Le train traversait déjà les faubourgs de Londres lorsque Hermione sortit une feuille pliée de la poche de sa veste.
— J'ai écrit mon adresse. Et le numéro du cabinet de mes parents, mais uniquement en cas de problème. Ma mère préfère qu'on utilise son adresse électronique pour le reste.
Ron regarda les signes alignés sous le nom des Granger.
— Il faut dire tout ça à quelqu'un ?
— Il faut l'écrire.
— Où ?
Hermione prit une inspiration. Harry tendit la main avant que la conversation ne devienne un cours.
— Je sais comment ça marche. Mais je ne pourrai probablement pas utiliser l'ordinateur de mon cousin.
Elle lui donna la feuille.
— Alors Hedwige. Ma mère a dit qu'elle laisserait la fenêtre du bureau entrouverte. Mon père veut savoir s'il faut prévoir quelque chose à manger.
Hedwige redressa la tête dans sa cage.
— Elle sait très bien trouver, dit Harry.
— On avait remarqué, murmura Ron.
La chouette avait passé une partie du voyage à regarder son sandwich avec une désapprobation très claire.
Harry plia la feuille et la glissa dans l'album. Il connaissait l'adresse de Ron ; il la vérifia tout de même sur le papier que son ami lui tendit. Le Terrier avait maintenant une existence minuscule et matérielle entre ses doigts. Ce n'était plus seulement la maison dont Ron parlait en se plaignant de ses frères.
— Je demanderai à maman pour que tu viennes, dit celui-ci. Elle sera d'accord. Il faudra seulement qu'elle parle à tes…
Il s'interrompit.
— À ma tante, termina Harry.
— Oui.
Harry regarda la vitre. Il s'y reflétait entre les immeubles, plus mince que Ron, les lunettes légèrement de travers.
— Tu peux demander.
Il ne voulut rien promettre d'autre. Chez les Dursley, une possibilité agréable pouvait se retourner contre lui dès qu'il l'énonçait trop clairement.
Hermione referma son sac.
— Écris-nous quand tu seras arrivé.
— Le soir même ?
— Oui.
Ron ouvrit la bouche, sans doute pour se moquer d'une consigne aussi précise. Il regarda Harry et changea d'avis.
— Le soir même, approuva-t-il.
Sur le quai, la chaleur avait l'odeur du métal et de la vapeur. Des parents levaient les bras, des enfants tiraient des cages, une malle refusa d'avancer jusqu'à ce que son propriétaire cesse de l'insulter.
Harry descendit derrière Ron.
Madame Weasley les aperçut presque aussitôt. Elle serra son fils, inspecta son épaule malgré ses protestations, puis se tourna vers Harry avec une expression qui lui fit craindre qu'elle sache tout. Elle savait manifestement assez de choses.
— Tu as bonne mine, dit-elle avec beaucoup trop de douceur pour que ce soit entièrement vrai.
— Merci.
Elle posa une main sur son bras, brièvement.
— Ron nous a écrit. Nous trouverons un moment cet été, si cela peut s'arranger.
Harry acquiesça. Ginny était derrière sa mère, les cheveux roux défaits par la chaleur. Elle le regarda, devint écarlate lorsqu'il lui dit bonjour et se pencha aussitôt sur une poignée qui n'avait pas besoin d'être ramassée.
Hermione rejoignit ses parents un peu plus loin. Son père avait gardé son téléphone dans la main, mais l'écran était éteint. Sa mère parlait avec une sorcière chargée de réguler le passage vers la gare ordinaire.
On laissait sortir les familles par petits groupes. Une femme au manteau gris observait le flux des voyageurs moldus de l'autre côté ; un employé sorcier attendait son signe avant d'autoriser le groupe suivant. Harry remarqua les caméras, placées très haut, et le panneau publicitaire dont l'image changeait toutes les quelques secondes.
— On ne traverse pas tous ensemble, expliqua Hermione en revenant lui dire au revoir. Il y a trop de gens qui filment en marchant.
— Ça ne suffit pas à les empêcher de nous voir, observa Harry.
— Non. Papa a posé la même question. Apparemment, ils déplacent aussi l'attention autour du passage. Il n'a pas trouvé l'explication très scientifique.
Elle semblait partagée entre l'amusement et le désir de mener elle-même une enquête complète. Puis sa mère l'appela.
Hermione les serra tous les deux, si vite que Ron n'eut pas le temps de savoir où mettre ses bras.
— Écrivez vraiment.
— Tu l'as déjà dit, répondit-il.
— Je vous connais.
Elle partit. Harry la suivit du regard jusqu'à ce qu'une famille chargée de trois hiboux lui cache les Granger.
