La préoccupation d’Hercule pour les portes gobelines tournait à l’obsession. Dès qu’il se trouvait dans la chambre de Tromdur, la tentation de le bombarder de questions le taraudait. Il en avait des tas en tête et d’autres viendraient ensuite. De quelles dimensions étaient les portes ? Combien pesaient-elles ? De quelles matières étaient-elles composées ? Pouvait-on lancer des sorts sur elles et dans l’affirmative, Reducto et Amplificatum, requis pour faciliter le transport, étaient-ils autorisés ? Étaient-elles toujours en fonction ou fallait-il assembler un code, prononcer une phrase ou suivre un chemin, comme pour ouvrir un coffre gobelin ? Des protections empêchaient-elles leur destruction accidentelle ? Existait-il une limite de distance d’éloignement entre les deux ouvertures ? Avait-on la preuve qu’elles avaient été emportées par l’ennemi ? Et enfin, l’interrogation qui lui brûlait le plus les lèvres : était-il possible de changer la destination sans déplacer la porte jumelée, y compris dans un lieu protégé par une multitude de sorts ?
Johannes était en possession de grimoires gobelins dont le double de celui dérobé à la banque Pasdelazare. Ils avaient tous un point commun : leur titre, exprimé en gobelbabil, était la seule impression apparente. Les textes, leurs auteurs, les gravures, tout était invisible. Il y avait plusieurs rayonnages, remplis automatiquement, de reliures vierges. Les couvertures ne comportaient pas de sillons – la marque de sécurisation gobeline –, ce qui impliquait un autre mode d’activation de l’encre, probablement une phrase-clef dans leur langue faite de claquements, craquements, chuintements et sons gutturaux. Apprendre à parler le gobelbabil était une sinécure. Le lire ou l’écrire n’était pas une mince affaire : l’alphabet comportait près de 500 « phonèmes ». La prononciation de certains mots, à l’oral, indiquait la singularité ou la pluralité. Il n’y avait aucun article et les verbes, non conjugués, se teintaient de passé, de présent ou de futur selon le contexte. À l’écrit, l’italique signifiait une action à venir, l’italique inversé, un fait ancien et l’écriture droite, l’actualité. Sans original, les recherches d’Hercule étaient vaines.
Monsieur Gutenberg était catégorique : aucun écrit ne mentionnait des portes de cette nature. Si le Sondeur affirmait que les miroirs liquides étaient l’œuvre des ateliers Delacour, A.D avait fait usage d’opacité sur le sujet. Les livres de comptes de l’école et de l’entreprise mentionnaient juste « Extension magique du restaurant » avec un prix unitaire et une quantité : 9. L’examen attentif des comptes de l’Académie avait révélé un autre point très intéressant : Delacour avait fabriqué, installé et équipé le tonneau des jeux, sans être à l’origine du mécanisme d’accès à la réserve interdite. C’était l’œuvre d’une autre institution, connue du garçon.
Pour leur seconde sortie à Bourg-Enchanteur, les élèves de quatrième année étaient autorisés à déjeuner sur place. Le choix pour se sustenter était large et il y en avait pour toutes les bourses. La veille, le débat des Gerbera autorisés avait porté sur l’estaminet valant le plus le coup. Plusieurs d’entre eux surveillaient leurs finances de près ; Sigrid et Hercule avaient offert de régler leur note. Les occasions de faire bombance à Bourg-Enchanteur ne se reproduiraient pas tous les jours.
Jacques avait convaincu Katarina et Shin de le suivre à la Brioche Fendue, à l’angle des allées Millefeuille et Piment Cornu. La Franco-russe et le Japonais ne se doutaient pas une seule seconde du traquenard tendu dans ce restaurant réputé pour garnir ses assiettes de portions gargantuesques. Hercule soumit le concept opposé à Sigrid et Laurine. Le restaurateur de « La Bouchée » proposait un menu avec des portions unitaires dans lequel on faisait son choix pour composer son assiette. Vladimir Orloff, un Cracmol russe ayant fui la révolution bolchevique, avait ouvert depuis six mois et son échoppe ne désemplissait pas. Umbelina et Valentine avaient jeté leur dévolu sur « La Bedaine », une enseigne dédiée aux plats régionaux. La Portugaise espérait y dénicher des spécialités poissonnières tandis que la Suissesse y convoitait un plat à base de fromage fondu lui rappelant sa patrie.
Après s’être régalés, les huit étudiants auxquels quelques camarades s’ajoutèrent, prirent leur dessert chez Fellini, fabricant des meilleures crèmes glacées. Giulia, la sœur aînée de Luisa, y officiait lorsqu’elle n’enfourchait pas son balai pour jouer au Quidditch avec les Étoiles d’Odeillo. Après l’intermède sucré et savoureux, chacun occupa sa demi-journée à sa convenance. Sigrid commença par consulter son compte bancaire. Il avait grossi de plus de 230 Gallions. Elle s’étonna que l’argent soit toujours dans son coffre et non dans celui de l’Académie. Le Gobelin lui fournit l’explication : Gentil & Fils effectuait un règlement de ses fournisseurs à la semaine tandis que la Banque ne déplaçait les sommes qu’une fois par trimestre, à moins de procéder à un virement immédiat au guichet. À l’argument du coût de traitement d’un virement, Hercule opposa la règle habituelle des banques : faire travailler l’argent durant les périodes où ses clients n’y touchaient pas. Le Belge crut tomber à la renverse lorsqu’il apprit que son coffre avait encore engrangé plus de 8000 Gallions, en un mois seulement. Il termina l’opération, secoué. Il se tourna et découvrit la nouvelle enseigne Gentil, en cours d’aménagement. Le commerçant était sur place et maniait la baguette pour remplir des étagères. Hercule passa le seuil de la boutique et emplit ses narines de parfums. L’homme avait apporté des chaudrons pour parachever une demi-tonne de Tergeo de qualité médicale !
— La boutique de Bourg-Enchanteur est sur le point d’ouvrir. Dans deux jours, je pense. Il y aura un vendeur local.
— Quel succès !
— Je suis en pleine acquisition de baux commerciaux à Londres, à Venise et pour la zone germanophone, devinez où…
— En Autriche ?
