La nuit, tombée depuis trois heures sur les Pyrénées, était étoilée, parfumée, douce et sèche. L’entrée dans l’automne humide serait pour une autre fois. Faute de mieux, le fugueur devait s’engouffrer dans le château, filer à l’observatoire et patienter, invisible sous sa couverture, jusqu’à ce que les élèves de cinquième année aient libéré la place. Dune, en charge de l’astronomie, utilisait la quasi-totalité des dix créneaux disponibles, chaque jour de la semaine, de 20H00 à 22H00. Seul le vendredi, de 21H00 à 22H00 était inoccupé puisqu’aucun élève de CHASSE deuxième année n’avait conservé cette option. Jo Alonzo, en Enchant’Arts, bénéficiait d’un cours particulier !
L’adolescent put enfin accéder à la pièce. Il manœuvra le rangement des lunettes astronomiques, se glissa dans l’escalier, ordonna que tout soit remis en place et transplana jusqu’à la rivière. Il avait le temps et choisit d’enfourcher son balai pour se rendre à Py. Chemin faisant, il prit conscience que la météo clémente, avec d’agréables températures, ne serait plus qu’un souvenir dans moins d’un mois. Voler dans la tourmente, neigeuse ou pluvieuse, n’était pas sa tasse de thé et serait vite épuisant. Il ne pouvait pas utiliser la fonctionnalité inversée du coffre et débarquer dans la cuisine des Delacour, à 22H00. Il avait toutes les chances de tomber nez à nez avec Gervais, Claudia ou les infernales quadruplées. Un Portoloin était exclu : il ne traverserait pas le dôme protecteur de l’école. De plus, le carcan administratif régissant ces artefacts les rendait trop contraignants.
Le Harpie, lancé à plus de 120 km/h, avala la distance en cinq minutes. Un régal ! Py fut en vue. Il vola en cercles pour repérer les lumières de la maison. Les Feux Éternels brillaient dans deux chambres et dans le salon attenant à la cuisine. Il repéra une forme humaine à l’arrière de l’atelier et se posa. Il rangea son balai dans son sac et sortit son coffret-présentoir.
— Bonsoir, Jeanne.
— Hercule ! murmura-t-elle en se jetant sur lui et en le serrant dans ses bras.
Le câlin, inattendu, prit l’adolescent par surprise. Il ne put que lui rendre son étreinte débordant de joie.
— Je suis tellement contente ! Je t’attends depuis 20 minutes. Je suis descendue par le sapin qui pousse près de ma chambre. Qu’est-ce qu’on va apprendre ? Dis-moi ! Dis-moi !
— Doucement, ma chère ! Jeanne… Ce soir et les suivants, si nécessaire, nous ne ferons qu’une chose : vous trouver une baguette.
— Tu ne vas rien m’apprendre ? Zut ! Après, tu laisseras un autre sorcier m’enseigner.
— Hors de question ! J’ai attrapé une élève ! Je ne laisserai à aucun autre ce plaisir de transmettre. Allons dans l’atelier. Votre père y a-t-il laissé l’exception d’exercice de la magie ?
— Oui ! C’est là que j’ai essayé des baguettes. J’ai cassé la bouteille de cidre de monsieur Breton. Dis, tu crois que je suis sorcière ou une Cracmol ?
— Sorcière sinon, la bouteille n’aurait pas explosé. À votre âge, je me suis posé la question. Je ne manifestais pas de magie. Rien.
— Jamais ?
— Pas une étincelle. Le jour où ma mère a voulu m’acheter ma première baguette, nous sommes allés chez Cosme Acajor, Place Cachée.
— Papa a dit que ça ne servait à rien parce que j’ai reçu la lettre de refus.
— Cosme n’a plus une baguette à vendre.
— Ah bon ?
— Deux sorciers inconnus ont fait exprès de tout acheter.
— Les vilains ! C’est égoïste, non ?
— Très. Quand je m’y suis rendu, il y a trois ans, j’ai essayé des dizaines de baguettes. Le directeur du magasin a affirmé que je n’avais aucune magie. Ma mère m’a emmené chez Ollivander, à Londres. Aucune baguette n’a fait l’affaire jusqu’à ce que son fils de huit ans m’amène celle-ci.
Il releva sa manche droite et dévoila sa compagne lovée dans son étui.
— La création d’un enfant. La seule à avoir réagi.
— Tu en as essayé combien ?
— Ouh là ! Pas facile, votre question. Voyons… Je suis resté une heure chez Cosme et deux heures chez Ollivander. J’en essayais une par minute. Combien cela peut-il donner ?
— Je ne sais pas.
— Combien y a-t-il de minutes dans une heure ?
— Je sais ! 60. Une heure plus deux heures, ça fait trois. 3 X 60… 180 ?
— Exact. Je suis sûr d’en avoir essayé bien plus. Cela m’a paru interminable.
— Tu avais peur ? De rater ? Moi, oui.
Il ne s’était jamais posé la question. Dans son esprit, c’était une perte de temps puisqu’il n’avait pas de pouvoirs sorciers.
— Non, je n’ai pas eu la frousse. Dans ma tête, tout était clair. Je désirais devenir inspecteur de police. C’est comme un Auror mais chez les Moldus. Quand la baguette m’a choisi, m’a enveloppé de sa chaleur, c’est à ce moment que j’ai eu peur. Je ne savais pas dans quel monde je m’engageais.
Hercule ouvrit le coffret sur un établi. Il se déploya en une myriade de présentoirs, avec rembourrage et tissu moiré pour mettre les objets en valeur. Les yeux de Jeanne pétillèrent.
— Vous souvenez-vous de celle qui a cassé la bouteille ?
— Elle était verte et pas droite.
— Sinueuse. Hum… Celle-ci ?
— Non, il y avait une petite tête au bout.
— Oh ! La voici ! La baguette-serpent ! Bois de l’arbre serpent, forme serpentaire et inclusion… œil de Bécut trouvé par mon ami Jacques.
— C’est elle. Brrr… Je l’aime pas.
— C’est une combinaison dangereuse. Elle ne convient qu’à un sorcier doté d’une très grande capacité à dominer ses pouvoirs. Entre de mauvaises mains, elle pourrait accomplir des abominations. Entre celles d’un mage sage, elle lui assurerait le succès. Essayons plutôt des combinaisons stables et bienveillantes. Celle-ci, peut-être ? Amourette et poil de Laiséon. Ce bois ne m’a jamais trahi. Quant au Laiséon, c’est une créature adorable, jolie, câline, très attachante.
Elle fit une tentative mais ne ressentit aucune chaleur, aucune symbiose. Le garçon mit l’outil de côté et procéda à un nouveau test. Il déroula les associations susceptibles de convenir au caractère de la fillette, tout en réservant sa création dédiée pour la fin. Après avoir épuisé une douzaine de produits, elle remarqua le chef-d’œuvre de beauté concocté par son visiteur et manifesta l’envie de la prendre.
— Celle-là ? Je peux, dis, Hercule ? Avant les autres ? S’il te plaît ! insista-t-elle.
« Tant pis pour le suspense ! » pensa-t-il.
— Prenez-la.
— Elle est belle ! C’est comme un trésor.
Un vent tiède balaya son visage. Sa tête se nimba de lumière éclatante. Hercule poussa un soupir. Jeanne réagit en se jetant dans ses bras, une fois de plus.
— Merci ! Merci ! répéta-t-elle, serrant le manche entre ses doigts enfantins.
— Je vous prie. Vous voilà sorcière, Jeanne. Quoi qu’il se passe…
Puis, il ajouta :
— Багет выбрал тебя. 1
— Спасибо, добрый багет.2
— Ça, par exemple !
— Quoi ?
— Ça a fonctionné !
— Mais quoi ?
— Je vous ai parlé en russe. Vous m’avez répondu dans cette langue.
— Je ne connais que le français, l’anglais et l’espagnol.
— Cette baguette a été faite avec du cèdre du Liban. Comme la mienne. Elle contient du venin de Billywig.
— C’est quoi, un Billywig ?
