Hermione n'avait jamais tant changé que durant cet été. Physiquement, bien sûr, elle était devenue une belle jeune femme de 18 ans, élancée, aux traits délicats et à la grâce naturelle. Sa chevelure si difficile à dompter avait enfin trouvé sa discipline et ses grands yeux noisettes s'étaient sensiblement assombris. Du côté de son caractère, les épreuves l'avaient rendu redoutable, presque dur, et les dernières brides d'innocence de l'enfance avaient bel et bien disparu de sa personnalité. C'est pourquoi ses silences avaient peu à peu remplacé son sempiternel babillage, et elle possédait à présent la sagesse et la réflexion d'une femme que l'adversité avait poussée à mûrir trop vite.
Durant son périple dans les wagons du train, elle croisa une multitude de visages connus, des figures sombres et accablées, d'autres plus amicales. Elle les saluait d'un signe de tête sans s'arrêter, ne souhaitant pas s'attarder pour bavarder de futilités. Elle prit toutefois le temps de serrer dans ses bras Ginny Weasley, assise près de Luna Lovegood qui tentait de la consoler du mieux qu'elle pouvait. Le retour à l'école était douloureux pour ceux qui y avaient perdu un être aimé, et la mort brutale de Fred avait ébranlé toute la joyeuse famille Weasley jusqu'au plus profond de leurs entrailles. Harry avait un jour expliqué à Hermione que le plus difficile pour eux était de gérer le chagrin, incommensurable, de Molly, qui était considérée comme le roc du clan.
Hermione pénétra dans un wagon rempli de premières années surexcitées, qui criaient après le chariot à friandises. Le niveau sonore était tel, qu'il la poussa à accélérer le pas jusqu'au wagon suivant. La jeune femme s'y engouffra avec soulagement. Celui-ci était, curieusement, totalement silencieux. Elle constata avec surprise qu'il était également complètement vide et le contraste avec le précédent lui donna l'impression de s'être aventurée dans un monde parallèle. Il était pourtant semblable aux autres et rien de dangereux ou de lugubre ne se dégageait de l'habitacle. Elle s'avança toutefois prudemment, appréciant malgré tout ce calme nouveau et cette solitude salvatrice.
Lorsqu'elle eut atteint les dernières banquettes, elle sursauta. Quelqu'un était allongé sur l'une d'elles, un gros livre sans titre dans les mains, qui camouflait son visage. Elle s'était avancée tellement doucement que les seuls bruits qu'elle avait pu émettre s'étaient mêlés aux sons familiers du train passant sur les rails. Il n'était donc pas surprenant que l'individu n'ait pas réagi à son approche. Néanmoins, elle hésitait à présent, sans en comprendre la raison, à poursuivre son périple. L'appréhension qu'elle ressentait la fit lever les yeux au ciel : "Tu as regardé la mort en face, ma grande, et tu rechignes à passer devant un inconnu ?"
Comme pour se mettre au défi - un défi ridicule certes - elle fit un pas en avant quand, soudain, un soubresaut du train lui fit perdre l'équilibre. Elle tomba lourdement sur la banquette en face de l'inconnu. Leur regard se croisa alors, et Hermione constata avec effroi qu'il ne s'agissait, en aucun cas, d'un inconnu. Face à elle, allongé nonchalamment, le livre à présent posé sur son ventre et le regard mi-surpris, mi-amusé, se tenait Drago Malefoy. Il s'écoula plusieurs secondes, atroces, où Hermione se sentit rougir de honte, de surprise mais également de colère contre elle-même.
Drago eut la délicatesse, qualité pourtant peu évidente chez lui, de ne pas relever l'incident et se contenta d'observer la gêne de la jeune femme. "Vas-y Drago, régale-toi de mon humiliation !" Se dit-elle en elle-même en se relevant d'un bond, comme pour tenter de sauver sa dignité. Mais le destin était joueur, semble-t-il, car un nouvel ébranlement lui fit perdre à nouveau l'équilibre. Cette fois pourtant, elle ne s'écroula pas aussi brusquement que la première fois. Avec une vitesse telle qu'Hermione ne l'avait pas vue bouger, Drago l'avait saisie par l'avant-bras pour adoucir sa chute. Elle en resta bouche bée de surprise. Le réflexe charitable, le contact délicat de sa main et la force avec laquelle il la maintenait : tout dans cette action en apparence désintéressée, l'estomaquait. Si bien que ce contact se prolongeât au-delà de toute convenance sociale.
