Pour cause d’examens académiques, la transcription de l’ouvrage de Côme Cielen fut mise en pause. Le premier tiers était couché et analysé par Laurine. Le travail en équipe paya, car il y eut plusieurs découvertes. Elles ne furent pas le seul fait des aspirants à la médicomagie. Les voyants du groupe apportèrent plusieurs pierres à l’édifice. Hercule délaissa le grimoire gobelin dont la couverture indiquait qu’il traitait des enchantements autres que ceux liés aux armes. Selon toute vraisemblance, il englobait les coupes, les vases, les bijoux comme les tiares, les portes, les coffres et peut-être le bâton d’argent. Le garçon n’avait aucune certitude, car la prononciation du mot « Confiance » n’avait pas d’autre incidence que l’apparition du titre et les petits signes cabalistiques en pied de page, sans rapport avec l’écriture gobeline, ni même avec les figures du précieux cylindre.
Pour l’heure, l’élève révisait, comme ses camarades. Pour lui, cela se cantonnait à la pratique de la Legilimancie, du duel et de la métamorphose. En parallèle, il établissait un devoir en deux parties, un récapitulatif de l’année pour Jeanne. De son côté, Gertha en faisait autant sur les matières qu’elle et madame Rodriguez instillaient dans l’esprit de la fillette. Il n’avait aucun doute sur les acquis, n’ayant jamais basculé sur un nouvel apprentissage avant que le précédent soit aussi solide qu’un diamant. Mais comment se comporterait-elle en conditions d’examen, avec la pression ? Paniquerait-elle, comme à ses débuts ? Se découragerait-elle ? Replongerait-elle dans ses dispersions ? La confrontation aux épreuves répondrait à ses interrogations. Quoi qu’il advienne, le diplôme honorifique était prêt. Il n’y avait plus qu’à inscrire la moyenne finale, l’encadrer et lancer un sort de vernissage.
Le « chantier » était en pause durant l’été. L’étang n’avait pas plus de dix mètres de profondeur, au centre, et n’occupait « que » deux hectares. Au cours de l’ultime session de tranchées, de relevage des blocs de roche et de leur bourgeonnement, Hercule avait usé des charmes en Newari sous les yeux exorbités d’Umbelina, ahurie par la puissance engendrée. Hercule arrachait des pans de plus en plus gigantesques, annihilant leur poids, les positionnant avec précision et les faisant « fleurir » pour les jointer à la perfection. Son aisance et sa célérité croissantes avec le monde minéral étaient encore plus choquantes lorsqu’il utilisait sa mystérieuse et élégante baguette qu’il réservait aux soins.
Replié sur l’Académie, il n’oubliait pas de s’accorder des pauses, de la détente et s’enfermait dans le degré 10 dont il comblait le tunnel. Sa progression y était presque exponentielle. La première moitié était remplie. Le professeur Racine, tenu au courant, se demandait par quel tour de force son élève parvenait à ce résultat. Il supposait que Dune Dunne savait comment s’y prendre et l’avait enseigné à son poulain. Il n’était pas très loin de la vérité. Les minéraux n’avaient-ils pas été le sujet d’études d’Arts magiques des élèves de quatrième année ? L’enseignant n’osait pas questionner sa consœur, de peur de trahir le pacte passé avec Hercule.
En dehors de ces activités, l’enquêteur, à quelques jours de reprendre du service, sortait parfois de l’Académie pour se rendre en douce chez Hector Gentil afin d’y finaliser du Tergeo de qualité médicale. La dernière visite, commise le 15 juin, s’était soldée par un transplanage dans les sous-sols de la capitale où le commerçant avait fait aménager une énorme unité de production, consacrant l’ancienne – l’extension de son magasin – à la fabrication de l’éclairage sorcier et ses déclinaisons. Peu à peu, les particuliers et les entreprises sorcières remplaçaient les Feux Éternels aux flammes dansantes par la lumière stable des ampoules à quartz.
Alors qu’Hercule lançait un Lumos Maxima avec Benben pour éclairer ses pas dans la galerie d’accès, équipée de vieux Feux Éternels faiblards – un comble ! –, Hector lui fit remarquer qu’il aurait pu lancer un Lumus Solem.
— Surtout pas ! Cette roche n’est pas traitée pour absorber le faisceau brûlant. Elle dévierait le sortilège, au risque de nous transpercer.
Hector cessa d’avancer et se retourna.
— Pardon ?
— Ma baguette est dotée de grenats spéciaux. Les mêmes que ceux incrustés dans les baguettes dont Bonpied se sert pour certains actes de chirurgie.
— Oui, vous m’en avez déjà parlé, mais j’ignorais que celle-ci était aussi équipée. Mais alors, mon acquisition, chez Ollivander… Le saule avec la larme de Phénix…
— Oui ?
— La conception est différente de la vôtre. Si vos grenats modifient le Lumus Solem, qui nous dit qu’ils n’ont pas d’autres actions, sur d’autres sortilèges ? Une action invisible, au premier abord.
— Votre hypothèse se tient et mérite une vérification.
Ils atteignirent l’unité de production, sans commune mesure avec la précédente. Les chaudrons de 500 litres s’y côtoyaient, sous la surveillance de quatre potionnistes. De grands ventilateurs enchantés dispersaient la chaleur régnant dans l’espace dépourvus d’aération naturelle. Hercule fut très impressionné par la capacité. Hector lui livra quelques chiffres qui lui donnèrent le tournis alors qu’il ouvrait sa valisette sur la table de travail du chef d’équipe.
— Combien ?!
— Je vous verse presque 700 Gallions par jour depuis le début du mois.
— C’est… indécent.
— Mais non ! C’est nécessaire à vos projets. C’est un moyen, certes considérable, qui vous permet d’être libre.
— J’ai reçu une lettre de Pasdelazare. Des propositions de placement.
— Sûrement alléchantes, sur le papier, mais avec les gouvernements qui se préparent dans l’Europe, mon garçon, je m’abstiendrais. Les Gobelins n’ont aucun moyen de contraindre les sorciers à régler leur dû. La croissance démographique sorcière est un argument supplémentaire dans la balance. Prudence.
Averti, le jeune homme au faciès de rouquin à binocles fouilla dans le compartiment « artefacts » de son bagage. Il écarta une baguette-stylo identique à celle d’Eugénie, pratique pour déjouer les protections gobelines et s’empara d’un modèle conçu il y a peu, en prévision des travaux de perçage et de rivetage sur le futur submersible biplace. Il installa son microscope, réclama deux chaudrons de faible contenance avec leur Feu magique, préleva deux litres de Tergeo en phase finale et les répartit dans les contenants. Puis, il fit usage de deux baguettes pour en terminer avec l’étape d’évaporation magique, avec réduction drastique. La première était en noyer et son inclusion était de la griffe de Crabedefeu. Elle accueillait les grenats. La seconde n’était autre que Benben.
