Hercule marcha droit vers la masure bâtie dans la clairière. La porte de la demeure était ouverte, invitant le visiteur à franchir le seuil. Hercule s’annonça à l’entité non-voyante.
— Bonjour, Sondeur.
— Bonjour, Hercule. Entre, je t’en prie.
L’être de pierre s’approcha de la table de la maisonnée, toujours encombrée de vaisselle sale, tira une chaise, la proposa au garçon et s’assit sur une autre. Les morceaux de bois émirent quelques couinements sous le poids de l’aveugle minéral.
— Je m’attendais à un échange. J’imaginais qu’il aurait lieu dans l’un des isoloirs.
— Je suis venu pour un examen médical, Sondeur. Vous faites une rechute.
— Tu crois que je suis malade ?
— Oui.
— Est-ce à cause de l’incident survenu dans la chambre de Barthélémine ?
— Pas seulement. Toute nouvelle demande magique échoue.
— En effet. Mais ce n’est pas dû à un mal me rongeant.
— Que se passe-t-il dans le pavillon Gerbera ? Votre magie ne fonctionne plus. C’est un fait.
— Ma magie, un fait ? Hercule, tu te trompes. Je ne dispose pas des immenses pouvoirs que tu me prêtes.
— Pardon ? Sondeur, vous avez sorti le pavillon de terre ! Vous créez tout ce que nous désirons, ce que nous imaginons.
L’âme sorcière du château expliqua qu’elle avait été placée dans l’Académie pour recruter et répartir les élèves dignes d’enseignement. Un certain nombre d’éléments dépendait de sa forme ou sa méforme mais le domaine de Beauxbâtons n’était pas son œuvre. Sa magie, merveilleuse création de la nature, était constituée d’équilibres, de sources l’alimentant. D’un côté, il y avait les sorciers, des êtres pétris d’incroyables qualités, de potentiels ne demandant qu’à être canalisés et exploités. De l’autre, il existait des points de convergence magiques, disséminés sur la Terre. Ceux-ci remplissaient le double rôle de source magique et de collecteur.
— Tu connais au moins un sanctuaire. C’est ainsi que nous nommons ces lieux.
— La carrière de Patxi Sallaberry. Le mont Uluru en Australie. Et j’ajouterai le lac souterrain de Beauxbâtons.
Sondeur loua la sagacité d’Hercule. Les sanctuaires, liés aux êtres magiques, humains, fées, gorgones, vampires et bien d’autres, collectaient les énergies et les agrégeaient. L’érection du pavillon Gerbera ne fut possible que parce que la magie était présente en chacun de ses locataires destinés à s’installer. Sondeur n’avait été que la main puisant dans cette source. Cependant, entre l’instant où il déclencha le processus et le jour présent, il y eut des perturbations. Le Gerbera reposait sur ses membres fondateurs, étendus aux six. Katarina et Shin incarnèrent la force supplétive indispensable pour que l’opération devienne possible. Le pavillon n’était que l’extension de la volonté des six. La magie l’animant venait de ses membres. Furent ensuite ajoutés des élèves valeureux, fragiles, étonnants, pour lesquels loyauté, justice et vérité primaient sur tout et le Gerbera devint plus fort. Lorsque Eugénie fut retirée de l’équation, l’édifice se fragilisa. Au départ d’Hercule, coupé de ses racines, le pavillon se lézarda. Quoi que le Belge en pense, le duo improbable qu’il formait avec Eugénie était indispensable. Le pavillon était condamné.
— Hercule… Ta douleur est terrible. Je la perçois puisque je suis relié à vous tous. Mais si la souffrance est admissible pour l’équilibre, ton reniement total du Gerbera est fatal.
— Si je dois revenir, je ne veux pas…
— … affronter Umbelina ? C’est inévitable, quoi que disent les enseignants. Ta culpabilité te ronge ? Affronte-la. Tu n’as pas le choix. Reviens au Gerbera et admets que ton départ a perturbé l’équilibre magique. Tu le dois. Faire face à Umbelina et lui expliquer que son comportement affecte gravement la magie, au risque qu’elle explose. Tu le dois. Tu es capable de comprendre mes concepts et tu vas devoir jouer les professeurs, convaincre la Portugaise.
— Une force maléfique la ronge. Une aura noire se manifeste lorsqu’elle se laisse déborder par la colère, le ressentiment et l’orgueil. Ce n’est pas un Obscurus.
— Cette chose serpente en elle et envahit d’autres sorciers, disséminés sur la planète. Je suis incapable de l’identifier, ni de déterminer son origine.
Hercule débattit avec Sondeur des moyens de combattre la lente glissade d’Umbelina mais l’être de pierre avoua sa méconnaissance et son impuissance. Il demeura persuadé que le garçon trouverait la solution à ce défi, ce que l’adolescent réfuta. Il concéda que ses capacités sorcières et intellectuelles suffisaient pour produire des résultats scolaires que les professeurs attendaient de lui, mais elles pêchaient pour résoudre des énigmes majeures. Sondeur le questionna à leur sujet.
— Souhaites-tu m’en soumettre une ?
— Trois d’entre elles concernent des faits hors des limites du château.
— Alors, la quatrième ?
— C’est la colonne M. Dans le tonneau.
— Oui ?
— Pourquoi le code d’ouverture est-il 22–01–19–07 ?
— Il s’agit du code ?
— En effet.
— Et cela te perturbe parce que… ?
— Il s’agit de ma date de naissance ! Ou celle d’Eugénie, de Sigrid et d’Umbelina.
— Quelle curieuse coïncidence ! Remarque, je puis t’en citer une autre. Savais-tu que les fondateurs de l’Académie, Philémon Beauxbâtons et Ambelion Ballessaim, étaient nés respectivement le 19 juillet 1291 et le 22 janvier 1294 ?
— Je… Je ne l’ignorais pas, mais je n’avais jamais fait le rapprochement. Leurs dates correspondent au code ! Mais quel idiot tu fais, Van Betavende ! Dire que j’avais imaginé qu’un voyageur temporel était venu modifier le code pour me triturer les méninges !
— Entre un hypothétique voyageur temporel et une explication simple, j’aurais tendance à choisir la seconde.
Hercule remercia son hôte pour cette explication. En contrepartie, Sondeur le pria de réintégrer le pavillon pour juguler l’hémorragie. Il jugea la proposition de colocation de Sigrid comme une bonne idée. À défaut, le garçon devrait aménager sa chambre avec originalité. Le vilain mot était lâché, se répéta-t-il en retournant au carrousel. Il voulait du pratique, pas de l’original. Cohabiter avec Sigrid permettrait de lui déléguer l’aménagement mais c’était la solution de facilité. Le Sondeur le défiait sur un terrain glissant. Il préférerait mille fois affronter une hydre !
