Après le repas, les trois campeurs s’assirent devant la tente, emmitouflés dans d’épaisses couvertures, buvant un chocolat chaud et profitant d’un feu de camp improvisé.
Harry brisa le silence nocturne.
— J’ai discuté avec la directrice McGonagall : vous allez tous deux être définitivement suspendus de vos équipes de Quidditch respectives.
Ni Castor ni Pollux ne semblaient particulièrement bouleversés. Harry entendit même l’aîné soupirer.
— Qu’est-ce qu’il y a, Cas ?
Silence.
— Cas est content, il a une bonne excuse pour ne plus être ta copie carbone, dévoila Pollux. Et il pourra arrêter de faire semblant d’être toi pour impressionner sa copine.
— Tais-toi, rétorqua Castor.
— C’est vrai ? demanda Harry.
Castor acquiesça.
— Tout le monde à l’école pense que je suis toi. Je n’ai pas le droit de ne pas aimer la Défense contre les forces du Mal, ou d’être bon en potions : ce n’est pas comme ça que Harry Potter se comportait.
— Et tu as envie d’être une copie de moi ? Je peux m’arranger pour qu’un prisonnier d’Azkaban soit libéré devant l’école, plaisanta Harry.
— Non, bien sûr que non.
— Alors qu’est-ce qui t’empêche de les envoyer balader ?
Castor redevint silencieux. Il prit quelques secondes pour réfléchir.
— Et si les gens ne m’aiment pas ? S’ils se rendent compte que je ne suis pas aussi intéressant que toi ?
Harry reçut pleinement le poids de ces paroles. Il prit une grande inspiration et considéra soigneusement les mots qui suivraient.
— Castor. Qui, de tes amis ou de toi, me connaît le mieux ?
— Moi.
— Exact. Est-ce que tu penses qu’ils ont une image réaliste de moi ?
— Pas vraiment.
— Alors pourquoi est-ce que tu te mets la pression pour devenir quelqu’un qui n’existe pas ? Les gens auront toujours des attentes irréalistes. Ce n’est pas pour autant qu’ils ont raison.
Castor acquiesça silencieusement. Pollux semblait lui aussi sincèrement en train de réfléchir à ce que son père disait. Soudain, une pensée lui vint.
— Castor, c’est pour ça qu’Améthyste n’est pas une fille bien pour toi, commença Pollux.
— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Harry.
— Elle ne sort avec lui que parce qu’elle pense que ça la rendra populaire. Mais elle se fiche de Castor.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? interrompit l’aîné. Depuis que Lyra est partie de Poudlard, tu ne me parles même plus. Tu passes tout ton temps avec les Mangemorts de Serpentard.
— Ce ne sont pas des Mangemorts, coupa Pollux. Arrête de dire ça.
— Comme toi tu as arrêté de traiter Améthyste de Sang-de-Bourbe ?
Les deux se turent. La douleur accumulée depuis tant de temps semblait gentiment se dissiper, malgré la dureté de la conversation.
— Tu as fait ça ? demanda Harry à son fils.
— Oui, mais je ne le pensais pas.
— C’était pour impressionner tes amis, n’est-ce pas ?
— Oui, avoua Pollux, avant d’ajouter : mais pas que. J’espérais que… enfin, c’est idiot, mais j’espérais que si Améthyste rompait avec Cas, il arrêterait d’être une lavette et redeviendrait comme avant.
La révélation surprit son frère. Il ne pouvait pas lui donner tort.
— Et est-ce qu’il y a une fille qui te plaît ? demanda Harry.
Pollux hésita. Cas se remémorait le bal des admiratrices qu’il entendait depuis son lit d’hôpital, mais ne pouvait se souvenir si son frère avait été plus chaleureux avec l’une qu’avec les autres.
— Pas vraiment. Elles ne sont pas très intéressantes. Je veux dire, il y en a des sympas, mais je ressens pas d’étincelle.
Nouveau silence.
— Est-ce que c’est pour ça que tu passes tout ton temps à t’occuper des clubs de Serpentard ? demanda Castor.
— Un peu… En fait, oui. Complètement.
Harry laissa ses fils accuser leurs sentiments. Puis il se tourna vers Pollux : il y avait un point qu’il souhaitait particulièrement aborder.
— J’ai entendu dire que tu tenais à être appelé Malfoy et pas Potter. C’est vrai ?
