Je ne suis pas Harry ! Nouvelle version

Chapitre 1 : Prologue

Par Beauvais

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Une petite coccinelle rouge — non pas la bête à bon Dieu, mais la voiture — roulait tout doucement. La conductrice cramponnée au volant, c'était moi. Je longeais une route de montagne aux lacets serrés, les yeux fixés sur la chaussée enneigée. La concentration me crispait les mains, sans pour autant empêcher mes pensées de vagabonder, ni mon moi intérieur persifleur, que je me représentais sous les traits d'un cerbère à trois têtes (l'une intelligente, l'autre belle, la troisième stupide), de se manifester :


« « La Montagne ça vous gagne », en voilà un slogan ridicule ! Par quoi elle nous gagne ? Par ses routes, peut-être ? Oui, les routes qui serpentent en lacets tout contre les flancs escarpés. Les routes sur lesquelles deux voitures se croisent et c’est plié. Plié, au sens littéral du terme : l’une plie contre les rochers et l’autre contre la rambarde de sécurité. Si un bus emprunte cette route, son cul se retrouvera dans le premier virage pendant que son nez est déjà dans le suivant. Oui, je sais que les cars n’ont ni cul ni nez, mais que je sois maudite si je me rappelle le nom technique. Et les usagers de ces routes ! Passe encore pour les cars et les voitures, mais les randonneurs, les vélos et les motos ! Je ne sais pas qui est le pire dans ce tiercé gagnant : les randonneurs, qui regardent le paysage, mais pas sous leurs pieds, les vélos, qui prennent la moitié de largeur de la route, ou les motos qui foncent sans faire grand cas des autres ! »

Avant d'aller plus loin dans le récit de mes aventures (bien extraordinaires pour une personne somme toute ordinaire) permettez-moi de me présenter.

Je suis une femme d'un certain âge, voire d'un âge certain, car je suis née cette année où sous les pavés se cachait la plage et où il était interdit d'interdire. Ma venue au monde fut marquée par la révolution sexuelle de mai 68, ma jeunesse par la libération de la femme, l'âge mûr par l'avènement du SIDA, et l'approche de la vieillesse par le développement des réseaux sociaux.

Mes parents — gauchistes bobos, le vent de la révolte dans le dos, les meetings plein la tête, des slogans plein la bouche et un joint entre les doigts, mais adorables à part cela — m'avaient conté avec nostalgie la fête mémorable donnée en l'honneur de ma naissance, qu'ils considéraient comme une promesse de renouveau et de lendemains qui chantent.

Ils me nommèrent Maïté, en hommage à ce mois de mai révolutionnaire. Ça aurait pu être bien pire : j'avais heureusement échappé à Chegevarine, Révoltine, Prolétarine ou, que Dieu me pardonne, Libertine ! 

Quelle chance ! Un prénom des plus banals, qui fleurait bon la cuisine plutôt que les slogans soixante-huitards. Une vraie aubaine pour moi, qui ne souhaitais rien tant que me fondre dans la masse : porter des vêtements achetés en boutique plutôt que cousus par une amie de mes parents, disposer d'un sac à dos pour transporter mes livres au lieu d'une besace artisanale, et avoir des parents dont l'haleine ne trahissait pas la marijuana lors des réunions scolaires. Je voulais être normale. Je m'y appliquai. Et j'y réussis plutôt bien : école, collège, lycée, puis études de médecine, mariage, enfants, réussite professionnelle.

C'est d'ailleurs à l'université que je fis la rencontre la plus déterminante de mon existence : j'y croisai celui qui allait devenir mon mari. Il n'était ni élève ni professeur, mais vendeur de sandwiches et de boissons pour les étudiants, constamment affamés et souvent fauchés comme des blés, dont je faisais partie. 

Nos regards se croisèrent sur une limonade, nos mains se frôlèrent au-dessus d'un jambon-beurre, nos doigts s'enlacèrent pour ne plus jamais se défaire. 

Pour le dire plus simplement, sans les formules pompeuses : il était beau, drôle, attentionné — il m'avait plu, je l'avais voulu, je l'avais eu. Veni, vidi, vici ! Et pas autrement !

Je suis une personne déterminée, vous vous en doutiez, non ?


Nous formions un couple heureux, bien qu'il eût été difficile de trouver deux êtres plus dissemblables : moi, une Parisienne de naissance ; lui, un enfant des montagnes. J'avais grandi auprès de parents permissifs mais pleins d'amour ; lui avait connu l'enfance difficile des pupilles de la DASS. J'avais des livres, il avait de l'instinct. Pourtant, nous regardions toujours dans la même direction et, selon la maxime bien connue, c'est là, au fond, ce qui importe le plus.

Notre vie commune fut agréable à tous égards. Mes études et mon internat à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière une fois achevés, j'ouvris un cabinet rue du Bac, tandis que Charles, mon mari, fondait un restaurant dans un quartier populaire de la capitale. L'établissement acquit rapidement une belle réputation, reconnu pour sa cuisine simple mais savoureuse, ses portions généreuses et ses prix plus qu'accessibles.

