Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 11 : Sortilège 11 : complots

Par eric_vincent

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Avant de quitter le Portugal pour effectuer une tournée européenne et conclure des contrats, Günther avait promis à Hercule de passer par l’agence W et de lui déposer la combinaison de plongée, reconvertie en tenue de vol. En ce début de soirée, dans le laboratoire, le Belge faisait face à la création du Gerbera et s’interrogeait. La catastrophe évitée de justesse, quelques jours plus tôt, chez les Boulanger, lui avait fait prendre conscience que Jacques était dramatiquement démuni face à sa sœur, victime plus ou moins consentante, œuvrant pour le Mal. Le Cracmol avait eu une vision, dans des conditions inimaginables, ravalant celles de Claire Obscur au rang d’anecdote.

« Plus j’y réfléchis, plus je trouve que certaines déclarations passées de Jacques ont le goût de prémices du Don. L’adolescence, disait madame Obscur. Nous y sommes. Face à un danger mortel, mon ami pourrait affronter un nouvel épisode prédictif. Et quand bien même le Don se tairait à jamais, Jacques dispose d’un esprit curieux, aiguisé, l’âme d’un enquêteur ou d’un espion. Fichtre ! Je lui déteins dessus. Il est capable de dénicher des informations uniques sur Émilie sans même user d’un talent spécial. Je dois dégoter un artefact, un talisman, pour le protéger de ses ennemis et de lui-même. A minima, préserver son esprit d’une incursion et dans l’idéal, le mettre à l’abri de sortilèges. Mais je ne peux pas lui demander de porter cette combinaison sous ses vêtements ! Ce serait trop encombrant, peu hygiénique, trop lourd. Un sort peut le toucher à la tête. Non… Il faut un pendentif qui le met à l’abri dans son intégralité. Les bijoux seront au cœur du programme d’Arts Magiques. Dune Dunne doit savoir. Adeline est au courant pour Jacques. Je pourrais la consulter. Quant à toi, chère protection de métal, tu es très volumineuse. Il faut un autre moyen de filtrer l’air vicié. Je dois le stocker, le capter, même si l’autonomie finale est réduite. Le paulownia n’a pas apprécié le froid glacial consécutif à l’arrêt du chauffage, à 20 000 mètres. 20 kilomètres. C’est ahurissant. Comment a-t-elle réussi cet exploit ? Günther lui-même ne comprend pas comment son balai a pu atteindre cette altitude. Bien… Laissons la magie de côté quelques heures et plongeons-nous dans ce traité de chimie. »

Le garçon espérait trouver une alternative chimique au recyclage du gaz carbonique, à l’instar du chauffage. Il souhaitait évacuer la terre, les racines, le végétal au profit du métal gouverné par le minéral enchanté. Il voulait miniaturiser toutes les jauges, réduire le volume du casque, envoûter le verre protecteur pour qu’il puisse afficher, comme l’Hyperloupe, de façon magique, les éléments recueillis dans son environnement. Juliette Pasteur y était parvenue.

Autre point à retravailler : le chauffage. La réaction chimique exothermique ne durait pas assez longtemps et la chaleur engendrée était mal répartie. Les réserves de produits étaient situées dans le dos : quand il les mettait en contact, ses lombaires surchauffaient tandis que ses membres, surtout au niveau des orteils et des doigts, restaient glacés. Dans son esprit, une solution idéale existait : disséminer des Feux Éternels miniatures, à peine plus gros que le chas d’une aiguille à coudre, dans toutes les parties de la tenue. L’installation externe du phonographe, pour enregistrer les réactions, à chaud, de la pilote s’était avérée inefficace. Il fallait exploiter cette excellente idée d’Umbelina, l’améliorer.

— Je sors.

Hercule sursauta, perdu dans ses rêveries. Sigrid se tenait devant lui, vêtue d’une robe de taffetas couleur lilas.

— Par Flamel ! Vous êtes renversante ! À la rentrée, il y a des têtes qui vont se tourner et craquer. Je devrais réviser les onguents pour soulager les torticolis.

— Merci. Très drôle !

— Où vous rendez-vous ?

— Au théâtre Édouard VII. Je vais voir une pièce de Sacha Guitry. C’est un écrivain, metteur en scène et acteur de renom.

— Comment s’intitule la pièce ?

— Je t’aime. 1

Le garçon s’amusa de la réplique et la jeune fille rougit.

— Voilà une déclaration qui lève toute ambiguïté ! Sachez que je nourris à votre égard de nobles sentiments amicaux, fraternels. Sigrid, c’est un plaisir indescriptible de vous voir jouir de la vie, vous amuser, découvrir.

— Ça me fait du bien. Demain soir, je vais voir un film au cinéma.

— Mais comment gérerez-vous la présence d’électricité moldue ?

— Jusqu’à présent, je l’ai évitée. Que ce soit durant le dîner-spectacle de chansonniers, dans une cave ou au Moulin Rouge, l’éclairage principal était au gaz. La partie électrique était loin de moi. Au théâtre, ce sera la même configuration. Pour le cinéma… Eh bien, je m’installerai au premier rang, près de l’écran. Cela devrait faire l’affaire. J’espère ne pas mettre le projecteur en panne.

— Je vous le souhaite. La mise à distance devrait suffire. Cependant, un sortilège pour mettre notre magie en veilleuse serait fort pratique. Est-ce que cela existe ?

— Comme la position minimale d’un Feu Éternel ?

— Oui. Je dois me consacrer à ce sujet, aujourd’hui. La miniaturisation.

— Et la commercialisation de tes brevets ?

— Euh… Hum…

— Pff ! Amuse-toi bien ! lâcha la jeune fille en faisant froufrouter sa robe.

Hercule replongea dans son palais mental, concentré pour déchiffrer son traité de chimie. Son Bottin de carrés magiques s’agita. Il lut sur la couverture le nom de l’émetteur du message : Eugénie. Sa première journée sur le sol britannique tournait au cauchemar. Hercule blinda son cœur et choisit de ne pas répondre. Elle devait affronter cette épreuve seule. Il ne transplanerait pas jusqu’au chemin de Traverse pour la rejoindre et lui offrir son réconfort. Elle devait assumer ses choix.

