Hazbin Hotel : Syntonie infernale

Chapitre 3 : Chapitre 3 - L’illusion de l’amitié

Par Calas

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Chapitre 3 - L’illusion de l’amitié


L’air nocturne de Cannibal Town les enveloppa dès qu’ils quittèrent l’Emporium. Les pavés luisaient sous la lune pourpre, et la tranquillité paisiblement macabre du quartier semblait désormais chargée d’une tension nouvelle.

Alastor avançait sans hâte, accordant son pas à celui de Lara. Sa canne-micro frappait les pavés avec la régularité d’un métronome. Il ne la regardait pas directement, mais elle sentait son attention posée sur elle avec la précision d’un projecteur invisible.

Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi. Lara repassait dans son esprit les derniers mots de Rosie lorsqu’Alastor rompit enfin le silence.

— Je dois reconnaître que vous vous êtes bien mieux débrouillée que je ne l’avais prévu, ma chère ! Rosie n’est pas près de s’en remettre. Mais dites-moi… cette soudaine envie de vous éclipser, était-ce pour fuir son regard ou pour retourner vous réfugier au fond de votre bouteille de rhum ?

Lara baissa les yeux.

— Je voulais la fuir.

Ils firent encore quelques pas avant qu’elle ne s’arrête.

Alastor s’immobilisa à son tour. Lara releva le visage et soutint son regard.

Elle revoyait sa réaction lorsque Rosie avait évoqué la laisse, cette colère brusquement contenue, puis la façon dont il avait parlé de la bête et de son collier. Tout désignait un lien qu’il n’avait jamais choisi de lui révéler.

— Je vous ai volé un secret. Je vous présente mes excuses, souffla-t-elle.

Elle détourna les yeux.

— Je n’aurais pas dû comprendre… et encore moins mettre des mots dessus devant elle. Je voulais vous défendre, mais si j’avais réalisé plus tôt ce que je venais de toucher, je me serais tue.

Le métronome de la canne s’arrêta net. Alastor pivota vers elle avec une immobilité surnaturelle ; le grésillement de sa radio s’éteignit et son sourire s’élargit sous une tension inhabituelle.

— Volé un secret ? Oh, ma chère Lara… on ne vole pas ce qu’on vous offre sur un plateau d’argent.

Sa voix resta chaude, presque veloutée, tandis que quelque chose grondait plus bas dans la fréquence. Il réduisit lentement la distance ; son ombre se déploya autour de Lara jusqu’à ce que ses bois effleurent presque son front.

— Ne vous excusez de rien. La culpabilité est une émotion si… encombrante !

Il laissa passer un silence sans lui rendre l’espace qu’il venait d’envahir.

— Mais dites-moi, ma chère… quelle histoire touchante vous êtes-vous donc racontée pour éprouver soudain le besoin de me présenter vos excuses ?

Son sourire s'élargit.

— J'ose espérer que vous n'allez pas maintenant me prendre pour quelque malheureuse créature à secourir. Vous me vexeriez terriblement.

Son intonation était devenue acide.

Lara resserra légèrement sa prise sur le bras qu’il lui avait offert en quittant le salon. Elle ne détourna pas les yeux.

— Je pensais ce que j’ai dit. On ne prend la peine d’enchaîner que ce qu’on craint.

Il rit de bon cœur. La statique éclata autour de lui, plus aiguë, plus distordue, tandis que ses doigts se crispaient sur sa canne.

— Votre aplomb est presque… insultant, Lara. Vous imaginez vraiment que celui qui tient une chaîne tremble nécessairement devant ce qui se trouve à l'autre bout ? Quelle charmante conception du pouvoir !

Les rues de Cannibal Town parurent soudain désertes.

Alastor se pencha si près que Lara reconnut l’odeur de la veille : quelque chose de froid et métallique mêlé à la terre après la pluie et à une chaleur plus sombre, presque résineuse. Sa voix descendit jusqu’au velours venimeux.

— Selina… ne confondez pas la crainte avec la possession. On enchaîne aussi les bêtes féroces pour le simple plaisir de les voir s’épuiser contre les barreaux.

Son sourire se tendit.

Lara ne recula pas.

— Je sais seulement que vous trouverez un moyen de vous libérer, lâcha-t-elle avant même d’avoir vraiment pris le temps d’y réfléchir.

Elle soutint son regard.

— Vous n’êtes pas esclave tant que votre esprit se bat. Vous êtes simplement, momentanément, entravé. C’est inconfortable à en rendre fou… mais vous vous libérerez. J’en suis certaine.