Il prépara trois lamelles de verre sur lesquelles il déposa du Tergeo basique, la production de Benben et celle du noyer.
— Vous ne verrez aucune différence au microscope. Le bon protocole consiste à appliquer le Tergeo sur un bouillon de culture rempli de moisissures, de bactéries, de microbes et d’observer le résultat. Un prélèvement sur la peau des paumes de main, c’est bien, aussi.
— Ah ah ! On n’arrête pas le progrès sorcier. Tergeo normal, sans effet de stérilisation. Sous l’optique du microscope. Et… voilà ! Jetez un œil.
Hector se pencha au-dessus de l’objectif et découvrit les cristaux grossis 400 fois avec, en lettres de feu, l’information suivante : « Tergeo basique ».
— Votre engin fait la différence ?! Qu’accomplit-il d’autre ?
— Il reconnaît tout ce qu’il peut discerner. Cela exclut les virus, trop petits. Mais le Goliath de l’Académie en est capable. Voyons avec ma jolie baguette…
Le résultat attendu avec Benben s’afficha. Il glissa ensuite l’ultime échantillon, réalisé avec la baguette au tempérament bagarreur. Le grenat, mêlant l’yttrium, l’aluminium et le fer, faisait toute la différence. La théorie d’Hector tenait debout.
— Regardez.
Le commerçant se pencha et exulta. Puis, il se rasséréna. Pour être certain que la stérilisation ne provenait pas de la magie du jeune sorcier et de ses talents curateurs, l’homme traita deux litres en personne. Ensuite, il travailla sur dix litres et finalement, cinq cents. Hercule lui céda la baguette sans contrepartie.
— Vous voilà enfin autonome, monsieur Gentil ! Nos rendez-vous en catimini, toujours instructifs, vont me manquer.
— Nous aurons l’occasion de nous revoir. Tenez !
Il lui tendit un carton sur lequel le garçon put lire :
— Salon des inventeurs sorciers, ministère de la Magie autrichienne, du 19 au 23 décembre 1921.
— Vous êtes le bienvenu. En tant qu’exposant ! J’en ai parlé avec la nouvelle ministre, Raspiller. Ottilie et moi mettons la foire magique sur pied. Elle gère la logistique sur place, les démonstrations. Je m’occupe du recrutement des sorciers inventeurs. Pour l’instant, nous sommes assurés d’avoir un sorcier perse, un Kényan, un Japonais, un Canadien, un Brésilien. Les courriers internationaux fonctionnent à fond pour inviter des talents.
— À Noël…
— Juste avant. Dornier viendra aussi. Comme il s’agit des vacances scolaires, nous aurons des élèves venant de différentes écoles.
— C’est très tentant. Revoir l’Autriche à Noël… J’ai des lumières plein les yeux.
— En parlant de lumière, je travaille sur une nouveauté dérivée du brevet initial. Cette fois, la part reversée à vos amis sera plus modeste. Ce n’est pas une simple évolution. Vous verrez si vous venez !
— Entendu, monsieur Gentil.
Il irait. Avec Sigrid mais surtout avec Eugénie. Elle ne verrait jamais rien de plus beau et serait réconciliée avec le jour de Noël.
La grange n’avait plus rien d’une ruine. Les murs, la toiture et le sol étaient d’aplomb et propres, comme s’ils étaient neufs. Il ne manquait que des ouvertures pour en faire une véritable habitation. La porte n’était plus ajourée, ni branlante. Elle avait utilisé le matériel de son père pour effectuer des réparations, des réglages.
La fillette gratifia le garçon du traditionnel câlin. Le « précepteur » plongea la main dans sa besace et en ressortit une table et deux chaises, au format maison de poupée. Il les visa avec sa baguette et ordonna :
— Amplificatum !
Le mobilier récupéra ses dimensions d’origine. Le sorcier posa un encrier, deux plumes, des parchemins vierges sur la table. Il écarta sa chaise et la plaça de côté, de façon à rester près de la fillette mais sans accentuer sa surveillance ou pouvoir lire par-dessus son épaule. Il ajouta un sablier et un double feuillet rempli de questions sur la botanique, les soins aux créatures, les potions ainsi que toute la théorie sur les sortilèges. De nombreux items étaient ouverts, quelques-uns à choix multiple. Certains avaient même été rédigés en anglais.
— Ta mère m’a fait le coup, ce matin. Un examen. Vous vous êtes unis ?
— Tout à fait. Je vous laisse l’heure pour répondre à tout. Le test se prolongera demain. Je vérifierai la bonne exécution des sortilèges.
Elle jeta un œil aux questions et nota :
— Il manque quelque chose.
— Bien sûr ! Où avais-je la tête ?
Il posa un panier sur la table. Il était rempli de plantes, de fleurs et même de légumes, tous numérotés.
— Voilà ! Au travail, mademoiselle Jeanne !
Il se tut et demeura aussi immobile que possible. Par intermittence, il tourna la tête afin d’observer son comportement face aux difficultés. Même face aux questions lui posant des problèmes, elle ne se démonta pas et passa au reste, histoire de glaner un maximum de points. La Jeanne de septembre 1920 aurait été en panique. Son accompagnement initial avait été essentiel. Au terme du délai imparti, il récolta les travaux et remisa tout dans sa besace. Puis, il l’allécha :
— Demain soir, il y aura une surprise. Non, deux, en fait.
— Chouette ! Est-ce que tu pourras m’emmener chez Patxi ? Je me fais du souci pour le Picole. Il est le seul de son espèce.
— Ma parole, vous êtes divinatrice !
— Pourquoi ?
— L’une des deux surprises concerne la ferme de Patxi.
— Oh ! Ben non, tu sais, je vois pas dans les boules de cristal. Rien du tout ! Pour aller chez monsieur Sallaberry, il faudra transplaner ?
— Pas forcément. Nous pourrions utiliser des balais. C’est l’histoire de dix minutes de vol. Je pourrais ainsi noter vos différentes manœuvres, la captation d’un objet lancé. Cela vous permettrait de récolter des points supplémentaires, sans en perdre. Vous n’aimez pas transplaner, c’est ça ?
— Ça me retourne l’estomac.
— J’étais comme vous. Depuis que j’ai appris, la nausée a disparu. C’est devenu mon moyen de déplacement préféré. Il exige de la précision, de la concentration et la connaissance de la destination. Le balai est plus souple, plus propice à la découverte, à l’aventure. C’est l’instrument de la liberté.
— Et les Portoloins ?
— Ils sont moins fiables que le tunnel de Transportation, insupportables au-delà de 15 ou 20 secondes de voyage, contraignant en termes d’horaires. Non, un balai Dornier, avec toutes les options de confort, c’est le meilleur compromis.
L’heure de la séparation sonna. Rentré au Gerbera, Hercule se précipita pour corriger la production de Jeanne. Il y avait quelques erreurs, des imprécisions, mais elle décrochait la moyenne. C’était un sans-faute sur le soin aux créatures. Les épreuves pratiques du lendemain hausseraient la note finale.
