Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 26 : Sortilège 26 : duel

Par eric_vincent

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La première semaine du mois de novembre eut un goût de sérénité. Ce n’était qu’une apparence, avec des écarts de perception selon les élèves ou les enseignants. Pour Hercule, elle fut routinière. Il n’eut besoin que de quatre soirées pour recueillir les confidences du professeur Racine. Avant de s’organiser, de bâtir la trame du scénario et d’imaginer comment romancer le tout, il dut encaisser l’atrocité du récit et digérer l’effroi ressenti. Le garçon réclama plusieurs pauses, ajournements, battements durant lesquels ils débattirent des moyens d’adapter des créations moldues, débordant du cadre scolaire, juste pour le plaisir. La peine engendrée par le récit était à peine ensevelie. Le Belge était incapable de feindre l’indifférence.

Sa sensibilité fut aussi été mise à l’épreuve avec Jeanne, en larmes, échouant avec le sort Recurvite pour la troisième semaine consécutive. Il la consola en lui faisant les honneurs du « sous-marin ». Ensuite, histoire d’ajouter du baume au cœur, il l’immergea dans la ménagerie. Face à son enthousiasme, il la questionna avec une idée derrière la tête.

— Quelle créature de l’école vous paraît la plus redoutable ?

— Le Bayours. Il a l’air gentil mais si on l’embête, il devient mortel.

— Est-ce que vous aimeriez voir une créature plus dangereuse ?

— Oui ! Comme quoi ?

— Un dragon.

— Il y en a pas, ici.

— C’est juste. Je pourrais demander à vos parents la permission de vous faire visiter la ferme des Boulanger qui possèdent un Piment Cornu. Pendant les vacances de Noël. Et s’ils sont d’accord, nous pourrions nous rendre chez Patxi Sallaberry qui soigne la plus belle collection d’oiseaux magiques.

— Ce serait mon cadeau de Noël !

— Je verrai le moment venu. En ce qui concerne les sorts, ne vous inquiétez pas ! Si Tergeo et Recurvite ne viennent pas, vous pourrez toujours utiliser de la poudre nettoyante magique. Je préfère vous savoir capable d’exécuter un bon Episkey pour soigner. C’est plus utile. Si vous le voulez, nous pourrions laisser les sortilèges de côté disons les quatre prochains lundis et remplacer par la serre et une potion. Ainsi, vous récolteriez vous-même les plantes fraîches.

— Quelle potion tu veux ?

— Je pensais à Toumol. Elle n’est pas coûteuse, ni trop longue à réaliser. Toutefois, elle utilise un ingrédient qu’il n’est pas simple de collecter et de mélanger à la potion. Il constitue, à lui seul, la seule vraie difficulté de Toumol.

— C’est quoi ?

— Un cri de Salabulle.

— C’est la salamandre volante qui enferme son cri dans une bulle.

— Exact ! OR+ pour vous, Jeanne ! Oui, c’est bien la bulle qu’il faut attraper sans la faire éclater. Pas facile. L’introduire dans le breuvage nécessite souvent deux sorciers. Le secret, c’est d’ouvrir le flacon contenant la bulle dans le liquide bouillonnant tout en touillant avec une cuillère à la vitesse maximale. La bulle ne doit pas remonter à la surface mais éclater dans la potion et être disséminée. Si on perçoit le cri, la préparation est fichue. Grâce à mes cuillères enchantées, je peux tenir la fiole avec une longue pince, au fond du chaudron, d’une main et lancer un Accio bouchon avec ma baguette de l’autre main. Sans cuillère envoûtée, il faut une troisième main. Ce sort de métamorphose existe. Il est étudié en dernière année de CHASSE-Magus. Difficile, douloureux, vous imaginez bien. Seulement, nous, on a des cuillères capables de tourner bien plus vite qu’un solide poignet de cuisinier.

Il mima les gestes.

— Je garde bien la fiole à l’envers, je démarre la cuillère, je retourne le flacon et hop, bien mélangé !

— Toumol, c’est pour les maux de gorge parce qu’on a trop parlé ?

— Ou si on a abusé du Sonorus. Ou même pour calmer un début de Glairustule. Vous avez remarquablement réussi l’antidote à la Furonculose et fabriqué une potion de Sérénité efficace. Je suis certain que vous y parviendrez.

— Mais le vendredi, on fera quoi ?

— Un onguent qui s’appelle Elastok. Il sert à guérir les déchirures musculaires que les Jackalopes, atteints de Saltose, contractent souvent à la saison des amours. Les pauvres bondissent jusqu’à devenir fous. Cette fichue maladie fait des ravages. Avec l’onguent, on parvient à les sauver.

Jeanne était heureuse : des animaux, des soins, cela la contentait. Dès que le garçon regagna son sous-marin de métal, les visions reprirent. Tantôt, il imaginait Eugénie dans la salle de banquet de l’école anglaise, en compagnie de ses camarades, en train de se régaler de poisson frit ou en cours, faisant des efforts soutenus pour capter toutes les subtilités de la langue maternelle de sa mère. Ce soir, il l’avait imaginée rôdant dans la serre adossée au château, en maraude, repérant quelles plantations pourraient servir pour une distillation. Les hallucinations se produisaient toujours lorsqu’il était seul, au calme. Elles s’enrichissaient de détails précis et plausibles. La vision surréaliste se dissipa lorsqu’il entendit frapper deux séries de quatre coups à la porte. La signature de Sigrid. Il se précipita et ouvrit. Elle le dévisagea et se gaussa.

— Tu as oublié.

— Quoi donc ? Ce n’est pas votre anniversaire. Ni votre fête. Aurais-je promis de vous apporter mon concours pour un devoir ?

— Pas loin. Ta promesse. La Salle Blanche du château. L’Épouvantard.

— Oh mais oui ! Ne bougez pas ! Le temps de me chausser et de prendre un manteau. Ensuite, j’ai rendez-vous avec le professeur Racine, pour le roman. Avant de donner la leçon de…

— Oui, oui, de vous-savez-quoi avec vous-savez-qui et vous-savez-où. Je connais la chanson. Tu sais, ton roman ne sera pas facile à écrire mais c’est une bonne idée. Je regrette mon sujet en français rédactionnel. Je ne suis pas inspirée. Au fait ! J’ai reçu une longue lettre d’Eugénie où elle raconte tout en détails ses activités depuis la rentrée. Elle est bien occupée. Elle a trouvé le temps de remplir quatre rouleaux.

— Quatre ?

Le Belge stoppa l’enfilage des bottes fourrées indiquées pour affronter la neige, le froid, le vent. Il se remémora l’hallucination de la veille, après son voyage-éclair Place Cachée. Eugénie s’était rendue à la volière. Elle s’était emparée d’un pli. Il était conséquent. Il commit un arrêt sur la main posée au-dessus des parchemins. Il compta le nombre de peaux enroulées les unes avec les autres. Quatre.

— Oui. Pourquoi ?

— Son courrier était-il cacheté ?

— Ça va de soi.

— Quelle couleur, la cire ?

— Grise. Argent, même.

— Par Flamel !

— Quoi ? Explique-toi !

— Exprime-t-elle, à la fin de son courrier, ses coupables intentions pour exploiter les plantations de la serre de l’école ?

— Elle doit commettre son larcin ce soir. Elle doit y être après les cours mais avant le dîner. Tu es devin ?

— Ce n’est pas possible. C’est un hasard.

— Vas-tu t’expliquer ?

— Mes hallucinations… n’en sont peut-être pas.

— Tant mieux ! C’est quoi, alors ? Des prophéties, forcément. Non ?

— Je ne sais pas.

Fin prêt, il quitta la chambre et commanda :

— Capitaine à terre. Sécurisez le Nautilus.

La lourde porte se mit en mouvement. Les mâchoires d’acier se répartirent tout autour de l’encadrement.

— Comment fais-tu ça ?