Un rire sec, dépourvu de tout accompagnement musical, s’échappa de la gorge d’Alastor. Derrière lui, ses ombres se convulsèrent.

— Une certitude si lumineuse ! C’en est presque… éblouissant de naïveté. Croyez-vous vraiment qu’un esprit combatif suffise à briser de pareils liens ? En Enfer, l’espoir est souvent le meilleur carburant du supplice.

Le vent se leva et fit claquer plusieurs volets. Un violon désaccordé grinça dans la fréquence d’Alastor ; puis la tension de ses épaules céda d’un rien et sa main glissa le long du bras de Lara pour l’attirer imperceptiblement plus près.

— Vous avez une singulière façon de disposer de votre liberté, Selina.

Son sourire ne vacilla pas.

— Vous venez de mettre le doigt sur un sujet que je tolère fort mal que l’on examine… et vous continuez pourtant à me parler comme si cela ne changeait rien.

Un parasite râpa sa voix.

— D’ordinaire, les curieux finissent par découvrir qu’il existe des façons beaucoup plus durables de participer à mes émissions.

Sa tête s’inclina à peine.

— Certains y gagnent même un rôle permanent.

Son sourire s’étira davantage.

— Je n’ai pas encore décidé si c’est de l’audace… ou une remarquable absence d’instinct de conservation.

— Ce n’est pas une foi absurde. C’est une certitude… juste une question de temps.

Lara le jaugea un instant.

— J’ai peur de ce que vous deviendrez quand ça arrivera.

Elle le détailla un instant avant de reprendre :

— Une fois cette chaîne brisée… que représentera pour vous “une amie” ?

Un bourdonnement de basse fréquence fit vibrer les pavés. Alastor se redressa ; sa silhouette s’étira contre les façades et son sourire tressaillit d’un rien.

— Vous devenez bien tragique pour une Morningstar !

Son regard s’attarda sur elle.

— Mais « amie »…

Un léger parasite traversa sa voix.

— Un titre que vous distribuez avec une remarquable générosité après seulement deux soirées.

Son sourire s’élargit tandis qu’il lui laissait le loisir de réagir.

— Quant à savoir ce qu’il adviendra de vous lorsque cette fameuse chaîne aura disparu… pourquoi gâcher une si charmante surprise ?

Il inclina le menton d’un rien.

— Vous préparez déjà votre propre épitaphe alors que je n’ai même pas encore envisagé de vous ajouter à mon programme. Quelle impatience.

Lara inspira l’air frais de Cannibal Town. Pendant quelques secondes, il aurait presque pu lui faire oublier l’Enfer qui les entourait.

— Ce n’est pas de disparaître qui m’inquiète.

Lara tourna les yeux vers lui.

— Difficile d’écraser ce qui n’existe pas.

Son sourire prit une nuance plus joueuse.

— Mais vous devriez être reconnaissant à ma vacuité. Sans elle, peut-être que vous m’auriez effrayée. Qui, s’il essayait encore de se préserver, oserait parler ainsi au Démon de la Radio ?

Son rire résonna contre les façades de briques sombres, clair et presque insolent dans la nuit de Cannibal Town.

Alastor se figea une fraction de seconde.

Puis un rire lui répondit en écho. Faible. Vrai. Le grain radiophonique l’habillait toujours, mais sans l’emphase de ses éclats habituels.

— Vacuité ?

Il inclina légèrement la tête, comme si le terme méritait d’être examiné.

— Vous avez une façon extraordinairement charitable de nommer votre manière de vous effacer avant même qu’on ait besoin de le faire.

Il inclina sa canne-micro dans sa direction. Le petit œil enchâssé dans l’appareil sembla la détailler avec une attention presque mécanique.

— Mais je vous l’accorde : quelqu’un de plus attaché à sa propre sécurité aurait déjà trouvé une excellente raison de courir dans la direction opposée.

Son sourire prit davantage de place sur son visage.

— Vous, en revanche, continuez à marcher à mon bras.

Un léger parasite traversa la fréquence.

— C’est infiniment plus intéressant.

Alastor lâcha son bras et, presque aussitôt, esquissa un pas de danse sur les pavés. Sa canne tournoya entre ses doigts avant qu’il ne revienne se planter devant elle, parfaitement ravi de lui-même.

— Vous vous distinguez agréablement de la faune locale ! Une vraie reine !

Il inclina la tête.

