Le Chemin de Traverse ne se laissait pas découvrir d'un seul regard.
Harry avait d'abord vu des enseignes suspendues à des hauteurs impossibles, des vitrines si profondes qu'on ne distinguait pas leur fond, puis des passants vêtus de robes anciennes qui consultaient des objets lumineux ressemblant à de petites ardoises. Une commerçante dictait une liste d'achats à une plume qui la suivait en l'air. Un garçon en uniforme de livraison dirigeait un chariot sans roues au milieu des clients, en présentant des excuses toutes les trois secondes.
Un monde entier vivait ici, caché derrière Londres, avec ses usages, ses commerces et son agitation.
— Alors ? demanda Hagrid.
Harry eut du mal à choisir.
— Je crois que je viens de comprendre pourquoi vous n'avez pas besoin d'applications pour tout.
Hagrid éclata de rire.
— Oh, on a nos complications à nous. Attends de remplir un formulaire au ministère, tu regretteras ton ordinateur.
Ils avaient quitté les Dursley au matin. Vernon avait finalement cessé de protester lorsque Hagrid lui avait expliqué que les responsabilités légales de Harry ne disparaissaient pas simplement parce qu'il refusait d'entendre parler de magie. Pétunia s'était contentée de détourner les yeux au moment du départ.
Harry avait senti une douleur inattendue. Il n'avait pas espéré une étreinte, mais peut-être un mot. Même une recommandation banale. Il n'avait reçu que le bruit de la porte se refermant.
Hagrid lui indiqua d'abord la banque des sorciers. Harry apprit qu'une somme importante, conservée par ses parents, était disponible à son nom. Il regarda les pièces étincelantes avec incrédulité. Pour la première fois, il pouvait envisager d'acheter un objet sans demander une permission que l'on refuserait de toute manière.
— Ne vide pas tout, recommanda Hagrid. La première rentrée revient cher, mais il y en aura d'autres.
Harry hocha la tête. Il avait longtemps rêvé de posséder seulement de quoi s'acheter un livre quand il en avait envie. Cette nouvelle liberté le rendait presque plus nerveux que la découverte de la magie.
Avant de quitter la banque, Hagrid présenta une lettre scellée au gobelin qui les accompagnait. Ils empruntèrent une seconde voie, plus profonde. Le coffre devant lequel ils s'arrêtèrent ne contenait qu'un petit paquet enveloppé de papier brun.
Hagrid le prit avec des précautions qui étonnèrent Harry après l'indifférence avec laquelle il avait traversé des galeries pleines d'or.
— C'est pour l'école, expliqua-t-il en glissant le paquet dans une poche intérieure. Une commission du professeur Dumbledore.
Le gobelin referma le coffre. Harry aperçut le numéro 713 sur la porte avant que leur chariot reparte. Il avait trop de choses nouvelles à retenir pour s'attarder sur celle-ci.
La matinée se déroula dans une succession de magasins. Harry choisit des manuels dont certains semblaient protester lorsqu'on les déplaçait, observa des chaudrons rangés par alliages et découvrit qu'une plume de bonne qualité pouvait coûter plus cher que plusieurs stylos moldus réunis.
Un libraire fit la promotion d'un nouveau répertoire magique, dont les références pouvaient être mises à jour en frappant trois fois sur la couverture. Harry chercha où se cachait l'écran avant de comprendre qu'il n'y en avait pas.
Enfin, Hagrid s'arrêta devant une boutique aux vitres nettes, décorées de robes parfaitement ajustées.
— Madame Guipure. On va te trouver une tenue à ta taille. Je dois récupérer une commande deux rues plus loin. Tu m'attends ici ?
Harry acquiesça.
La boutique sentait la laine neuve, le tissu repassé et une essence florale qu'il ne reconnut pas. Derrière un comptoir, une petite sorcière aux lunettes rondes examinait un mannequin tournant lentement sur lui-même.
— Premier uniforme ? demanda-t-elle.
— Oui, madame.
— Très bien, mon garçon. Montez sur cette estrade. Nous allons commencer par la longueur des manches.
Harry avait à peine obéi qu'une voix masculine retentit derrière un rideau.