— J’utilise la magie commune du Gerbera et j’y ajoute quelques inventions sorcières. Un quartz, doté d’une interminable liste d’enchantements, agit sur la structure de la chambre. Ce n’est pas plus compliqué que le nid du Baku ou que la tenue d’exploration.

— Dont tu es le seul à comprendre le fonctionnement. Barthélémine a dit qu’elle avait eu la sensation d’être à bord d’un bateau, par temps calme.

— Depuis, j’ai permis deux modes supplémentaires : la tempête avec océan démonté et… la fin du monde, avec un maelström engloutissant le Nautilus.

— C’est une blague ?

— Absolument. Mais pourquoi pas ! Ainsi, le jour où nous irons enquêter en Amérique, nous supporterons le voyage transatlantique avec vaillance. À propos de résolution de mystères, nous avons reçu trois demandes déposées à l’agence W.

— De quoi s’agit-il ?

— La première affaire était une escroquerie à l’assurance, flagrante. Situation économique de l’entreprise dans le rouge, détournements de fonds, incendie « accidentel » tombant à pic. Ensuite, un mari infidèle. Les 30 ans du godelureau bien de sa personne, sans le sou, face à l’épouse de 65 ans, riche. Une situation classique. L’amante était une amie fortunée de Madame. Je me demande si je ne suis pas intervenu avant un malencontreux accident.

— Et la dernière affaire ?

— Une histoire d’enfant naturel se révélant après le décès d’un parent supposé biologique. Deux photographies ont permis de mettre en cause tout lien de parenté. Les enseignements de l’affaire de Bourgmestre ont été profitables. Les règlements ont été déposés à Pasdelazare. 75 Gallions. J’ai eu recours aux services de Johannes. Un jour, il faudrait que je songe à le remercier. Qu’est-ce qui pourrait faire plaisir à un fantôme ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

Les comparses saluèrent monsieur Grossel, installé dans sa loge et enfilèrent l’escalier central. Au premier étage, ils bifurquèrent vers l’aile ouest, empruntèrent le colimaçon jusqu’au 3ᵉ niveau, au-dessus de l’amphithéâtre Flamel. Ils entrebâillèrent la porte menant à l’armoire à danger.

— Personne ! Parfait ! Allons-y !

Ils se positionnèrent face à l’habitat du monstre sans visage.

— Avant de le libérer, rappelez-vous : concentrez-vous sur l’apparence ridicule que vous souhaitez le voir revêtir et prononcez le sort Riddikulus avec conviction. Comment allez-vous la contrer ?

— J’imagine que ma peur sera de voir Victoire ressurgir d’entre les morts. Cela a toujours dominé mon esprit. L’Épouvantard va s’en servir. Je vais amener Victoire dans la lumière qu’elle exigeait, un éclat si intense qu’elle sera aveuglée et trébuchera sans cesse en tentant de quitter la scène.

— La voir se vautrer, victime de la lumière qu’elle convoitait. Bonne idée !

Sigrid empoigna sa baguette de vigne avec détermination. Hercule ouvrit la porte et le monstre aux mille visages fut libéré. Invisible, il prit l’apparence inattendue d’Umbelina. Hercule fut estomaqué. Les yeux de la princesse portugaise rougeoyèrent et commandèrent à Sigrid d’assassiner Hercule. La jeune fille, déstabilisée au point de trembler et de poser un genou à terre, se ressaisit.

— Riddikulus !

Elle matérialisa un pan de mur avec une prise électrique moldue. Un câble de cuivre gaîné relia Umbelina. Il fut ensuite arraché, la privant de l’électricité nécessaire pour allumer ses yeux pareils à deux ampoules écarlates. Perdu comme une fillette apeurée, l’Épouvantard ne se fit pas prier pour retourner dans sa niche.

— Eh bien ! Pour une surprise, c’en est une ! Vous redoutez Umbelina, qu’elle vous retourne contre moi.

— Elle me fiche la trouille. Tu as remarqué son nouvel accès de colère, en cours de Droit et Politique sorcière ?

Le garçon concéda que son amie était dans le vrai. La Portugaise s’en était pris à Rosier, après une réflexion infecte dont il avait le secret. Ce n’était pas tant qu’elle ait affronté vertement ses propos racistes, misogynes, qui importait mais qu’elle ait menacé de lui couper les ailes dans un bain de sang lors du duel aérien prévu pour le lendemain. Elle avait juré de le saigner jusqu’à ce que mort s’ensuive tandis que la fumerolle noire prenait vie au-dessus de sa chevelure.

— J’ai vu. Le cours, demain soir, sur le terrain de Quidditch, pourrait tourner au carnage. Je vais modifier le scénario en conséquence.

— Le scénario ? Tu vas impliquer les membres de ton club ?

— Vous verrez…

Hercule venait de distraire Sigrid. Il poursuivit son activité perturbatrice en lui narrant la réception attendue de nouvelles de Natalia, la princesse russe. Après avoir entendu les termes de la lettre, Sigrid jugea les ficelles un peu grosses. Hercule partagea son analyse. Cependant, à la différence des messages éphémères du carré magique, un courrier classique pouvait être relu à l’envi, jusqu’à ce que chaque mot s’imprègne. Voilà pourquoi elle préférait le traditionnel moyen de communication.

Lorsque les sujets de conversation furent été épuisés, la nouvelle frayeur causée par l’Épouvantard revint à la charge. Tôt ou tard, Umbelina déraperait. Le garçon ne se déroberait pas à l’instant fatidique de lui faire face.

Le déjeuner du mercredi, prélude à l’entraînement de Quidditch, talonné par le très attendu duel aérien, fut l’occasion pour Umbelina de lancer un défi au Belge. Elle disposait d’un exemplaire fraîchement imprimé de « Magia impressa ». Une sale affaire de cambriolage chez les Moldus faisait la Une du journal sorcier portugais. Les De Carvalho, une famille de joailliers installée à Lisbonne, avaient subi un préjudice de plusieurs dizaines de milliers de Gallions. Ils avaient été dépossédés de parures conservées dans un coffre-fort ouvert sans effraction. Une enquête conjointe entre police et assurance était en cours. L’absence de dégâts – vitrine et porte intactes, coffre sans éraflure – orientait les soupçons vers les victimes, soupçonnées de fraude à l’assurance. Alors que Umbelina affirmait que c’était le coup d’un sorcier, Hercule abonda dans son sens.

— Vous avez raison. Le compte-rendu de ce fait divers moldu dans la presse sorcière est un indice. Un sorcier est derrière le cambriolage. Joao Antunes, 27 ans, sans emploi. Il n’a jamais mis les pieds à l’Académie.

— Comment peux-tu l’affirmer ?

— Antunes est un cousin au second degré des De Carvalho. Il connaissait les lieux. Bien qu’il n’ait pas suivi d’enseignement classique, cet oiseau-là était enregistré au registre de l’état-civil sorcier portugais.

— Était ?

— En juillet 1914, lors de la fête nationale sorcière de votre pays, l’Auror de garde au ministère fut estourbi par un individu dont il ne garda aucun souvenir. Aucun vol ne fut constaté. Quelques jours plus tard, à Coimbra, le personnel de la mairie fouilla ses locaux à la recherche d’un jeune homme entré et évaporé. Antunes, né-Moldu, s’était effacé du registre de l’état-civil de la ville. Deux lignes blanchies. Croyant ne plus exister et ne jamais pouvoir être relié au moindre de ses forfaits, il multiplia les rapines en tous genres au cours des années suivantes. Son mobile dans l’affaire ? L’argent. Le capturer et démontrer sa culpabilité sera compliqué. Il ne laisse aucune trace mais c’est bien lui.

— S’il est inscrit sur nul registre, comment peux-tu savoir qu’il existe ?

— Parce qu’il a oublié une troisième trace.

— Laquelle ?

— Une Portugaise, née-Moldue dans une famille catholique comme la vôtre, devrait deviner.

— Il a été baptisé !

— Bien joué ! Deux suppressions volontaires attestées par cet oubli.