Il consulta son Bottin de carrés magiques. Gertha lui avait adressé le résultat des contrôles entrepris de son côté. Jeanne ne serait jamais une grande scientifique, ni une experte du français et de l’anglais. Néanmoins, elle héritait d’un Bronze+ sur les matières liées à la mémoire et à la compréhension. De quoi être fière. L’ÉTAIN–, en runes, était son pire score. Cette discipline était absconse pour la fillette, comme pour bien des sorciers.
« Sa moyenne générale suffit pour passer dans le niveau supérieur. Et que dire de l’OR+ en soin aux créatures ! C’est la meilleure. C’est instinctif, chez Jeanne. Instantané. »
Le lendemain, il examina ses capacités en sortilèges, y compris en métamorphose. Elle pêcha dans cette discipline avec un ÉTAIN – mais brilla dans l’épreuve de soins et opposa une jolie résistance, teintée d’amusement combatif, lors de l’esquisse de duel à coups de Repulso. Elle récolta un OR–, grâce à un Fulgari étudié en douce et produit à la surprise d’Hercule. Avoir narré ses ruses contre Umbelina lui avait donné des idées. Le vol en balai ajouta un ARGENT+ à comptabiliser sans augmenter le diviseur des matières. Chez Patxi, elle put offrir au Picole des fruits fermentés amenés par Hercule. Le volatile fut si heureux que des gouttes perlèrent sur ses serres. Hercule tendit une fiole à Jeanne qui en fit la récolte. L’oiseau se sentait traité comme un prince.
— Arc adore les fruits !
— Arc ?
— C’est le nom que j’ai choisi. Arc parce que vous avez Flèche, au Gerbera.
— Original. Jeanne, j’ai un autre cadeau. Pour vous, cette fois. La surprise.
Il exhiba un parchemin sur lequel il avait recopié toutes les mentions habituelles présentes sur les diplômes délivrés par l’Académie. Il avait pré-rempli le document avec l’identité de Jeanne et stipulé qu’elle avait passé les épreuves correspondant à la première année d’enseignement. Il s’agissait d’un écrit honorifique et non contractuel. Elle déchiffra les termes avec avidité par-dessus l’épaule du rédacteur et fondit en larmes, bouleversée.
— C’est…
— Votre diplôme. Il n’engage que moi, ma mère et madame Rodriguez. Alors… Petit calcul mental… Oui, c’est bien ça.
Il apposa « ARGENT– » dans la case de la moyenne obtenue.
— Je… Oh ! Je… serais reçue ?
— Vous brillez dans plusieurs disciplines, ce qui compense les faiblesses en runes ou en métamorphose. Avec ARGENT–, vous faites mieux que mon amie Laurine, passée avec BRONZE, en première année. En doutiez-vous ?
— Ben…
— Pas moi ! À présent, souvenez-vous du mois de septembre. Les efforts terribles pour engendrer des étincelles. Mesurez votre prodigieux labeur et soyez-en fière.
Elle rougit et devint presque cramoisie lorsqu’il encadra le diplôme avant de lui remettre entre les mains. De retour dans la chambre de la fillette, elle désira accrocher le satisfecit au-dessus de sa tête de lit, à la vue de tous. Hercule lui déconseilla. Gervais avait oublié sa colère contre Hercule mais n’importe quelle manifestation en faveur de Jeanne pourrait la raviver. Le temps des aveux viendrait plus tard. Elle lui tendit un rouleau alors qu’il était sur le point de transplaner.
— Qu’est-ce ?
— Tu le liras à l’Académie, murmura-t-elle. Pas ici. On ne se reverra pas avant la remise des diplômes.
— Vous accompagnerez vos parents.
— Je l’espère.
— Ayez confiance. Jeanne… Ce fut un réel plaisir de vous enseigner.
— Tu as été patient et gentil avec moi.
— Vous êtes exceptionnelle. Ne laissez plus personne vous affirmer le contraire.
— Merci. Dis… Je pourrais étudier, cet été ? Je peux avoir le livre des sortilèges de deuxième année ?
— Tous les manuels, si vous le souhaitez. Page 23 à 30. Les floraisons magiques vous émerveilleront.
— Merci pour tout. T’es un amour de garçon.
Elle se jeta dans ses bras et le gratifia de sa traditionnelle étreinte. Puis, il esquissa un pas en arrière et s’enroula sur lui-même sans émettre de son.
Il était presque minuit lorsqu’il prit connaissance de la lettre touchante de la fillette. Elle avait joint l’aménagement intérieur de la grange pour en faire une véritable école de vétérinomagie, accouplée à une ménagerie et une serre. Un plan détaillé, incluant les sortilèges d’extension appliqués au bâtiment, était joint à la missive. Il conserva le trésor et se jura de le communiquer à Bianca et Sigrid.
Le lundi 13 juin signa le début officiel des révisions, en classe et durant le temps libre. Chaque enseignant se tenait à disposition pour réexpliquer les thèmes abordés en cours d’année, conseiller pour la pratique, livrer quelques astuces pour mener à la réussite. Chaque élève s’organisait à sa convenance et choisissait sa stratégie – miser sur ses points forts ou tenter de limiter l’hémorragie dans les disciplines à risque –, son rythme pour revoir les leçons – tôt le matin, tard le soir, voire pas du tout –. L’anxiété se lisait sur le visage de la plupart des élèves mais était absente du côté des suprémacistes, pourtant assurés d’un redoublement massif. Était-ce de la résignation, la théorie en vogue chez les progressistes, les modérés ou bien la manifestation silencieuse d’un acte vengeur accompli au tout dernier instant ? Hercule leur souhaitait bonne chance : le vendredi 1ᵉʳ juillet, la quasi-totalité des forces policières quadrillerait le périmètre de l’Académie.
Hercule ne redoutait qu’une épreuve : le droit et la politique sorcière. Même en héritant d’un sujet où il pourrait s’épanouir, il s’exposait à l’opposition systématique de la professeure Alinea. Au cours de l’année, leurs affrontements incessants à coups de démolition d’arguments avaient animé les leçons. Entre le pacifiste et la va-t-en-guerre, le ton était monté plus d’une fois, sans jamais franchir la frontière de l’impolitesse.
Dès que le garçon terminait un exercice susceptible de sortir à l’examen, il filait se réfugier dans le tunnel du degré 10 et évacuait sa magie. Il lui restait moins d’une cinquantaine de mètres à combler. S’il tenait le rythme, l’accès ne serait plus qu’un souvenir avant les premières épreuves.
Les Aurors Pommier et Vasseur empruntèrent un escalier gardé par une créature moitié Troll, moitié Gobeline, peu commode. Au ministère, on murmurait que ce chemin conduisait dans un enfer terrestre. En réalité, il menait à un ascenseur ensorcelé. Un homme, à la voix et au visage modifiés, placé par le département des Secrets d’État, contrôlait la cabine grâce à une console incompréhensible pour le sorcier lambda. La manipulation des leviers et molettes variait d’une fois sur l’autre. Les gardiens, au faciès identique, se relayaient sans que les Aurors ne s’en rendent compte. La rotation du personnel était indispensable ; l’enfermement et la solitude sapaient le moral des plus endurcis.
