Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 38 : Sortilège 38 : le plongeon

Par eric_vincent

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


Dans l’esprit d’Hercule, le dimanche 13 février fut le jour le plus mémorable et fructueux de l’année scolaire. Il ne se contenta pas d’apporter son aide à Jacques, de lui dénicher des ancêtres prestigieux, intrigants, ni de l’éclairer sur le plus incroyable d’entre eux. Hercule échangea avec Juliette à qui il donna rendez-vous dans le degré 50. Il lui présenta Memoleg, capable de relire, peu à peu, tous les dossiers descriptifs de virus, microbes et bactéries pour les stocker dans une gemme. Juliette trouva la méthode lente, imparfaite mais applaudit l’invention pour sa capacité à exploiter des sources d’information, à les inscrire dans un support insensible aux maladies. La jeune femme avait affronté des pertes de données associées aux plantes décimées.

Alors que les deux prodiges de l’envoûtement devisaient sur l’aide fondamentale apportée par les ouvrages d’Agatha Jasper, articulés à l’identique, des écrits usant du même vocabulaire, la solution à leur problème jaillit du cerveau fumeux de l’autre génie, celui de l’impression.

— Je n’ai point vos talents sorciers respectifs mais monsieur Van Betavende, si votre loupe magique sait lire un texte et l’inscrire caractère après caractère dans une gemme et vous, mademoiselle Pasteur, si votre Hyperloupe cherche une description visuelle dans un ensemble de plantes, reliées par leurs racines, pourquoi monsieur Van Betavende ne vous donne-t-il pas sa gemme intelligente pour l’intégrer dans l’Hyperloupe ? Au lieu d’afficher la trouvaille dans l’optique observée par l’une des… euh… tronches, vous redirigez l’information récoltée dans la gemme.

— C’est notre idée, mais il faudra glisser autant d’échantillons qu’il en existe dans le réseau végétal pour déclencher la redirection des informations récoltées.

— Je comprends votre souci. Que se passe-t-il si vous observez un agent infectieux nouveau ? Jamais renseigné par vos soins, Mademoiselle ?

— L’intelligence examine tout le réseau de plantes et indique que c’est inconnu.

— L’intelligence va tout lire ?

— Johannes a raison ! s’exclama Hercule. Oh ! Pardonnez ma familiarité.

— Vous êtes excusé.

— Mais oui ! Hercule, on l’a fait ! Ça y est ! On peut miniaturiser l’Hyperloupe. Mieux : la sécuriser, la rendre insensible. Il faut une protection. L’ensemble des enchantements ne doit jamais être accessible. Que personne ne comprenne le langage que tu as défini dans le quartz ou ta gemme noire. Que nous puissions ajouter des dossiers en indiquant une phrase magique, un sésame inviolable.

— Si je puis me permettre…

— Oui, Johannes ?

— Le chiffre de Vigenère me paraît indiqué pour…

— Pas ça, Johannes ! se plaignit Juliette. Il est dépassé. Face à un spécialiste du cryptage, il ne tiendra pas. Un sorcier un tant soit peu versé dans les sciences brisera la protection en repérant les séquences répétées.

— Sauf si… commença le garçon.

— Ne t’embête pas avec ça, Hercule.

— Un pangramme d’égale longueur à la phrase.

— Un pan… Oh…

Un pangramme était une phrase, la plus courte possible, utilisant toutes les lettres de l’alphabet. L’un des plus célèbres, en français, était : « Peux-tu m’envoyer du whisky que j’ai bu chez le forgeron ? ». Si la phrase magique choisie était de la même longueur, aucune séquence répétée n’apparaissait dans le cryptage. La phrase obtenue devenait quasiment inviolable. 1 L’assurance que l’intelligence sorcière engendrée par les deux cerveaux ne serait jamais dévoilée.

Juliette s’empara de la gemme tendue par Hercule et promit un retour prochain.

La journée du dimanche ne s’acheva pas avec cette rencontre fructueuse. Hercule passa la soirée chez le professeur Racine et lui fit une proposition d’entraves à laquelle Jean répondit par une découverte extraordinaire.

— Vous d’abord, Professeur.

— Non, vous. Allez-y !

— Si vous insistez… Voici ce que j’ai acheté chez monsieur de Bazincourt, le père de notre référente Urtica.

Jean reconnut l’objet et se décomposa.

— J’en déduis que vous ne l’avez pas acquis par hasard.

— C’est le mécanisme permettant l’accès à la colonne M. Réalisé avec de l’acier gobelin, insensible aux sorts classiques. Les seules façons de passer outre, c’est de faire appel à la magie noire, à une intelligence sorcière ou de connaître le code.

— Quelle est votre idée ?

— Créer une sorte d’antichambre donnant accès aux runes uniquement si on trouve le goulot et si on déniche le code.

— L’antichambre, visible, va attirer l’attention, non ?

— J’obstrue le tunnel.

— Des briques, du béton, n’arrêteront pas un sorcier déterminé.

— Il ne verra que de la roche. De la vraie, identique à celle de la grotte. J’ai étudié un grand nombre de sorts liés au minéral. J’ai interrogé le Sondeur sur la naissance du pavillon Gerbera. Euh… Monsieur… Il y a eu une prophétie de madame Obscur, à mon propos. Notre enseignante de M.E.S a désiré créer un groupe capable de faire face à une menace d’ampleur… mondiale…

— Oh…

— … et démoniaque.

Jean n’en crut pas ses oreilles et n’ajouta aucun commentaire.

— C’est une abomination bien plus dangereuse qu’une organisation suprémaciste. En initiant le Gerbera, en favorisant sa croissance, Elvira de Bazincourt a rassemblé, sans s’en douter, des sorciers ayant une prédilection pour les éléments. Le feu d’Eugénie, l’air d’Umbelina, le métal de Sigrid, l’eau de Shin, le bois pour moi. Tous sous l’égide de la maîtresse des mots atteignant l’esprit, Katarina. Du moins, je le croyais. Le bois et le métal proviennent de la terre. Il semble que le minéral soit mon élément.

— Tu veux sortir le minéral des entrailles de la terre pour combler ce long tunnel ?! C’est un travail de titan !

— J’en suis conscient. Mais si je réussis, personne ne sera en mesure de soupçonner l’existence de l’univers des possibilités perdues.

— C’est la meilleure solution.

— Et vous, Monsieur ? Qu’avez-vous découvert ?

— Je sais comment changer le code runique.

