Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 12 : Sortilège 12 : à la folie

Par eric_vincent

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Il était à peine 4H00 lorsque James Greengrass fit irruption dans la chambre d’Eugénie. Il poussa les Feux Éternels à leur maximum.

— Bonjour, Eugénie, entama-t-il d’un ton monocorde, le visage sans expression.

L’intéressée rabattit le drap sur sa poitrine et dévoila sa tête hirsute, ensommeillée. L’homme agita sa baguette. Le secrétaire et la commode vomirent leurs tiroirs. La penderie s’ouvrit, la malle lévita jusqu’aux pieds de l’Anglais. Le couvercle bascula. Chaque élément contenu fut extrait et examiné.

— Bonjour, répondit-elle par politesse. C’est une inspection surprise de mes biens ? Vous cherchez une arme ?

— Après ta démonstration d’hier soir, je nourris quelques craintes à ce sujet. Je dois m’assurer que tu n’as pas apporté d’objets dangereux ou délictueux. Le ministère de la Magie anglaise est intransigeant sur la possession de certains artefacts et prohibe le détournement magique d’objets moldus.

La totalité de ses possessions fut répartie sur le sol. L’homme put constater, de visu, que leur invitée n’avait pas pris une seconde pour ranger ses effets personnels dans l’armoire et dans la commode. Comme si elle s’apprêtait à lever le camp séance tenante. D’un coup de baguette, il remit les vêtements en place. Puis, il vérifia les livres détenus par l’adolescente avant de les ranger à leur tour. Quelques titres – en français – attisèrent sa curiosité.

— Gestion, comptabilité et chimie. Un traité sur les végétaux. Pourquoi ?

— Je compte ouvrir un commerce alors, je m’y prépare. Je veux être la première sorcière créatrice de parfums.

— C’est une idée originale et ambitieuse. Qu’est-ce ?

— Un alambic envoûté. Pas besoin de bois ou de charbon pour qu’il chauffe. Il sert à produire les huiles ou essences essentielles de fleurs. Tous les parfums utiles.

— Intéressant. Je connais un professeur de Poudlard à qui tu vas plaire. Oui, une belle entrée en matière. Et ça ? Ce squelette ?

— Je suis fille de médicomage. Il y a un minimum à connaître. Il me sert aussi à améliorer mes sortilèges d’attaque, à privilégier les organes fragiles. Pour une efficacité supérieure.

— Tant que l’usage est éducatif, je n’y vois aucun inconvénient. En revanche, tu ne peux pas conserver ce magnifique couteau. Je dois le confisquer.

— Sa lame est faite d’un alliage l’empêchant de rouiller. Parfait pour prélever des végétaux.

— Je te le restituerai le jour de la rentrée. Le nécessaire à écriture…

— Si on m’empêche d’écrire à mes amis, je trouverai un autre couteau, n’importe quoi pour m’ouvrir les veines. Vous aurez ma mort sur la conscience et mon père sur le dos. Vu votre accueil, c’est plutôt la seconde partie que vous devez redouter.

Elle maniait le sarcasme. Comme Lyna. Il glissa sur la remarque désobligeante et livra quelques explications.

— Tu pourras écrire à tes amis. Nous lirons tous les courriers émis et reçus.

— Pourquoi ?

— Parce que je traite de grosses affaires confidentielles, que j’œuvre au Magenmagot et que ce sont des éléments qui n’ont pas à sortir du man… Qu’est-ce que c’est, cet appareil ?

— Un phonographe.

— À quoi sert-il ?

— À enregistrer la voix, puis à l’écouter. C’est un… cadeau de mes amis. Ils savent que j’ai du mal à apprendre certaines leçons. Je retiens plus facilement ce que j’entends. Alors, j’enregistrerai tout ce qui me pose problème, qui est essentiel et je relirai mes cours en m’écoutant. Les cylindres supplémentaires, là, sont vierges. Si personne n’est capable de m’en procurer sur le chemin de Traverse, je les commanderai à Paris, au Sorcier Moderne. Ils les acquièrent chez un fournisseur moldu. C’est très pratique. De nombreux sorciers au Ministère ou à la tête de grands commerces s’en servent pour dicter leurs instructions au personnel.

— Tant qu’il n’est pas trafiqué de façon magique, aucun souci. Tu sembles prendre ton année à Poudlard très au sérieux.

— Je veux améliorer mon anglais. Être prête.

— Voilà une attitude très positive. Bien… Désolé pour le désordre. Avant que tu te rendormes, je vais t’envoyer un elfe qui…

— Inutile ! Tout remettre dans la malle ne me prendra pas plus de deux ou trois minutes.

Elle ne comptait pas s’installer. Il exécuta une inspection rapide du cabinet de toilettes, des chevets, du secrétaire. Il fureta un peu partout avant de la laisser remballer et de lui conseiller d’éviter Emma, en ne traitant qu’avec lui. Il convint du bout des lèvres qu’elle n’avait jamais su s’y prendre avec les enfants, peu importe leur âge. Elle se contenta de promettre des représailles douloureuses si Baldur ou tout autre elfe avait subi une vengeance quelconque. Il grimaça et elle prit ce rictus pour un aveu. La vieille s’était défoulée. Elle ne s’en tirerait pas avec une soupière dans sa sale trogne, la prochaine fois. Elle enfonça le clou en disant qu’elle avait assez dormi et qu’elle avait hâte de rencontrer le précepteur pour exécuter une démonstration de son niveau. Elle accompagna son propos d’un sourire inquiétant.

Dès que l’homme eut quitté la chambre, elle poussa un soupir de soulagement. Elle fonça dans la salle de bain. Le rideau destiné à masquer la baignoire était toujours plié. La couverture de dissimulation, collée comme une doublure, grâce à un maléfice de glu perpétuelle, était toujours en place. Quant à sa baguette-stylo, elle l’avait finalement laissée en évidence, dans le pot à crayons, avec les plumes, sur le secrétaire. James n’y avait vu que du feu. Elle remercia l’inventivité d’Hercule avant de se lancer dans le rangement.