Ses yeux plongés dans ceux de son ancien rival, elle remarqua, pour la première fois, que Drago avait bien changé lui aussi. Ses cheveux, d'un blond presque blanc, étaient légèrement décoiffés et lui donnaient une allure de poète maudit. Il avait également considérablement grandi et ses épaules s'étaient élargies. Mais ce qui frappa Hermione, ce fut la tristesse dans ses yeux. Dans le gris acier de ses prunelles, se reflétaient des sentiments nouveaux qu'elle n'avait jamais lus en lui auparavant. Harry avait raison, cela n'avait pas été facile pour lui non plus, cette guerre. Et le tiraillement de sa conscience ajouté aux pressions des forces du mal qui avaient cherché à le manipuler, avaient certainement eu des conséquences irrémédiables dans son esprit.
Hermione se radoucit en se rappelant soudain que Drago était aussi une victime, tout comme eux, et qu'il n'avait pas choisi la facilité en prenant finalement le parti de ne plus être acteur de la bataille finale, au risque de s'attirer les foudres meurtrières du seigneur des ténèbres, s'il avait remporté ce combat.
Elle rompit doucement le contact et le remercia de sa prévenance.
- Tu devrais rester, dit-il sérieusement.
Hermione écarquilla les yeux.
- C'est-à-dire que... je voulais rejoindre...
- Les turbulences ne sont pas finies.
Comme pour appuyer son affirmation, de nouvelles secousses se firent ressentir. La jeune femme ferma les yeux de lassitude : elle avait oublié ce passage où les rails étaient en si mauvais état que le train semblait passer sur des ruines. Chaque année, ses amis et elle se demandaient si cette portion avait enfin été réparée, mais chaque année, le cahotement du véhicule leur offrait une réponse négative. Elle s'en voulut de ne pas s'en être rappelée au moment de partir pour sa promenade improvisée. Heureusement pour elle, ce passage désagréable était furtif et rapidement, les soubresauts s'interrompirent.
C'est alors qu'elle remarqua que le regard de Drago était toujours fixé sur elle. Cela la troubla plus qu'elle ne l'aurait voulu. Elle s'empressa donc de se relever, certaine à présent que le sol lui offrirait toute la stabilité dont elle avait besoin pour repartir dignement.
- Tu as changé Granger.
Ce n'était pas une moquerie, ni une provocation, juste une affirmation mêlée à une pointe de curiosité dans la voix du Serpentard. Hermione se redressa dans une volonté de masquer tout signe de fragilité qui aurait pu lui servir à la tourmenter par la suite. Elle accrocha son regard inquisiteur en fronçant légèrement les sourcils et répliqua durement :
- Toi aussi, Malefoy.
Elle jeta un coup d'œil tout autour d'eux, prenant conscience de la situation surprenante dans laquelle ils se trouvaient.
- Pourquoi n'y a-t-il personne dans ce wagon ?
- Je les ai tous virés.
La jeune sorcière le regarda, incrédule.
- Tu plaisantes ? Tu ne possèdes pas un tel pouvoir de persuasion...
- Tu serais surprise de voir ce que je peux provoquer chez les autres, Granger.
Il se rallongea alors et entreprit de se replonger dans son livre. Hermione se sentait déstabilisée. Elle hésita à lui demander ce qu'il étudiait, lui qu'elle n'avait jamais vu ouvrir le moindre ouvrage, mais il n'avait plus l'air de s'intéresser à elle et son attitude démontrait qu'il avait clos leur brève interaction. Elle se retourna alors, et rebroussa chemin vers ses amis.