Jean dévoila le processus, dangereux, à l’élève chargé de s’introduire dans le degré 10 et de l’appliquer. Il oublietterait ensuite le garçon qui serait le seul décisionnaire pour le code runique et celui du goulot. Tout serait verrouillé à la perfection. Aucune des autres solutions abordées ne convenait. Bloquer le carrousel était contre-productif. Plusieurs degrés avaient leur utilité. De plus, entraver les bancs n’empêchait pas de créer un raccourci. Hercule précisa que cela s’était déjà vu, sans préciser qu’il était l’un de ces contrevenants. Faire tout exploser risquait d’engendrer des dommages collatéraux. Le pacte fut scellé.

Pour faire bonne mesure et faire fructifier ce dimanche-là, Hercule avança l’écriture des mésaventures de Jean. Il rédigea les boucles où le sorcier scientifique avait lancé des attaques contre le ministère félon, durant un mois, perdant à chaque fois, périssant et renaissant au début de chaque itération temporelle. Conscient de la vanité de sa démarche, monsieur Racine s’était mis en tête de dénicher une nouvelle Pensine, un nouveau spectre et un moyen d’accéder à l’Académie bâtie dans le ciel de Paris. Après avoir couché trois chapitres, l’élève s’allongea sur sa couchette pour réfléchir à l’écriture d’une jolie lettre pour la Saint-Valentin, à l’attention d’Eugénie. Il s’endormit tout habillé dès l’instant où son corps foula le matelas.

Jacques avait une veine incroyable. La souffrance nocturne due au tatouage magique se déclara à 23H00. Résultat : à minuit, il dormait comme un bienheureux. Au petit matin, il ne songeait même plus au Dirico mêlé à sa peau mais pensait à son avenir. Au retour de LA bibliothèque, il avait rédigé une demande très officielle et l’avait glissée sous la porte du bureau de la directrice.

Après la matinée passée en compagnie de ses camarades, son déjeuner pris en quatrième vitesse, il patientait dans le couloir administratif. Il vérifia son uniforme, passa sa main dans ses cheveux pour s’assurer qu’aucun épi rebelle ne déconcentrerait son interlocutrice. Une porte s’ouvrit mais ce ne fut pas celle du bureau. Le concierge sortit de la salle de réunion, le toisa et l’invita à s’introduire dans la pièce. Il pensait se retrouver face à la directrice et voilà qu’il faisait face à un jury comptant toutes les référentes – Wilfried Laflèche n’était pas présent à l’Académie –, la directrice, Ambroisine Fordecafé, Claire Obscur et Jean Racine.

— Assieds-toi, Jacques.

Il obéit à la figure placée en haut de la hiérarchie sans trahir sa surprise.

— Comme tu l’imagines, ta demande m’a surprise. J’avoue, je ne m’y attendais pas. Du moins… pas si tôt.

— J’espère que je ne vais pas créer de problème, Madame, s’excusa le garçon.

— Ta requête, si elle est suivie d’actions de notre part, causera de faramineux problèmes. Être le premier Cracmol à entrer en CHASSE exige, pour préalable, la modification du règlement de l’Académie.

Jacques se crispa. C’était mal engagé pour le déclenchement de la révolution. Un directeur de l’Académie n’avait pas le droit de modifier des articles du règlement de son propre chef sauf cas de force majeure, un terme laissé à l’appréciation du Sondeur. La seule manière, régulière, d’aboutir à un changement était de faire adopter une loi par les parlementaires, à l’unanimité et à l’initiative du ministre de la magie en personne.

— Nous nous sommes concertés, poursuivit Dune. Si nous prenions tes moyennes actuelles dans les différentes matières d’une CHASSE-Potion, en te créditant d’une FONTE – en M.E.S, en sachant que certaines potions te poseraient problème – environ ¼ des recettes selon Ambroisine –, tu serais capable de réussir.

— Il y aura quelques breuvages supplémentaires que je parviendrai à préparer, Professeur, coupa Jacques. Grâce à des inventions de mon ami Hercule. Je peux vous montrer un exemple ?

— Je t’en prie.

Il releva sa manche et exhiba le tatouage de Dirico.

— Il date d’hier. J’ai composé les cinq encres en même temps, en me servant de cuillères enchantées mises au point par Hercule. J’ai pu verser les ingrédients en parallèle grâce à des robinets envoûtés.

— Belle invention ! nota Jean. Tu démontres des qualités, de l’intelligence pour t’adapter ou même te servir d’inventions moldues. Je ne prêcherai pas pour mes matières dans lesquelles tu as d’excellents résultats. Je soutiendrai ta candidature.

— Moi auzzi, ze zerait un grand oui ! Il n’y a pas de meilleur botanizte dans zette Académie que toi, Chacques.

— Je suis certaine que le prochain professeur de potions validera mon approbation, ajouta Ambroisine. Je ne serai plus là pour y assister, mais tu es malin comme un Niffleur et ces encres, parfaitement réalisées, sans rejet, sont un argument de poids. Le Dirico t’ira comme un gant.

— Quitte à te surprendre, Jacques, j’approuve ta démarche, même si ta nature t’interdit tous mes cours.

Il s’apprêtait à objecter pour l’Occlumancie ou pour la résistance aux sorts lorsque Dune secoua la tête en signe d’opposition. Il ravala sa contradiction.

— Je suis ton ancienne référente et t’avoir eu dans mon ordre, ne m’a apporté que des satisfactions. La CHASSE-Potion est ta meilleure option.

Claire se racla la gorge à plusieurs reprises. Jacques se demandait ce qu’elle fichait dans le « jury » puisqu’il ne suivait plus ses leçons.

— Ce n’est pas tout à fait vrai, n’est-ce pas, Jacques ?

— Euh… Comment ça, Professeure ?

— Allons ! Tu sais que je ne choisis pas toujours le sujet de mes prophéties et qu’elles font leur apparition quand l’objet visé en vaut le détour.

— Vous avez eu une prophétie à propos de lui ? s’étonna Agathe.

— Que dis-tu de ça ? « Le trio du futur forme désormais un nouveau quatuor. »

— Je… ben… ça veut dire quoi ?

— Le trio du futur, ce sont les élèves qui peuvent voir l’avenir. Laurine, Valentine et Shin. Rassemblés dans le Gerbera. Un quatrième larron s’ajoute aux trois pour former son nouveau quatuor. Le seul ordre disposant d’un quatuor de base, désormais connu. Un quatrième élève a le Don. J’ai parfois eu des soupçons à ton égard, Jacques. Le dernier en date et non des moindres, c’est ta conviction absolue que le Quidditch serait annulé. Je l’ai entendue.

— C’est peut-être un autre élève du Gerbera. Emma ?