Sigrid était survoltée. L’origine de son extraversion soudaine tenait en un seul mot : cinéma. La veille, elle s’était rendue dans le quartier Odéon et avait acheté son ticket pour Dr Jekyll et Mr Hyde, un film tiré du roman éponyme de Robert Louis Stevenson. La vedette jouant le rôle principal se nommait John Barrymore. 1 Comme elle l’avait annoncé, elle s’était installée au premier rang, mettant le plus de distance entre sa magie et le projecteur électrique. La stratégie s’était avérée payante : aucune coupure n’avait eu lieu durant la projection. À l’issue de la séance enchanteresse, elle avait pu étudier le projecteur de près et discuter avec le projectionniste. Le charmant Moldu, passionné par son métier et ce nouvel art, avait répondu à toutes ses questions de néophyte, qu’elles soient techniques ou artistiques. Selon lui, le cinéma, en noir et blanc, muet, serait un jour prochain parlant et en couleurs. La technique progressait vite. Son projecteur Bauer M5, le dernier-né de la firme allemande, était conçu en acier, avec un dévidoir pour la bande déroulée etl intégrait un tambour isolant pour loger la lampe à arc électrique. Sigrid n’avait jamais été aussi volubile durant ces trois dernières années. Elle rattrapait le temps perdu.

— Le problème, c’est la chaleur dégagée par la lampe. Elle peut faire fondre les films. Et puis, l’autre souci, c’est la durée de vie. Les charbons brûlent très vite. Selon monsieur Dupont, dès que les ampoules à filament seront capables de produire une lumière aussi vive, blanche, directionnelle, les modèles à arc céderont leur place. 2 Hélas ! Les nouveautés chauffent aussi.

— Le danger perdure, alors ?

— La matière des films est fragile et inflammable. Elle nous interdit de créer un projecteur sorcier avec un Feu Éternel. En plus, la lumière sorcière est trop fluctuante, dansante. C’est le même souci qu’avec l’éclairage de ton microscope. Seule une très haute température donnerait de la stabilité et de la puissance d’éclairage.

— C’est un cercle infernal, ma chère. Autant du point de vue sorcier que moldu. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que ce problème vous passionne et que vous allez vous creuser la cervelle jusqu’à trouver une idée.

— On pourrait utiliser la solution chimique que tu mets en œuvre dans la combinaison de plongée ou pour ton microscope.

— Oui mais… ?

— L’autonomie. La nécessité de recharger en éléments chimiques. Ils prennent de la place. Ce n’est pas pratique. Il faudrait un Lumus Solem mais c’est un sort temporaire. On ne peut pas allumer sa baguette durant deux heures sans risquer de l’endommager. En plus, l’opérateur sorcier serait contraint de garder la main dessus. Non, ça coince.

— Un authentique casse-tête sorcier, n’est-ce pas ? Je serai vivement intéressé si vous trouvez une solution. Le jour où vous inventez une source lumineuse stable, autonome, sans limite de durée, sans émission de chaleur, vous envoyez les Feux Éternels au rebut. Ou peu s’en faudra.

— Possible…

— Certain. Retournez-vous au cinéma ce soir ?

— Pas ce soir. Mais j’y retournerai ! Le cinéma et les arts, en règle générale, manquent au monde sorcier. La culture est un parent pauvre. Tu ne trouves pas ?

— Je partage votre avis. Mais qui sait ? Avec Bianca Toscanini, nous tenons peut-être notre première vedette sorcière !

— Ce serait mérité. Et toi ? Aucun cadavre, aucune catastrophe ?

— Rien. Néanmoins, j’ai fait une découverte extraordinaire. Choquante. Vous n’allez pas en croire vos oreilles. Asseyez-vous sur le sofa.

Sigrid se conforma à la demande du garçon. Il entama son récit en narrant son petit-déjeuner, pris exceptionnellement à l’hôpital, le matin même.

Le Belge était tombé du lit. Désireux de laisser Sigrid récupérer de sa longue soirée, il saupoudra son corps d’une pincée de Tergeo, se vêtit en silence et décampa via la cheminée de l’agence. Il rejoignit le dernier niveau de l’hôpital et y prit son premier repas de la journée, en solitaire, saluant les rares personnes achevant leur garde nocturne. Le garçon choisit un chocolat chaud, classique, un croissant au beurre moelleux et un verre de jus de citrouille, bien que persuadé qu’aucun phénomène temporel n’était à considérer.

Attablé, quelque peu perdu dans ses pensées, il remarqua le passage d’un elfe à l’allure pitoyable, la peau brûlée, les hardes calcinées. Aidée de sa magie, la créature manœuvrait un chariot chargé de plateaux repas. Celui posé en haut de la pile était surdimensionné. Par réflexe, Hercule comptabilisa les petits-déjeuners. Il en dénombra 73. En toute logique, cela correspondait à la patientèle hospitalisée. Néanmoins, le nombre titilla l’esprit affûté du garçon. L’activité de ces jours était plutôt réduite et à son arrivée, la salle d’attente était vide. Aucune épidémie n’était à déplorer. L’étage des accidentés était le plus affairé, à cause des Alsaciens, victimes de l’effondrement de leur maison. En comptabilisant les lits occupés, y compris ceux permanents ou peu s’en fallait de la Folie, il n’atteignait pas 73 patients. Las d’avoir l’esprit focalisé sur cette incongruité, il termina son chocolat, siffla le verre de jus et débarrassa la table. Il se rendit ensuite au rez-de-chaussée et salua l’infirmière de garde à l’accueil, Pascale Clairdelune, une parente de Valentine.

— Bonjour, Hercule. Tu as besoin d’aide ?

— Puis-je passer derrière le comptoir pour consulter le tableau d’occupation des chambres et le registre des admissions ?

— Bien sûr. Au fait ! Jean Racine a quitté l’établissement, la semaine dernière. Le directeur Dégivré l’a estimé apte à retrouver sa vie d’avant.

— C’est une bonne nouvelle ! J’espère qu’il reviendra enseigner dès la rentrée.

— C’est moins sûr.

— Ah ?

— Il conserve une séquelle, à peine atténuée par une potion Animaextenso.

— C’est un breuvage utilisé pour les phobies pathologiques, non ?

— Bien vu ! Le pauvre homme est devenu claustrophobe. C’est ce qui a motivé sa sortie rapide. Il angoissait dans notre hôpital enterré, en dépit des illusions jetées sur les murs de sa chambre.

— Monsieur Racine est un sorcier dominé par la logique. Son esprit se joue des tours. Bonpied est sous terre, c’est un fait inaliénable. Je peux… ?

— Vas-y !

Le garçon passa dans le local dévolu au courrier et aux plannings. Il comptabilisa 59 patients sur le tableau. Il s’attaqua au registre des entrées et sorties. En dépit de sa mémoire photographique et de sa lecture rapide comme l’éclair, il lui fallut explorer le grimoire sur plusieurs années, car certaines personnes, comme Juliette Pasteur, étaient hospitalisées depuis des lustres. Après deux vérifications, il retomba sur le nombre 59.

