Après une nuit reposante au Mollusque Nocturne, la princesse russe descendit au rez-de-chaussée et confia son unique bagage au concierge. Dans un anglais parfait, mâtiné d’accent slave, elle demanda où se trouvait la salle pour prendre son petit-déjeuner. Lorsqu’elle pénétra dans la pièce aux dimensions modestes, elle y découvrit l’enquêteur, vêtu d’un costume trois pièces anthracite égayé d’une pochette et d’une lavallière rouge. Le garçon, d’une élégance folle, était attablé devant un café et des tartines lorsqu’il la remarqua. Il se leva, la salua, tira la chaise pour qu’elle s’installe et réclama la présence de l’unique serveur. Ce dernier prit note des desiderata de Natalia et partit en cuisine.
— Avez-vous passé une bonne nuit, Mademoiselle ?
— Excellente. Après ce long voyage en train et en bateau, c’était l’idéal. Je vous remercie pour les adresses conseillées.
— Je vous en prie. Le trajet de retour sera plus rapide et tranquille.
— Ah ? Prendrons-nous ce système de Transportation dont on parle jusqu’au fin fond de la Sibérie ?
— Non, désolé. Après le déjeuner, nous nous rendrons au ministère de la Magie française. Je dois récupérer un document qui me permettra de circuler dans le monde sorcier en toute quiétude. C’est une sorte de sauf-conduit.
— Pourquoi ? Nous irons à Marlborough House. C’est non seulement en territoire moldu mais c’est une résidence officielle de la royauté britannique. Ma grand-tante Alexandra, veuve du défunt Edward VII, vit là. Entrer dans le bâtiment avec un document signé par un haut personnage sorcier sera impossible.
— Je suis sûr que cela sera vite arrangé. Si ma théorie et vos soupçons se vérifient, tôt ou tard, les Aurors anglais devront entrer dans la danse.
— Pour capturer le voleur si vous découvrez son identité et qu’il est bien sorcier.
— C’est juste.
— Et ce voyage, alors ?
— Il sera instantané. L’une des cheminées du ministère est reliée à l’international. Elle dessert plusieurs destinations européennes dont Londres.
— Les cheminées… En Russie, elles sont très… salissantes. J’ai prévu une tenue de rechange, plus sombre que ma robe blanche. Pourrons-nous trouver des toilettes où me changer ? Je devrais m’y atteler avant de partir.
— Ne vous inquiétez pas pour ça.
La suite de la discussion tourna surtout autour de leurs écoles respectives, de leurs enseignements favoris et curieusement, du Quidditch. Ils échangèrent leurs points de vue et dévoilèrent leurs exploits personnels. Hercule fut stupéfait lorsqu’il apprit que les Russes ne chevauchaient pas des balais mais des troncs ensorcelés. Elle tomba des nues lorsqu’il lui révéla les performances de son balai Dornier, capable d’accélérations et de pointes de vitesse infaisables avec des arbres entiers.
Le signal du départ intervint vers 9H00. Quelques minutes plus tard, Hercule récupérait son document auprès du commandant de Franjac et franchissait la Manche de façon magique en compagnie de Natalia. À leur arrivée, les deux adolescents présentaient leurs papiers à un Auror aux aguets, suspicieux, affecté au contrôle des étrangers. L’homme, à la carrure imposante, était dépourvu de sourire. Il commença le contrôle par la Russe. Ses papiers et sa baguette étaient en règle. Il passa à Hercule.
— Baguette, s’il vous plaît.
Hercule éjecta ses deux possessions. Le vigile haussa un sourcil, intrigué. Ensuite, il réclama les papiers d’identité. Hercule présenta les seuls en sa possession. Il ajouta le sauf-conduit. L’Auror se raidit en lisant le grade du signataire.
— Van Betavende, Hercule. Nationalité : belge.
— Oui, Monsieur.
— Le motif de votre séjour ?
— Une enquête sur un vol de bijou.
— Pardon ?
— Dois-je répéter ?
— Non. Les vols sont du ressort des Aurors anglais.
— Y compris ceux commis chez des Moldus ?
L’homme secoua la tête et considéra la jeune fille accompagnant le garçon.
— J’ai entendu parler de ce cas. Mademoiselle, vous êtes la personne qui a tenté de nous impliquer ? Avant-hier, c’est ça ?
— Oui, Monsieur.
— Et… pourquoi appeler un adolescent belge à la rescousse ? Notez que je ne vous connais pas et que je ne juge pas vos compétences.
— Les conditions du vol désignent un sorcier.
— Hum…
— Si, par le plus grand des hasards, je trouvais un indice qui aurait échappé à Scotland Yard, pourrions-nous revenir vers votre département avec cet élément ?
— Je doute que notre commandant donne suite. Demandez à me parler. Je me nomme Humphrey Moody. Je me fie toujours à mon instinct.
— Mille mercis, monsieur Moody.
Le duo fut autorisé à pénétrer dans le ministère anglais. Hercule s’en remit à la connaissance de Londres de sa cliente pour être conduit à Marlborough House. Avant de regagner la surface, Natalia pesta contre la suie maculant sa robe blanche. Hercule s’exclama :
— Mais où avais-je la tête ?! Attendez… Voilà !
Il plongea le pouce et l’index dans un fin sachet tiré de la poche de son pantalon. Il ordonna :
— Fermez les yeux et retenez votre respiration trois ou quatre secondes.
Il saupoudra la Russe. Elle s’irisa et retrouva une propreté exemplaire. Il jeta une pincée au-dessus de sa chevelure et fut impeccable.
— C’est… extraordinaire ! Qu’est-ce que c’est ?
— De la poudre Tergeo. C’est tout nouveau, pas encore en vente.
— Je sens bon la lavande.
— J’en ai aussi à la rose de Damas. Il faut juste protéger les yeux et ne pas respirer avant que l’effet ne soit achevé. Un médicomage a réclamé des analyses plus poussées. La poudre peut stériliser des instruments chirurgicaux.
— Quelle belle invention !
Il s’abstint de vanter sa paternité et se contenta de dire :
— À présent, je m’en remets à votre sens de l’orientation.
Les deux sorciers quittèrent la cabine téléphonique des visiteurs et effectuèrent le trajet à pied. Marlborough House n’était qu’à un quart d’heure de marche du quartier de Whitehall sous lequel le ministère était bâti. L’essentiel du parcours consista à longer Saint-James Park. Ils entrèrent en empruntant une rue perpendiculaire et furent stoppés au poste de garde. Si le personnel de la bâtisse aux briques rouges et aux colonnes blanches reconnut la princesse et la salua comme l’étiquette l’imposait, le garçon fut contraint de rester à l’entrée en attendant que sa situation soit régularisée. Une accréditation officielle, signée de Dagmar, parvint au bout de trente minutes.