La boutique de l’apothicaire était fermée. La loi sorcière imposait un jour de fermeture à tous les commerces, à positionner sur la semaine, à leur convenance. Les seules exceptions concernaient l’hôpital et le Ministère qui ne dormaient jamais. Même si la grille magique demeurait baissée toute la journée, cela n’empêchait pas Aziz Branchiflore de travailler à l’intérieur de ce qui se rapprochait d’un croisement entre une officine moldue, un drugstore et une herboristerie. Le dimanche, l’homme, aux sempiternels nids d’oiseaux rivés à ses robes sorcières, remplissait la maudite paperasserie exigée par l’État pour la vente des produits sensibles, exclusifs, contingentés dont les plumes de Jobarbille n’étaient qu’un exemple de tracasserie. Il se pliait aussi au rituel du grand nettoyage, du réassortiment et de la rédaction des commandes aux fournisseurs. Il profitait du repos pour régler les créanciers et contrôler le remplissage des rayons par son elfe de maison. Aziz détestait voir les étagères à moitié vides, comme si son antre venait d’être dévalisé. Il n’était pas rare qu’il houspille Apaty, l’elfe, capable de commettre des bourdes dès qu’il s’agissait de placer les bonnes références aux bons emplacements. Le maître en faisait des tonnes, l’accusant de vouloir sa ruine et corrigeait tout en un éclair, déplaçant les produits à une vitesse faramineuse. Invariablement, Apaty confondait les contenants, les couleurs, les lots. Aziz retournait à sa paperasserie, avant de fondre à nouveau sur le maladroit, tel un rapace, de le menacer de le renvoyer au bureau de placement des elfes et de lui administrer un coup de pied aux fesses mémorables. Il n’en faisait jamais rien, finissait par ne plus vitupérer et l’encourageait, le félicitait, une fois le but atteint.

Ce premier dimanche d’août devait être identique aux autres fins de semaine. Aziz sirotait son café, songeant à la tâche supplétive qui l’attendait : réaliser un inventaire précis de ses stocks et trouver une solution de secours pour s’affranchir de certaines ruptures. L’Asie et l’Amérique ne comblaient pas tous les manques de produits africains, victimes d’un contingentement. Apaty venait de descendre au magasin pour préparer le comptage. Il transplana dans la cuisine d’Aziz, les yeux exorbités, les oreilles basses.

— Monsieur ! Venez vite !

— Que se passe-t-il ?

— Apaty a trouvé la porte arrière ouverte et quelques tiroirs renversés. La réserve a été visitée. On vous a volé, Maître.

— Nom d’un Piment Cornu !

Il repoussa son bol de café noir, enfila ses mules et descendit dans l’échoppe. Face aux cris d’affolement d’Apaty et à sa propension naturelle à effacer le désordre, il opposa un veto ferme.

— Ne touche à rien.

— Mais Maître…

— Non, te dis-je ! File au bureau des Aurors. Ils doivent constater.

L’elfe transplana. Ce cambriolage n’était pas une première vécue par Aziz. Il était bien assuré, Niffleur-Sécurité effectuait des rondes nocturnes, aléatoires et des charmes spéciaux étaient apposés sur les armoires contenant les produits les plus coûteux. Quant au coffre-fort contenant les plumes de Jobarbille et les autres ingrédients soumis à réglementation, il était de facture gobeline et d’une solidité à toute épreuve. L’armoire et le coffre étaient intacts. Pas une éraflure ! Il les contrôla : rien ne manquait.

Lorsque Apaty revint en compagnie de l’Auror Meursault, de garde, Aziz le renvoya dans l’appartement et lui ordonna de le briquer à fond. Il préférait ne pas l’entendre geindre toutes les cinq minutes.

— Bonjour, Aziz.

— Bonjour, Alain. Avez-vous apporté un formulaire de plainte ?

Le policier magique mit sa besace en évidence.

— J’ai tout ce qu’il faut. Par où sont-ils passés ?

— Par la porte arrière, puis la réserve.

— Qu’ont-ils dérobé ?

— Je n’ai pas établi la liste.

— Le bazar semble minime. Vous les avez mis en fuite ?

— Non. J’ai le sommeil léger mais là, je n’ai rien entendu. Pas un bruit.

Meursault s’engagea dans la réserve et arpenta les travées, suivi par le propriétaire. La porte du fond béait mais n’avait pas été détruite par un sort explosif. Il ne manqua pas le coffre d’une tonne et demie, en place. Il nota un emplacement suspect, en haut d’une étagère.

— Là ?

— Il manque un bidon de 50 centilitres. De la bave de chauve-souris vampire, Desmodus Rotundus. Un anticoagulant très efficace.

Le quarantenaire au visage d’ange, aux cheveux bouclés, fronça les sourcils avant de revenir vers l’officine. Il avisa les tiroirs. L’un d’eux était estampillé « Dard de Billywig ». Aziz demeura dans la réserve et inspecta chaque allée, chaque étagère. Il s’enfonça jusqu’au fond, là où se situaient les installations en métal, faites pour supporter des poids lourds. Il décela une anomalie.

Après un quart d’heure d’examen minutieux, il fut établi que les malfrats, en plus de la bave, avaient volé un litre d’essence de Dictame, dix dards de Billywig – soit le stock complet –, une fiole de dix crachats de Paonard, un sac de dix kilos d’armoise et une bouteille de dix centimètres cubes de flatulence de Bayours.

Les deux hommes remplirent la plainte après le relevé d’empreintes – de grandes dimensions – sur l’un des tiroirs retournés. Au moment d’indiquer le montant estimatif du préjudice, Aziz fournit un chiffre qui décontenança l’Auror.

— Comme il n’y a aucun dégât, je dirais… 30 ou 35 Gallions.

— C’est peu, non ?

— Je n’y comprends rien. Les cambriolages se sont toujours soldés par le magasin retourné, accompagné de destructions. Les voleurs cherchent ce qui coûte le plus cher ou les produits restreints. En plus, je les surprends neuf fois sur dix. Là, autant de précautions pour un butin ridicule. Le plus cher, c’est la fiole de crachats. Dix Gallions. Même somme pour les dards de Billywig. C’est d’ailleurs ce qui m’ennuie le plus, dans cette affaire. Je pourrai peut-être me dépanner avec Cosme Acajor.

— Et le reste ?

— Un kilo d’armoise, ça vaut 5 Mornilles. C’est comme si…

— Oui ?

— On leur avait passé une commande spéciale.