« Aucun des plateaux n’est destiné au personnel soignant. Nous sommes tenus de nous rendre au restaurant pour nous sustenter. Alors ? S’agit-il de petits déjeuners concoctés pour des patients bénéficiant de soins à domicile ? Pourquoi faire appel aux cuisines de l’hôpital tout en requérant l’assistance d’infirmiers et de médicomages œuvrant en cabinet extérieur ? Si j’étais malade, cloué au lit à l’agence, je ferais appel à Citrouille Expresse, le livreur de repas à domicile. Je le mandaterais pour s’approvisionner au Bulot Vorace ! Autant poser la question ! »

Il revint en face de Pascale et s’apprêta à l’interroger lorsque la Suissesse lui fit une réflexion qui lui coupa l’herbe sous le pied.

— Tu sens drôlement bon ! C’est quoi ?

— Oh… euh… C’est… de la poudre Tergeo. C’est tout nouveau. Ça nettoie et ça parfume. Ça fonctionne sur le corps comme sur les tissus.

— Quoi ? Je ne connais pas. Ça a l’air magique !

— Ça l’est.

— Tu en as sur toi, là ? Je peux essayer ?

Le garçon répondit par l’affirmative et mit les doigts dans un engrenage infernal, Pascale alpaguant ses collègues au fur et à mesure de leur arrivée. Peu avant l’arrivée de Raymond Dessuture, ce fut le docteur Valembreuse qui manifesta un intérêt médical pour le produit et qui réclama quelques pincées au Belge. Il désirait conduire des analyses médicales chez les tronches.

La journée n’avait pas touché à sa fin que l’inventeur belge était submergé de questions sur l’origine de Tergeo par l’urgentiste. L’homme sentait l’opportunité d’opérer des économies d’échelle sur les toilettes des patients mais aussi sur la préparation et la conclusion des opérations médicales.

— Que dites-vous, Docteur ?

— L’équipe de Feuillade a testé cette poudre sur de vrais bouillons de culture. Elle stérilise tout ce qu’elle touche.

— Comment est-ce possible ?

— À toi de me le dire, Hercule.

— Comment ça ?

— Allons ! Pas à moi ! Depuis ce matin, tu ignores nos interrogations sur la provenance. J’en déduis que cela t’a été vendu sous le manteau, que cela vient de l’étranger ou, mon hypothèse favorite, que tu es l’auteur de ce miracle en poudre.

— Euh…

— Je ne veux pas t’enquiquiner avec mes questions. Disons que je vais tout résumer avec une seule : es-tu en mesure de nous fournir disons… 100 kilos ?

— Par an ?

À raison de deux chaudrons par jour, c’était envisageable, même depuis l’école.

— Par quinzaine. C’est un chiffre farfelu. Seul le service des achats pourrait évaluer la quantité avec plus de précision. Ah ! J’ai une question subsidiaire : le prix. Combien vaut un kilo ? Nous devons déterminer la rentabilité. Si c’est 200 Gallions, c’est fichu.

— Je… je ne saurais pas me procurer une telle quantité, annonça le garçon, taisant ainsi l’origine de sa source. Je… je n’en ai eu que deux kilos, en tout. Un kilo à la lavande, un à la rose. Quant au prix, euh… comme c’est un don, en quelque sorte… Je n’ai pas les chiffres.

— Disons que je te laisse le mois pour récolter les informations auprès du… fabricant. Ça te va, comme délai ?

Il hocha la tête. Il était fait comme un rat. Il allait devoir jouer les démarcheurs, vendre son produit à un potionniste dimensionné pour suivre la production. Les ventes d’alcool à stériliser et de savon seraient-elles impactées ?

Il se prit à rêver d’un brevet rapportant un pécule régulier, modeste, rassurant.

Dissimulé sous sa couverture en poil de Demiguise, Hercule patientait à la croisée des couloirs de la Folie. L’hôpital était conçu comme une croix à quatre branches, sur 7 niveaux. Chaque étage comportait un couloir A, B, C et D. Sauf le cinquième. Là où on aurait dû compter une allée supplémentaire, il y avait un mur avec une galerie de portraits animés. Hercule lut les noms d’une sélection de médicomages célèbres pour leurs avancées, leur dévouement, leurs exploits. Dans la liste figuraient Adrien Beauxbâtons, Eugène Montrose, Valentin Valembreuse, Yann Le Fur, Marcelle Céladon, Octavia de Luca Rosso, Michèle de Clermont-Tonnerre et Homère Bonnelangue.

Il était près de 19H30 lorsque l’elfe, aperçu le matin, fit son apparition avec un chariot chargé de victuailles. Hercule les comptabilisa en un éclair : il y avait 14 portions. Comme il l’avait remarqué le matin, le plateau supérieur était bien plus garni que les autres. Les congénères de l’elfe n’étaient pas aussi pitoyables que lui. Si leur condition les cantonnait au port de hardes, ils étaient présentables, en bonne santé et observaient de strictes règles d’hygiène, inhérentes au service assuré. Tous sauf ce pauvre diable. Il était si souffreteux qu’il commit une halte au niveau de la galerie de portraits. Il fit balancer, de gauche à droite, les peintures de messieurs Le Fur, Montrose, Beauxbâtons et de madame de Luca Rosso. Il reprit son chariot et traversa le mur devenu vaporeux durant quelques secondes. Sa disparition dura presque une demi-heure ! La durée avait de quoi surprendre l’invisible observateur. Deux minutes par patient ?! Pour ouvrir une porte, déposer la nourriture, reprendre le précédent plateau, vide et refermer ? Voire glisser le repas par la fente verrouillable sous la porte, pour les patients les plus imprévisibles ? Déraisonnable.

Lorsque l’elfe montra sa bobine, il était ensanglanté et cumulait de nouvelles brûlures au second degré. Il ahana, en appui sur son engin à roulettes. Il fut sur le point de défaillir et Hercule fut tenté de lui porter secours en usant de Benben. La créature reprit son rythme de sénateur. Hercule patienta jusqu’à ce que le pauvre commis ait disparu de son champ de vision. Il manipula les portraits dans l’ordre et le mur se vaporisa. Il entra. Ses sens furent soumis au supplice. L’odorat, surtout. Le couloir était délabré, les peintures ravalées au rang de souvenirs. Le carrelage, fait de petits carreaux de mosaïque, n’était qu’une succession de nids de poule. L’humidité régnait en maîtresse et la moisissure galopait le long des parois. Les commodités, toilettes en tête, dataient d’un autre âge et ne bénéficiaient d’aucun entretien. L’odeur d’urine était suffocante et l’hygiène était digne d’un établissement carcéral.