— Et d’où sais-tu qu’il est sorcier ? La ligne vide, sur le registre, t’empêchait de savoir. D’où sors-tu ces informations ? Enfin, d’où, je sais mais pourquoi ?

— Parce que je mène des recherches sur l’hérédité. Je veux déterminer si des Né-Moldus ont eu, à un moment donné, dans leurs aïeux, un ancêtre sorcier non déclaré expliquant l’apparition, des générations plus tard, du caractère magique.

— D’accord mais comment l’as-tu trouvé, Antunes ? Il s’est effacé !

— Ses parents, ses grands-parents, n’ont pas été rayés. Accessoirement, vous êtes cousins au sixième degré.

— Quoi ? Mais… tu enquêtes sur moi ?

— Pas sur vous. Sur la seule Née-Moldue de l’ordre dont les ancêtres de haute lignée ont fait l’objet d’inscriptions scrupuleuses et détaillées.

— Tu connais le nom du coupable, mais il faut accumuler des preuves et l’acculer, le piéger ?

— Tout à fait. Il aura forcément commis une erreur. Il faut juste trouver laquelle.

Après avoir écouté la démonstration d’Hercule, Sigrid demanda à parler au professeur Perlenjoie. Elle lui fit part de sa volonté de changer le sujet de son projet annuel. Elle désirait écrire un roman où le lecteur assisterait, dès les premières pages, au crime, connaîtrait l’identité du coupable et où son héros, le capitaine Rossi, le devinerait. Au long du récit, il noterait une foule de détails insignifiants, s’ingénierait à persécuter le criminel et le pousserait à la faute pour le confondre. Edmond avait accepté l’échange.

Après cet intermède, Hercule assura une courte permanence au club d’entraide avant de suivre le cours sur les runes. Après l’heure d’assistance, il regagna sa chambre et entreprit la rédaction d’une réponse très diplomatique à l’attention de Natalia, pesant chaque terme employé. La princesse relatait le plaisir éprouvé à faire sa connaissance, l’admiration pour son travail. Sans ses compétences, les policiers aguerris du Yard et les Aurors anglais pataugeraient toujours. La missive se poursuivait par quelques tranches de vie à Koldovstoretz, mentionnant les enseignants ou encore la rudesse du climat, avec 300 jours d’enneigement. Natalia manifestait son désir de rester en contact avec un garçon « charmant, raffiné et intelligent », rêvant de le revoir en d’autres circonstances. Hélas ! La Russie ne connaissait que deux périodes de vacances. En été, durant juillet et août et à Noël, du 27 décembre au dimanche 9 janvier. Noël avait lieu le 7 janvier selon le calendrier julien en vigueur en France mais le 25 décembre selon le grégorien pratiqué en Russie. Elle n’aurait pas l’occasion de revenir en Europe avant juillet, en train, l’unique moyen de transport fiable. Le réseau de cheminées russe était dans un tel état de délabrement que l’emprunter se terminait une fois sur deux par des désartibulations. Quant aux balais et Portoloins, le gigantisme du pays les rendait déraisonnables. Parfois, elle pestait contre le sorcier qui avait eu l’idée d’implanter l’école en Sibérie Orientale, à plus de 4000 kilomètres de Saint-Pétersbourg, ville où le ministère de la Magie était implanté.

Hercule relut sa réponse mesurée, rajouta une ligne mentionnant Eugénie, histoire de fermer certaines portes mais précisa qu’il aurait grand plaisir à la compter parmi ses amis. Sigrid, venue à la fin de la rédaction, avait relu le courrier et l’avait trouvé de bon ton. Elle lui avait transmis une information troublante.

— Laflèche a demandé aux attrapeurs de s’entraîner avec les poursuiveurs.

— Tiens donc ! Pourquoi ?

— Il n’a fourni aucune explication quand les intéressés ont posé la question.

— Andrea n’a pas sorti son dictionnaire de jurons ?

— Étonnamment, non. Par contre, Umbelina était sur le point d’exploser comme une chaudière de locomotive sans soupape de sécurité.

— Sa phase négative est amorcée.

— Que fera-t-on si elle déclenche un Tornado Extremis vortex, aspirant l’air ?

— Nous devrions fabriquer des respirateurs individuels.

— C’est pas marrant.

— Je sais, mais je ne vois que ça, comme parade.

— Dis… J’ai demandé à Eugénie si je pouvais te faire lire sa lettre. Elle a accepté. J’en ai fait une copie.

Elle lui tendit les rouleaux. Il la remercia. Elle s’esquiva, prétextant devoir coucher ses idées de roman avant qu’elles ne s’envolent. Il se barricada et fila se réfugier dans la pièce interdite. Il grimpa dans le nid et prit une grande inspiration pour évacuer l’émotion à venir. En vain.

« Ma chère Sigrid,

Je prends enfin le temps d’attraper un parchemin et une plume pour te narrer ma vie à Poudlard. Et une bouteille d’encre ! Mais où avais-je la tête ?!

L’adaptation n’a pas été simple, copine. Mon lamentable niveau d’anglais y est pour beaucoup. Les premières notes sont tombées et ça a été un massacre. Il faut dire qu’il y a pas mal de différences entre Poudlard et Beauxbâtons. D’abord, nous avons moins de matières à suivre mais plus d’heures pour chacune. Aucun professeur ne délivre de double ou triple enseignement, comme le font Ursula, Dune, Elvira ou Edmond. Même le système de notation est différent. Par contre, il y a quatre disciplines fondamentales, qui dominent les autres. La Défense contre les Forces du Mal, c’est un peu une partie de M.E.S avec un soupçon de Legilimancie et d’Occlumancie. Enfin, je suppose ! Je n’ai rien vu concernant ces deux pans de la magie à Poudlard. C’est le cours où il faut briller. Ça tombe plutôt bien pour moi. Les potions sont très importantes, comme la métamorphose et les sortilèges – tout ce qui ne sert pas à attaquer ou défendre –. Nous n’avons pas de cours d’anglais, de sciences, de langues étrangères, de médicomagie. Mon père serait sans emploi !

En Défense Contre les Forces du Mal, je terrorise tout le monde avec ma maîtrise du feu. J’arrive à donner la forme de n’importe quelle créature et je produis des flammes presque aussi précises qu’un Lumus Solem spécial, si tu suis ma pensée. Bref, ici, ils ont la trouille quand je dois les ratatiner. Alors, imagine si Umbelina était à ma place ! Elvira ridiculiserait les professeurs.

Au début, il a fallu que je m’impose. Les Serpentards ont la réputation de ne pas être des tendres. Quand j’ai protégé le petit Ollivander, un garçon adorable, rêveur, quand j’ai annoncé mon patronyme, on m’a prise au sérieux. Mon nom ouvre parfois des portes et produit son petit effet glacial. Les Greengrass ont toujours été une famille influente, respectée. Ma mère, elle, était une terreur et commettait bêtise sur bêtise, ramassait des tas de punitions. C’était une vraie rebelle. Deux professeurs, mes préférés, ont été élèves lorsqu’elle l’était aussi. Il y a Albus Dumbledore, le professeur de métamorphose et Horace Slughorn, le nouvel enseignant des potions. Albus est à l’écoute, il est patient. Horace, lui, est différent. Il est très pragmatique, comme les Serpentards. Il aime les talents de toutes sortes. Il faut que je te raconte une histoire à son propos.