— Sachant que tu appartiens au Gerbera, peux-tu m’affirmer, les yeux dans les yeux, que tu n’as jamais eu de pressentiment, ni de vision ?

Il était acculé. Hercule l’avait mis en garde à propos de cette capacité. Il avait même dû effacer sa mémoire après des « trouvailles » sur sa sœur. Le pendentif avait changé la donne.

— J’aimerais que cela ne quitte pas cette pièce, Professeure. S’il vous plaît, quémanda l’adolescent redevenu petit garçon. Il m’arrive de voir des événements à venir. Je sais même comment cela survient. Je crois que c’est un don hérité de ma famille. Il y a ma grand-tante Adeline, votre grand-mère, Madame mais pas seulement. J’en connais un autre. Pour ma sécurité, il est préférable que ça reste secret. Je ne saurais pas quoi en faire. Enfin, si, j’ai une toute petite idée. Mais vous savez, je m’amuse beaucoup plus avec la botanique, les potions, les soins.

— Et cette idée ? creusa Dune.

— Comme je me débrouille en dessin et que je suis capable de créer les encres, je pourrais… deviner quelle créature conviendrait le plus à un sorcier désirant un tatouage magique.

— C’est très judicieux, répliqua la référente Gerbera. Une belle combinaison de tes talents, sur un registre très peu exploité. Gardons l’idée d’une CHASSE-Potion et travaillons juste ton « intuition » pour cet aspect.

— Jacques, reprit Agathe, je dois faire preuve de transparence. Pour intégrer la CHASSE-Potion, un miracle législatif ne suffira pas. Il te faudra exceller, surpasser ceux qui aspirent à entrer dans cette CHASSE. Même si tu n’y accédais pas, je suis convaincue et mes collègues le sont aussi, que tu brilleras en tant qu’adulte tout autant que tu nous as éblouis depuis ton arrivée. Bien ! Nous allons en discuter entre nous pour voir comment créer le précédent.

— Merci de m’avoir écouté, Madame.

Il fut reconduit dans le couloir. Il y eut des conciliabules. Agathe déclara se charger en personne de plaider la modification du règlement auprès du ministre et des élus. Le Cracmol attendit la professeure Waldmeister pour l’accompagner en cours de botanique médicale, avec les CHASSE-Médico de dernière année. Il pensait lui extorquer deux ou trois informations supplémentaires. Elle fut plus muette qu’une porte de prison moldue. 2

Hercule se souvenait, avec nostalgie, de la première Saint-Valentin passée à l’Académie. Le pique-nique avec Eugénie, Sigrid et Umbelina, dans le degré des fées. Un repas avalé au lance-pierre, pour ne pas être débordés par l’accélération temporelle de cet univers, les filles grisées par le taux d’oxygène supérieur à celui de l’atmosphère terrestre, l’obligation de les traîner de force pour les ramener dans leur monde d’origine. Aujourd’hui, il était seul et les scènes attentionnées auxquelles ils assistaient, tordaient son ventre. Des échanges de sourires complices, de gestes tendres, de petits présents, de la galanterie à profusion.

Dans le registre du parfait gentleman, Roland excellait, pour la plus grande joie de Sigrid, heureuse de cette attention. Claudio Dello Carbone s’en tirait pas mal. Il s’était adressé à Lino Vesperini pour obtenir un miel hors du commun. La solidarité transalpine avait joué à fond. Les parents de Vesperini, célèbres restaurateurs, disposaient d’un carnet d’adresses sorcières et moldues épais comme un Bottin. Parmi leurs fournisseurs, il y avait un producteur de framboises. Le grand-père coiffait aussi la casquette d’apiculteur et récoltait un miel de framboisier très rare, très frais, onctueux, plus floral que fruité. Le pot de 25 centilitres avait mis des étoiles dans les yeux de Laurine. L’Italien, futur médicomage, n’avait pas manqué de vanter les vertus antibactériennes, cicatrisantes et bénéfiques du délice.

Hercule avait reçu des remerciements de la part d’Eugénie. Quelques mots empruntés, gênés où elle tentait de masquer son émotion. Elle déclarait que le garçon était un « amour » d’avoir réussi à faire coïncider la réception du colis avec la journée du 14 février. Il n’avait pas répondu aussitôt, relisant à l’envi cette phrase où elle lui disait que c’était un amour.

Quelques minutes plus tard, Natalia s’était rappelée à son bon souvenir. Il l’avait juste mise en garde, persuadé qu’elle courrait toujours un danger mortel à Koldovstoretz. Les crimes contre les progressistes se multipliaient, dans le monde entier. Elle avait pris l’avertissement à la légère, jurant qu’elle fouillait les cervelles pour déjouer les éventuels pièges. Elle affichait un stoïcisme désarmant, typiquement russe, le genre à ne pas se laisser impressionner par quoi que ce soit. A moins, bien sûr, qu’elle appartienne au camp de l’ennemi.

L’entrain ressenti dans cette journée l’amena à terminer la mise au point du Memoleg, un nom fabriqué de mots latins signifiant que ce qui est lu, est mémorisé. La loupe magique, capable de lire, de mémoriser, pouvait restituer la connaissance en analysant les questions posées. Le soir même, il rouvrit « Comprendre une potion » et lança la lecture de l’encyclopédie nécessitant des semaines. Son projet d’année était au point. Il ne lui restait plus qu’à achever le roman sur le professeur Racine. Toutefois, il butait sur un os. Il n’affrontait pas le syndrome de la page blanche puisqu’il n’avait qu’à rédiger en suivant un plan très détaillé, à organiser, à épurer. Il faisait face à une paralysie au moment d’aborder la période des incarcérations, des tortures dans lesquelles son alter-ego méphitique jouait un rôle central. C’était au-dessus de ses forces. Il luttait contre la tentation de jeter l’éponge. D’autant plus que son écrit ne lui rapporterait aucun accessit. Shin l’emporterait. Pas besoin de voyance pour en être sûr à 1 000 %.

La créature avait les pattes et les ailes ligotées. Un sac noir, doté d’un nœud coulissant, emprisonnait sa tête. Le tissu épais empêchait l’air d’abonder ; elle suffoquait. La pauvre bête reposait sur le sol nu fait de roche acérée, dans une cavité secrète, dotée d’une panoplie de sorts, scellée par une porte d’acier gobelin. Toute évasion était vouée à l’échec. Les entraves, les privations, l’air vicié n’étaient rien comparés à ce qui l’incommodait le plus : l’humidité. Sa cellule était au niveau le plus profond de la structure souterraine et dans cet ultime sous-sol, l’eau suintait sans cesse, s’infiltrait dans ses plumes et lui provoquait un pourrissement de la peau.