Umbelina fut la première à revenir de l’entraînement de Quidditch et à pénétrer dans le hall du Gerbera. Elle découvrit Hercule au centre, debout, près de l’onsen. Guidée par l’espoir, elle tourna la tête de côté. Les bagages du Belge étaient alignés à l’entrée du renfoncement qu’il occupait précédemment. Son visage bronzé rosit et son sourire sincère effaça son angoisse née de l’effritement annoncé du pavillon.
Au fur et à mesure que les élèves regagnaient le bâtiment, les murs adoucirent la lumière distillée, en dépit de la tempête de neige faisant rage dehors. Andréa était blessé au visage ; la visibilité nulle n’avait pas facilité la séance de Quidditch. Les enfants, stationnés en arc de cercle, firent face au revenant. Il les salua et leur confia, d’emblée, éprouver un malaise systématique dès qu’il devait s’exprimer devant une assemblée, à fortiori pour lâcher un laïus avec des concepts compliqués à appréhender. Il révéla avoir été mis au courant de l’accident matinal et précisa que ce n’était que le début.
— Le début ? s’inquiéta Sigrid.
— Si je ne réintègre pas le pavillon, il poursuivra sa dégradation.
— Le Sondeur t’a fait du chantage ?
— Non, Umbelina. Il m’a expliqué la genèse du Gerbera. C’est notre volonté d’instituer un nouvel ordre. Cela ne fut possible qu’au moment où nous fûmes six. Les récents transferts ou entrées ont renforcé la magie de l’ordre Gerbera. Tenez-vous bien car cela va bouleverser vos croyances. Lorsque nous demandons un meuble, un aménagement, de nouveaux éclairages, des outils au Sondeur, ce n’est pas lui qui les fournit mais… nous.
— Quoi ? s’exclama la Portugaise. On ne peut pas créer des formes complexes.
— Surtout pas nous ! reprit Jacques, parlant aussi pour Bérénice.
— Si, Jacques. Vous aussi. Les Cracmols sont des sorciers à la magie en dormance. Le Sondeur la voit s’ajouter à la nôtre, à tous. Sondeur m’a enseigné que la magie se diffuse partout, sur la Terre mais que des lieux privilégiés la concentrent. Elle vient de tous les sorciers. Le Gerbera est né par notre volonté, par l’expression de notre différence. En… refusant de prendre mes responsabilités, j’ai créé… non… agrandi une brèche entamée par le départ d’Eugénie. Pire : notre amie s’est intégrée à Poudlard mais dans son âme, elle est toujours un Gerbera. Pas moi. J’ai renié l’ordre parce que je me suis senti… désavoué, indigne d’y vivre. Et mon retrait a déstabilisé la magie fragilisée.
— Je suis navrée… commença Umbelina.
— Vous n’avez pas à l’être. Vous avez exprimé vos sentiments, sans filtre, sur l’instant. Pas moi. J’ai bridé mon opinion, submergé par ma souffrance, ma peine. Je suis désolé si mes paroles blessent, déçoivent. Je vais vous avouer ce que je n’ai jamais osé dire. Eugénie… est dans mon cœur. À jamais. Son départ m’a ravagé et je lutte sans cesse pour ne pas m’effondrer. Elle me manque à chaque seconde de ma vie. Au point où je vais devoir consulter un médicomage.
— Tu es le bienvenu chez toi, souligna Sigrid.
— Merci.
— Est-ce que tu acceptes ma proposition ?
— Non. Je refuse de me reposer sur vous. Sondeur m’a conseillé d’affronter au lieu de me dérober. Je vais suivre son conseil, au mieux. Umbelina, je souhaiterais m’entretenir avec vous. À propos du duel aérien.
Les élèves se dispersèrent, redoutant une explosion entre les deux personnalités.
— Mercredi prochain, les suprémacistes seront bien dans les airs ?
— Oui. Il faut qu’on les atteigne. Le filet rétracté, ils tomberont dans la neige. C’est plus raide à encaisser.
— Roland sera aux commandes du groupe progressiste ?
— C’est son tour.
— Parfait. Faites-lui confiance.
— Que veux-tu dire ?
— Les membres de votre groupe sont si terrorisés qu’ils n’osent pas s’opposer à vous lorsque vous prenez les commandes, ce qui est naturel, chez vous.
Elle grimaça et ouvrit de grands yeux comme si elle était jusque-là inconsciente des effets qu’elle engendrait. Elle bredouilla :
— Ter… ro… ri… sés ?
— Vos capacités, conjuguées à des pics d’humeur désastreuse, instillent la trouille. Parmi les suprémacistes comme parmi nous. Nous ne sommes pas vos ennemis. Je ne le suis pas. Les élèves qui ne partagent pas la totalité de vos principes, ne sont pas des criminels. Ne l’oubliez pas. Et mercredi prochain, si vous souhaitez voir Rosier et sa clique mordre la… neige, faites confiance à Roland.
— Tu lui as offert une tactique sur un plateau ?
— Tactique et armes. Demandez une transformation de vos tenues à Jo. En blanc. Vos adversaires seront contraints de voler plus bas pour vous discerner.
— D’accord. Tu sais, je suis consciente que si tu participais au duel aérien, en tant que tacticien, ça changerait tout. On aurait toujours un coup d’avance.
— Le but de ce cours n’est pas que Wilfried vous enseigne des tactiques dont il ignore tout. La tacticienne, c’est Elvira. L’objectif est d’élaborer vos propres systèmes, avec réussite ou échec, avec analyse. Pour apprendre. Et ne soyez pas convaincue que nous aurions toujours l’avantage si je faisais partie de l’aventure. La semaine dernière, le professeur Laflèche a éjecté De Lagrange et fait entrer De Luca Rosso. C’est un cerveau redoutable.
— Merci pour tes avertissements. Je… J’ai failli faire exploser l’ordre !
— Vous devriez discuter avec notre référente et Elvira. Les leçons du samedi matin avaient du bon. Pensez-y…
— Heureusement que j’ai Jo ! Qu’il m’aime ! Au moins, je ne lui fais pas peur.
Hercule se tut. Ce n’était pas à lui de révéler que le Portugais songeait à rompre parce qu’il ne la comprenait plus.
Le retour d’Hercule au restaurant, accompagné d’une ambiance plus détendue, fut remarqué et salué par des sourires complices, des gestes amicaux, y compris de la part du corps professoral. Le Belge remarqua un détail du côté de la grande tablée. Il fut convaincu de l’utilité de sa démarche à venir.
Relancé à propos de son refus de participer à la soirée Halloween, il répéta qu’il avait une autre activité en tête.
— Et au bal de fin d’année ? Tu viendras ? taquina Sigrid.
— Non.
La réponse était franche, nette, immédiate. Le ton était à la limite cassant.
— Pourquoi ? s’inquiéta Laurine.
— Parce que ma cavalière ne sera pas là.
— Je peux la remplacer. Juste comme accompagnante.
— Vous n’aurez pas à le faire.
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Laurine… Si seulement votre clairvoyance s’appliquait à vos yeux…
Elle comprit qu’il mentionnait un autre élève susceptible de l’accompagner.
— Pas Di Maggio ! Il n’a aucune chance.
