Comme tout homme politique qui se respecte, moldu ou sorcier, Émile Picaillou examinait à la loupe la presse, qu’elle soit française ou européenne. Le ministre de la Magie se faisait aider par le département de la Coopération Magique Internationale, un service concentrant plusieurs polyglottes. Ses membres se chargeaient, au quotidien, de sélectionner des articles pour leur pertinence et leur variété, avant d’en faire une traduction fidèle distribuée aux fonctionnaires et à leur grand manitou.
Ce matin, il disposait de son échantillon représentatif d’où l’Allemagne était, pour la première fois, exclue. Ce parvenu de Grüber n’avait pas traîné pour cadenasser la presse traditionnelle. Sous peu, « Reinesblutzeitung », 1 l’organe officiel du parti suprémaciste, serait le seul autorisé à paraître. Émile s’en moquait. Que ce Grüber fasse cingler le fouet de la tyrannie si ça le chantait, que le claquement des bottes de cuir noir de ses Aurors, vêtus comme des suppôts de démons, retentisse aux frontières, qu’il agite ses mesures contre les Sang-Impurs, cela n’avait pas la moindre importance. En revanche, parmi la masse de déclarations et d’actions du Germain, un élément avait déclenché l’ire du Français, au point qu’il s’était écrié dans son bureau, suscitant la surprise et l’intérêt de son aide de camp, Renée-Aubépine de Brincourt :
— Mais quel sombre crétin ! Cet idiot va tout faire rater !
La presse allemande était muselée. Aucun risque de ce côté. Mais les quotidiens français ne l’étaient pas ! Si jamais un journaliste tricolore analysait les déclarations de Grüber, il se poserait la bonne question : si l’école Adler était interdite aux Sang-Purs, où iraient les 70 élèves concernés à la prochaine rentrée, dans cinq semaines ?
« J’espère que cet abruti a un mensonge solide à divulguer. »
Il passa sous silence la volonté hégémonique du sinistre personnage. Grüber désirait constituer une communauté sorcière germanique unifiée, quitte à déplacer les germanophones ou à « nettoyer » les gouvernements belges, hongrois, suisses, italiens pour que les minorités teutonnes soient considérées. Émile avait d’autres Fléreurs à fouetter. Dans quelques minutes, il devait faire avaler une nouvelle réforme à l’assemblée des Sages. Elle portait sur le mode de gestion de l’hôpital Bonpied qu’il jugeait archaïque. Son objectif était de le calquer sur celui de l’Académie de Beauxbâtons, de responsabiliser les soignants, de leur inculquer la valeur des soins, qu’ils comprennent enfin que le ministère n’était pas un puits sans fond dans lequel puiser de l’eau jusqu’au tarissement.
Il se leva de son fauteuil, s’empara d’un double rouleau de parchemin et héla son aide de camp :
— C’est l’heure, De Brincourt. Nous y allons.
— Oui, monsieur le ministre.
Cinq minutes plus tard, la présentation de la réforme débutait dans un silence poli. Robert d’Arcy écoutait religieusement, sans interrompre l’orateur à tout bout de champ, sans autorisation, comme à son habitude. Le président des Sages, monsieur Joly de Sailly, était en mesure de gérer l’auditoire, sans jouer à l’Auror réglant la circulation des balais. Le ministre présenta le projet comme sa volonté personnelle d’harmoniser, simplifier le fonctionnement des institutions majeures de la communauté. Néanmoins, il était conscient que la gestion du budget de l’hôpital serait plus complexe, du fait de l’imprévisibilité du type et du nombre d’actes, du coût variable selon la gravité des maux affectant les patients.
— Je sais que les soignants, à commencer par le directeur Dégivré, ne sont pas des gestionnaires, ni des négociateurs. Le service des achats de l’hôpital est habitué à commander sans discuter. La mission de l’hôpital et de son personnel est avant tout de soigner. Comme celle de l’Académie est d’enseigner. N’empêche que madame Bonnelangue et ses enseignants gèrent l’argent, les investissements, en parfaite autonomie. Alors, si les professeurs y parviennent, j’ai confiance en nos médicomages pour qu’ils se questionnent avant d’engager des soins, des traitements ou d’investir dans du matériel.
— Madame Irma Chamfort demande la parole, coupa Joly de Sailly.
— Je vous écoute, Madame.
— Cette démarche sur la pertinence des soins vaut-elle pour tous les services ?