Quand j’ai été répartie chez Serpentard par le Choixpeau magique, Slug, c’est son surnom, n’a pas cessé de me dévisager comme s’il avait vu un fantôme, pendant tout le banquet. Il a créé un club. Il organise un repas, invite les élèves qu’il juge digne d’intérêt parce qu’ils sont prometteurs, talentueux, ambitieux ou parce que leurs parents sont des personnalités de premier plan. Dès le premier cours, le courant est bien passé avec moi. Il m’a invitée à son club. À la fin du repas, il m’a retenue et m’a félicité pour ma bague, très originale. Je lui ai dit qu’elle venait de ma mère. Il m’a alors parlé d’elle, la larme à l’œil. C’était sa meilleure amie. Il adorait assister à ses crises de rébellion et se rendait parfois complice de Maman. Puis, il m’a avoué savoir pourquoi le quartz de ma bague virait au rose. C’était parce qu’il était d’humeur joyeuse, heureuse, en ma compagnie, à évoquer Lyna. Il a conçu les encres mêlées à la pierre enchantée par Maman. Il était bouleversé de revoir la bague conçue en commun. Je l’ai retirée et lui ai mise dans les mains. Il l’a regardée comme un trésor. Il a dit que je lui ressemblais trait pour trait et j’ai dit que j’avais un caractère similaire, qui me vaudrait quelques punitions. Il a ri, ça lui a rappelé de bons souvenirs. Et puis, il a parlé du jour où il a appris sa mort. Il était désemparé. Il a juré qu’une loi sorcière devrait interdire aux belles personnes de mourir si jeune. Horace, Slug, une autre fois, a demandé ce qu’on aimerait faire plus tard. Quand j’ai parlé de pâtisserie et de parfums, ses yeux se sont allumés. Il m’a demandé si je m’étais déjà servi d’un alambic et je lui ai dit que j’avais amené le mien, un modèle enchanté. Il m’a promis de m’emmener dans la forêt interdite à la recherche des primevères écossaises et de l’aconit tue-loup. On peut se faire pas mal de Gallions avec ces espèces. Et si tout va bien, demain soir, on a rendez-vous à la serre pour prélever du géranium dentu, en douce. Il connaît des acheteurs pour les essences. On partagera les bénéfices.

Je t’ai parlé de Peeves, l’esprit frappeur, qui m’a à la bonne. Grâce à lui, je vais pouvoir accéder aux cuisines pour préparer des macarons vanille-crémeux d’ananas. Slug est impatient d’y goûter. Faut juste que j’évite de me faire choper par le préfet de Poufsouffle, un lèche-botte de première, celui-là !

Sinon, mes dernières notes sont correctes, surtout dans les matières essentielles. Par contre, impossible d’entrer dans l’équipe de Quidditch. Le niveau, à Poudlard, est supérieur à Beauxbâtons. C’est comme s’il n’y avait que des Fellini dans les équipes, à tous les postes. Mais tant pis ! Je m’occupe bien. Dis aux autres que ça va, même si vous me manquez tous. Colle une baffe à Hercule ! Il ne m’écrit presque pas et il est très lapis-lazuli, j’sais plus le mot. C’est l’horreur, je commence à oublier du français !

Non, ne mets pas de baffe à Hercule. On a partagé des moments qui sont dans mon cœur et ça brûle, dedans. Ça me fait mal. J’espère pouvoir revenir à Londres et m’échapper pour vous voir. J’en ai besoin. Dis-lui que depuis quelques jours, j’ai une drôle d’impression. Comme s’il m’observait et qu’il allait apparaître devant moi. Je dois devenir dingue, pour ne pas changer. Purée de boudin, qu’est-ce qu’il me manque, mon Belge…

J’espère que tu vas bien. Donne-moi des tas de bonnes nouvelles en réponse.

Bises à toi.

Eugénie G. »

Après la quatrième relecture, Hercule était toujours en larmes. Le manque était réciproque. Mais avouer son amour, à distance, était la plus effroyable et la plus insupportable des décisions. Cela engendrerait une longue et cruelle souffrance. Il s’y refusait. Il posa le courrier sur l’édredon. Eugénie réclamait des nouvelles réjouissantes. Si la relative tranquillité du côté des suprémacistes en était une, le reste n’était pas très joyeux. Umbelina, en mode destructrice, terroriste. Ambroisine, déclinante. Pas de quoi pavoiser.

Il secoua sa tête, essuya ses larmes et quitta le nid. Il était 17H50. Le Quidditch était sur le point de céder sa place au duel aérien.

Les gradins du stade, remplis par tous les effectifs en dépit du froid polaire, étaient calmes. La nuit tombait et les températures chutaient. Wilfried venait de donner le coup d’envoi du cours en demandant, comme toujours, aux volants d’aller se poster au nord du domaine, le temps que les troupes au sol se positionnent à leur guise. Une barrique, posée au centre du terrain, servait de support à un drapeau. Les sorciers enfourchant les balais avaient pour mission de s’emparer de l’objet en jeu, sans l’arracher en passant en rase-mottes, ni en lançant un Accio pour l’enlever. L’objectif était l’élimination des adversaires avant de poser pied à terre et de s’emparer de l’étendard.

Dès que les suprémacistes eurent évacué l’espace aérien, les troupes de Clervois, vêtues de blanc, se répartirent le long du périmètre, au cœur de la neige. Seul le commandant, illuminé comme un cierge, se tint près du tonneau, à découvert.

Au coup de sifflet de Wilfried, l’escadrille fut autorisée à s’engager. Quelques secondes plus tard, Tremblay se présenta seul, en éclaireur. Juché sur son Friselune, il survola le terrain d’assez haut. Incapable de discerner quoi que ce soit, il plongea au plus près pour débusquer les cibles invisibles. Il lança plusieurs Hominum Revelio fructueux. Puis, face à l’isolement de Clervois, il choisit de l’affronter. Il lança un Petrificus Totalus en direction du Belge. Ce dernier esquiva. Un sortilège venu de la gauche explosa l’avant de son balai. Il redressa non sans mal et fila dans les airs, éprouvant les pires difficultés à stabiliser sa course. Il rentra à la « base » et rendit compte à De Luca Rosso. L’attente débuta. Hercule se félicita d’avoir anticipé les changements initiés par l’Italien. Envoyer un éclaireur, avec le risque restreint à un seul combattant, pour glaner des informations, était une excellente manœuvre. C’était le but de la reconnaissance aérienne, utilisée pendant la Grande Guerre moldue. Mais Clervois, en ordonnant à son équipe de se disséminer, avait prévenu que si l’ennemi tentait une incursion réduite, il faudrait se mettre en mouvement pour rejoindre les positions de secours. La nuit, le vent, la neige et leur camouflage masqueraient leurs déplacements.

Lorsque l’escouade au complet fit son apparition, elle se scinda pour combattre à un contre un. Rosier ayant une dent contre Clervois depuis sa trahison, il fonça sur le sorcier à peine masqué par la barrique. Il manqua son Stupéfix et Roland fit preuve d’une maladresse similaire. Rosier freina sa monture avant d’entamer un virage serré et effectuer un nouveau passage. Lorsque le balai atteignit sa vitesse la plus basse, un sort violent, venu des hauteurs, frappa et désarçonna le sorcier. Il mordit la neige vingt mètres en contrebas, la tête la première et demeura planté dans la poudreuse comme un piquet, ridicule. De Luca Rosso prit le relais et fondit sur la cible. Ses tirs traversèrent le corps du grand Belge et s’écrasèrent sur les douelles de la barrique. Il comprit la méprise. Un impact le projeta en l’air. Le Clervois du sol disparut en une myriade de lucioles. Ce fut la débandade. Tremblay, à la peine, essuya un Bombarda Maxima distant de soixante mètres. Sa monture, malmenée, explosa en une centaine d’échardes. Umbelina profita de la confusion pour générer un puissant Ventus. Il rabattit deux adversaires sur Mondague. Henri ne fit pas de quartier. Clervois, dans le rôle du moucheur solitaire, expédia Baggio à l’arrêt dans l’épaisse couche neigeuse. Castelmur et De Ferluc, ultimes opposants en état de voler, abandonnèrent le corps-à-corps et foncèrent, côte à côte, sur l’étendard. Des tirs de barrage, venus de six directions différentes, les en empêchèrent. La fille fut touchée et bascula. Le garçon, fils du juge félon homonyme, tenta de prendre la fuite en direction du bois. Il fut atteint par le tir longue distance de Roland, allongé sous l’ultime rangée de sièges, vêtu d’une tenue couleur bois, similaire à celles des assises. Le fuyard s’écrasa dans un sapin.