Lorsque le garçon pénétra dans ce qui s’apparentait plus à un palais royal qu’à une demeure embourgeoisée, il fut écrasé par le poids des dorures, le luxe de l’ameublement, la préciosité de la décoration. Chaque pièce était un joyau, un écrin où les tableaux de maître côtoyaient des plafonds enluminés. Les dimensions lui donnèrent le tournis. Il éprouva mille peines à ne pas s’ébahir et à rester focalisé.
La grand-mère les reçut dans un petit salon attenant à la bibliothèque. Hercule s’informa aussitôt des usages protocolaires en présence de l’avant-dernière tsarine.
— Madame suffira. Mon époux est décédé et le trône russe n’est plus. La Russie elle-même a disparu.
— Je vous remercie pour cette précision, Madame.
Il résuma la situation et exposa les informations en sa possession. Puis, il commença par l’examen des lieux où le vol avait été commis. Il s’équipa pour ne pas commettre la scène du crime bien que depuis, Scotland Yard et le personnel avaient dû effacer les traces. Il s’assura qu’aucune oreille indiscrète ne traînait et passa aux choses sérieuses.
— Madame, votre petite-fille vous a exposé les capacités dont les sorciers sont dotés, j’imagine ? Mais elle n’a, pour une question d’âge, pas pu vous en faire la démonstration.
— C’est exact.
— En raison de mes activités et de ma collaboration ponctuelle avec les policiers sorciers français, je bénéficie d’une dérogation. Je vais vous montrer comment le voleur a pu procéder.
Il éjecta sa baguette de cèdre et visa l’une des deux fenêtres de la bibliothèque. Il s’abstint de formuler les sorts. Moins les Moldus en savaient, moins les sorciers mal intentionnés pouvaient piocher dans leurs esprits.
L’ouverture de la fenêtre s’opéra en silence, les battants s’écartèrent. Il fouilla dans sa valisette et en tira son balai. La production Dornier suscita un vif intérêt de Natalia tandis que sa grand-mère croyait avoir la berlue en voyant un objet de 180 centimètres sortir de l’intérieur d’un bagage n’en mesurant qu’un quart. Hercule enfourcha sa monture et s’éleva d’une trentaine de centimètres, à la surprise de la tsarine qui étouffa un cri de stupéfaction. Le garçon se positionna face à la porte blindée, lança les sortilèges et fit béer l’ouverture pour s’introduire, à vitesse réduite. Il déverrouilla un présentoir contenant une parure somptueuse, en or, garnie de perles blanches serties d’une multitude de diamants. Il fit léviter le joyau jusqu’à la femme, estomaquée par l’aisance de la manœuvre. Faisant preuve d’une adresse consommée, il reposa le collier à sa place, referma le présentoir et le verrouilla. Il fit demi-tour, quitta la chambre-forte et la scella sans avoir touché à quoi que ce soit, pas même le sol.
— C’est… sidérant ! s’exclama la vieille dame. C’est d’une facilité ! Tu pourrais en faire autant, Natalia ?
— Pas avec cette précision et surtout, je dois prononcer les sortilèges à voix haute. Le niveau de monsieur Van Betavende est très avancé.
— Voyez, Madame, comme cela a pu être aisé avec des protections… disons…
— Moldues ? suggéra la femme.
— Oui. Dans notre monde, il existe des créatures que l’on nomme Gobelins. Ces êtres très intelligents gèrent l’argent sorcier mais sont aussi reconnus pour leur habilité à créer des objets enchantés. Des armes, des coupes, des bijoux et… des coffres-forts. Ouvrir, de façon magique ou mécanique, leurs productions, c’est une toute autre histoire. L’absence d’indices manifestes a aiguillé votre petite-fille, je le pense, sur la bonne voie. Maintenant, sous votre surveillance, je vais examiner les deux pièces à la loupe. J’en aurai peut-être pour la matinée. Ensuite, si vous l’acceptez, il me faudrait vous sonder.
— Pourquoi ? s’inquiéta Natalia.
— Pour déterminer si vous n’auriez pas pu agir contre votre volonté.
— Oh ! Un sortilège Impero ? Mais pour quoi faire ?
— Vous forcer à dévoiler vos origines, vos possessions, vos relations.
— Personne ne sait que j’existe.
— Ma petite-fille a été élevée par une famille sorcière très aimante. Je n’ai eu que quelques rares contacts, avoua la femme. Je suis la seule à avoir conservé le lien.
— Je comprends. Acceptez-vous, malgré tout, cette exploration ? C’est indolore, je vous rassure. Parfois, on peut commettre des actes inconscients. C’est ainsi que je me suis retrouvé, une nuit, au milieu d’un marécage et que j’ai failli me noyer. Sans l’intervention d’une amie divinatrice, j’aurais péri. Une crise de somnambulisme.
— Oh… Oui, éliminons cette hypothèse, décida l’aînée.
— Alors, je m’attelle à la tâche. Voyons… Les fenêtres.
Hercule, vêtu de sa blouse blanche, d’un tissu élastique emprisonnant sa chevelure et d’accessoires similaires pour isoler ses souliers vernis, ouvrit une première fenêtre et se lança dans son enquête minutieuse.
Peu avant midi, l’acharnement du détective paya enfin. Il mit la main sur un cheveu glissé entre le verre du présentoir et l’écrin de velours noir sur lequel l’œuf de Fabergé était posé. Il glissa l’indice entre deux lamelles de verre avant d’installer son microscope sur le plateau d’un secrétaire. Les deux Russes reprirent espoir.
— Qu’avez-vous trouvé ?
Il plaça la lamelle face à l’objectif le moins grossissant.
— Un cheveu roux, court et d’une nature à boucler, voire à friser. Voyez-vous, Madame, parmi le personnel, un individu doté d’une telle chevelure ?
— Du tout. Deux femmes de ménage sont habilitées à entretenir la chambre-forte. L’une a des cheveux raccourcis, au carré, comme c’est la mode. L’autre est dotée d’un énorme chignon. Ses cheveux mesurent bien un mètre. Les deux sont brunes.
— Et parmi les inspecteurs de Scotland Yard ?