— Ah ah ! Il se croit si irrésistible. Non, pas Di Maggio. Gageons que le prétendant fera abstraction de sa timidité et qu’il vous invitera.
— Tu ne veux rien dire de ton programme de la soirée ? tenta Barthélémine.
— Pas un mot.
L’enquêteur comptait se transformer en confesseur. Il retardait son départ afin de se lancer sur les talons du professeur Racine. Juste avant le déjeuner, accompagnée par la demi-vampire, c’était auprès d’Elvira qu’il était allé prendre fait et cause pour le petit Fiodor. La référente Urtica était disposée à retrouver la famille de l’enfant et à le reconduire en Roumanie. Le souci, c’était l’extraction de l’hôpital. Il n’existait que deux points d’accès : l’épicerie, en surface et la cheminée. Les sortilèges anti transplanage empêchaient de le sortir sans être tracé. Impossible de passer sous une couverture de dissimulation ; la cheminée était équipée d’un portique anti-charme ou artefact. La meilleure option, c’était la vigie de l’épicerie mais les tromper, elle et le personnel soignant de l’accueil, n’était pas une sinécure. Hercule assurait pouvoir escamoter l’enfant sans que personne ne le soupçonne, ni ne sache comme il s’y prendrait.
Jean quitta enfin la table des professeurs et bifurqua dans le couloir administratif. Hercule bondit et le rattrapa. Il le héla.
— Professeur !
L’homme se retourna, inquiet.
— Van Betavende ! Hercule… Que puis-je pour vous ?
— Monsieur… J’ai remarqué vos signes de nervosité, tout à l’heure. Vous paraissiez angoissé. Redoutez-vous la soirée ?
Il hocha la tête avant de chuchoter :
— Oui.
— Je n’irai pas à la fête. Je n’ai pas le cœur à m’amuser. De plus, j’éprouve un souci visuel pour lequel je dois consulter un médicomage, sans tarder.
— Oh…
— Ce soir, si vous l’acceptez, je souhaiterais être à vos côtés pour vous démontrer que le temps est à sa place, que le cauchemar est derrière vous.
— En êtes-vous sûr ?
— Vous en doutez, Professeur ?
Il soupira et proposa :
— Venez à l’entrée de l’aile d’habitation, à 19H30. J’accepte votre proposition.
— Je serai au rendez-vous.
Hercule lui souhaita une excellente journée et se rendit sans tarder au centre de soins. Il croisa Ambroisine et crut être projeté dans le degré 180. La femme était à l’arrêt après avoir parcouru quelques mètres. Il entra par l’entrée conservée en dépit des travaux et passa une tête dans les cinq pièces créées en enfilade, les deux bureaux puis les trois réserves bien garnies en produits essentiels. Après ces locaux, il y avait les salles d’examen et d’intervention légère. Le bloc opératoire était en cours d’aménagement, au sous-sol. La nouvelle salle de potions tournait à plein régime, grâce aux élèves les plus avancés. Le garçon revint vers le premier bureau. Il était entrouvert.
— Docteur Beauxbâtons ?
— Van Betavende, ce n’est pas le moment.
— Ah… Cela a-t-il un rapport avec la professeure Fordecafé ?
Il grommela quelques jurons indistincts et ajouta :
— Si elle termine l’année, on aura de la chance.
— L’année ? Scolaire ?
— 1920.
Il serrait la mâchoire. Au-delà de sa personnalité attachante, la doyenne de l’école avait été leur maîtresse des potions. À tous ou presque.
— Je repasserai.
— Assieds-toi ! ordonna le bougonnant praticien. Tu es revenu au Gerbera ?
— Oui, Docteur.
— Ça va comme tu veux ? Tu t’es expliqué ?
— Oui.
— Alors ? Qu’est-ce qui cloche ?
— Je suis victime d’hallucinations.
— Merde !
Le médicomage connaissait des dizaines de raisons expliquant la vision de scènes imaginaires. La schizophrénie, la paranoïa, mais des kyrielles de maladies physiques pouvaient en causer. Il se reprit et lança un diagnostic en multipliant les questions.
— Ce n’est jamais bon. Tes hallucinations sont-elles visuelles ? Auditives ?
— Visuelles et olfactives. Pas encore auditives.
— Comment sais-tu que c’est un tour de ton cerveau ? Ce n’est pas un fantôme ? Il paraît qu’il y en a un qui traîne dans les parages. Certains élèves l’ont aperçu.
— L’hallucination porte toujours sur la même personne. Elle se trouve à 1700 kilomètres de notre position.
— 1700 bornes ? De nous ? Oh… Par Flamel ! Tu la vois ?
— Au point où l’autre jour, j’ai été pris au piège. Je me suis précipité pour l’étreindre et ma tête a heurté une table.
— C’est moche et douloureux.
— Au début, j’ai cru que je produisais le sortilège Invictum Somnium.
— Invictum… Ah oui ! Le maléfice avec lequel tu avais joué un tour à Rosier.
— Ce n’est pas dû à ce charme. Même très bien maîtrisé, le sort produit une image lumineuse. Un œil exercé fait vite la différence.
— Tu as parlé de tromperie olfactive. Était-ce une odeur putride, de brûlé ?
— C’était l’odeur d’Eugénie. Le parfum de ses cheveux, du savon à la fleur d’oranger pour les laver. Les fois où la vision m’a assailli, elle était vêtue de son uniforme de Serpentard, argent et émeraude.
— Comme ta fleur.
L’élève s’aperçut qu’il n’avait pas retiré sa modification. En réalité, il désirait conserver ce coloris, comme si Eugénie était là.
— C’est vrai. Monsieur, je sais que les Moldus ont identifié des troubles mentaux dont certains s’accompagnent d’hallucinations. Peut-être que…
— Mon garçon, si tu es atteint de schizophrénie, je suis le ministre de la Magie. Ta faculté de concentration, tes résultats nient cette possibilité. Tu risques bien plus avec des produits psychotropes qui sont à la mode chez les Moldus. Tu n’as aucun signe clinique. Pas plus de crise d’apoplexie, d’empoisonnement du sang par infection 1, d’intoxication. Tu es trop jeune pour une dégénérescence du cerveau comme celles identifiées par les Moldus Parkinson et Alzheimer. Le plus probable, Hercule, c’est le manque de sommeil associé à celui induit par l’absence d’Eugénie. Pour elle, tu t’en doutes, je ne peux rien faire. Pour tes nuits, en revanche, une potion basique peut t’aider. Combien d’heures dors-tu ?
— Trois ou quatre. En moyenne.
— C’est très insuffisant. Il te faut huit heures. Que fais-tu de tes nuits ?
— Je travaille. Je réfléchis.
— En tant qu’enseignant, ça me coûte de le dire mais fais-en moins. Si tes réflexions te privent de sommeil, la potion est conseillée. Est-ce que tu cauchemardes ? Tu te réveilles plusieurs fois ?
— Non, Docteur. Une Ipnosia suffira.
— Je n’en ai pas en stock. Je dois la commander.
