La première chose que Harry reconnut fut l'odeur du linge propre.
Il resta les yeux fermés.
Le linge propre ne lui disait pas où il était, mais il lui disait qu'il n'était plus sur les pierres. Il sentait un drap contre ses jambes et quelque chose de souple autour de son poignet. Une voix parlait près de la fenêtre.
Il essaya de bouger.
Son épaule protesta aussitôt.
— Doucement, dit madame Pomfresh.
Harry ouvrit les yeux.
La lumière lui fit mal. Il cligna plusieurs fois avant de distinguer le plafond de l'infirmerie, puis le visage de la guérisseuse.
— Ron ? demanda-t-il.
Elle posa une main sur son avant-bras pour l'empêcher de se redresser.
— Il va bien. Il est sorti ce matin.
— Hermione ?
— Elle aussi.
Harry inspira.
Quelque chose se desserra dans sa poitrine.
Puis il se souvint de la Pierre.
Il porta la main à sa robe, mais il ne portait plus sa robe. Une chemise de nuit remplaçait le tissu sale. Ses doigts rencontrèrent seulement le drap.
— Le miroir…
— Le directeur va venir. Pour le moment, vous buvez.
Elle lui tendit un verre et l'aida à le porter à sa bouche. L'eau avait un goût banal, presque extraordinaire après tout ce qu'il avait imaginé boire dans la salle des fioles.
— On est quel jour ?
— Lundi quatorze juin.
Harry resta immobile.
Trois jours.
Le monde avait continué pendant trois jours sans qu'il puisse vérifier ce qui lui était arrivé.
Madame Pomfresh sembla comprendre sa peur.
— Vous avez beaucoup dormi. Nous vous avons surveillé sans interruption.
— Et Quirrell ?
La guérisseuse posa le verre.
— Le directeur vous expliquera.
Cette fois, Harry reconnut dans le silence une réponse qu'il ne voulait pas encore formuler.
Dumbledore vint peu après.
Il n'apporta pas de bonbons. Il posa simplement une chaise près du lit, demanda à madame Pomfresh combien de temps il pouvait rester et attendit qu'elle ait terminé ses vérifications.
Harry le regarda avec une méfiance nouvelle, dirigée autant contre lui-même que contre le vieil homme.
— Vous êtes arrivé.
— Oui.
— C'est vous qui m'avez fait lâcher ?
Dumbledore acquiesça.
Harry regarda sa main.
La peau était intacte sous les petites marques de corde.
— Il criait.
Le directeur ne répondit pas tout de suite.
— Je sais.
— Je ne voulais pas…
Harry s'arrêta.
Il ne savait pas terminer la phrase. Il avait voulu l'arrêter. Il avait voulu qu'il lâche sa baguette. Il avait voulu lui faire assez mal pour ne pas mourir.
Tout cela existait en même temps.
— Quirrell est mort, dit Dumbledore doucement.
Harry sentit le drap devenir très présent sous ses doigts.
Il fixa un pli sans réussir à regarder autre chose.
— À cause de moi ?
— À cause de ce qu'il avait laissé prendre possession de lui et de la violence de cette rencontre. Voldemort l'a abandonné lorsque son corps n'a plus pu lui servir. Vous avez été attaqué. Vous avez essayé de survivre.
— Mes mains…
— Ce qui l'a brûlé ne venait pas d'un sort que vous auriez choisi de lui lancer.
Harry leva enfin les yeux.
— Alors de quoi ?
Dumbledore se pencha légèrement.
— De votre mère.
Harry aurait pu supporter une explication compliquée.
Il aurait pu supporter des noms de sortilèges, des règles qu'il n'avait pas apprises et des mots trop grands pour lui. Le nom de sa mère fit quelque chose de plus difficile : il ouvrit une place là où Harry essayait de rester fermé.
— Elle a choisi de vous protéger alors qu'elle pouvait s'écarter, poursuivit Dumbledore. Ce choix a laissé une magie très ancienne. Voldemort ne l'a pas comprise. En utilisant le corps de Quirrell, il s'est trouvé au contact de cette protection.
Harry regarda ses doigts.
— Alors personne ne peut me toucher ?
— Beaucoup de personnes peuvent vous toucher, Harry. Madame Pomfresh vient de vous soigner. Cette protection n'est pas un mur contre tout ce qui peut faire mal. Elle répond à une violence particulière, liée à celui qui a essayé de vous tuer.
— Je pouvais quand même mourir.
— Oui.