La prisonnière entendit des cliquetis et des bruits de bottes frappant les flaques d’eau, éclaboussant les parois taillées à la pioche. C’était l’heure de la becquée. Encore… Un dénommé Charles Laplace allait ouvrir, desserrer le nœud coulant du linge la maintenant dans l’obscurité totale et glisser des graines infâmes, fermentées, une à une, jusqu’à ce qu’elle soit si gavée que la douleur éprouvée lui tire des larmes de souffrance. Après la séance de torture, l’individu recueillerait le précieux liquide pour le pervertir, sans l’ombre d’un doute. Le geôlier engagea une grosse clef à l’ancienne dans la serrure et donna deux tours complets. Huit mâchoires de métal reculèrent dans leurs logements respectifs. Le sorcier tira la porte à lui.

— C’est l’heure du gavage, sale volatile ! aboya le trentenaire à la toison blonde raréfiée. Tu te tiens tranquille et tout se passera bien. Si tu t’agites, je te jure que tu vas le regretter. Je maîtrise le Doloris comme personne. J’adore ça !

La captive joua les poupées de chiffon, sans résistance.

— Eh bien tu vois ! C’est pas diff…

Elle pinça les doigts introduits sous l’étoffe pour la gaver de maïs et donna un violent coup de reins. Charles fit tomber les graines.

— Saleté ! Tu vas voir ! dit-il en brandissant sa baguette. Endolo…

La capuche opaque glissa et un rai de lumière artificielle frappa l’une de ses pupilles. Elle disparut dans un nuage de flammes pour se matérialiser au bout du couloir faisant un coude.

— Merde ! Reviens ici, débilité infernale !

L’homme se rua à l’extérieur de la cellule, jetant des Stupéfix par paquets. Il se fit distancer par la bête transplanant à vue, même si ses pattes étaient enchaînées de façon magique. Contre toute attente, au lieu de s’engouffrer dans l’escalier menant au niveau supérieur, elle disparut et réapparut sur la main de son tortionnaire. Ses serres agrippèrent la baguette du sorcier et la sectionnèrent. Ailes et pattes furent libérées. Un coup de bec bien placé fit lâcher prise à la main opposée qui tentait de l’étrangler. Un nouveau transplanage mit fin à l’agression. L’oiseau déploya ses ailes et s’envola dans une immense salle soutenue par de nombreux piliers d’acier. Il zigzagua en évitant les tirs de riposte de sorciers attablés, en train d’engloutir un ragoût à peine plus mangeable que les graines. Un géant vociféra mais le volatile franchit la porte d’entrée au même moment.

— Coincez-le ! Vite !

Les sbires se lancèrent aux trousses de la créature, sans plus de succès que Charles. Elle était bien trop rapide. En moins de dix secondes, elle fut dans l’alignement du puits long d’une centaine de mètres. Elle effaça la distance et fit irruption dans la réserve d’une échoppe où des milliers de pièces métalliques étaient entreposées. Elle se jeta contre une porte et la fit voler en éclats. Elle accueillit l’air glacial de l’hiver avec un bonheur inégalable. Elle ouvrit ses ailes, inspira et sut où trouver refuge. Elle s’évanouit dans les airs et vola vers le soleil couchant sans entendre le géant de Lorraine, De Valmy, retourner sa baguette contre Charles :

— Avada Kedavra !

Laplace s’écroula devant les hommes de main, médusés. De Valmy estima s’être montré magnanime. Le fautif aurait vécu un long calvaire s’il avait dû rendre compte au Maître. Le Lorrain fulmina :

« Nous n’aurons pas le droit à l’erreur. »

Échaudé, Hercule débarquait désormais à Py recouvert de sa couverture de dissimulation. Le duo avait eu une chance phénoménale d’être surpris par Gertha et non par Gervais. Il ne fallait pas tenter le diable et s’imaginer, naïvement, que le pire était derrière lui. Jeanne lui avait donné rendez-vous dans la grange à l’abandon. Lorsqu’il y transplana, invisible, il l’inspecta et lança un Hominum Revelio avant de se dévoiler. Il eut droit à la traditionnelle accolade avant qu’elle ne lui annonce la bonne nouvelle.

— Ta mère a parlé avec mes parents. Elle a réussi à les convaincre de m’enseigner les matières non magiques que Catherine ne m’apprend pas. Elle a même dit un gros mensonge pour la baguette. Je ne suis pas sûre que mon père l’ait avalé. Il se méfie. Enfin ! Je vais pouvoir apprendre tout ce qui me manque. À l’école, vous n’étudiez pas les Moldus ?

— Si mais l’enseignante raconte n’importe quoi. L’année dernière, j’ai conseillé au fils Ballessaim d’écrire des énormités, des horreurs plus stupides les unes que les autres. Elle a décrété que c’était le meilleur de sa classe.

— Ah ah !

— Ce soir, j’ai modifié la leçon.

— Ah bon ?

— Vendredi et samedi, je ne pourrai pas venir.

— Ah mince ! Pourquoi ?

— Je vous expliquerai jeudi. Pas avant. Ce soir, nous avons besoin de ceci et de votre manuel de M.E.S.

— Je l’ai pas. Une plume ?

— Oui. Pas le manuel ? C’est de ma faute, j’aurais dû vous avertir. Attendez… Je crois que j’ai une copie dans mon fatras…

Il fouilla dans son sac. Il stoppa, éjecta sa baguette de cèdre pour qu’elle s’en empare et lui demanda de l’aider à ouvrir la besace avec sa main libre.

— Pff… Je n’y vois rien. Lancez-moi un Lumos Maxima, s’il vous plaît.

Elle exécuta l’ordre et glissa la pointe lumineuse dans l’intérieur du sac.

— Ah ! Le voilà ! Merci. Vous pouvez l’éteindre et me la rendre.

— Nox.

Elle lui tendit l’objet et il opina, satisfait.

— Un Lumos Maxima et un Nox sur une baguette qui n’est pas la vôtre.

— Oh… Je…

— C’est parfait. Nous nous ressemblons tant. Toutefois, vous êtes bien plus rapide que je ne l’étais. Il m’a fallu plus d’une année pour produire un enchantement avec une autre baguette que celle-ci.

— Ah mince… lâcha-t-elle, surprise, avant que la curiosité ne reprenne le dessus. C’était la leçon ?

— Non.

— Qu’est-ce que je vais apprendre ?

— Ça !