— Je peux la fabriquer. C’est au programme de CHASSE-Potion.
— Attention à la diluer : trois gouttes dans un verre d’eau, 30 minutes avant le coucher. Fais ça pendant un mois et on en rediscute. Et… euh… Il y a une autre hypothèse que nous n’avons pas évoquée.
— Laquelle ?
Alfred ferma la porte du bureau, sortit un parchemin vierge d’un tiroir et écrivit que le patient pouvait avoir vraiment aperçu Eugénie, du moins une image authentique, comme s’il s’agissait d’un mirage dans le désert, avec un sens supplémentaire. Certains sorciers anglais étaient capables d’envoyer leur Patronus délivrer un message à des centaines de kilomètres, avec paroles et effet visuel. Le sorcier, entré dans l’adolescence, développait peut-être un nouveau talent : la capacité à projeter son esprit au loin.
L’hypothèse ébranla le Belge : la description ressemblait à la faculté de Waldo mais en pleine conscience, pas dans les rêves. Il remercia le docteur et rentra au pavillon Gerbera. Il réclama la réparation du plafond et de la dalle de verre de Barthélémine. Puis, il visualisa une structure complexe, avec un véhicule. Il la construisit peu à peu dans son esprit. Un chariot, avec une carrosserie en bois couverte de peintures de Licornes, posé sur des rails et un système de crémaillère enchantée, avec un frein pour stopper le mouvement perpétuel. Les plafonds seraient rehaussés par sortilège d’extension et deux ouvertures seraient pratiquées entre les chambres. Après la montée du wagonnet, il y aurait un virage passant devant le nid de la première demoiselle. Ensuite, ce serait un plongeon raide jusqu’au sol et une bosse pour passer dans le premier orifice de la chambre. Dans la seconde pièce, il y aurait une nouvelle chute mais avec une vrille avant d’effectuer une petite remontée. Enfin, le second virage avant le plongeon pour revenir au point de départ par la plus basse des deux ouvertures. Il n’oublia pas d’incurver les rails, ni de doubler les roulements pour que les guides soient pris des deux côtés. Il prévit même une barre métallique pour se tenir avec les mains. Quand tout fut lumineux, il commanda la réalisation à voix haute. Elle fut suivie de cris de joie. La manœuvre venait de réussir au-delà des rêves les plus fous de Valentine et Sidonie. Sondeur n’avait pas pu concrétiser ce qui n’était pas clair dans leurs esprits.
Sa vision pour son espace personnel se précisa. Les souvenirs d’une lecture enchanteresse remontèrent à la surface. Littéralement.
Le professeur Racine avait mis les petits plats dans les grands et réclamé un assortiment de toasts, de mises en bouche aux cuisines. Il avait fait porter un grand saladier de cocktail de jus de fruits. Hercule ne cessait de s’extasier devant le plat de nourriture, en métal, flottant au-dessus de la table basse. Il n’y avait aucune magie là-dessous, seulement de la science.
— Le plat a été magnétisé. La même polarité que le puissant aimant installé sous le plateau de la table basse. Astucieux, hein ? Le magnétisme offre des possibilités très intéressantes et c’est une force que les sorciers ne perturbent pas, contrairement à l’électricité. Au fait ! Je me suis rendu à l’adresse que vous aviez mentionnée lors de notre journée, à Paris.
— Oh… Qu’en avez-vous pensé ?
— C’est une mine d’or ! La foule d’innovations entraîne un fourmillement d’idées. C’est grâce à l’une d’elles que j’ai réalisé ce plat à sustentation magnétique.
— Imaginez, Professeur, si les Moldus remplaçaient les locomotives actuelles et les rails par un demi-tube aimanté emprisonné par le corps du train, les deux avec la même charge magnétique. Le frottement serait éliminé. Il suffirait de remplacer la propulsion à vapeur par un moteur à hélice d’avion. Ou même une fusée à poudre géante, comme un feu d’artifice. Ils pourraient aller à 150, voire 200 km/h !
— Et s’ils adoptaient des tubes magnétiques complets, des modules comme notre système de transportation…
— … en faisant le vide, bien sûr ! Ils atteindraient des vitesses faramineuses !
Le studio du professeur était rempli de gadgets 2 moldus comme une miniature de la statue de la liberté, offerte aux États-Unis par la France, une boule à neige en verre avec une tour Eiffel ou encore un décapsuleur servant à ouvrir les bouteilles serties par une capsule métallique, une autre création d’un Moldu américain en 1892. Hormis quelques tenues sorcières et sa baguette, l’habitat excluait la magie.
— Allez-y, servez-vous.
— Il est encore tôt pour le dîner. Je veux bien goûter au cocktail.
— Tenez ! dit l’homme en tendant un verre rempli. Par quoi vais-je commencer ?
— Ce que vous avez livré aux autres professeurs et que je devrai conserver.
— Entre la véritable histoire et mon discours officiel, les différences sont minimes. Sans entrer dans les détails, j’ai acheté une Pensine d’occasion, vidée. Quand j’ai voulu vérifier son fonctionnement, un souvenir dissimulé m’a assailli et piégé durant des heures. Parvenu au terme, il s’est rejoué depuis le début. Quoi que je fasse, cela se répétait. Cela a continué des centaines de fois, jusqu’à ce que je trouve le moyen de m’échapper de la boucle.
— Et la réalité ?
— La Pensine était vide. J’y ai ajouté une portion temporelle.
— Capturée par un spectre. Comme celui qui avait semé la zizanie.
— J’avais imaginé que je courrais un danger en m’introduisant derrière la porte runique, que ma baguette magique n’avait aucune influence sur cet univers infini. Pour l’explorer, il me fallait un éclaireur ne risquant pas de périr. Un spectre. Mais pas n’importe lequel. Il devait être issu d’un plan différent du nôtre.
— Capable de naviguer dans un univers hostile, ne répondant pas à nos lois physiques et sorcières. Astucieux.
— Il me rapporta une section et je la plongeai dans la Pensine. Tout se déroula à la perfection, comme un souvenir. On devinait même le début de la séquence à la surface du liquide. Avez-vous déjà vu une Pensine ?
Hercule expliqua ses expériences : la découverte chez Ollivander, puis chez les Delacour. Aussi, il savait qu’à l’issue de la consultation, on était automatiquement repoussé du récipient. À peine Jean avait-il introduit le souvenir capturé qu’il avait voulu le consulter dans le degré 10. Il avait découvert une tranche d’histoire, de réalité. Quant à savoir si elle était réelle ou fictive, il aurait eu tendance à la croire imaginaire pour lui mais réelle « ailleurs ». Le maelström titanesque – infini ? – contenait des trilliards, des quadrilliards de réalité abandonnée.
— Tout ce qui aurait pu survenir mais qui n’est jamais arrivé. Nos actes manqués, une succession de chemins évités.