— Mère a dit que le tissu italien tenait mieux que celui-ci.
— Votre mère a parfaitement raison, répondit Madame Guipure sans cesser de mesurer Harry. Mais le règlement de Poudlard prévoit une tenue d'étude, pas une réception diplomatique.
Une deuxième voix se fit entendre, féminine, précise et légèrement impatiente.
— Draco, si tu demandes encore d'où vient la laine, nous manquerons le déjeuner.
Le rideau s'écarta.
Un garçon blond se tenait devant une glace. Sa robe, encore épinglée au niveau des épaules, avait été coupée dans un tissu d'une qualité visiblement supérieure à tout ce que Harry avait jamais porté. À côté de lui, une jeune fille du même âge examinait une couture avec une attention critique.
Elle avait de longs cheveux blonds, plus chauds de couleur que ceux du garçon, et un visage fin où de légères taches de rousseur se devinaient sous la lumière. Ses yeux clairs se levèrent sur Harry avec une curiosité aussitôt transformée en réserve.
Harry pensa, malgré lui, qu'elle était vraiment jolie.
— Bonjour, dit-il.
— Bonjour, répondit le garçon. Toi aussi, tu vas à Poudlard ?
— Oui.
— Draco Malfoy.
Il prononça son nom en laissant une petite pause, comme s'il attendait une réaction.
Harry n'en eut aucune.
— Harry, répondit-il.
La jeune fille sourit d'un air amusé.
— Eh bien, Draco, ton entrée en scène n'a pas produit l'effet espéré.
— Personne ne t'a demandé ton avis.
— Et pourtant le voici. Dracena Malfoy, ajouta-t-elle en se tournant vers Harry.
Harry inclina vaguement la tête. Il aurait voulu trouver quelque chose d'intelligent à répondre, mais un mètre ruban enchanté venait de lui mesurer le tour de cou avec un enthousiasme inquiétant.
Dracena observa la scène.
— Il vaut mieux le laisser faire. Le tissu est plus facile à ajuster quand le client ne lutte pas contre les instruments.
— Merci du conseil, dit Harry en dégageant le ruban de son oreille.
— Je t'en prie. C'est un service que je rends volontiers aux débutants.
Le sourire de Harry s'éteignit légèrement.
Draco s'approcha, tout heureux de trouver un nouveau public.
— Tu connais déjà des gens là-bas ?
— Non.
— Nous, presque tout le monde connaît notre famille. C'est utile pour commencer dans la vie.
— Ça doit être fatigant de devoir le préciser à chaque personne que tu rencontres, remarqua Harry.
Dracena eut un rire très bref. Elle tenta de le dissimuler en examinant une manche.
Draco se redressa.
— Je ne faisais qu'expliquer. Tu verras, les fréquentations comptent. Certaines personnes ne devraient même pas être admises à Poudlard.
Dracena tourna la tête vers lui.
— Et voilà. Nous y sommes.
— Quoi, encore ?
— Ton grand discours sur les gens qui méritent d'exister. Tu devrais l'enregistrer. Tu pourrais le diffuser sans avoir à l'improviser chaque fois.
Draco fronça les sourcils.
— Tu sais ce que je veux dire.
— Malheureusement, oui.
Harry suivait l'échange avec surprise. Les jumeaux semblaient capables de se disputer sans prendre le temps de respirer.
— Qu'est-ce que tu en penses ? demanda-t-il à Dracena.
Elle se tourna vers lui, étonnée qu'il l'interroge.
— Je pense que la réputation d'une famille peut ouvrir certaines portes. L'éducation, les connaissances et les relations sont des avantages réels. Mais je doute qu'un arbre généalogique sache réussir un examen à la place de son propriétaire.
Harry ne s'attendait pas à cette réponse.
— Alors tu n'es pas d'accord avec lui ?
— Sur quelle partie ? Il parle beaucoup.
Draco protesta. Madame Guipure leur demanda poliment de ne pas bouger pendant qu'elle ajustait la longueur de leurs robes.