— Un insecte bleu avec des ailes attachées sur sa tête. Il a une allure assez unique, comme la plupart des créatures venant d’Australie. Son venin est devenu rare. Ma baguette contient un dard de Billywig, pour piquer. Nos baguettes, presque jumelles, sont des traductrices naturelles. Pas besoin de lancer un sort pour comprendre et traduire ses pensées dans une autre langue. N’importe laquelle. Bigre ! Notre destinée est si… similaire. L’histoire se répète.
— Toi, tu as été pris à l’Académie.
— J’ai affronté mes difficultés avec l’aide de bons professeurs et d’amis. Alors, je vais être professeur-ami, Jeanne. Nous irons à votre vitesse, pas à la mienne. Même si vous n’apprenez qu’un sort en une année, on s’en moque. On aura réussi !
— Je suis pas rapide. Tout le monde le dit.
— Je l’ai entendu.
— Roxane ou Sidonie ?
— Les deux. Je me suis d’ailleurs fâché. Je n’ai pas aimé leur façon de décrire vos difficultés de compréhension et d’apprentissage. Nous prendrons notre temps. Nous avons accompli la première étape, la plus importante : être choisi par la baguette. Et en une seule heure… Je vous rappelle qu’il m’en a fallu trois. Vous gagnez !
— Chouette ! Dis… C’est quoi, l’animal, sur le manche ?
— C’est un Lupara. Il est si rare qu’il ne vit que dans un lac en Russie. Cette créature possède une tête de loup avec des plumes de toutes les couleurs. Son corps est recouvert d’écailles en métal, très tranchantes et s’achève avec une queue de poisson, pour nager très vite. Sa voix est envoûtante, comme celle des Sirènes. Le Lupara est magnifique. Il charme les pêcheurs et les noie pour les croquer.
— Oh !
Le garçon mit la main sur son manuel de première année de Maléfices, Enchantements et Sortilèges. Il le tendit à Jeanne.
— Ça y est ? On commence ?
— Comme vous êtes pressée de travailler ! Ne brûlons pas les étapes. J’espère pouvoir revenir demain soir. Voulez-vous bien lire ce livre en cachette, demain ? Pas le détail des sorts, ce n’est pas la peine. Juste leurs noms et ce qu’ils produisent. D’accord ? Tout le livre mais juste pour savoir ce qu’il y a dedans. Pendant que vous ferez ça, prenez un parchemin, une plume et écrivez le nom des charmes qui vous semblent utiles ou juste parce que ça résonne en vous, ça vous plaît, vous amuse. Quand vous aurez écrit je ne sais pas, peut-être dix noms, choisissez-en juste trois. Ceux que vous voulez absolument apprendre parce que leur magie vous parle. Facile, non ? On lit vite fait, on note quand le sort nous plaît et à la fin, on choisit, comme au moment de se décider pour trois boules de glace parmi dix parfums ! Lire, noter, choisir. Si je vous fais faire ça au lieu de vous indiquer ce qu’il faut apprendre, comme à l’Académie, c’est parce que je veux m’adapter à votre magie et non vous transmettre la mienne.
— D’accord. Lire, noter et choisir. Comme chez le marchand de glaces.
— Bien. Maintenant, retenez juste ceci : si je me fais attraper, je risque d’aller au cachot. Si votre père apprend que je vous ai donné une baguette, j’aurai des ennuis. C’est notre secret. Pas un mot, Jeanne.
— Je vais faire attention.
— Je dois réfléchir à un moyen de venir sans prendre de risques.
— Si tu étais plus âgé, tu aurais appris à transplaner.
— Des sortilèges nous empêchent de le faire pour quitter l’école. La directrice est futée. Bon, filez dans votre chambre et cachez le livre et la baguette. Oh ! Un conseil : ne vous contentez pas que du manuel. Lisez aussi des contes, des légendes.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils contiennent toujours des vérités utiles. Allez ! Venez là !
Il lui donna l’accolade qu’elle espérait. Pendant quelques secondes, il se sentit grand frère et il en retira une joie intense. Il remballa son présentoir, se glissa dans l’anse du sac, enfourcha le Harpie et décolla. De retour à l’Académie, il ne retourna pas au pavillon Gerbera. Le couvre-feu et les runes étaient actifs. La perspective de déballer la vérité durant 24 heures ne l’enthousiasmait pas. Il ne pourrait pas se livrer à ces sorties tous les soirs. Il fallait contourner les barrières.
Il se rabattit sur le Quartier Général, si agréable durant les nuits chaudes. Une fois installé et alité dans une des quatre tours de la cabane perchée, l’absence d’Eugénie lui revint en plein cœur, comme un boomerang. Il focalisa son esprit sur l’instant présent. Jeanne était une sorcière et possédait une baguette. Il avait réussi la démonstration et atteint un objectif. Il en restait d’autres.
Il se redressa, raviva le Feu Éternel et prit de quoi écrire. Lucie Cadoret, sa compatriote, aimerait devenir médicomage. Un bon choix. La Belgique était en déficit modéré. Évelyne Hénon visait aussi la CHASSE-Médico. Conscientes de leurs faiblesses, elles imaginaient la fin de leurs études au BANQUET. Ce diplôme les cantonnerait au grade d’infirmière. Questionnées à propos des garçons, elles avaient révélé que Roland et Elias briguaient la CHASSE-Magus. Le premier désirait être dans l’action, comme au Portugal. Elias, admirateur d’Hercule, se projetait dans un rôle d’enquêteur. Quant à Joop, éternel monsieur BRONZE, il espérait juste ne pas redoubler. Le timoré, discret garçon se retenait toujours avant d’agir dans la précipitation. Son niveau en Runes était assez correct et une CHASSE-Runesort devenait plausible.
Hercule devait les réunir et leur proposer son aide. Avec la baisse des effectifs suprémacistes et un nombre de places en CHASSE stable, les chances d’y accéder augmentaient mécaniquement. Surtout en CHASSE-Médico où, selon la rumeur, les espions s’étaient retirés du perfectionnement. Il ne resterait que 19 inscrits.
— Mais comment les aider à s’améliorer sans répéter des cours ?
La réponse fut d’une limpidité désarmante. Il écrivit la trame d’un scénario dramatique digne de figurer dans la pléiade de devoirs de français rédactionnel.
Le jeudi 24 septembre boucla la première semaine de cours et fut l’occasion de découvrir une kyrielle de nouveautés. Au premier rang des innovations trônait la salle de classe dédiée à la médicomagie, bordée de paillasses dotées de microscopes moldus, d’armoires murales pour ranger les réactifs, d’éviers pour nettoyer le matériel, de brûleurs pour les processus requérant un temps de chauffe. Au centre de la pièce, il y avait aussi une lanterne magique moldue dont la bougie avait été remplacée par un Feu Éternel. L’invention du Néerlandais Christiaan Huygens, datée de 1659, permettait de projeter sur une toile blanche, des images, des schémas, peints à la main sur une plaque de verre. Un outil pédagogique à la hauteur des ambitions de l’Académie.
La médicomagie était désormais l’apanage du docteur Dadé. La Technique Médico était assurée par le même praticien. Quant à Alfred, il se chargeait du perfectionnement, de la CHASSE et de la Légicomagie. Lorsque le moment de basculer d’Alphonse à Alfred fut venu, Hercule mesura la saignée dans les effectifs. La rumeur était fondée : l’arrêt de l’espionnage grossier mené par les suprémacistes avait conduit au retrait de Jean Laplace, René Lestrange, Viviane Castelmur et Amélie Rostang de Hautefeuille. Seuls 19 étudiants s’accrochaient.
La médicomagie, servie dans la matinée par les deux professeurs, parut d’une facilité déconcertante au Belge, heureux comme un poisson dans l’eau. Par contre, plusieurs élèves furent à la peine. Les Italiens ramèrent, à l’exception de Claudio et Bianca. Les Portugais ne furent pas mieux lotis. Lucie et Évelyne, le tandem belge, faisaient partie du lot. Lucie fit passer un mot au garçon le prévenant que le clan flamand et wallon au complet était disposé à travailler en sa compagnie le mercredi de 12 à 14H00, à l’heure des clubs ainsi que le samedi en début d’après-midi. Il fut enchanté par la nouvelle, fier de mériter leur confiance. Dans son esprit, tout était clair : ces séances viseraient à encadrer les devoirs, à réexpliquer, à mémoriser, à acquérir des compétences supplémentaires pour faire la différence et à mettre en pratique. Comme au Portugal. Comme en Alsace avec les Banshees. Il bâtirait des scénarios de mise en situation et les impliquerait avec le plus de réalisme possible.