Le garçon observa la première « chambre ». Tapissée d’acier gobelin, c’était l’antre d’un géant éborgné, frappant les murs de ses énormes battoirs pour les faire céder, tout en poussant des beuglements bestiaux. Sa cellule était immonde et empuantissait, à elle seule, le couloir blafard, éclairés par des Feux Éternels anémiques, déclassés. Dans la pièce d’en face, le Belge découvrit un sorcier au visage similaire à celui de monsieur Borodine, le négociant russe de baguettes dont l’Épouvantard de Beauxbâtons prenait les traits en présence de Katarina.

Soudain, les mains de l’homme rougeoyèrent. Il poussa un hurlement de douleur. La pièce s’emplit de flammes incandescentes. La fournaise fut telle que l’observateur put ressentir la chaleur en dépit du métal isolant. Hercule s’apprêtait à poursuivre son périple dans le musée des horreurs lorsque l’homme au visage difforme eut les poings couverts de givre blanc bleuté. L’éjection de glace incontrôlable fit de sa chambre un enfer polaire en quelques secondes. Hercule secoua la tête, impuissant. Le pauvre hère vivait un calvaire permanent, cyclique.

Le garçon se força à progresser. Il crut qu’un autre géant avait trouvé refuge dans une cellule, cognant comme un sourd mais ce n’était pas le cas. Il découvrit une jeune femme brune aux traits harmonieux mais bleuis, voire ensanglantés par les chocs répétés qu’elle subissait en transplanant à répétition. Son pouvoir était hors de contrôle. Les sortilèges l’empêchant de sortir par ce moyen lui causaient aussi du tort. Elle se jeta contre la porte, percevant sa présence, malgré son invisibilité. Elle parut inspirer tout ce qu’il dégageait.

— Tu souffres ! Quel… plaisir ! Quelle intensité !

Son transplanage reprit de plus belle et elle hurla de douleur. Hercule s’éloigna, soupçonnant la patiente d’être victime d’une empathie exacerbée, générant un refoulement. Voilà ce qui l’aurait attendu s’il n’avait pas bénéficié des excellents conseils d’Adeline Bonnelangue.

Hercule ne mit point fin à ses pérégrinations. Il put faire la « connaissance » de trois Animagus monstrueux, ayant raté leur processus, se changeant sans cesse. Il n’eut pas besoin de lire les noms et pathologies inscrites sur les portes pour les deux loups-garous incapables, à jamais, de retrouver leur forme humaine. La vision de trois vampires, deux hommes et une femme, lui tordit les tripes. Ils étaient traités comme des bêtes, disposaient de bassines de sang animal pour contenter leur soif inextinguible. Malgré tout, ils étaient blêmes, faméliques, plus fantomatiques que Johannes Gutenberg. Ce fut la vision la plus choquante car Hercule était en mesure de leur apporter une solution, de rendre leur vie presque normale. Sauf si ces êtres n’étaient pas en mesure de freiner leur désir de mordre. Leur regard était identique : un mélange de folie meurtrière et de désespoir.

L’apprenti soignant ne fut pas en mesure de voir à quoi ressemblaient les derniers patients car lorsqu’il jeta un œil dans la geôle numéro 12, il fut vite gagné par la panique. Pas tout de suite. Il découvrit un homme de grande taille, à la chevelure blanche, abondante, lui tournant le dos. L’homme faisait face à un mur sur lequel il inscrivait des équations. Il n’usait ni de craie, ni d’encre, ni de stylo moldu. Il se servait de son doigt et de son sang. La pièce était ordonnée, propre et le lit était fait au carré. Son repas, intact, attendait sur une table. Le mobilier n’était pas fixé au sol et les murs n’étaient ni blindés, ni matelassés. L’inconnu paraissait normal, calme, si ce n’était sa manière personnelle de rédiger ses formules mathématiques. Hercule les identifia comme des calculs de trajectoire.

L’homme usa de sa paume pour effacer la dernière dérivée. Il s’apprêtait à réécrire l’étape lorsqu’il suspendit son geste. Sans se retourner, il lâcha :

— Je te vois. Là ! dit-il en désignant son crâne. Tu ne me réponds pas ? Tu es timide ? Mais bien sûr ! Quel impoli je fais ! Je n’ai pas eu la délicatesse de me présenter. Je me nomme Ambroise…

Il effectua un demi-tour. Horrifié, Hercule commit quelques pas en arrière. L’homme colla son visage à la vitre et poursuivit :

— … Fontebrune.

C’était le visage d’Armand ! Trait pour trait.

— Je veux ma baguette. Ma traductrice de châtaignier, au cœur de dard de Billywig. Mon frère me l’a dérobée. Tu peux me la procurer ? Non… Car Armand est… mort ? Tiens ! Amusant ! Mais… Oh… Merveilleux ! Toi, tu es le Maître des baguettes. Un talent fabuleux. Recrée-la et j’épargnerai ta vie lorsque je régnerai.

Hercule fuit sans vérifier les autres geôles. Il percuta le mur du passage qui s’était refermé. Il entendit le jumeau maléfique éclater d’un rire dément.

Sigrid ne comprenait pas comment Hercule avait pu lui laisser narrer ses découvertes avant les siennes, écouter son discours passionné et garder en lui, son couloir de l’horreur. Il souriait, lui serina que la joie de vivre, la volonté de croquer la vie à pleines dents de sa comparse, était parmi les instants les plus précieux et les plus heureux de sa jeune existence. La demoiselle, rassurée qu’il n’ait pas paniqué au moment de comprendre comment rouvrir le passage, mesurait la portée de l’expérience traumatisante et devinait la suite qu’il serait tenté de lui donner.

— Que comptes-tu faire ? Dénoncer cette situation ?

— Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir. Sans recul, à chaud, je dirais que je ne peux rien pour améliorer la situation de ces êtres.

— Rien ? Même pas nettoyer ? Arranger leur environnement ?

— Agir, d’une façon ou d’une autre, serait avouer que j’ai espionné et transgressé un interdit. Si ce luxe de précautions a été pris pour isoler ces cas, ce n’est pas sans raison. J’ai pensé à user de la poudre Tergeo. La différence serait relevée par le pauvre elfe qui doit bien rendre compte à un responsable. Et lorsque j’ai vu les vampires, leur état déplorable, j’ai pensé à ce que Barthélémine et moi avons accompli. Mais rien ne me garantit qu’ils coopéreront. Leur comportement peut être sanguinaire. Quant aux autres patients et… ce…

— Double d’Armand Fontebrune.