Dumbledore ne baissa pas les yeux en le disant.
Harry serra le drap.
Il était heureux que sa mère ait fait quelque chose qui existait encore. Il était furieux qu'elle ait dû mourir pour le faire. Il aurait voulu une protection moins extraordinaire et une mère qui puisse entrer par la porte.
— Je ne m'en souviens pas, dit-il.
— Vous étiez trop petit.
— Alors comment je peux savoir ce qu'elle était ?
Le directeur regarda la fenêtre, puis revint à lui.
— En rencontrant ceux qui l'ont connue. En écoutant leurs souvenirs, même lorsqu'ils ne racontent pas tous la même personne. Et en laissant à ces souvenirs le temps de devenir autre chose qu'une dernière nuit.
Harry ferma les yeux.
Une larme coula jusque dans ses cheveux.
Dumbledore attendit sans essayer de la faire disparaître.
La Pierre avait été détruite.
Harry mit un moment à comprendre que le mot ne désignait pas un déplacement plus secret ou une nouvelle cachette.
— Vraiment détruite ?
— Nicolas et Pernelle ont pris cette décision. Nous l'avons exécutée ensemble hier, lorsque la Pierre a été mise hors d'atteinte de toute autre personne.
— Mais l'élixir…
— Ils en ont une réserve suffisante pour régler leurs affaires et dire au revoir aux personnes qu'ils souhaitent voir.
Harry regarda le directeur.
Il trouvait cette réponse impossible à ranger parmi les bonnes nouvelles.
— Ils vont mourir.
— Oui.
— Parce que je l'ai sortie du miroir ?
Dumbledore secoua la tête.
— Non. Ils envisageaient déjà ce choix. Les attaques ont rendu évident ce qu'ils ne voulaient plus faire porter aux autres. Ce n'est pas une décision prise contre vous, ni à cause de vous seul.
Harry resta silencieux.
Il pensa aux six siècles dont parlait le livre, à toutes les maisons, toutes les personnes, tous les matins qu'on pouvait traverser pendant une vie aussi longue.
— Ils n'ont pas peur ?
— Si. On peut avoir peur d'une décision et la choisir quand même. Je ne vous demanderai pas de trouver cela simple.
Harry acquiesça lentement.
Il n'avait aucune envie de devenir sage au sujet de la mort. Il avait déjà assez de morts qu'il n'avait pas choisies.
Dumbledore sembla le comprendre.
Il n'ajouta aucune leçon.
Harry voulut savoir comment le miroir avait donné la Pierre.
Le directeur expliqua qu'il avait ajouté une condition à l'objet : la Pierre ne pouvait être remise à quelqu'un qui désirait en utiliser les pouvoirs, ni à quelqu'un dont le but était de la livrer à celui qui s'en servirait. Il fallait la chercher pour la soustraire à cet usage.
— Quirrell pouvait la voir, dit Harry.
— Il voyait le résultat qu'il désirait. Pas le moyen de le réaliser.
— Et moi, je voulais l'empêcher de la prendre.
— Oui.
Harry réfléchit.
L'explication aurait dû lui faire plaisir. Elle lui donna au contraire un froid dans le ventre.
— Si je n'étais pas descendu, il ne l'aurait pas eue.
Dumbledore garda le silence un instant.
— Il ne pouvait pas l'obtenir du miroir par les moyens qu'il avait essayés.
— Alors je l'ai aidé.
— Vous lui avez donné une occasion qu'il n'avait pas prévue. Ensuite, vous avez refusé de la lui laisser. Les deux choses sont vraies.
Harry détourna le regard.
Il avait espéré qu'on lui dirait qu'il avait sauvé tout le monde. Il avait redouté qu'on lui dise qu'il n'avait servi à rien. La vérité ne ressemblait à aucune de ces deux histoires.
— Pourquoi vous ne me l'avez pas expliqué ?
— Parce qu'expliquer la dernière protection à un élève qui pourrait être interrogé, trompé ou contraint aurait créé un risque supplémentaire. Et parce que je vous demandais de rester en dehors de cette affaire.
— Je vous ai appelé.
— Je sais.
La voix du directeur changea légèrement.
— Votre second appel ne nous est pas parvenu correctement. La file des messages avait été détournée. Elle répétait un accusé de prise en charge sans transmettre la demande au bon destinataire.
Harry regarda la plaque de cuivre près de la porte.
— Quirrell ?