Les Malfoy attendaient près d'un pilier. Narcissa parlait à Dracena, une main posée sur la joue de sa fille ; Lucius examinait l'enveloppe jointe au cadre de Draco. Même à cette distance, Harry reconnut la façon dont le garçon raidissait les épaules.
Dracena leva les yeux. Elle aperçut Harry, puis Ron, et son visage retrouva aussitôt une réserve hautaine. Harry détourna la tête avant qu'elle puisse interpréter son regard comme une nouvelle invitation à se disputer.
— On se voit bientôt, dit Ron.
— Bientôt.
Harry traversa le passage avec sa malle et la cage d'Hedwige.
Vernon l'attendait devant une boutique de journaux. Il tenait son téléphone à hauteur du ventre et suivait le décompte d'un parking sur l'écran. Pétunia se tenait près de lui, un sac serré sous le bras. Dudley avait des écouteurs et un appareil neuf dont la coque changeait de couleur lorsqu'il la tournait vers la lumière.
— Enfin, dit Vernon. Tu te rends compte du prix que cela coûte de rester ici ?
Harry baissa la poignée de sa malle.
— Le train est arrivé à l'heure.
— Ne commence pas.
Pétunia regarda la cage avec dégoût.
— Il va falloir mettre quelque chose sous cet animal dans la voiture.
Hedwige ouvrit les ailes autant que l'espace le permettait. Harry posa les doigts contre les barreaux.
— Elle s'appelle Hedwige.
— Je ne t'ai pas demandé son nom.
Il ne répondit pas. Le bruit de la gare recouvrait déjà les dernières voix du quai. Il suivit les Dursley jusqu'au parking, en sentant contre son flanc, à travers la toile de son sac, le coin rigide de l'album.
Le manoir était frais malgré le soleil de fin juin.
Dracena avait oublié cette odeur de fleurs coupées qui accueillait les visiteurs dès le vestibule. Elle avait oublié aussi combien les pièces pouvaient sembler grandes après les dortoirs de Poudlard. Dobby prit les bagages en s'inclinant et disparut avant qu'elle ait pu lui demander de laisser sa petite valise dans sa chambre.
Lucius convoqua Draco dans son cabinet.
Dracena fit un mouvement pour le suivre.
— Toi, tu peux monter.
— J'étais là quand il a utilisé le cadre.
— Ce n'est pas une raison pour être présente à chacune de nos conversations.
Draco lui jeta un regard rapide. Pas maintenant.
Elle s'arrêta.
Narcissa attendit que la porte du cabinet soit fermée avant de lui proposer de venir dans le petit salon. Une théière et deux tasses y étaient disposées près de la fenêtre ouverte. Des oiseaux criaient dans les arbres, au-delà des pelouses.
Dracena s'assit au bord du canapé.
— Il était inutile de confisquer l'appareil jusqu'à la fin de l'année, dit-elle.
— Ce n'est pas ce que ta lettre laissait entendre.
— Ma lettre parlait de la forêt.
Narcissa versa le thé.
— Je sais.
Le bruit du liquide lui parut démesurément net.
— Tu l'as montrée à père ?
— Non.
Dracena regarda la main de sa mère sur l'anse. Les ongles étaient impeccables, le geste parfaitement calme. Elle aurait voulu savoir combien d'efforts il fallait pour avoir l'air aussi calme lorsque quelque chose importait vraiment.
— Tu n'es pas obligée de répondre, dit-elle.
— À ta lettre ?
— À ce que j'ai écrit à la fin.
Narcissa posa la théière.
— Tu as eu peur de perdre ton frère.
Dracena hocha la tête. Elle éprouva soudain le même manque d'air qu'au bord du chemin, lorsque Draco avait disparu entre les arbres.
— Je n'aurais pas pu rester.
— Tu n'es pas obligée de me convaincre.
— Tout le monde parle comme si le courage consistait toujours à aller vers la chose la plus dangereuse.
— Tout le monde parle beaucoup.
Un sourire bref passa entre elles. Il disparut presque aussitôt.
— Cela n'efface pas le fait que Potter était au sol, ajouta Dracena.
— Non.
Elle avait redouté cette réponse. Elle fut soulagée que sa mère n'en choisisse pas une autre pour lui faire plaisir.
— Je le déteste, dit-elle, avec une vivacité presque enfantine.
Narcissa lui tendit sa tasse.
— Ce n'était pas la question.
Dracena baissa les yeux. Le thé fumait légèrement. Elle souffla dessus, bien qu'elle n'eût pas encore envie de boire.
Elles restèrent ainsi jusqu'à ce que Draco entre. Il avait le visage fermé, mais ne semblait pas bouleversé. Narcissa lui versa une tasse sans l'interroger.
— Plus de cadre pendant l'été, annonça-t-il. Et une lettre d'excuses à McGonagall.