— Oui ! Je serai le premier commerçant étranger distribuant des produits sorciers sous brevets. Le Trésorier du ministère, un jeune très aimable, a fait en sorte que mon échoppe de huit mètres carrés ne soit qu’à quelques pas d’Ottilie.
— Cosmas Lorenz.
— Un sorcier charmant. Bref ! En fin d’année, nous aurons des guirlandes à ampoules ! Je commence à bien maîtriser la logique de votre manuel. Et je croise les doigts, mais je parviendrai à créer la première ampoule… multicolore.
— Vraiment ? Voyons… Vous allez enchanter les matières premières en leur attribuant un nom propre. Vous pourriez même numéroter les lots. Du bleu 1, 2, 3 et 4. Puis allumer par partie, simulant l’intensité. Vous pourriez même engendrer de nouvelles couleurs.
— Excellente suggestion !
— Dans ce cas de création, le brevet vous appartiendra.
— Nous verrons. Je vous devrai au moins la méthode, les principes de base, les matières utilisées et cette idée novatrice. J’emmène ma famille en Autriche à Noël !
— C’est un lieu féerique et les Autrichiens sont adorables.
— En attendant, jetez un coup d’œil sur mes nouveautés.
Des lampes de bureau côtoyaient des rampes en bois avec des ampoules intégrées, parfaites pour éclairer une cuisine. Hector avoua avoir vendu trois lustres en verre de Murano, modifié par ses soins, à un sorcier roumain pour la salle de bal de son château à un prix astronomique. Les affaires étaient florissantes.
Les accompagnatrices d’Hercule l’avaient abandonné depuis la consultation bancaire. Laurine s’était précipitée chez madame Fortuna, une voyante extravagante installée à l’angle des allées Millefeuille et Picmoqueur, pour juger sur pièce sa capacité à voir l’avenir amoureux de ses consultants. Sigrid s’était plongée dans la librairie Bouc Un, lisant des kyrielles de quatrième de couverture, avant de faire ses choix. Sorti de Gentil & Fils, Hercule tourna dans l’allée Bonnebouche et ne résista pas à la tentation de retourner chez Baz’Repair. Honoré le reconnut et le taquina :
— Alors, Hercule ? Tu as de nouvelles questions ?
— C’est bien possible, Monsieur, temporisa le garçon, se contentant d’observer les flots avant de lancer sa ligne et son hameçon.
— As-tu le temps de prendre une boisson ?
— Bien sûr. Avec plaisir.
— Du thé ?
— Ce sera parfait.
L’homme lui fit l’article d’une bouilloire enchantée qu’il remplit d’eau avec sa baguette. Il bascula un bouton et en une fraction de seconde, une flamme aussi bleue que celle d’un chalumeau 1 jaillit de l’ustensile. La vapeur s’échappa du bec verseur. Le couvercle se mit à claquer, comme un oisillon quémandant la becquée. Honoré y glissa une boule ajourée remplie de thé. L’infusion fut rapide et la théière s’envola pour remplir la tasse du garçon.
— Très belle invention. Une flamme bleue trahit une température extrême.
— Bien observé. Pour moi, c’est plutôt l’heure du digestif. Le cassoulet tarbais de La Bedaine a un peu de mal à passer. Ah ! Ma bouteille d’Armagnac des Forges volcaniques. Datée de 1791. Une année spéciale.
Il donna plusieurs tours de goulot dans le sens horaire et anti-horaire avant de débloquer le bouchon. Hercule ne pouvait rêver meilleure entrée en matière.
— Ce son. Ces petits bruits d’engrenage.
— Oui ?
— C’est un bouchon à code ?
— C’en est un.
— Ce dispositif permet d’accéder à la réserve interdite de l’Académie.
Sous l’effet de la surprise, Honoré faillit renverser le contenu du précieux flacon.
— D’où…
— Ne vous en faites pas, Monsieur ! Je me fiche des bouquins de magie noire. Ce que j’aime, c’est lever le voile sur les mystères. J’ai trouvé le code et…
— Pardon ?
— Oui, je l’ai trouvé et j’ai débloqué le mécanisme pour accéder à l’escalier en colimaçon. Je cherchais une recette introuvable à la bibliothèque.
— Par Flamel !
— J’ai trouvé les peintures. Les vingt tableaux. Et j’ai résolu leur mystère. Exactement ce que je cherchais.
— Hum…
— Votre bouchon émet les mêmes cliquetis.
— C’est normal.
— Vous en êtes le concepteur ? Mais oui, c’est évident ! Avec des pièces minuscules, comme sur une montre à gousset. En argent ou en acier gobelin, insensible aux charmes sorciers.
— Exact. Tu es… surprenant. Mon système n’est pas infaillible, à ce que je vois.
— J’ai eu un peu d’aide et de la chance. Votre boutique existait en 1791 ?
— Elle était tenue par mon grand-père. Il a installé la mécanique sorcière en 1804 tandis qu’Edmond Delacour s’occupait du tonneau, de l’escalier articulé. Puisque tu as vu les vingt tableaux, je te crois sur parole. Tu connais les dessous de l’affaire. Alors…
L’homme fouilla sous son comptoir, marmonna et ressortit un épais livre de comptes. Il le feuilleta et le tourna vers Hercule :
— Voilà ! 20 Gallions pour cet ingénieux mécanisme qui résiste aux briseurs de sorts mais pas à un petit malin. Plus deux Gallions pour la bouteille de rhum Coloma. Un alcool fameux. L’installation avait coûté 40 Gallions. Ce n’était pas une partie de plaisir à mettre en place mais le secret aura tenu 130 ans. Tiens ! Il y a encore le double de la facture, avec le code que tu as composé.
— Puis-je en faire une copie, afin de titiller la directrice Bonnelangue ?
— Pourquoi pas ? Cette femme a toujours eu un sacré sens de l’humour.
« 3-12-17-5-4 ! Le code a été changé ! C’est la preuve que je recherchais. »
— Ceci dit, c’est une protection fantastique et insoupçonnable. Il fallait avoir l’idée de glisser une baguette à l’intérieur, avec un Lumos et posséder le code. D’ailleurs, c’est une date, non ?
— Celle de la naissance de ma grand-mère paternelle.