— Il avait modifié des instructions de service en utilisant des accès dont disposait le personnel. Nous avons trouvé les traces de ces modifications. Il a aussi falsifié le tableau des rondes et créé une alerte près du portail pour déplacer plusieurs professeurs.
— Il suffisait d'être professeur ?
— Pour certaines opérations, oui. Cette confiance a été exploitée. Elle ne devra plus suffire seule.
Harry resta silencieux.
Le château avait des protections pour les visiteurs, les intrus, les élèves trop curieux. Il en avait eu moins contre quelqu'un qui faisait déjà partie des murs.
— Et Londres ? demanda-t-il.
— Le ministère m'avait réellement convoqué. Mais les pièces qu'il souhaitait me soumettre avaient été préparées pour provoquer cette convocation. Un dossier lié à l'effraction de Gringotts contenait de faux éléments présentés comme une découverte récente.
— Ils n'ont pas vérifié ?
— Pas assez. Moi non plus.
Dumbledore posa les mains sur ses genoux.
— Lorsque Minerva a signalé les premières anomalies, j'ai commencé à faire vérifier le dossier. Puis les communications régulières se sont interrompues. Un message envoyé par un autre circuit m'a appris que vous aviez disparu de votre salle commune. Je suis revenu aussi vite que possible.
— Le message de Hermione ?
— Sa lettre a été remise par monsieur Finnigan et monsieur Weasley à des professeurs, grâce à monsieur Londubat. Miss Farley avait de son côté signalé les pannes des relais. Le professeur Flitwick a interrompu le dispositif défectueux et rétabli une transmission indépendante.
Harry essaya de mettre les noms dans l'ordre.
Il n'avait pas été seul, même pendant les minutes où il l'avait cru.
Cela ne rendait pas ces minutes moins terribles.
— Vous saviez qu'on allait descendre ?
Dumbledore le regarda avec une gravité immédiate.
— Non.
— La cape… le miroir…
— Je vous ai rendu un objet qui vous appartenait. Je vous ai parlé du miroir parce que vous y laissiez votre sommeil et une partie de votre vie. Je ne préparais pas une épreuve pour vous envoyer contre Voldemort.
Harry sentit ses épaules se relâcher et se tendre presque en même temps.
Il avait eu peur de poser la question.
Il avait encore plus peur qu'elle puisse avoir une autre réponse.
— J'aurais dû vous protéger mieux, dit Dumbledore. Votre courage n'efface pas cela.
Harry regarda longtemps le directeur.
Puis il demanda si Ron pouvait venir.
Ron entra avec une écharpe de maintien autour de l'épaule et l'air offensé par son propre corps.
Hermione le suivait, les cheveux attachés à la hâte et deux livres contre elle. Elle les posa aussitôt sur une chaise, comme si elle venait de comprendre qu'ils ne lui serviraient pas.
Pendant quelques secondes, aucun des trois ne parla.
Puis Ron dit :
— J'ai gagné.
Harry sentit un rire lui monter dans la gorge.
Il se transforma en une grimace douloureuse.
— Oui.
— Je voulais vérifier. Je ne me rappelle pas la fin.
Hermione s'assit près du lit.
— Le roi s'est incliné. On a couru vers toi.
Ron acquiesça, satisfait d'un détail minuscule au milieu de tout le reste.
Harry les regarda l'un après l'autre.
— Je suis désolé.
Hermione secoua immédiatement la tête.
— Ne recommence pas à décider pour nous ce qu'on a choisi.
Il se tut.
Elle prit une inspiration.
— Je suis en colère contre toi. J'ai eu peur. J'aurais voulu qu'on reste. Et j'ai quand même décidé de venir.
Ron s'assit avec précaution.
— Moi aussi.
Harry regarda le drap.
— Je ne sais pas quoi répondre.
— Tu peux commencer par dire comment tu vas, proposa Ron.
Harry réfléchit.
— J'ai mal partout.
— Voilà. Enfin quelque chose de clair.
Hermione eut un rire bref, puis se mit à pleurer.
Ron regarda Harry avec panique.
Harry lui tendit la main.
Elle la prit et la serra sans cesser de pleurer.
Il attendit.
Ils racontèrent la remontée.
Hermione parla des balais, de la flamme, de Ron qui demandait ses chaussures. Ron protesta qu'il voulait seulement être certain de ne pas les avoir laissées dans une salle pleine de plantes meurtrières. Aucun des deux ne parut convaincu par cette explication.
Harry raconta ensuite le miroir, la Pierre et le visage derrière la tête.