Il accomplit la démonstration du sortilège de lévitation avec la plume. Puis, il expliqua que pour soigner les animaux ou les humains, inconscients, parfois dans l’urgence après une blessure grave, il fallait être capable d’utiliser ce charme pour retourner un corps et accéder à une blessure. Episkey pour soigner un nez éclaté était stérile si elle ne pouvait pas viser l’appendice du bout de sa baguette.

— La plume, c’est pour que je la fasse voler comme tu viens de le faire ?

— Faites une tentative pour que je voie s’il faut corriger le sort, le geste.

Elle l’accomplit à la perfection. La plume décolla. Il lui conseilla de donner de la légèreté dans les mouvements de poignet, de moduler en fonction de la masse de l’objet pour ne pas exagérer les impulsions. Il lui narra sa propre expérience initiale avec une tasse, puis un bureau, qui avait fini en miettes. C’est à ce moment-là qu’il avait jugé utiles les sorts de nettoyage et de réparation. Il avait aussi pu comprendre que la puissance sorcière qui sommeillait en lui, était très grande. Plus tard, il comprit que si le meuble s’était envolé, c’était parce qu’il entretenait un lien particulier avec le bois, une matière qu’il aimait travailler, transformer, jusqu’à la rendre délicate au toucher.

— Je n’y suis pas arrivée, en décembre.

— Parce que ce n’était pas le bon moment. L’Académie nous impose d’apprendre dans un ordre précis parce qu’elle ne peut pas se consacrer à chacun de nous comme je le fais avec vous. Nous ne sommes pas égaux devant les sortilèges. Certains nous échappent pour toujours. D’autres fonctionnent aussitôt, sans effort. En décembre, cette plume n’aurait pas volé. Mais aujourd’hui, c’était le moment. Hum… Attendez… Voyons… Celle-ci !

Il choisit une pierre et la déposa aux pieds de Jeanne.

— Elle doit peser trois ou quatre kilos.

— Y a pas un sort de pesée ?

— Si. Très utile en potions. Nous n’en avons pas besoin. C’est juste pour une démonstration. Alors… Wingardium Leviosa.

Il fit léviter la plume et, à l’aide de légers à-coups, la déposa sur la pierre. Admirative, Jeanne applaudit à tout rompre. Elle cessa, incrédule, lorsque la roche quitta le sol sans qu’il ne prononce un mot. Mieux : il commenta, en toute décontraction, son acte de magie.

— Entre ce lourd minéral et cette légèreté animale, il n’existe pas de différence. Si nous nous trouvions dans une pièce dont nous aspirerions tout l’air, la pression exercée sur la pierre et la plume disparaîtrait. Il n’y aurait plus que la gravité de la Terre pour agir. Si je lâchais la roche et la plume en même temps, de ma hauteur, elles toucheraient le sol au même instant. La masse ne compte pas tant que cela pour un sorcier. Pour un Moldu, si. Mais pour nous, c’est différent.

Il reposa le minéral au sol et lui proposa de s’exercer. Elle parvint à arracher la pierre avant qu’elle ne retombe. Sa joie soudaine avait agi comme source de distraction et avait rompu le charme. Il la félicita et lui tendit le manuel.

— Ouvrez-le page 5, paragraphe… 4. Lisez.

Elle lut en silence et leva les yeux vers lui, cherchant à comprendre.

— Lisez à voix haute, s’il vous plaît.

— Wingardium Leviosa, le sortilège de lévitation, ne mesure pas la force, la puissance d’un enchanteur mais sa conviction dans ses capacités. S’il pense qu’une plume est l’objet le plus lourd qu’il puisse faire décoller, sa confiance dans sa magie est faible. S’il parvient à arracher une petite roche du sol, il s’estime assez bon sorcier. Si un rocher de 100 kilos ne le rebute pas, c’est un mage convaincu d’être excellent. Un être exceptionnellement confiant pourrait soulever une tonne avec ce sort, mais il n’y en a pas plus d’un par siècle.

— Alors, le livre dit que je suis une bonne sorcière ?

— Pas tout à fait. Il mesure votre confiance. Depuis septembre, elle a grandi. Faites ceci : pointez la roche et décrivez un petit cercle comme pour délimiter son volume. En même temps, prononcez « Missam Novi ».

Elle obéit et le résultat fut fait de chiffres flamboyants indiquant 9,780.

— C’est le poids ?

— La masse, en kilogrammes. Je croyais que cela pesait trois ou quatre kilos, mais nous sommes proches de dix.

— C’est bien, alors ?

— C’est magnifique, Jeanne ! En classe, le jour où j’ai appris ce sort et que j’ai envoyé la tasse au plafond, un seul élève a réussi ce qui était demandé. L’infâme Rosier. Mais il n’aurait pas décollé le bureau. Madame de Bazincourt, notre enseignante, est capable de poser le meuble sur la pointe d’une épée, tout en mangeant et en corrigeant des devoirs. Elle maîtrise sa magie. C’est la clef, Jeanne. Peu importe la puissance, sans maîtrise, elle n’est rien.

— C’est parce qu’elle ne contrôle pas que Umbelina est en danger ?

— Oui. Pour apprendre, vous marchez au lieu de courir. Umbelina ne court pas, elle vole plus vite que l’éclair.

— Tu n’as jamais gagné contre elle, en duel ?

— Si. En trichant.

Il lui adressa un clin d’œil.

— Comment ?

Il leva sa canne sur laquelle il s’appuyait faussement et lui lança un modeste Repulso qui la déséquilibra. Elle rit aux éclats puis stoppa net, comme si elle avait reçu un choc électrique. Elle s’écria :

— Ton carré jardinier, derrière l’atelier de mon père, il ne tient pas avec un Wingardium Leviosa.

— En effet. J’ai fait appel à une autre forme de magie blanche. Jeanne… Si vous souhaitez vous exercer, il y a ce muret écroulé. Rappelez-vous juste d’une chose : nos limites n’existent que là !

Il désignait son cerveau.

— On peut les repousser. Aujourd’hui, demain, dans un mois ou un an. Nous sommes des sorciers.

Il la raccompagna sous la couverture de dissimulation et transplana. Jeanne sortit en douce et prit la direction du cabinet de toilettes. Elle se rafraîchit avant de se mettre en chemise de nuit chaude et frotta ses dents avec un tissu enduit de la pâte dentaire des frères Colgate. Puis, elle revint dans sa chambre et se glissa dans son lit. Elle baissa le Feu Éternel et cacha sa baguette sous son oreiller. Elle la reprit, après avoir entendu du bruit dans son dressing. Elle murmura :

— Lumos.