Le duo policier et sa prisonnière pénétrèrent dans la cabine. Une fois l’habitacle verrouillé, une descente vertigineuse se produisit. Lee-Mei eut la sensation de voyager à plus de 100 km/h mais c’était un leurre. L’ascenseur glissait sur un rail à 35 km/h, sans provoquer la moindre secousse. Le liftier dégaina sa baguette et se para d’un Toutenbulle bleuté. Les trois passagers furent traités à l’identique. Le sort ne leur conférait pas seulement une autonomie en air très confortable ; il les protégeait de la chaleur.
La plongée dura près de quatre minutes et les conduisit dans l’aquifère du bassin parisien, à 2 kilomètres de la surface. Le sorcier ouvrit les portes et les invita à emprunter un court tunnel de roche, étouffant. La température y frisait 80 °C. Ils parcoururent cinquante mètres avant d’atteindre une rivière écarlate, brûlante, fumante. Un être décharné les attendait sur une barque longue comme une gondole mais de forme rectangulaire, comme une barge de débarquement. Hormis une toge déchiquetée au scalpel, l’être ne portait aucun autre effet vestimentaire. Son apparence était vaguement humaine, comme si son squelette n’était recouvert que de peau craquelée, friable.
Sans émettre la moindre parole, il désigna les bancs aux Aurors et à leur prisonnière. Le trio prit place. En posant les pieds sur l’embarcation, celle-ci délivra des sons métalliques. Lee-Mei tourna la tête vers l’être décharné et découvrit avec effroi que ses membres inférieurs se mêlaient au métal argenté du canot. Horrifiée, elle regarda droit devant elle. Le cours d’eau en fusion était interminable.
Le passeur effectua un geste ample de la main et la barque s’ébranla. Très vite, elle surfa sur les vaguelettes écarlates. Lee-Mei crut sa dernière heure arrivée. Fengsel ne pouvait pas être pire que ce cauchemar. Elle osa se retourner au cours du périple et crut être victime d’hallucination. Le squelette s’humanisait. La chair s’instillait entre ses os et sa peau, ses jambes se désolidarisaient de la carcasse métallique. Après une demi-heure de navigation, à mi-parcours, il était devenu le plus bel Apollon de la Terre. Au terme du voyage, il eut les traits d’un bambin de trois ou quatre ans, tout au plus. Elle débarqua de force, Vasseur lui lançant des Fulguracrucio modérés en guise d’aiguillons. Elle réclama une explication :
— Qui est-ce ?
— Le passeur. Avance !
— Mais pourquoi il change d’aspect ? De mort-vivant à gamin ?
— C’est un être magique qui se transforme à chaque voyage. Il est comme ça. Il a toujours été là. Il est à la fois immortel et mourant.
— Au retour, il…
— … reprendra son aspect de squelette, oui ! Avance, t’ai-je dit !
— Mais pourquoi il évolue si vite ?
— Parce que le temps change, sur la rivière écarlate. Nous ne sommes plus le 3 juin mais le 24 mai.
— Quoi ?
Elle reçut une nouvelle décharge, plus intense et renonça à la curiosité. Elle s’attendit à devoir emprunter un nouveau moyen de locomotion pour gagner la surface. Au lieu de cela, elle fut poussée dans un tunnel rempli de brume épaisse. Dès que le brouillard se dissipa, ils perdirent 70 degrés d’un coup. Vasseur stoppa leur progression et mit fin aux Toutenbulle climatisés.
— Enfile tes vêtements d’hiver.
— Et moi ? Il fait froid ! Vous n’avez pas le droit de me laisser crever ! Je suis condamnée à 80 ans de réclusion, pas à la peine capitale !
Vasseur haussa les épaules. Fengsel ou le sortilège de la mort, impardonnable, cela ne faisait guère de différence. Les femmes emprisonnées dans la prison française étaient rares et leur survie réduite à la portion congrue.
Le tunnel déboucha sur la porte d’une cabane chauffée, meublée et confortable. Elle ne comportait aucune fenêtre et l’autre ouverture donnait sur un hangar encastré dans la roche. Il abritait un dirigeable, amarré. Un rugissement aigu ébranla la construction de bois. Lee-Mei paniqua. Vasseur lui conseilla de se tenir à carreaux. Il éclaira sa lanterne :
— C’est le cri du dragon Empereur.
— Je ne connais pas cette espèce.
— Une créature locale, sans écaille, avec une peau graisseuse, lisse, noire et blanche. Elle ne vole pas, ne crache pas de flamme. Mais je te déconseille de l’effleurer. Elle transforme tout ce qu’elle touche en glace qu’elle pulvérise de ses membres et de ses cinquante tonnes. Obéis et tout se passera sans anicroche.
— Salut, frérot ! dit un homme à l’allure d’un trappeur canadien.
— Pascal ! Comment vas-tu ?
— Bien. Tu as le ravitaillement ?
— Non, désolé. Jugement avec exécution immédiate. Tu sais ce que ça veut dire.
— Pas grave. Les prisonniers ont encore des réserves. Moi, pareil. Mais j’ai fini mon stock de romans.
Il désigna la pile d’une trentaine d’écrits moldus.
— Salut, Pommier !
— ‘lut.
— Eh ben, fais pas la tronche ! On a 20 heures à passer ensemble. Allez ! On prépare le bestiau et on lève l’ancre. Sinon, la demoiselle va crampser avant d’arriver à destination.
Pommier se réfugia avec la prisonnière grelottante à l’intérieur de la cabine, suspendue au dirigeable ovale dépourvu de moteur. Lee-Mei demanda comment leur moyen de transport fonctionnerait. Le dragon, balourd, ne crachait pas de feu pour assurer une propulsion draconique. Il l’ignora.
Les frères Vasseur manœuvrèrent la grue fixée au hangar pour amener la cabine au-dessus du dragon. Les cordages enchantés furent jetés de part et d’autre de l’énorme ventre de la bête. Pascal agita sa baguette et les liens se rejoignirent. Puis, il activa un godet qui piocha dans une réserve poissonneuse avant de déverser une ration dans la gueule du monstre. Une ration supplémentaire, à destination d’un conteneur « étanche », emplit l’air d’une odeur pestilentielle.
— Arrimage terminé ! Plein de carburant accompli !
Il amena la passerelle et invita René à pénétrer dans la cabine. Pascal suivit et repoussa la longue et large planche suspendue. L’Empereur s’impatientait. Le pilote aiguillonna la bête pour glisser le mors de direction entre ses mâchoires.
— Parés ! Accrochez-vous !