Il dut s'arrêter plusieurs fois.
Hermione ne lui posa pas toutes les questions qui lui venaient. Il la vit les retenir, l'une après l'autre, et en fut reconnaissant.
Quand il expliqua le rôle de Rogue au match, Ron resta la bouche entrouverte.
— On l'a accusé pendant toute l'année.
— Oui.
— Il est quand même odieux.
— Oui, dit Harry.
Hermione regarda ses mains.
— Les deux choses ne s'annulent pas.
Harry pensa à Dumbledore.
Il commençait à trouver fatigant le nombre de vérités qu'il fallait tenir ensemble pour ne pas raconter n'importe quoi.
— Neville nous en veut ? demanda-t-il.
Hermione baissa la tête.
— Oui.
Ron regarda la fenêtre.
— Il nous a aidés quand même.
Harry sentit la honte revenir, plus calme que celle de la nuit, et plus difficile à fuir.
— Je veux lui parler.
— Quand madame Pomfresh dira que tu peux recevoir encore quelqu'un, répondit Hermione.
Cette fois, Harry n'essaya pas de négocier.
À Serpentard, la nouvelle de Quirrell avait traversé le silence avant l'annonce officielle.
Un professeur de défense contre les forces du Mal, impliqué dans une attaque à l'intérieur de l'école, était mort. Le directeur avait réuni les préfets, puis parlé aux élèves dans la Grande Salle. Il avait demandé que les blessés soient laissés tranquilles et que les témoignages éventuels soient transmis aux adultes.
Le nom de Voldemort n'avait pas été prononcé devant tous les élèves.
Cela n'empêchait pas certaines bouches de le former sans son.
Dracena écouta Pansy affirmer que Potter avait tué Quirrell avec un sort interdit.
Elle posa son livre.
— Tu étais dans la pièce ?
— Tout le monde le dit.
— Alors tout le monde invente la même chose.
Pansy croisa les bras.
— Depuis quand tu le défends ?
— Depuis que tu confonds une rumeur avec un témoignage.
— C'est pareil, avec toi. Si on dit quelque chose sur lui…
— Je dis beaucoup de choses sur lui. J'essaie qu'elles aient au moins une raison.
Draco intervint depuis le fauteuil voisin.
— Arrête, Pansy.
Elle les regarda, vexée, puis partit rejoindre Daphne.
Dracena reprit son livre.
Son frère attendit qu'elle ait tourné une page.
— Tu crois qu'il l'a vraiment tué ?
Elle referma les yeux une seconde.
— Je ne sais pas ce qui s'est passé.
— Moi non plus.
Il resta silencieux.
Puis il ajouta :
— Quirrell nous a fait cours toute l'année.
Dracena revit les boîtes sur le bureau, les feuilles à corriger, le dossier de matériel pris chez Flitwick.
Tout était ordinaire dans ces souvenirs.
C'était ce qui les rendait maintenant difficiles à regarder.
Elle apporta ses notes au professeur Flitwick.
Elle n'avait rien prouvé. Elle se rappelait pourtant maintenant les questions du professeur, posées au-dessus de sa fiche : le trajet d'une ancienne ligne, les avis qui attendaient, le retour de confirmation. Elle avait cru expliquer une difficulté de classement. Pourquoi Quirrell s'y était-il intéressé ?
Flitwick la laissa raconter toute la visite de mars avant de lui demander ce qu'elle avait effectivement montré au professeur. Elle reprit ses notes, désigna les deux plans et répéta les trois questions dont elle se souvenait sans en inventer d'autres.
— Je lui ai parlé de la dérivation d'attente, dit-elle. Pas d'une formule. Pas d'une porte. Je ne savais même pas à quoi elle servait aujourd'hui.
— C'est important de le préciser, répondit Flitwick. Continuez.
Elle expliqua le tableau, le signal différé et l'incertitude qu'elle avait laissée en marge. Lorsque sa voix commença à trembler, elle se força à finir au lieu de corriger les mots pour paraître moins naïve.
Flitwick garda le silence le temps de vérifier le dossier déjà ouvert sur son bureau. Une autre fiche s'y trouvait, couverte de marques récentes.
— Le professeur Quirrell avait accès à certains postes techniques en qualité d'enseignant. L'enquête indique que la confirmation de plusieurs messages a été retenue dans une ancienne ligne de service. Ce qui manque encore, c'est la manière exacte dont il a modifié le circuit.
— Il a compris en regardant mes dessins.