— Le plus âgé était très dégarni et avait blanchi, avec le temps. Son adjoint était roux orange, poil de carotte. Sa chevelure de 6 à 8 centimètres de long était raide.
Hercule activa l’éclairage chimique qui stupéfia les hôtesses. Il observa le cheveu.
— Celui-ci est roux foncé, presque auburn. Il peut appartenir au criminel.
— Mais comment le retrouver à partir d’un cheveu ?
— Ça, c’est une autre histoire, fit le garçon en récupérant l’indice et en le glissant dans un sachet qu’il scella. Pourquoi n’a-t-il pris que l’œuf ? Pourquoi un tel mobile ? Qu’est-ce que l’œuf est capable de réaliser, hormis la berceuse qu’il joue ?
— Il donne l’heure, grâce à une horloge miniature. Son mécanisme est, hélas, faussé ou grippé.
Hercule se posa quelques secondes et poursuivit :
— Possédez-vous un document relatif au joyau ? Des photographies ?
— J’ai plusieurs clichés ainsi qu’un certificat délivré par Karl Fabergé. Voulez-vous les examiner ?
— Avec plaisir, Madame.
Dès que le garçon eut les photographies en main, il remarqua un détail. Le joyau était incomplet. Il manquait une sorte de clef à insérer dessous. Elle permettait d’accéder au mécanisme, pour le débloquer ou régler l’horloge. L’ange, le chariot et l’œuf étaient d’une beauté et d’une perfection ahurissantes. L’horloge disposait de plusieurs cadrans pour indiquer l’heure, les minutes mais aussi la date complète, du jour de la semaine à l’année ! Ébahi par la précision, la miniaturisation, l’enquêteur s’empara du certificat rédigé en russe. Il tomba des nues.
— Madame, saviez-vous que monsieur Fabergé, pour tenir le délai exigé par votre mari, avait fait appel à un célèbre horloger suisse pour la surprise de l’œuf ?
— J’étais au courant. Il n’aurait pas pu terminer à temps pour mon anniversaire.
— Il se trouve que la famille suisse à l’origine de cette merveille mécanique, possède une branche sorcière, spécialisée dans les montres, pendules et horloges… enchantées.
— Je l’ignorais, répondit la femme.
— La question qui va suivre, va vous surprendre. Prenez le temps de faire appel à vos souvenirs avant d’y répondre, Madame.
— Je vous écoute.
— Vous avez affirmé vous endormir lorsque la berceuse de Brahms est jouée.
— C’est vrai. La nuit, avec l’âge, je dors moins. Il me faut 20 minutes de sieste.
— Vous endormez-vous toujours à la même note ?
La question la désarçonna. Elle commit plusieurs rictus témoins de la fouille mémorielle. Ses yeux s’écarquillèrent et elle répondit :
— Je crois bien… que oui. À la première note La.
— Je vérifierai ce point au moment où je sonderai votre esprit, mais je crois que c’est inutile. Nous tenons le mobile, Madame. Monsieur Fabergé, par souci de délais intenables, a fait appel à la famille Bréguet. Elle n’a peut-être pas été en mesure de satisfaire la demande. La pièce était trop miniaturisée. En revanche, la branche sorcière pouvait créer un mécanisme et lui lancer un sort de réduction. Elle a ajouté un effet magique à la berceuse. L’objet endort celui qui l’écoute. Une fonction bien pratique pour commettre un mauvais coup. Une potion, un somnifère laissent des traces. Pas des notes de musique.
— Je possédais… un œuf magique ?
— J’en suis presque sûr. Le voleur le savait. Il a eu accès aux comptes de Fabergé.Ou ceux de Bréguet.
— C’est fantastique ! C’est inespéré ! s’enthousiasma Natalia.
Hercule tempéra son élan. Il chercha à en apprendre davantage.
— Madame, n’avez-vous jamais eu en mains la partie manquante ? Une clef en forme géométrique.
Il plaça sa loupe enchantée sur le cliché et commenta :
— Comme un diamant avec une taille Princesse. Voyez…
Natalia se pencha par-dessus l’épaule du garçon et approcha sa joue de la sienne. Elle corrigea :
— Un cristal ou une pierre fine. Regardez la dimension de sa table par rapport à la largeur totale. C’est inférieur à 50 %. Soit il s’agit d’un diamant de piètre qualité, ce qui serait incongru avec un tel œuf, soit il s’agit d’un quartz fonctionnel, pour accéder à la mécanique. Une garantie contre toute réparation par une personne autre qu’un horloger d’une des deux maisons.
— Princesse, votre érudition sur les métiers de la joaillerie est bluffante !
— Merci, Hercule, fit-elle en lui souriant.
— Je n’ai jamais eu ce cristal en mains. Il a dû être conservé par les fabricants. L’explication de Natalia est logique. Il sert à débloquer le mécanisme.
— Voyons ce que les autres clichés peuvent nous apprendre. S’agit-il de photographies récentes ?
— Tout à fait. Elles datent de décembre 1918. Une exigence de la Lloyd’s, la compagnie d’assurance.
Le sorcier belge tomba en arrêt sur l’une des scènes. Il prit sa loupe, la fit défiler sur les détails et se figea, crucifié. La date et l’heure auxquelles l’horloge s’était arrêtée, étaient lisibles. Le 11 mars 1918, à 14h23. Le doute n’était plus permis. Ce jour-là, Armand aidé d’Agathe, n’avait pas encore manipulé l’esprit de Valentine Clairdelune. En revanche, à ce moment précis, il exécutait Fulguram Tempus Fugit pour la première fois. Sur Rosier.
Hercule fit de son mieux pour ne pas paraître déstabilisé par son effroyable découverte. Quelle que soit l’issue de cette affaire, elle rejoindrait le mur des anomalies. Il était responsable d’un dérèglement temporel. Jusqu’à quel point ? Il aurait voulu ne jamais prononcer ces mots. Il aurait préféré avouer son amour secret. Eugénie… Elle n’était qu’à quelques kilomètres de lui. Il œuvra machinalement : il s’empara de son Magiclic, l’arma et réalisa trois clichés des photographies et du certificat. Pour ses archives. Ensuite, il prit son Magiscope et l’activa un peu partout sur la scène de crime. Il se manifesta avec un minimum de vigueur et poursuivit sur le même rythme à un mètre de la princesse. L’artefact détecta d’infimes traces de magie noire. Le cambrioleur n’était pas un tueur professionnel, versé dans l’occulte. Quant à la jeune fille, soit elle cachait un secret, soit elle avait été victime d’une manipulation.