— Van Betavende !
— Oui, Professeur ? répliqua l’élève par réflexe.
— Que peut-on observer dans les lamelles distribuées ?
Il plaça son œil directeur dans l’oculaire et commenta :
— Des sphères en grappes.
Son microscope ne possédait pas la connaissance exhaustive de l’Hyperloupe. Il n’était pas, pour l’instant, capable d’identifier tous les virus, bactéries, microbes et ne fonctionnait qu’avec la rage, en forme de suppositoire paré de vibrisses sur son périmètre et le bacille de Koch, responsable de la tuberculose. L’invention d’une méthode de transfert des dossiers stockés dans les plantes reliées à l’Hyperloupe n’était pas d’actualité. Cependant, l’élève interrogé reconnut l’un des cauchemars des hôpitaux.
— Cela ressemble à un staphylocoque doré.
— OR+ pour toi ! Qui peut me dire pourquoi cette sympathique bactérie est dangereuse ? Allez ! Ne faites pas les timides ! Toscanini ? Dello Carbone ?
— Elle s’infiltre dans la moindre plaie et adore les organismes affaiblis où elle fait des ravages. Ce staphylocoque a une prédilection pour les hôpitaux.
— Oh que oui ! OR+ pour Dello Carbone !
Hercule félicita le transalpin pour sa vivacité et son exactitude. L’Italien était un très bon élément, travailleur, discret et efficace. Il se révélait dans le soin et l’avait démontré au Portugal.
Alfred usa ensuite de la lanterne magique pour diffuser des images de virus, bactéries, microbes identifiables au premier coup d’optique par l’Hyperloupe. Le but de l’exercice fut de nommer les éléments montrés, avec précision, et d’indiquer leur niveau de dangerosité. Une forme filamenteuse provoqua l’interrogation d’une bonne partie de l’assemblée et l’amusement du Belge. Il nota :
« Pénicillium Roqueforti. Champignon utilisé pour la fabrication de certains fromages à pâte persillée dont le célèbre Roquefort. Dangereux pour ses concurrents, pour l’excès de vin qui accompagne la consommation du fromage avec du pain et pour les consommateurs anglais alors que leur Bleu de Stilton, pâle copie au lait de vache, utilise ce même champignon. »
Heureux de son commentaire humoristique, Hercule sortit le « scénario » et l’annota d’idées conçues pour lancer ses testeurs sur une fausse piste.
Le dernier enseignement de la journée concernait l’ultime nouveauté. À mi-chemin entre un club de réflexion et un laboratoire expérimental, Adaptation & Invention accueillait un nombre restreint d’élèves, une limite idéale pour le professeur Racine. L’incontournable Alonzo était présent, déterminé à engranger l’argent que lui rapporterait le gain du concours organisé par le Sorcier Moderne. Adèle Fenouillas, l’un des ténors des Arts Magiques, était aussi dans la place. Plus étonnant, Jacques et Sigrid étaient rivés aux premiers rangs. Le premier rêvait d’accessoires enchantés tels que les cuillères d’Hercule pour pallier son absence de magie. La seconde désirait adapter le cinéma au monde magique, qu’il s’agisse de la caméra ou du projecteur. Même si la communauté sorcière était trop restreinte pour faire vivre des comédiens, le septième art ouvrait la voie au documentaire éducatif.
Encore plus étonnante était la présence de Delplanque et de Valembreuse. Le duo de CHASSE-Médico rêvait de révolutionner le soin avec une invention géniale, faite pour le bien-être des sorciers. Toscanini nourrissait les mêmes ambitions mais pour le monde animalier. Emma Bréguet s’était jointe au groupe parce que Hercule s’y était inscrit et que c’était la seule option accessible dès la première année. Quant à Mondague, ce fanatique de Quidditch et éternel duelliste arrivait avec un objectif personnel précis : inventer un Cognard intelligent, capable de se précipiter sur une ou plusieurs cibles indiquées à l’avance. Sidonie et Valentine, inséparables, débarquèrent à la dernière minute, juste avant que le professeur n’entame son discours de bienvenue. Le Belge les soupçonna de vouloir donner naissance à leurs montagnes russes à une échelle ⅕.
Jean remercia les participants et définit aussitôt le champ d’application du cours. Il ferait appel à la magie, à l’astuce, aux sciences, à l’habileté, à l’analyse et à la connaissance du monde moldu. Pour parfaire cette dernière, il suggéra plusieurs sorties possibles.
— Depuis le 27 août et jusqu’au 5 octobre se tient à Paris le concours Lépine. C’est la plus grande compétition rassemblant des inventions, avec remise de prix. Depuis plusieurs années, elle se déroule au Grand Palais. Nous pourrions nous y rendre le dimanche 3 octobre, si le carrosse de l’école est en état de voler.
— On est pas nombreux. On peut y aller par Transportation.
— Vous, oui, Sidonie. Pas moi. Le train moldu jusqu’à Paris prend 14 heures.
— Vous pourriez transplaner sur la distance ?
— C’est une solution, Sigrid, mais la distance est infranchissable.
— Même morcelée par étapes ?
— Vous surestimez mes capacités. Nous verrons comment procéder. Ce concours est une vraie opportunité, une mine d’idées. Il se déroule au Grand Palais qui comporte des expositions permanentes, des expériences à suivre ou à réaliser soi-même. Le concours Lépine sera l’occasion d’accomplir un pari entre nous. Vous êtes 11. Je mets en jeu 5 Gallions. Il s’agit de deviner quelle invention remportera le Grand Prix du Jury. Une somme à partager entre les gagnants.
— Chouette ! s’exclama Sidonie.
— J’suis fort pour les paris, Professeur ! Hein, Hercule ?
— Oh oui, Jacques !
— Vous le savez sûrement mais très peu d’inventions moldues ont été reprises ou adaptées par les sorciers. Certaines n’ont demandé que des modifications mineures. Comme la nouvelle Lanterne Magique, acquise pour le centre de soins. Elle renferme un Feu Éternel. Qu’utilisent les Moldus ?
— Une grosse bougie, proposa Sigrid.
— Une lampe à huile, ajouta Jo.
— C’est une très vieille invention du 17ᵉ siècle. Que lui reprocheriez-vous ?
— L’éclairage n’est pas stable. À la longue, ça fatigue la vision.
— Tout à fait, Louis. La lumière est un véritable enjeu. En inventant l’ampoule électrique, les Moldus l’ont bien compris. Les usines, les bureaux, les rues, les foyers ne pouvaient plus se contenter de bougies, de flammes dansantes. Ce problème n’est pas résolu dans notre communauté sauf avec Lumos ou Lumus Solem. Ils diffusent un éclairage constant mais exigent la présence d’un sorcier tenant la baguette. C’est contraignant. Nous pourrions changer le Feu Éternel d’une lanterne magique par la solution chimique créée par Hercule, l’année dernière. La certitude de la stabilité. Des inconvénients subsisteraient-ils ?
— Il faut doser la quantité d’éléments chimiques pour déterminer une durée d’éclairage approximative. Le stockage des produits occupe du volume. Le système ne s’éteint pas avec le basculement d’un interrupteur.
— Bien analysé, Jacques. Tu as pu l’éprouver avec la tenue d’exploration sous-marine. Es-tu d’accord, Hercule ?
— Oui.
— On doit pouvoir l’améliorer ou le révolutionner. La lumière stable, infinie, sans sorcier pour l’entretenir, c’est ce que les Moldus appellent le Graal. Une quête de perfection. Existe-t-il des inventions moldues reprises sans changement ?
— La cafetière italienne, proposa Delplanque. Y a pas mieux ! Pas besoin de sorcellerie. C’est de la science. Chauffage, évaporation, condensation. Un peu comme l’oxygénothérapie, à Bonpied.
— Euh… oui… se raidit le professeur tandis que Hercule se complaisait dans le mutisme pour ne pas le troubler. C’est… vrai. Des bouteilles sous pression, des vannes, des masques. De la poussée. Comme les réserves d’air créées par toi, Sigrid, si je ne m’abuse ?