— C'est possible. Nous ne pouvons pas encore l'affirmer. Il savait des choses que vous ignoriez, et c'est lui qui avait l'accès. Ne confondez pas votre travail d'élève avec ses actes.
Dracena baissa les yeux. Elle aurait voulu qu'il la gronde, lui impose une réparation précise ou lui confirme qu'elle n'avait joué aucun rôle. Il ne fit rien de tout cela.
— Vous m'aviez demandé d'écrire ce que je ne savais pas, murmura-t-elle.
— Oui.
— J'ai quand même parlé comme si je savais.
— Vous étiez fière d'une découverte. Un adulte s'en est servi pour autre chose que ce qu'il vous annonçait. Vous pouvez réfléchir à votre manière de répondre à la flatterie. Nous devons, nous, répondre du fait qu'un professeur ait pu exploiter cette installation.
Elle regarda la fiche ouverte. Des professeurs avaient travaillé des années à rendre l'école plus sûre ; un autre avait appris à utiliser une faiblesse. L'intelligence seule ne suffisait pas à choisir son camp.
— Il y avait des élèves qui essayaient de prévenir, dit-elle.
— Nous le savons.
— Et ils n'ont pas eu de réponse.
— Pas à temps. C'est pour cela que nous modifions les procédures.
Elle pensa à Potter, sous l'école pendant qu'elle attendait une voix qui ne venait pas. Elle n'en tira ni héroïsme ni absolution. Le constat était assez lourd.
Flitwick referma le dossier. Il lui rendit le carnet, sans effacer les questions qu'elle y avait laissées.
— Miss Farley m'a expliqué votre remarque sur les appels sans confirmation vocale. Elle a bien fait de venir vérifier. Vous aussi, de lui en parler.
Dracena regarda la table.
— Je n'ai pas réparé le relais.
— Je ne vous ai pas dit le contraire.
Il sourit légèrement.
— Une alerte utile n'a pas besoin d'être une réparation.
Elle repartit avec son carnet serré contre elle.
Dans le couloir, elle croisa Rogue.
Il lui demanda si elle avait terminé le devoir supplémentaire distribué à sa maison. Elle répondit oui. Il l'avertit qu'une présentation soignée ne compenserait pas une mesure mal expliquée.
— J'ai revérifié les mesures, monsieur.
— Nous verrons.
Il passa sans s'arrêter.
Dracena sentit une irritation familière lui revenir.
Elle en fut presque soulagée.
Neville vint le mardi.
Il resta debout au pied du lit jusqu'à ce que Harry lui propose la chaise.
— Je ne vais pas rester longtemps.
— D'accord.
Le silence s'installa.
Harry aurait pu commencer par raconter Quirrell. Il aurait pu expliquer le danger, le miroir, les minutes qu'ils pensaient perdre. Tout cela était vrai.
Ce n'était pas ce qu'il devait dire d'abord.
— On n'avait pas le droit de te faire ça.
Neville regarda le drap.
— Hermione m'a déjà dit qu'elle était désolée.
— Moi aussi, je le suis.
— Tu lui as demandé de m'arrêter ?
Harry réfléchit à la soirée. Au regard qu'il avait lancé à Hermione, à son impatience, à son envie que Neville disparaisse de la porte.
— Pas avec ces mots-là. Mais je voulais qu'elle le fasse.
Neville hocha la tête.
— Je vous ai vus partir. Je ne pouvais même pas vous appeler.
Harry sentit une chaleur pénible lui monter au visage.
— Je sais.
— Non. Tu sais qu'on peut rester immobile. Ce n'est pas pareil que d'y être.
Harry baissa les yeux.
— Tu as raison.
Neville s'assit enfin.
Il parla de Seamus, de la formule, du trajet jusqu'à McGonagall. Il avait eu peur qu'on lui dise encore de ne pas intervenir, alors il avait tenu la lettre devant lui jusqu'à ce qu'un professeur la lise.
— Je ne voulais pas que vous mouriez juste parce que j'étais en colère.
Harry releva la tête.
Il n'avait rien à répondre qui soit assez grand.
— Merci, dit-il simplement.
Neville regarda la fenêtre.
— Je suis encore en colère.
— D'accord.
— Ça ne veut pas dire que je ne veux plus vous parler.
Harry sentit quelque chose se desserrer.
— D'accord.
Ils restèrent un moment en silence.
Puis Neville lui raconta que Trevor avait réussi à sortir de sa boîte pendant toute l'agitation et qu'on l'avait retrouvé dans la chaussure de Percy.