Il n’avait fallu que cinq minutes pour anéantir l’attaque des tenants du Sang-Pur. La foule s’exprima à travers des applaudissements enthousiastes et nourris. Les médicomages évacuèrent trois assaillants et réanimèrent les derniers sur place. De Ferluc fut conspué pour avoir pris la tangente tandis que Rosier jura que ces tactiques étaient illégales et que l’affaire n’en resterait pas là. Wilfried Laflèche le punit de cachot pour propos incitant à la violence. Il lui rappela, au passage, que l’exécution de ce genre de menaces se traduirait par un régime strict de ségrégation jusqu’à la fin de l’année. Monsieur Grossel se chargea d’appliquer la sentence sans délai. Puis, le professeur demanda aux suprémacistes restants et aux progressistes de se rassembler. Il examina l’étrange baguette de Clervois, d’une longueur exceptionnelle mais la jugea conforme. Rien n’interdisait l’usage d’une auxiliaire de cette taille, ni l’optique dont elle était dotée. Il félicita les uns pour l’idée d’envoyer un observateur avant de se lancer dans l’action et les autres pour la tactique ayant combiné camouflage, division des forces aériennes, travail sur le leurre, un véritable appât. Il souligna l’effort de tous les participants pour remplir leurs rôles sans empiéter sur ceux de leurs coéquipiers et pour appliquer la tactique élaborée en commun. Ensuite, il analysa les failles commises et par quels moyens ils pourraient les corriger une prochaine fois. Il les encouragea à être inventifs, à élaborer des scénarios par phases, avec des plans de repli. Après cela, il leur ordonna d’aller prendre des douches bien chaudes pour combattre la froidure exceptionnelle.

Hercule traîna un peu et se concentra sur les commentaires venus des élèves. Ils n’étaient pas nombreux à penser que Clervois avait gambergé chaque rouage de la défense tout seul. Ils s’interrogeaient sur la provenance de la baguette longue tige à lunette. Le nom de Delacour se répandit comme une traînée de poudre.

Le coup d’État au Portugal était au cœur de toutes les discussions. La prise d’otages était sur le point de basculer dans l’horreur avec la condamnation à mort de la ministre de la Magie, Maria Dos Santos. Joseph Lafusée préférait lire des articles sportifs. Un fonctionnaire entra dans son bureau sans y avoir été invité.

— Bonjour, Monsieur. Le ministre veut vous voir.

— Ah bon ? Je viens tout de suite.

Il replia 7-Hebdo et le rangea dans un tiroir de son bureau. Il consulta sa montre enchantée, une Bréguet en or 24 carats. Elle n’indiquait pas l’heure actuelle mais le nombre de jours avant la reprise du championnat de Quidditch : 8.

« Qu’est-ce qu’il me veut, le vieux ? D’habitude, il se fiche des sports magiques. »

René-Aubépine, l’homme à tout faire d’Émile Picaillou, l’introduisit auprès de son patron. Ce dernier ne cacha pas son air maussade.

— Bonjour, monsieur le Ministre.

— Lafusée. Asseyez-vous ! Je ne vais pas tourner autour du pot durant des heures. Cela fait un moment que vous êtes sous surveillance. Vous êtes accusé de détournements de fonds, de prise de participation illégale dans des transactions.

— Quoi ?

Picaillou agita un dossier à l’épaisseur respectable.

— Vous venez de vous acheter un appartement de dix pièces à remettre en état. Juste à côté de Cosme Acajor, Place Cachée. Une acquisition pour 49 000 Gallions. C’est bien au-dessus de vos capacités financières. Vous portez depuis le… 13 février 1919 une montre en or Bréguet d’une valeur de 3500 Gallions. Cet été, vous avez passé deux semaines, en famille, au très luxueux hôtel de Paris, à Monaco.

Lafusée déglutit. Il était fait comme un rat.

— Vous avez été suivi et vos comptes ont été épluchés. Les lignes budgétaires de votre département ont été analysées. Le terrain acquis en Lorraine, pour la construction d’un nouveau stade de Quidditch, est toujours en friche, aux dernières nouvelles. L’enquête a mis en évidence la disparition d’un peu plus de 14 000 Gallions. Quant à vos dépenses somptuaires, elles proviennent de négociations secrètes lors de transferts de vedettes entre clubs. Et la finale de la Coupe de France, jouée dans le minuscule stade d’Aurillac, on en parle ? Vous avez été acheté par la ville. Les clubs de La Rochelle, Brest, Nevers et Toulouse n’ont jamais reçu les dotations ministérielles.

— Mais Monsieur, je vous jure que… protesta Joseph.

— Inutile de nier ! C’est une honte ! Je m’échine à réformer notre nation sorcière pour économiser et vous piochez dans la caisse, vous vous gavez comme un malotru ! Vous allez rédiger votre lettre de démission, sur-le-champ et vous présenter au département des Aurors, avec ce parchemin où je réclame votre départ, le paiement d’une amende de 50 000 Gallions contre l’établissement de chefs d’accusation aboutissant à une peine de prison de six mois. Si vous n’obtempérez pas, je brûle ce parchemin et je lâche les chiens pour que vous finissiez à Fengsel !

— Mais…

— Je préviens le commandant de Franjac de votre venue. Lettre contre mon sauf-conduit. À vous de voir !

Lafusée fut congédié. Dans le couloir, paralysé, il imagina une seconde refuser de quitter son poste lucratif. Picaillou bluffait, le dossier était vide. Puis, il reconsidéra sa position. On lui avait demandé de détourner de l’argent, pour une grande cause ! Il avait accepté avec joie, fierté. Et au passage, il s’était servi. Étant donné les sommes en jeu, il pouvait croquer une part du gâteau !

Il refusa l’alternative proposée par le numéro 1 du gouvernement. Pas question de finir en taule, même au Ministère ! Il se mit en mouvement et se rua vers les ascenseurs. Il lui fallait de l’aide. Le « métallurgiste » pourrait lui donner une nouvelle identité. Mais pour sa femme ? Ses enfants ? Marie se débrouillerait. Tant pis ! Décidé à batailler comme un enragé, il entra dans une cabine et sélectionna la fermeture des portes. Il pressa sur le bouton poussoir durant trois secondes puis ajouta deux coups secs. Il plongea sous terre, à plus de cinquante mètres du plus proche bureau des archives. Lorsque les portes s’ouvrirent, le couloir à peine éclairé par le Feu Éternel de l’ascenseur lui parut menaçant. Il s’avança. Les portes se refermèrent et il fut plongé dans l’obscurité la plus totale. Il entama une marche en aveugle dans une atmosphère saturée en permanence de poudre d’obscurité instantanée du Pérou. Inutile de brandir sa baguette pour lancer un Lumus Solem ! Le couloir annihilait tout éclairage.

Il compta 35 pas en avant, bifurqua à droite, avança de 23, tourna à gauche et parcourut 54 enjambées avant de repiquer une dernière fois sur le côté droit. La distance franchie, il aboutit à un espace de cinquante ou soixante mètres carrés dans lequel s’entassait une brochette de personnages masqués d’une cagoule noire et autant de bureaux. L’un d’eux nota sa présence, vint à sa rencontre et l’entraîna dans l’une des innombrables annexes. La pièce, sombre, était garnie d’étagères avec des boîtes en bois de différentes tailles.

— Que se passe-t-il ? demanda le mystérieux fonctionnaire à l’allure, à la voix et au gabarit identiques à ceux de ses collaborateurs.

— Picaillou m’a grillé. Il a fait mener une enquête. Je suis foutu !

— Ah… Zut !

— Je ne pourrai plus détourner une Noise. Il a exigé ma démission et m’a dénoncé aux Aurors. Il faut me sortir de là !

— Comment a-t-il deviné ? Avez-vous changé votre train de vie ?