— D’après des plans issus de la cervelle d’Hercule.
— Attaquons-nous à la partie ardue. Quel objet, utilisant de l’électricité, pourrait être détourné et se passer de courant ?
— Dans l’entreprise de mon père, dans l’atelier de découpe et de ponçage, il y a une machine en bois qui avale les déchets. Elle a été enchantée par Hercule. C’est le genre qu’un Moldu ferait fonctionner avec un moteur électrique. Mais l’avaleur de copeaux, il est… je ne dirais pas intelligent mais si bien enchanté qu’il sait toujours où aller pour vider sa réserve.
— Eh bien ! Cela en fait, des inventions, Hercule.
— Quelques-unes, Professeur. J’en ai amené une avec moi.
Le Belge n’avait toujours pas levé la tête pour parler.
— Hercule… S’il vous plaît. Redressez-vous pour me parler.
Il se conforma à la demande mais fut incapable de soutenir son regard sans se remémorer les hurlements de Jean, ses blessures, le sang.
— Juliette m’a aidé. Elle m’a listé vos actes et je fais la part des choses.
Le garçon posa enfin son regard sur l’adulte. Il soupira, sur le point de s’effondrer, incapable d’endiguer les flots émotionnels qui déferlaient à tout propos.
— Je… Je vous en dirai plus, en temps voulu.
— Bien, Professeur.
— Monsieur, il faut que vous voyiez les cuillères enchantées ! s’exclama Jacques.
— J’ai hâte de les découvrir. Avant cela, je voudrais que vous m’exposiez, tous, quelle invention électrique vous aimeriez transposer et qu’on réfléchisse, ensemble, quels moyens sorciers ou non il faudrait mettre en œuvre pour s’en approcher.
Il commit un tour de table où Sigrid fit l’apologie du cinéma moldu. Si la caméra n’était qu’une relecture du Magiclic à photo animée, le projecteur incarnait le point d’achoppement. Emma souligna qu’à l’instar d’une montre, l’appareil embarquerait des engrenages d’acier mus par des sortilèges pour entraîner le film à une vitesse précise, indiquée par Sigrid : 24 images / seconde. Le cinéma moldu était muet, mais un phonographe, synchronisé, pourrait contourner le problème. La Suissesse Valentine et sa comparse Sidonie parlèrent du projecteur de constellations créé par Gentil. Elles rêvaient d’un modèle animé, avec mouvement céleste apparent, couleurs et son. Il serait installé sous une coupole géante. Leur désir rejoignait celui de Sigrid et se heurtait à ce fichu problème d’éclairage.
Delplanque et Valembreuse avaient entendu parler de la machine à rayons X de l’Allemand Röntgen. Hercule leur livra son expérience de la radiographie, comment le médecin avait contourné la perturbation électrique, les effets sur son organisme. Les médicomages se plurent à imaginer un appareil produisant une lumière si intense qu’on verrait à l’intérieur du corps. Bianca, béate d’admiration devant la tenue d’exploration sous-marine, suggéra une idée plus ambitieuse.
— Je veux fabriquer un sous-marin pour explorer les lacs, les océans, découvrir les Kelpies, les Luparas, les Strangulots dans leur milieu naturel. Je ferai payer 5 Gallions par personne pour un voyage sous l’eau.
— Le sortilège Circumrota et les engrenages animeraient le submersible doté d’hélices et d’un gouvernail. Que faudrait-il à ton sous-marin, Bianca ?
— Tout ce que Hercule a intégré dans sa tenue. En plus gros.
— L’éclairage devra être surpuissant, poursuivit Hercule. On bute sur la lumière.
Le cours fut ensuite consacré à la démonstration des cuillères d’Hercule. Adèle fut persuadée qu’elles feraient fureur dans les cuisines de l’Académie. Elle se lança dans un inventaire des outils indispensables aux cuistots, de l’éplucheur enchanté aux trancheuses, malaxeurs, hachoirs et mélangeurs de tous poils. Après d’âpres débats, le cinéma fut adopté comme projet commun permettant, peut-être, d’ouvrir un nouvel art au monde sorcier.
Jean eut volontiers partagé ses conversations estivales en compagnie de Juliette mais Hercule s’était carapaté pour trouver refuge à la ménagerie. Le soin apporté aux créatures agissait toujours comme une soupape de sécurité. C’était d’autant plus nécessaire qu’il s’était trouvé au centre de l’attention pendant le cours, à son corps défendant. Par chance, Sigrid avait lancé des détournements judicieux, sentant qu’il était à la dérive. L’enseignant avait réclamé à examiner la tenue d’exploration, décisive lors de la bataille du Portugal. Hercule avait accepté du bout des lèvres, persuadé qu’au-delà de la fabrication, des accessoires, c’était l’enchantement qui passionnait le professeur. Or, la propension naturelle de monsieur Racine à pratiquer des expériences hasardeuses n’incitait pas le garçon à dévoiler ses batteries. La ritournelle de Dune, garder des atouts, était ancrée dans son esprit.
Bianca le rejoignit. Elle déroula la liste des tâches auxquelles le garçon ajouta un nettoyage du sol. La Coquecigrue, du haut de son perchoir, s’était… lâchée.
— C’est monsieur Ballessaim. Ses pruniers ont donné tant de fruits qu’il ne sait plus quoi faire des excédents. Il a concocté plus d’une tonne de confiture durant l’été. Il s’est rendu compte que certains oiseaux magiques apprécient les prunes, avoua Bianca. Voilà le résultat.
— Tant que les fruits ne fermentent pas… Nous serions bien en peine avec des oiseaux ivres, nous fonçant dessus.
— Ah ah ! J’imagine la scène.
— Au fait, Bianca ! Très intéressante, votre idée de sous-marin avec des parties vitrées, pour l’observation.
— J’ai parlé de ça, mais j’imaginais une autre application.
— C’est-à-dire ?
— C’est depuis la visite chez Patxi Sallaberry. J’ai adoré ce qu’il a réalisé. Tu vois, les Moldus ont des zoos que je trouve horribles. Les animaux sont en cage et les humains en liberté. C’est triste. Le contraire serait bien plus passionnant. Imagine un lieu gigantesque comme le cratère d’un volcan éteint, avec un lac, cerné par la roche ou une retenue par un barrage, à la montagne. On installe une entrée avec un système de siphon pour aller sous l’eau, en sous-marin, pour observer les espèces. On peut même accrocher le véhicule à des rails fixés au fond, pour suivre un circuit, en réduisant le risque de collision. On crée des habitations perchées dans les arbres, accessibles avec des ponts de corde. Des logis qui permettent de vivre avec la faune, de l’observer.
— Votre concept me plaît.
— Les sorciers viendraient pour se distraire, apprendre, se familiariser. Il y aurait aussi une école. Une Académie de vétérinomages. Tu imagines ?
Il comprenait l’univers imaginé par Bianca, rêvant à l’identique. Il n’avait pas pensé au versant sous-marin. L’immersion au sens propre comme au figuré.
— Le sous-marin vitré est une idée fantastique, unique. L’une des difficultés majeures pour la mettre à exécution, c’est l’éclairage des fonds pour discerner quoi que ce soit, à commencer par la couleur.
— Ça ne dépend pas de la profondeur ?
— Si. Imaginons un sanctuaire animalier dans et autour du lac Pavin. C’est un lieu situé en Auvergne, au sud de la France. Sa profondeur est de 90 mètres. Il serait idyllique pour toutes sortes de créatures aquatiques. Votre submersible ne verra plus de rouge après cinq mètres d’eau.
— Cinq ? Seulement ?
— C’est une des lois de l’optique. On perd l’orange à 15 mètres. En franchissant 25, le jaune s’évanouit. À partir de 40, avec la disparition du vert, il ne reste que des nuances de bleu. Et il s’agit de valeurs maximales, par temps ensoleillé.
— A Poudlard, ils ont un lac. L’une des maisons, Serpentard, a son salon qui donne sous l’étendue liquide, avec une grande vitre. Ils ne voient que des nuances de vert, de bleu ? Peut-être un peu de jaune ?