L’étape suivante fut celle de la soumission à la Legilimancie du garçon. Elles s’y prêtèrent de bonne grâce. Hercule ne détecta pas de « trou » dans l’emploi du temps de la veuve. Elle ne fut même pas consciente de l’exploration, si ce n’est lorsqu’il la guida pour ramener ses souvenirs à la surface de son esprit, pour une lisibilité plus rapide. Par contre, Hercule rencontra deux « zones bleues » dans les pensées de Natalia. L’une d’elles datait d’octobre 1919 et n’était précédée, ni suivie d’enseignements de professeurs. Aucune chance que la jeune fille ait reçu un Oubliette dans le cadre scolaire. Le second effacement était inscrit aux alentours du 10 juillet. Quelques minutes avant, Natalia se dirigeait vers un guichet tenu par un Gobelin, sûrement dans Gringolés. Peu après, elle dégustait une glace devant le magasin Quality Quidditch Supplies. D’une nature sorcière et entraînée à l’Occlumancie, elle ressentit les incursions dans son esprit. Mais cette visite n’avait rien de la brutalité des sorts jetés par Vassili Dobrov, le professeur de Maléfices et de Défense de Koldovstorez. Hercule mettait de la douceur, de la délicatesse dans l’exécution. À moins que la différence ne vienne de la baguette employée ? Il ne faisait plus usage de la petite, quelque peu enfantine mais d’une autre, plus grande, très ouvragée, avec deux serpents se faisant face.
— Alors ? demanda la tsarine.
— Aucun acte inconscient, aucune manipulation de votre esprit, Madame. Par contre, Mademoiselle, vous l’avez perçu, n’est-ce pas ?
— Les instants bleus ? C’est le résultat d’Oubliettes ?
— Oubliette ? demanda la grand-mère.
— Sortilège d’effacement de la mémoire.
— J’ai conscience des périodes, Hercule. Je n’ai aucun souvenir de visages. Ne peut-on le déterminer ?
— C’est, hélas, incontournable.
— Et s’ils avaient violé la loi de Gamp ? En remplaçant par des instructions ?
— C’est une possibilité.
— Oh…
— Natalia court-elle un danger, en Russie ?
— Difficile de répondre à cette question, Madame. Je dirais que le fait qu’on ait choisi d’effacer sa mémoire après l’avoir pillée, indique qu’elle ne court pas de danger immédiat. On vous juge plus utile vivante que morte, Mademoiselle. Pardonnez ma franchise.
— Je vous en prie, Hercule.
— Ton identité n’est plus secrète, là-bas. Qui sait ce qu’ils en feront, la prochaine fois. Que faire ?
— Je suis dans l’incapacité de vous répondre, Madame, répliqua le garçon.
Il avait bien une idée et si elle était juste, le commanditaire n’en avait pas fini avec la princesse. Le vol de l’œuf au pouvoir magique n’était qu’une étape d’un plan de plus grande ampleur.
Dagmar le pria de déjeuner en leur compagnie avant de poursuivre ses investigations. C’est le ventre plein et la motivation gonflée au maximum que les sorciers se présentèrent au ministère de la Magie anglaise, en début d’après-midi, pour s’entretenir avec Humphrey Moody.
Pister un cheveu, en utilisant le charme Avensegium pour le retourner à son légitime propriétaire, c’était l’idée d’Hercule et sa proposition à l’Auror Moody. Ne sachant comment s’y prendre avec une parcelle corporelle aussi minuscule, ni à quoi s’attendre en débarquant à destination, le jeune Belge s’en remit aux policiers sorciers. Moody, face à l’hésitation du commandant Travers, insista :
— Imaginez que ce cheveu frisé, roux foncé, soit celui d’un fantôme nous narguant depuis des années.
— Qui ?
— Stump.
— Ce serait trop beau, Moody ! s’esclaffa un grand dadais brun d’une quarantaine d’années, avec une balafre circulaire sur la joue gauche.
— Qui est Stump ? demanda Hercule. Est-il apparenté à Grignan Stump, ministre de la Magie anglaise de 1811 à 1819 ?
— C’est son arrière-petit-fils, coupa Travers. Darius Stump, 22 ans. Un sorcier sorti major de Poudlard, à l’issue de ses ASPIC. Devenu un cambrioleur très audacieux. Il nous échappe depuis cinq ans.
— A-t-il pour habitude de travailler seul ou pour un commanditaire ?
— Jusqu’à présent, il ne roule que pour lui. Il écoule ses marchandises sans qu’on parvienne à les identifier, ni à remonter à lui. Il ne vole que des bijoux, des pierres précieuses. Ce coup-là ne lui ressemble pas mais si un sorcier a allongé un paquet de Gallions et lui a vendu l’opération comme une formalité, il a pu changer ses habitudes. Mouais… Rappelle-moi ton nom, mon garçon ?
— Hercule Van Betavende.
Le commandant hocha la tête. L’adolescent sut qu’il savait à qui il avait affaire. Il était le gamin qui avait commis une lettre aux accents de réquisitoire contre la justice anglaise. Hercule décela un léger malaise et n’eut aucun mal à l’analyser. Waldo avait provoqué le baiser du Détraqueur parce que sa baguette, la seule pièce à conviction qui l’avait envoyée à Azkaban et qui aurait pu l’en sortir, avait disparu des scellés. Travers imaginait qu’elle avait été volée mais la réaction de Waldo attestait une destruction. Le coupable de cette abomination était peut-être présent dans la salle de réunion. Travers avança sur des œufs.
— Vous mettez une équipe en place. Six Aurors. On attache le cheveu à une feuille de papier pliée en forme d’avion, comme les gamins s’amusent à le faire. Vous vous positionnez et vous transplanez à vue si besoin. Il me faut deux Oubliators pour vous coller aux basques et effacer la mémoire des Moldus témoins de vos transplanages. Et par Merlin, si l’un de vous perd de vue l’avion, je le fiche à la porte ! C’est clair !
— Oui ! répondirent les hommes.
— Moody, tu as amené l’affaire, tu prends la tête de la filature.
— Bien, Commandant.
— Van Betavende, tu as procédé à toutes les analyses sur le cheveu ?
— Oui. Par malchance, il n’a pas été arraché.
— Quelle différence cela fait-il ?
— Un poil arraché peut conserver une infime trace sanguine. Juste assez pour confondre un coupable.
— Intéressant ! De Franjac est au courant de ces méthodes ?
— Oui, Monsieur. Et de quelques autres.