— C’est-à-dire que…

— Imbécile ! Vous avez compromis toute l’opération !

— Sortez-moi de ce guêpier ! J’ai obéi. J’ai fait tout ce que vous ordonniez. Faites-moi passer pour mort et offrez-moi une nouvelle identité.

— Ce n’est pas simple. On n’improvise pas une substitution en cinq minutes.

— Allons, le métallurgiste, vous avez bien un plan ?

La baguette jaillit et figea Lafusée. Le sortilège de soumission suivit.

— Ne bougez plus.

L’homme s’empara d’une gourde, dévissa le bouchon faisant office de verre, versa une dose de liquide boueux et nauséabond. Il arracha une touffe de cheveux à l’homme et la mit de côté dans une fiole. Puis, il prit un de ses propres cheveux, l’ajouta au récipient et força Lafusée à avaler le breuvage. Joseph obéit et bientôt, il eut l’apparence d’une cinquantenaire replète, blonde à chignon. Dès que la transformation de Lafusée fut complète, le « métallurgiste » mit fin au sortilège Impero en prononçant un autre impardonnable.

— Avada Kedavra !

Lafusée s’écroula, avec un corps et un visage féminin adoptés pour l’éternité. Sans montrer le moindre signe de panique, la « métallurgiste » s’enfonça dans la réserve pour y trouver un coffre. Elle l’ouvrit et s’empara d’un cube de bois de vingt centimètres de côté, estampillé Y-128. Elle fit sauter le couvercle cloué et révéla son contenu : un Vif d’or, accompagné d’un livret. Elle s’empara du Vif agité sans avoir revêtu de gant. Il rabattit ses ailes et demeura inerte. Elle marmonna une litanie en le touchant avec sa baguette. Puis, elle incendia l’écrit tenant sur plusieurs pages.

Le maléfice lancé sur le Vif d’origine désactiverait toute la production de la réserve. Il ne serait plus possible d’en créer de nouveaux sans le manuel, sans le contre-sort, sans la seule sorcière sachant les enchanter. Elle rangea la caisse dans le coffre et s’occupa du cadavre. Elle fouilla sa robe, dénicha la baguette et lui fit commettre trois Stupéfix entrecoupés de Protego. Elle plaça le morceau de bois verni dans la main du mort. Elle prit ensuite le temps de réfléchir.

« Je bois le Polynectar, je ressors avec le visage de ce crétin et je le rends coupable de meurtre et de sabotage, avant de prendre la fuite. De toutes les façons, il est temps pour moi de rejoindre l’A.S. Une autre mission m’attend. Le chef-d’œuvre de ma vie. »

Elle plongea la poignée de cheveux dans la gourde, agita, but le breuvage et se transforma en Lafusée. Elle ressortit du local. Plusieurs agents levèrent la tête. Elle hâta le pas. Lorsqu’elle s’enferma dans l’ascenseur, elle perçut une clameur. « Lafusée » parvint au rez-de-chaussée, s’engouffra dans une cheminée publique, déclama une sortie Place Cachée et disparut à jamais de la circulation.

Au matin du 5 novembre, Wilfried entra dans le bureau d’Agathe dès qu’elle en eut fini avec son petit-déjeuner. Il tenait plusieurs rouleaux décachetés et froissés à la main. Vu l’état des écrits, son niveau d’agacement était facile à deviner.

— C’est fichu !

— Quoi donc, Wilfried ?

— Le Quidditch. Je n’ai pas le choix. Je dois annuler le championnat.

— Expliquez-vous, répondit la directrice, intriguée.

— Le règlement du Quidditch impose certaines exigences. Que le matériel soit complet. Un Souafle, deux Cognards et un Vif d’or. À l’entraînement comme en match. Dès qu’un Vif est touché par une main humaine, il ne peut plus servir. J’en achète des quantités à dix Mornilles la pièce. Tous les quinze jours, je fais un point sur le stock restant et je passe commande auprès du département des Sports qui centralise et communique aux Secrets d’État. La dernière réception date d’avant la rentrée. Depuis le remplacement de Lafusée, le département des Sports magiques n’a pas cessé de temporiser et notre stock a fondu. Début octobre, j’ai écrit à plusieurs clubs. Son de cloche identique dans le Top 14 : aucune livraison de Vif. Les plus économes ou prévoyants sont en mesure de jouer la moitié du championnat. Certains clubs ont espacé les entraînements ou fait comme moi, intégré les attrapeurs à la poursuite.

— De combien de Vifs vierges disposez-vous ?

— Cinq. C’est insuffisant pour jouer les matchs. Les clubs se tournent vers l’étranger mais c’est compliqué. La France et l’Angleterre sont les deux seules nations à savoir les fabriquer et les ensorceler. C’est un secret jalousement gardé. L’Angleterre est disposée à mettre les bouchées doubles, mais elle cédera les productions à 5 Gallions la pièce.

— Cinq ?! Seuls les grands clubs peuvent se permettre de telles dépenses !

— Six ou sept équipes. Si les autres ne peuvent jouer, le championnat sera annulé.

— Les Secrets d’État qui les fabriquent, ont bien un manuel ? Ils ont appris quelque part ? Est-ce enseigné à l’Académie ? En Arts Magiques ? Dune saurait, non ? Ou Jean, peut-être ?

— Autant poser la question au déjeuner. Je ferai une annonce dans la foulée. La saison de Quidditch me paraît compromise. J’ai écrit à Antoine Justice, le nouveau directeur du département. Sa réponse a été : « Nos services travaillent sur ce problème majeur. Mais pas de Vif, pas d’attrapeur. Pas d’attrapeur, pas de match. Pas de match… pas de match ! » 1

— Est-ce prématuré de vous demander si vous avez pensé…

— … à une autre activité ? J’y ai songé, il y a quelques années. Avez-vous cinq minutes pour que je vous expose mon idée ?

— Bien sûr ! Asseyez-vous.

La proposition du sportif enchanta la directrice. Elle lui fit part de son désir de provoquer une courte réunion pour mettre tout le personnel à contribution. Il s’agissait de fabriquer et de réaliser l’enchantement de l’accessoire indispensable à la pratique du nouveau sport.

La réunion au sommet eut lieu après le repas et Wilfried y exposa l’impasse dans laquelle l’Académie, comme la nation, se trouvait. Après avoir eu confirmation qu’aucun sorcier présent n’était capable de reproduire et d’enchanter un Vif, de recycler en les réactivant les Vifs usagés non renvoyés au ministère, il leur fit part de sa suggestion.

— En remplacement, je propose un jeu sur balai n’utilisant qu’un Cognard modifié. Il exécute des effets spécifiques selon la manière dont il est frappé par les joueurs. Les participants, cinq par équipe, sont équipés d’un gant enchanté, fait d’une armature métallique, de rembourrage et de cuir, afin de protéger leur main. Les trois cercles sont démontés et remplacés par une grande cible dotée de points. Plus on se rapproche du centre, plus la valeur est grande. Les équipiers se passent le Cognard jusqu’au tir final, sans jamais conserver la balle dans leur gant. Il faudra toujours frapper, cogner. L’adversaire peut anticiper et intercepter le bolide mais le contact physique sera prohibé et sanctionné par une exclusion temporaire d’une minute. L’adresse, l’attention, la rapidité et l’anticipation sont les qualités indispensables aux joueurs. La première équipe passant 100 points est déclarée vainqueur. Quoi qu’il se passe, le match est stoppé au bout de 30 minutes. Il faut que ça aille vite, que ce soit spectaculaire.