— Ce soir, Hercule, vous auriez pu ne pas venir chez moi et vous rendre à la fête. Ou être accompagné de Sigrid, de Shin. La fête aurait eu lieu, quoi que vous décidiez. J’aurais passé ma soirée ici, quoi qu’il advienne.
— La fête et votre absence eurent été des constantes dans les équations régissant le temps de la soirée. Le reste n’aurait été que variables.
— Exact ! Sauf si, quelque part, un immense astéroïde qu’aucun astronome n’aurait détecté, se serait écrasé sur la Terre. Un événement majeur crucifiant des pans d’histoire et les rejetant dans la fosse de possibilités. C’est ce lieu infernal. Imaginez, à présent, qu’un autre professeur trouve le degré, comprenne comment ouvrir la porte et reproduise mon idée de départ.
— Cccceeee sssseeeerrrraaaaiiiitttt terrible ! Mais il y a une précau vous pas lors de expér.
— Pardon ? Je… Je n’ai pas compris.
— Quoi donc ? Qu’une précaution fut oubliée lors de votre expérience ?
— Euh… Comment dire… Par moments, le débit des paroles que j’entends varie. Il ralentit, il accélère. Cela survient parfois. C’est dérangeant… déstabilisant.
— Je parie qu’au final, les durées s’équilibrent. Le temps. Vous avez utilisé une section temporelle dont la durée vécue a excédé celle réelle. Ensuite, pendant plus de huit mois, vous avez éprouvé un continuum temporel réel proportionnel à celui ressenti. Comme une sorte de recadrage. En même temps que votre vie normale. De quoi rendre fou.
Jean baissa la tête et frissonna à l’évocation de son internement.
— Lorsque ce recalage se reproduira, essayez de vous appliquer un Têtenbulle.
— Hein ?
— Vous connaissez les degrés du Sondeur. Au moins les fées et LA bibliothèque.
— Indispensable.
— J’ai procédé à une expérience chez Johannes et chez les fées.
— Expliquez-moi.
Hercule dépeignit les effets annihilateurs sur la perception temporelle des deux plans concernés. Certains degrés imposaient le port du Têtenbulle, voire la protection maximale. Il n’était pas exclu que l’écoulement temporel y soit différent. Comme dans le degré des minéraux. Jean trouva les propos du garçon pleins de bon sens et appuya son hypothèse en se basant sur la relativité générale d’Einstein. Selon le Moldu, le temps s’écoulait plus lentement près des corps massifs et plus vite si on s’en éloignait. La gravité sur le monde minéral étant forte – on s’y épuisait vite –, le temps y était ralenti. En revanche, le monde des fées permettait de s’envoler au pied de l’arbre, un lieu où le temps défilait à un rythme infernal.
— Chez Johannes, on ne sent pas une différence de gravité. Cela ne cadre pas. Il faudrait que LA bibliothèque soit un satellite en mouvement soumis à la force gravitationnelle d’une planète massive. Je devrais l’interroger à ce sujet. Seul le degré 180 échappe à toutes les lois, physiques et sorcières.
— Que voulez-vous dire ?
— Pour arrêter le temps, il faudrait que la masse soit infinie. Ou que les échelles de grandeur soient bouleversées. Ou qu’il fasse si froid que cela gèlerait la matière, le temps. Or, nous sommes toujours à l’Académie. L’air n’est pas respirable, car les molécules sont à l’arrêt. Y êtes-vous allé, Monsieur ?
— Avec Gervais. Pour monter quelques canulars en douce.
Le professeur s’épancha sur ses souvenirs de jeunesse, surtout avec Sigma. Claire était leur cible favorite. A trois reprises, ils avaient tenté, via le degré 180, de substituer des ingrédients de ses onguents, en remplaçant certains par de l’encre indélébile. Mais la devineresse prenait les devants, grâce à ses prophéties et leur jouait des tours pendables en retour, aux instants où ils ne s’y attendaient pas. Hercule, après s’être amusé des blagues potaches, décrivit le degré en question comme un lieu où les enchantements déraillaient.
— Dérailler ? Comment ça ?
— Là-bas, vous ne restiez pas dans la salle du Sondeur. Vous sortiez.
— Bien sûr.
— N’avez-vous jamais remarqué un comportement bizarre de la porte ?
— Euh… Non…
— N’était-elle pas mystérieusement bloquée, puis débloquée ?
— Ah si ! Une fois. Mais je vous avoue que je n’étais pas un fanatique de ce degré. Nous y sommes allés… à trois ou quatre reprises. Pourquoi ?
— La porte reste fermée entre le moment où le Sondeur a exprimé, validé ses choix d’élèves et elle ne s’ouvre qu’à la rentrée. De plus, elle repousse tous ceux qui ont été affectés, le jour de la Saint-Renaud. Elle est enchantée. Dans le degré 180, elle est successivement verrouillée, déverrouillée, etc. Dans ce monde à l’arrêt, l’état d’une chose est sans cesse alterné.
— Vraiment ?!
— La grille nord du domaine est soumise à la même loi. Le foudroiement a une chance sur deux de se produire lorsque vous touchez le métal.
— Par Flamel ! C’est prodigieux ! Mais…
— Vous devinez la suite. Il devient possible de contourner n’importe quel système de fermeture sorcier ou gobelin. Paradoxalement, les systèmes moldus, à clefs, à combinaison mécanique, sont les plus sûrs.
— Assez déstabilisant. Avez-vous noté d’autres comportements inhabituels ?
Hercule s’apprêta à dévoiler le plus fou. Le transplanage. Il avait dû apprendre à le contrôler pour ne pas le subir, s’avérant capable de franchir des distances insensées. La femme qui lui avait enseigné, l’avait incité à transplaner régulièrement pour évacuer un excédent de magie. Quand il en avait l’occasion, il en faisait usage, y compris dans LA bibliothèque où les distances étaient telles qu’un petit gain de temps était appréciable. Or, en transplanant sur 500 mètres, du comptoir aux livres les plus éloignés, il se produisait un léger décalage, à peine une seconde ou deux. Un micro bond dans le passé si infime qu’il ne s’en serait jamais rendu compte s’il n’y avait pas eu le degré 180.
— La remontée temporelle est plus forte ?
— Elle dépend de la distance parcourue. Plusieurs minutes par transplanage sur dix kilomètres. Plus c’est éloigné, plus l’impact est élevé et plus il est difficile de transplaner. La seule fois où je l’ai fait, après le retour anticipé sur le départ, il s’est produit une rencontre.
— Avec qui ?
— Moi-même.
— Nom d’un Piment Cornu ! Est-ce qu’il vous a vu ?
— Non, juste moi en revenant. En m’apprêtant à sortir de la salle du Sondeur, elle s’est ouverte. Je me suis dissimulé. C’était moi, partant. Sauf que ce moi était déjà en avance par rapport à mon heure de départ. La chronologie était modifiée. J’ai couru jusqu’au pavillon Gerbera et dans ma chambre, il y a eu des rattrapages successifs. Comme des vagues violentes me frappant, avec une force déclinante. Une sensation très désagréable. J’ai cru devenir…
— … fou.