— J’imagine. Pour contourner ce point, il y a deux façons de faire. Soit vous installez des sources lumineuses sous l’eau, soit vous embarquez des phares surpuissants à bord de votre engin. Vos visiteurs en voudront pour leur argent.
— Éclairer le lac en permanence perturbera les créatures.
— C’est certain. Le sous-marin doit avoir un éclairage dimensionné. Le second problème auquel vous allez vous confronter, c’est la pression. Au niveau de la mer, elle est de 1 bar. Cela représente un kilo par centimètre carré. Ici, à l’Académie, elle est inférieure. En effet, plus l’altitude augmente, plus la pression diminue.
— D’accord.
— Sous l’eau, c’est l’inverse. A dix mètres, la pression est d’un bar. A vingt mètres, c’est deux bars. Le submersible doit pouvoir résister à l’écrasement et à la corrosion. L’acier gobelin fait l’affaire. Mais le verre, pour observer, c’est une toute autre histoire. C’est la raison pour laquelle les sous-marins moldus sont intégralement faits de métal. Le verre se découpe avec un diamant mais immergez-le dans l’eau un moment et il devient possible de le découper avec une épaisse paire de ciseaux. L’eau fragilise le verre. 3
— Et si les hublots étaient remplacés par un sortilège ? Comme le miroir liquide.
La logique de la réflexion désarmante mit une claque au garçon. Ils avaient la réponse sous leur nez, trois fois par jour, au restaurant. Une magie puissante, adaptée à ce cas de figure.
— Nom d’un Piment Cornu ! Le miroir liquide fait office de séparation, c’est transparent. La pression de part et d’autre est identique. Que se passerait-il si elle était différente ?
— Comment le tester ? En inondant une salle annexe ? plaisanta l’Italienne.
— Je crains que cette expérience nous conduise au cachot.
— Je n’y tiens pas. C’est comment ?
— Sinistre.
Lorsque Bianca déroula la suite de son rêve, Hercule en fut déstabilisé. Elle usait de certains termes comme le « manoir » luxueux au centre d’un village miniature, avec une collection d’inventions sorcières pour éblouir les visiteurs. Pourquoi pas le projecteur d’étoiles des deux inséparables et le cinéma informatif de Sigrid, le soir venu ? Après un bon repas imaginé et concocté par Lino Vesperini ou Séraphin Ballessaim, pour ne vexer personne !
Hercule rêvait du manoir de Bruges. Réaménagé, agrandi, modernisé, avec des extensions. Un rêve impossible sans de colossaux moyens financiers. Même le submersible de Bianca était bien trop coûteux. De plus, il ne pourrait être assemblé et testé que dans la grotte au lac, à l’entrée si exiguë que Barthélémine et lui avaient eu mille peines à y glisser des planches de deux mètres pour bâtir l’infirmerie.
Sitôt les soins prodigués, ils rejoignirent Jacques à la serre, puis gagnèrent le restaurant. Ensuite, dans sa chambre, le Belge se débarrassa de ses devoirs et griffonna des plans en attendant la première leçon en compagnie de Jeanne.
Lors de sa seconde entrevue secrète avec Jeanne, Hercule expérimenta les remarques des sœurs aînées. La cadette n’avait pas respecté les consignes. Elle avait survolé la moitié du manuel de Maléfices Enchantements et Sortilèges et n’avait pas relevé plusieurs charmes. Elle n’avait retenu que Periculum. Le nom lui plaisait bien. Au lieu de souligner l’irrespect des instructions, comme elle le pressentait, Hercule adopta une attitude opposée.
— J’ai pas bien fait, c’est ça ?
— Au contraire ! Vous me facilitez le travail.
— Ah bon ?
— Si vous aviez noté une ribambelle de sorts, que vous aviez coché trois d’entre eux, il m’aurait fallu peser le pour et le contre, avant de me décider pour un seul. Vous l’avez fait à ma place. Vous avez élu Periculum. Un excellent choix.
— Lancer des étincelles rouges, pour signaler un danger, c’est important, hein ?
— C’est vital. Vous pouvez courir le danger ou le signaler pour d’autres personnes. Periculum n’est pas vu tout de suite. C’est un tort. C’est comme Protego.
— Je n’ai pas tout lu. Je devais aider Maman. J’ai caché le livre à toute vitesse.
— Vous avez respecté la règle numéro 1 : ne pas se faire pincer. Bravo !
— C’est quoi, Protego ?
— C’est le bouclier de protection. Il arrête presque toutes les attaques. Et à quoi cela sert d’apprendre à attaquer, si on ne sait pas se protéger ? À rien. Mon ami, Shin, a commencé à nous enseigner un sport, l’année dernière. Le judo. C’est l’art de se défendre face à un agresseur. La première technique que Shin nous a apprise, ce n’est pas une prise pour faire tomber notre adversaire.
— C’est quoi ? Apprendre d’abord à tomber ?
— C’est logique, n’est-ce pas ? C’est comme si un bébé voulait apprendre à courir avant de savoir marcher. Cela n’a pas de sens. Au judo, on apprend à être humble, à respecter l’autre, car il sait aussi nous faire tomber. En magie, je vous apprendrai toujours à réparer avant de casser, à soigner avant de blesser, à protéger avant d’attaquer. C’est ma façon de voir la magie.
— J’ai compris ! On essaye Periculum ?
— Nous allons étudier Periculum. Juste lui. Aucun autre, jusqu’à ce que vous y arriviez, aujourd’hui, demain, dans une semaine, peu importe. Nous avons le temps.
Il commença par lui faire plusieurs démonstrations, avec plusieurs baguettes, dont celle de Jeanne. Il décomposa les différentes étapes mises en œuvre : la prononciation, l’intention, le geste. À l’issue de l’heure passée auprès d’elle, il n’obtint aucune étincelle. Il la rassura : certains enchantements prenaient des semaines, des mois avant de fonctionner. Il était incapable d’accomplir certains d’entre eux et ils n’étaient pas si compliqués. Simplement, parfois, il fallait essayer d’autres explications, écouter une autre personne ou attendre d’être plus âgé. La baguette n’avait pas beaucoup d’influence, même si la sienne détestait les attaques.
Le soir suivant, ils répétèrent Periculum, sans résultat. Jusqu’à ce que le professeur ait une idée… lumineuse. Il murmura :
— Vous avez entendu ?
— Quoi ?
— Un bruit. Il venait de la réserve.
— Non.
— On aurait dit… un grognement.
— Tu crois ?
Elle frissonna.
— Y a une bête ?
— Restez là, je vais voir. Gardez votre baguette à la main, on ne sait jamais.
— Mais je ne sais pas lancer de sort !
— Mon amie Eugénie a réussi à repousser un Auror avec un Periculum. En pleine face. Dans le ciel, ça ne risque rien mais si vous dirigez la baguette sur une personne, elle ne restera pas debout. Je…
Le garçon agita son morceau de cèdre, en silence et avec discrétion. Un craquement se produisit à l’arrière de l’atelier.
— J’ai entendu ! fit la fillette, terrorisée.
— J’y vais. Je la trouve et je la pétrifie.
Il s’enfonça dans la bâtisse à la lueur de son Lumos. Il disparut du champ visuel de Jeanne. Il poussa des couinements comme s’il recevait des coups, qu’il était malmené, tout en agitant sa baguette dans tous les sens. Il lança Nox et la nuit fut totale à l’arrière. Puis, il reproduisit un beuglement bestial. Il focalisa son esprit sur une créature locale et produisit Invictum Somnium, la matérialisation lumineuse d’une puissante représentation mentale. Le Bécut généré par la baguette fut guidé jusqu’au pas de la porte de la réserve. Dès qu’il montra son ignoble tête à un œil et qu’il ouvrit la bouche en découvrant des rangées de crocs acérés, Jeanne poussa un cri d’effroi bref avant d’aboyer :
— Periculum !
Les étincelles rouges jaillirent de sa baguette et traversèrent l’illusion. Hercule la dispersa en un millier de particules. Le garçon se montra.
— Vous l’avez eue ! Bravo, Jeanne !
— J’ai eu si peur ! Mais Periculum n’aurait pas dû faire exploser un Bécut.
— Le sortilège d’un sorcier normal, non. Celui d’une sorcière comme vous, si !
— Non, tu me fais marcher !