— Il faut que je discute avec lui. Allez, les gars ! Exécution !
Le patron pria les enfants de demeurer au Département, le temps que l’opération soit achevée. Tout le monde espéra qu’elle soit couronnée de succès.
Peu avant 18H00, l’équipe d’Aurors et d’Oubliators revint à sa base. Elle n’était pas bredouille. Moody clama :
— Nous le tenons. C’est Stump.
— Excellent !
— Vous allez déchanter, Commandant.
Quatre hommes déposèrent un sac mortuaire. Moody fit glisser la fermeture à glissière. Une odeur pestilentielle envahit la pièce.
— Il est mort !
— Depuis plusieurs jours.
— Combien ?
— Aucune idée.
Natalia, horrifiée par la vue du visage, abîmé, resta en retrait. Hercule se ganta, se munit de pinces et déballa le cadavre jusqu’aux pieds. Il souleva les vêtements avec précaution et observa l’abdomen. La décomposition était bien avancée. Les yeux de l’homme, demeurés ouverts, étaient opaques. La rigidité cadavérique s’était évanouie depuis belle lurette. Se fiant aux indications du docteur Dessuture et aux différents stades observés dans le muséum personnel du praticien, le garçon se fit une idée. Il la compléta par quelques questions.
— Y avait-il une cheminée près de lui ?
— Non. Rien dans son logement.
— Faisait-il chaud ? Froid ? Humide ?
— Rien de particulier, dit Moody. Mon garçon, nous allons faire venir un légicomage et…
— Le docteur Dessuture. Mon mentor.
— Ton… quoi ?
— J’apprends la légicomagie à ses côtés.
— Mais tu es bien trop jeune pour…
— L’âge n’a pas d’importance. Le docteur Dessuture l’a compris. Bien ! Vu le stade auquel se trouve notre victime, les conditions de conservation, je dirais qu’il est décédé depuis une semaine. Pas plus de huit jours. Ce qui situe son décès le 29 juillet, au plus tôt. Il a pu commettre le vol et mourir moins de 24 heures après.
— Nous avons fouillé son appartement. Nous avons mis la main sur un coffret rempli de bijoux non écoulés, d’argent moldu et sorcier. Mais aucun joyau en forme d’ange, de chariot et d’œuf, dit l’un des intervenants.
— Parmi le butin, il y a une broche avec un saphir rose, très rare. Elle a été dérobée à une sorcière courant juin, reprit Moody. Cela assoit la théorie selon laquelle il y avait un commanditaire pour ce cambriolage. Un mystérieux personnage qui l’a éliminé ou fait éliminer.
— À quoi peut bien servir ce joyau ? demanda Travers, espérant une réponse réflexe qui ne vint pas. Tu as un avis, mon garçon ?
— De vagues soupçons. Il pourrait provoquer le sommeil dans un large rayon.
— Comme une arme à utiliser avant une opération ?
— Indolore, intraçable mais efficace.
Hercule avait une autre théorie, mais il la tut. Il espérait juste se fourvoyer.
Bien que le garçon n’ait pas le statut de praticien, monsieur Travers prit sur lui de lui permettre de pousser son analyse sans méthode invasive du cadavre. Hercule détermina que le sortilège de la mort, impardonnable, avait été utilisé. L’expression faciale était un indice fondamental. Le commandant insista ensuite pour qu’Hercule se rende sur la scène de crime en compagnie de Moody. Une initiative heureuse car Hercule eut la bonne idée de chercher si un voisin, posté à sa fenêtre, en face, aurait pu être témoin du meurtre. Il n’y avait pas de vis-à-vis exploitable mais en contrebas, après avoir glissé du toit pour finir dans la gouttière du bâtiment de l’autre côté de la ruelle, il y avait les restes d’une baguette brisée. D’un Accio maîtrisé, il capta et ensacha les morceaux de bois afin de relever des empreintes digitales. Tandis qu’il proposait à Moody de déclouer les lattes du parquet, Hercule trouva un cheveu gris, long. Il dissimula sa trouvaille. Moody s’était débarrassé d’un tiers du sol en bois brut lorsqu’il dénicha un carnet marron. Il l’ouvrit avec la prudence d’usage et exulta vite. C’était la petite comptabilité personnelle de Stump, avec les cibles dépouillées, les pièces volées, les prix obtenus. Il y avait aussi une liste de futures victimes et les noms et adresses de ses receleurs, moldus et sorciers.
Après la pêche miraculeuse et les félicitations des Aurors, les adolescents regagnèrent Marlborough House. Hercule brossa le portrait de l’individu qui avait volé l’œuf. Sa mort conduisait à une nouvelle impasse. Dagmar en était consciente. Hercule estima sa mission achevée et fut désolé qu’elle ne connaisse pas une issue plus favorable. La tsarine insista pour que le jeune enquêteur ne reparte pas aussitôt à Paris, même s’il ne lui faudrait guère de temps pour accomplir le voyage. Elle le pria de dîner en leur compagnie et de ne partir que le lendemain matin. Il accepta de bonne grâce.
Au cours de la soirée, il put sonder en toute discrétion un certain nombre de valets, majordomes, gardes. L’analyse conduite par Natalia était exacte à quelques nuances près. Deux hommes, présents la nuit du drame, avaient entendu un bruit suspect, aux alentours d’une heure du matin. La vérification les avait tenus éloignés du petit salon durant cinq bonnes minutes. Un charme de confusion. Le sortilège était-il venu de Stump, entré dans la bibliothèque ou du couloir, lancé par la seule autre personne possédant des dons sorciers à ce moment-là ? Si Natalia en était l’auteur, comment avait-elle contourné l’interdit lié à l’âge ? La question rongeait le garçon.
Après le dessert, le trio s’isola dans un boudoir. Hercule fit la promesse de rester vigilant, persuadé que l’œuf referait parler de lui d’ici un ou deux ans. Il ferait tout pour retrouver sa trace et le reprendre. Elle lui demanda à combien s’élèveraient ses émoluments pour cette avancée majeure et pour les actions futures.
— À l’agence W, nous adaptons nos tarifs à la situation financière de nos clients. Nous désirons être accessibles aux plus démunis réclamant justice. Je ne compterai que les frais de déplacement et la journée de travail. La surveillance et les travaux de recherche seront à mon compte.
— Pourquoi ?
— Parce que cette affaire rejoindra ce que je nomme le « mur des anomalies ». J’y regroupe tous les événements étranges, incongrus. Celui-ci est fondamental. C’est la pierre d’un édifice d’ampleur, le constituant d’un grand dessein.