Comme Honoré était intrigué, le garçon lui narra comment lui et un camarade avaient percé le secret des tableaux, puis remis les étapes dans le bon ordre et les difficultés pour rassembler les ingrédients. Lorsque le vieil homme voulut savoir à quel point la Repulsa Maxima était efficace, Hercule mentionna le mot « Obscurus » et avoua avoir fait valdinguer son camarade dans les airs, après avoir absorbé une gorgée de potion.
Le Belge fit l’acquisition d’une bouilloire enchantée au prix de 5 Gallions et acheta un goulot de bouteille. Le vendeur lui indiqua que celui-ci était le troisième exemplaire. Le numéro 2 avait disparu de son stock, malgré ses précautions et ses protections. Comme par enchantement. La théorie d’un voyageur temporel et spatial se confirmait. Honoré lui montra comment entrer le code puis comment l’installer sur un flacon vierge. S’il souhaitait le modifier, il suffisait de tourner la bague jusqu’aux bons chiffres, dévisser le dispositif, déverrouiller, changer la séquence, verrouiller et revisser.
— Eh bien, Hercule, je ne doute pas que tu lui trouveras un usage même si, je te le rappelle, tu n’as pas le droit de boire d’alcool avant 17 ans.
— Je saurai m’en souvenir, Monsieur.
— Et les aimants que je t’ai vendus ? Qu’en as-tu fait ?
— Je les ai façonnés en cercle et j’ai amplifié leur pouvoir de répulsion.
— Pour repousser quoi ?
— L’eau.
— On peut repousser l’eau ? Comme c’est intrigant ! M’en diras-tu davantage ?
— Une prochaine fois, Monsieur. Je dois mener une expérience… sous-marine.
— J’ai hâte de connaître la suite !
Hercule quitta le vieil homme non sans avoir accompli un ultime tour des lieux. Il n’y avait pas une seule montre, pendule ou horloge Bréguet. Une autre énigme ?
De retour à l’Académie, la première action de l’élève fut de se précipiter dans le logis du Sondeur pour lui faire écouter les cliquetis de son acquisition. Il lui fit entendre la séquence initiale ; l’âme l’identifia aussitôt. Puis, il joua sa date de naissance, valable pour le quatuor de base.
— C’est celui que tu as appliqué au mécanisme, seul ou accompagné de Noël Millefeuille. Il a été changé ! Mais quand ? Entre l’installation suivie d’essais, en 1804 et l’année dernière, personne n’y a touché. Je suis formel.
— Vous n’avez rien entendu parce qu’un sort, jeté sur la barrique, a étouffé le bruit engendré par l’échange des embouts venant de Baz’Repair.
— Si l’intrus a agi sans faire de bruit, cela signifie qu’il connaît ma nature et que je suis incapable de déterminer la date de la substitution.
— C’est exact.
— C’est très réfléchi. Comment pouvait-il savoir que tu t’introduirais dans la réserve par nécessité ?
— Prophétie ancienne, divination ou… voyageur temporel qui me surveille.
— Un voyageur temporel ?! Quelle abomination !
Hercule approuva le dégoût de son hôte : rien de bon ne pouvait ressortir d’un voyage dans le passé ou dans le futur. Même à titre informatif.
De retour dans le degré d’origine, il s’interrogea sur la suite à donner. La petite voix intérieure se manifesta au moment où il fut tenté d’aller en toucher un mot à la directrice Bonnelangue.
« Écoute… Lui dévoiler toute la vérité sur la colonne M, de but en blanc, pourrait bien se retourner contre toi. Elle posera des questions. Soit tu lui en diras trop, soit tu mentiras et là… au revoir le Gerbera. Inscris plutôt ces éléments sur ton mur des bizarreries mais pas en clair, pour ne pas atterrir dans l’esprit de Sigrid et être pillé par Émilie. Ce que tu peux faire, c’est répondre à une question que tu t’es déjà posée en demandant une copie de la facture à Honoré de Bazincourt. Un comparatif. Va dans le degré 180, jette un œil sur les archives de l’école. Soit la facture originale comporte toujours la date de naissance de la grand-mère d’Honoré et dans ce cas, tu as la quasi-certitude que le voyageur temporel a souhaité empêcher tout accès à la colonne M, soit il a aussi modifié la date inscrite en 22-01-19–07 afin que tout directeur ou directrice, passé, présent ou futur, ne soit pas en mesure de soupçonner quoi que ce soit. »
Se fiant à sa conscience, le garçon refit jouer les automobiles, la tête recouverte d’un Têtenbulle et se rendit là où le temps était figé. Il traversa le château et tomba sur Sigrid et Roland, à l’arrêt, dans le couloir administratif. Le grand blond tendait une boîte enrubannée à la demoiselle. Clervois l’admirait comme la huitième merveille du monde. En dépit de la pénombre, il était facile de voir à quel point elle était touchée.
Il abandonna la scène émouvante et pénétra dans le bureau directorial. Il fit abstraction de la présence d’Agathe et s’attaqua à l’armoire à extension contenant des centaines de dossiers suspendus. Il trouva les épais livres de comptes et les feuilleta. Il finit par dénicher l’opération majeure de l’année 1804. La facture de Baz’Repair y figurait, avec sa date de naissance. Il agita sa baguette et fit une copie. Il la compara à celle d’Honoré. Identique sauf pour le code. Le voyageur temporel n’avait pas l’intention d’empêcher l’accès à la réserve secrète. Il voulait juste attirer son attention sans alerter l’Académie. Pourquoi ?
Il posa les exemplaires, côte à côte. Qu’est-ce qui clochait, hormis le code ?
Il remit tout en place et quitta le bureau. Puis, il regagna la salle du Sondeur et la temporalité normale. Il s’assit sur un banc et observa les documents. L’écriture était la même sur la facture d’Honoré, code compris. Par contre, elle différait sur celle d’Agathe. C’était logique puisque le voyageur temporel n’était pas Honoré.
« C’est fou, ça ! Il y a un détail que je ne parviens pas à saisir ! »
Revenu au Nautilus, il épingla les deux factures sur son mur des anomalies, lança un sortilège masquant l’encre et partit se changer les idées à la ménagerie. L’heure de nettoyage et de nourrissage fila comme l’éclair, tout comme le dîner frugal après les agapes du déjeuner.