— Je ne vous connais que depuis quelques heures, et vous avez déjà réussi à contrarier Rosie, à me contrarier, moi, et à poursuivre votre promenade à mes côtés comme si de rien n’était.

Son sourire s’étira.

— Est-ce de la bravoure, Lara, ou avez-vous simplement décidé que plus rien en Enfer ne valait la peine d’être craint ?

— Peut-être ai-je simplement vécu trop longtemps ? répondit-elle en riant.

Puis, sans prévenir, Lara lui vola son mouvement.

Elle pivota sur les pavés avec une légèreté presque insolente, prolongea la rotation d’un second pas et ouvrit les bras comme si la rue entière venait de lui servir de piste. Lorsqu’elle s’arrêta, le visage levé vers le portail du Paradis, quelque chose dans sa posture avait changé.

Elle tendit une main vers cette lumière inaccessible.

— J’ai combattu pour survivre.

Ses doigts se refermèrent lentement.

— Pour mes idées.

Son sourire se creusa.

— Par amour.

L’or de ses yeux accrocha la lumière rouge du ciel.

— Pour ma famille.

Le dernier mot claqua plus fort que les autres.

Lara eut un rire bref et rejeta légèrement la tête en arrière.

— J’ai toujours eu quelque chose à défendre.

Elle abaissa enfin le bras, mais l’élan demeura dans la ligne de ses épaules, dans la vivacité de ses yeux. Une ardeur presque insolente continuait de l’habiter, comme si son corps avait momentanément retrouvé ce que ses paroles s'apprêtaient à nier.

— Et maintenant ?

Elle ouvrit les mains.

— Maintenant, j’existe surtout parce que je n’ai pas encore cessé de le faire.

Alastor ne répondit pas. Une seule note de piano apparut sous le grain de sa fréquence.

Lara leva de nouveau les yeux vers le Paradis, mais cette fois son sourire avait quelque chose de défiant.

— Peut-être qu’un nouveau combat finira par me donner envie de déployer mes ailes à nouveau.

Elle tourna aussitôt un regard entendu vers Alastor.

— Métaphoriquement, évidemment.

Puis elle revint vers lui, encore portée par l’énergie de sa propre tirade.

— En attendant, je marche.

Elle lui adressa un sourire sincère, plus nu que tous ceux qu'elle avait arborés chez Rosie. Lorsqu'elle en prit conscience, il était déjà trop tard : son expression se referma sous le regard attentif d'Alastor.

La note de piano s'éteignit.

Il s'approcha.

— C'était presque intéressant.

Lara fronça légèrement les sourcils.

— Presque ?

— Jusqu’à ce que vous remettiez soigneusement votre masque.

Sa canne-micro se leva entre eux.

Le petit œil enchâssé dans l’appareil se fixa sur Lara tandis que l’extrémité du micro venait s’arrêter devant son cœur.

— Tout ce temps à me parler de vide, de lassitude, de disparition…

Son sourire se fit plus étroit.

— Et pourtant, quelque chose là-dedans vient de montrer les dents. Que désirez-vous vraiment, Lara ?

Elle s’immobilisa.

L’or de ses yeux se fit plus vif.

— Vous êtes bien trop intrusif.

— Terriblement.

Il rapprocha le micro d’un rien.

— Alors ? Qu’est-ce qui mérite encore que vous vous battiez ?

Lara referma les mains sur la canne.

— Mon ami…

Sa voix était restée douce, mais l’appellation avait retrouvé toute son acidité mondaine.

— Nous éviterons de nous étendre sur le sujet ce soir.

Un larsen brutal jaillit du micro, déchirant la fréquence d’Alastor. Les ombres se contractèrent sur les façades et son sourire se figea une fraction de seconde.

Puis son regard changea. La condescendance avait disparu, remplacée par une attention aiguë.

— Tiens donc…

Lara desserra lentement les doigts tandis qu’Alastor ramenait sa canne vers lui. Le larsen s’éteignit dans un crépitement de vinyle.

— Très bien, concéda-t-il.

Un parasite sec traversa encore sa voix.

— Gardez donc votre secret.

Son sourire s’aiguisa.

— Pour l’instant.

Le rictus de Lara s’effaça peu à peu.

Alastor demeura devant elle une seconde encore.

— Je veillerai à ce que personne ne vienne brouiller nos ondes d’ici là.

Sa voix retrouva progressivement son grain radiophonique habituel, tandis que son sourire s’étirait de nouveau.