— C’est vrai, je l’avoue. C’est un sortilège d’illusion. Je l’utilise pour effrayer une affreuse bande de suprémacistes, à l’Académie. Il a marché et vous a fait peur. Et votre magie est apparue.
— Comment j’ai fait pour…
— Vous n’avez pas fait. C’est votre sorcellerie qui s’est manifestée, pour vous servir. Je commence à comprendre à quel point nos magies se ressemblent. Elles viennent du cœur, du ventre. Pas de l’esprit. Pour réussir Periculum, ne pensez pas à bien réaliser le geste, à prononcer le sort à la perfection. Pensez juste à la frousse lorsqu’on doit le lancer. Ce sont vos sentiments qui accompliront les sorts. Venez. Je vais vous faire une démonstration dans l’atelier.
Il l’entraîna dans la zone de découpe, la première pièce suivant l’entrée et le comptoir commercial. L’avaleur de copeaux avait englouti les bouclettes de bois et quelques gros résidus. Cependant, il restait de la sciure, sur le sol et sur les établis.
— Je vais nettoyer de deux façons, avec le même sort. Il se nomme Recurvite. Je commence le travail comme le ferait un bon élève de l’Académie, apprenant ses leçons. Je le lance : Recurvite !
Une zone d’environ deux mètres carrés fut débarrassée.
— Vous voyez le résultat ? Maintenant, j’agis comme le sorcier qui se sert de son cœur, qui laisse parler sa gentillesse. Comme vous. Oh ! Mais comme c’est sale ! J’ai envie de faire plaisir à Papa, qu’il trouve un atelier tout propre quand il viendra travailler.
Il agita sa baguette de cèdre et exécuta, en silence, une danse similaire à celle exécutée pour un Oubliette de masse. Il y mit tant de conviction, d’âme, remerciant Gervais de lui avoir ouvert les portes de sa demeure, de son entreprise, de son savoir que la pièce fut débarrassée de la moindre salissure.
— Waouh ! Tu n’as pas dit un mot. Tu as pensé au sort Recurvite, dans ta tête ?
— Même pas ! Je voulais juste rendre une part de tout ce que votre père m’a donné. Je l’ai fait avec ça.
Il frappa sa poitrine. Il se tut pendant quelques secondes, le temps qu’elle digère l’information. Elle alla se poster à l’entrée, dos au comptoir et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, un voile d’inquiétude s’imprima sur ses traits. Elle brandit sa baguette vers l’extérieur et murmura :
— Periculum.
La gerbe d’étincelles éclata à 50 mètres au-dessus du domaine avant de retomber en pluie. Elle se précipita pour le câliner. Hercule savait comment agir avec la fillette, tout au moins pour les sorts à sa portée. Son esprit soi-disant lent était en fait animé de fulgurances, trop rapides pour être captées, utilisées et pour que son corps suive. Les sortilèges exigeant de la concentration ou, au contraire, un vide absolu, lui seraient interdits avant d’acquérir une certaine maturité et de la sérénité. Si l’instinct commandait lors de l’exécution, elle réussirait.
Heureuse, elle promit de finir de lire le manuel dès qu’elle aurait un moment. Elle lui claqua une bise avant de se séparer de lui et de détaler comme un Jackalope. Elle escalada le sapin bordant sa chambre avec l’agilité consommée d’un Fléreur. Sur le point de transplaner, Hercule se ravisa. Il provoqua un Ventus dans l’atelier de ponçage, en direction de la découpe. La zone nettoyée fut recouverte de résidus.
« Me voilà devenu un authentique criminel effaçant ses traces ! »
Il disparut sans un bruit.
Sigrid était bloquée sur la demande d’Edmond Perlenjoie, en français rédactionnel. Chaque élève devait proposer, pour le prochain cours, trois idées de projet annuel. L’inspiration n’était pas au rendez-vous, tout comme la concentration, d’autant plus qu’à une quinzaine de mètres de sa position, près de la colonne Z, Hercule se livrait à une intrigante sarabande autour de ses compatriotes. Les cinq Belges de la promotion 1917 étaient réunis et son comparse allait de l’un à l’autre, murmurant comme c’était la règle dans la bibliothèque, s’emparant parfois de leurs plumes pour griffonner. De temps en temps, le garçon agitait sa baguette, comme s’il reproduisait un charme. Parfois, il matérialisait des schémas, des lignes d’écriture, des squelettes ou des formules scientifiques dans les airs.
Sigrid n’était pas la seule captivée par ces manigances. Trois Portugais, intercalés entre elle et Hercule, assis en triangle autour d’un bureau au vernis défraîchi, observaient le clan belge. Sigrid reconnut Sebastian da Oliveira, Linda Ribeiro et Izabella Machado. Soudain, les trois Lusitaniens furent invités à se rapprocher du premier groupe. Deux minutes s’écoulèrent avant que les neuf élèves décident de lever le camp. Sigrid fourra parchemins et plumes dans sa besace et leur emboîta le pas à distance de filature.
Bien que Jacques soit plongé dans un bouquin à la couverture dorée signée Iléana Bánffy, il ne put manquer la cohorte suivie de son escorte. À son tour, il joua au détective. La migration les conduisit au deuxième étage, dans la classe à la verticale des urgences du centre de soins. La pièce n’avait pas subi de modifications. Mais au sol, au niveau du bureau occupé par les enseignants, un marquage blanc délimitait l’emplacement du futur ascenseur magique de fabrication suisse.
— Qu’est-ce qu’ils font ? chuchota Jacques, arrivé dans le dos de Sigrid.
Elle sursauta.
— Tu m’as fichu la frousse !
— Désolé. Alors ?
— Je n’en sais rien. On dirait qu’il a organisé un club.
— De rencontres ?
— Jacques ! Mais non !
— Ben quoi ? Y a quatre garçons et quatre filles. Quoi que Roland…
— Quoi Roland ?
— Il est pas intéressé par l’une d’elles.
— Ah… Attends… Aïe !
Leurs oreilles se mirent à siffler. Hercule s’amusa du tour joué aux espions.
— Chers membres, je vous propose de nous réunir dans cette classe, désormais, sauf si des travaux exigent des références à la bibliothèque. À nos amis portugais, je vais expliquer mon idée. Comme l’a affirmé notre ministre de la Magie belge, il faut agir sans attendre. Comme tout le monde, vous poursuivez des rêves, mais vous manquez peut-être de moyens pour les atteindre. Vous estimez que vos résultats ne vous garantissent pas la CHASSE. Alors, je vais partager mes connaissances et vous inciter à en faire autant. Je vous aiderai, j’expliquerai et parfois, je vous pousserai à prendre de l’avance sur les autres élèves. Mes compatriotes ont exposé leurs attentes, leurs ambitions. Quelles sont les vôtres ?
Tour à tour, le trio s’exprima. L’impact des paroles de Sebastian fut supérieur. Ses parents, miséreux jusqu’à aujourd’hui, bénéficiaient d’opportunités inespérées pour s’extraire de la pauvreté. Le garçon refusait de se soumettre à un destin où seuls deux choix déchirants s’offraient aux Portugais : la fidélité au pays en gagnant quelques Gallions au prix d’efforts surhumains ou l’expatriation. Il désirait devenir médicomage mais était conscient d’obtenir des résultats insuffisants. Izabella voulait exercer la même profession. Elle souligna que le Portugal n’avait pas d’hôpital alors que le pays comptait presque autant d’habitants que les Pays-Bas ou la Belgique, équipés de cette structure. Résultat, les sorciers devaient être évacués à Madrid ou Paris. On trouvait quatre médicomages pour 600 habitants et aucun vétérinomage. Quant à Linda, admiratrice du docteur Dadé, elle rêvait de devenir potionniste médical pour ouvrir, à minima, un centre de soins avec ses camarades. Jorge Silva, le dernier Portugais, ne s’était pas joint au groupe. Il voulait devenir Auror et rien d’autre, comme son père, comme son grand-père et la plupart de ses aïeux. Il haïssait Alveira et ses supporters. Il estimait que Umbelina avait bien fait de mettre un terme aux méfaits de l’ex-ministre dictateur. Excellent sur un balai mais pitoyable joueur de Quidditch, il était fanatique de sport. Son enseignant préféré était monsieur Laflèche.