Il se préparait pour la leçon de Jeanne lorsqu’il éprouva le besoin de scruter les factures jusqu’à ce qu’il déniche le grain de sable grippant sa mécanique cérébrale. Il leva le sortilège d’invisibilité de l’encre et faillit tomber à la renverse. Il s’écria :
— Non ! Non ! C’est… impossible !
Il se crut plongé dans un cauchemar ou victime d’une hallucination. Les deux factures étaient identiques.
Hercule pensait n’avoir personne à qui confier ses découvertes. Eugénie était loin, Sigrid était le point faible, Jacques ne se départait pas de ce versant pipelette gaffeuse, Laurine avait assez de difficultés à gérer – ses résultats étaient à peine suffisants – et il ne se voyait pas confier ses atermoiements à Shin ou Katarina. Alors, il s’était épanché auprès de Juliette, la seule à posséder la preuve de l’existence du voyageur temporel. La modification, presque en direct, avait de quoi troubler. Juliette était persuadée que le garçon avait été espionné mais cette hypothèse ne tenait pas debout. À aucun moment, il n’avait commenté ses tribulations de manière audible entre sa sortie du pavillon, ses travaux à la ménagerie, le dîner rapide et son retour. Quant à fouiner dans ses pensées, personne n’était en mesure de l’accomplir, hormis Ambroise Fontebrune, enfermé dans l’aile secrète de Bonpied – mais il se garda bien de l’avouer –. L’explication du voyageur spatio-temporel était la plus plausible. Le sorcier était en possession d’un artefact remonteur de temps ou de la potion du grimoire noir de Durmstrang. Il imagina même, sans le confier, une abomination : la porte gobeline, capable d’accéder à n’importe quel lieu, plan et temporalité. La semaine prochaine, dans six mois ou dans six ans, l’inconnu constatait une lacune, un oubli dans son scénario visant Hercule et le corrigeait. Mais pourquoi ne pas être remonté à l’instant précis où Honoré avait produit le document faisant foi ? Pourquoi ne pas avoir oublietté le Belge ? Juliette fit preuve de logique :
— Pour ne pas impliquer un tiers. Juste toi.
— Et vous.
— Et moi. Pourquoi nous deux ?
— Je ne sais pas.
— S’il avait impliqué Honoré, tu aurais dû mentir, inventer. Tu aurais été embarrassé alors que tu y allais avec la certitude que le voyageur avait oublié les factures. Il a peut-être de bonnes intentions, ton inconnu ?
Hercule commençait à y croire. Mais quel but final poursuivait-il ?
Il était juste 6H00 du matin lorsque Hercule sortit du pavillon, s’enfonça dans la neige tombée dans la nuit et se dirigea vers le centre de soins. Il avait hâte de découvrir l’avancement dans la série de dix boîtes de Petri remplies la veille avec différentes potions. Toutes les manipulations étaient consignées sur un grimoire centralisateur, à la disposition des médicomages et des étudiants de CHASSE lancés dans la recherche d’un remède. Le garçon retira son manteau, le posa sur un dossier de chaise et collecta les boîtes estampillées VB41 à VB50. Il les observa à l’œil nu. Leur stade d’évolution était identique sauf la VB42. Une voix l’interrompit.
— Matinal, Van Betavende !
— Bonjour, Docteur. J’ai lancé une série, hier soir.
— C’est un peu tôt pour mesurer un changement.
— Eh bien… Pas celui-ci.
— Quel code ?
— VB42.
Il consulta le grimoire et frissonna avant de s’exclamer :
— Du Demitofebrem ? On leur en donne deux fois par jour pour faire baisser cette fichue fièvre résiduelle ! Équipe-toi et mets-moi ça sous le Goliath.
Goliath était le nom dont Bigleux affublait ce modèle de microscope. Dès que le garçon fut ganté, protégé par Têtenbulle et muni d’une boîte à Tergeo médical – un « mystérieux » donateur de Bonpied leur avait fait cadeau de cinq kilos –, il préleva un échantillon et le glissa sous l’objectif. La lamelle grouillait de virus. Leur nombre avait décuplé. Alfred faillit s’évanouir. Il jura comme un Chartier.
— Merde ! On est en train de les tuer avec cette saleté à 4 Mornilles le litre !
— Demitofebrem est constitué à 95 % de Salix. Le saule excite et renforce le virus. Cette essence agit sur la fièvre, pas sur nos envahisseurs.
— Il faut arrêter le Demitofebrem. Tant pis si la fièvre remonte ! Consigne tout ça sur le grimoire. Bazar de bazar ! ajouta-t-il en singeant le tic vocal d’Eugénie.
— La fièvre prouve que l’organisme se bat contre le virus, Docteur.
— Je commence à être à court d’idées. Nous en sommes à plus de 180 remèdes testés. Delplanque en a pondu 50 à lui seul. Toi, tu n’es pas loin derrière.
Le garçon dodelina, fit craquer ses cervicales et se massa la nuque. Il déclama :
— Je change de stratégie.
— C’est-à-dire ?
— Je vais faire comme les belligérants sur le front de l’Est, avant de lancer un assaut. Le tapis de bombes.
— Tu vas créer ? Mélanger des ingrédients ? Qui va les tester ?
— Les boîtes de Petri, pour commencer.
— Oui mais…
— Je sais, Monsieur. De la culture in vitro à l’ingestion, il y a de nombreuses étapes de contrôle. Je n’ai pas l’intention de me tourner les…
Un bruit de fracas, venu d’une des chambres où les Gobelins dépérissaient, interrompit leur conversation. Tromdur, au prix d’un effort surhumain, avait fait tomber un plateau métallique en équilibre sur le chevet intégré à son lit. Il fit comprendre qu’il désirait parler avec Hercule mais sa mâchoire, paralysée, ne lui permit pas de s’exprimer. Le garçon lui proposa plusieurs sujets, cherchant une réaction positive mais rien n’y fit. Le malade finit par s’épuiser et s’endormir. Impuissant, Hercule l’abandonna et se rendit au petit-déjeuner qu’il expédia en dix minutes. Il exécuta les travaux hebdomadaires de la ménagerie en 1H30 si bien que Bianca, arrivée à 9H00, n’eut rien à faire.
Il s’enferma dans le laboratoire de potions, alluma plusieurs feux magiques, remplit les chaudrons de bronze d’eau et jeta des ingrédients, pas tout à fait au hasard. Il garda en tête qu’il ne fallait pas combattre des symptômes un à un mais couper le virus en deux, l’abattre sans pitié en réduisant ses capacités néfastes à néant. Il se réserva un chaudron spécial. Il fouina un peu partout, à la recherche d’un ingrédient spécifique, persuadé que la prévoyante Ambroisine ne s’était pas arrêtée à la mention toxique indiquée dans « Comprendre une potion » et à l’absence de recette connue l’utilisant. Il mit la main sur un bidon de vingt litres. Il le versa dans le chaudron spécial et couvrit avec un couvercle percé d’un trou et relié à un serpentin par un tuyau de caoutchouc. Après une longue séance d’évaporation et de distillation, il obtint une huile essentielle de latex d’Hevea Brasiliensis. Il en incorpora dix centilitres dans la potion en laquelle il fondait le plus d’espoir. En fin de soirée, il prépara dix boîtes gavées de virus. Il porta une attention particulière à la VB51 où il mit double dose de sang contaminé. Épuisé, il faillit s’endormir sur une paillasse.
Avant le début du dîner, le professeur Laflèche se leva, frappa dans ses mains pour obtenir du silence et, rencontrant un peu de résistance du côté de Rosier, s’appliqua un Sonorus discret, mit son pouce et son index entre ses lèvres et siffla de toutes ses forces. L’opération entraîna la casse de quelques verres. Ayant toute l’attention de l’auditoire, il livra une information qui n’avait pas encore fait la Une des journaux, y compris celle de 7-Hebdo, devenu mensuel et consacré au championnat anglais, pénurie de Vifs d’or oblige.
— Le ministère de la Magie française a enfin trouvé un accord avec son homologue anglais pour la formation d’un nouveau fabricant de Vifs. La personne dont l’identité demeurera secrète, passera le mois d’avril complet au département des Secrets d’État de cette nation.
— C’est qui ? coupa Rosier, faisant preuve d’une absence de politesse habituelle.
— Encore une interruption idiote du genre, Rosier et je te change en cible à Cogne-Cognard pour les prochains matchs.
Il y eut quelques ricanements pour souligner la répartie instantanée, non dénuée d’humour noir, du référent Aloysia.
— Après ce transfert de savoir-faire entre les deux pays, le nouveau formera, à son tour, une paire d’apprentis. Cette formation aura lieu durant l’été. Le ministre Picaillou a fait savoir, par une circulaire, que des élèves de l’Académie peuvent se porter candidats pour devenir producteurs de Vifs d’or. Pour suivre cet apprentissage estival, il faut souscrire à plusieurs exigences. Être âgé d’au moins 14 ans. Avoir opté pour les Arts magiques. Avoir obtenu, l’année dernière, une moyenne minimale d’Argent dans cette matière ainsi qu’en M.E.S et en métamorphose. En outre, afin d’être en mesure de réaliser des tests, l’élève doit avoir un très bon niveau en balai et avoir déjà pratiqué le Quidditch. Cette formation ouvre droit à un recrutement, sans condition autre que l’obtention du BANQUET. Un travail et un salaire garantis, une compétence unique, assortie d’un serment inviolable. Si tout va bien, le championnat reprendra à la rentrée.
Les étudiants accueillirent la nouvelle avec joie et applaudirent le professeur. Même s’il n’y était pour rien, il prit les acclamations à son compte.
Umbelina affirma que c’était une belle opportunité et suggéra à Hercule de se porter candidat. Il déclina avec politesse. Il ne désirait pas d’une existence passée dans le secret, à fabriquer le même artefact, chaque jour, à des cadences infernales. La fédération européenne de Quidditch rassemblait près de 150 clubs, utilisant plusieurs Vifs par semaine.
— Le tout pour 286 Gallions et 12 Mornilles par mois.
— D’où sors-tu ce chiffre ?
— C’est le Salaire Minimum Accordé aux Sorciers Habilités. Le SMASH.
— Ils touchent le minimum pour créer des Vifs ?
— Le précédent créateur gagnait davantage. Expérience, ancienneté obligent. Mais un débutant commencera au bas de l’échelle des fonctionnaires du ministère. Très peu pour moi. Je préfère les enquêtes, même à 5 Gallions de l’heure.
— Au tarif de base, ça te fait des journées à 60 Gallions. En partageant à deux et en intégrant les taxes du ministère, on reste au-dessus.
— Je préfère l’imprévu, l’inventivité, le choix.
— Hercule finira dans la pauvreté, plaisanta Jacques, s’il résout les affaires à la vitesse de l’éclair !
— Ce n’est pas faux, l’ami. C’est pour cette raison que le projet d’adaptation d’invention moldue de Sigrid va nous sauver la mise.
— Et ton projet d’Arts magiques, il en est où ?
— L’intelligence sorcière est prête. Je bute juste sur l’apprentissage automatique.
— Hein ? firent les convives.
— Une démonstration vaut mieux qu’un long discours…
Il exhiba un morceau de bois long d’environ 30 centimètres en forme de prisme triangulaire équilatéral. Il était équipé d’un diamant noir envoûté et pour l’heure, il ne l’avait rempli qu’avec les capitales mondiales des différentes nations. Il proposa à Jacques de poser sa question à l’oral.
— Quelle est la capitale du Brésil ?
Le sortilège Flambios forma les lettres sur les trois faces planes.
« Rio de Janeiro. » 2
— Et la capitale de l’Australie ? tenta Bérénice.
« Canberra. » 3
Jacques fit preuve d’esprit tordu pour prendre l’intelligence en défaut.
— Quelle est la capitale de l’Algérie… en 1515 ?
« Tlemcen. »
— Il tient compte des dates ! Tu vas lui apprendre d’autres choses, Hercule ?
— Je dois d’abord lui enseigner la lecture.
— Il n’a pas d’yeux, ton bout de bois !
— Avec ma loupe magique et sa fonction lecture que je vais modifier.
— Et tu comptes la vendre, ton invention ? demanda Umbelina. À qui ? Ces informations, on peut les trouver dans une bibliothèque.
— C’est juste. Mais admettons que vous ayez besoin d’informations à 20 000 mètres d’altitude ? Ou d’effectuer des calculs complexes ? La vendre, je ne sais pas. Jusqu’à présent, tout ce que je fabrique, ne peut pas causer de mal. À part les baguettes dont j’ai cessé la fabrication. La connaissance est une arme. J’hésite…
— Bah ! C’est pas comme si une intelligence autre qu’humaine pouvait prendre le pouvoir ! affirma Jacques. Hein ?
— Non, aucun risque.
— N’arrête pas les enquêtes, répliqua Umbelina, sur un ton agacé. Ce n’est pas ce genre d’invention qui te rapportera des Gallions. Aucun sorcier ne voudra d’un machin bavard qui a réponse à tout.
— C’est la raison pour laquelle je suis célibataire, ironisa le Belge.
Sigrid étouffa un rire et son voisin lui administra un petit coup de pied au tibia. Elle couina et masqua un rictus. Il se contenta d’esquisser un sourire amical. Puis, il leur souhaita une excellente soirée, rejoignit le centre de soins et répartit ses préparations dans les boîtes de Petri. La préparation spéciale alla dans la VB51. Ensuite, il tint compagnie à monsieur Tromdur en lui lisant le Cri de la Gargouille.
VB51. Le code désignait la potion contenant de l’asphodèle – diurétique, laxative et tonique –, des feuilles de citrus – toniques –, des prunes de Kakadu – plus énergisantes que dix kilos d’orange –, de l’allicine – un concentré d’ail efficace contre microbes et virus –, de la sève d’érable sycomore – parfaite pour lutter contre les infections virales –, de la citronnelle – Hercule imaginait que ce qui déplaisait aux moustiques, déplairait aux organismes microscopiques – et l’huile obtenu à partir du latex d’Hevea. Le potionniste se figurait que cette dernière aurait des capacités à cicatriser les muscles et à leur rendre leur élasticité 4 puisque l’hévéa possédait cette faculté. L’extrait de VB51, déposé sur la lamelle de verre, ne montrait plus de virus actif.
L’étudiant recula et prit le temps de consommer l’air de son Têtenbulle. Il tempéra sa joie manifeste et préleva un nouvel échantillon. Il balaya la lamelle de haut en bas, de gauche à droite. Il ne vit que des déchets organiques. Pulvérisés.
— Déjà sur le pont, Van Betavende ? dit Alfred en posant ses affaires sur une paillasse. Tout va bien ?
— Bonjour, Docteur. J’ai pris les températures des patients. Comme attendu, la fièvre est repartie à la hausse. Nous sommes loin des 39,5 °C. On est plutôt sur 38,2.
— C’est contenu. Tu as fait des prélèvements sanguins ?
— Sur monsieur Kardur. Je vais y ajouter un millilitre de ma potion VB51.
— Directement sur l’échantillon sanguin ? Pas sur une culture ?
— Déjà accompli, Docteur. Elle a tout éliminé. Il n’y a plus que des débris de virus dans la boîte de Pétri. C’est la seconde lamelle de contrôle.
— D’accord. VB51.
Il lut le descriptif et fronça les sourcils.
— De l’huile de latex ? Ce n’est pas toxique ?
— D’après « Comprendre une potion », si. J’ai préparé une VB51B, sans latex. J’ai pensé à un onguent dosé à 10 ou 15 %, si c’est trop violent. Il est là l’étape de rétablissement, pour les tissus musculaires endommagés.
— Oui, ça passera si on ne charge pas trop en principe actif. D’accord. Vas-y. Essaie ta version bis, pour voir. N’oublie pas de contrôler le taux de globules blancs et rouges après. Tuer le virus, c’est bien. Le faire sans perdre le patient, c’est mieux.
Le jeune étudiant s’appliqua, nota toutes ses manipulations afin de pouvoir reproduire le processus à la virgule près. La crainte du docteur Beauxbâtons se concrétisa : la potion élimina les virus et les globules essentiels. Ils finirent coagulés. Il n’y avait plus qu’un infâme caillot dans l’éprouvette.
Le Belge ne se découragea pas pour autant et bien qu’il ressente toute la journée une forme d’attente, de pression inévitable de la part des soignants et des aînés en CHASSE-Médico, il créa une VB51 ter, qu’il nomma VB51C. Elle était dépourvue de latex mais héritait de bave de sangsue Hirudinea. Elle avait si bien fonctionné dans la formulation de Sanguis Miracula.
En fin de soirée, exténué, Hercule testa VB51C sur le sang contaminé d’un Gobelin. En trente minutes, le mélange fit son ouvrage sans dommages collatéraux. Alfred et Alphonse le félicitèrent pour ce résultat prometteur. Il voulut passer aux tests sur des souris, in vivo mais les adultes lui ordonnèrent de se nourrir et de prendre du repos. Il n’avait pas cessé de s’investir depuis 6H00 et il était déjà 20H00. Hercule voulut les bousculer, redoutant des délais à rallonge avant de passer à l’action curative. Les Gobelins ne pourraient pas tenir des mois, même si l’arrêt du Demitofebrem avait fait chuter la population virale. Il avait l’intention de brûler les étapes, sans agir n’importe comment. Une nouvelle semaine commençait demain et comme chaque lundi, de 15H00 à 17H00, il y avait le cours de perfectionnement au duel auquel il n’était pas inscrit. Un intermède parfait pour une escapade.
Jacques était toujours de bonne humeur, prêt à faire un bon mot, une blague ou à commettre une gaffe pour amuser ses camarades. Il ne s’inquiétait pour sa sécurité depuis qu’il portait, en secret, le cristal des sorciers autrichiens. Ce matin, comme le précédent, il paraissait soucieux et avait perdu sa verve habituelle. Bérénice l’avait remarqué et l’avait interrogé. Le Cracmol avait fait un rêve étrange où il était question d’un chaudron. Ce qui le dérangeait, c’était l’immobilisme du rêve, comme si une photographie moldue était collée au bout de son nez. Il faisait face à la cuve de bronze et rien ne se passait. Il venait de refaire ce rêve à l’identique dans la nuit du dimanche au lundi. Le contenant, posé sur une table. La surprise avait fait place à la préoccupation le lendemain. Il aurait aimé soumettre cette étrangeté à la sagacité d’Hercule mais l’esprit et le temps de ce dernier étaient tournés vers les Gobelins. Les seuls à ne pas se réjouir de l’avancée médicomagique, c’étaient les suprémacistes dont les parents avaient orchestré les attaques.