Elle se leva et perçut des tics légers sur le parquet, puis des frottements, des raclements sur les lattes. Elle s’introduisit dans le dressing. Elle découvrit un oiseau minable, partiellement déplumé, doté d’un jabot ventripotent. Elle lui parla :

— N’aie pas peur. Je m’appelle Jeanne. Est-ce que tu me comprends ?

Il opina de son long cou.

— Je peux te comprendre, grâce à ma baguette. Je parle tous les langages. Comment tu t’appelles ?

Il répondit comme si un orchestre composé de flûtes traversières et de harpes jouait une mélopée.

— Hóngsè de.

— Rouge. Tu es… bizarre. Tu es un Phénix, mais tu es gras comme une dinde de Noël. Tu es blessé ?

— Oui.

Il souleva les plumes de son ventre et dévoila une plaie sanguinolente.

— Je n’ai pas le droit de faire de magie. Je vais te mettre de l’essence de Dictame. Ça stoppera le saignement. Demain matin, nous irons dans le bâtiment où je peux lancer des sorts de guérison.

— Merci.

— Après, il faudra partir. Je n’ai pas le droit d’avoir d’animal. Surtout pas d’oiseau. Mon père les hait.

— Je ne peux vous quitter. J’ai choisi ta famille pour y ramener la paix.

Abasourdie, elle se ressaisit et partit fouiner dans la pharmacie.

La troisième paire de coffres à disparaître était prête. Une fabrication rendue possible grâce à de généreux surplus de planches comptées pour les travaux de la serre et de la ménagerie. Un cocktail d’inauguration serait servi vendredi, peu avant le dîner. Plusieurs journalistes étaient conviés mais le ministre Picaillou avait décliné, retenu par des obligations.

Le nouveau coffre mènerait bientôt au degré 10, à quelques pas de la porte runique du tunnel. Dans les jours à venir, Hercule déroulerait le long, délicat et dangereux processus de changement du code fourni par Jean Racine. Puis viendrait la construction d’une pièce ressemblant à une cave, avec des casiers à bouteilles, des étagères, des tonneaux, un bric-à-brac dans tous les recoins où dissimuler le mécanisme de Baz’Repair ouvrant la porte. Enfin, il y aurait le plus exigeant : l’érection des roches. Pour cette partie, Hercule s’entraînerait dans un lieu secret, inconnu des Moldus et des sorciers. Cela lui interdisait l’Académie où le Sondeur serait mis au courant et où des élèves ne manqueraient pas de relever des changements.

Le mercredi après-midi, après la tenue de son club, il se rendit non loin de la ferme de Patxi et tenta de retrouver le terrain cerné de monts dont maître Barthes, par l’intermédiaire de son confrère moldu, lui avait fourni le plan cadastral. Il s’orienta et effectua surtout des transplanages à vue. Il dénicha le plateau. Il s’avança dans la neige épaisse, sondant avec sa canne, sur plus de 200 mètres sans mettre les pieds sur la surface gelée de l’étang. Il douta de ses capacités de lecture d’une carte, contrôla le cadastre, vérifia l’échelle et estima que le « lac » mentionné n’en était pas un. C’était, au mieux, un étang d’un diamètre de 30 mètres dont la profondeur maximale n’excédait pas 150 centimètres. Creuser et déblayer prendrait des mois. Il ne les avait pas et ce n’était pas la bonne méthode pour combler le tunnel du degré 10. Il devait accomplir un sortilège plus utile, comme celui arrachant les roches, les relevant et laissant la terre combler les orifices engendrés. C’est de cette façon que le pavillon Gerbera était né.

— Je connais le sort. Petra Erectum. Voyons avec la baguette de cèdre.

Il arpenta le terrain et s’arrêta face à un monticule dissimulant une roche affleurante. Le sort ne figurait pas dans les manuels scolaires, ni dans les grimoires mais Waldo s’en était parfois servi pour se frayer un chemin dans des boyaux souterrains, supposés contenir des minerais précieux. Le geste était similaire à celui de l’arrachage d’une pensée pour la plonger dans une Pensine. La prononciation n’avait pas d’importance particulière ; la concentration totale était en revanche exigée. Nulle pensée parasite n’était admise durant le processus.

Nanti d’une exception pour exercer la magie, il commit une première tentative.

— Petra Erectum !

Il esquissa des mouvements de torsion du poignet, dans les deux sens. Il perçut quelques craquements encourageants avant que tout ne cesse.

— Fais le vide, Van Betavende. Mets tes petites cellules grises au repos.

Il inspira l’air glacial et l’expira en réchauffant l’extrémité de son nez.

— Petra Erectum.

Le mouvement de la roche fut plus net. La terre gelée se brisa. Le minéral se redressa peu à peu tandis que des grosses mottes glissaient dessous. Il roula à la surface et le sort fut rompu. Hercule, à bout de souffle, estima le volume extrait à environ un mètre cube, soit une masse de 2500 kilos de gneiss, un agglomérat de quartz, de mica et de feldspath.

Le garçon secoua la tête, convaincu d’agir de travers. Doubler la surface de la mare avec ce sort lui prendrait des jours. Boucher un tunnel de 400 mètres de long, c’était un délire de plusieurs mois. De plus, les deux activités étaient différentes, voire incompatibles. Dans le souterrain, il ne s’agissait pas de relever le sol en créant des cavités susceptibles de s’effondrer et d’ensevelir des innocents. Il devait créer de la matière, faire « germer » le minéral. Seul Duro correspondait à cette fonction et comme toute création à partir du néant, elle était vouée à disparaître à la mort de son créateur. Petra Erectum ne faisait que déplacer le problème. Parfait pour agrandir l’étang mais proscrit pour obturer la longue saignée. Il fallait de la pérennité et contredire une des lois sorcières.

Il fit une nouvelle tentative sur un autre bloc révélé par le déplacement du premier. Il fit le vide en lui mais à la seconde où il prononça le sort, la vision de l’Épouvantard de Shin, avec cette boule de feu titanesque, en forme de champignon, s’imposa à lui. Le phénomène influençant Duro en fit autant sur Petra Erectum. Plusieurs rochers se mirent en mouvement comme s’ils étaient animés par une étincelle de vie. L’effort consenti fut moindre. Hercule ferma les yeux pour s’imprégner de son environnement, palper le minéral de sa magie et l’écarter, le contraindre à lui obéir. Il y eut des effondrements, la terre s’engouffra dans les énormes ornières de plusieurs mètres cubes. Hercule la souleva et la repoussa. Il travailla ainsi une modeste surface d’environ 200 mètres carrés, agrandissant une section du pourtour de l’étang. Puis, il creusa à coups de Defodio. Plus il manipula la terre, plus la tâche lui parut accessible. Le moment de consolider l’ouvrage vint, car les éléments charriés étaient branlants. Il choisit l’un des blocs de soutènement et tenta, avec la surimpression cauchemardesque :

— Lapis Floret.