— Une arme indolore, comme l’a suggéré le commandant Travers ?
— Oui, Mademoiselle. Lorsque je reprendrai le chemin de l’école, j’aurai accès à un moyen de confirmer que l’œuf passé dans la maison Bréguet, a bien reçu une fonction spécifique. Pour vous tenir au courant, je vous propose un carré magique.
Le garçon inscrivit Natalia Alexandrovitch et Hercule Van Betavende sur deux morceaux de parchemin. Il les lia par Protéiforma. Il tendit son exemplaire à la jeune fille et inséra le sien dans son recueil, à la première place. Il indiqua à la Russe qu’elle devrait toujours entamer le dialogue en écrivant son prénom Natalia et qu’il répondrait par le sien en caractères cyrilliques – Геркулес –. Il lui proposa de faire un essai. Elle griffonna une phrase. La couverture du Bottin s’agita ; le patronyme de l’émetteur s’inscrivit en lettres lumineuses sur le bois.
— Quelle merveilleuse invention ! s’extasia la tsarine. C’est comme le télégraphe mais plus rapide !
— Je connaissais le sortilège. Mais je n’ai jamais songé à cette application, concéda l’adolescente. Merci, Hercule.
— Je vous en prie. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, Madame, il me reste à établir un rapport écrit détaillé et ma note…
— Natalia, tu veux bien nous laisser quelques instants ?
— Oui, bien sûr, Grand-Mère.
La petite-fille s’absenta. Hercule agit comme si elle était en capacité d’écouter leur conversation. Lancer un Assurdiato pour la contrer reviendrait à trahir ses soupçons. Alors, il opéra en silence et prépara un carré magique pour la tsarine. Elle savait qu’il taisait certaines informations. Posséder cet outil de communication directe scellait un accord entre eux.
— Selon moi, Madame, en comptant l’examen d’un mort de 7 jours, ce qui ne fut pas un plaisir, le « transport », les déplacements, la journée de travail, je pensais que 400 livres sterling suffiraient.
Elle écrivit :
« Natalia est-elle impliquée ? »
« Je crois que c’est à son insu. Elle pourrait avoir été envoûtée. Ou alors, elle est victime d’un odieux chantage. »
« D’où ce carré. Avez-vous une piste ? »
« Je ne répondrai pas à cette question, Madame. Votre esprit serait un livre ouvert pour un sorcier. Rappelez-vous juste que je resterai vigilant à propos de l’œuf. »
— Et si vous évaluez ces honoraires en fonction de ma fortune personnelle ?
— Ah… Euh… C’est-à-dire que je ne suis pas en mesure de l’estimer.
— Je pensais ajouter un zéro. 4000 livres. Sans vous, nous n’aurions eu aucune information. Les policiers sorciers ont un peu de matière, si j’ai tout saisi.
— Oui. Ils doivent investiguer chez les receleurs, les interroger.
« Comment savoir pour Natalia ? Comment l’aider ? »
« Selon moi, il n’y a que deux possibilités. La première : vous n’agissez pas. Natalia poursuit ses études à Koldovstorez. Son identité n’est pas divulguée et tout va bien. Son existence est jetée en pâture et sa situation sera dramatique. La seconde attitude : vous retirez Natalia de Russie. »
« Pour l’envoyer dans l’école anglaise ? »
« Surtout pas ! N’oublions pas que celui qui a ordonné le cambriolage, qui a éventuellement arraché des informations à Natalia, est probablement anglais. »
« Alors, un précepteur ? »
« C’est une bonne alternative. L’autre solution serait de l’envoyer en France. L’un de vos enfants se trouve près de Biarritz. C’est à quelques minutes de notre école. Là-bas, je pourrai la protéger de ses ennemis et… d’elle-même. Il est important qu’elle soit consciente du danger et qu’elle donne son avis. Elle est intrépide, assez pour retourner en Russie. C’est sa patrie… »
— Je vous fais préparer la somme pour demain matin.
— Merci pour votre confiance, Madame.
— Ma famille vous en sera éternellement reconnaissante, Hercule.
Le garçon se retira et fut accompagné par un valet de pied. Celui-ci lui indiqua toutes les commodités de la chambre. Hercule prit un bon bain, trouvant qu’il empestait le cadavre. Puis, une fois récuré de fond en comble, détendu et mis en pyjama, il rédigea un rapport complet et remplit la facture détaillée en répartissant la somme astronomique sur son taux horaire. Il empochait un peu plus de 1000 Gallions, de quoi améliorer les finances de l’agence. Enfin, il glissa un petit mot avec l’adresse d’Elvira de Bazincourt. La référente Urtica transmettrait toute demande à la directrice. Si le transfert ne se faisait pas, l’existence de Natalia resterait menacée par les sorciers ou les Moldus bolcheviques. Le destin de Natalia était désormais entre les mains de sa grand-mère.
Les journées d’août furent à peine plus calmes que celles de juillet. Il n’y eut pas d’affaires prestigieuses, mais elles furent avantageusement remplacées par des cas rémunérateurs, vite résolus. Hercule passa de nombreuses heures à éplucher la presse européenne, y compris les parutions des six derniers mois. Il récolta des anomalies mineures et établit surtout que les Anglais n’avaient jamais écrit une ligne sur lui ou l’agence. Natalia les avait dénichés grâce à une information extérieure. Il n’avait pas pu la sonder pour déterminer comment les éléments étaient arrivés dans son esprit.
Le vol de l’œuf de Fabergé n’avait pas fait une ligne dans la Gazette du sorcier anglaise ou dans les journaux moldus. En France, même mutisme à ce sujet, par volonté délibérée ou méconnaissance. En revanche, la contre-attaque d’Agathe Bonnelangue, déboutée par le juge De Ferluc, n’avait pas traîné. Sa réponse, publiée à la virgule près, visait et cinglait le gouvernement. Selon elle, l’État sorcier devait indemniser les victimes et réformer la loi. Sinon, Picaillou et sa clique cautionnaient le suprémacisme, la haine, la violence et le crime. Si Picaillou refusait de contrer De Ferluc, il n’avait qu’à démissionner et rejoindre De Klerk et Grüber, le tandem honteux de l’Europe. Quant au petit juge, elle lui décernait un OR+ en machiavélisme, en fourberie, la seule note correcte de cet ancien – médiocre – élève de l’Académie. S’ensuivait la liste nominative des suprémacistes et des élus qu’elle tenait pour responsable de l’attaque et contre lesquels elle allait porter plainte. Hercule comprenait surtout qu’à travers cette diatribe, Agathe voulait sortir avec les honneurs, consciente qu’elle n’aurait pas gain de cause. La justice sorcière était bel et bien en panne.