Le démarrage secouait toujours un peu. Une immense barrière d’acier, avec des barreaux de 40 centimètres de section, s’escamota sur le côté. L’Empereur se redressa sur ses pattes antérieures et accomplit quelques pas pour s’extraire du hangar. Puis, il se jeta en avant, battit des ailes et glissa sur la banquise, fracassant la glace accumulée en congères, écrasant les rares roches affleurantes. Chaque coup d’ailes effaçait cinq ou six cents mètres. Il se jouait des aspérités du terrain. Le voyage débuta sous les meilleurs auspices, par une température de – 60 °C.
Le chef de groupe Vasseur n’eut besoin que d’une paire d’heures pour comprendre que Pommier ne tournait pas rond. Il souffrait et buvait de grandes rasades d’un liquide peu ragoûtant, un remède aussi ignoble que le mal le rongeant.
— Pommier ? Ça ne va pas ?
— J’ai mal au ventre, répondit l’intéressé.
Vasseur frémit. La voix, le timbre, l’accent n’étaient pas ceux de son subalterne. Il se tourna pour s’emparer de sa baguette mais fut pétrifié et tomba à la renverse. Pascal fit volte-face et se retrouva avec l’arme du faux Pommier sous le nez.
— Toi, tu te concentres sur le pilotage et tu nous mènes à bon port. Pas d’entourloupe sinon, je ne contenterai pas de magie blanche. C’est clair ?
— Sans moi, vous serez paumés ! claironna le soixantenaire.
— Si tu joues au malin, je te déroule la panoplie des tortures, avant d’occire ton frère. Pigé ?
— D’accord. Mais vous êtes qui, par Flamel ?
Il refusa de lui répondre, le délesta de sa baguette et libéra Lee-Mei.
— Fouille ma besace. Il y a des vêtements chauds, un coffre et des baguettes.
— Ça ?
— Oui. Pose-le là-bas. Loin de lui. Choisis une baguette.
Elle jeta son dévolu sur l’aubépine noire dotée de liquide de Kappa.
— Il y a de la nourriture.
— Je meurs de faim et de soif.
— Nos provisions doivent tenir jusqu’au retour.
— Pourquoi ne fait-on pas demi-tour ?
— Pour aller où ? Tu sais où se trouve la base des Aurors ? Je veux dire : sa position dans l’Antarctique. Tu la connais ?
— Non.
— Moi non plus. À supposer qu’elle se trouve au plus proche de l’Afrique, il y a plus de 4200 kilomètres à franchir. 1 Tu sais transplaner sur une telle distance ?
— C’est impossible.
— Le plan, c’est d’aller à Fengsel. C’est là-bas qu’il y a notre ticket de retour.
Il esquissa un mouvement de tête en direction du pilote, tout ouïe.
— Tiens-le en joue une ou deux minutes.
— D’accord.
Il se pencha au-dessus du sac à extension. Elle fut incapable de discerner ce qu’il faisait. Une heure plus tard, il s’envoya une lampée de Polynectar et grimaça. Il était essentiel que Vasseur ne voit pas son véritable visage.
Aux abords de Fengsel, à plus de deux mille kilomètres du camp de base, le faux Pommier chargea l’Asiatique de surveiller leurs prisonniers tandis qu’il déroulait ses tâches. Il lui chuchota :
— Dis-lui que tu le tueras s’il bouge mais n’en fais rien. Il est essentiel que lui et son frère témoignent. Ils doivent repartir sains et saufs. Cela fait partie du plan global. D’accord ?
— Entendu.
— J’en ai pour cinq ou dix minutes. Ça ira ?
— Pas de soucis.
L’homme ouvrit la porte. Le froid létal avala la bulle chaude de la cabine. L’Auror transplana à vue, à une cinquantaine de mètres de l’Empereur. Il déposa la malle au sol. Puis, il colla une machine infernale avec un réveil sur la paroi extérieure. Les tenues d’hiver à la main, il s’enroula sur lui-même, par petits bonds, jusqu’à Fengsel. Selon toute vraisemblance, le transplanage n’était pas son point fort. Il reparut au terme du délai prévisionnel, le visage ensanglanté, une sale blessure à l’épaule et la jambe droite affublée de claudication. Deux personnes emmitouflées l’accompagnaient. L’une avait la taille d’un Gobelin, alerte et l’autre la démarche d’un vieillard, la peau rougie et plissée. Le blessé bascula le couvercle du coffre et fit descendre le vieux sorcier. Puis, ce fut au tour du Gobelin.
— Regarde ailleurs ! mugit Lee-Mei alors que Pascal jouait les curieux.
Pommier transplana dans la cabine pour agripper Lee-Mei et conseilla :
— Tu ferais bien de te tirer avant que tout explose !
L’homme et la femme disparurent. Tandis qu’elle se glissait dans le coffre, Pommier réglait l’horloge. Vasseur junior comprit et s’écria :
— Allez, mon joli ! Tu auras une double ration de poisson si tu détales !
Il activa les aiguillons, tira sur le mors et le dragon se jeta en avant pour glisser. Le coffre vola en éclats. L’explosion creusa un cratère de dix mètres de diamètre. Le dragonnier et son frère étaient à une distance de sécurité suffisante. Les sortilèges d’entrave et de pétrification se dissipèrent.
— Que s’est-il passé ? Où est ce traître ? La prisonnière ?
Pascal lui résuma la situation en quelques phrases. Quand René lui demanda des détails, un descriptif des prisonniers, le policier frémit. Le signalement correspondait au Gnome, un hybride de Gobelin et de sorcière naine. Cet authentique génie du mal avait les épaules et l’intelligence pour ourdir des plans d’envergure, complexes. Quant au vieillard, il se faisait appeler le Baron. De son vrai nom Jules Frêche, ce Né-Moldu était le réformateur du suprémacisme. Il l’avait débarrassé de ses oripeaux de timidité et en avait fait le dogme pur et dur actuel. Il prônait l’élimination des Moldus par tous les moyens. C’était, en outre, une encyclopédie vivante des sortilèges les plus maléfiques.
24 heures plus tard, Vasseur effectua un compte-rendu à Guillaume de Franjac. Ce dernier exigea de son homme une confidentialité totale sur l’affaire. Il s’en assura par serment inviolable. Il s’agissait de la première évasion de Fengsel, depuis la fondation en 1247. Le véritable Pommier fut retrouvé par les deux hommes, à son domicile, ligoté, la mémoire effacée.
Les examens débutaient dans moins d’un jour. Le Gerbera était prêt. Les adhérents au club d’Hercule l’étaient tout autant. En revanche, cloisonnés avec méticulosité, les suprémacistes se présentaient sans être en possession des deux derniers mois d’enseignement. Tous les élèves étaient plongés dans les révisions jusqu’à la dernière minute sauf Hercule, occupé à échanger avec Juliette. Depuis la fin du mois de mai, mademoiselle Pasteur se réveillait chaque matin avec la certitude que la potion Utopia Miracula cesserait de faire effet. Une nouvelle journée, parsemée de visions de rêve, lui donnait tort.