Le minéral convulsa, éclata et bourgeonna. Peu à peu, sa superposition se stabilisa. Hercule en retira une joie immense, comme s’il découvrait un autre univers derrière sa matière de prédilection, le bois. Après avoir provoqué la croissance des blocs, la problématique demeurait entière : la magie s’évanouirait si ses pouvoirs disparaissaient. Il fallait du terrassement pour stabiliser sa création de manière naturelle ou trouver le moyen de changer la loi magique. Il recula pour avoir une vue d’ensemble et jugea que la magie était fantastique.

« Lapis Floret, couplé avec la vision cauchemardesque de Shin, conviendra pour le tunnel. Je redoutais l’étape, mais elle sera finalement… naturelle. Si seulement il existait un moyen de rendre un sort de création éternel. »

Il poursuivit l’excavation et le bourgeonnement modéré, jusqu’à la tombée de la nuit. Avant de quitter le chantier, il déclencha des Tornado Ventus pour rabattre la neige sur la saignée et masquer ses agissements. Puis, il termina par l’application des meilleurs charmes repousse-Moldus à sa disposition. Si tout se passait comme il l’espérait, le paysan possédant l’alpage sur le versant menant chez Patxi s’empresserait de se débarrasser de cette lande à la maigre végétation. Quant au plateau proprement dit, recouvert d’herbes et de lichens en son centre, son unique intérêt était le point d’eau dont la faune se régalait. Selon le garçon, il n’avait pas d’autre vocation. Quand il en aurait terminé, les animaux seraient plus enclins à s’installer. Il planterait des espèces locales et dispenserait de bonnes doses de Toutprendracine.

Frigorifié mais satisfait, il jugea que la transformation en plein hiver avait du bon. Il rangea sa baguette et transplana près du coffre, dans la grange de Patxi.

En toisant 171 centimètres à 14 ans, l’adolescent espérait en avoir terminé avec la croissance. La tenue protectrice en latex, sur mesures, conçue par Dornier, devait lui aller comme un gant jusqu’à usure complète ! Grandir et ne pas avoir le temps de voir ses vêtements s’user était frustrant.

Le programme d’enseignement avec Jeanne était une fois de plus bouleversé, à sa demande. La fillette avait exprimé son besoin de revoir les Quokkampes. Elle avait des questions à leur poser et les croyait assez sages pour y apporter des réponses utiles. Hercule partageait son avis sur leur esprit clairvoyant, judicieux. Il lui proposa la tenue d’exploration pour aller à leur rencontre et, de son côté, en profita pour éprouver sa nouvelle combinaison étanche. Il avait fabriqué un nouveau casque assez rudimentaire sur lequel il avait, en plus du hublot, greffé le cercle au champ magnétique amplifié. Il n’avait pas prévu tous les raffinements de la tenue métallique et s’était contenté de l’incontournable profondimètre et d’une montre pour gérer l’air de son Têtenbulle ainsi que ses paliers de décompression.

A 22H15, équipés comme il se devait, les sorciers s’immergèrent. La demoiselle s’éloigna quelque peu de la rive et barbota à deux ou trois mètres sous la surface, hélices réglées au minimum. Elle le vit allumer les lampes de son casque et s’enfoncer, grâce à des lests de sable, en lui adressant un signe amical.

Les ampoules de 32 000 unités lumineuses balayèrent la silhouette de quelques gardons perdus dans la cavité. Il battit des pieds, tranquillement, écoutant le grondement déclinant des eaux. Il toucha le fond. La vitre du hublot était intacte, exempte de goutte d’eau. Le champ magnétique tenait à 4,5 atmosphères de pression. Le jour où il concevrait le submersible, avec des hublots vitrés par sécurité, le système fonctionnerait, d’autant plus qu’il ne comptait pas creuser un lac aussi profond. Vingt mètres suffiraient.

« Solution validée. »

Satisfait, il procéda au lent retour à la surface et regagna la berge. Jeanne ne le rejoignit qu’un quart d’heure plus tard. Elle demeura silencieuse, transfigurée.

— Tout s’est bien passé ?

— Oui, oui, se contenta-t-elle d’avouer en se hissant sur la rive. Je voudrais savoir : comment vont les Gobelins ? Est-ce que la potion a fonctionné ?

— Elle n’a toujours pas été testée sur un humain. C’est trop long. Bref ! Jeanne, je sais que vous êtes un peu fâchée avec la métamorphose. Pourtant, il y a un enchantement que j’aimerais vous voir essayer. En classe, on nous apprend à transformer un petit animal en coupe ou en gobelet. Je trouve ce sort très cruel pour les pauvres souris ou rats qui servent à cet apprentissage. Je voudrais que vous produisiez une tasse, un verre, peu importe, avec un morceau de bois. Le sort s’appelle Poculum Verto. Il peut s’avérer utile de se fabriquer un contenant pour le remplir d’eau. Il suffit juste de pointer sa baguette et de visualiser l’objet final. Comme vous êtes douée pour fabriquer vos propres pantins de bois, les habiller de tissu, c’est tout à fait dans vos cordes. Pour la coupe, vous pouvez relancer le sort jusqu’à ce que le résultat vous plaise. Je serai absent vendredi et samedi.

— Tu seras malade ? demanda-t-elle en rangeant la tenue dans une valisette.

Il la considéra avec intérêt. Elle était futée et commençait à bien le connaître.

— Je serai souffrant.

— C’est courageux, ce que tu vas faire. Très, répondit-elle en lui tenant la main.

— Il y a des vies en jeu. Je redoute même que ce soit trop tard.

Jeanne l’étreignit plus fort que d’habitude, avant de rejoindre sa chambre. De retour dans le Nautilus, Hercule n’eut pas besoin de contrôler quels étaient les cours le vendredi matin puisqu’il s’était chargé de remettre les devoirs de métamorphose, d’anglais et de science aux enseignants concernés dans l’après-midi. Sean et Jean n’avaient pas réagi. Max, en ex-Auror, avait flairé une embrouille, avait déjoué ses plans et lui avait fait interdire l’accès au centre de soins. Le Belge avait déjà subtilisé une boîte de Petri dans laquelle il avait déposé les virus pour les engraisser et les multiplier à coup de Salix.