Le garçon passait son temps libre à jouer au chimiste, au métallurgiste, à l’orfèvre pour rationaliser et miniaturiser les éléments essentiels de la combinaison d’exploration. Un soir, en rentrant du Moulin Rouge où elle avait assisté à la revue de l’incroyable Mistinguett, Sigrid fut rongée par l’inquiétude en pénétrant dans leurs locaux, vides. Hercule n’était pas là et il était presque minuit. Sur le bureau, pas la moindre note explicative à son attention. Personne dans la pièce de vie, dans le cabinet de toilettes ou dans le laboratoire.
— Hercule ? Mais bon sang, où es-tu ?
Elle tenta sa chance dans la salle blanche. Il n’y était pas en train de tester une nouvelle baguette. Soudain, il apparut devant elle. D’un coup, comme s’il venait de transplaner. Sauf qu’il ne s’agissait pas d’un transplanage. Elle poussa un cri de frayeur. Il était recouvert par la combinaison, mais elle avait changé à un point tel qu’elle avait failli ne pas la reconnaître.
— Oooohhhh ! C’est malin ! Idiot, va ! Tu m’as fichu une sacrée frousse !
La voix étouffée de son associé passa à grand-peine à travers le nouveau casque métallique et vitré au niveau du champ visuel.
— Ça vous plaît ?
— C’est la combinaison. Modifiée.
— Que nenni, ma chère !
Elle l’entendit faire « slurp » avec sa bouche. Il buvait.
— Vous avez entendu ?
— Tu sirotes une Bièraubeurre ? Un cocktail ? Du jus de citrouille ? Tu as intégré un réservoir ?
— Il y a bien un contenant avec un système de distribution jusqu’à ma bouche. Mais je me contente de mon eau, produite par mon expiration, filtrée, condensée.
— Quoi ? Depuis combien de temps es-tu là-dedans ?
— Un peu plus d trois heures. J’ai amélioré l’autonomie, intégré un compresseur magique pour remplir les réservoirs en moins de dix secondes. J’ai remplacé le système de chauffage chimique par de microscopiques Feux Éternels, recouverts d’une pellicule d’argent, pour diffuser la chaleur. Mon quartz noir, enchanté, contrôle, surveille, écoute et restitue avec des Flambios, comme sur l’Hyperloupe ou les Multiplettes de luxe. Ça y est ! Avec Juliette, nous l’avons fait. Nous allons pouvoir enchanter des microscopes capables de reconnaître des virus, des bactéries. Ce sera transportable. Nous cherchons à présent comment transférer toute la connaissance de l’Hyperloupe dans un minéral, comment compléter, comment dupliquer. Le reste du chemin est énorme, mais nous faisons progresser la magie à pas de géant. Ce n’est qu’une question de temps avant la révolution.
— Fantastique ! Tu as presque réussi à me foutre la trouille !
— Ah…
— La semaine dernière, pendant que tu jouais aux invités de marque à la cour d’Angleterre, je suis passée chez monsieur Gentil. Avec deux sachets de poudre Tergeo. Attends-toi de la visite !
— Pourquoi ? Il a été intéressé ?
— Emballé ! Alors, tu embarques tes petites inventions et tu vas chez le Sorcier Moderne.
— Jouer les vendeurs… Que me demandez-vous là ?
— Eh ! Tu as fait face à deux altesses. Tu devrais t’en tirer avec quelques commerçants. Non ?
— Hum…
— Quoi ? La princesse t’a invité à une soirée mondaine, à Buckingham Palace ?
— Le roi et la reine résident à Marlborough House.
— C’est pareil. Alors ? Veux-tu que j’en touche un mot à Eugénie ? Qu’elle fasse un saut à la fête et mette de l’ambiance ?
— Ma foi, si cela vous amuse…
Sigrid soupira et le relança :
— Tu comptes quitter la combinaison ?
— J’ai oublié l’enchantement pour le déverrouillage, confia-t-il, d’un air penaud.
— Quoi ? hurla-t-elle. Tu es conscient qu’avec un Diffindo, je mettrai des heures à ouvrir cette boîte de conserve ?
— Je vais mourir sous vos yeux. Je vous communique mes dernières volontés ?
Elle devina qu’il souriait ; son regard pétillait de malice. Elle jura :
— Imbécile ! Tu n’as rien d’autre à faire que de me tourmenter ?!
Il ricana et déverrouilla le heaume. Elle le lui administra une calotte.
— Idiot ! Tu n’es pas possible !
Il quitta la salle blanche en riant comme un bossu. Se disputer faussement comme de vieux compères, il n’y avait rien de mieux. Satisfait de son tour pendable, il déposa le casque sur la paillasse du laboratoire. La combinaison était satisfaisante, pratique et rapide à enfiler, plus légère aussi et plus maniable. L’éclairage, vrai casse-tête, n’avait pas évolué depuis la première mouture. En revanche, la peinture à l’extrait de Polynectar façon ratage de Noël Millefeuille, avec du Demiguise, était une merveille. Cela faisait du porteur un véritable caméléon.
Depuis deux semaines, Emma Nott se tenait à distance de sa petite-fille. Eugénie n’y voyait que des avantages : elle débarquait aux cuisines quand elle avait faim, piquait ce qui l’intéressait – pas grand-chose –, se pliait aux exercices du précepteur en se défoulant jusqu’à faire trembler les fondations du manoir mais prenait les leçons d’anglais très au sérieux. Dès qu’une opportunité de fureter se dessinait, elle la saisissait. Depuis trois jours, elle rognait sur son temps de sommeil pour quadriller le grenier. Son nouveau terrain de jeu lui avait révélé de vieux écrits de sa mère. Ils dataient de l’époque où elle était élève à Poudlard.
Alors que les Greengrass et les Nott s’enorgueillissaient d’avoir intégré la maison Serpentard, Lyna avait été répartie chez Poufsouffle. Sa mère avait une habitude très amusante : elle annotait ses cours de réflexions personnelles, privées, au lieu de les consigner sur un journal intime. Selon elle, le Choixpeau magique avait hésité entre Serdaigle et Poufsouffle. Il avait discerné une soif d’apprendre difficile à contenter et une incroyable capacité à s’investir auprès d’amis, faisant preuve d’une indéfectible loyauté. Suivre le quotidien de Lyna s’apparentait à un jeu de piste. Découvrir ces pans d’histoire égayait les mornes journées d’Eugénie.