« Hercule, est-ce que ton philtre de gaieté est toujours actif ? »
« Oui ! Amusant, non ? Parfois gênant, mais je ne souffre plus. »
« Tu m’as dit que la Cistus Inversus avait duré huit jours et tu as affirmé avoir doublé l’effet pour la joie en bouteille. Elle aurait dû s’arrêter au bout de deux semaines. Le délai est un peu dépassé, là, non ? »
« J’en suis à un moi et demi ! Ah ah ! Je me suis trompé dans mon calcul ! »
« Dans quelles proportions ? »
« J’ai fabriqué d’autres potions afin d’analyser deux ingrédients spécifiques. »
« Et ? »
« Je pensais que mon processus de prolongation multipliait la durée par 50, au minimum, de chaque ingrédient-clef et qu’ensuite, il suffisait de calculer la somme pour tous les ingrédients. »
« Deux éléments donnaient 50+50, soit une durée multipliée par 100. 150 pour 3 ingrédients. C’est ça ? »
« Oui. »
« Alors que… ? »
« Il faut multiplier les facteurs de prolongation. 50 × 50 pour les deux éléments, soit 2500. Mon philtre de gaieté, prévu pour faire effet durant une heure, durera environ 104 jours. »
« Waouh ! Et pour Utopia Miracula ? »
« Il y a trois ingrédients traités. »
« Au pire du pire, je table sur 50 × 50 × 50 ? »
« Voilà. »
« Attends, je calcule… 125 000… »
« Multipliés par les 6 heures de base. »
« 750 000 heures ! Mais… »
« J’ose avancer que cela correspond à 85 ans. Pas mal, hein ? »
« Par Flamel ! C’est… définitif ?! »
« Je dois analyser les ingrédients concernés par Utopia pour affiner le chiffre. »
« C’est… insensé ! »
« C’est sorcier et délicat. Imaginez ceci appliqué à la potion Facies Daemonis ».
« Que produit-elle ? Une tête démoniaque ? Avec les chairs brûlées, des cornes, des dents pointues ? »
« Exactement ! Vous imaginez le tableau ? »
« Trop drôle ! Pas pour moi. Avec Utopia, tout le monde est beau et gentil. »
« Et le miroir d’Adèle ? »
« Une merveille. Il me montre telle que je suis, sans effet Utopia, sans déformation horrifique. Quand j’ai revu Dune, Utopia lui donnait un visage féerique. Son reflet dans le miroir a montré ses traits d’autrefois. C’était très touchant. »
« Je dois vous laisser. Il me faut mon quota de sommeil. Les examens commencent demain matin. »
« Oui, oui. Bonne chance ! Et… merci, pour tout. Je te le revaudrai ! »
Il fut sur le point de mettre le Bottin de côté lorsqu’un post-scriptum apparut.
« J’ai coupé le lien historique de l’Hyperloupe avec sa source végétale. Il paraît que les tronches avaient la mâchoire décrochée en voyant les résultats instantanés ! »
La lecture de cette ultime déclaration le fit sourire. L’hôpital goûtait enfin à la rapidité dont le Goliath de l’Académie disposait déjà. Il souhaita une bonne nuit à Umbelina, posa le Scrutoscope sur le bureau et s’allongea sur sa couchette. Il plongea dans des songes plus farfelus les uns que les autres.
En début d’année, la référente Urtica avait exigé des élèves, tous niveaux de BANQUET confondus, exceptée les novices, qu’ils choisissent un sort d’une classe supérieure, qu’ils l’étudient seuls et qu’ils le présentent le jour de l’examen final en Maléfices Enchantements et Sortilèges. La création était autorisée, à condition qu’elle présente une difficulté flagrante. Plus l’écart entre la classe suivie et le niveau visé était important, meilleure la note serait.
Hercule n’en avait pas choisi un seul mais toute une série, étudiée en dernière année de CHASSE-Magus. Elle servait à changer d’apparence, ce qui était très utile aux infiltrations ou aux filatures. Le sort Vox Octavus permettait même de retravailler la voix. Hercule n’utilisait qu’une fraction de la panoplie, grâce aux conseils de Patxi, pour se rendre incognito chez Hector Gentil. Tout était réversible en prononçant Finite Mendacii.
À l’instar de l’année précédente, le tandem formé par Elvira et Max jugeait les étudiants. L’événement marquant de la quinzaine concernait le duo. Ils étaient passés à deux doigts de la catastrophe. Sidonie Delacour avait inventé un sort permettant de produire l’illusion parfaite d’une galaxie imaginaire. Mais au lieu de définir la formule en latin, qu’elle ne prisait guère, elle avait choisi de l’élaborer en français. Le résultat de « Les étoiles s’étirent », accompagné d’un geste ample, était spectaculaire. Hélas, durant l’examen, stressée, Sidonie s’était emmêlée les pinceaux et avait clamé : « Les étoiles s’attirent ». Ce lapsus avait engendré l’absorption de la lumière de la Salle Blanche par un vortex. La gravité avait été chamboulée au point d’engloutir listes, sujets, table, chaises. Max n’avait dû son salut qu’à un réflexe d’Elvira mettant fin au sortilège sur le point de les broyer. Une fois la frayeur passée s’était posé un casse-tête : quelle note lui attribuer ? Le charme annoncé n’était pas au rendez-vous mais l’alternative était époustouflante. Un BRONZE avait coupé la poire en deux.
Appelant les élèves à tour de rôle dans la Salle Blanche, les enseignants convoquèrent Hercule. Claudio Dello Carbone se présenta.
— Ce n’est pas ton tour, coupa Max.
— Hercule est… indisposé et coincé aux…
— Ah ! Bon, eh bien vas-y ! Commence par ton sujet libre et ensuite, tire deux imposés ! ordonna Elvira. Quel est ton sort ?
— Il est hors catégorie.
— Tiens donc ! Il n’est pas enseigné à l’Académie ?
— Juste montré. C’est le Patronus.
— Quoi ? firent les enseignants.
— Expecto Patronum ! lança l’étudiant en faisant tournoyer sa baguette.
L’énergie positive se matérialisa avec une forme animale.
— Un Hortza ?! Comme celui d’Hercule ? C’est une illusion ?
— Oui et non. C’est un vrai Patronus. L’illusion est ailleurs. Finite Mendacii.
Au prix d’une souffrance comparable à celle infligée par le Polynectar, Hercule reprit sa véritable apparence et sa voix.
— Oh ! fit Max. J’ai été pris au piège ! Sans Polynectar ! Je suis stupéfait… J’aurais juré…
— Bravo, Hercule. Tu nous as mystifiés. Combien de sortilèges t’a-t-il fallu utiliser pour parvenir à ce résultat ?