— Il m’a glacé le sang. Il a lu en moi comme dans un livre ouvert.

— Un Legilimens peut percer les barrières d’un pur Occlumens ?

— J’imaginais que c’était infaisable… Ce n’est pas ma seule source de trouble. Les équations qu’il traçait… Des formules de poussée, d’accélération. Comme s’il cherchait un moyen de s’affranchir de la gravité terrestre.

— Je me demande si Elvira est au courant de son existence. Avec Abraham Piedargile, c’est celle qui connaissait le mieux Armand.

— Je lui poserai la question, affirma le garçon.

— Tu vas me dire comment tu es sorti du couloir ? En transplanant ?

— Absolument pas.

Il se contenta de sourire, ce qui exaspéra et amusa Sigrid. Elle désigna, d’un geste du menton, le Cri de la Gargouille du jour.

— Des nouvelles extraordinaires ?

— Aucune digne de figurer sur ton mur.

— Dommage ! J’attends un événement plus probant, dans la lignée des vols inexpliqués mais à une autre échelle. Un pilier utile pour une théorie d’ampleur.

— En revanche, je te conseille l’article sur un jugement rendu par De Ferluc. En page 4. Tu vas être capable de prédire la réplique d’Agathe.

— Vraiment ?

Il dévora le papier du journaliste en quelques secondes. De Ferluc s’était une fois de plus positionné du côté des suprémacistes, tout en restant dans la légalité. Les propos rapportés venaient à la fois du juge, droit dans ses bottes, et des Aurors Montrose et De Grandamour qui avaient présenté la plainte au tribunal. Les policiers, tuyautés par un indicateur anonyme, s’étaient présentés quelques secondes avant le début du jugement rendu à huis clos. En mêlant les deux récits, on obtenait la chronologie suivante. Dès 8H00, lundi 2 août, De Ferluc débutait son exposé de la plainte déposée par madame Bonnelangue et sa réclamation de 40 000 Gallions au titre du préjudice subis par les élèves, les professeurs et l’école. Ensuite, les Aurors faisaient irruption pour s’assurer qu’aucune ambiguïté dans le dossier présenté ne viendrait fausser le procès. De Ferluc, très agacé, rejetait d’emblée le montant exigé, le qualifiant de pure déraison. Il affirmait qu’un expert fiable estimait les réparations du carrosse à 380 Gallions. De Grandamour produisait alors un document détaillé de l’entreprise Delacour. La restauration à l’identique se montait à 2156 Gallions.

— Delacour n’est pas expert.

— C’est une entreprise reconnue. Leur document est très détaillé.

— Ce carrosse n’a pas besoin de tout ce luxe. Pour transporter des Sangs-Imp…

— Oui ? Qu’alliez-vous dire ?

— La cause est entendue. 380 Gallions pour qu’il soit fonctionnel. Réglés par l’assurance de l’Académie. Que la directrice s’estime heureuse ! Au moment de l’atterrissage, c’est Laflèche qui conduisait l’attelage. Il n’est pas habilité.

— Pardon ? Pas habilité à sauver plus de 30 vies de l’attaque de suprémacistes ? Vous osez parler d’habilitation ?

— Parfaitement ! Si cela ne tenait qu’à moi, j’imputerais les coûts sur son salaire.

De Grandamour, écarlate, fut à deux doigts de brandir sa baguette. Montrose retint son bras vengeur.

— Quant aux dommages et intérêts exigibles des assaillants, ces derniers étant insolvables, la justice se déclare dans l’incapacité de dédommager les victimes à hauteur des montants minimaux prévus par la loi, à savoir : 10 Gallions par personne, soit un total de 320 pièces d’or. Laflèche se trouvant à l’extérieur du carrosse lors de l’attaque, il est exclu.

L’albinos, écarlate, souffla comme un taureau sur le point de charger.

— Et les Abraxans ? demanda Montrose, connaissant la réponse à l’avance.

— Ce sont des créatures magiques. Aux yeux de la loi, elles ne comptent pas.

L’Auror flottant repartit à l’attaque :

— Expertise fantaisiste, aucune justification écrite, mépris des victimes, négligence des circonstances, termes indélicats. Vous avez choisi votre camp.

— L’expertise est valable.

— Qui l’a conduite ?

— Cela ne vous regarde pas.

— Ce sera notifié. À la transparence dont nous avons fait preuve, à notre rigueur, vous opposez un tour de passe-passe et une attitude de fantoche. Très opaque, tout ça. Cela sent la magie noire. Comme vous ne l’ignorez pas, les Aurors ont toute latitude pour enquêter sur les pratiquants d’occultisme.

— Vous m’accusez, Montrose ?

— Je vous mets en garde. Votre croisade est vouée à l’échec. L’Académie ne cédera pas.

— Merveilleux ! Affaire suivante ! hurla De Ferluc à son greffier.

— Viens, Stanislas, proposa Montrose en le prenant par le bras, ce qui lui imprima un mouvement mêlé de flottement, comme un ballon de baudruche ballotté par le vent. Nous allons faire notre rapport au Commandant et rendre une visite au Cri de la Gargouille.

Le juge avait haussé les épaules, se fichant de la critique. Le rapport avait été exposé à De Franjac par l’Antillais, son complice étant trop ulcéré pour ne pas s’emporter à la fin de chaque phrase. Stanislas ne digérait pas l’injustice flagrante. C’était comme si son Friselune sur mesure, adapté à son handicap, était remplacé par un produit standard à la suite d’une destruction de sa monture, au combat. Comme si on lui refusait le guidon, les étriers et surtout la selle articulée emprisonnant son bassin dès qu’il enfourchait son balai. De Franjac avait autorisé la divulgation auprès des journalistes afin que les citoyens mesurent l’opposition de son département à l’iniquité du jugement.

Hercule reposa le journal et avoua :

— La directrice ne va pas en rester là.

— De quels outils dispose-t-elle ? La justice sorcière n’est pas conçue comme celle des Moldus, avec leurs cours d’appel et le pourvoi en cassation. Elle ne peut pas contester le jugement. Il est définitif.

— Elle peut déposer une réclamation auprès des Consuls et demander à réformer la loi, avec la création d’un fonds d’aide aux victimes, une sorte d’assurance contre l’insolvabilité des hommes de main.