— Prenez garde. Je pourrais finir par croire que vous appréciez ma compagnie.

Lara glissa de nouveau son bras sous le sien.

— Ne prenez pas vos rêves pour des réalités, Alastor.

Cette fois, son rire éclata franchement dans la rue.

Ils reprirent leur marche sous la lune pourpre, tandis que la statique d’Alastor se fondait dans un jazz doux et entraînant. Les façades de briques, les vitrines encore éclairées et les silhouettes qui se détournaient à leur passage défilaient sous les réverbères rougeoyants. Ils avançaient bras dessus bras dessous avec une légèreté presque absurde, après une soirée passée à parler de chaînes, de prédateurs et de la possibilité très concrète que Lara finisse au menu.

Le sérieux avait pourtant cédé. Alastor retrouvait toute sa théâtralité et Lara, loin de seulement la subir, s’amusait désormais à la lui renvoyer. Une plaisanterie sur leurs masques devint un dîner à Venise ; Cannibal Town se transforma en canal infernal, Alastor en gondolier autoproclamé, tandis que Lara ironisait sur l’attrait manifestement divin de sa viande pour les locaux. Les rires d’Alastor éclatèrent dans sa fréquence tandis qu’il l’entraînait quelques pas dans une danse improvisée au milieu de la rue.

Ils poursuivirent ainsi leur chemin, échangeant absurdités et provocations avec une facilité nouvelle. Le jazz suivait leur cadence, parfois interrompu par leurs rires, et même les regards prudents des habitants semblaient n’être plus qu’une partie du décor.

Puis, presque au détour de la conversation, Alastor tapota du bout des doigts la main de Lara posée sur son bras.

— Quant à notre petite escapade vénitienne… faudra-t-il vraiment en régaler votre cher frère ? Je serais presque tenté de garder ce goût de sang pour nous.

Le changement fut immédiat.

— Je ne lui parle plus vraiment.

La voix de Lara était devenue glaciale. Six mots, sortis trop vite. Son sourire se brisa sans disparaître tout à fait, et le jazz mourut d’un coup dans un cuivre étranglé avant de s’effondrer en souffle de radio. Son bras s’était raidi contre celui d’Alastor.

Son regard rubis parcourut aussitôt son visage.

— Oh ! La mélodie devient soudainement… atonale, ma chère. Je suis tout ouïe. Un silence radio entre deux piliers de la lignée royale ? Une tragédie pareille mérite toute mon attention.

Alastor s’arrêta sans la lâcher, puis se décala presque naturellement pour placer sa haute silhouette entre Lara et les regards curieux des rares cannibales encore dans la rue. Le geste suffit à la soustraire à leur attention.

— Laisser voir la fêlure est le meilleur moyen d’inviter les charognards à y glisser leurs griffes.

Il marqua une courte pause.

— Et puisque vous ne lui parlez plus, j’imagine que vous avez enfin compris une chose : le trône est un siège bien trop étroit pour deux.

Le sourire disparut complètement du visage de Lara. Elle dégagea immédiatement son bras avec une retenue presque trop soigneuse, puis s’éloigna de quelques pas avant de s’immobiliser. Après tout ce chemin passé à son bras, la distance parut immense. Elle ramena contre elle le bras qui s’était tenu au sien, comme si elle cherchait encore à effacer la sensation du contact.

Le silence qui suivit s’étira sous le regard d’Alastor. Lara prit le temps de le laisser exister avant de répondre :

— Je sais que je ne suis qu’un objet à vos yeux. Une couronne à placer sur un échiquier. J’ai l’habitude…

Elle se tourna enfin vers lui. Ses yeux brillaient d’une émotion mal contenue.

— Mais j'aurais aimé que vous me laissiez croire encore un peu… que nous pouvions être amis. Je m'amusais enfin…

Sa gorge se serra sous une rage bien plus ancienne que cette soirée. En temps normal, elle aurait ri, continué à jouer, cherché ce que dissimulait cette allusion au trône de son frère.

Pas ce soir.

Son visage se recomposa presque mécaniquement dans le masque de princesse infernale qu’elle avait porté devant Rosie. Ses yeux, eux, refusaient encore de lui obéir.

— Je ne vous demanderai même pas ce que vous attendez vraiment de moi. Mais je vais répondre honnêtement à votre précédente question.

Elle ferma les yeux une seconde, juste assez pour reprendre le contrôle de sa voix.