— Pour fabriquer quoi ?

— Aucune idée ! Il faudrait questionner un excellent potionniste. Voire le Maître. Monsieur Flamel.

— Hum…

— Concernant l’empreinte relevée sur ce tiroir, elle ne peut pas venir d’un client. Ils ne passent jamais derrière le comptoir. En revanche, elle pourrait appartenir à mon employé, Bertrand. Il se charge de compléter les emplacements au moins deux fois par jour, en semaine. Il est jeune, bâti comme un athlète et soulève les charges lourdes sans effort. Je n’ai plus l’âge. Je vous donnerai son adresse. Demain matin, il sera là.

— C’est noté. Je ne vous cache pas que la valeur du larcin, l’absence d’indices, de méthodes, vont nous conduire à…

— … un classement sans suite ?

— Je parie ma robe sorcière là-dessus.

— Du moment que j’ai le formulaire pour mon assureur ! Niffleur-Sécurité va exiger de nouvelles mesures. Pff… Laisser les criminels courir et supporter des contraintes supplémentaires.

— Je comprends votre gêne. Dans votre situation, j’irais offrir mon histoire au Cri de la Gargouille, en me moquant des criminels, en les prenant pour des imbéciles, incapables de distinguer un fluide à 10 Gallions le gramme d’un sac de 100 kilos de poudre à canon. J’insisterais en disant qu’un gamin de dix ans n’aurait pas commis cette bévue.

— De la provocation ?

— Oui. Je reviens planquer deux ou trois nuits, avec vous. Au cas où, vexés, les criminels décident de se venger. Ça se tente ?

Aziz accepta la proposition. Meursault savait que la plainte ne déchaînerait pas un branle-bas de combat. Mais les circonstances étaient trop étranges pour ne pas valoir une petite initiative personnelle qui, au pire, lui coûterait quelques heures de sommeil, au mieux, lui permettrait de dégoter une affaire originale.

Avant de présenter son rapport à son chef de groupe, il tint à exploiter toutes les pistes. Il se présenta au domicile des Malestroits – les empreintes relevées n’étaient pas celles de l’employé, un point encourageant – et au logis des Flamel. Nicolas ne put lui révéler l’usage des produits dérobés, étant entendu que le commanditaire pouvait avoir exigé le vol d’ingrédients inutiles parmi la liste présentée. La potion cible incluait peut-être d’autres éléments achetés, volés, chez Branchiflore ou ailleurs. Seul un flagrant délit permettrait d’esquisser le dessein des truands.

Après une soirée au repas succulent et pantagruélique, afin qu’Eugénie n’oublie rien des saveurs exquises d’une table française, Éliane et Augustin conduisirent leur nièce à Bourg-Enchanteur. Après des adieux déchirants, elle emprunta un module de Transportation jusqu’à Lille. Ensuite, elle rejoignit la gare pour un court voyage dans un train moldu jusqu’à Calais. Plusieurs voyageurs l’aidèrent à transporter son énorme malle et la mirent sur le bon chemin pour prendre un bateau à vapeur à destination de Douvres. La traversée fut affreuse, sans comparaison avec un transplanage. À la douane, pâle comme un linceul, affamée à force de rendre ses tripes par-dessus bord, elle présenta un passeport concocté par sa sorcière de tante. Le document, plus vrai que nature, comportait une photographie de sa trombine. Afin de compliquer la tâche des douaniers enquêteurs, il était indiqué que la jeune fille était née en Suisse 2 et qu’elle s’était rendue en Belgique et au Portugal auparavant. Le fonctionnaire britannique examina le document et nota qu’elle était affublée d’un nom de famille anglais. Il l’interrogea et elle répondit tant bien que mal que la découverte de sa branche anglaise était récente et qu’elle avait obtenu le droit de porter le nom. Elle venait en Angleterre pour la première fois et suivrait des cours dans une école en Écosse. Nanti de ces informations, le douanier la gratifia d’un sourire et apposa le précieux tampon.

Au sortir du port, elle dénicha la bonne ligne d’autobus pour la gare. Trois heures plus tard, elle touchait au but à Saint-Pancras, au cœur de la cité londonienne. Traînant son encombrant bagage derrière elle, elle fut prise en pitié par un jeune employé, âgé de 16 ou 17 ans, en tenue de porteur. Il l’accompagna jusqu’au hall principal. Lorsqu’elle lui tendit 5 shillings, il refusa et lâcha :

— Your smile is enough for me.

Elle éclata de rire et lui claqua une bise. Le garçon rougit jusqu’aux oreilles. Un jeune homme en costume sur mesure, noir, se planta devant elle. Son visage taillé à la serpe trahissait ses origines. Ses yeux noirs et enfoncés, sévères, n’inspiraient que de la terreur. Un Nott, assurément.

— Eugénie Greengrass ?

— Oui. Yes.

— Follow me.

Elle le suivit sans protester alors qu’il avait omis de se présenter. Il ne lui proposa aucune aide, tranchant avec l’attitude du gentil porteur de la gare. Il ne lui accorda pas un regard tout en l’entraînant au sous-sol, la forçant à porter la malle à bout de bras pour descendre l’escalier. Il chercha un lieu tranquille. Quand il fut assuré de l’absence de tout témoin, il fit volte-face et empoigna son avant-bras sans ménagement. Ils s’enroulèrent en produisant un claquement sonore et déboulèrent dans le hall d’un manoir rutilant. Face au luxe ostentatoire vomi du sol au plafond, l’invitée éprouva un dégoût profond, mêlé d’étouffement.

— Attendez ici ! ordonna le jeune homme en anglais.

Il la délaissa sans avoir eu la correction de décliner son identité ou de la conduire à une pièce où elle jouirait d’un siège après des heures de voyage éprouvant. Peu importait : il s’agissait du frère aîné d’Edward Nott, aperçu à l’Académie lors de la remise des diplômes. La ressemblance était flagrante.

Durant les minutes où elle dut patienter, esseulée, Eugénie put mesurer à quel point le luxe tapageur régnait en maître dans la demeure. Le hall démesuré était chargé de bibelots en matières précieuses mais tout était agencé sans goût, sans objectif autre qu’un étalage crasse du pouvoir d’acquisition. Même les tableaux animés paraissaient avoir été exécutés sous la contrainte d’un Impero. D’ailleurs, dans la galerie de portraits partant du hall et menant à l’escalier monumental desservant les étages, il n’y avait qu’une série de bruns et de brunes à l’allure ténébreuse. Pas un seul personnage avec un physique plus avenant des Greengrass, hormis celui de James et de son père ou son grand-père, Humphrey. L’aïeul était souriant et poli, esquissant un hochement de tête respectueux et portant la main à son cœur. En revanche, Lyna était absente.