— Les commanditaires ne seront pas inquiétés. En plus, pour contraindre les Sages à modifier la loi, les Consuls doivent la déclarer anti-sorcière. Aucune chance que cela n’arrive après des dizaines d’années d’usage de ladite loi.

— C’est juste. Les suprémacistes manœuvrent des sbires recrutés Place Gâchée, sans le sou, les envoient au combat comme des pions sacrifiés et restent à l’abri. Peu à peu, l’étranglement de la communauté s’opère. Les sorciers français n’y voient que du feu. Cette tactique s’avère plus payante que celle du ministre allemand Grüber, à deux doigts de la guerre civile, à force de commettre et de voter des crimes. C’est le syndrome de la grenouille et de l’eau bouillante.

— C’est-à-dire ?

— Plongez une grenouille dans l’eau bouillante et elle réagit aussitôt en fuyant. Plongez-la dans l’eau tiède, chauffez l’eau et peu à peu, elle meurt, sans même s’en rendre compte. C’est la tactique choisie par les suprémacistes français.

— Tu crois qu’ils vont cesser leurs attaques frontales ? Nous allons enfin connaître la paix à l’Académie ?

Hercule songea aux propos rapportés par Jacques, aux instructions délivrées par le maître d’Émilie. Espionner, collecter des informations, avertir. Agir dans l’ombre.

— Possible. Mais rappelez-vous du nuage de points décrit par le professeur Racine. Il y aura toujours un Rosier, une Baggio, un De Ferluc pour transgresser les consignes. Nous manquons juste de la bonne équation pour le prévoir.

— D’où ton mur des anomalies. On dirait que tu attends un événement spécial.

— En effet.

— Qu’attends-tu ?

— Une erreur. L’événement de trop.

En dépit des questions supplétives de son amie, le garçon demeura coi. Les paroles d’Ambroise Fontebrune le hantèrent toute la soirée, jusque dans ses rêves où le fou interné, doté d’une nouvelle baguette, vidait son esprit jusqu’à ce qu’il ne reste plus une pensée.

Depuis son arrivée récente sur le sol britannique, Dagmar se languissait de la Russie mais aussi de sa terre natale, le Danemark. L’accueil chaleureux de sa sœur bien aimée, Alexandra, n’y changeait rien : elle ne se plaisait pas chez les Anglais. Son seul plaisir, c’était son petit rituel quotidien, juste après le déjeuner.

D’abord, elle tournait les six molettes à 10 chiffres de la chambre-forte de la résidence pour composer un code. Ensuite, elle introduisait sa clef dans la serrure. Après avoir déverrouillé et manœuvré la porte d’acier lourde d’une demi-tonne, elle pénétrait dans la pièce regorgeant de bijoux étincelants, de tableaux de Rembrandt et Vermeer, de vases Ming et d’une couronne en or massif, incrustée de pierres précieuses. De tous ces fabuleux trésors mis à l’abri sous verre, un seul lui appartenait : un œuf de Pierre-Karl Fabergé. Elle s’emparait d’une autre clef, ouvrait le présentoir, prenait le cadeau de son défunt époux, s’installait dans un confortable fauteuil de la bibliothèque et remontait le mécanisme. Dès que les premières notes de Wiegen, la berceuse la plus connue de Brahms, étaient jouées, la vieille femme plongeait dans un sommeil réparateur durant vingt minutes. Elle rêvait du siècle passé, le temps béni où sa famille était au complet.

Ce jour de juillet, rien ne se déroula comme d’habitude. Après l’ouverture de la chambre-forte, elle trouva le présentoir vide. Son œuf avait disparu. Elle poussa un hurlement déchirant et s’évanouit. Sa tête heurta le marbre du sol. Le choc sourd et le cri alertèrent une domestique. En quelques minutes, ce fut une véritable révolution de palais. Tout le personnel accourut. Un majordome fit demander des sels et des bandages pour réanimer et soigner la femme. Il envoya quérir un médecin pour soigner la vilaine plaie. Natalia, la petite-fille, en vacances chez sa grand-mère, déboula de sa chambre, avertie par un employé. En découvrant la femme, assise par terre, blessée, au milieu de la pièce à joyaux, elle mesura l’ampleur du drame. Elle s’écria :

— L’œuf ! On a volé son œuf !

Les regards se tournèrent vers la vitrine close. Le majordome donna des instructions pour que Scotland Yard soit prévenu sur-le-champ. Il fit évacuer la pièce et la referma en utilisant des gants de soie. Ces précautions préserveraient peut-être de précieux indices.

Depuis plusieurs jours, une file ininterrompue de spécialistes, d’émissaires se formait au manoir de Marlborough House. Scotland Yard avait cherché des empreintes, sans rien relever d’autre que celles de Dagmar et d’Alexandra. Les domestiques habilités à faire le ménage à l’intérieur portaient des gants, un fichu sur la tête et des chaussons spéciaux conçus pour ne pas laisser de marques. L’interrogatoire du personnel n’avait rien donné de probant mais les inspecteurs du Yard croyaient dur comme fer que le coupable était l’un d’eux. Ils creusaient dans les finances et le passé de chacun pour débusquer le criminel. La société Chubb & Son’s Metal, à l’origine de l’édification de la pièce et de la mise en place des mesures de sécurité, s’était déplacée pour constater que tout l’équipement était intact, exempt de la moindre rayure.

En dernier lieu, la célèbre compagnie d’assurance Lloyd’s avait mandaté son directeur adjoint pour déterminer si une faute d’inattention avait été commise. Après enquête, il était apparu que la pièce d’orfèvrerie ne franchissait jamais les limites de la bibliothèque. Le vol, commis la nuit, sans effraction, serait indemnisé à hauteur de 100 000 livres sterling. La femme, inconsolable, se moquait de la somme. Le voleur lui avait arraché l’ultime souvenir de sa vie passée.

Lorsque le défilé humain cessa, Natalia demanda à s’entretenir avec elle, en privé. Elle insista sur le terme, jusqu’à ce que le personnel se tienne à distance.

— Il est perdu à jamais, se lamenta Dagmar.

— Grand-mère… J’ai « sondé » tous les membres du personnel du manoir, lorsque les inspecteurs les ont interrogés. Les policiers s’obstinent à croire l’un d’eux coupable. Ils se trompent.

— Tu les as » sondés » ? Ne risques-tu pas de t’attirer des ennuis en faisant usage de… ta magie ?