— Si je suis partie de chez Rosie, c’est parce que je sentais votre piège se refermer sur moi. Je n’avais pas envie de devenir, une fois de plus, un pion qu’on utiliserait contre mon frère…

Elle expira profondément.

— Je ne sais pas si c’est le jeu de Rosie ou le vôtre… je m’en fous.

Lara ne détourna pas le regard. Alastor non plus.

— Mais quiconque ose manœuvrer contre Lucifer me trouvera sur sa route.

Le silence retomba sur la ruelle, plus tranchant qu’une lame de boucher. Le grésillement de la radio d’Alastor se réduisit à un bourdonnement sourd. Son sourire demeurait, mais sous les réverbères rouges il paraissait trop fin, presque comme une balafre.

— Ma chère, vous me prêtez des intentions bien trop… banales. Les couronnes m’ennuient. Elles sont si lourdes et si peu musicales.

Alastor ne bougea pas. Seule sa main se resserra sur la canne-micro tandis que la lumière glissait sur le visage de Lara.

Pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté le salon de Rosie, leur représentation s’était arrêtée net. Alastor inclina lentement la tête ; l’amusement avait disparu de ses yeux.

— Est-ce encore l’une de vos illusions ? Vous ne manquez décidément pas d’imagination… Rosie a ses plans, j’ai les miens. C’est le propre de ce dépotoir.

D’un mouvement de la main, il désigna Cannibal Town, les façades rouges, les vitrines encore éclairées, les silhouettes au loin, puis revint à elle.

— Mais vous vous trompez de fréquence. Je ne vous ai pas emmenée à l’Emporium pour vous placer sur un échiquier.

Une brève statique mordit sa voix.

— Vous y étiez déjà.

Le réverbère vacilla lorsqu’il fit un pas dans sa direction.

— Si vous cherchez un ami, Selina, vous avez choisi en ma personne le plus inadapté de l’Enfer.

Un grésillement discret passa sous sa voix.

— Mais si vous cherchez quelqu’un avec qui vous divertir dans les ténèbres de ce monde… alors restez encore un peu sur cette longueur d’onde. Retrouvez donc cette ambition que vous prétendez avoir perdue. Quant à ceux qui voudraient interrompre notre petite partie… je suis certain que nous saurions leur réserver quelques surprises.

Lara le regarda sans adoucir la colère de ses traits.

— Je me serais sentie moins vexée si vous m’aviez mangée plutôt que de sous-entendre que je pourrais prendre le trône de mon frère.

Elle ne quitta pas ses yeux.

— Vous jouez avec ma chaîne, Alastor. Mon sang. Ce que je suis jusque dans mon essence. Et vous le transformez en une menace contre celui pour lequel j’ai accepté la damnation.

Une lueur plus ancienne traversa ses yeux.

— La chair de ma chair.

Puis, plus durement :

— Même si je suis vouée à devenir une arme contre mon propre frère, je préférerais mourir plutôt que d’être utilisée.

Un sifflement aigu déchira l’air.

L’ombre d’Alastor se convulsa sur les pavés. Durant une fraction de seconde, ses pupilles se déformèrent en cadrans instables.

Puis son sourire s’étira.

Il inclina la tête.

— Voilà un festin royal.

La plaisanterie aurait dû ramener le jeu ; elle n’y parvint pas. Sa voix grésillait trop : la remarque avait atteint une fréquence qu’il aurait manifestement préféré garder silencieuse.

Il s’approcha lentement, jusqu’à ce que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres du sien. Son sourire demeurait, mais la courtoisie qui l’accompagnait depuis leur rencontre avait disparu.

— Tu crois être la seule à porter le poids d’un sang maudit ou d’une dette impayable ? Nous sommes tous les chiens de quelqu’un, Lara.

À cette distance, son sourire ressemblait presque au reflet grotesque de celui que Lara venait elle-même de laisser apparaître.

Sa voix descendit encore.

— Mais si tu crois que je t’utilise contre ton frère… c’est que tu n’as pas encore compris à quel point il m’indiffère.

La pluie commença à tomber. De grosses gouttes noires vinrent caresser les joues de Lara.

Alastor leva sa canne et, d’un geste sec, fit apparaître au-dessus d’eux un parapluie sombre aux bords dentelés.

Sous le parapluie, Cannibal Town sembla brusquement plus lointaine. La rue, les vitrines et les regards n’étaient pourtant qu’à quelques pas, mais la pluie dessinait autour d’eux une frontière étroite.

— Si je voulais son trône, je l’aurais déjà pris.