Il s’assit sur le bord de sa couchette, dilua le contenu dans une solution saline et aspira le liquide avec une seringue. Il posa un garrot, serra le poing, choisit une veine bien apparente et s’injecta le cocktail. Puis, il se rendit aux douches, salua Shin fronçant les sourcils, flatta Flèche avant sa chasse nocturne et rentra dans sa chambre sans verrouiller la porte d’accès. Au cas où les choses tourneraient mal, il écrivit une longue lettre à l’attention du Gerbera, des enseignants et de sa mère. Quand il se sentit fébrile, il s’allongea et s’endormit peu avant minuit.

Jacques vécut une série de cauchemars au cœur desquels son ami belge était le principal protagoniste. Dès son lever, sans prendre le temps de se doucher et de s’habiller, il fendit le hall du pavillon pour tambouriner chez Hercule. La porte se déplaça sous l’impulsion de ses poings. Il pénétra dans l’univers issu de l’imaginaire de Jules Verne et découvrit le dormeur en piteux état. Il était couvert de cloques écarlates, brûlait de fièvre et toussait dans son sommeil, à la limite de l’inconscience. L’alerte fut donnée et le garçon rejoignit les Gobelins. Alphonse l’ausculta, découvrit une trace de piqûre, exécuta une prise de sang et procéda à l’analyse. La paralysie des membres était entamée. Dans son délire fiévreux, Hercule marmonna :

— Je me porte volontaire pour tester mes produits. Une injection de VB51C.

— Tu es complètement maboule, Van Betavende, sermonna Alfred.

— Il faut parfois savoir courir avant d’apprendre à marcher, répliqua le garçon.

Il insista pour recevoir le produit en injection pour une rapidité et une efficacité optimales. Alors qu’Alphonse préparait la seringue, Alfred voulut comprendre comment la dégradation était allée plus vite chez le Belge. Le garçon mentionna la procédure de dopage du virus. Alphonse piqua une veine et prépara des doses de Vitaclaire au cas où le traitement tournerait au vinaigre. L’enfant fut déshabillé par Rose, tartiné d’onguent, surtout au niveau des pieds et des mains, sur le point de cesser tout mouvement. Rose veilla le garçon et prit sa température chaque heure. Il n’y eut aucun rejet ou empoisonnement. Les symptômes décrurent au fur et à mesure que le temps s’écoula. La solution fonctionnait ; Hercule retrouvait des sensations dans ses membres. Ce n’était pas assez pour Alphonse, le timoré ou prudent. L’organisme des Gobelins et des sorciers différaient, des complications pouvaient survenir.

Alfred s’absenta vers 17H00 pour faire acte de présence à la cérémonie d’inauguration de la serre. Il revint deux heures plus tard dans un état d’ébriété très avancé. Hercule apprit plus tard par Max que Philippe Ballessaim et Alfred Beauxbâtons avaient aménagé une pièce secrète derrière la champignonnière. Elle était remplie d’eaux-de-vie, de liqueurs, de bouteilles de vin et de champagne. Les deux hommes l’avaient inauguré avec un entrain immodéré.

De retour au centre de soins, le médicomage enivré s’était fermé aux jérémiades de son confrère et avait cherché un volontaire parmi les Gobelins. Tromdur avait agité ses globes oculaires en signe d’accord et de confiance dans le travail du garçon. Dans la nuit, Alfred, dégrisé, était venu se rendre compte de l’action des VB51C. Hercule se portait mieux et serait sur pied d’ici dimanche. Quant à Tromdur, il n’était pas mort, sa température avait chuté à 36 °C et sa charge virale était proche du néant. L’onguent testé sur ses mains l’autorisait à esquisser quelques frémissements de phalanges.

Vers 5H00, assuré que la santé du Gobelin suivait une trajectoire favorable, le médicomage délivra une dose à tous les malades. Lorsque Rose se présenta à 7H00, elle prit le relais et Alfred fila se reposer. Hercule, allongé sur un lit à un mètre de monsieur Tromdur, lui présenta ses excuses pour les souffrances endurées. Le Gobelin articula un raclement mouillé et chuinté que la baguette de cèdre traduisit par le mot « confiance ».

Dans les jours suivant la folie du Belge, le virus, baptisé « Dingue » 3 en raison de l’attitude irrationnelle de l’élève, fut éradiqué des organismes après deux injections pratiquées à 48 heures d’intervalle. Contrairement au cobaye, les Gobelins avaient subi des ravages sur une longue période et risquaient de lourdes séquelles. L’onguent VB51B, contenant l’huile essentielle de latex, fut produit en grande quantité et administré avec patience, pendant quatre semaines, jusqu’à ce que les patients aient récupéré la mobilité et la souplesse qui étaient les leurs avant le durcissement des muscles. Des massages, pratiqués par les étudiants de CHASSE-Médico, complétèrent le traitement. Monsieur Kardur garda une claudication que les médicomages attribuèrent à une atteinte cérébrale irréversible.

Les recettes et leur posologie furent transmises aux hôpitaux concernés par les attaques. Le virus Dingue fut combattu et vaincu. L’absence de nouvelles agressions parut confirmer la thèse selon laquelle Daphné Marcellin, la diabolique potionniste au service des suprémacistes, n’avait pas eu assez de temps ou de matériel pour produire davantage de gaz contaminant. VB51B à 20 % et VB51C en injectable furent rebaptisés « Ambroisine », ce qui remplit le cœur de la professeure de fierté.

Les journaux se mêlèrent de l’affaire. Le Cri souligna l’ingéniosité, la ténacité de l’Académie face à un nouveau défi. La Gazette tira à boulets rouges sur l’inefficacité de Bonpied qui s’était fait damner le pion par l’école des rebuts, dénonçant une gabegie financière honteuse et exigeant du contrôleur Rostang de Hautefeuille qu’il fasse tomber des têtes. La Gazette réclamait une réforme radicale : la fermeture de Bonpied et l’ouverture d’une clinique réservée aux Sang-Purs. Le Dragon Déchaîné se contenta d’imprimer un photo-montage reprenant le masque de Luc Millefeuille. En positionnant une bonne loupe sur l’effigie en Une, on discernait une représentation du virus Dingue dans l’œil droit et le visage de Picaillou dans le gauche. Une accusation de collusion à peine déguisée…


1 44 positions avec, chacune 26 lettres possibles, donnent un peu plus de 5 septillions de combinaisons.

2 Pour rappel, la prison française de Fengsel, au cœur de l’Antarctique, à 2000 kilomètres de la moindre côte glacée, ne comporte aucune porte.

3 Il donnera la Dengue, identifiée en 1947 dont je me suis inspiré librement, avec le virus Zika.




Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés