Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 31 : Sortilège 31 : un nouvel espoir

Par eric_vincent

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Le tronc fut libéré avec ses trois passagers. Il plongea à vive allure vers le village. Hercule, baguette en main, posté à l’avant, s’apprêta à faire pleuvoir les sortilèges par dizaines sur Lukaas, démasqué. Le court bassin stoppa le bolide en soulevant une gerbe d’eau. Aucun sortilège ne le cueillit à froid. Il sauta hors de la luge flottante et se tint sur ses gardes. Ses deux accompagnants le rejoignirent. Ils poussèrent la porte de l’habitation de Waldburg.

— Personne ? chuchota Genoveva.

Hercule découvrit un logement étriqué où chaque centimètre comptait. Il fouilla la mezzanine tenant lieu de chambre. Il tomba en arrêt devant le lit. Il aurait dû être collé à la paroi, taillée à la serpe. Il souleva drap et couverture. Il ne décela rien de spécial. Il s’en prit au matelas et braqua son Lumos entre les lattes du sommier. Le parquet était taché de sang. Il reposa le tout et redescendit.

— Nous tenons la scène de crime. Cela s’est passé là-haut.

— Il a filé ! Il doit se cacher dans la caverne mais où ? C’est immense.

— Il y a une autre possibilité. Il a un nouveau rendez-vous avec un complice.

— Un complice ?

— Le commanditaire. N’oubliez pas le vol des pendentifs.

— C’est vrai !

— Où a-t-il pu se rendre ?

— Pas loin, pour reprendre son poste au plus vite. Sortons !

Moins de deux minutes suffirent au trio pour se retrouver à l’air libre. La nuit était tombée. La plupart des habitations et des commerces étaient illuminés. La mairie était plongée dans l’obscurité.

— L’école ! murmura Cosmas. J’ai aperçu des lueurs.

— Allons-y ! ordonna Genoveva.

Ils s’introduisirent par la porte principale, non verrouillée. Ils dépassèrent l’infirmerie tenant lieu de petit dispensaire où elle exercerait de nouveau dans quelques jours. La ministre connaissait les lieux comme sa poche.

— Il est dans la classe de monsieur Stadt.

Ils se rapprochèrent en silence et tendirent l’oreille.

— J’ai fait ce que vous avez ordonné, Von Wrangel. Vous aviez promis 10 000 pour les quatre cristaux ! Pas 5000 !

— Vous avez tué un sorcier. Même pas le bon, en plus, triple idiot ! Tant qu’à en éliminer un, il fallait cibler celui qui pouvait les sauver.

— Laissez-moi quelques jours… Je… Je vais m’occuper du vieux fondeur. L’autre, c’est pas ma faute. Il m’a surpris. En sautant du tronc, j’ai fait tomber les cristaux ! Il les a vus. Je l’ai poursuivi dans son logis, jusqu’à l’étage. Ce bougre avait une baguette et il a voulu s’en servir ! On s’est battu et je lui ai fracassé le crâne. Après… ça a dérapé ! Il fallait qu’il meure et que je disparaisse. C’est là que j’ai eu l’idée du Polynectar que vous m’aviez donné. J’ai échangé nos places. Je lui ai donné mon apparence et j’ai lancé le sort impardonnable. Le soir, je suis parti plus tôt. J’ai bu du Polynectar et j’ai joué son rôle. Et la nuit, je suis allé mettre en scène mon décès. Personne ne me soupçonne, tout le monde me croit mort ! J’attends que ça se tasse et je me charge du gars. Peu importe ! Sans la dragonne, ils sont fichus.

— Vous ne faites plus rien, abruti ! C’est 5000, vous jouez votre rôle encore quelques jours, le temps que le petit enquêteur se calme et fiche le camp. Donnez-moi les cristaux !

— Filez-moi l’argent, d’abord !

— Stupéfix ! lança Hercule sur l’Allemand.

Il le manqua de peu et celui-ci renversa le bureau du professeur pour s’abriter et répliquer. Le combat s’engagea entre le Belge et le commanditaire. Genoveva et Cosmas, incapables de jeter des sorts d’attaque qui auraient rebondi sur la protection de Lukaas, se jetèrent sur lui pour le maîtriser. Mais le fondeur de 35 ans était musclé, résistant. Un reflet métallique, venu d’une de ses poches, signa la possession d’un poignard. Il l’enfonça dans la poitrine de la ministre. Elle s’écroula sans un cri. Cosmas se rua comme un fauve et frappa de toutes ses forces. Hercule ne céda pas un pouce de terrain et l’Allemand abandonna le combat en transplanant, sans les cristaux, ni le butin. Cosmas prit un méchant coup de poing qui le désarçonna. Lukaas brandit la baguette du vieux Waldburg et lança, au hasard, un Bombarda. Cosmas passa à travers la cloison de bois séparant la classe du couloir. Hercule fit pleuvoir un déluge de sortilèges sur Lukaas qui les encaissa sans sourciller, contre-attaquant en même temps à coups de Stupéfix. À ce jeu-là, Hercule ne pouvait pas vaincre. Il battit en retraite, plongea sa main dans une poche et s’empara de la fiole de Noël. Il la lança aux pieds du belligérant. Elle éclata.

— Manqué ! Tu vas pér…

Lukaas s’évanouit après avoir inhalé la préparation gazeuse. Une Morphos ! Hercule se précipita sur sa cible, retenant sa respiration et arracha le pendentif. Il l’entrava avec des menottes créées par sa baguette. Il récupéra la baguette de Waldburg et se précipita sur Genoveva. Il chercha le pouls et le trouva après plusieurs secondes d’angoisse. Il était filant. Cosmas peinait à se relever.

— Tournez-vous, Commandant !

— Quoi ?

— Sortez ! Traînez-le dans le couloir !

La baguette du garçon fouetta l’air et le criminel fut jeté hors de la pièce. Il éjecta Benben, arracha le poignard de la poitrine de la ministre et murmura avec douceur :

— Vulnera Sanentur. Vulnera Sanentur. Vulne…

Le sang cessa de couler, la plaie se referma et la cicatrice disparut. Hercule vécut alors le calvaire de la femme et poussa un hurlement déchirant. Sa vision s’obscurcit durant plusieurs secondes, son cerveau fut soumis à des signaux d’alerte mais refusa de perdre connaissance. Il expulsa la douleur à coups de vociférations, jusqu’à ce qu’elle s’atténue et devienne supportable, comme la trace d’un direct envoyé par un boxeur. La ministre reprit conscience. Son premier réflexe fut de porter la main là où la lame avait déchiré la chair. Il n’y avait qu’un trou dans le tissu, à hauteur du poumon droit. Jamais elle n’avait assisté à une guérison aussi rapide. Cosmas l’aida à se remettre debout tandis que le Belge menaçait Lukaas, groggy, de sa baguette. Lorsqu’ils rejoignirent l’enquêteur, il était livide.

Tard dans la soirée, Hercule effectua les comparatifs entre le sang du mort et celui retrouvé sous le lit. Privé de Polynectar, Lukaas avait repris ses traits. Ses empreintes digitales étaient en tous points identiques à celles relevées sur les cristaux, récupérés et sur la lance ayant mis à mort le Dragon-Aigle. L’enquêteur rédigea un rapport complet auquel il ne manquait que les tirages photographiques de la véritable scène de crime, des différentes armes. La baguette, attestée comme ayant lancé un sortilège de la mort, fut versée au dossier comme pièce à conviction, tout comme l’un des cristaux, maculé de sang et la lance.

L’ensemble des villageois fut convoqué sur le parvis de la caverne, à 9H00, le lendemain. Genoveva, émotive, maladroite en public, supplia Cosmas de venir à sa rescousse et de s’exprimer sur l’affaire. Le jeune homme joua les orateurs avec aisance. Hercule fut certain qu’il ferait un ministre de la Magie épatant. Bien que le tandem ait réclamé un exposé complet par le Belge, en allemand, celui-ci, peu enclin à cet exercice en flamand ou en français, s’en tint à l’essentiel et avoua qu’il avait eu des doutes sur l’identité apparente du mort. Les aveux de Schmidt laissaient apparaître une sympathie pour la cause suprémaciste mais avec des envoûtements et des potions, il était possible de faire faire n’importe quoi à un sorcier au mental faillible. L’appât du gain paraissait plus flagrant. La dragonne serait encore en vie si Hans Grüber – il osa mettre un nom sur le véritable responsable – n’avait pas ordonné cette opération visant à déstabiliser, puis à envahir l’Autriche. Enfin, il précisa que Waldburg était une victime collatérale. Ambros était la véritable cible.

Devant la consternation, Cosmas annonça la fabrication d’une cellule dans l’enceinte du ministère. Le criminel y purgerait sa peine après avoir été jugé pour ses crimes odieux. La « cage » serait prête dans la soirée, grâce à Ambros ayant réactivé la forge pour fondre de l’acier. Concernant les cristaux, trois d’entre eux seraient remis à la naissance des futurs enfants de 1921. Le dernier serait nettoyé, contrôlé, après le procès et remis aux parents du quatrième enfant. Pour les générations futures, il faudrait se conformer aux usages en vigueur dans les autres pays et apprendre à se servir de baguettes.

L’après-midi, Waldburg fut inhumé au cimetière jouxtant la chapelle. Personne ne manqua à la cérémonie menée par la ministre, émue. Le soir du 21 décembre, Hercule fut convié à un banquet donné en son honneur, avec des tables dressées le long de la promenade. Tout fut arrangé avec goût, avec des décorations à profusion, des Pères Noël miniatures à cheval sur des balais volants, des guirlandes, des bougies, sur de belles nappes. Un discours fut demandé au garçon, paralysé. Il expliqua qu’il était très réservé mais touché par leur accueil et leur reconnaissance.

Des dindes énormes furent servies, accompagnées par du chou rouge braisé, des pommes de terre et des monceaux de châtaignes grillées. Le marchand, Augustus Kind, avait d’ailleurs une technique spectaculaire et adroite pour les griller. Sur la petite charrette avec brasero qu’il trimballait partout, il disposait les fruits en suivant une spirale ascendante et retirait les marrons du feu, à la base, sans faire s’écrouler la structure, juste en l’abaissant, pièce par pièce et en maintenant la pyramide conique, en ajoutant par le dessus.

— Votre dextérité et votre technique forcent mon admiration, Monsieur. La façon d’empiler est originale, instable et pourtant, ça tient. Incroyable !

— C’est la technique du nid d’Adlerdrache.

— Vraiment ? Il bâtit un tortillon ?

— Oui. Avec des cailloux, des roches, des morceaux de bois, les os de ses proies.

— Fascinant. Quel équilibre !

L’image s’incrusta dans la mémoire du garçon. Où avait-il vu une telle construction ? Dans l’un des ouvrages d’Ursula Waldmeister ? Dans un ouvrage de la bibliothèque de l’Académie ? Dans LA bibliothèque ? Jeanne lui en avait-elle parlé ? Le nid ressemblait au tortillon laissé par les vers arénicoles.

Il se redressa en plein dîner et s’exclama :

— Je sais ! Mais oui ! Oh… Faites que j’ai raison !

Genoveva quémanda quelques éclaircissements et il lui révéla où il avait vu un nid d’Adlerdrache. Au fond de la grotte ! Elle l’avait préparé. Elle était sur le point de pondre. Ou l’avait fait.

— Madame, nous pouvons transplaner dans la grotte. C’est sans risque.

— Hercule, c’est de la folie ! Il fait −30 degrés, là-haut !

— Si nous attendons, s’il y a un œuf…

— D’accord. Seulement, je suis une transplaneuse lamentable.

— Et Cosmas ?

Le troc fut vite conclu. Chaudement vêtus, les deux hommes glissèrent dans le tunnel et sortirent de la chapelle. Ils se matérialisèrent près de la dépouille du Dragon-Aigle. Hercule démonta le monticule avec précaution et découvrit non pas un mais trois œufs. Cosmas exulta mais Hercule le glaça d’effroi en décomptant le nombre de jours où ils n’avaient pas été couvés. Ils pouvaient être morts ou stériles.

De retour à la chapelle, l’Autrichien manœuvra la catapulte et sauta dans le tronc creux. Hercule lança un Repulso sur le levier et ils regagnèrent la fête. Le Belge récupéra son stéthoscope magique. Les œufs furent placés près d’une source de chaleur douce. Un à un, il les ausculta et questionna l’âme de la chamane. L’espoir retomba lorsque le premier œuf fut déclaré mort. Mais les deux autres manifestèrent des signes de vie. Ambros proposa aussitôt de s’en occuper mais précisa qu’à la naissance, les dragons avaient besoin d’une mère et n’apprenaient qu’en l’observant. Sinon, ils dépérissaient.

— Est-ce que la dragonne que vous avez chevauchée, accepterait les œufs ?

La question venait de la ministre. Elle résonna comme la solution évidente aux yeux du Belge. Il écrirait à Jacques à la fin des festivités afin d’organiser la présentation. Un chaudron chauffant fut trouvé pour le transport. Hercule partirait dans la matinée, après une visite en règle et l’attribution d’une somme rondelette pour l’enquête, l’arrestation, l’empêchement et le sauvetage, espéré, de la communauté sorcière autrichienne et de son particularisme.

L’intérieur du ministère ressemblait à celui d’un chalet géant. Du bois à profusion, des décorations de Noël dans les moindres recoins, des sapins en pots ou faits d’empilement de branches. Les artefacts magiques classiques, comme les paysages animés aidant à supporter l’enfermement, les tableaux vivants de sorciers célèbres, brillaient par leur absence. La seule exception était un portrait d’Egon Schöndorf, dit le Juste, le fondateur de la communauté, au IIIᵉ siècle, une peinture accrochée dans le hall d’accueil. En revanche, on trouvait des carrousels enchantés, des patineurs effectuant des boucles à l’infini, des skieurs dévalant des pentes et une myriade de saynètes, de maisonnées éclairées par de minuscules Feux Éternels. Le décor du bureau ministériel, à peine plus grand que celui d’Agathe Bonnelangue, n’échappait pas à la règle.

— Non ! clama l’enquêteur. Je me dois de refuser, madame la ministre.

— Hercule, je vous dois la vie.

— En tant que futur légicomage, c’est mon devoir. La récompense dantesque de 5000 Gallions, blanchis par le truchement d’une écriture comptable, passe encore, bien qu’elle dépasse dix fois mes honoraires de 480 Gallions. Mais déposséder un nouveau-né, je m’y refuse ! Rien ne nous garantit que la dragonne Piment Cornu, Garra, acceptera les œufs, ni qu’ils iront à terme et que ce seront des Dragons-Aigles. Non, pas question !

— Ils seront de la race Dragon-Aigle. L’espèce rapportée n’incarne, à chaque fois, qu’un vecteur de fécondation. Quelque chose, en eux, les rend sélectifs à la conception. Peu importe que ce soit le père ou la mère qui injecte la nature Dragon-Aigle. C’est un peu comme nos enfants lorsque nos sorciers épousent des Moldus.

— Comment cela ?

— Les enfants sont toujours sorciers. Peu importe le sexe du parent moldu. Les deux filles de Johann Hölzel sont sorcières.

— Pas de Cracmols. Et… des Né-Moldus ? Y en a-t-il ?

— Jamais. Étonnant, non ? L’Autriche doit avoir une substance dans l’air ou… dans la nourriture.

— Quel sujet d’étude passionnant pour un médicomage ! Mais ma réponse ne varie pas : c’est non ! Gardez vos pendentifs. Je sais me défendre, comme vous avez pu vous en apercevoir et j’ai des bottes secrètes.

— J’entends vos arguments. N’y a-t-il pas un être que vous aimeriez protéger ?

Le prénom d’Eugénie vint en premier. Celui de Sigrid suivit. Les deux jeunes filles, baguette en main, avaient du répondant. Par contre, Jacques serait enfin à l’abri. Des suprémacistes et de sa sœur. Et celui qui viendrait lui chercher des Pucestis dans la tête, manu militari, serait très mal inspiré.

— Vous pensez à une personne. Votre ami Cracmol. N’est-ce pas ? Il serait enfin à l’abri du danger. Acceptez, Hercule. Pour lui.

Il se laissa convaincre. Il remit son compte-rendu manuscrit et joignit les preuves, relevés compris. Il promit d’expédier les photographies afin de compléter le dossier, l’unique de nature criminelle à s’insérer dans la petite armoire du bureau de Cosmas. Avant de quitter la caverne, Hercule fit quelques achats chez Ottilie, accompagnée par la ministre. Une fois dans l’échoppe consacrée à Noël, il était impossible de ne pas dépenser quelques Gallions. Sur l’insistance de Genoveva, il procéda à une démonstration de l’ampoule de quartz, brevetée et bientôt fabriquée par Gentil & Fils. La propriétaire du magasin avait déjà rencontré Hector, à Paris. Elle le considérait comme un sorcier inventif, ingénieux et habité par un sixième sens lui permettant de flairer les bonnes affaires.

— Vous dites que votre amie a su les fabriquer en plusieurs couleurs ?

— Oui. Jaune, vert, bleu, rouge et du blanc.

— Et l’intensité lumineuse ? Peut-on la diminuer ?

— Oui, en réduisant le nombre des grains de quartz.

— Est-ce qu’on peut allumer plusieurs ampoules, en même temps ?

— Il suffit de les enchâsser dans un support individuel et de les relier, avec du fil gainé, par exemple. Un lien solide, résistant mais souple. Au bout, il y aura un commutateur magique, avec des sortilèges, pour contrôler l’allumage et l’extinction.

— Hector serait-il en mesure d’allumer d’abord toutes les ampoules vertes, puis les éteindre pour activer les bleus, etc. ?

— Posez-lui la question. S’il ne sait pas y répondre, il questionnera celui qui résoudra le problème.

— Qui ?

— Moi, Madame, s’amusa le garçon.

— Ah… Vous êtes aussi derrière tout ça. Enquêteur et inventeur.

— Juste la partie des enchantements et leurs déclenchements.

Hercule acheta des boules de verre contenant des saynètes festives, hivernales et prit aussi des petits personnages animés comme des lutins, des elfes, des fées, à suspendre dans un sapin. Il passa deux heures à rêver, à emplir son esprit de féerie. Puis, il dut se résoudre à mettre fin à son séjour autrichien. Cosmas et Genoveva proposèrent de le raccompagner à Innsbrück. Il confessa être un navigateur assez chevronné pour s’en sortir seul. Il s’envola avec son bagage dans un sac en bandoulière et le manche de son balai passé dans l’anse du chaudron.

Dès qu’il eut franchi le sommet de la montagne, il se posa au sol. Il inspira l’air glacial, pur, ferma les yeux et entrevit la ferme des Boulanger. Moins de 900 kilomètres le séparaient de son ami.

« Cela se tente ! »

Il s’enroula sur lui-même.

Hercule atteignit Orgeix d’une traite, non sans effet secondaire. Il était aussi enivré que s’il avait bu des cocktails de jus de fruits arrangés par Eugénie. 1 Plus la distance parcourue augmentait, plus la sensation d’avoir été piqué par un Pucestis s’intensifiait. Après quelques pas, sa démarche se fit plus sûre. Il se dirigea vers la résidence familiale. La porte d’entrée s’ouvrit avant qu’il se manifeste.

— Entre vite, mon garçon ! Viens te réchauffer ! proposa Firmin.

Hercule obtempéra et posa le chaudron sur la table de la cuisine. Il déballa son matériel, attrapa le stéthoscope et vérifia l’état des embryons de dragon.

— Des œufs bleus ! Je n’en avais jamais vu.

— Leur mère a été tuée par un criminel. Elle était d’une beauté… à couper le souffle. Comme un Occamy mais avec des ailes et une tête d’aigle. Bleu du bec à la queue. Magnifique.

— Jacques nous a rapporté l’importance de notre mission. Ce serait terrible si ces sorciers si pacifistes perdaient ce qui les singularise.

— Voulez-vous bien que nous… ?

— Tu t’en charges ?

— Oui. Vous restez en arrière, pas loin, si jamais le cadeau lui déplaît.

Après le miraculeux record de distance de transplanage, un second miracle eut lieu. Garra reconnut l’élève qui s’inclina devant elle et lui parla. Il présenta les œufs, un à un, lui faisant renifler. Il les déposa au sol. La dragonne les remua du bout du museau, les huma et s’allongea sur le ventre. De son long cou, elle les ramena sous son jabot et les maintint au chaud. Hercule la remercia et la créature ouvrit sa gueule pour crocheter son bras avant qu’il ne le retire. Elle émit des vocalises similaires au chant d’une baleine, très harmonieuses. Sa baguette ne fut d’aucun secours pour décrypter le message. Il promit de revenir dans quelques jours en compagnie d’une jeune sorcière extraordinaire, capable de décrypter ses sons. Garra parut apaisée, heureuse. Hercule s’appuya contre son flanc et se laissa bercer par la respiration durant une minute. Presque à regrets, il rejoignit Firmin, en embuscade dans l’entrée de la pyramide.

— La greffe semble prendre.

— En effet. On dirait même que rien ne pouvait la combler davantage.

— Quoi ? Une envie de maternité ? Par Flamel ! Je n’aurais jamais imaginé.

— Moi non plus. Il ne se passe pas une journée sans que les créatures m’émerveillent. À ce propos…

— Oui ?

— Cela vaut le coup de voir si elle change un élément dans ses habitudes. Si son appétit augmente, si elle devient plus farouche pour protéger ses œufs, si son allure évolue. Des petits détails. Ça peut servir un jour !

— Je ferai gaffe. Allez, viens ! Tu as sûrement des tas d’histoires à raconter.

Les Boulanger bombardèrent Hercule de questions à propos de sa mission en Autriche. Puis, ils proposèrent au garçon de déjeuner en leur compagnie, mais il déclina l’offre, ayant abandonné Sigrid près de trois jours. Il ne tenait pas à se retrouver en présence d’Émilie, mais il garda cet argument pour lui. Il lui restait beaucoup à accomplir avant de s’occuper du réveillon. Ils lui demandèrent ce qu’il avait prévu ce soir-là et il répondit :

— Bien tenté, Jacques !

— Zut ! Il m’a démasqué.

— Quelle est cette histoire ?

— Hercule n’a pas dit un mot sur ses projets pour le 24 décembre au soir. Impossible de lui arracher un indice.

— Un secret, c’est un secret, fiston !

— Jacques, pourrais-je vous parler deux minutes ?

— Ben oui ! Viens dans la cuisine.

Hercule le suivit tout en se demandant comment amener le sujet. Jacques tira la porte mais le Belge tint à la laisser grande ouverte, empêchant Émilie d’approcher pour écouter. Il se lança, en chuchotant :

— Je vous ai ramené un petit cadeau d’Autriche.

Il dévoila le pendentif avec la grosse poire bleue.

— Oh ! Il est chouette ! Merci ! C’est typiquement autrichien ?

— Ce sont les seuls à le fabriquer.

— La chaîne n’est pas un peu courte ?

— Passez-la, vous allez être surpris.

À peine eut-il posé les maillons sur sa tête qu’ils se multiplièrent.

— Ça suit la croissance ?

— Là-bas, ils le mettent autour du cou de leurs nouveaux-nés. Il grandit au fur et à mesure de l’enfance et de l’adolescence.

— De la magie pratique. J’aime.

— Bien plus que vous l’imaginez. Passons à la démonstration. Monsieur de Franjac va recevoir un drôle de rapport d’activité magique interdite sur son bureau.

Le sorcier prit sa baguette et s’interrogea.

— Voyons… Stupéfix !

Le joyau émit un bref bouclier bleuté et annihila le sort.

— Repulso ! Diffindo ! Aquaglaciem ! Ventus !

Rien n’y fit.

— C’est dingue ! Ça repousse la moindre attaque !

— Tous les sorts d’agression, de manipulation, liés au physique ou au mental. Tous sauf les trois impardonnables. Vous êtes désormais à l’abri de la Legilimancie. Même venant d’une authentique Legilimens.

— Mais… Hercule ! Tu es cinglé ! Tu te rends compte… de la valeur… de…

— … votre amitié ? Oui. Je l’estime incalculable.

— Je ne peux pas le retirer ? Pour protéger…

— Tu quoque fili ! Il s’agit de la phrase à prononcer pour que le cristal réagisse et délivre l’identité de son unique propriétaire. Vous. Il sera vôtre jusqu’au jour de votre mort. Sa magie cessera alors d’exister. Il a été créé à partir de la poudre crachée par le Dragon-Aigle. C’est pour cette raison que personne ne devra connaître la véritable puissance de cet artefact.

— Mais il est visible. On va me poser des questions.

— Souvenir d’Autriche. Joli, plaisant, venu d’un ami alors, vous le portez.

— Et les Dragons-Aigles ?

— Un silence absolu sur cette affaire.

— Comment expliquer les œufs à quelqu’un qui poserait des questions ?

— Comme qui ?

— Ma sœur interroge tout le monde et sur tous les sujets, ces derniers temps.

— Eh bien, j’ai laissé Garra sans surveillance, au Portugal. Je vous parie qu’elle a fricoté dans mon dos, si vous voyez ce que je veux dire. Une vraie coquine.

— Un joli conte. Hercule… Comment…

— Ah non, Jacques ! Vous avez déjà fait quantité de folies en me suivant. Ceci est une compensation à la hauteur des risques encourus.

— C’est invulnérable ? Sauf face aux trois horreurs.

— Il résiste aux sorts noirs mais ne peut rien contre un poignard, un sabre, une lance. Ni contre les potions.

— Quel cadeau inestimable… s’étrangla le Cracmol, submergé par les l’émotion.

Hercule l’accueillit contre lui et tapota son épaule. Le grand costaud avait le cœur tendre et fragile.

Après avoir poliment salué les Boulanger – mère et père, la fille étant invisible –, Hercule enfourcha son balai pour effectuer quelques centaines de mètres avant de transplaner. Il pénétra dans l’agence W, accueilli par un exquis fumet de saumon grillé, servi avec un beurre citronné. Sigrid manifesta sa joie en lui sautant au cou et le supplia de détailler son séjour en Autriche.

L’associée eut le souffle coupé par le récit et la rapidité avec laquelle Hercule avait résolu le mystère et renversé la situation. Pourtant, il se reprochait d’avoir perdu du temps à chercher un mort moldu inexistant alors que s’il avait mené l’autopsie à son terme le soir même, ses interlocuteurs autrichiens auraient tout de suite fait le rapprochement avec Waldburg. Son amie le brocarda et le taxa de perfectionniste. Un détail la chiffonna et il perçut le trouble.

— Un souci, ma chère ?

— Un doute. Comment nos Autrichiens ont-ils eu vent de notre agence ?

— C’est l’assassin qui, au cours d’un repas, il y a de cela quinze jours, a mentionné notre existence, notre activité. Pour que ce soit plausible, il a prétendu tenir ses informations d’une sorcière éprise de mystères, d’enquêtes, femme ayant épousé le commissaire de police d’Innsbrück. Elle a suivi nos exploits portugais et rêve de faire ma connaissance.

— Quel succès !

— N’est-ce pas ? J’ai d’ailleurs posé en photo avec son mari, la ministre et l’Auror. J’ai aussi signé un autographe. Hier, après l’arrestation du fondeur, nous avons effectué toutes les vérifications d’usage. Schmidt n’a jamais obtenu l’information de madame Hölzel.

— Mais du commanditaire. Von…

— … Wrangel. Exactement. Lors de l’échange verbal entre les deux criminels, l’Allemand a été clair : il voulait les cristaux, l’anéantissement de la dragonne et la neutralisation du fondeur en chef. Mais il a ajouté : « Jouez votre rôle durant quelques jours, le temps que le petit enquêteur se calme et fiche le camp. »

— C’était à double tranchant ? Déstabiliser les Autrichiens et t’attirer là-bas ?

— Je le soupçonne. Qu’ai-je manqué, durant ces trois jours ?

Elle énuméra les petites affaires ayant engendré pas moins de 230 Gallions de recettes. Hercule ne leur décerna pas le prix de l’énigme du siècle.

— C’est peut-être passé ? Gérôme est revenu.

— Pas pour l’histoire des Rosier, j’espère ?!

— Non. Le vol d’acier moldu sur lequel son père enquête. Il a filé un coup de main mais avec les intempéries, impossible de tracer quoi que ce soit.

— Logique. Une véritable chape de glace s’est abattue sur la France, depuis octobre. Pister dans ces conditions tient du fantasme. Bon… Je vous ai ramené des surprises pour décorer l’agence. Oh et cet après-midi, je vois monsieur Gentil. Il faut aussi déposer les règlements à la banque.

— On déjeune !

Le garçon attacha une longue serviette de table autour de son cou, préférant cette précaution aux taches de gras plus rétives à partir, même à coups de sortilèges répétés. Puis, il songea à sa poudre Tergeo, capable de venir à bout de n’importe quelle salissure. Il n’avait pas encore le réflexe.

Le lendemain matin, en entrant dans la banque Pasdelazare, Sigrid remarqua la gêne soudaine et manifeste de son comparse. Une double peine. Tromdur, le Gobelin à qui il avait toujours eu affaire, n’était pas à son poste. Mais il y avait pire : au guichet 23, parlant haut et fort pour être remarqués, il y avait les Rosier, au complet. Gonzague, Hortense, Thibaldus et une grande perche brune aux cheveux lustrés au cirage que les adolescents identifièrent comme Vinda, la sœur aînée, décrite comme un authentique poison par Elvira de Bazincourt. L’infâme gominé fondit sur le duo et abusa de l’écho naturel de l’établissement bancaire, pour être entendu de tous, clients et employés.

— Alors, Van Betavende, tu viens demander un crédit pour finir tes études ?

— Du tout. Je viens faire un dépôt.

— Ta maman t’a donné un ou deux Gallions pour ton Noël ? Comme c’est gentil ! Ce n’est pas ton papa qui en ajoutera quelques-uns de plus, hein ? Et tu n’as pas de tonton en Amérique ? Ah ben non, c’est vrai ! Il est en prison ! Ah ah ! Les fins de mois doivent être dures, chez les Van Betavende !

Le Belge continua d’avancer, comme si la verrue parlante n’existait pas. Rosier lui barra la route, déterminé à chercher les ennuis, l’esclandre ou le coup de poing.

— Mes parents ont intercédé auprès du ministre pour que tu enquêtes sur le cambriolage dont ils ont été victimes. Il paraît que tu avais mieux à faire. Ils offraient 1000 Gallions ! De quoi terminer tes études sans recourir à la mendicité !

Hercule redressa un sourcil et amorça un sourire.

— On vous aura mal rapporté mes propos.

— Ah bon ? T’as pas refusé ?

— Si ! Je ne veux rien avoir à faire avec une famille d’assassins.

— Quoi ?! Répète un peu ça, pour voir !

— J’ai dit au commandant de Franjac que si j’avais été à la place du voleur, j’aurais incendié votre bicoque prétentieuse en ayant évacué les elfes de maison.

L’autre devint cramoisi et brandit sa baguette, de colère. Gonzague stoppa son geste alors que tous les regards étaient braqués sur eux. Il empêcha l’aggravation de la situation. Sigrid en profita pour enfoncer le clou :

— Viens, Hercule. Je n’aime pas trop déambuler avec 5000 Gallions dans les poches, surtout quand il y a des voleurs dans les parages.

Gonzague ouvrit un œil intéressé. Hercule le satisfit :

— La rétribution du ministère de la Magie autrichienne pour avoir résolu une affaire de meurtre et de vol, commandité par un Allemand, un vassal de Grüber. Le butin a été retrouvé, le criminel arrêté et il s’est montré bavard. Intarissable. Résultat, j’ai du temps libre pour enquêter sur un autre sujet.

Cette ultime phrase provoqua une réaction. Rosier-père blêmit. Hercule sut qu’il avait mis dans le mille. Ce salopard savait. S’il était au courant, les Rostang de Hautefeuille dont faisait partie sa femme, les De Ferluc, les De Valmy, les Tremblay et consorts savaient. Tous coupables, tous derrière l’opération autrichienne, pour le tenir éloigné.

— Viens, Thibaldus ! Allons retirer 5000 Gallions pour tes étrennes.

Les adolescents accédèrent au guichet 17. Ils lurent le nom de l’employé sur la plaque de bureau : Kardur. Sigrid le salua. Hercule lui présenta ses hommages en gobelbabil. Le Gobelin inclina la tête, identifiant son interlocuteur.

— Monsieur Van Betavende. Mademoiselle Vlaamel. Toutes nos excuses pour le comportement inapproprié du… gamin.

— Bien qu’elles soient inutiles, nous les acceptons.

— Que pouvons-nous faire pour vous ?

— Encaisser ce dépôt au nom de l’agence W.

Il retira un énorme sac de sa besace. Ils durent se mettre à deux pour hisser la quarantaine de kilos sur le comptoir. Le Gobelin le fit coulisser sur une balance magique capable de déterminer le montant.

— Baguette, je vous prie.

Il tendit la sienne, étant entendu que cette fois, Sigrid acceptait de recevoir 500 Gallions après un pilonnage argumentaire de l’artilleur Van Betavende. Kardur procéda aux deux opérations et précisa le nouveau solde, de manière machinale.

— Dépôt de 5230 Gallions, virement de 500 Gallions. L’encours est de 19 734 Gallions et 7 Mornilles.

— Pardon ?! s’exclamèrent les jeunes, synchronisés à la perfection.

Quelques mètres plus loin, les Rosier flétrirent. Comment diable ce sale gosse, traître à son sang, pouvait-il avoir gagné une telle somme ?

Kardur esquissa un mouvement de tête en direction du guichet 23. Puis, d’un ton officiel, il demanda :

— Souhaitez-vous connaître l’origine des sommes hebdomadaires ?

— Pourquoi pas !

— D’après ma copie du livre de comptes magiques, les versements augmentent semaine après semaine. Avez-vous une idée de l’identité du créditeur ?

— Si mes calculs sont corrects, sa part se monte à environ 12 000 Gallions.

— C’est exact. Si j’en juge par les versements entamés dès fin août, le rythme de croissance est d’au moins 30 % par quinzaine.

— Par Flamel ! Tu imagines si mon invention rencontre un succès aussi fou ?

Il imaginait. Le sanctuaire devenait de plus en plus possible. Son vœu, c’était qu’il ne se situe pas dans la carrière de Patxi, signifiant le décès du paysan.

Après un don conséquent à l’OWL, bien sonore, ils remercièrent monsieur Kardur. Ils réalisèrent une courbette devant leurs seigneuries et pouffèrent en rejoignant la Place Cachée.

« Sale petit morveux ! Profite bien de la vie. Elle sera brève. »

La visite chez Gentil débuta par la traditionnelle finition médicale de la production de Tergeo. Une fois l’obligation remplie, Hector montra aux enfants qu’en quatre jours, il n’avait pas perdu son temps pour exploiter le brevet de Sigrid – et de Jacques –. Il s’était procuré une dizaine de kilos de quartz et autant de fluorine chez Trouvetout. Pour la production de différentes poudres, engrais, commercialisés sur ses étals, le sorcier utilisait déjà un pilon et un mortier d’environ 80 centimètres de diamètre, monté sur une colonne, pour broyer les ingrédients en fines particules. Son enchantement lui donnait le comportement d’une version moldue. Il s’abaissait et entrait en rotation. Afin de ne pas grever ses coûts de fabrication, le commerçant récupérait des flacons de verre issus de débits de boissons, des tubes à essais brisés chez Branchiflore ou des contenants venus de restaurants. Pour l’instant, il se contentait de créer différentes sortes d’ampoules, variait les formats, la puissance et était loin du stade industriel. Il leur présenta un premier prototype.

— Voici une lampe torche, comme les Moldus en fabriquent. Un cylindre de métal tenant bien en main avec, aux extrémités, l’ampoule et un bouton poussoir, sur ressort. J’ai suivi vos instructions d’enchantement pour ne pas me compliquer la vie. L’ampoule est fixée par un système de baïonnette, identique à celui inventé par le Moldu Joseph Swan, le véritable inventeur de l’ampoule électrique. Edison, qui en revendique la paternité, n’a fait que l’améliorer et lui greffer une fixation à vis. 2

— Un usurpateur, doublé d’un pâle imitateur.

— Là où les Moldus glissent une batterie pour fournir le courant à l’ampoule, nous n’avons besoin de rien. Du coup, je peux rallonger l’ampoule pour obtenir plus de puissance ou ranger un petit outillage dans le manche. Et voilà !

Il enfonça le bouton qui émit un clic. Un faisceau frappa le mur opposé, bien que la boutique soit déjà lumineuse.

— J’appuie et ça s’éteint.

— C’est parfait. Et pratique ! La torche dans une main, la baguette dans l’autre. Je connais des Aurors qui apprécieraient un tel avantage sur le terrain. Un rangement dans le cylindre. Hum…

Hercule songea que la baguette-stylo pourrait y être dissimulée. Ou des fléchettes comme celles intégrées au bracelet de Jacques. Ou encore la potion Morphos volatile de Noël !

— Si je raccourcis le cylindre, j’obtiens une frontale. Je déporte l’interrupteur.

— J’y avais songé. Nous étudions les minéraux, les joyaux enchantés. Il y a du travail de lapidaire en perspective. Je suis venu vous soumettre une autre idée.

— Luxueuse, comme celle-ci ?

Hector dévoila un parchemin sur lequel il avait dessiné un lustre fait de cristaux neutres et d’autres enchantés.

— Quelle pièce exceptionnelle !

— Imaginez une combinaison en verre de Murano, rempli de quartz. Le joyau d’une salle de bal ou de trône. Éclairage en blanc ou coloré. Il suffit d’un moule pour donner la forme de gemmes aux ampoules.

— Brillant !

— Une remarque de circonstance. Et votre idée ?

— Elle n’est pas de moi mais d’une personne, rencontrée en Autriche.

— Ottilie ?

— Elle-même.

— Je l’ai rencontrée ici, Place Cachée. Bien que je ne parle pas un mot d’allemand et qu’elle soit hermétique au français, nous nous sommes entendus en nous débrouillant pour communiquer. Une artiste !

— Elle en a autant pour vous.

— Ah ! C’est très aimable. Que puis-je pour elle ?

— Elle rêve d’une guirlande lumineuse avec de petites ampoules. Il faut qu’elle soit souple, qu’on puisse la déposer sur un sapin pour souligner les décorations ou la fixer avec des cavaliers ou des crochets à un mur, sous une pente de toit, autour d’un comptoir ou d’une vitrine de boutique. La liste n’est pas exhaustive.

— Nous autres, sorciers, possédons un immense avantage sur les Moldus.

Il parla de Thomas Edison dont un proche collaborateur, Johnson, avait imaginé un tel luminaire pour son domicile. Avec l’électricité, les non-sorciers étaient contraints de suivre des règles strictes. Monsieur Gentil aborda un domaine qu’Hercule et Sigrid n’avaient pas eu l’occasion d’étudier en sciences avec le professeur Racine : le type de montage électrique. Il en existait deux. Le premier – le modèle en série –, d’une simplicité enfantine, posait un problème dès qu’un composant du circuit grillait. Plus rien ne fonctionnait puisque le courant ne circulait plus sur l’unique câble liant les éléments. Dans ce système, le voltage envoyé devait correspondre à la somme des voltages requis par chaque élément, ce qui impliquait de créer des ampoules spécifiques. Par exemple : un chandelier avec 7 ampoules de 34 volts ou avec 9 ampoules de 26 volts.

Le second schéma de branchement se nommait le modèle en parallèle. En distribuant le courant à chaque ampoule via un câble dédié, on standardisait le voltage admis par les éléments, on pouvait retirer un élément sans perturber les autres. Il y avait un revers à la médaille : il fallait employer plus de lien gainé et si on ne respectait pas une limite totale de puissance, l’intensité augmentait et le risque d’incendie en faisait autant.

— Les sorciers n’ont pas ce problème, avec l’ampoule à quartz. Il suffit d’un seul lien entre toutes les douilles. Si une ampoule ne réagit plus, on s’en moque. Tous les éléments en contact avec le lien sont automatiquement dans le périmètre de l’envoûtement. Le fait que les formules à énoncer implique tout ce qui touche, est à la fois un avantage – pas besoin d’envoûter grain par grain – et un inconvénient – comment isoler une ampoule d’un support pour lancer des charmes délimités ? Et j’ai trouvé.

— Le magnétisme.

— Bravo ! Nous avons doté les créations d’un culot de métal. Il suffit de placer des aimants et l’ampoule reste suspendue dans le vide.

— Lancer deux sorts en parallèle, avec deux baguettes, est une vraie sinécure, concéda la jeune fille.

— Un câble avec des douilles. Voilà la naissance de la guirlande lumineuse !

— Mais Ottilie a exprimé un souhait particulier.

Un schéma valant plus qu’un long discours, l’écolier dessina les étapes du « chenillard » imaginé par l’Autrichienne. L’adulte concéda que le bouton simple ne suffisait plus. Il pouvait animer un nombre infini d’ampoules mais pas choisir lesquelles seraient allumées et lesquelles seraient éteintes. Selon le commerçant, il faudrait qu’elles portent un nom, pour réagir individuellement, comme les portes de l’armoire-météo 3 que Hercule avait illustrée dans le grimoire dont Sigrid et Hector possédaient une copie.

— Si nous procédons ainsi, nous allons multiplier les désignations, objecta le garçon. Imaginez 200 noms pour une guirlande de 200 ampoules ! Une horreur ! Il faut préserver la simplicité de l’ampoule, facile à reproduire ou, pour reprendre un terme moldu, à « industrialiser ».

— C’est juste. Dans ce cas, nommons les douilles par couleur. Soit quatre noms dans le cas de la guirlande d’Ottilie, j’imagine ?

— C’est le cas. Ensuite, sur le câble, on connecte des douilles en les alternant.

— L’intelligence sorcière d’un boîtier donne l’ordre d’allumer une couleur et d’éteindre la précédente. Oui, c’est faisable.

— Si vous ajoutez une molette sur le boîtier, avec plusieurs positions, vous pouvez gérer un mode clignotant, un autre fixe, un par couleur, etc. Un produit à part, sophistiqué et donc…

— … plus cher ! compléta Sigrid. Plus la guirlande est longue, complexe, plus elle coûte de Gallions !

— Vous vous rendez compte, mes jeunes amis ? songea soudain Hector à voix haute. Avec quelle facilité les idées fusent ! Vous imaginez… une convention… Que pensez-vous d’une sorte de foire, de manifestation où nous rassemblerions les sorciers les plus inventifs des nations sorcières ? Disons une fois par an. Dans un lieu fixe. Non, tournant dans les différents pays. Il pourrait y avoir un événement national et un autre international. Pour montrer nos trouvailles, négocier les droits de commercialisation, débattre des améliorations, partager nos difficultés.

— Nous en serions, avec joie ! approuva Sigrid.

— Je verrais bien un tel rassemblement en Autriche, dans leur immense et accueillante caverne. Il y a tout ce qu’il faut sur place : couchage de l’internat, restauration. Il faudrait une présence gobeline pour gérer les liquidités.

— Et même un avocat pour l’aspect contractuel. Pour les dépôts de brevets !

— Très important, jeune fille ! Un avocat polyglotte. C’est si stimulant ! Bon, les enfants, j’imagine que vous avez votre réveillon à préparer. Moi, je vais potasser votre grimoire avec sérieux. Une guirlande à effets lumineux. Par Flamel ! Je n’aurais jamais rêvé d’une telle possibilité il y a un mois. Un défi qui va m’obnubiler. Mon épouse va me tirer les oreilles si je disparais le soir du réveillon !

— Le réveillon ! Mince ! Je file préparer mes cadeaux, décréta Sigrid. Au revoir, monsieur Gentil. Merci pour votre confiance.

Une fois que les hommes se retrouvèrent seuls, l’inventeur compléta les feux d’artifice moldus achetés par Hercule par différentes sortes de bombes, de fusées Fuseboum et de fontaines sorcières, histoire de pimenter le spectacle. Puis, le garçon retourna à l’agence W où il eut la surprise de découvrir Laurine, assise dans le bureau. Elle paraissait rongée par une préoccupation.

Mademoiselle de Clermont-Tonnerre avait juré de ne jamais utiliser son sort ultime de voyance, Expecto Partes Num, sur les membres du Gerbera. Bien qu’elle ait été tentée d’utiliser son pouvoir spécial, elle avait tenu parole. Cependant, il ne lui avait pas interdit d’en faire usage sur des élèves n’appartenant pas à l’ordre. C’était le cas de Bérénice Feuillade, avant le 1ᵉʳ avril dernier.

— Pour Bérénice, je n’ai pas utilisé tu-sais-quoi. Je m’exerçais avec mon verre mou et c’est un événement bien précis qui est apparu.

— De quoi s’agissait-il ?

— J’avais vu qu’elle aurait deux enfants. Des jumelles. Leurs visages m’étaient apparus. De jolis brins de fillettes de six ou sept ans.

— Et ?

— Les petites filles n’avaient pas de dons sorciers.

— Elles étaient Cracmol ? Comme elle ?

— Non. Moldues.

— D’accord.

— Cette nuit, j’ai fait un rêve. Il y avait Bérénice et ses jumelles. Je les ai reconnues. Elles étaient sorcières et très précoces.

— Un changement de statut mais toujours les mêmes visages. Les mêmes parents. Continuez.

— Alors, ce matin, je me suis concentré sur mon support fétiche pour confirmer ou infirmer ce changement, ce bouleversement signalé par mon rêve. Elles seront sorcières, complémentaires. C’est fou, non ? Qu’est-ce qui a pu changer ?

— Futur identique mais nature modifiée. Hum… Bérénice était-elle la même ?

— Oui. Sans magie, aimante, attentive.

— Et le père des enfants ? Voyons… Si c’est un Moldu, il y a de fortes probabilités que la descendance immédiate soit moldue mais quelques générations plus tard, hop ! Un sorcier apparaît.

— Mais si c’est un sorcier avec une Cracmol ?

— Cela s’est déjà vu. Souvenez-vous mes découvertes sur l’Auror Delacour, marié avec une Ballessaim et ayant introduit, avec son ami anglais, un Détraqueur dans les sous-sols de l’Académie.

— Et… deux Cracmols ensemble ?

— Vous avez une idée en tête ?

Sigrid, dans la pièce voisine, éclata de rire. Elle rappliqua pour se moquer de lui.

— Il n’y a vraiment que toi pour ne rien voir !

— Voir quoi ?

— Bérénice et Jacques, voyons !

— Jacques ?! Mais enfin ! Il a deux ans de plus qu’elle !

— Et Jo en a trois de plus que Umbelina ! Pff ! Quel rétrograde !

— Oh ! s’exclama-t-il, choqué.

Elles se moquèrent de lui. Laurine se reprit et fit preuve de sérieux.

— Jacques en pince pour Bérénice. Il est aux petits soins pour elle. Depuis l’agression découverte dans l’igloo. L’année dernière, je voyais Jacques auprès d’elle, dans le futur. Dans mon rêve et ma voyance, ce matin, plus rien. Pourtant, ce sont les mêmes enfants. Les mêmes parents. Bérénice et Jacques.

Hercule se dit qu’il était judicieux de procéder à un test pour vérifier si son action était à l’origine du bouleversement de l’avenir.

— Voudriez-vous vous livrer à une petite expérience à la fois sorcière et… scientifique, voire statistique ?

— Bien sûr ! Dis-moi…

— Prenez votre verre mou et tentez de me dire quoi que ce soit sur une dénommée Genoveva Schmeichel.

— D’accord.

Elle se concentra sur le patronyme à consonance germanique. Son interlocuteur s’attendait, à minima, à ce qu’elle la situe en Autriche, qu’elle devine sa fonction pour quelques jours encore ou sa véritable formation de soignante. La jeune fille échoua sur toute la ligne. Elle se crut sujette à une panne et un voile d’inquiétude s’installa sur son magnifique minois. Il répéta l’exercice avec Johann Hölzel, le commissaire de police. Elle déroula son métier, sa nature, sa maison et fut capable de donner des détails anatomiques comme le grain de beauté que le policier avait sous l’œil gauche. En revanche, elle ne vit rien à propos de son épouse alors qu’elle le savait marié. Aucun détail sur les deux enfants. Ensuite, il la lança sur Cosmas Lorenz. Elle fit chou blanc. En revanche, Lukaas Schmidt lui inspira du dégoût et de la pitié. Elle détermina qu’il s’était rendu coupable de crimes abominables.

Quand il termina l’épreuve avec Waldburg Dorf, sa réponse fut lente à émerger, comme si elle devait balayer des obstacles pour progresser vers la vérité. Elle ressentit qu’il était décédé depuis peu, de façon violente et supposa, avec justesse, que son meurtrier n’était autre que Schmidt, l’être avili par l’appât du gain.

— Je suis navrée. J’ai échoué sur deux personnages.

— Oh non ! Bien au contraire ! L’épreuve est un succès total.

— Ah bon ? Ils n’existent pas, c’est ça ?

— Genoveva est la ministre de la Magie autrichienne et Cosmas son Auror.

— Alors là, je n’y comprends plus rien.

— J’ai juré de garder le secret, dit-il pour se défausser. En ce qui concerne Jacques, il semble qu’un puissant sortilège ait réussi à l’effacer de votre voyance.

— Comme Léon Torzien, l’éditorialiste du Dragon Déchaîné ! Tu te souviens ? Shin avait participé à la recherche. Infructueuse.

— Mais oui ! Exact ! Bravo ! Si ça se trouve, le sortilège activé est le même.

Rassurée sur ses capacités, Laurine les quitta en leur souhaitant un bon Noël. La date approchait. Il était temps pour Hercule d’aller glisser un carton d’invitation sous la porte de Juliette Pasteur et de déposer un paquet à son attention.


1 Voir Beauxbâtons, « la dernière chance ».

2 Les formats E14 et E27, toujours en vigueur de nos jours, signifient Edison 14 mm et Edison 27 mm.

3 Voir Beauxbâtons « La dernière chance »




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