— Une bonne vingtaine. Par chance, Claudio et moi avons un gabarit similaire, la même couleur de cheveux et d’yeux. Il est un peu plus mince. D’ailleurs, enfler est plus facile à supporter qu’un amaigrissement soudain. La voix, c’était le plus compliqué. Il m’a fallu réaliser de nombreux essais, puis perdre mon accent flamand au profit de celui du romain.
— C’est impressionnant.
Après l’exécution des imposés, étudiés en cours d’année, Hercule avait décroché un énième OR+. Le Belge s’était bien gardé de révéler la véritable trouvaille répétée depuis quelques semaines et destinée à être murmurée, sans baguette en main.
Quelles que soient les promotions des plus âgés, l’épreuve phare des examens, c’était celle du Duel. En quatrième année, l’échec d’Umbelina, au cours d’affrontements successifs jusqu’en finale, était inconcevable. Ses adversaires priaient juste pour ne pas mourir, à défaut de faire illusion durant quelques secondes. Peu avant la compétition, le Belge s’approcha d’elle et lui souffla :
— Est-ce qu’un petit pari sportif vous tente ? Une mise de 5 Gallions.
Ses yeux pétillèrent.
— Quel est l’enjeu ?
— Qui, de nous deux, expédiera un combat le plus rapidement.
— D’accord ! Par contre, je ne veux pas éliminer un ou une amie et lui causer une notation catastrophique.
— J’en fais mon affaire. Qui souhaitez-vous affronter en premier ?
— Rosier. Je veux écraser sa sale tronche de cancrelat.
— Rosier. Je note. Je me réserve Nott.
— Comment vas-tu t’y prendre ? C’est Elvira qui plonge la main dans le sac pendant que Max surveille que nos baguettes sont dans nos poches.
— Vous verrez. Pari tenu ?
— Pari tenu. Qui arbitre ?
— Shin. Il tient un chronographe.
— Chouette ! On va s’amuser !
La notion portugaise de l’amusement était particulière. Hercule voyait dans le cours de Duel une matière aussi contraignante que la Politique et le Droit sorcier.
Elvira annonça le début du tirage au sort. Hercule se concentra.
— De Laranjeira.
Un silence mortel musela l’assistance. La professeure s’empara d’un second billet.
— Rosier.
La princesse, estomaquée, crut d’abord à une coïncidence. Après avoir défait Rosier en huit misérables secondes, elle voulut comprendre mais Hercule fut hermétique. Lorsque le nom de Nott fut déclamé, celui de Van Betavende suivit dans la foulée. L’Anglais afficha son air habituel : méprisant. Hercule l’avait étudié, en classe. Nott était rapide mais incapable de jeter la panoplie de ses armes de façon informulée. L’éjection de baguette ne conférait aucun avantage au Belge, car le combat débutait arme à la main. Hercule avait délaissé sa canne truquée tout comme la baguette de cèdre, trop tendre et Benben, réservée au soin et à la non-violence. Il avait conçu l’outil adapté au duel, sur mesure, à partir d’érable moucheté, puissant et de ramure de Jackalope, animal vif s’il en était. Le garçon approcha en claudiquant afin de renforcer l’illusion de faiblesse.
Elvira produisit une étincelle, signal de l’entame des hostilités. Une pluie de sortilèges s’abattit sur l’Anglais. Un Oscausi le priva de la parole, un Stupéfix le neutralisa, un Repulso précédé d’un Shoony Taul le projet au plafond tandis qu’un Duro explosif produisait une gangue de pierre tout autour de l’échalas. Ce dernier fut ensuite rabattu sur le sol avec rage, violence. Alfred Beauxbâtons, témoin de la scène, s’exclama :
— Examens terminés pour celui-ci ! Allez ! Au centre de soins.
Il s’avéra qu’Hercule avait mis le squelette de l’Anglais en pièces détachées. Comme les épreuves de Duel avaient lieu le premier jour de la session finale, le médiocre élève serait renvoyé à Poudlard avec un statut de redoublant.
— Deux secondes et demie, trancha Shin. Hercule mène.
— Zut ! Il faut que je le rattrape !
— Qui désirez-vous maltraiter ?
— De Luca Rosso. Il m’énerve presque autant que Rosier. La vigne me démange.
— Dès qu’Elvira annonce le second tour, je me concentre.
Hercule se débarrassa de Viviane Castelmur, de Bruno Campari et de Jean Laplace avant de choisir délibérément Rosa Fuchs. Il savait que la Luxembourgeoise lui donnerait du fil à retordre et il avait l’intention de s’effacer. Il se contenta d’offrir de la résistance. Umbelina n’y vit pas du feu.
— Tu as fait exprès de faire durer ton combat, pour décrocher l’OR. Tu pouvais la vaincre. Quelle est ton idée ?
— Placer Rosa face à Roland. Une demi-finale d’anthologie. Quoi qu’il advienne, vous affronterez l’un d’eux. J’espère que mes leçons vont porter leurs fruits.
Elles furent couronnées de succès. Roland eut raison de la Luxembourgeoise au terme d’un affrontement digne d’entrer dans les manuels de combat. Épuisé, il ne tint qu’une minuscule minute en finale face à la Portugaise. Mais ce fut, de loin, la plus longue confrontation menée par la jeune fille. Le score de deux secondes face à De Luca Rosso lui rapporta les 5 Gallions promis.
Dans l’ensemble, le Gerbera s’en tira avec les honneurs tout au long de la quinzaine d’examens. Laurine parvint à s’éloigner de la zone rouge tandis que Umbelina s’en approcha à plusieurs reprises. Au cours de la réunion habituelle à mi-parcours, pour choisir les options suivies, les CHASSE désirées, Sidonie se distingua au sein du Gerbera en refusant de révéler ses choix.
— C’est personnel. Et je demande aux voyants de ne pas lever le voile.
Barthélémine et Séraphin firent preuve de transparence. Le garçon, intéressé par la Botanique médicale et les Arts magiques, éjecta la Divination et l’étude des Moldus. La Caribéenne n’abandonna que l’étude des Moldus et conserva l’enseignement de madame Obscur. Elle choisit le français rédactionnel parce qu’elle adorait les cours et l’esprit du professeur Perlenjoie. Elle refusa d’abandonner une autre matière pour compenser. Elle fit une révélation qui intrigua Hercule et le conforta dans l’idée que l’avenir s’assombrissait.
— Pendant la réunion, Agathe a parlé des places en CHASSE. Elle a précisé les quotas attendus par pays et par CHASSE.
— L’année dernière, elle donnait des globalités par CHASSE, répliqua Sigrid. Pourquoi avoir détaillé ?
— Elle n’a pas reçu les chiffres des Pays-Bas, de l’Espagne et de la France.
Hercule songea à son mur des bizarreries. Cette information y avait sa place.