— Nos réunions auront lieu deux fois par semaine. Je m’adapterai aux différents travaux, à vos demandes. Cependant, l’entraide ne sera pas la seule réjouissance que je proposerai. Je veux apporter de vrais plus. Comme vous fabriquer une baguette supplémentaire, adaptée à vos capacités, vos talents, qui se sont révélés depuis votre entrée à l’Académie. Moi-même, je dispose de plusieurs modèles. J’utilise surtout un duo précis. Ma possession historique, douée pour la traduction et une seconde, en saule, avec une larme de Phénix, plus efficace pour le soin. L’idée est que vous puissiez mesurer l’évolution de votre magie. Et ce n’est pas tout. Au moment le plus inattendu, comme en classe, il y aura un contrôle. Je ne vous donnerai pas un devoir noté. Vous serez confrontés à une situation d’urgence, en suivant un scénario.
— Comme au Portugal ?
— C’est l’idée, Roland. Un conseil : apprenez à connaître vos camarades et vous-même. Cherchez les forces, identifiez les faiblesses. Plus vous en saurez, plus vous serez en mesure de vous appuyer sur les bonnes compétences. Je ne vous ménagerai pas, je vous choquerai, même. L’objectif du club, c’est que les membres réussissent à concrétiser leurs rêves.
Ils se mirent au travail et Hercule se tint à disposition. En parallèle, il les observa, analysa leurs mimiques, leurs réactions, leurs marottes, se laissa envahir par ce que son écoute lui indiquait et se mit à griffonner. C’est Linda Ribeiro qui entama sa série d’inspiration. Pour la brune aux yeux verts cerclés de dorure, un mot inconnu de son vocabulaire s’imposa à lui. Igaganga. Une essence de bois exotique dont il ignorait l’aspect et la provenance. Pour l’inclusion, ce fut à peine mieux. Certes, il savait à quoi un Wolpertinger ressemblait pour en avoir vu une gravure dans l’un des livres d’Ursula Waldmeister. Sa taxonomie, à géométrie variable, le plaçait tantôt chez les rongeurs, à cause de son allure générale de lièvre, tantôt chez les volatiles à cause de sa paire d’ailes lui permettant de surprendre ses proies des hauteurs. Cette espèce ne vivait que dans les Alpes bavaroises. Elle n’était pas classée en voie d’extinction mais la restriction de sa répartition géographique ne facilitait pas son observation et la collecte de ses plumes. Hercule se demanda si Branchiflore serait en mesure de lui fournir ce composant.
Il jugea la fabrication de la baguette de Linda d’une facilité déconcertante lorsque la combinaison idéale pour Roland Clervois se dessina dans son esprit : bois de Mancenillier et larme de Phénix. L’essence la plus mortelle au monde 4 et la seule inclusion capable de tout guérir.
Ce dimanche matin, à 8H00 passées, les tables concentrant le Gerbera étaient complètes, à une place près. Umbelina, les mains crispées autour de son bol de cacao, fulminait. Dans l’alignement de ses couverts, face à elle, le seul siège inoccupé nourrissait sa furie. Hercule n’était pas là. La veille, au dîner, elle avait exigé du garçon qu’il se présente à l’entraînement de Quidditch, programmé au même créneau que l’année passée, afin qu’il sélectionne un ou deux batteurs et qu’il les forme. Le Belge avait haussé les sourcils, puis les épaules. Face à son silence, elle avait insisté avec lourdeur. Il lui avait demandé ce qu’elle n’avait pas compris dans l’abandon pur et simple de la discipline. Il avait eu beau décréter que le massacre à cheval sur un Friselune, c’était terminé pour lui, elle l’estimait responsable d’une Bérézina à venir et lui ordonnait de rectifier le tir. Umbelina avait basculé dans un processus où elle confondait négociation et intolérance. Agacé, il avait rétorqué :
— Si je m’entête à vous opposer mon refus, vous me lancerez un Tornado Extremis ? Jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
— Bien sûr que non ! Je ne commettrais jamais une telle horreur !
— Dans ce cas, pourquoi dirigez-vous votre baguette dans ma direction ?
Il avait tourné les talons, la laissant pantoise, incapable de se souvenir à quel moment elle avait agrippé le morceau de vigne. Hercule s’était carapaté et avait affronté, après le couvre-feu, la première tempête automnale, accompagnée d’une chute de quinze degrés. Il était arrivé à Py trempé, frigorifié et avait été réconforté par la gentillesse de Jeanne. L’heure d’apprentissage avait à peine calmé ses démons intérieurs. Il s’était secoué pour la féliciter d’avoir terminé le survol du manuel et d’avoir retenu deux autres sortilèges à étudier. Le classique et incontournable Protego avait attiré son attention. Le dernier choix était moins conventionnel mais ne manquait pas de logique. Il s’agissait de Finite et sa variante requise dans des cas précis, Finite Incantatem. Savoir mettre fin à un sort avant d’apprendre à le lancer, permettait d’éviter des débordements, voire des catastrophes. Le garçon l’avait congratulée pour sa sagesse et avait promis une surprise à venir. À peine avait-il enfourché son balai que l’angoissante solitude intérieure avait fait sa réapparition. La nuit du samedi au dimanche avait été agitée et courte.
Sigrid, assise à la table du petit-déjeuner, était certaine que son ami découchait depuis plusieurs nuits. À quoi jouait-il ? Quelle nouvelle expérience menait-il ?
N’y tenant plus, elle se leva et souhaita une bonne matinée aux joueurs.
— Si tu vois l’autre tire-au-flanc…
— Je lui transmets ton bonjour.
— Non ! Je veux que…
Mademoiselle Vlaamel prit le large avant la fin de la diatribe. Elle en avait eu assez la veille. Une fois la porte du Gerbera franchise, elle stoppa devant la chambre d’Hercule et tambourina. Il vint ouvrir sans délai, la salua et retourna s’allonger sur le shikibuton. Il se remit à flatter le Fléreur, profitant de ses ronronnements pour calmer son mal intérieur. Sigrid inspecta la pièce. La décoration se résumait toujours à un cadre photo, posé sur la table servant de bureau et aux effets personnels de Waldo, fixés sur une planche de bois. La malle de voyage avait été vidée et répartie sur les étagères de l’armoire. Toutefois, l’énorme bagage traînait au lieu d’être dissimulé dans l’extension. Il n’y avait ni lit, ni chevet et les coffres ramenés de Bruges béaient, vides. Les Feux Éternels brillaient par leur absence ; le garçon expédiait son travail personnel à la bibliothèque, au Quartier Général ou ailleurs, au gré du vent.
— Bonjour. Comment vas-tu ?
— Pas beaucoup dormi. Et mal, en plus. D’où ma tête…
— Je souhaiterais te poser des questions et que tu y répondes avec franchise, sans évitement, sans pirouette verbale.
— Par Flamel ! Vous me connaissez bien !
— Tu promets ?
Il soupira et murmura un « oui » presque inaudible.
— Que manigances-tu avec les Belges et les Portugais ?
— C’est le club d’entraide d’Hercule. Des soutiens aux devoirs. L’idée est qu’ils entrent tous dans la CHASSE de leur choix.
— D’accord. Il faut que tu te rendes utile, comme l’année dernière. C’est ça ?
— C’est bien résumé. Vous êtes la bienvenue. En tant qu’enseignante !
— J’y songerai. Qu’est-ce que tu fiches, le soir ?
— Je quitte l’Académie. Je reviens après le couvre-feu et je vais dormir à la cabane. J’y travaille, aussi.
— Tu pars où, le soir ?
— Je vais chez les Delacour. Je suis passé chez Patxi pour discuter, prendre un peu de bois et quelques inclusions.
Elle scinda la révélation et nota qu’il s’était attardé sur le fermier. Elle comprit aussitôt. Sigrid, si vive.
— Les Delacour. Jeanne ?
— Jeanne. J’ai utilisé du bois de Patxi pour lui fabriquer une baguette. Cèdre et venin de Billywig. Une traductrice, y compris dans les mains de la fillette. Elle me fait penser à moi, à mon arrivée. Ses difficultés sont réelles, mais je pense avoir cerné le fonctionnement de sa magie. Je l’aime beaucoup, cette petite. Elle déborde d’affection et en réclame.