Dune estima la faisabilité des gants, en série. L’enchantement pour réaliser les figures comme frapper avec le tranchant de la main pour produire un arc de cercle, pivoter le poignet pour obtenir un effet boomerang ou cogner avec le poing fermé pour un tir accéléré, rectiligne, ne lui sembla pas insurmontable. Wilfried fit une dernière proposition :

— Le championnat ne pourra pas démarrer avant janvier, après les vacances de Noël. Afin que les élèves soient en mesure de participer plus nombreux, j’ai pensé qu’ils pourraient créer dix équipes nominatives, par affinités, ordres et classes d’âge mélangés. Soit cinquante joueurs. Les cinq matchs se joueraient un dimanche sur deux. Neuf journées de rencontres. Pour le classement général, on reprend la notation du Quidditch avec les points pour victoire, nul ou défaite, les différences de points, etc. Qu’en pensez-vous ?

L’unanimité fut obtenue, y compris sur le nom du jeu : le Cogne-Cognard. 2

L’annonce faite par la directrice et le professeur Laflèche fut accueillie d’autant plus avec joie par les sportifs qu’elle coïncida avec l’étalement du scandale à la Une des quotidiens et de 7-Hebdo. Ce dernier ne se priva pas pour tirer à boulets rouges sur les Anglais, abusant de la situation. L’ordre d’arrêter Lafusée par tous les moyens avait été émis par le département des Aurors mais Joseph avait pris le large depuis belle lurette. La formation d’un nouvel enchanteur de Vif était à l’étude – sous-entendu, les Anglais étaient d’accord à un tarif ignominieux – et l’usage de Vifs dorés, autrefois autorisé, ne serait pas permis, l’espèce étant protégée. Par décret du ministère de la Magie, les championnats furent annulés pour la saison 1920-1921.

Aux tables du Gerbera, les opinions allaient du vif intérêt pour une nouvelle discipline à la consternation. Umbelina dédaignait le Cogne-Cognard et ne jurait que par le Quidditch. Quant à Jacques, il pavoisait.

— J’vous l’avais bien dit ! Hein ? J’l’ai pas dit ?

— T’es devin, maintenant ? ironisa Umbelina. Et tu vas nous prédire quoi d’autre ? Que Hercule va remonter sur un balai pour s’adonner à ce… cogne-truc ?

— Non merci, coupa l’intéressé. J’entrevois les pannes de gants, les Cognards revenus à l’état sauvage, les coups tordus pour viser l’adversaire au lieu des cibles à points et tout un tas d’événements imprévisibles. C’est encore plus dangereux que le Quidditch. Sans moi !

— N’empêche, reprit Bérénice, tu as misé juste, Jacques. Une fois de plus. On va t’installer à la table voisine, avec les devins.

— T’as vu, hein ? Fortiche !

— Tu m’impressionnes. Si ça se trouve, tu as des devins, dans ta famille.

— C’est le cas ! La grand-tante de Papa, c’est Adeline Bonnelangue, la grand-mère de la directrice. Adeline est capable de prévoir des événements futurs. Et puis, depuis que j’ai lu l’autre bouquin d’Iléana Bánffy, la Cracmol, je suis persuadé qu’elle voyait des éléments du futur avec un peu d’avance.

— Si seulement les sorciers lançaient un Loto 3, comme les Moldus. Tu donnerais les bons chiffres à l’avance et on deviendrait riche !

— Ah ah ! Il vaut mieux travailler et réussir ses examens de BANQUET.

Jacques devenait très raisonnable. Bérénice lui mit une tape amicale et le taquina. Hercule nota à quel point la complicité s’installait entre eux. Il en fut ravi. Il tourna la tête du côté de Roland, les yeux rivés sur la chevelure éclatante de Sigrid. Shin et Katarina étaient côte à côte, épaule contre épaule, se tournant l’un vers l’autre en parfaite harmonie. Lorsqu’il observa Umbelina avec attention, il discerna un bouillonnement intérieur. Elle était agacée par la vision de Jo plaisantant avec Luisa.

Ce fut l’heure du club d’Hercule durant laquelle ses adhérents tentèrent de deviner la nature du prochain scénario. Il tenta de leur faire croire qu’en bricolant un Vif d’or inactivé, il en avait fait une créature mécanique enragée prête à mordre quiconque tenterait de s’emparer d’elle. Ils ne mordirent pas à l’hameçon.

Bien que le lundi ne soit plus consacré aux enchantements généraux, pour quelques semaines, Jeanne persévérait, répétait, pour épater le professeur cher à son cœur. Elle fut très fière de réussir quelques gouttes d’eau avec Aguamenti, qu’elle jugeait indispensable pour abreuver des bêtes assoiffées. Il la félicita avec chaleur et la prévint qu’il avait envoyé les courriers à Patxi, aux Boulanger et à ses parents. Elle fut folle de joie et encore plus lorsqu’il promit une vraie promenade en balai, de nuit, pour le samedi suivant. Il la jugeait assez autonome pour utiliser un Friselune de débutant, bridé à 30 km/h.

La fillette se plaignait souvent de sa lenteur proverbiale. Le garçon lui assénait que dans de très nombreux domaines, elle allait plus vite que bien des sorciers. De plus, aucun élève de l’Académie n’était aussi à l’aise qu’elle avec les créatures magiques. Même Bianca, appelée à suivre le cursus de vétérinomage ! Alors, elle n’avait pas à fondre en larmes pour ces prétextes.

Jour après jour, le Belge se rendit compte que Jeanne ne racontait rien de ses journées en famille. Sa vie sociale était inexistante. Elle ne voyait que trop rarement ses cousins et cousines espagnols. Du côté de son père, il n’y avait que Mathilde, l’Auror, son aînée de quinze ans. Quant à ses sœurs quadruplées, elles étaient très enfantines, à des lieues des centres d’intérêt de Jeanne et formaient un bloc solidaire et impénétrable. Les visites quotidiennes d’Hercule incarnaient sa seule échappatoire. La dépendance à sa présence s’installait ; il décida de la contourner en douceur. Après une nouvelle leçon sur les soins, il lui fit une proposition.

— Mademoiselle Jeanne.

— Oui, monsieur Hercule ?

— Demain, après l’accomplissement de vos apprentissages et de vos devoirs, j’aimerais que vous remplissiez une mission spéciale.

— Laquelle ?

— Trouvez du pain dur, émiettez-le et mettez-le dans un sac. Voyez s’il n’y a pas quelques grains de blé, de maïs, de tournesol et concassez-les grossièrement avec un mortier et un pilon. Prenez tout ça, habillez-vous chaudement, gardez votre baguette avec vous et allez faire une promenade aux alentours. Essayez de repérer des oiseaux affamés. Des pics noirs, des corneilles, des rouge-gorges ou des mésanges. Ils adorent ça. Vous voulez bien faire ça pour moi ?

— Attends…

Elle sortit le carnet multi usages et inscrivit la date du jour ainsi que la demande.

— Je vais essayer d’en charmer ?

— Vous êtes la sorcière la plus qualifiée pour y parvenir.

Le compliment fit mouche et il eut droit à un câlin spontané. Puis, elle voulut savoir dans quel état d’esprit le garçon se trouvait. Il avoua qu’il comptait les jours le séparant du retour d’Eugénie. Il escomptait la voir à Londres. Elle demanda s’il lui donnerait un coffre magique pour aller la voir quand ils en auraient envie. Il sourit. Hélas ! Il n’avait toujours pas contourné l’obligation d’enchanter sur place.

Désireux de ne pas s’appesantir sur ce sujet, il lui conta la dernière séance de duel aérien où son compatriote avait commis des ravages parmi ces têtes de Troll de suprémacistes, suscitant les applaudissements joyeux du public.

Marcello Di Maggio était de retour, à l’assaut de l’imprenable citadelle Laurine de Clermont-Tonnerre. L’embellissement croissant de la jeune fille n’avait jamais cessé d’éblouir l’Italien, têtu, déterminé à conquérir le cœur de la célibataire. Il ne se passait pas une journée sans qu’il ne la complimente. Sa dernière lubie consistait à lui promettre une robe de bal sur mesure, cousue par Mauricio Meurice en personne, si elle cédait à ses avances. La demoiselle, haranguée par le bellâtre brun, venait une fois de plus de l’éconduire et jurait qu’elle irait au bal avec Hercule.