Les épreuves d’Hercule et ses camarades s’achevèrent par un devoir de sciences portant sur les moyens magiques capables de faire plier des lois de la physique, comme la poussée d’Archimède. En posant son double parchemin, le Belge glissa un cliché entre les feuilles. Jean le consulta et comprit ce dont il s’agissait. On y voyait la source lumineuse dissimulant Sondeur Alpha. L’objectif était braqué en direction du tunnel. Il avait disparu et il était désormais impossible de discerner les parois historiques du bouchage. Le coffre à disparaître du degré 10 était stocké dans l’infirmerie secrète du lac souterrain. Les autres coffres le rejoindraient, juste avant le départ pour l’agence W. Hercule refusait de lancer des Reducto pour les transporter, craignant de les endommager. Il cadenasserait celui entreposé dans la grange de Patxi, le transformant en point d’entrée à l’Académie durant l’été et par conséquent, l’étape pour rejoindre LA bibliothèque.
Cette mission menée à bien, le garçon se rendit une dernière fois chez Johannes. Il lui réclama tous les annuaires téléphoniques moldus. Puis, il prit le plan détaillé de son submersible, lista les composants nécessaires et releva les numéros des fournisseurs capables de lui procurer les marchandises. Cette fois, il ne ferait pas appel aux services payants de Trouvetout. Cet intermédiaire entre le monde sorcier et les Moldus était unique. S’il ne faisait pas encore l’objet d’une surveillance ministérielle, voire d’un noyautage, cela ne tarderait plus. Idem avec Piquécolle & Grammes. Il devait se méfier. Il traiterait avec les Moldus, choisirait des points de livraison dispersés sur le territoire français et se chargerait de rassembler le matériel dans la grange de Patxi, en attendant de trouver le moyen de l’introduire dans le pavillon du Gerbera, dès la rentrée.
Il était décidé à vivre de vraies vacances, avec moins d’enquête et plus de repos, de plaisir. Il y aurait quelques inventions : il était hors de question de se rendre au salon des inventeurs, en Autriche, les mains vides ou avec des plats réchauffés. Il devait innover sans créer de danger.
Ayant moissonné de nombreux contacts, il retourna dans le Nautilus et entama la préparation des bagages. Umbelina l’imita. Elle s’apprêtait à démonter son lit lorsque Hercule lui fit la remarque :
— Encore une nuit, ma chère ! Nous sommes jeudi. Où dormez-vous, demain soir ? Chez la ministre ?
— Non, chez les Alonzo. Dans la chambre de sa petite sœur.
Il lui tendit le Scrutoscope.
— Glissez-le dans vos bagages, demain matin.
— Et s’ils ne parviennent pas à exécuter ton enchantement ?
— Un mot sur le carré magique et j’arriverai au plus vite.
— Promis ?
— Vous ai-je abandonnée lorsque vous étiez prisonnière ? Non. Ayez confiance. Demandez à Jo de martyriser votre esprit. Qu’il reste affûté.
— D’accord ! Bon courage pour le rangement.
Hercule reprit ses travaux d’empaquetage. Il ouvrit la valisette, déploya l’étagère dévolue aux manuels, retira ceux de seconde année pour les remettre à Jeanne. Il les remplaça par ceux de quatrième, ajouta le grimoire de Côme, sa copie en cours de rédaction et le modèle gobelin récupéré chez Ambroisine. Ensuite, il rangea les artefacts dont il avait peu d’usage au fond de l’emplacement. Il y glissa le bâton d’argent remis par le roi Ragnuk. Dès que le cylindre fut en place, il s’anima, sans qu’Hercule n’ait prononcé le moindre mot. Une série de cliquetis se produisit et les 24 minéraux incrustés s’illuminèrent.
— Ça, par exemple !
Il effleura le métal mais rien ne se produisit. Rassuré, il le prit à pleines mains. Il s’éteignit et replaça les symboles à leur position initiale.
— Mais… Ai-je la berlue ?
Il réitéra l’opération de rangement. Nouveaux cliquetis, nouvelle illumination totale. Il saisit le grimoire gobelin. La couverture était redevenue lisible. Il le feuilleta. Les pages étaient vierges. Les marques en pied s’étaient évanouies. Il prononça le mot « confiance » en gobelbabil, sans effet.
« Non… Cela ne peut pas être ça… »
Cette fois, il fit appel à l’ouvrage du linguiste et chercha par quel symbole le mot confiance était exprimé en runique gobelin, un système d’écriture antique. Il correspondait à un assemblage visible sur la bague la plus proche des minéraux et en position qu’il désignait comme la première. Les runes gobelines n’avaient rien de commun avec ce qu’il connaissait des versions anglaises, celtes ou vikings. Leur complexité rivalisait avec celle des sinogrammes, ces caractères chinois où certains mots pouvaient comporter plus de 50 traits de pinceau et prenaient aussi une forme tangible, explicite, à l’instar des hiéroglyphes égyptiens. C’était imprononçable car cela exprimait des idées, des temporalités, des états transitoires et non de simples mots. Pire : l’ouvrage ne mentionnait que quelques exemples en runique gobelin, inventé 8 000 ans avant le vingtième siècle.
« Voyons… Les signes incrustés en bas de page correspondent à des raclements, des claquements ou des chuintements basiques. Des phonèmes parmi les 600 et quelques disponibles dans la langue. Le second symbole sur la seconde bague. Il représente vaguement un triangle, avec deux barres transversales croisées et une sorte d’arrondi au-dessus. Et si… »
Il fit appel à sa mémoire. Le pied de la page 23 du grimoire comportait l’arrondi, seul. Il prononça le trille correspondant. Le support se couvrit de caractères gobelbabil standards.
— Oui ! jubila-t-il. Et maintenant, les pages 141 et 254. Le triangle, assimilé à la maison, l’arrondi à une arche, un pont ou un tunnel et la croix, symbolisant l’intersection, la croisée des chemins ou… le jumelage ?
Les trois pages devinrent lisibles au profane, à condition qu’il pratique le gobelbabil. Elles livraient, pas à pas, la méthode pour fabriquer deux arches en bois, acier, argent – peu importait –, pour les envoûter et les relier. Il suffisait de les éloigner pour passer d’un point à un autre.
Hercule mémorisa toutes les instructions, craignant que les mots ne s’évanouissent avec un bête éternuement – ce qui s’apparentait à « J’ai terminé » chez les Gobelins. Son attention fut captée par une invitation à se reporter au grimoire du bâton d’argent si le lecteur désirait réaliser un pont transitoire autorisant les déplacements dans « le Tout ».
« Le… Tout ? Un grimoire servant de mode d’emploi du cylindre ? Un pont… transitoire ? »
Il se réjouit d’avoir percé le secret du grimoire perdu des Gobelins. Il le rendrait au roi dès que possible. Après avoir pris connaissance de toutes les pages !
1 Le faux Pommier l’ignorait mais la base était située dans la baie faisant face à l’archipel de Ross, emplacement du mont Erebus, le volcan actif et sommet de l’Antarctique. La civilisation la plus proche se trouvait en Nouvelle-Zélande, à 3500 kilomètres de leur position.