Il soutint son regard, un très léger sourire reparut.

— Et si tu dois me détester pour t’avoir rappelé ta nature… alors déteste-moi. Mais fais-le en gardant ton sourire.

Lara resta silencieuse quelques secondes.

— C’est pour ça que je sais qu’un jour tu seras libéré. Parce que c’est un pacte. Moi, c’est mon sang…

Un craquement sec de statique ponctua ses paroles.

Alastor se figea.

— Taisez-vous si vous ne voulez pas que notre conversation dégénère, chuchota-t-il dans un grondement statique.

Malgré la dureté de ses mots, Lara crut entendre dans son intonation une demande plutôt qu’une menace.

Alastor détourna les yeux vers la pluie. Lorsqu’il revint à Lara, l’éclat rubis de son regard avait perdu quelque chose ; le spectacle demeurait intact, mais quelque chose s’était terni dans l’éclat de son regard. Sa main libre se leva, ses doigts s’arrêtèrent à quelques millimètres de la gorge de Lara, puis il abaissa lentement le bras sans l’avoir touchée.

— Vous vous inquiétez tant de ce que je pourrais faire sans entraves, ma chère… Voilà pourtant une question à laquelle je préfère ne pas vous offrir de réponse.

Le parapluie frissonna sous une rafale. Alastor ne bougea pas. Dans le silence, seule la statique persistait, si faible qu'elle semblait attendre une réponse.

Un sourire hésitant apparut malgré le reproche encore vif dans le regard de Lara. Le bourdonnement autour d’Alastor s’apaisa.

— Bien plus mélodieux…

Il inclina légèrement le parapluie afin de mieux la protéger.

Ils reprirent leur marche. Lara demeura près de lui, sans chercher à réduire davantage la distance qui les séparait. Quelques gouttes glissaient encore le long de ses joues.

Elle ignorait toujours s’il lui avait menti. C’était peut-être le pire : elle avait envie de le croire, et cette seule constatation l’irritait.

À ses côtés, Alastor gardait le silence. Le parapluie demeurait incliné vers elle, attention minuscule qui n’effaçait ni l’entrevue chez Rosie ni les soupçons qu’elle en avait rapportés, mais lui rappelait malgré elle combien elle appréciait sa compagnie.

Ils avancèrent encore quelque temps avant que Lara ne s’arrête.

Alastor fit deux pas de plus, puis se retourna, le parapluie toujours incliné dans sa direction.

Lara soutint longuement son regard. Sa colère n’avait pas disparu, mais elle n’avait plus envie de la lui jeter au visage.

— À partir de maintenant, faisons-nous une faveur.

Alastor inclina légèrement la tête.

— Une entrée en matière dangereusement prometteuse.

— Soyons nous-mêmes.

Le sourire du Démon de la Radio s’étira.

Lara poursuivit avant qu’il puisse répondre.

— J’en sais suffisamment sur le célèbre Alastor pour savoir que le prédateur dont tout Pentagram City murmure le nom n’a pas bâti sa réputation en offrant son bras aux dames et en leur servant du rhum.

Elle soutint son regard.

— Vous avez été absolument charmant ces deux dernières soirées. Suffisamment pour que j’accepte de vous suivre jusque chez Rosie. Et maintenant que nous savons tous les deux où cela nous a conduits, je crois que nous pouvons nous épargner la comédie.

Un bref parasite accrocha sa fréquence.

— Quelle déception. Et moi qui pensais mon numéro irréprochable.

— Il l’était.

Elle eut un très léger sourire.

Le silence revint entre eux.

Lara fit un pas dans sa direction.

— Je vous propose de cesser les amabilités.

Son regard ne quitta pas le sien.

— Vous avez vos intérêts. Rosie a les siens. J’ai les miens. Nous savons tous les deux que nos chemins finiront par se croiser.

Elle désigna vaguement sa silhouette de la main.

— À vous de me montrer qui se cache réellement derrière tout ça.

Le sourire d’Alastor demeura parfaitement en place.

— Ne me touchez plus. Ne cherchez plus à gagner ma confiance. Et surtout, ne perdez plus votre temps à essayer de me faire avaler vos conneries.

Une petite statique sèche claqua dans l’air.

— Et si je n’en ai aucune envie ?

La réponse fusa.

— Alors ne m’approchez plus.

Lara soutint son regard.

Puis son expression s’adoucit juste assez pour rendre la suite presque insolente.