Après une quinzaine de jours à écumer commodes, armoires, tiroirs et coffres, elle mit la main sur un trésor. Un petit coffret contenant une bague, un bijou fabriqué par Lyna et ensorcelé par ses soins. Elle avait même rédigé une notice explicative préfacée « For Mum ». Lyna avait mis son cœur et son art dans un cadeau magique, pour sa mère et cette dernière le laissait au fond d’une malle vermoulue, poussiéreuse, oubliée ! Quel monstre agissait ainsi avec son enfant ?
Son premier réflexe n’avait pas été de chercher la fonction magique de la bague mais de lui trouver une cachette sûre. La vieille bique exigeait que la chambre d’Eugénie soit fouillée, au hasard du calendrier, au moins deux fois par semaine. James avait beau tempêter, expliquer que cette pression permanente était non seulement stérile mais susceptible de raviver un feu dévastateur couvant dans ses entrailles, Emma n’en avait cure. Eugénie renforçait le sentiment de danger permanent en lâchant ses incendies en cours de duel, épuisant son professeur.
La jeune Française avait opté pour un déplacement du bijou dans le grenier. Au début de son utilisation, elle ne comprenait rien aux instructions de sa mère. Elle mentionnait une liste de vingt couleurs correspondant à autant d’émotions. Le cristal translucide de la bague était supposé lui indiquer son état émotionnel en changeant de couleur. Sauf que rien ne se passait lorsqu’elle enfilait la bague. Sa magie avait peut-être pris fin le jour de son décès, comme le vase de Casper Van Kriedt redevenu vieille godasse à l’extinction de ses pouvoirs. Puis, elle s’était mise à penser à Hercule et à la lueur des Feux Éternels du grenier, elle avait vu le minéral se parer d’une teinte bordeaux. Selon l’échelle colorimétrique consignée par Lyna, son ami se trouvait dans un état d’esprit intéressé, curieux. À minuit passé, dans la nuit du samedi au dimanche, il était plongé dans la lecture d’un bouquin. Elle n’avait plus de nouvelles de sa part mais c’était volontaire. Elle avait dressé un rapide état des lieux de sa situation à Sigrid et l’avait suppliée de ne pas répondre, ni d’envoyer de hibou postal. Il fallait attendre le 2 septembre, lorsqu’elle serait à Poudlard, plus tranquille pour dialoguer avec ses amis.
« Hercule est intéressé. Bien. Et Sigrid ? »
Le cristal rosit. Sa confidente était heureuse.
— Bon sang ! Il suffit que je pense à une personne et je connais son état d’esprit du moment ! C’est… Je peux m’en servir pour détecter un mensonge. Voyons… Mon grand-père, James Greengrass.
La bague verdit. Pas cette teinte de pelouse, ni le vert bouteille et encore moins un coloris tirant sur la limette ou le turquoise. C’était kaki, version brune militaire. Il désignait la peur. De quoi l’homme avait-il la frousse, en ce moment ? D’elle ?
« Emma Nott, ma grand-mère. La vieille bique. »
La pierre s’assombrit. Sa teinte devint si sombre et si profonde qu’aucun reflet ne s’en échappait. C’était la couleur de la haine totale, du désir ou du plaisir de causer le mal. Lyna avait ajouté « magie noire », suivie d’un point d’interrogation. Eugénie était loin d’imaginer qu’à cet instant précis, sa grand-mère venait de quitter sa chambre et qu’elle savourait, d’avance, ce qu’elle s’apprêtait à accomplir. Elle avançait à la lueur des Feux en veille, en direction du second étage. La vieille Anglaise ne se décida pas pour une inspection surprise de cette maudite gamine, écervelée et sans manière, le portrait craché de sa mère. Elle poursuivit son ascension jusqu’au grenier. Elle ouvrit la porte en prenant garde à ne pas la faire grincer mais les gonds émirent malgré tout un couinement. Elle fouetterait l’elfe Sectur pour cet oubli.
Eugénie, alertée par le grincement, fourra parchemin et bague dans la poche de sa chemise de nuit. Elle se faufila derrière une commode couverte d’un drap et de vieux cartons à chapeau. Elle se dissimula sous l’étoffe et surveilla les mouvements de l’intrus. Elle reconnut la silhouette altière de la femme. Il était aisé de deviner son identité puisque les seuls habitants étaient James et son épouse, entourés d’une douzaine d’elfes d’à peine un mètre.
« Zut ! Elle s’amène dans ma direction ! Elle me cherche ? Pourvu qu’elle ne lance pas un Hominum Revelio ! Mince ! Elle a sa baguette ! »
Emma tenait son auxiliaire à la poignée recouverte d’or et sertie de diamants dans une main et un sac dans l’autre. L’objet aux contours indistincts était peu encombrant mais son poids n’était pas anodin. L’Anglaise stoppa au niveau de la jeune fille, lui tournant le dos. La Française fut prise d’une irrésistible envie de profiter de la situation et d’administrer un formidable coup de pied au derrière de la mégère. Elle se réfréna et attendit la suite. La femme agita sa baguette en pointant une psyché. La surface du miroir ondula et eut l’aspect du mercure. Un personnage au visage dissimulé par un masque à l’effigie de Luc Millefeuille fit son apparition. Eugénie dut faire preuve de sang-froid pour ne pas exprimer son dégoût.
— Bonsoir, Madame, entama l’homme en anglais teinté d’un accent guttural.
— Bonsoir.
— Avez-vous l’objet ?
Elle tendit le sac et traversa le miroir de sa main. L’image se troubla durant quelques secondes. Lorsque l’homme fut « stable », il plongea son regard à l’intérieur du sac. Il grimaça.
— C’est incomplet.
— Je sais.
— Où se trouve la clef ?
— Nous l’ignorons. La prophétie ne le précisait pas. Mais nous savons où chercher. Nos espions seront bientôt en place et à même de récolter des informations sur l’emplacement du sésame.
— Sans lui, l’artefact est inutile.
— Je sais. Nous trouverons.
— Espérons qu’il ne se mettra pas en travers de notre chemin.
— Aucun risque. Le filet se resserre autour de ce petit importun de Belge. Le moment venu, il périra.
Eugénie frémit. Un Belge gênant dans les pattes de cette harpie et de ce suppôt de suprémaciste ? Cela ne pouvait être qu’Hercule. Son Hercule. En danger de mort.