— Oui.
— Ce jour-là, le phénomène temporel n’a pas eu d’autres conséquences.
— Pas de jus de citrouille.
— Parce que vous portiez un Têtenbulle lorsque vous transplaniez !
— Dans le degré 180, oui. Pas dans le degré 50. Mais les distances parcourues sont courtes, le ralentissement du temps modéré.
— Trop court, pas assez ralenti, pas assez d’ampleur pour la vague déstabilisatrice qui frappa l’Académie et les alentours lorsque je commis mon erreur.
— Oui, Monsieur.
— Si j’avais appliqué un Têtenbulle…
— … il n’y aurait pas eu d’effet de distorsion. Pour vous, pour nous.
— Quel Troll je fais !
— Oh non, Professeur ! Vous fûtes la principale victime de cette faute. Nous n’eûmes qu’à ingérer des seaux de jus de citrouille. Un moindre mal. Monsieur…
— Oui ?
— Vous sentez-vous capable de me raconter en détail l’histoire ou souhaitez-vous que nous le remettions à plus tard ?
— Plus tard. Mais pas trop. Il faut que vous organisiez le récit, les chapitres, que vous écriviez, corrigiez et rendiez un manuscrit impeccable avant les examens finaux. Je peux juste dire que dans cette autre réalité, vous étiez… monstrueux.
— Vous me donniez un nom.
— L’Inquisiteur.
— Y avait-il d’autres élèves ?
— De Laranjeira était une exécutrice traquant les Moldus et Chantepierre était une vampire nourrie avec vos victimes. Vous aviez un pouvoir particulier.
— Lequel ?
— Celui de relancer les boucles temporelles. Le Sondeur me révéla que vous étiez capable d’accélérer le temps en lançant un sort. Fulgura Tempus Fugit.
Hercule frémit et Jean s’en aperçut.
— Quoi ? Vous connaissez ce charme ? Il fonctionne ?
— Je l’ai inventé en première année. Il injecte du temps dans une cible, personne ou objet comme un balai. J’ai la certitude que son usage a engendré des effets indésirables sur le temps, voire sur la magie. Je ne l’ai compris que trop tard.
— Par ignorance, nous avons commis de terribles bévues. Hercule, nous devons bloquer la porte runique. Pas par un tour de passe-passe, une illusion, ni en changeant le code d’accès mais en provoquant une explosion.
— C’est envisageable, à condition que le tunnel ne coure pas sous le château.
— Acceptez-vous de chercher un moyen adéquat avec mon concours ?
— Oui, Professeur. Toutefois, il est essentiel de ne pas bloquer l’accès au degré 10. Le carrousel n’est qu’un moyen complexe d’accéder à ces degrés. Il est possible de créer des raccourcis directs.
— Je ne désire pas en savoir davantage, répliqua-t-il en se bouchant les oreilles.
— Entendu.
— Bon… Comment allons-nous occuper la soirée ?
— Eh bien, répondit Hercule en ouvrant sa valisette, j’ai apporté un objet qui suscitait votre appétit intellectuel.
Il déballa la tenue d’exploration et lui décrivit toutes les améliorations qu’il avait jugées utiles. La carapace, conçue en milieu sans atmosphère, était trop petite pour un adulte et Jean souffrait de claustrophobie. Il ne put l’essayer mais accepta de glisser sa tête dans le casque et s’émerveilla. Lorsque minuit sonna, le professeur ne bascula pas dans l’horreur vécue une année plus tôt.
À bord du submersible, tout était calme. La route la plus sûre était empruntée à une profondeur de vingt mètres et à une vitesse de cinq nœuds. Seul le son de l’hélice propulsant le Nautilus rompait le grésillement du moteur rotatif à aimants. A 6H30, un message fut diffusé à travers les cônes de sonorisation.
— Capitaine Némo demandé sur la passerelle.
Hercule ouvrit les yeux sur un plafond de plaques métalliques rivetées entre elles. Il s’étira, s’assit sur le bord du lit retenu par deux chaînes, enfila ses mules et se redressa. Il donna un ordre :
— Capitaine sur le pont. Escamotez le lit.
Un système de poulies enchantées rabattit la couchette à la verticale, dans un emplacement de la cloison. Le dessous du lit se transforma en bureau dépliable avec siège intégré, utilisable en journée. Hercule commit trois pas et s’agrippa au gouvernail au milieu du carré. Le roulis était léger.
— Faites surface !
La pièce entière gîta de cinq degrés jusqu’à ce qu’elle se rétablisse. Le tangage fut modéré. Le garçon jeta un œil par l’unique hublot. L’image animée d’une île lointaine, sur fond de ciel partiellement nuageux, occupait la plaque de verre éclairée par un Feu Éternel masqué dans la paroi. L’illusion était parfaite.
— Abaissez le périscope !
Un tube avec optique binoculaire descendit du plafond. Si tout l’univers de métal était sorti de l’imaginaire du garçon, inspiré par Vingt mille lieues sous les mers, du Moldu Jules Verne, le système de vision était une invention du garçon. À l’intérieur du cylindre, il y avait un carrousel comportant douze miroirs. Chacun d’eux était relié par Protéiforma à autant de glaces individuelles disséminées sur le domaine. Une simple molette faisait défiler les miroirs qui reflétaient ce que leurs jumeaux captaient. L’une des vues lui montra le contenu de sa boîte aux lettres derrière la Cabane enchantée. Il découvrit la présence de deux plis.
— Remontée du périscope. Machines à l’arrêt.
Le tube disparut dans le plafond. Le ronronnement électrique cessa et les vérins hydrauliques installés entre le sol d’acier et la dalle de quartz stoppèrent les mouvements de roulis. Il ouvrit une armoire de fer, prit des vêtements propres, ses affaires de toilette et franchit la porte conduisant aux servitudes, à savoir : un coin cuisine avec Feu magique, casserole, tasse, nécessaire à thé, chocolat, des biscuits et la cabine de douche Alonzo. Une seconde ouverture menait à la bibliothèque et le mur des anomalies, dissimulé par un sortilège. De là, une échelle de métal conduisait à une écoutille, puis au second niveau. Le laboratoire de potions et l’atelier de baguettes et autres créations occupaient la place. L’ultime lieu était la pièce interdite où les souvenirs de Bruges et les coffres passerelle étaient stockés. Il y avait reproduit le nid d’Eugénie, incapable de faire abstraction de son absence.
Lorsqu’il fut prêt, il prit sa besace et sortit. Cette nuit, il était rentré plus tôt que ses camarades. Ils avaient du mal à émerger et trimbalaient des mines défraîchies. Il ne regretta pas sa soirée en compagnie du professeur Racine. Il salua Andrea qui grogna et Sidonie, ravie de la montagne russe créée par le Belge. L’adolescent franchit l’entrée coulissante et croisa Flèche, revenu de ses pérégrinations nocturnes. Le félin se frotta dans les jambes du sorcier avant de rentrer au pavillon et d’investir la chambre d’Emma, faute d’ouverture chez Hercule – le garçon refusait de vampiriser toutes les créatures magiques –. L’adolescent marcha d’un pas rapide jusqu’à la Cabane Enchantée où il releva d’abord un parchemin ayant affronté de nombreuses intempéries. Il le décacheta et commenta intérieurement :
« La phase 2 est entamée. Est-elle due à un Impero, un envoûtement spécifique ou à un odieux chantage ? Je vais devoir agir avec tact et intelligence. »
Il réserva sa lecture pour plus tard. Le second pli était beaucoup plus succinct.