— Tu en avais déjà écrit une, dit Dracena.
— Apparemment, elle n'était pas satisfaisante.
Il s'assit à côté d'elle, assez près pour que leurs manches se touchent.
— Je peux t'aider à enlever les passages où tu expliques que c'est la faute des autres, proposa-t-elle.
Il la regarda, incrédule.
Puis il éclata de rire. Un rire bref, contrarié, auquel elle répondit avant de pouvoir s'en empêcher.
Narcissa prit sa tasse et les laissa faire.
Le soir de son retour, Harry attendit que la maison se taise pour ouvrir l'album.
Vernon avait exigé que la malle reste fermée. Pétunia avait désigné une étagère pour les livres, à condition qu'aucun ne fasse de bruit. Dudley avait demandé si l'école avait un réseau réservé, puis cessé de s'y intéresser quand Harry avait répondu qu'il n'avait pas de téléphone.
Ils n'avaient posé aucune question sur ses amis.
Harry écrivit à Ron, puis à Hermione. Il leur raconta le trajet en voiture et précisa qu'Hedwige était installée près de la fenêtre. Il effaça une phrase où il avait écrit que tout allait bien. À la place, il mit : « Je suis content d'avoir vos adresses. »
C'était plus exact.
La chouette attendit qu'il attache les lettres, lui pinça doucement un doigt et s'envola.
Harry suivit la tache blanche au-dessus des jardins. Une caméra de sonnette s'alluma chez les voisins lorsqu'un chat passa sur l'allée. Plus loin, une télévision projetait des rectangles bleus contre un rideau.
Il referma la fenêtre jusqu'à ne laisser qu'un passage suffisant pour le retour d'Hedwige.
Dans l'album, son père avait perdu une partie de son sérieux et riait de nouveau. Harry essaya d'imaginer le son. Il n'y parvint pas. Il lut les mots inscrits sous la photographie et les apprit presque sans s'en rendre compte.
Quand il éteignit la lumière, le livre resta à portée de sa main.
Au début de juillet, une lettre de Tracey arriva pendant le petit déjeuner.
Le hibou était petit, brun et passablement irrité d'avoir dû contourner les protections du domaine. Dobby le débarrassa du courrier avec précaution. Dracena reconnut l'écriture avant qu'on lui tende l'enveloppe.
Lucius releva les yeux de son journal.
— Qui t'écrit ?
— Tracey Davis. Une camarade de Serpentard.
— Davis ?
Elle entendit la recherche derrière le nom : quelle branche, quelles relations, quelle place dans les conversations auxquelles il jugeait utile de participer.
— Sa mère répare des objets enchantés.
— Je vois.
Il ne voyait probablement pas grand-chose. Dracena ouvrit la lettre et découvrit le dessin d'un bouton cousu sur un morceau de tissu. Tracey l'avait légendé avec une solennité absurde. Elle mordit l'intérieur de sa joue pour ne pas sourire.
— Quelque chose d'amusant ? demanda Draco.
— Une affaire très importante.
Elle lui montra le dessin sous la table. Il fronça les sourcils, perplexe, ce qui lui fit encore plus plaisir.
Lucius replia son journal.
— Tu auras des occasions de recevoir cet été. Ta mère établit une liste.
— Tracey pourrait venir une journée.
Le silence qui suivit ne fut pas particulièrement long. Dracena le sentit pourtant comme si quelqu'un avait posé un objet lourd au milieu de la table.
— Nous verrons, dit Lucius.
— Elle sait se tenir.
— Je l'espère. Ce n'est pas le seul critère lorsqu'on invite quelqu'un ici.
Dracena posa sa lettre près de son assiette.
— Quels sont les autres ?
Narcissa intervint avant que la question puisse se durcir.
— Nous en parlerons lorsque j'aurai fixé les dates.
Ce n'était pas une promesse. Dracena le savait. Elle n'en continua pas moins son petit déjeuner avec une application hostile.
Plus tard, dans sa chambre, elle répondit à Tracey. Elle critiqua le dessin, décrivit la taille déraisonnable des pivoines du jardin et demanda si le bouton avait survécu à la réparation. Elle ne parla pas de l'invitation.
Elle pourrait y revenir.
Sur le bureau, la loupe réparée reposait à côté d'un coffret d'argent reçu de sa tante. Dracena les déplaça tous les deux pour faire de la place à son cahier. Elle aimait le coffret. Elle n'avait aucune intention de s'excuser de l'aimer.
Elle ouvrit le cahier à la page où elle avait recopié son erreur de botanique.
Les semaines d'été passèrent avec une lenteur variable.