L’intéressé dégustait une omelette norvégienne. Il déclina l’offre.

— Je n’irai pas au bal, Laurine. Ni avec vous, ni avec une autre cavalière. Ce n’est pas contre vous, vous le savez bien. Mais Eugénie n’est pas là et je n’ai pas le cœur à fêter une journée similaire aux autres jours de l’année.

— Ne t’en fais pas, Hercule. Je comprends. Y a-t-il un bal, à Poudlard ?

— Non, coupa Sigrid. Le château est décoré pour Noël mais peu d’élèves y demeurent durant les vacances.

— Eugénie retournera à Londres ?

Sigrid hésita. Hercule n’était pas au courant.

— Les grands-parents d’Eugénie sont déçus par ses résultats et exigent qu’elle travaille plus sérieusement. Elle a ordre de rester au château.

— Quoi ?! s’exclama Hercule. Elle est consignée à Poudlard ?

— Je l’ai appris ce matin. Elle est catastrophée. Si nous nous étions rendus à Londres, nous aurions pu réussir à la voir. A Poudlard, impossible. Elle est déçue mais vu comment cela s’est passé cet été…

— Comment ça ? dit Jacques. Elle s’est fâchée avec eux ?

— Ce sont des suprémacistes. Alors, les scènes de ménage entre elle et son père, à côté, c’est du pipi de Fléreur !

— Oh mince ! C’est moche. Ça ne doit pas être de la tarte, pour elle. Un pays étranger, la famille qui te rejette. Quelle galère !

— Par chance, elle se plaît à l’école. Elle apprécie les professeurs, quelques élèves et est copine avec un esprit frappeur et farceur.

— Ah ah !

— Mais Noël et la fin d’année seront tristes.

— Donc, reprit Laurine, tu es solidaire, Hercule ? C’est ça ?

— Tout à fait.

— Ouais, je comprends ça, concéda Jacques. On va pas te traîner de force ! Surtout qu’on ne gagnerait pas ! Tu as trop de baguettes sur toi ! Ah ah !

La conversation avait ensuite dévié sur le futur Cogne-Cognard dont la première séance aurait lieu le mercredi suivant, si les gants pour les téméraires étaient prêts d’ici là. Mais à la table du Gerbera, l’un des convives observait le jeune Belge et refusait de le laisser sombrer corps et âme. Tel était son ressenti.

Séraphin revenait toujours plus tard du restaurant. Sitôt son repas pris, il filait en cuisine pour préparer les plats suivants. Une fois sa tâche accomplie, ce vendredi, il revint au pavillon Gerbera, déterminé à abattre une partie des devoirs réclamés par les enseignants. Barthélémine le détourna. Elle le guida jusqu’à son repaire caribéen où, suivant l’usage imposé par la Marie-Galantaise, il se déchaussa pour marcher dans le sable et s’asseoir à côté de la table en rotin.

— Tu voulais me parler ?

— Oui. Du bal.

— Je t’écoute.

— Je n’irai pas.

— Ah bon ? Toi aussi ? C’est une épidémie ? Solidarité avec Hercule ?

— Oui et non. Je veux le convaincre de s’y rendre avec moi ou de rester en ma compagnie le soir du 31. Je refuse de le laisser souffrir.

— Souffrir ?

— Oh oui, Séraphin ! Il souffre, il pleure. Il est perdu, torturé en permanence. Je ne l’abandonnerai pas. Pas après tous les sacrifices qu’il a consentis.

— Il se donne sans compter. L’année dernière, son aide, ma baguette…

— Non, je te parle d’un vrai sacrifice.

— Comment ça ?

Elle soupira, se mordit les lèvres et se décida. Il était temps d’évacuer son secret.

— Il… a donné… Je suis… une…

— Oui ?

— … demi-vampire.

— Hein ? Comment tu te nourris ?

— Hercule m’a donné son sang pendant des mois durant lesquels il a aussi mené des recherches, a pris des risques insensés, pour fabriquer un produit de substitution. Voilà ! Tu sais tout ! Je suis un monstre à tes yeux, hein ?

Elle haletait, cherchant de l’oxygène pour soulager la tension interne. Séraphin la dévisagea, sans un mot et une expression étrange traversa son visage, comme un vent de panique. Le silence pesant devint intolérable et la jeune fille répéta :

— Je suis un monstre. Je comprends que tu sois choqué. J’ai juste pas choisi d’être comme je suis. Ma mère moldue n’a pas choisi d’être la victime d’un vampire. Mais elle a pris soin de moi. Elle m’a nourri, une fois par mois. Hercule a découvert que j’allais mourir et a pris le relais. Il a fait des malaises, en donnant trop. Il a construit une infirmerie secrète, il a créé, inventé pour vaincre. Grâce à lui, désormais, je n’ai besoin que d’une toute petite goutte de sang frais humain mensuel. Une seule goutte à diluer dans son liquide de remplacement. Je vis normalement. Alors, pas question de le laisser tomber. Jamais. S’il te plaît, dis quelque chose ! Dis-moi que tu es dégoûté, que tu me hais !

Il releva le menton et fronça les sourcils.

— Le sang… de porc, de poulet, de bœuf… Sa sortie en balai. Tout ça, c’était des expériences qu’il menait pour toi ?

— Oui. Il a accompli un vrai miracle. Pendant ce temps, tout le monde l’ignorait. Sauf Noël, qui savait, avec le club de Dune. Ensuite, Sigrid a tout découvert.

— Tu te rends compte ?

— Je sais. Je suis monstrueuse. Désolée.

— Mais non ! Arrête de dire des âneries ! L’année dernière, ce gars a créé la combinaison d’exploration, a sauvé ta vie, a sûrement participé au changement de Sigrid, s’est permis d’être le meilleur élève et aurait été récompensé si De Valmy ne l’avait pas fracassé. C’est ahurissant. Comment il fait ?

— Comment ? Il se sacrifie, il s’oublie. J’en ai assez qu’il encaisse, qu’il donne, sans rien en retour. Je m’occuperai de lui le 31 décembre. Tu veux bien m’aider ?

— Et comment ! Il en fait trop pour tout le monde. Oui ! Avec joie !

— Pour le bal… ?

— Ne t’en fais pas ! Je vais demander à Emma.

— Bonne idée ! Elle est si timide qu’elle n’osera pas demander à qui que ce soit.

— Pour Hercule…

— Oui ?

— Je m’arrangerai pour fabriquer les plats qu’il préfère et je les ferai livrer ici, s’il ne sort pas de sa chambre. Orby, l’elfe, sera heureux de le servir.

— Merci !

— Mais… Tu sais, à Noël, ils vont retourner à l’agence W. Ils pourraient ne pas être présents, être sollicités par les Aurors. Ils ne peuvent pas se permettre de refuser une énigme bien rétribuée. Alors, s’ils ne sont pas là, ne sois pas déçue.

— Oui. Et toi ? Pas déçu que je sois… ?

Séraphin se leva et la serra dans ses bras. Puis, il lui claqua une bise sur la joue.

— Ça ne change rien. Tu es toujours toi, la même qu’il y a dix minutes. L’essentiel, c’est que ta vie soit plus belle. Et elle l’est, grâce à notre ami belge.

Elle le remercia en papillonnant des paupières tandis que ses iris rosissaient.

Forte de la réaction du fils Ballessaim, la jeune fille décida de franchir le pas avec l’ensemble des membres du Gerbera.


1 Hommage à la célèbre réplique d’Amonbofis, dans Astérix et Cléopâtre : « Pas de pierre, pas de construction. Pas de construction, pas de palais. Pas de palais… pas de palais ! »

2 L’année 1945 verra la naissance du Cogne-Poing, dérivé de l’idée du professeur Laflèche, avec quelques règles revues. Le Cogne-Poing deviendra très populaire en France et dépassera même la renommée du Quidditch.

3 Inventé par un Italien, il fut importé en France par François Iᵉʳ.




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