— Non, n’ayez crainte. Je suis ce qu’on appelle une Legilimens naturelle. Les ministères anglais, russes ou de n’importe quelle nation sorcière sont incapables de tracer cette forme de magie. En revanche, si j’utilise ma baguette pour formuler un sortilège, n’étant pas majeure, je recevrai une punition à la mesure du sort proféré.

— D’accord, ma chérie.

— Plus j’y songe, plus je pense que le voleur est comme moi. Sorcier.

— Tu crois ?

— Un sorcier est capable de lancer des sorts pour ouvrir une fenêtre sans la toucher, une porte, un coffre, tout pareil. À cheval sur un balai, il peut même éviter de fouler le sol. Mais pour savoir si c’est un mage qui a fait le coup, et lequel, il faut que la police sorcière vienne ici.

— Est-ce indispensable ?

— Elle sera amenée à lancer des sortilèges dont j’ignore tout. Le souci, c’est que les Aurors – c’est le nom des policiers magiques – risquent de refuser de s’en mêler parce que tu es non sorcière, que la demeure est celle de Moldus.

— Ceux qui n’ont pas de pouvoirs ?

— C’est ça. Si tu l’acceptes, je peux démarcher le ministère de la Magie. Au cas où ma demande n’aboutirait pas, j’ai une seconde solution.

— Laquelle ?

— Il y a, à Paris, une toute nouvelle agence d’enquête sorcière, dirigée par deux élèves de mon âge. Des prodiges dont on dit le plus grand bien. Ils ont déjà apporté leur aide aux Aurors français, sur plusieurs affaires. En revanche, si les Anglais se déplacent gratuitement, cette entreprise privée…

— L’argent n’est pas un souci, Natalia. Si ces jeunes gens sont en mesure de trouver le plus infime indice, ils seront rétribués. Veux-tu être accompagnée ?

— Non, Grand-Mère, je me débrouillerai. J’ai l’habitude, ne vous en faites pas.

— Je t’aurais volontiers accompagnée à Paris mais ma santé…

— Je sais. Je comprends.

Natalia se rendit au Ministère. Un Auror la reçut et l’écouta poliment. Bien qu’elle soit sorcière et que la méthode du voleur puisse l’être tout autant, il estima que l’affaire était du ressort des Moldus. La jeune intrépide n’insista pas et rendit compte à son aïeule. Elle ne cacha pas sa déception mais comprit la position des sorciers. Elle ne masqua pas son inquiétude de voir sa petite-fille de 13 ans embarquer à Douvres et se rendre, seule, à Paris. Mais Natalia n’était-elle pas restée en Russie alors que toute la famille avait fui la révolution bolchevique ? N’était-elle pas une acrobate, une batteuse de Quidditch incroyable, recordwoman de « cibles » dégommées en matchs officiels de l’école Koldovstoretz, au fin fond de la Sibérie ?

La vieille femme la conseilla pour ses bagages et la dota de monnaie anglaise et française. La jeune fille conserva une vingtaine de Gallions pour ses frais dans le quartier magique français. Elle promit d’être de retour sous trois jours.

Depuis quelques minutes, Hercule n’était plus lui-même. Depuis l’entrée dans l’agence d’une jeune adolescente brune aux yeux noirs, au charme slave indéfinissable, aux traits harmonieux et à la voix envoûtante. Sigrid dut lui administrer un sévère coup de pied au tibia pour qu’il se décide enfin à poser des questions utiles, en anglais, la cliente ne maîtrisant pas le français.

— Les circonstances du cambriolage sont en très suspectes. J’ai déjà pu observer l’état d’un coffre-fort après le passage d’un Moldu assez aguerri et il subsiste toujours des traces. De plus, un voleur moldu aurait prévu un sac de grande contenance pour s’encombrer de tous les joyaux qu’il comptait revendre.

— L’objet est unique.

— Était-ce le plus cher ? La sécurité des autres biens était-elle plus élevée ?

— Non, à vos deux questions. Il y en avait de plus coûteux et à peine plus encombrants.

— C’était un cambriolage ciblé. La réponse à une commande d’un tiers.

— Pourquoi ?

— Si j’en savais plus sur l’objet en question, je pourrais émettre des hypothèses.

— Euh… fit-elle en cherchant où poser son regard.

— Скажите прямо, мисс. 3

Elle sursauta et Sigrid fit de grands yeux ronds, interrogateurs. Lire les pensées de l’associée était dans ses cordes mais ce petit Belge était hermétique. Un authentique Occlumens ! Il avait en sa possession une information dont Sigrid Vlaamel, sa comparse, ignorait tout.

— Euh… Comment ça ?

— Par exemple, vous pourriez répondre à une de mes interrogations. Elle est d’ordre protocolaire. Comment doit-on vous appeler ? Votre altesse ? Princesse ? Votre majesté ?

Natalia s’agita et blêmit. Hercule venait de faire voler en éclats son plus précieux secret. Il embraya pour lui couper l’herbe sous le pied.

— Vous ressemblez trait pour trait à votre grand-mère, lorsqu’elle avait votre âge. Marie-Sophie Dagmar de Schleswig-Holstein Sonderbourg Gluckbourg, épouse du tsar Alexandre III, mère de Nicolas II, votre oncle. Je profite de l’instant pour vous présenter nos sincères condoléances pour l’abominable crime dont votre famille a été victime.

— Merci… murmura-t-elle.

— Le joyau en question serait-il un œuf de Karl Fabergé ?

Natalia baissa la tête et s’essuya le front avec un mouchoir, victime de la chaleur et de la surprise.

— Le caractère unique d’un œuf en fait une cible particulière. Néanmoins, l’occasion de rafler des parures d’or, de diamants était belle. Pourquoi notre voleur ne l’a-t-il pas saisie ? Rien que pour cette énigme, votre affaire est très intéressante.

— Vous acceptez ?

— Naturellement.

— Je garderai l’agence, Hercule. Si tu n’y vois pas d’inconvénient.

— Faisons ainsi. Nous partirons demain matin. Avez-vous un bagage ? Oui, à ce qu’il semble. Je vous conseille de dormir au Mollusque Nocturne. Vous y récupérerez de votre voyage. Pour le dîner, le Bulot Vorace ravira vos papilles.

— Je me souviendrai de vos conseils. Euh… Nous n’avons pas abordé le chapitre de vos émoluments.

— Sans vous offenser, votre Altesse, j’en référerai avec votre grand-mère.

— Natalia suffira. Pas de titre, s’il vous plaît.

— Entendu. Puis-je savoir de quel œuf il s’agit. Le vol…

— C’est un ange tirant un chariot sur lequel l’œuf repose.