— Hum…

Eugénie se retourna et découvrit le visage austère de sa grand-mère. Elle eut tout loisir de remarquer à quel point ses mâchoires étaient anguleuses et ses traits dénués de la moindre chaleur. La jeune fille entama le dialogue en anglais.

— Bonjour, Grand-mère.

— Bonjour, Eugénie. Je te prie de m’appeler Madame. Est-ce clair ?

— Entendu.

— Et de ne parler que lorsqu’on t’y autorise.

L’intéressée haussa les sourcils, décontenancée par l’entrée en matière rugueuse. Elle s’attendait à autre chose. Lèvres pincées, regard inquisiteur, son hôtesse l’inspecta des pieds à la tête et soupira, outrée.

— Ici, nous portons des vêtements de qualité, dignes et élégants. Ces… guenilles resteront dans ta malle. Les tenues de ta mère t’attendent dans ta chambre. Sectur…

Elle s’écarta pour révéler l’elfe le plus pitoyable de la Terre.

— … va t’y conduire. Merci de te changer en totalité après avoir pris une douche qui s’impose. Nous dînons à 19H30. Tu as 45 minutes pour prendre tes marques.

— Je ne visite pas le manoir ?

Emma la toisa, inspira et souffla très fort de ses naseaux étroits. Puis, sans un mot de plus, elle lui tourna le dos. L’elfe s’avança, tête baissée, penaud et posa la main sur la malle. Il ne lui restait qu’une moitié d’oreille, un œil valide – l’autre était vitreux – et quelques dents. Ses hardes, pires qu’un ramassis de tissus mis au rebut à l’Académie, dissimulaient à grand peine une kyrielle de cicatrices. Il était dans un état tel qu’elle était incapable de dire s’il avait 20 ans ou 80. Il l’invita à la suivre en silence, la menant jusqu’au monumental escalier. La plupart des personnages de la galerie l’ignorèrent. Sectur gravit les marches une à une, lançant toujours sa jambe gauche en premier, comme si la droite lui infligeait des douleurs insupportables. Il sentit le poids de la malle s’alléger, Eugénie l’ayant empoignée pour soulager la créature. Celle-ci rougit, voulut protester et se ravisa. Sectur ne cessa d’ahaner jusqu’au second et dernier niveau de l’imposant bâtiment. Il traversa le long couloir avant de stopper devant l’ultime porte. Il introduisit une longue clef et déverrouilla l’accès. La pièce était très spacieuse, presque trop. Une armoire énorme, une commode, un secrétaire bureau, un lit à baldaquin et deux chevets constituaient l’ameublement. Il n’y avait ni bibelot, ni vase, fleurs, tableaux ou tapisseries tissées. Pas de tapis et le seul miroir disponible se trouvait dans la salle de bain attenante. Elle eut l’impression que la chambre avait été aménagée à la va-vite ou, plus vraisemblable, qu’elle était restée telle quelle depuis l’enfance de sa mère, juste vidée de tous ses biens personnels. L’elfe ouvrit les deux pans de la penderie et entreposa l’encombrante malle dans le fond. L’armoire était dotée d’une extension très modeste.

— Merci, Sectur.

Il inclina la tête par déférence.

— Tu n’as pas le droit de me parler ? demanda-t-elle en chuchotant.

Il lui signifia que cela lui était interdit.

— Je me fiche des ordres de ma grand-mère. J’ai des questions. C’était bien le frère d’Edward Nott, qui m’a amené ici ?

Sectur confirma. Il murmura :

— Briar, Mademoiselle. C’est l’aîné de la fratrie.

— Appelle-moi Eugénie. Tu peux continuer à me vouvoyer mais pas de Mademoiselle ou Madame. J’ai 13 ans et demi, pas un siècle comme elle.

— Oh mais ma maîtresse n’est pas centenaire ! s’insurgea l’elfe. Et Sectur serait puni s’il faisait usage de votre prénom.

— Comme tu veux. Dans sa tête, ma grand-mère a 100 ans. C’était la chambre de ma mère ?

— La seconde. La première se trouvait entre celles de mon maître et de ma maîtresse, au premier niveau, Mademoiselle. Elle fut transférée ici après avoir… euh… échappé à la surveillance de Madame et Monsieur.

— Tu as connu ma mère ?

— Oui, Mademoiselle. Sectur a eu l’immense honneur de la servir.

— Comment était-elle ?

— Vous lui ressemblez tant.

— Je sais mais son caractère ? Elle s’opposait à ses parents ?

Sectur baissa sa demi-oreille.

— Elle faisait des bêtises ? Elle les mettait en rogne ?

Eugénie fit preuve d’intuition et guetta les signes trahissant les pensées de l’elfe.

— Ma grand-mère t’a puni lorsque ma mère a échappé à ta surveillance.

Il ne pipa pas mot mais releva la tête une brève seconde, jetant des coups furtifs. Eugénie s’approcha à quelques centimètres de son pavillon gauche et murmura :

— Est-ce que des sortilèges ont été apposés sur ma chambre ?

Il nia mais désigna un étrange tube évasé en entonnoir, dissimulé sous le lit. Un système d’écoute rudimentaire. Elle acquiesça et le remercia pour la mise en garde. L’elfe miséreux se retira. Elle eut vite fait d’examiner les recoins de sa prison dorée. Elle ouvrit la fenêtre donnant sur un immense jardin à l’anglaise, avec cette fausse apparence de joyeux fouillis. Elle huma l’air parfumé par le chèvrefeuille courant sur le mur. Elle avisa une colonne de plomb scellé servant à évacuer l’eau des gouttières. Il y avait près de dix mètres de vide avant de toucher terre. Elle referma et inspecta la commode, puis la penderie. Les tenues de sa mère s’y trouvaient, de la layette à l’adolescence. Qui conservait la layette pendant 40 ans ?! Elle se sentit envahie par un malaise croissant. Où se trouvait James, son grand-père ? Pourquoi ne s’était-il pas présenté ? Pour le peu qu’elle savait sur lui, l’homme de 68 ans siégeait au Magenmagot et gérait des biens immobiliers. Rien ne se vendait ou ne se construisait sans qu’il ne soit impliqué. Il était aussi écouté par le ministre de la Magie. Emma n’avait pas d’emploi. Elle serait sur son dos toute la journée.