Harry aurait pu apprécier cette fille si elle s'était arrêtée là. Elle paraissait drôle, sûre d'elle et suffisamment indépendante pour répondre à son frère sans hésiter. Mais Dracena le contempla à son tour et ajouta :
— De toute façon, tu ferais bien de te tenir plus droit. On dirait qu'on t'a habillé dans un couloir en courant.
Harry sentit ses oreilles chauffer.
— Désolé de ne pas avoir grandi dans une boutique de vêtements de luxe.
— C'est évident que non.
— Dracena ! soupira Madame Guipure.
— Je fais simplement une observation.
Harry serra les poings le long de ses cuisses. Elle était belle, oui. Et absolument impossible.
Draco se mit à rire.
— Tu pourrais au moins apprendre les bonnes manières avant septembre, Harry.
— Je pourrais aussi apprendre à dire mon nom toutes les quinze secondes, mais je ne vois pas l'intérêt.
Cette fois, Dracena rit franchement. Elle se reprit lorsqu'elle croisa le regard de son frère.
— Ne prends pas cet air, Draco. Il t'a bien répondu.
Les essayages se terminèrent dans une atmosphère crispée. Au moment où Harry descendait de son estrade, Dracena s'approcha de la vitrine pour examiner des gants d'hiver.
— Au fait, dit-elle sans le regarder, tu comptes acheter une robe supplémentaire ?
— Pourquoi ?
— Parce que la première semaine est particulièrement salissante, d'après mère. Les vieux escaliers, les couloirs, les cours de potions… Une tenue de rechange est pratique.
Harry hésita, cherchant quelle nouvelle remarque elle préparait.
— Merci.
Elle tourna la tête.
— Ne t'habitue pas. Je n'ai pas l'intention d'organiser ton existence.
— Ça me rassure.
Draco appela sa sœur. Ils quittèrent la boutique presque en même temps que Hagrid réapparaissait dans la rue avec un paquet sous le bras.
— Tu as rencontré quelqu'un ? demanda le géant.
Harry observa les deux silhouettes blondes qui s'éloignaient parmi la foule.
— Malheureusement, oui.
— Ah ?
— Deux personnes qui pensent que le monde tourne autour d'elles.
Hagrid suivit son regard. Son expression devint moins légère.
— Les petits Malfoy, hein ? Tu apprendras qu'il vaut mieux choisir ses amis pour autre chose que leur nom.
— Ce ne sera pas difficile.
Ils poursuivirent leurs achats. Pourtant, plus tard, lorsque Harry choisit une baguette dans une boutique encombrée de longues boîtes, il repensa à la phrase de Dracena sur les arbres généalogiques.
Elle n'avait pas exactement dit la même chose que son frère.
Il écarta aussitôt cette pensée.
Une fille aussi prétentieuse ne méritait pas qu'il perde du temps à chercher des excuses à son comportement.
Hagrid lui offrit aussi une chouette blanche, pour l'anniversaire qu'ils avaient manqué. Harry passa un long moment à la regarder dans sa cage, incapable de remercier le géant autrement qu'en répétant les mêmes mots. Il l'appellerait Hedwige, après avoir trouvé ce nom dans l'un de ses nouveaux livres.
En fin d'après-midi, Harry trouva un endroit calme devant une vitrine où un modèle réduit du système solaire tournait autour d'un soleil bleu. Hagrid lui avait acheté une petite glace et attendait plus loin qu'un artisan termine une réparation.
Harry regarda les enfants passer avec leurs parents, leurs livres et leurs sacs neufs. Certains se chamaillaient. D'autres se tenaient par la main. Un groupe de jeunes sorciers comparait des dispositifs de messagerie enchantés en se demandant lesquels seraient autorisés à Poudlard.
Il se sentit encore étranger à tout cela, mais moins seul qu'auparavant.
Son propre sac reposait à ses pieds. Il contenait des livres, une robe à sa taille et une baguette qui semblait lui avoir été destinée. Dans quelques semaines, il monterait dans un train pour un endroit où personne ne lui demanderait de prétendre qu'il n'existait pas.
Il sourit.
Et se promit d'éviter autant que possible les deux Malfoy.
C'était, bien entendu, une promesse qu'il aurait beaucoup de mal à tenir.