— Et tu n’en manques pas ?
Les larmes du garçon jaillirent, sans avertissement. Il se recroquevilla.
— Tu te donnes sans compter. Le club, Jeanne, les enquêtes à distance, les énigmes à solutionner comme ces centaines de formules médicales ou l’éternisation d’une potion. Tu te répands pour ne pas souffrir. C’est voué à la catastrophe. Tu vas te désagréger, détruit par le chagrin. Ce que tu fais, c’est du Hercule tout craché, très typique. La générosité à tout-va. Mais qui va prendre soin de toi ?
Il sanglota et murmura :
— Vous.
— Oui mais qui voudrais-tu ? Qui désires-tu ?
— Eugénie…
— Alors, dis-lui ! Hurle-lui qu’elle te manque à un point déchirant, cruel. Pars à Poudlard et avoue-lui ton amour ! Crève cet abcès qui t’empoisonne ! On dirait que tu fabriques ton propre Cerebri Venenum !
— Ce sera pire si j’avoue, si j’y vais. La souffrance à suivre, me ravagera, me consumera. Tout aveu, même lorsqu’elle sera de retour, sera voué au néant.
— Mais pourquoi ?
— Parce que je suis condamné à ne jamais aimer.
— Quoi ?! Qu’est-ce que tu racontes ? C’est une prophétie ?
— Non, pire. Ma destinée.
— C’est n’importe quoi ! Le destin n’est pas écrit.
— Le mien, si.
— Désolée, Hercule ! Je refuse d’avaler ce Basilic.
— Je sais. Eugénie, c’est mon amie…
— Non ! Je suis ton amie. Ta sœur de cœur, si tu préfères. Shin est ton ami. Mais Eugénie, c’est autre chose. Tu ne places pas tout le monde au même niveau.
Il s’offusqua et affirma ne pas faire de différences entre eux. Il aimait tous les membres du Gerbera, aussi bien Shin, Noël, les jeunes Andrea et Séraphin. Lorsque Sigrid lui demanda à qui il confierait sa vie, il dut admettre qu’il la remettrait entre les mains de Jacques. Le Cracmol était à de nombreux points de vue son supérieur et il l’admirait, lui accordait une confiance sans borne.
— Alors écoute-moi bien. Ton cœur appartient à Eugénie et le sien t’appartient. Elle a fichu le camp sur un coup de tête. Elle en a payé le prix en août et affronte Poudlard dans l’adversité. Elle s’en mord les doigts. Mais ce qui est fait, est fait. Elle reviendra et ce jour-là, Hercule, je serai présente. Si tu ne vides pas ta conscience, je commettrai un Impardonnable ! En attendant, ralentis le rythme. Comment te rends-tu chez les Delacour ?
— L’observatoire.
— Tu termines en balai pour ne pas dévoiler le transplanage ?
— Oui.
— Trouve une autre solution.
— J’aimerais bien.
— Monsieur Gutenberg reçoit la visite de ta copine patiente Juliette ?
— Oui.
— Comment ?
— Elle a créé un raccourci entre… Oh…
— Être un amoureux inassouvi te ramollit la cervelle, mon pauvre ! J’ai trouvé en deux secondes.
— Honte à moi !
— Arrête de t’apitoyer, file à la douche, habille-toi et va questionner notre fantôme favori.
Le Belge obtempéra. Après s’être préparé, il rejoignit le degré 50. Il interrogea Johannes mais celui-ci fut incapable de lui désigner un ouvrage, un grimoire, la moindre note mentionnant l’ensorcellement d’une armoire à disparaître. À son avis, toujours éclairé, ce type de magie était trop puissant pour ne pas avoir été consigné avec des protections, de l’invisibilité. Hercule se rabattit alors sur Juliette. Il lui exprima son besoin d’accès rapide à LA bibliothèque, depuis sa chambre, comme elle.
Contre toute attente, elle lui expliqua le fonctionnement général et déroula tout le processus par l’intermédiaire de l’éphémère carré magique. Elle précisa qu’il pouvait installer le point d’arrivée à n’importe quel endroit sauf sous le comptoir, sous peine de finir désartibulé, façon puzzle. Il jeta son dévolu sur l’emplacement jouxtant le 28 juillet 2061. Elle le mit en garde sur les précautions d’usage à respecter avec les meubles utilisés. Ils devaient être assez grands pour qu’il s’y glisse sans mal, ne pas avoir été créé par magie et ne pas bénéficier de sortilège d’extension. Deux coffres feraient l’affaire.
Le Belge décida de dérouler la procédure avec les malles ramenées de Bruges. Une paire servirait à rejoindre le degré 50 et l’autre la propriété des Delacour. L’enchantement, complexe, prenait environ une heure par meuble. Commettre une seule erreur entraînait de funestes conséquences.
— Je n’ai jamais compris la section décrivant la localisation du meuble. Dune n’a pas pu m’expliquer cette partie. Elle ignore comment ça fonctionne. Elle m’a dit qu’il était plus simple de déposer les meubles à leurs emplacements définitifs et de les enchanter sur place. Je m’étais chargée de l’armoire de ma chambre et elle, du comptoir. Je te conseille de faire à l’identique.
— Elle possède une malle ouverte sur le degré où elle réside. Comme est-elle parvenue à l’enchanter ?
— Son coffre a été ensorcelé par un Gobelin cinglé.
— Triplesec ?
— C’est ça. Fais bien attention à respecter mes instructions !
Les mises en garde ne furent pas inutiles. Lorsqu’il enchanta le premier coffre, transporté à l’étage pour ne pas violer l’interdiction de la magie dans sa chambre, il explosa au bout de cinq minutes de laïus. Il narra l’anecdote à Juliette qui réitéra les consignes.
— As-tu lancé de la magie sur ces coffres ?
— Euh… Des Reducto et des Amplificatum, pour le transport dans ma malle.
— Non ! Rien ! Pas même un Cistem Aperio ! Vierges, les coffres. À enchanter sur place ! Tu ne les bouges pas d’un millimètre d’un bout à l’autre de la procédure. Sinon, tu risques d’arriver par tranches à destination !
Il stoppa les manipulations et écrivit une lettre à Gervais Delacour. Il passa commande pour des clous, des ferrures, du bois, du vernis, sans oublier des serrures gobelines. Il trouva drôle l’idée d’acheter à Delacour pour fabriquer une porte dérobée menant chez lui ! Pas de magie, même pour enfoncer un clou, ni soulever le coffre de terre. Il réclama une essence à faible densité comme du bouleau ou du pin. Il profita du courrier pour s’informer sur le Mancenillier et l’Igaganga.
Une fois sa missive déposée au courrier, il voulut consigner la procédure sur le grimoire vierge de Waldo. Il lui fut impossible de tracer la moindre lettre.
« Il y a un sort qui le protège. Bah ! »
Il n’y accorda plus d’importance et se réfugia dans son palais mental pour analyser la sémantique de chaque étape. Juliette avait répété mot pour mot les formules pour désigner le lieu géographique et avait avoué son incompréhension. Hercule n’y entendait pas plus. Il y avait bien trop de données pour coder de simples coordonnées géographiques, les longitudes et les latitudes, précises à la seconde près. Un mystère supplémentaire dont il se détourna pour ne pas encombrer son esprit. Il avisa les morceaux du coffre brugeois explosé dans la salle blanche. Il agita sa baguette en l’accompagnant d’un adéquat « Cistem Reparo ». Les débris de bois se muèrent en sciure.
— Oh ! J’ai bien fait de commander des planches supplémentaires.
Il consulta sa montre. Il était sur le point de rater un nouveau repas. Il redescendit et croisa plusieurs membres du Gerbera, l’air sombre. La séance de Quidditch était-elle en cause ?
1 Traduction : « C’est la baguette qui vous a choisie »
2 Traduction : « Merci, gentille baguette »
3 L’acrylique ou Plexiglas, sera inventé par le chimiste Otto Röhm en 1933. Il équipe depuis tous les périscopes ou hublots, car sa résistance est très supérieure au verre.
4 Le descriptif du mancenillier, issu des Antilles, est édifiant. Tout, dans ce végétal, est toxique, voire mortel.