.
Alastor posa deux doigts sur le dossier de la chaise.
Elle avait trouvé le moyen de s’introduire dans cette affaire et de lui laisser un message qu’il était probablement le seul à pouvoir apprécier pleinement.
Charmante attention.
Il ne savait pas quelle part de l’affaire Lara avait réussi à découvrir, mais elle en avait manifestement appris assez pour prévoir qu’il viendrait ici.
Et plutôt que de repartir discrètement, elle avait tenu à l’en informer.
Le refrain recommença.
Alastor contempla le verre vide, puis la chaise qu’elle avait laissée à son intention.
Quel dommage qu’elle ne soit pas restée pour assister à la représentation.
Il se détourna enfin et regagna l’extérieur, où plusieurs hommes attendaient toujours ses instructions. Aucun ne sembla disposé à interrompre son silence.
Son regard remonta vers les toits dominant le quai. Il examina les corniches et les accès les plus proches, sans apercevoir la moindre silhouette familière.
Elle avait eu la prudence de disparaître avant son arrivée.
Alastor abaissa les yeux vers les hommes qui attendaient ses instructions.
— Eh bien, messieurs ! Félicitations ! Transformer une opération aussi simple en un pareil merdier exige un degré d'incompétence tout à fait remarquable !
Son sourire s'élargit devant leur silence. D'un geste nonchalant, il désigna de sa canne un cadavre éventré à quelques pas. Le grésillement de sa fréquence s'alourdit jusqu'à se déchirer en parasites discordants qui saturèrent l'air autour d'eux.
— Et maintenant, si l'un de vous pouvait retrouver les salopards responsables de ce fiasco, je pourrais envisager de ne pas vous mettre dans le même état que vos camarades…
Il inclina légèrement la tête.
— Les deux me conviennent.
Son regard parcourut l'assemblée.
— Vous avez vingt-quatre heures pour me rapporter ce qui a disparu.
Un rire grésilla dans sa fréquence. Son ombre se dressa derrière lui, se referma sur sa silhouette et l'emporta.
Lara referma sans bruit la porte de l’hôtel derrière elle. Après le vacarme des quais, le silence lui parut presque irréel. Elle monta sans croiser personne, une main glissée dans la poche de son manteau, tandis que la tension qui l’avait maintenue éveillée durant des heures cédait peu à peu à l’épuisement. Trois nuits de surveillance, des journées morcelées et quelques heures de sommeil volées entre deux déplacements commençaient à peser sur elle.
Elle bâilla en avançant dans le couloir et ferma les yeux une seconde de trop. Lorsqu’elle les rouvrit, sa vision resta trouble. Elle cligna plusieurs fois des paupières, tourna au coin du couloir et s’arrêta net.
Elle avait reconnu son odeur avant même de distinguer sa silhouette.
L’acier, le pétrichor et l’ambre.
Alastor se tenait devant elle.
Lara sursauta, ce qui lui valut de voir son sourire s’étirer davantage. Il laissa passer un instant sans bouger, lui accordant tout le loisir de constater que ce sourire n’avait rien de celui qu’il promenait habituellement dans le hall de l’hôtel. Ses yeux demeuraient fixés sur elle.
— Bonsoir, commença Lara.
Il avança sans répondre.
Elle recula d’un pas, puis d’un autre, sans détourner les yeux des siens. Le bois du mur finit par rencontrer son dos, mais Alastor poursuivit son approche jusqu’à ne laisser entre eux qu’un espace dérisoire. Sa main droite s’abattit contre le parement, à quelques centimètres de son oreille, faisant craquer les moulures sous l’impact. Il y enfonça progressivement ses doigts tandis que, de l’autre côté, sa canne venait barrer le passage.
Lara leva le menton pour soutenir son regard.
Les pupilles d’Alastor avaient disparu derrière deux cadrans de radio instables, dont les mouvements irréguliers ne cessaient de ramener son attention vers ses yeux.
— Où sont-ils allés ?
Sa voix avait perdu toute mondanité.
— Qui sait ?
Un larsen aigu traversa le couloir.
— Oh… my…
Il resserra les doigts, arrachant au bois un nouveau craquement. Une latte éclata près de l’oreille de Lara, projetant quelques éclats tandis qu’une fissure courait le long des moulures. Si près de sa tête qu’elle en sentit les vibrations à travers le mur.
— Je ne suis pas d’humeur à vos jeux ce soir.
Elle se redressa malgré l’épuisement qui lui engourdissait les membres. Son regard remonta jusqu’aux cadrans qui lui faisaient face.
— Je n’en sais rien.
Alastor resta parfaitement immobile.
Lara soutint son regard sans sourire cette fois, lui laissant le temps de chercher dans son visage une trace de mensonge. Puis, alors qu’il ne bougeait toujours pas, elle releva légèrement le menton. La proximité rendait le geste presque insolent.
— Mais je parie une bouteille de rhum grand cru que je les retrouve avant vous.
Le bois cessa de craquer.
Les cadrans demeurèrent braqués sur elle. Lara ne baissa pas les yeux et, peu à peu, un sourire vint relever le coin de ses lèvres.
Celui d’Alastor se modifia.
Son regard glissa de ses yeux à ses joues rosies par leur proximité, puis descendit encore jusqu’au ruban satiné noué dans ses cheveux.
Lara suivit ce déplacement du regard, sans tourner la tête.
Alastor lâcha sa canne, qui demeura suspendue à côté d’eux, barrant toujours le passage, puis leva lentement sa main gauche vers la tresse de Lara. Elle ne bougea pas. Ses yeux suivirent les longues griffes qui s’approchaient de son visage, longeaient sa chevelure, puis descendaient jusqu’au nœud qui retenait l’extrémité de sa tresse. Il effleura les pans du ruban, laissant le satin noircir lentement sous ses griffes, se recroqueviller puis se consumer sur quelques millimètres, tandis qu’une fine poussière de cendre retombait sur la cuisse de Lara.
La jeune femme releva les yeux vers lui.
Alastor gardait sa main gauche près du ruban consumé, tandis que la droite demeurait enfoncée dans le bois broyé, à quelques centimètres de sa joue. Il resta ainsi un instant, la maintenant entre sa canne suspendue et son bras tendu, avant de retirer lentement les doigts de sa tresse.
Un rire lui échappa, bref, grave, traversé de parasites. Ce n’est qu’alors que sa main droite se détacha du bois déchiré.
— Choisissez-la bien.
Lara lui répondit par un sourire, sans détourner les yeux.
La canne quitta le mur et l’espace se rouvrit devant elle. Pourtant, aucun des deux ne bougea immédiatement. Alastor avait reculé juste assez pour lui permettre de passer, mais il occupait encore presque tout le couloir.
Lara se détacha du mur et avança vers l’ouverture qu’il lui laissait. En passant près de lui, elle tourna légèrement les épaules, sans pouvoir éviter que la proximité de leurs corps lui ramena son odeur d’acier, de pétrichor et d’ambre. Son cœur manqua un battement.
Elle poursuivit son chemin sans se retourner.
Alastor ne la retint pas.
Elle avait presque atteint la porte de sa chambre lorsqu’un rire bas, mangé de parasites, roula derrière elle. Lara s’immobilisa et tourna la tête.
Ses yeux dorés rencontrèrent une dernière fois ceux du Démon de la Radio, juste avant que les ombres ne se referment sur lui.