« Cher monsieur Van Betavende,
Comme évoqué lors de notre dernière entrevue, j’ai fait l’acquisition d’une magnifique baguette de saule dotée d’une larme de Phénix. J’avoue ne pas regretter cet achat chez Ollivander, ni le déplacement. Elle est indiquée pour la confection de potions à usage médical. Hélas, elle demeure incapable de reproduire la qualité exigée pour l’hôpital Bonpied et quelques clients médicomages. Je me propose de lancer une grosse production pour disposer de stocks suffisants pour trois mois et de requérir votre intervention au moment des deux étapes finales. Le souci, c’est la confidentialité, la discrétion totale sur votre venue. Je pourrais déposer une demande d’ouverture de la cheminée de l’Académie auprès de la directrice Bonnelangue, mais vous n’ignorez pas qu’elle voit au-delà des apparences. Je doute qu’elle avale une banale invitation à déjeuner suivie de la visite des ateliers de fabrication. De plus, ayant vendu et mis en place certains moyens de protection à l’Académie, afin d’empêcher les entrées et sorties indésirables, je ne vois guère d’alternative. Je vous joins un carré magique pour que nous puissions échanger sans délai d’acheminement de courrier et partager les éventuelles autres solutions.
Bien amicalement. H. G. »
— Ça, par exemple ! Monsieur Gentil a écoulé les quelques kilos spécifiques. En deux mois. Bon… Je vais me débrouiller pour venir, dussé-je me rendre invisible et me glisser dans un module de Transportation.
Il détacha le carré joint et l’ajouta à son Bottin, très étoffé. Il eut du mal à revisser les écrous et les boulons. Il fallait les remplacer par un quatuor plus long.
Il considéra l’autre courrier envoyé depuis l’école Koldovstoretz, au fin fond de la Sibérie orientale. Pourquoi Natalia avait-elle choisi le pli traditionnel, lent, susceptible d’être intercepté ? Le carré offert était conçu pour sa sécurité. Il fourra le rouleau dans une poche intérieure de son uniforme et se rendit à l’entrée du restaurant. Les portes étaient closes. Il retrouva un Wilfried Laflèche à l’air renfrogné. Une attitude inhabituelle chez le plus enjoué des enseignants.
— Bonjour, Professeur.
— B’jour, Van Betavende.
— Un souci, Monsieur ?
— Pas qui te concerne.
Comme le référent était à prendre avec des pincettes, le Belge n’insista pas.
— Encore que… On verra. J’espère que la situation va se débloquer.
Quelle aide Hercule pouvait-il apporter ? Les ennuis de Wilfried avaient souvent trait au Quidditch. Umbelina n’était-elle plus en mesure d’aligner une équipe ? Non. Barthélémine faisait des étincelles à son ancien poste de batteur, s’entendant à merveille avec Séraphin. Sidonie concurrençait Andrea dans le rôle de l’attrapeur. Le souci était d’une ampleur plus conséquente.
Le restaurant ouvrit et Hercule fut parmi les premiers à s’installer. Il observa la table des enseignants, se garnissant peu à peu. Claire et Jean rejoignirent Wilfried. Agathe arriva peu après et précisa au spécialiste des sciences, soudain affublé d’un Têtenbulle, qu’Halloween était terminée et que la période de carnaval était lointaine. Monsieur Racine se tourna vers lui en levant le pouce. Hercule devina que l’effet temporel était contré par le sort protecteur. Quelques secondes plus tard, l’adulte lançait un Finite.
La première à rejoindre Hercule fut Emma. Elle fit preuve de maladresse. Ses couverts tombèrent ; elle les ramassa. Son voisin entrevit un scintillement violet durant une fraction de seconde. Il ferma les yeux et revit la scène. Le bref éclat provenait d’un pendentif en améthyste, taillé en goutte ou en poire. Emma portait de petites boucles d’oreilles argentées, une bague fantaisie dotée d’une citrine au majeur droit et la chevalière du Gerbera, dupliquée et ajustée par Hercule. Bien qu’elle ne soit âgée que de dix ans, elle faisait preuve d’une coquetterie très prononcée. Bien plus qu’à son arrivée à l’Académie, un mois et demi plus tôt.
Un bourdonnement, signe d’un Assurdiato lancé par des enseignants, perturba l’audition des enfants.
— Conversation secrète dans les parages.
— Il n’existe pas de contre-sort ?
— Emma, vous me posez une colle. S’il existe, il m’intéresse au plus haut point ! Pour des raisons professionnelles, bien sûr ! plaisanta-t-il.
— Bien sûr…
En réalité, le maléfice provenait de la baguette d’amourette dont Alphonse ne se séparait plus. Il questionnait Alfred à propos du registre médical.
— Van Betavende a consulté, hier. Problème de sommeil. Ipnosia prescrite.
— Il est surmené et accablé. Le départ de ma fille lui a sapé le moral. Il n’a pas cessé de travailler, cet été. Je suis sûr qu’il ne s’est pas accordé une journée de repos. Sans compter le Portugal dont il a endossé la lourde responsabilité. Maintenant, il est victime d’hallucinations.
— Par Flamel ! Ce n’est jamais bon. De quel type, ces hallucinations ?
— Visuelles et olfactives. D’où la suspicion de dépression, associée à un manque de sommeil chronique. Trois, quatre heures en moyenne, c’est pas assez, à son âge.
— En classe, il a parfois des absences. Mais, à côté de ça, c’est le meilleur élève et il a accompli d’authentiques miracles.
— Des miracles ?
— La première de ses bonnes œuvres, c’est le lot de baguettes Delacour attribué à l’hôpital. Ensuite, il a réitéré l’exploit pour que tous les élèves soient équipés en un temps record. Il a réussi à diagnostiquer l’affection cérébrale de Michel Laurier. Et vous-même, Alfred ! L’oxygénothérapie, c’est une belle avancée, mais je doute qu’elle efface les lésions permanentes engendrées par le gaz moutarde moldu.
— Un coup de chance, répliqua Alfred.
— Il suffirait d’une radiographie des poumons pour voir s’il reste des cicatrices.
— Technique moldue ne fonctionnant pas avec les sorciers.
— Vous le croyez ? J’ai déjà passé une radiographie avec un ami médecin. Nous avons trouvé une astuce pour mettre en veille notre magie.
— Hum…
— Et ce sorcier portugais, victime de magie noire. Il était condamné. Remis d’aplomb par Hercule en faisant usage d’un sort inédit.