Nous avons eu trois enfants, un chat, un chien et un cochon d'Inde. Le temps filait vite, trop vite. Et voilà que les enfants s'en allèrent, chacun vers sa propre vie, en suivant son propre chemin.

Nous n'étions plus que deux dans ce grand appartement. Mais tout se passait pour le mieux, jusqu'au jour où Charles me fit part de son désir de retour aux sources : vivre le reste de ses jours dans la sérénité majestueuse des Alpes. 

À mon timide « Et les enfants ? », il répondit : « Les enfants viendront passer les vacances ! Et puis il faut vivre un peu pour nous ! » En un temps record, le grand exode s'organisa : je cédai ma patientèle, Charles vendit le restaurant, et les enfants n'eurent d'autre choix que d'accepter.

Nous avions trouvé une maison, un peu trop isolée peut-être, mais charmante, quelque part entre Séderon et Sisteron. Je me constituai rapidement une nouvelle patientèle, tandis que Charles s'attachait à faire de notre foyer un endroit chaleureux.


Ça aurait pu se terminer comme dans les contes : « ils vécurent heureux et moururent le même jour ». Le destin en décida autrement. La deuxième année de notre vie de montagnards, l'irréprochable Charles me joua un tour vraiment pendable : il s'effondra, raide mort, au milieu de notre cour. La cause n'en avait rien d'exceptionnel, un infarctus, mais les circonstances furent impitoyables : c'était le printemps, les routes étaient difficilement praticables, le SMUR arriva trop tard. Et moi, je ne pus rien faire. Tous mes efforts de réanimation restèrent vains.


Les mois qui suivirent ce malheur, je fus comme dans un brouillard : les funérailles, les condoléances des proches, des collègues et même des patients, les enfants en pleurs, et puis le vide d'une maison qui avait perdu son âme, la solitude des journées et des nuits sans fin.

Le retour à la réalité fut brutal. Je me retrouvai devant le lavabo de la cuisine, m'efforçant désespérément de remplir mon verre au robinet — un robinet qui refusait obstinément de couler. Ma première pensée, « Mais que se passe-t-il, c'est quoi encore cette merde ? », fut aussitôt suivie d'une cascade d'idées en désordre : « Vérifier le compteur d'eau, inspecter la tuyauterie… Le compteur est dans la cour, il faut y aller, il faut une clef… » Saisie de panique, je courus vers la porte d'entrée. Dans le couloir, une vieille femme échevelée, le teint blafard et l'allure négligée, me barra la route. Mon cœur s'emballa ; j'étais sur le point de m'enfuir en hurlant. Puis la vérité s'imposa : c'était mon propre reflet dans un miroir.

Ce fut comme une gifle en pleine face. « Elle ne peut être moi ! » Je portai alors mon regard autour de moi, et le spectacle s'avéra accablant : la poussière accumulée sur les meubles, le sol souillé, une montagne de vaisselle sale, la poubelle nauséabonde qui débordait sur le carrelage de la cuisine.


Je commençai par la poubelle. En sortant le sac, je restai frappée de stupeur : dans mes souvenirs, nous étions en mai ou juin, mais la cour s'étendait sous un manteau de neige. Des mois entiers avaient disparu de ma mémoire. La raison de l'absence d'eau devenait à présent limpide : j'avais négligé de fermer le robinet extérieur, et les canalisations avaient cédé sous l'emprise du gel. Je dus admettre que j'ignorais tout de la gestion du quotidien : ni les jours de collecte des ordures, ni la manière de régler la chaudière, ce qui expliquait sans peine le froid glacial qui régnait dans la maison. Tout cela relevait du domaine de Charles, selon une répartition des rôles qui allait de soi : Charles veillait sur la maison. Moi je m'occupais de l'administratif : impôts, comptes, factures. Mais voilà, Charles n'était plus là…


Cette gifle fut salutaire. Je me ressaisis : je fis appel au plombier, remis la maison en ordre, passai chez le coiffeur et l'esthéticienne, rassurai mes enfants, mis ma demeure en vente et entrepris de trouver un repreneur pour la patientèle, ce qui, soit dit en passant, ne fut pas une mince affaire. Dans l'intervalle, je devais poursuivre mes visites auprès des patients.

Mais je m'égare. Revenons au fil de ce récit.

En ce jour d'hiver froid et gris, je rentrais de ma tournée, maugréant sourdement contre la montagne, la route et ce Range Rover qui avait obstinément refusé de démarrer le matin même, me contraignant à prendre le volant de ma Coccinelle, si peu taillée pour les routes enneigées.

Soudain, je sentis une secousse, aussitôt suivie d'une glissade : « Zut, une plaque de verglas ! » La voiture quitta la route. Et je m'envolai sans ressentir la moindre peur, planant de concert avec ma vaillante petite voiture.

La Coccinelle flottait, se dépouillant peu à peu de sa matérialité pour se muer en gerbes d'étincelles qui conservèrent un instant la forme première. Et moi, au cœur de ce feu d'artifice, je tournoyais de plus en plus vite…

Puis les étincelles commencèrent à s'éteindre. Quelques lucioles seulement m'accompagnaient encore, et lorsque la dernière disparut, les semelles de mes chaussures retrouvèrent la fermeté du sol.





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