Certaines journées de Harry semblaient ne jamais finir. Il désherbait une bordure pendant que Dudley jouait derrière une fenêtre ouverte, ou essuyait la vaisselle en écoutant Pétunia commenter des photographies de vacances qui ne le concernaient pas. Chaque fois qu'Hedwige revenait, il abandonnait ce qu'il faisait pour regarder ses pattes. Elles étaient toujours vides.
La première semaine, il ne s'inquiéta pas. Ron avait une famille nombreuse, Hermione devait être occupée et le courrier pouvait prendre du temps. La deuxième semaine, il relut leurs adresses, soigneusement rangées dans son album. Il écrivit de nouveau, cette fois en leur demandant simplement si tout allait bien.
Il envoya aussi quelques lignes à Hagrid. Il lui demanda des nouvelles de Norbert, de Poudlard et de la cabane près de la forêt. Puis il attendit. Hedwige traversa plusieurs fois le ciel au-dessus de Privet Drive ; à chacun de ses retours, Harry ouvrit la fenêtre avec le même espoir.
Aucune réponse n'arriva.
Il essaya de ne pas en vouloir à ses amis. Peut-être les lettres s'étaient-elles égarées. Peut-être avaient-ils tous trop de choses à faire. Mais il avait cru, dans le train, que la promesse d'écrire signifiait qu'il ne serait plus seul chez les Dursley. Il se surprit à relire les adresses, comme si elles pouvaient lui donner une explication.
Sa cicatrice resta silencieuse.
Cela ne lui fit pas oublier la voix entendue sous l'école. Il lui arrivait de se réveiller avant l'aube, persuadé que quelqu'un l'observait. Alors il allumait sa petite lampe, buvait un peu d'eau et attendait que la chambre redevienne simplement une chambre.
Au manoir, Draco vint parfois frapper à la porte de sa sœur après le dîner avec son jeu d'échecs sous le bras. Il ne parlait plus de la forêt. Dracena ne lui demandait pas pourquoi il préférait certaines soirées jouer chez elle plutôt que dans sa propre chambre.
Ils se disputaient sur les coups, sur les règles et sur la façon dont son cavalier le moins bien sculpté penchait vers la gauche. Draco continuait à employer des mots qu'elle méprisait lorsqu'il parlait des familles sans nom connu. Elle continuait à lui dire qu'une opinion stupide ne devenait pas intelligente parce qu'on l'avait entendue au dîner.
Un soir, Draco lui demanda si elle reparlerait à Potter à la rentrée.
— Seulement lorsqu'il me donnera une raison de le faire.
— Il en trouve toujours une.
— C'est un de ses défauts les plus constants.
Draco déplaça son cavalier. Il n'avait pas regardé sa sœur en posant la question, et Dracena fit semblant de ne pas l'avoir remarqué.
Il lui reprochait d'avoir toujours besoin du dernier mot.
Elle trouvait l'accusation injuste, à condition qu'on la laisse l'expliquer jusqu'au bout.
À la fin d'août, Harry n'avait toujours reçu aucune lettre. Chaque fois qu'Hedwige se posait sur le rebord de la fenêtre, il regardait ses pattes avant de lui offrir de l'eau. Il avait fini par ne plus lui demander tout haut si elle rapportait quelque chose.
Le soir, il tira sa malle de dessous le lit et en vérifia les attaches. Il posa ses affaires d'école sur la couverture, les rangea, puis les ressortit pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié. La rentrée approchait, et cette seule idée rendait les journées moins longues.
Il regarda l'album posé sur le bureau. Entre deux photographies, les adresses de Ron et d'Hermione attendaient toujours, pliées aux mêmes endroits.
Dans le couloir, Vernon s'arrêta devant sa porte entrouverte.
— Qu'est-ce que tu fabriques ?
— Je prépare ma malle.
— Alors fais-le sans mettre la maison sens dessus dessous. Harry acquiesça. Quand les pas de son oncle se furent éloignés, il remit l'album dans son sac.
Il ne savait pas ce qui l'attendait à Poudlard. Les escaliers changeraient encore de place. Rogue le détesterait probablement avec la même constance. Les Malfoy seraient toujours là, tous les deux, et Dracena trouverait certainement quelque chose à critiquer avant même la fin du trajet.
Ron et Hermione seraient là aussi. Il voulait le croire, malgré leur silence.
Harry glissa leurs adresses dans la poche intérieure de son sac, près de l'album. Puis il prit une dernière feuille et s'assit devant son bureau.
Hedwige l'observait, la tête inclinée. Elle n'avait jamais semblé aussi perplexe devant une feuille encore blanche.
Il songea à leur demander pourquoi ils n'avaient pas répondu. Sa plume resta suspendue un instant. Il décida finalement de ne pas commencer leurs retrouvailles par un reproche.
« Rendez-vous en septembre. »