— Ça, c’était audacieux. Face à la fatalité, j’aurais tenté une nouveauté. C’est ce qui fera de ce garçon, un excellent praticien.
— Je n’ai aucun doute à ce sujet. Et vous ne savez pas la dernière ?
Alfred se sentit quelque peu gêné. Son confrère le sondait.
— Non.
— Suite à l’assaut lancé sur la Place Gâchée, les Aurors ont déniché une criminelle Occlumens, résistante au Veritaserum. Le commandant est venu chercher Hercule qui a embarqué Rostopchine. Ils ont réussi à appliquer la méthode russe qui vous a sorti du coma. Grâce aux aveux arrachés, un enfant captif a été libéré. La potionniste se servait de son sang aux propriétés magiques pour modifier ses potions. Le petit a été hospitalisé dans un état grave. Quelques minutes après, Hercule, Katarina et une Auror débarquaient. Après leur départ, le gamin était rétabli. En cinq minutes, Alfred. Une transfusion n’aurait pas agi avec cette efficacité, il aurait fallu plusieurs donneurs, cela aurait duré des heures pour obtenir une amélioration sensible. Partout où Van Betavende passe, les miracles se succèdent. Ne trouvez-vous pas cela prodigieux ?
Alfred joua le registre de l’étonnement et poussa son confrère à la confidence. Il lui demanda s’il avait une théorie et l’autre lui exposa ce qu’il avait en tête. Hercule lui avait fait cadeau d’une baguette extraordinaire pour la chirurgie. Il en possédait donc une plus performante, voire exceptionnelle. Le docteur Beauxbâtons continua à jouer à l’ahuri pour deviner les intentions d’Alphonse. Il semblait juste vouloir démontrer qu’il avait raison.
Le créateur de la poudre Tergeo se présenta chez Gentil après avoir pris soin de modifier son apparence et changé ses vêtements enfilés pour l’occasion. Il avait promis de venir à 12H45, après avoir déjeuné. Un jeune roux frisé toqua à la vitrine du magasin sur laquelle on pouvait lire « pause déjeuner ». Hector apparut, intrigué, puis éclairé. Son visiteur ne risquerait pas d’être vu à 700 kilomètres de l’Académie.
— Entrez ! Je suis heureux que vous ayez pu venir le jour même ! On va pouvoir exécuter les sorts sur la production de la matinée.
— De la matinée ? Vous en lancez combien, par jour ?
— Deux le matin, deux l’après-midi, deux la nuit. Il faut bien nettoyer les chaudrons et produire le reste de notre catalogue.
— Vous en vendez beaucoup ?
— J’ai trois employés à plein temps pour l’activité potion. Avant, je n’en avais qu’un et à temps partiel.
Ils passèrent la réserve du magasin et aboutirent à un pan de mur étayé depuis peu, sans finition de plâtre et de peinture. La percée donnait sur un nouvel espace.
— J’ai dû m’agrandir. Mon voisin m’a cédé cet entrepôt.
— C’est à ce point ?
— Constatez par vous-même.
Un homme d’une cinquantaine d’années, grisonnant, yeux noirs, de petite taille, surveillait le processus de fabrication de vingt chaudrons standards. Les liquides bouillonnants étaient agités par des cuillères automatiques. D’énormes sacs de matières premières étaient alignés sur des étagères métalliques adossées aux murs.
— Vous reconnaissez les cuillères ? Je les ai achetées au Sorcier Moderne. Ça marche bien ! En deux mois, mon confrère en a vendu une centaine. Hier, il a expédié sa première commande à l’étranger. En Italie.
— La maison Vesperini ?
— Vous avez l’air étonné. Le Sorcier Moderne ne vous a-t-il pas averti ?
— Non. Je leur ai envoyé des quartz enchantés. Une centaine. Dites, les vingt chaudrons, ils servent six fois par jour ?
— Bien plus ! Six fois, c’est juste pour la poudre Tergeo. L’hôpital Bonpied a besoin de cinq kilos par jour pour le nettoyage et la toilette des patients. Je livre neuf hôpitaux européens. Ah ! Voici ma nouvelle acquisition ! Pour la future production de masse.
Hercule découvrit un chaudron en cuivre de 200 litres ressemblant plus à une cuve d’alambic. Le Feu magique était proportionnel et digne des plus grandes fabriques d’Armagnac des forges volcaniques. Hercule manquant de temps, il fut présenté à Hubert, chargé de la fabrication de 7H00 à 19H00, chaque jour de la semaine, dimanche exclu. Le garçon lança ses sorts avec Benben.
— Avec cette quantité, vous êtes assuré de tenir quelques mois.
— Que non ! La rupture sur la qualité médicale date de début septembre. Depuis, Dégivré me tanne chaque jour. Si la demande croît sur le rythme que j’imagine, il faudra prévoir quelques allers et retours. Nous sommes limités à 20 kilos en une passe. Ça va partir à toute vitesse. Bonpied va acheter le lot médical au complet.
— Ah ?
— Vous pourrez revenir ? Vous avez utilisé une cheminée pour venir ?
— Si vous désirez connaître ce secret, il faudra conclure un serment inviolable.
— Sortie secrète ?
— Sortie secrète.
Hector remercia le garçon. Celui-ci fut tenté de faire un saut à la banque Pasdelazare. Mais si Tromdur n’était pas présent ou disponible, il trahirait son identité. Il pesta contre la fichue règle associant une entreprise, un sorcier et une baguette. Comment d’Arcy s’y prenait-il avec ses nombreux commerces ? Comment dissocier les royalties procurées Tergeo de l’activité enquête de l’agence W ?
Tant pis ! Il attendrait les vacances de Noël. Il gagna une ruelle, transplana dans le dressing de Jeanne Delacour, ouvrit le coffre et disparut pour réapparaître dans la zone interdite de son « sous-marin ». Le nid d’Eugénie était occupé. Elle était allongée dedans, à plat ventre, les genoux pliés, faisant claquer ses chaussures. Vêtue de son uniforme Serpentard, elle lisait un manuel d’Histoire de la magie. Elle le referma d’un coup sec en maugréant :
— Ça me cassait déjà les arpions, en français. Mais l’histoire anglaise, en british, quelle barbe ! Je ferais mieux d’aller à la volière pour envoyer ma lettre à Sigrid.
Hercule resta figé, captivé. Eugénie roula sur son lit et se rétablit sur le sol. Elle attrapa un pli cacheté avec une cire argentée et s’engouffra dans l’escalier menant à l’étage supérieur. L’observateur ferma les yeux et perçut le déplacement d’air parfumé sur son visage. Il garda les paupières closes, goûtant à hallucination. Il se sentit en paix durant quelques secondes, avant de subir un retour mélancolique.
1 Aujourd’hui, cela se nomme une septicémie.
2 Le mot anglais est en usage depuis 1886. Selon l’Oxford Dictionnary of English, il provient du vieux français « gâchette », partie de serrure, voire de « gagée », petit outil ou accessoire.