Elle jeta son dévolu sur une robe noire et des vernis assortis. Elle opta pour une chemise blanche. Puis, elle se réfugia dans la salle de bain.

Sigrid partageait son expérience théâtrale avec son associé au petit déjeuner du lundi, avant que le garçon ne se lance à l’assaut d’une journée aux urgences de l’hôpital. Elle caressait le fol espoir de l’intéresser à sa nouvelle vie sociale et de lui faire accepter une soirée en sa compagnie. Elle désirait se rendre à l’opéra Garnier pour y écouter Le Coq d’Or, de Rimsky-Korsakov. Les Ishii, madame Sato et les Rostopchine seraient de la partie. Hercule entamait la lecture du Cri de la Gargouille auquel son amie était abonnée et répondit « oui » par réflexe.

— Super ! Je te prends un billet !

— Pour ?

— L’opéra. Tu n’as rien écouté ?

— Eh bien… Il y a un article qui…

Le garçon lisait et parlait en même temps. Il découvrait le malheur relatif frappant monsieur Branchiflore. Le ton du journaliste était inhabituel et insistait sur le ridicule de la situation, des moyens mis en œuvre pour récolter un butin misérable, des produits d’une banalité affligeante tandis que les biens coûteux avaient été laissés pour compte.

— Lisez ! fit-il en tendant le canard et en pointant les lignes du doigt. Pour votre sortie à l’opéra, c’est d’accord. Je ferai un effort pour me faire plaindre par Laurine.

— Les chanteurs lyriques. Pas commune, sa plus grande frayeur. Je me demande ce que la mienne sera devenue… Alors… L’article…

Elle le dévora rapidement et demeura perplexe.

— 30 ou 35 Gallions ? Qui sont ces crétins ? Tu veux enquêter sur ce fait divers ? Monsieur Branchiflore ne nous paiera pas pour ça. Son assurance va le rembourser sans sourciller.

— Je n’en doute pas. J’aimerais juste savoir ce qu’ils ont pu dérober. Ce n’est pas précisé. La valeur n’est pas leur but. Leur mobile est ailleurs. Dans la potion à réaliser ? Pourquoi ne pas acheter les ingrédients ? Par discrétion ? Dans ce cas, quelques sortilèges ou du Polynectar font l’affaire pour préserver l’anonymat.

— La liste n’est peut-être pas complète ? suggéra la demoiselle, aboutissant à l’hypothèse élaborée par messieurs Meursault et Branchiflore. Tu sais quoi ? On devrait collecter tous les articles sur les vols. Non, ce sera incomplet. Je ferai un saut chez les Aurors pour voir quelles plaintes entrent dans le moule. Vol de végétaux, de minéraux, de poudre, d’extraits animaliers. Je ferai un détour chez Branchiflore.

— Nous pourrons utiliser mon encyclopédie pour déterminer les breuvages visés.

— Tu as des nouvelles d’Eugénie ? demanda-t-elle, le prenant de court.

— Je… je n’ai pas compulsé le Bottin. Pas eu le temps. Ni l’envie. Elle doit affronter sa famille. Seule.

— C’est très très tendu.

— C’est-à-dire ?

Elle lui décrivit, en enrichissant son récit d’adjectifs puissants, comment Eugénie avait été éjectée du dîner après seulement dix minutes de présence, s’étant pris le bec avec madame Nott qu’elle obstinait à nommer « Grand-mère », puis familièrement « Mamie », en dépit des remontrances. Au début du repas, l’Anglaise lui avait interdit de se pavaner en ville, au milieu de la « populace », ni ailleurs. Elle serait consignée au manoir pour travailler son anglais, exécrable, et ses sortilèges de Défense Contre les Forces du Mal, matière la plus importante à Poudlard. Les Greengrass avaient obtenu une dérogation, le ministre n’ignorant rien de la médiocrité de l’enseignement français. Elle était autorisée à lire des ouvrages de la bibliothèque à la condition qu’ils représentent un intérêt éducatif et qu’elle en prenne connaissance dans sa chambre. Ses manuels de 4ᵉ année devraient avoir été lus dans leur intégralité avant la rentrée fixée au 1ᵉʳ septembre.

En dehors de ces activités, elle se présenterait aux repas à heure fixe, en tenue exemplaire et se restaurerait dans un silence monacal. Quant à son grand-père, plus humain, il ne paraissait pas avoir voix au chapitre lorsque Emma prenait une décision. Le personnel était invisible et avait pour consigne de réduire les contacts avec l’invitée à la portion congrue.

— Elle compte se carapater dès que possible.

— Elle va au-devant de terribles représailles, jugea le Belge. Ses grands-parents ne m’inspirent aucune confiance. Attendez-vous à un silence de sa part jusqu’au jour de la rentrée. A Poudlard, elle aura plus de liberté pour nous écrire.

— Tu crois ?

— Aux mots employés, je dirais qu’Eugénie s’apprête à déclencher une guerre. Elle est ainsi. Indomptable. Bien… Je vous laisse. À ce soir, Sigrid !

Le garçon prit une pincée de poudre de cheminette, un sac de Tergeo et s’engouffra dans la cheminée de l’agence. Sigrid, demeurée seule avec sa tasse de café fumant, relut l’article sur Branchiflore et le cambriolage. Il était provocateur. Elle posa son menton sur sa main droite, coude appuyé sur la table et perdit son regard sur le plafond.

« Et si les voleurs poursuivaient un but tout à fait différent ? » songea-t-elle.

Une nouvelle hypothèse se dessina dans son esprit. Il lui fallait être attentive à un type d’indice bien spécifique.

Au réveil, les yeux d’Eugénie étaient en feu. Elle avait passé une partie de la soirée à pleurer de tout son saoul, expulsant la colère. Puis, elle avait gambergé une riposte adéquate. Elle était fermement opposée à vivre un enfer chez ses grands-parents, pendant tout le mois. Du moins, à leurs conditions. Entre sa grand-mère tyrannique et son grand-père apathique, vraie ou fausse carpette, incapable de tenir tête à la mégère, elle avait de quoi lutter. Son expérience avec son père inflexible allait servir à leur montrer de quel bois elle se chauffait.