— Un chef-d’œuvre, j’imagine. Parfait ! Restons-en là.

Après avoir raccompagné la princesse à la porte et l’avoir saluée comme le veut l’usage, les deux adolescents se retrouvèrent face à face, dans l’agence. Hercule se réjouit tandis que Sigrid l’attendait au tournant.

— Enfin une affaire mystérieuse !

— Qui va finir sur le mur de tes anomalies, répliqua Sigrid.

— Par Flamel ! Pourquoi donc ?

— Hercule ! Elle t’a retourné l’esprit ou bien ?

— Pas du tout !

— Tu n’as pas cessé de l’admirer. Et pas parce que c’est une princesse ! Elle t’a tapé dans l’œil.

— Ohhhh ! Voyons, Sigrid !

— Très bien. As-tu conscience que c’est un piège ?

— Un piège ? s’étonna le garçon.

— Allez ! Secoue-toi ! Fais marcher tes petites cellules grises, active ta logique ! En trois ans, combien de fois la Grande-Bretagne a-t-elle croisé ta route ?

Il prit le temps de réfléchir avant de formuler une réponse. Il chassa les pensées parasites. Une lueur traversa son regard.

— On y est. Alors ?

— Il y a eu Waldo et sa terrible destinée.

— Et ?

— L’échange scolaire avec les Nott.

— Voilà ! Et à peine un mois après le simili enlèvement d’Eugénie par les Nott, on nous amène une énigme en or massif. Livrée par une princesse qui est à la fois réservée mais intrépide, raffinée, élégante avec un caractère que je soupçonne indomptable. Comment a-t-elle eu connaissance de notre existence alors que, jusqu’à présent, nous avons résolu des cas si mineurs que même le Dragon Déchaîné n’a pas imprimé un seul article sur nous.

— Vous avez raison. Votre logique est inattaquable. Je suis un imbécile.

— Non. Tu es juste fragilisé. Que vas-tu faire ? C’est un piège, tu le sais.

— Je vais foncer dedans.

— Quoi ?!

— Le commanditaire ne doit pas imaginer que son piège a échoué. Parce qu’il n’y a que deux possibilités concernant la princesse Natalia. Soit elle est complice, soit elle a été manipulée sans en être consciente. Dans tous les cas de figure, sa vie est en danger.

Sigrid se lamenta de voir l’argument avancé par le preux chevalier Hercule, de retour. Il allait jouer les sauveurs parce que c’était le comportement qu’on attendait de lui. Pas question d’instiller le moindre doute. S’il était en mesure d’établir un lien entre cette affaire et la situation d’Eugénie, il pouvait porter assistance à mademoiselle Greengrass sans en avoir l’air. Sa décision fut irrévocable.

Hercule ne perdit pas une seconde pour préparer son périple en Grand-Bretagne. Il emportait son microscope, des réactifs, ses baguettes, sa loupe enchantée, des fioles, des sachets, son Scrutoscope, de quoi composer un rapport impeccable, des courriers. Un élément vital manquait pourtant à sa panoplie et il était incapable de l’inventer : un passeport. Il possédait des papiers d’identité belges que ses parents avaient fait établir dès le début de l’occupation allemande. Mais les passeports n’avaient pas cours dans le monde sorcier. Il ne pouvait pas reproduire le trajet adopté par Natalia à l’aller. Il devait contourner le problème et raccourcir le voyage. Pas question de transplaner jusqu’au chemin de Traverse avec la princesse ! Il n’était pas près de lui révéler ce secret.

Ils partiraient en Grand-Bretagne en passant par la cheminée française connectée à une homologue du ministère anglais. Un sauf-conduit, établi par Guillaume de Franjac, lui serait remis à leur passage côté français. Il lui permettrait de circuler sans encombre dans le monde sorcier britannique.

Peu avant de se coucher, l’enquêteur était replongé dans son traité de chimie avec une délectation consommée. Le livre indigeste aux yeux de Sigrid constituait une source de récréation pour lui. Il lisait les lignes consacrées aux propriétés de l’hydroxyde de lithium, appelé lithine, similaire aux cristaux blancs de soude. Ce produit était utilisé en savonnerie pour fabriquer des lubrifiants.

Tout à coup, alors qu’il était assis sur le sofa du bureau, il se redressa comme s’il venait de subir une piqûre de guêpe. Il reposa le livre et fonça à l’arrière, dans la pièce de vie, occasionnant la frayeur de Sigrid, plongée dans la revue moldue « La cinématographie française ».

— Eh ! Mais…

— Désolé ! J’ai besoin de… ça !

Il s’empara d’un petit livre rouge, pas très épais, déniché dans la librairie Gibert.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un recueil des principales pharmacopées utilisées par les Moldus. Il n’est pas exhaustif mais s’enrichit chaque année. Et… Oui ! Du carbonate de lithium. C’est un de ses nombreux sels, utilisé pour soulager la goutte et les rhumatismes.

— Tu es souffrant ?

— Du tout. Il me faut sa formule chimique. C’est Li2Co3.

Il s’installa face à la paillasse du laboratoire et commença à coucher des formules de chimie. Après une demi-heure d’efforts et de ratures, de tâtonnement et enfin, de vérification, il parvint à équilibrer son travail. L’air expiré par les poumons contenait du dioxyde de carbone (CO2) et de la vapeur d’eau (H2O). S’il passait dans un filtre contenant des cristaux de lithine, il en ressortirait du carbonate de lithium, utile à la pharmacopée et… de l’eau ! 4

— Par Flamel !

— Quoi ? fit Sigrid depuis son lit.

Le garçon déboula à toute vitesse, se posa au bord du lit et lui fit part de sa découverte. Il était incapable de contenir son excitation. Sigrid entrevoyait l’exploitation à haut risque que Umbelina en ferait. À ce titre, la trouvaille d’Hercule était une catastrophe annoncée.


1 L’acteur engendrera une famille d’artistes œuvrant pour le cinéma et comptant, parmi ses membres, sa petit-fille, Drew Barrymore, l’inoubliable fillette d’E.T.

2 Les lampes à arc seront améliorées et resteront utilisées jusqu’à nos jours où les sources laser les supplantent.

3 Traduction : « Soyez franche, Mademoiselle »

4 Si Hercule avait disposé de peroxyde de lithium, produit industriellement après la seconde guerre mondiale, il aurait engendré du carbonate de lithium et… du dioxygène (O2), assurant son autonomie ! Mais à 4 000 € / kilo, il aurait renoncé à cette technique réservée aux stations spatiales et aux sous-marins nucléaires.




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