Harry rit, doucement pour ne pas avoir mal.
Neville sourit enfin.
Hagrid apporta l'album le lendemain.
Il entra avec un paquet plat qu'il tenait contre sa poitrine, puis resta près de la porte comme s'il craignait que sa présence prenne trop de place.
Harry lui fit signe d'approcher.
— Comment va Norbert ?
Le géant cligna des yeux.
— Bien. Charlie dit qu'il grandit.
— Ça ne m'étonne pas.
Hagrid s'assit. La chaise protesta.
Il posa le paquet sur ses genoux.
— Je voulais te dire…
Sa voix se brisa.
Harry attendit.
— J'ai raconté ce que je savais à quelqu'un qui voulait s'en servir contre nous. J'aurais dû le signaler plus tôt. J'ai eu honte, alors j'ai pensé surtout à l'œuf, aux papiers, à tout ce qui me concernait. Pas au reste.
Il essuya sa joue avec le dos de la main.
— Je suis désolé, Harry.
Le garçon regarda ses grandes mains.
Il n'avait pas envie de lui dire que ce n'était rien. Ce n'était pas rien.
— Vous ne saviez pas que c'était lui.
— J'aurais dû faire attention quand même.
Harry acquiesça.
Hagrid baissa la tête.
Pendant un instant, le garçon eut peur d'avoir été cruel. Puis le géant reprit son souffle, comme si le fait de ne pas être immédiatement excusé lui permettait enfin de s'arrêter de chercher une sortie.
— Le directeur m'a retiré la responsabilité des accès réservés, dit-il. Au moins jusqu'à ce qu'on ait tout réorganisé. C'est normal.
Harry ne savait pas s'il devait répondre.
Hagrid lui tendit le paquet.
— Ça, c'est autre chose. Ça fait des mois que les réponses arrivent. Je voulais pas attendre davantage.
La couverture était brune, souple, avec une petite boucle de métal.
Harry l'ouvrit.
Sur la première page, une jeune femme riait en essayant d'écarter de son visage une mèche que le vent ramenait aussitôt. Un homme lui parlait hors champ ; elle se tourna vers lui, roula des yeux et rit encore.
Harry ne respira plus pendant quelques secondes.
— C'est…
— Oui.
Il approcha la photographie.
Les yeux de sa mère n'avaient pas tout à fait l'expression du miroir. Son sourire non plus. Il y avait quelque chose d'imparfait dans la façon dont elle se tenait, une fatigue au coin de la bouche, une impatience vive dans le mouvement de sa main.
Cela la rendait plus réelle.
Harry tourna la page.
Son père apparut, assis sur un muret, les lunettes de travers. Il essayait de prendre un air sérieux et échouait à intervalles réguliers. Une autre image les montrait tous les deux devant une maison. Au-dessous, une écriture différente indiquait une date et un lieu.
— Leurs amis m'ont envoyé des copies, expliqua Hagrid. Certains avaient des albums, d'autres seulement une photo au fond d'un tiroir. J'ai demandé qu'ils écrivent ce dont ils se souvenaient.
Harry passa le doigt sous une ligne : « Lily détestait cette robe parce que la manche la grattait. Elle l'a gardée tout l'après-midi pour ne pas vexer celle qui la lui avait prêtée. »
Il relut.
Sa mère avait porté une robe qui grattait.
Il n'aurait jamais pensé qu'une chose aussi petite puisse lui faire autant de bien.
— Je peux le garder ? demanda-t-il.
Hagrid eut un mouvement douloureux du visage.
— Il est à toi.
Harry referma l'album contre sa poitrine.
Il ne pouvait plus parler.
Hagrid resta près de lui jusqu'à ce qu'il puisse rouvrir la première page.
Ce soir-là, madame Pomfresh autorisa Harry à rester assis près de la fenêtre pendant une demi-heure.
Il emporta l'album.
Le parc baignait dans une lumière douce. Des élèves traversaient la pelouse par petits groupes. Au loin, la lisière de la forêt avait retrouvé la même ligne sombre qu'avant, et Harry comprit qu'il faudrait apprendre à voir les choses changer sans que leur forme le montre.
Il regarda ses parents sur la page.
Ils ne le voyaient pas.
Ils ne répondaient pas.
La photographie ne lui promettait rien de ce qu'il avait espéré devant le miroir.
Elle lui donnait seulement un instant qui avait vraiment existé.
Pour la première fois, ce seulement ne lui sembla pas petit.