Debout à 5H00, elle effectua une toilette de chat et enfila une tenue à la garçonne. Un quart d’heure plus tard, chaussée de ses godillots les plus costauds, elle se laissa glisser le long de la gouttière et détala comme un Jackalope dans les jardins couverts de rosée matinale. Elle franchit le mur d’enceinte et déambula dans les rues désertes d’Hampton. La cité bourgeoise ne lui fournit aucun plaisir. Elle trouva même que les bâtiments étaient tristes à pleurer, n’ayant rien du charme des fermes et des chalets pyrénéens. Elle croisa un livreur de lait, un mitron et un mirliton, bien matinaux. Elle commit un arrêt dans une « boulangerie » où elle fut bien en peine de troquer ses pennies contre une nourriture contentant son appétit.

Après avoir erré une bonne demi-heure, elle dénicha enfin un lieu digne d’intérêt : le cimetière de la cité. Elle escalada la grille, se moquant des horaires d’ouverture et entreprit une première traversée en empruntant la voie coupant la dernière demeure en deux. L’endroit était paisible et le silence n’était rompu que par le chant des oiseaux diurnes. Après avoir arpenté l’artère principale, elle étrilla les contre-allées ombragées. La météo, douce, ensoleillée, se prêtait à la flânerie. Elle cherchait la tombe de sa mère. Après une autre demi-heure passée à examiner les sépultures, elle tomba sur un caveau grandiose, celui des Greengrass. Elle lut les nombreuses inscriptions mais ne trouva aucune trace de Lyna. Puis, elle se fustigea d’avoir été aussi naïve.

« Papa l’a faite enterrer ailleurs. Elle était en froid avec ses parents. Elle ne repose pas ici. »

La jeune fille regretta de ne pas avoir la mémoire d’Hercule ; une plume, de l’encre et un parchemin lui auraient servi. Elle aurait noté les identités et aurait cherché, l’année prochaine, dans le degré 50 du Sondeur, des informations sur ses aïeux, pour connaître leurs destinées, leurs bonnes actions ou leurs méfaits.

Elle remarqua que certains avaient dû périr au combat, la baguette à la main, n’ayant pas vécu plus de 30 ans. Une hécatombe répartie sur plusieurs siècles. La famille comptait de nombreux Aurors.

Elle sortit sa montre de la poche de son chemisier. Il était presque 7H00. Elle devait se présenter au petit-déjeuner à 7H30, en robe, bien apprêtée. C’était ridicule. Elle mémorisa le prénom d’Elizabeth, née en 1712 et décédée en 1740 ainsi que John, un centenaire né en 1801 et passé dans l’autre monde en 1902. Ce dernier pourrait être l’homme souriant du portrait. Elle serina les informations et courut ensuite à en perdre haleine, se jouant des obstacles, des distances. Elle ne mit que quinze minutes pour rejoindre le manoir. L’ascension de la gouttière fut plus corsée que la descente. Eugénie manqua de se rompre le cou à plusieurs reprises, glissant à cause de l’humidité. Lorsqu’elle sauta sur le carrelage de sa chambre, elle tomba nez à nez avec sa grand-mère, la mâchoire si serrée que ses dents grinçaient. Elle agita sa baguette et Eugénie sentit sa peau cuire. Elle hurla à pleins poumons.

La nouvelle journée d’Hercule, aux urgences, fut mouvementée. Le garçon la passa à l’extérieur, sur le terrain d’une catastrophe, en Alsace, en compagnie d’une équipe médicale. Un chalet dissimulé dans la forêt, non loin du col de la Schlucht, entre Gérardmer et Colmar, s’était effondré. Le toit et le premier étage avaient rejoint le rez-de-chaussée. Les propriétaires n’étaient autres que les parents des jumeaux aux ascendances Banshee, nés en avril dernier. 3 Les hurlements répétés des bambins avaient eu raison de la solidité de la bâtisse pluriséculaire.

Sous les gravats, enterrés vivants, les secouristes retrouvèrent les parents, leurs deux filles aînées, les bambins et un couple d’amis, invité au déjeuner. Arrivé sur place, Hercule revit des scènes du passé, lorsque des bombes moldues soufflaient des constructions. Après des kyrielles de sortilèges de lévitation, les victimes avaient été découvertes. Il n’y avait aucun mort, un authentique miracle. Fort de son expérience marquante dans le tunnel de Transportation, le garçon s’assura, grâce à des analyses in situ, que les miraculés n’étaient pas contaminés par la Pétripyripathose, qu’il s’agisse de la forme basique ou de la souche marbrée. Il pesta en silence lorsque le problème du rapatriement des blessés se posa. C’était un vrai cirque ! Pas de Portoloin à proximité, ni de cheminée – celle des sorciers était détruite –, rien de plus près que Strasbourg. Hercule avait déjà transplané sur les 700 kilomètres séparant l’agence W de la pyramide des Boulanger. Les 340 bornes pour rejoindre l’hôpital, même avec un passager, n’étaient rien.

Épuisé, il pénétra dans l’agence un peu plus tôt qu’il ne l’espérait. Sigrid l’attendait avec impatience. Elle était vêtue à la Moldue, avec modestie. Elle l’accueillit avec un sourire et ne lui accorda pas une seconde de répit.

— Tu vas être content.

— Ah ?

— Monsieur Branchiflore m’a communiqué la liste des produits volés.

— Bien.

— J’ai consulté ton encyclopédie « Comprendre une potion » et j’ai établi une liste de 253 potions utilisant un ou plusieurs ingrédients. Cependant…

— … aucun d’eux ne les utilise tous.

— Exact ! Jamais plus de trois éléments. Donc, soit il y a un ou plusieurs leurres, soit ils concoctent plusieurs breuvages, soit la potion sort d’un livre de magie noire. La colonne M pourrait servir, mais il faudrait des semaines d’exploration, de lecture, sans compter la découverte des sortilèges pour déverrouiller certains ouvrages. Mon aïeul, Nicolas, à qui j’ai rendu visite, m’a tenu le même discours qu’à l’Auror Meursault.

— Il est sur l’affaire ?

— Oui. Aucune formule connue. J’ai épluché les quotidiens des trois derniers mois. Rien de notable. Alors, j’ai eu une autre idée.

Elle agita un journal que Hercule fut incapable d’identifier.

— C’est le Figaro. Le plus ancien journal moldu. Comme le vendeur du kiosque à journaux n’avait pas retourné ses invendus, j’ai obtenu sept exemplaires, ceux de la semaine écoulée. Voici celui d’hier. Page 2. En haut, à gauche.

Le garçon déplia la feuille de chou aux photos figées et lut :

— Vol spectaculaire ! Hier, entre 22H00 et 6H00, l’usine Péchiney de Saint-Auban, commune des Alpes, a été le théâtre d’un cambriolage au déroulement et au butin peu communs. Trois fûts de mercure, d’une contenance de 60 litres l’unité, ont disparu. Selon les gendarmes, appelés en premier lieu, aucune empreinte de véhicule de transport ou d’engin de levage n’a été relevée aux abords de la fabrique. Pour rappel, la masse de ce métal est de 13,6 kilos / litre. Chaque fût pèse près de 800 kilos. Ce métal, dont la dangerosité fait l’objet d’âpres débats dans la communauté scientifique, est volatile à partir de 39 degrés Celsius. Il entre dans le processus de fabrication de soude caustique, essentielle pour la production du savon ou dans la confection des thermomètres médicaux. Le montant du vol est estimé à près de 600 000 francs. La police judiciaire devrait prendre le relais sur cette affaire retentissante.

— Tu ne trouves pas ce cas digne de figurer sur le mur des anomalies ?

— Absolument ! Bravo pour votre vigilance ! Les vols de métaux sont peu courants et se cantonnent généralement au cuivre, au laiton, à l’acier. Jamais plus de quelques dizaines de kilos. Plus rarement, de l’or, très surveillé. Mais le mercure n’est pas n’importe quel métal.

— J’ai cherché dans l’encyclopédie. Il est décrit mais aucune potion n’en utilise.

— L’auteur est au courant de son usage mais juge imprudent de citer un breuvage. C’est un gage de dangerosité. Plus de deux tonnes évanouies !

— La police va s’en mêler. Tu ne crois pas que Gérôme…

— Je vais l’avertir de ce pas.

— Tu as faim ? J’ai cuisiné des pâtes, de la sauce tomate et des côtelettes.

— Merci, mais je suis… vide… Vous… Vous vous chargez de tout, y compris de faire tourner l’agence et de récolter des informations. Moi…

— Toi, de jour, tu t’échines à l’hôpital et tu ramènes un bon salaire pour deux jours de service. La nuit, tu inventes ou crées des baguettes qui rapporteront quelques Gallions.

— Vous avez raison.

— Je vais au cinéma. Je te raconterai demain. Euh… aucun écrit d’Eugénie. Bizarre.

Hercule imagina que leur amie était très occupée, sûrement encadrée par un précepteur chargé de lui faire ingurgiter du vocabulaire et des règles grammaticales. Les Anglais ne nommaient rien des choses magiques comme les francophones. Par exemple, les Moldus qu’ils qualifiaient de « Muggles ». Il n’enviait pas sa situation.

Une bouffée de tristesse l’envahit. Des larmes se mirent à sourdre. Les premières.

La maîtresse du manoir d’Hampton avait fait apposer une ribambelle de sorts nominatifs visant à contenir Eugénie dans les murs, un stratagème contournable si elle était accompagnée d’un adulte. Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis la punition cuisante, informulée mais la jeune Française en percevait encore les effets. Elle était convaincue qu’il s’agissait d’une torture de magie noire. Elle était déterminée à fureter, fouiner, interroger, espionner, jusqu’à démontrer, preuves à l’appui, que sa grand-mère se livrait à des activités illicites. La vérité ne pouvait pas être différente. Ses plans furent contrariés par l’irruption d’un précepteur quasi chauve, édenté, maigre comme un clou, tenant sa baguette entre son index et son majeur, poing fermé. Il exigea d’elle une attention soutenue de 8H00 à 22H00, ne commettant que deux pauses de trente minutes pour les repas. Au déjeuner, elle s’était égosillée, exigeant de pouvoir envoyer des hiboux postaux à ses amis. L’opposition acharnée d’Emma l’avait convaincue de dissimuler son recueil de carrés magiques du mieux qu’elle pourrait.

Au dîner, à peine les pieds sous la table, dans l’office, elle assista à une scène d’une cruauté sans nom, exercée contre un elfe nommé Baldur. La pauvre créature laissa tomber des couverts en présence de la maîtresse de maison alors que cette dernière délivrait les nouvelles conditions de vie de la « sauvageonne », jugée indigne d’assister aux repas avec ses grands-parents. La baguette de la marâtre fouetta l’air et jeta un maléfice sanglant en pleine poitrine de Baldur qui couina en serrant les dents. Eugénie bondit de sa chaise et s’interposa.

— Ça va pas ? Pour des couverts ? s’insurgea-t-elle.

— Il a tué mes tympans ! mugit la mégère.

— Et alors ? T’as qu’à porter des cache-oreilles, si t’es fragile !

— Je t’interdis de me tutoyer et de me dicter ma conduite sous mon toit. Je n’ai que faire de ton avis d’écervelée mal élevée !

— C’est de la cruauté ! Pour des couverts, franchement ! Moi, j’ai eu droit à du Clochipique et je n’ai pas massacré mon professeur pour autant !

— Cela ne m’étonne pas de ces Français dégoûtants ! Cultiver des monstruosités dangereuses, sans intérêt !

— Si tu sortais de ta tour d’ivoire, tu saurais que le Clochipique sert à fabriquer plusieurs potions et entre dans la composition de certaines encres magiques. Je le sais à grâce à mon ami Hercule.

— Je me moque de ce que peut savoir ce petit Français !

— Il est belge et pas français ! C’est l’esprit le plus umineux que je connaisse, un stratège comme personne, un enquêteur appelé par les Aurors et s’il était là, il connaîtrait déjà tes plus sombres secrets, vieille bique ignare !

— Quoi ?! fulmina la femme. Comment m’as-tu appelée ?

Eugénie tourna les talons et entraîna l’elfe blessé en le cramponnant par le bras. Elle trouva James sur sa route.

— Je ne t’ai pas autorisée à quitter l’office ! hurla la femme.

Sa petite-fille fit volte-face et s’excusa faussement :

— Je manque à toutes les règles de savoir-vivre ! Je n’ai pas débarrassé la table.

Joignant le geste à la parole, elle balaya la vaisselle en visant la furie, d’un revers de la main. La robe de la tortionnaire fut maculée de potage à la carotte et à la tomate. Les dents de la fourchette passèrent à deux doigts de se planter dans le corsage de l’Anglaise. Elle leva sa baguette. James s’agita pour qu’elle ne commette pas l’irréparable. Le sort manqua sa cible car Eugénie réagit comme Shin l’avait fait lors de sa première confrontation avec Rosier. Elle se jeta en avant, roula de côté, se redressa et termina par une tarte d’anthologie. La tête de la rombière fut déviée tandis que James étouffait un cri de stupeur.

— Vieille carne ! Tu l’as bien méritée, celle-ci !

James était pétrifié par la fureur naissante dans les yeux cruels d’Emma. Muet, bras ballants, il fut mis devant l’horrible réalité. Emma procédait avec Eugénie comme elle avait agi avec Lyna. Même méthode, mêmes conséquences. Au détail près que Lyna avait mis des années à se révolter. La petite Française était une combattante. Elle contraignit l’elfe à la suivre, malgré ses suppliques.

— Laissez Baldur, Mademoiselle. Il mérite cette punition.

— Non ! rugit Eugénie. Jamais ! Je vais me battre contre cette… engeance !

— S’il vous plaît… Baldur vous en conjure !

Elle attrapa sa baguette de cornouiller et débuta :

— Vulnera Sanentur ! Vulnera Sanentur !

Elle mit tant de conviction et de rage que la plaie se referma vite. Elle réussit au-delà de ses espoirs et de ses tentatives en classe.

— Je suis fille de médicomage. Je ne pourrais plus me regarder dans un miroir si je n’agissais pas. Tu sais, j’ai déjà soigné mon meilleur ami. Je lui ai sauvé la vie un jour où ces pourritures de suprémacistes l’avaient blessé.

— Des suprémacistes ? Qu’est-ce ?

— Des crétins qui s’imaginent supérieurs aux Moldus et à tous les autres parce qu’ils sont Sang-Pur.

— Mais c’est le cas.

— Sûrement pas ! L’une de mes meilleures amies, née-Moldue, a démoli un de ces péteux qui devait devenir Auror. Elle l’a grillé en une minute. Elle peut battre n’importe quel sorcier. N’importe lequel ! jura Eugénie.

Elle défit son lit, déchira le drap, le mit en lambeaux et fabriqua des bandages pour protéger la cicatrice de l’elfe, en dépit de ses protestations. Emma fit irruption, furieuse, prête à déchaîner son courroux. Les réflexes de la jeune fille furent automatiques. Une créature de feu, ailée, jaillit de sa baguette. L’Igniforma, aux allures de phénix enflammé, fouetta la porte d’un coup sec, rejetant la grand-mère dans le couloir. L’Anglaise revint à l’attaque et parvint à la désarmer.

— Ça, tu vas me le payer, ma petite ! menaça-t-elle.

Eugénie agita le plat de sa main et la tança en français :

— Essaie, vieille sangsue et je te promets la petite sœur sur l’autre joue, pour faire bonne mesure.

— Assez, Emma ! s’interposa James. Assez de violence !

Il s’empara de la baguette captée par sa femme et dit :

— Confisquée. Tu ne t’en serviras qu’en présence du précepteur, pendant le cours de Défense Contre les Forces du Mal. Tu la restitueras en fin de pratique, bien que je pense que les leçons d’anglais s’imposent plus que les devoirs de duel. Baldur, sors de cette chambre et disparais pour la soirée.

— Si jamais quelqu’un, qui que ce soit, s’avise de faire preuve de cruauté devant moi, je montrerai mes crocs et mes griffes, Monsieur, répliqua la jeune fille. Sans l’ombre d’une hésitation…

Elle fixa Emma et ajouta :

— … et avec délectation.

— J’ai compris ta détermination. Nous allons tous faire en sorte de repartir sur de meilleures bases.

Eugénie croisa les bras, en signe de fermeture et de défiance. Elle s’abstint de commenter la volonté d’ouverture de James. Il ne lui ôterait pas de l’esprit que cette satanée harpie était une abomination. Désormais, elle était en guerre.

L’homme lui proposa de se rendre au petit salon pour grignoter en sa compagnie. Elle déclina l’offre, bien qu’elle n’ait rien de plus qu’un pain au lait sec dans l’estomac depuis la veille. Elle se contenta d’ajouter que l’exécution de sorts incendiaires, avec sa baguette, sapaient moins ses forces que lorsqu’elle les accomplissait sans son auxiliaire de magie. Le couple pâlit à l’unisson. Puis son grand-père lui souhaita une nuit sereine et referma la porte. Eugénie se précipita pour coller son oreille contre le bois et perçut la voix d’Emma maugréant :

— Je vais la mater.

— Non. Si elle est capable de jeter du feu sans baguette, elle pourrait nous incinérer durant notre sommeil. Elle est de la trempe de sa mère. Aucune limite.

— Il faut que je fouille sa malle. Elle possède peut-être des armes. Et un moyen d’entrer en contact avec ses amis. Surtout avec ce maudit Belge !

— Je sais. Il faut préserver son isolement mais plus de combat. Elle a été bien formée. Nous pourrions le regretter. Laissez-moi faire. Je saurai composer avec elle.

La petite Française se félicita d’avoir joué les espionnes. Sans perdre une seule seconde, elle sécurisa ses biens les plus précieux : la baguette offerte par Hercule à laquelle aucune serrure ne résisterait. Elle l’emballa dans la couverture de dissimulation. Quant à Raoul 2, le phonographe et le couteau de la vérité, elle trouverait des arguments pour justifier leur présence. Puis, elle songea au plan d’attaque pour quadriller le manoir. Elle en extirperait tous les secrets.


1 Cette pièce du maître fut bien jouée au Théâtre Édouard VII mais à partir du 12 octobre 1920. Sigrid assiste à une générale en costumes.

2 En 1915, la Suisse fut la première nation à exiger une photographie sur le passeport.

3 Voir « Beauxbâtons, la dernière chance »




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