Hercule attendait le trou dans son emploi du temps pour se rendre chez Branchiflore et y acquérir, à prix d’or, des larmes de Phénix. Mais avant de pouvoir mener sa mission à bien, il fut confronté à un problème dont il ne soupçonnait pas l’existence. Il fut soumis par Claudio Dello Carbone, en quatrième année, comme lui. L’Italien bataillait pour les premières places en médicomagie. Il avait accompagné Laurine au bal de fin d’année après lui en avoir fait la demande sans espoir, avec humilité et politesse. Contre toute attente, elle avait accepté. Cependant, depuis ces instants savoureux passés auprès de la belle, plus rien ne s’était produit. Il intercepta Hercule avant le déjeuner. Il lui exposa la situation de façon succincte et regretta de manquer d’opportunités pour montrer son attachement à la jeune fille.
— C’est dommage qu’il n’y ait qu’un bal dans l’année. J’ai passé un moment si merveilleux. Mais elle, je ne sais pas. Depuis le 31 décembre, j’ai l’impression que Laurine ne désire pas renouveler l’expérience. Tu la connais bien mieux que moi. Tu saurais peut-être ? Je veux être certain qu’elle ressent un petit sentiment avant de me lancer parce que… dis-moi si je me trompe… elle pense plutôt à toi.
— Ah… Euh… Je sais que Laurine m’apprécie. Peut-être même davantage. C’est une personne magnifique, dehors et dans son âme, dans sa tête. D’une folle générosité et d’une gentillesse absolue. Pleine de qualités. C’est incontestable. Mais mon cœur est pris par une autre personne.
— Vraiment ?
— L’ordre Gerbera, au complet, est au courant. Cependant, il faut du temps pour que Laurine l’accepte. Vous devez faire preuve de patience, de douceur, de présence discrète. Être là au bon moment.
— Ah…
— Vous voulez un conseil ?
— Oui !
— Soyez mielleux.
— Mielleux ? Tu veux dire… hypocrite, faire comme si j’ignorais qu’elle a des sentiments pour toi ?
— Non. Du miel. Trouvez-en un rare, d’exception ou cherchez des produits issus de l’apiculture. Elle en raffole. Vous vous souvenez de son Patronus ?
— Oui.
— C’est un ratel. Ou autrement appelé, en anglais, honey badger.
— Le blaireau à miel. D’accord ! Mais où vais-je trouver ça ?
— Voyez avec Ballessaim et Vesperini. Sinon, essayez avec l’elfe Orby. C’est l’elfe que nous avions à Bruges quand…
— J’ai compris. Merci pour les conseils. Attentif, patient et « mielleux ».
— Claudio, dans quelques jours, c’est la Saint-Valentin. La fête des amoureux. N’allez pas lui offrir une bague de fiançailles ou un bijou mais un petit geste, ce jour-là. Créez des fleurs et dites-lui qu’elles ont poussé alors que vous pensiez à elle. Qu’elle entende votre message…
— Oh… Romantico ! Si !
Hercule n’avait jamais imaginé plus timide que lui. Claudio l’était. Si une échelle mesurant la timidité et la hardiesse existait, les Italiens Claudio Dello Carbone et Marcello Di Maggio constituaient les références extrêmes.
Après avoir prodigué ces paroles judicieuses, la perspective de vivre la Saint-Valentin loin d’Eugénie assombrit le Belge. Il chassa la tristesse en une seule pensée.
« 145 jours avant de vous revoir. »
200 Gallions le flacon de deux larmes de Phénix. Branchiflore ne faisait pas crédit. Hercule était obligé d’effectuer un retrait dans son coffre mais pas avec son visage puisqu’il était supposé se trouver à 800 kilomètres plus au sud. Or, en glissant sa baguette dans le fourreau d’identification, le caissier qui le recevrait, verrait son identité s’inscrire. Il ne serait peut-être pas aussi arrangeant que Tromdur, même si la somme était dépensée pour sauver ses compatriotes.
La solution de facilité s’imposa d’elle-même lorsqu’il fit un arrêt chez Gentil pour parachever 500 kilos de Tergeo médical. Le commerçant lui fit l’avance de 300 Gallions. Nanti de ce montant confortable, le visage modifié à la sauce Patxi Sallaberry – cheveux longs et moustache d’un blanc immaculé, plus âgé –, il fonça chez l’apothicaire. Ce fut la déconfiture totale.
— Plus de larmes ?
— Plus rien ! Le dernier achat remonte à juillet. C’est un élève qui les a achetées. Une histoire de dette à honorer. Bref ! Dès que je fais une vente, j’en recommande. Jamais plus d’une fiole en vitrine et en stock, pour ne pas attiser les convoitises. Et puis, même si je fais un profit, le prix d’achat n’est pas innocent.
— Je comprends.
— Mon unique fournisseur n’est plus en mesure de me livrer. J’essaie avec un marchand égyptien et un sorcier hindou. Pas facile. En attendant, mon régulier a vu son stock raflé par un seul acheteur. Son oiseau a disparu dans la semaine qui a suivi. Une drôle de coïncidence. Je suis navré.
Les larmes en possession d’Hercule étaient les deux dernières. Il se promit d’inscrire cette affaire de disparition d’oiseau au registre des bizarreries. On privait les Gobelins de l’hôpital, on les contaminait avec un virus, on retirait l’unique moyen pour changer une potion dangereuse en un breuvage admissible. C’était une action destructrice systémique, comme l’achat massif des baguettes chez Cosme et l’incapacité soudaine du fabricant à reconstituer son stock.
Hercule passa devant la boutique. La vitrine, l’intérieur, tout paraissait daté, terni. Les présentoirs étaient à peine garnis et tout ce qu’il vit, n’était pas l’œuvre d’Arnaud de Ventoux. Il y avait des objets achetés chez Ollivander, des baguettes torturées comme les créations de Gregorovitch et même deux auxiliaires moyen-orientales, avec une molette, comme celles de la professeure Dunne. Le Français n’était plus qu’un simple revendeur et affichait les produits à 20 Gallions ! La loi de l’offre et la demande.