Pollux devint rouge. Il eut honte de lui et craignit que son père ne se fâche.
— Tu as le droit, tu sais. Tu es autant mon fils que celui de ta mère.
— Tu… tu n’es pas déçu ?
— Bien sûr que non. Je n’ai pas besoin que vous soyez comme moi pour vous aimer. Je suis votre père.
Il hésita un instant, puis poursuivit :
— Mais ne pense pas qu’être un Potter t’empêche d’être un vrai Serpentard.
— Tu dis ça parce que Lyra était à Serpentard ?
— Oui, mais pas seulement. Je ne vous l’ai jamais dit, mais le Choixpeau a failli m’envoyer à Serpentard.
— Il a dit ça parce que tu avais une partie de l’âme de Voldemort en toi, non ?
— C’est ce que je me suis longtemps dit, jusqu’à ce que je sorte avec votre mère, confessa Harry. Nous étions si différents, mais si semblables à la fois.
Il désigna sa cicatrice.
— Même sans ça, le Choixpeau aurait hésité à me placer.
De nouveau un silence, cette fois plus léger que les précédents : un lien invisible, devenu ténu, était en train de se renforcer. Comme une lame de fond, presque imperceptiblement.
Harry prit une inspiration.
— Les garçons. Je vais mettre mon chapeau de Dumbledore quelques instants.
Il mima le geste sous le regard mi-embarrassé, mi-amusé de ses fils.
— Votre mère et moi ne voulons rien de plus pour vous que de vous voir vous épanouir. Si vous savez faire preuve d’intégrité et de justesse, le reste n’a pas grande importance. Et, plus que tout, quand vous regardez quelqu’un, voyez-le pour qui il est vraiment, pas pour ce qu’il veut que vous voyiez, et encore moins comme un moyen de parvenir à vos fins.
— Donc, pas comme Lyra ? demanda Castor.
Son frère acquiesça.
— Exactement. J’aimerais beaucoup qu’elle retienne cette leçon.
— Tu savais qu’elle était sortie avec le fils de la ministre de la Magie ? demanda Castor.
— Cas, Papa connaît les Granger, ils viennent tout le temps à la maison, intervint Pollux.
Harry acquiesça silencieusement.
— Ron était fou de joie quand les deux ont commencé à passer du temps ensemble. Même Hermione ne me lâchait plus. Mais vous connaissez votre sœur.
— C’est elle qui a rompu, n’est-ce pas ?
— Oui. Dès qu’elle a eu ses A.S.P.I.C. J’en ai entendu parler tout l’été. Apparemment, Hugo était inconsolable. Ne le dites pas à votre sœur, mais parfois, elle fait preuve de très peu de jugeote.
Les frères acquiescèrent.
— Et en parlant de jugeote, poursuivit Harry, si Weasley vous cherche encore des noises, vous me le dites immédiatement. Elle n’a pas à vous mêler à mes affaires avec elle.
— Vous vous connaissez ? demanda à nouveau Castor, sous le regard lassé de Pollux.
— Oui, on avait commencé à se voir avant que ta mère et moi… Bref. Crois-moi, elle était bien moins désagréable quand on était jeunes. Ça, vous le gardez pour vous, mais je reçois encore une dizaine de hiboux par jour de sa part. Aucun d’entre eux n’est agréable.
— Tu en as parlé à Maman ?
— Bien sûr, mais ne ramenez pas le sujet. Je suis peut-être au Bureau des Aurors, mais si je laisse votre mère confronter Mademoiselle Weasley, même moi, je ne pourrai pas la sortir d’Azkaban. Donc, si elle vous embête encore, vous m’envoyez un hibou sur-le-champ. Même si c’est après le couvre-feu. Promis ?
— Promis, répondirent les garçons.
Ils se préparèrent rapidement à aller au lit. Quand Pollux se sentit hors de portée de voix de son père, il souffla à Castor :
— Tu as de la bouillie entre les oreilles ou quoi ? Les amis de Papa sont tout le temps à la maison.
Castor n’eut pas le temps de répondre qu’une voix, au fond de la tente, lança un redouté :
— Janus Ligotere.
Les fils se retrouvèrent immédiatement l’un contre l’autre, cette fois face à face. Devant les plaintes des jumeaux, Harry répondit simplement :
— Je ne prends pas de risque avec vous deux. Allez au lit.
— Et comment, Papa ?
— Débrouillez-vous. Vous êtes grands.