La première chose que Harry entendit ce matin-là fut une voix enregistrée qui promettait à Dudley de devenir célèbre en moins de trente jours.
La deuxième fut le cri de sa tante.
— Harry !
Il ouvrit les yeux dans la petite chambre du bout du couloir. Depuis un peu plus d'un an, les Dursley avaient cessé de le faire dormir sous l'escalier. Ils avaient découvert que les visites des services sociaux comportaient parfois des questions embarrassantes, et Vernon avait jugé plus prudent de vider la pièce où Dudley rangeait ses anciens jouets.
Ce changement n'avait rien modifié à l'essentiel. La chambre avait une fenêtre qui fermait mal, une couverture trop courte et un bureau dont un pied reposait sur deux vieux magazines. Harry y dormait seul, mangeait rarement à la même table que les autres et n'était autorisé à utiliser l'ordinateur familial que pour une recherche scolaire, sous surveillance.
— Harry ! Si je dois monter…
— J'arrive !
Il enfila un tee-shirt gris et descendit quatre à quatre.
À onze ans moins deux jours, il avait appris à reconnaître le degré de mauvaise humeur de sa tante à la manière dont elle refermait les placards. Ce matin, les portes claquaient avec une énergie inquiétante.
Pétunia l'attendait dans la cuisine devant un plateau couvert de miettes.
— Essuie cette table. Ton oncle reçoit un collègue à déjeuner, et je refuse que la maison ressemble à une porcherie.
Harry regarda l'assiette vide de Dudley, puis l'évier rempli de bols.
— Mais je n'ai pas encore mangé.
— Tu mangeras quand tu auras fini.
Dans le séjour, Dudley était allongé sur le canapé, un casque vissé aux oreilles et un téléphone récent à la main. Il se filmait en train de commenter une vidéo, avec une assurance considérable pour quelqu'un qui avait renversé un verre de jus d'orange cinq minutes auparavant.
— Bonjour à tous, annonça-t-il à l'écran. Aujourd'hui, je vais vous montrer comment gagner un défi impossible.
— Commence par ranger ton verre, marmonna Harry.
Dudley leva les yeux.
— Tu parles tout seul, maintenant ? C'est triste.
Harry prit une éponge. La télévision affichait une chaîne d'information dont le présentateur évoquait des attaques informatiques sur le réseau ferroviaire. Vernon sortit de derrière son journal numérique et pointa l'écran d'un doigt accusateur.
— Voilà ce qui arrive quand on confie le pays à des incapables ! Plus rien ne fonctionne. Autrefois, on savait faire des choses simples.
Harry faillit demander à quelle époque il pensait exactement. Vernon venait de passer vingt minutes à hurler contre une application de stationnement qu'il n'arrivait pas à utiliser.
Il choisit de se taire.
Le téléphone de Dudley émit une notification. Celui-ci se redressa aussitôt.
— Maman ! Mon compte a dépassé les mille abonnés !
Pétunia abandonna son torchon pour venir l'embrasser.
— Mon petit génie ! Tu vois, Vernon ? Notre fils a un véritable talent.
— C'est la famille, dit Vernon, satisfait.
Harry frotta une tache sur la table jusqu'à faire grincer l'éponge. Il ne jalousait pas vraiment le téléphone de Dudley. Il aurait seulement aimé posséder quelque chose à lui qu'on ne puisse pas reprendre au premier reproche.
Dans les semaines précédentes, l'école avait envoyé des informations sur la rentrée de septembre. Harry n'avait pas été autorisé à voir le courrier. Vernon disait qu'il s'occupait de tout. Le garçon se demandait à quoi ressemblerait son nouvel établissement, quels élèves il y retrouverait et combien de temps Dudley mettrait à convaincre ses amis de le laisser de nouveau seul dans la cour.
Plus tard dans la matinée, Pétunia lui demanda de sortir les poubelles. Le ciel était blanc, l'air déjà lourd. Dans la rue, un camion de livraison s'arrêta devant la maison d'en face et un petit garçon suivit sa mère en poussant un vélo trop grand pour lui.
Harry regarda la scène avec une attention involontaire.
La mère s'agenouilla pour rattacher la sangle du casque de son fils. Elle lui dit quelque chose. Le garçon rit. Rien de remarquable. Un geste ordinaire, une matinée ordinaire.
Harry ne se souvenait pas d'avoir jamais entendu quelqu'un lui parler avec cette douceur.
— Tu comptes admirer les voisins jusqu'à ce soir ? lança Vernon depuis la porte.
Harry tira le couvercle de la poubelle et rentra.
Le soir, Dudley exigea qu'on lui achète une nouvelle lampe pour ses vidéos. Vernon accepta presque immédiatement. Harry demanda s'il pouvait récupérer l'ancienne tablette de son cousin, celle dont l'écran présentait une fissure.
Le silence fut si net qu'il en devint comique.
— Pour quoi faire ? demanda Pétunia.
— Lire des livres, peut-être. Faire des exercices. Elle ne sert plus à personne.
— Tu as la bibliothèque municipale, répliqua Vernon.
— Elle ferme à dix-huit heures.
— Alors tu n'as qu'à t'organiser.
Dudley ricana sans lever les yeux de son téléphone.
Harry ravala sa réponse. Il connaissait l'inutilité des discussions dont l'issue était décidée avant même qu'il n'ouvre la bouche.
Le lendemain, veille de son anniversaire, un phénomène étrange se produisit dans le jardin.
Il était occupé à arracher des mauvaises herbes quand une chouette brune se posa sur la clôture. Le soleil était haut ; la voir ici, à cette heure, avait déjà quelque chose d'insolite. L'oiseau tenait une enveloppe épaisse dans son bec.
Harry s'immobilisa.
La chouette pencha la tête, comme si elle attendait qu'il comprenne enfin les règles d'un jeu.
— C'est pour moi ? murmura-t-il.
Elle laissa tomber l'enveloppe à ses pieds et s'envola.
Harry se baissa. Le papier était crème, lourd et légèrement rugueux. Son nom y avait été écrit à l'encre verte, accompagné de l'adresse précise de la maison et, chose plus troublante, de la mention de sa petite chambre du bout du couloir.
Il sentit son cœur accélérer.
Personne ne lui écrivait. Les rares courriers qu'il recevait étaient adressés à « Parent ou responsable légal » et ouverts par sa tante.
Il glissa un doigt sous le rabat.
— QU'EST-CE QUE TU AS LÀ ?
Vernon venait de surgir derrière lui.
Harry fit un pas en arrière. Son oncle arracha l'enveloppe, lut le nom de l'expéditeur et pâlit d'une façon si spectaculaire que Harry en oublia presque sa colère.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Une chouette l'a apporté.
— Ne raconte pas d'âneries !
— Je l'ai vue !
Vernon replia l'enveloppe sur elle-même, puis changea d'avis et la serra dans son poing.
— Pas un mot de plus. Rentre.
Il traversa la cuisine à grandes enjambées. Harry le suivit du regard jusqu'à ce que la porte du bureau claque.
Quelques secondes plus tard, il entendit la voix de Pétunia. D'abord un murmure. Puis une exclamation étouffée.
Harry resta dans l'entrée.
Sur le mur, l'horloge indiquait dix-sept heures vingt-deux. Dans sa poche, ses doigts cherchaient machinalement l'enveloppe qui n'y était plus.
Il ignorait qui avait pris la peine de lui écrire.
Mais quelqu'un, quelque part, connaissait son nom.
Et cette pensée lui donna le courage de sourire.