« Gervais Delacour a dû épuiser sa collection depuis des lustres. Il n’a jamais répondu à mon renvoi. Bah ! Il s’est recentré sur la fabrication de meubles. »
Il balaya ces informations regrettables du revers de la main. Il entra chez K. Ramelle pour y faire le plein de confiseries et expédier un colis à Eugénie avec l’assurance qu’il arriverait à Poudlard avant le 14 février.
Le retour à l’Académie passait par le dressing de Jeanne. D’ordinaire, Hercule transplanait, entrait sans délai dans le coffre et disparaissait. Des pleurs attirèrent son attention. Jeanne était en larmes. Le garçon tendit l’oreille pour deviner la cause de son chagrin. Entre deux reniflements, il discerna le mot « Magot ». Il supposa qu’il s’agissait du corbeau de la fillette. Soit il était parti pour vivre de nouvelles aventures, soit il avait été victime d’un chasseur moldu, comme cela arrivait souvent avec des fous de la gâchette. Il fut très tenté de se montrer et de la consoler mais ses raccourcis n’étaient déjà pas très « corrects ». Il devrait se ménager une porte de sortie plus pratique et discrète.
À contre-cœur, il entra dans le meuble et parut dans le Nautilus. Sans perdre une seconde, il rejoignit le centre de soins pour connaître la suite du protocole et œuvrer à la mesure de ses moyens. Il y découvrit un visage connu et inattendu.
— Tiens ! Van Betavende !
— Monsieur le directeur.
Alfred toussota et dévoila, sur un ton emprunté, qu’une discrète collaboration informelle avait lieu entre le chef de l’hôpital et l’Académie. Les actes médicaux dans les murs de Bonpied étaient scrutés à « l’Hyperloupe » par le contrôleur ministériel. En revanche, le sbire de Picaillou n’avait aucun droit de regard sur les jours de repos du personnel soignant. Rien n’interdisait à celui-ci de commenter les avancées scientifiques de la communauté.
Le médicomage de l’école joua la sérénade du mystérieux et généreux donateur ayant doté l’Académie d’un Goliath, l’outil parfait pour travailler sur le virus. Monsieur Dégivré félicita toute l’équipe et les CHASSE travaillant sur le sujet le plus préoccupant. Après la démonstration irréfutable de l’efficacité de VB51C, il promit de conduire une série de tests animaliers plus étendue. 5 En découvrant le volume de tentatives infructueuses sur le grimoire, il comprit que l’acharnement de l’Académie était total. Il lut les tentatives avortées des uns et des autres, y compris des formulations testées par ses propres médicomages pour soigner les sorciers contaminés lors de l’attaque. Il décrypta que le code VB était pour Van Betavende. Sachant que le garçon ne prisait pas la mise en avant et qu’il préférait qu’on félicitât le collectif, Geoffroy garda ses compliments pour une date ultérieure.
Le jeune Belge prétexta devoir se rendre en cours pour s’éclipser. Il glissa en douce un morceau de parchemin au docteur Beauxbâtons. Le professeur le découvrit et fit la moue. Hercule aurait voulu ajouter une larme de phénix pour être certain que la potion ne tuerait pas. Il n’y en avait plus chez Branchiflore.
La journée s’acheva en réunissant l’intégralité des élèves de quatrième année – sauf Jacques, exempté – en compagnie d’Elvira pour le cours de Maléfices Enchantements et Sortilèges. Les apprenants s’agglutinèrent devant la classe, attendant que l’enseignante revienne de la salle blanche. Laurine, le visage bleui par les coups subis à répétition face à Umbelina, se montra au Belge. Celui-ci s’émut de la voir en si triste état.
— Laurine !
— C’est pas grave.
— Ah si !
— Je lui ai dit d’aller se faire soigner, coupa Sigrid.
— Je m’en fiche. J’étais déconcentrée. Je t’explique pourquoi. Une vision s’impose sans cesse à moi. Tout le temps. Ambroisine… C’est imminent, Hercule.
— Quelle tristesse ! Et je n’ai pas réussi à révéler le contenu du grimoire.
— Tu n’y pourras rien.
— Vous savez, je l’ai entendue se plaindre une seule fois. Pas de mourir. Pas de souffrir. Non, juste de ne pas avoir la moindre chance de terminer l’année d’enseignement.
— Elle est désarmante de courage. Elle n’a accepté de déménager à l’Académie qu’au début du mois de décembre, quand les trajets sont insupportables. Le professeur Racine lui amène ses repas et la fait transplaner en salle de potions. Pourtant, il déteste le sous-sol.
— Je n’ose imaginer notre peine quand elle… partira, Sigrid.
Elvira déboula d’un coup, fendant la masse d’élèves à vive allure. Elle stoppa à hauteur de Laurine et la toisa, excédée.
— J’ai dit : à l’infirmerie, Laurine !
— Ça va aller, Madame.
— Non ! Aujourd’hui, nous étudions le sort Caecus. Le sortilège d’aveuglement. Tu seras éblouie au point de ne pas voir où tu mettras les pieds. Si tu chutes, tu finiras par avoir des séquelles. Dello Carbone !
— Oui, Professeure ?
— Conduis Laurine à l’infirmerie. Tu y restes, qu’elle ne se carapate pas !
— Bien, Madame. Et pour la leçon ?
— Hercule, tu pourras leur faire un rattrapage ? Tu connais déjà Caecus ?
— Oui, Madame.
— C’est parfait. De Laranjeira ! J’ai deux mots à te dire ! Les autres, vous entrez et vous vous installez. Vous sortez le manuel et lisez les pages 59, 60 et 61. Je veux des questions pertinentes quand j’entrerai dans la classe sinon, c’est le Patronus que je demanderai et que je noterai à l’examen final.
La menace produisit un effet radical sur les étudiants. Sauf sur Hercule…
1 Une invention du Français Fouché, en 1902, fonctionnant avec de l’acétylène.
2 Rio de Janeiro fut la capitale du Brésil de 1763 à 1956, avant de céder son titre à Brasilla.
3 Canberra fut désignée comme capitale en 1908. Auparavant, il n’y en avait pas.
4 En 2025, une étude a démontré que le latex contenait de l’acide gras furanique, prometteur pour la reconstruction musculaire. Hercule l’ignorait.
5 En 1921, la condition animale ne bénéficiait pas de la protection des lois internationales initiées en 2022, par la ministre de la Magie anglaise, Hermione Granger-Weasley.