— En revanche, si vous y arrivez…

Elle marqua une pause.

— Nous pourrions devenir les meilleurs amis du monde.

Son sourire s’accentua.

— Au moins jusqu’à ce que nos intérêts cessent de coïncider.

Le rire d’Alastor éclata dans Cannibal Town, ample et sonore, roulant entre les façades avec une franchise inhabituelle. Lorsqu’il retomba, son expression le faisait paraître presque ravi.

— Une proposition remarquablement raisonnable.

Son sourire s’élargit.

— Quant à cette histoire de Rosie et de prétendu piège…

Il leva légèrement les sourcils, avec une innocence parfaitement indécente.

— Je crains toujours de ne pas savoir à quoi vous faites allusion, ma chère.

Lara le regarda.

— Naturellement.

Un petit grésillement amusé passa sous sa voix.

— Quoi qu’il en soit, je languis déjà de découvrir ce que l’avenir réserve à notre nouvelle… amitié.

Il donna au dernier mot la même courtoisie diplomatique qu’elle venait de lui servir.

Puis il fit un pas vers elle. Lara ne recula pas. Au second, une tension discrète traversa la posture de la jeune femme sans que son visage n’en laisse rien paraître. Alastor continua comme s’il n’avait rien remarqué.

— Après tout, il serait terriblement dommage de gâcher une relation aussi prometteuse pour quelques soupçons mal placés.

Il s’approcha encore, assez pour que Lara doive lever davantage le visage afin de soutenir son regard.

Alors seulement, il baissa les yeux vers le pommeau du parapluie.

— Oh !

Son expression prit l’innocence scandaleuse de quelqu’un qui venait seulement de se souvenir de la raison de sa présence à quelques centimètres d’elle.

— Pardonnez-moi d’envahir ainsi votre espace après nos nouveaux vœux, mais vous aurez besoin de ceci.

Il lui présenta le parapluie.

— Je suis peut-être beaucoup de choses, Selina, mais je demeure un gentleman. Je ne saurais laisser une jeune femme traverser l’Enfer sous la pluie.

Lara fixa successivement le parapluie et son visage.

Puis elle tendit la main.

Alastor déplaça aussitôt ses doigts sur le manche, lui ménageant juste assez de place pour qu’elle ne puisse pas le saisir sans le frôler.

Elle prit le parapluie sans qu’aucun contact, même accidentel, n’ait lieu.

Il retira lentement sa main.

À cette distance, l’humidité renforçait encore l’odeur accrochée aux vêtements d’Alastor. L’acier d’abord, froid et net. Le pétrichor ensuite, cette terre humide qu’elle reconnaissait déjà.

Et dessous, toujours cette nuance entêtante. Une note plus chaude.

Lara inspira.

La senteur s’attarda au fond de sa gorge, sombre, résineuse, presque douce. Elle inspira de nouveau avant même d’y penser, comme pour la retenir un peu plus longtemps.

L’ambre.

Le mot lui vint avec la chaleur.

Ses dents pincèrent très légèrement sa lèvre inférieure, sans qu’elle semble s’en apercevoir.

Alastor, si. Ses yeux s’éclairèrent et son sourire gagna imperceptiblement en largeur. Il ne dit rien.

Il se pencha vers elle, toujours sans la toucher, jusqu’à ce que sa bouche s’arrête près de son oreille.

— Oh…

Une brève statique crépita.

— Que ça va être amusant.

Il se redressa et la contempla une dernière fois sous son parapluie avant de la saluer d’une légère inclinaison de tête, les yeux plissés d’un amusement presque félin.

— Bonne nuit, Selina.

— Bonne nuit, Alastor.

Les ombres montèrent autour de lui, engloutissant ses chaussures, son manteau rouge, sa canne puis sa haute silhouette. Ses bois disparurent ; deux yeux rubis et un sourire beaucoup trop satisfait restèrent suspendus une seconde dans l’obscurité avant de s’effacer à leur tour.

La pluie continuait de tomber.

Lara resta seule quelques instants sous le parapluie qu’Alastor venait de lui abandonner, les yeux fixés sur l’endroit où les ombres l’avaient englouti.

Au loin, les lumières de l’Hazbin Hotel découpaient sa silhouette improbable dans la nuit.

Elle aurait dû repartir.

Pourtant, elle ne bougeait pas.

L'humidité semblait avoir retenu quelque chose de sa présence. Et maintenant qu'elle savait en reconnaître la dernière note, l'ambre lui paraissait presque impossible à ignorer.

Ses doigts se resserrèrent légèrement autour du manche du parapluie.

Deux soirées.

Elle avait laissé un homme dangereux approcher beaucoup trop près, lui avait confié des choses qu’elle ne disait à personne, découvert qu’il appartenait probablement à une partie dont elle ignorait encore les règles et, malgré tout cela, une part parfaitement déraisonnable d’elle regrettait déjà qu’il soit parti.

Lara ferma les yeux une seconde.

Je suis foutue.

Cette constatation lui arracha un rire solitaire.

Elle finit par tourner le dos aux lumières de l’hôtel et reprit le chemin de son appartement, encore traversée par des fragments de la soirée. Lorsqu'elle atteignit enfin son immeuble, quelque chose attendait devant la porte. Sa valise.

Lara s’immobilisa. Le propriétaire avait manifestement estimé que le délai était écoulé et déposé ses dernières affaires sur le palier.

Elle contempla longtemps la valise détrempée, puis la porte close, avant de revenir à ce bagage qui aurait déjà dû se trouver bien loin d’ici.

Après tout, c’était parfaitement logique. Elle ne devait plus vivre ici. En réalité, elle ne devait même plus être Selina.

Cette journée n’aurait jamais dû exister.

Lara récupéra ses affaires et alla s’asseoir sur ce qui restait d’un muret éventré un peu plus loin. La pluie crépitait sur le parapluie tandis qu’elle considérait avec un sérieux parfaitement disproportionné les possibilités qui lui restaient.

Dormir dehors ne constituait pas réellement un problème.

Elle avait connu pire.

Il y avait aussi le palais.

La pensée seule lui arracha une grimace.

Elle connaissait encore assez bien les passages pour y entrer sans être vue. Celui de la bibliothèque devait toujours déboucher près des anciens appartements familiaux. Lucifer avait probablement conservé sa chambre. Il l’avait toujours fait.

Cinq ans, peut-être davantage, s’étaient écoulés depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu.

Ils s’appelaient parfois.

Une fois par an, plus ou moins.

Juste assez longtemps pour qu’elle puisse lui dire qu’elle allait bien et entendre, dans sa voix, que lui n’allait toujours pas mieux.

Elle devait rester loin.

Depuis la disparition de Lilith, sept ans plus tôt, Lucifer s’était peu à peu retiré du monde. Lara avait appris depuis longtemps que sa présence auprès de lui pouvait être interprétée autrement que comme de l’amour.

Alors elle s’était éloignée.

En espérant que d’autres resteraient près de lui.

Lara ramena ses genoux contre elle.

Non.

Certainement pas le palais.

Pas cette nuit.

Pas après avoir passé des heures entre deux Overlords à écouter parler de sang, de pouvoir et de liberté.

Et surtout pas après qu’Alastor lui avait glissé, avec ce sourire impossible, que le trône était un siège bien trop étroit pour deux.

Elle préférait encore dormir sous la pluie.

Son regard dériva alors vers les lumières visibles au loin.

L’Hazbin Hotel.

Lara resta immobile.

Puis se redressa lentement.

L’hôtel.

Charlie.

Et Alastor.

Un sourire naquit sur ses lèvres.

L’idée était si évidente qu’elle en devenait presque insultante.

Un toit et une excellente raison d’éviter le palais.

Et l’occasion de garder à portée de vue un Overlord beaucoup trop joueur qui savait manifestement beaucoup plus de choses qu’il ne consentait à en dire.

Trois problèmes.

Une seule adresse.

Lara se leva, attrapa sa valise et tourna définitivement le dos à son ancien appartement.

Au-dessus d’elle, la pluie continuait de battre contre le parapluie d’Alastor.

Cette fois, lorsqu’elle regarda les lumières de l’hôtel, son sourire s’élargit.

Il avait raison.

Ça allait être amusant.


🎶 Pour prolonger l'ambiance de ce chapitre :

« Training Season » — Dua Lipa

Une petite suggestion musicale pour ceux qui souhaitent rester encore quelques minutes dans cette atmosphère.

• • •


Notes de l'auteur :


Merci infiniment de suivre mon histoire ! J'espère qu'elle vous plaît. L'Enfer va maintenant mettre Lara à rude épreuve, ses aventures ne font que commencer... 😈


Rendez-vous désormais chaque vendredi pour un nouveau chapitre !

À très vite en Enfer et, comme dirait Vox, faites-moi confiance pour votre divertissement !





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