— Non. Les urgences, c’est ce à quoi vous pensez, j’imagine, de par leur caractère « urgent », doivent être considérées à part. Un patient, victime d’un Fugacordis, recevra autant de potion de sérénité que nécessaire pour calmer son rythme cardiaque. Un arrêt du cœur sera contré par du Vitaclaire jusqu’à ce que l’organe reparte. Un enfant piqué par plusieurs Billywig aura du Plombipède avant de s’envoler jusqu’aux confins de l’atmosphère. Par contre, tenter d’administrer un énième breuvage sur un sorcier dont le syndrome n’est clairement pas identifié, en tâtonnant, n’est plus tolérable. Cet acte doit faire l’objet d’une étude de pertinence préalable. Oui, monsieur Delors ?
— Sur quelle année avez-vous basé le budget ?
— L’année 1910.
— Pourquoi celle-ci ?
— Parce qu’il s’agit d’une année moyenne, sans événement majeur, qui n’a rien du calme exceptionnel de 1913, ni de la folie de 1916 qui connut une hécatombe majeure. Il faut bien se lancer avec un modèle existant.
— Que se passera-t-il si le budget est consommé avant la fin de l’année civile ? relança Irma Chamfort.
— Le but est de ne pas dépasser la somme. Pour y parvenir, l’hôpital devra se ménager une sécurité. Cela n’a rien d’un exercice aisé. Un gestionnaire, nommé par le ministère, sera intégré à la direction et s’assurera de la bonne tenue des comptes. Dans la réforme que je présente, je révolutionne un point : les sources d’approvisionnement de l’hôpital. Jusqu’à aujourd’hui, les acheteurs avaient obligation de commander auprès de fournisseurs agréés, désignés depuis des lustres par notre gouvernement. Il y a trop de… nébulosités, dans le système actuel. Faire jouer la concurrence amènera des économies substantielles.
— C’est bien joli, tout ça, commença d’Arcy sur un ton familier, sans avoir été invité à s’exprimer. Mais les fournisseurs en question ont été choisis parce que ce sont les meilleurs. Depuis toujours.
— Les acheteurs auront toute latitude pour leur commander. Ils seront juste libres de négocier les prix.
— Hum… Et si malgré toutes vos prévisions, le budget est consommé au 1ᵉʳ décembre, comment font-ils ? Ils ferment l’hôpital ?
— C’est inconcevable. Bonpied est la seule planche de salut des sorciers.
— Ne pourrait-on pas demander une participation financière aux patients ? Après tout, ils paient pour consulter des médicomages libéraux. Ou alors, exigeons la détention d’une baguette. Elle garantit un coffre à Pasdelazare.
— Faux ! s’insurgea Irma Chamfort. Un enfant possède une baguette et pas nécessairement un coffre débordant de Gallions.
— Mais leurs parents en ont. Avec ma contre-proposition, s’il y a des frais supplémentaires, un traitement de faveur, le malade ou le parent règle la différence. On n’est pas à l’abri d’une épidémie, avec un virus transmis par les Moldus à leur progéniture sorcière ! Surtout en fin d’année, au plus mauvais moment !
— Une ligne « cataclysme majeur » est inscrite dans le budget.
— Mais pourquoi ne réorganise-t-on pas les services ?
— C’est-à-dire ?
— Les familles douteuses, sans le sou, au premier étage, confinées. Les Sang-Purs dans les derniers niveaux, avec des soins de qualité payés rubis sur l’ongle.
— Nous y revoilà, s’empourpra madame Chamfort. Et les fous à la rue ?
— L’étage de la Folie coûte une fortune ! Des patients à l’année sur lesquels des kyrielles de traitements expérimentaux douteux, stériles, sont testés.
— La science avance grâce à des tests ! répliqua Irma.
— La science, c’est de la foutaise ! Ça ne sert à rien ! Les sorciers doivent utiliser des potions et des onguents fiables, connus et approuvés depuis des siècles.
— Donc, on parque les familles aux origines « douteuses », comme vous dites, au premier étage. Pourquoi ? C’est plus près de la morgue ? De la sortie ?
— Exactement ! D’ailleurs, mon parti propose qu’on limite les séjours à deux mois. C’est suffisant pour 99 % des pépins de santé.
— Et les 1 % restants ?
— Dehors !
— Je vous souhaite bien du plaisir si, comme le docteur Beauxbâtons, un Sang-Pur, vous êtes plongé dans un coma d’une durée supérieure à deux mois. Vos propos scandaleux, d’un autre temps, ne vous vaudront pas des essais de procédés innovants, j’en fais le pari. Je ne vous souhaite pas d’intégrer l’étage de la Folie.
— Ironisez, Chamfort, tant qu’il vous plaira ! Et puisque vous mentionnez la Folie, je suggère que les patients fassent l’objet d’une réévaluation, d’un tri sévère, afin de déterminer quels cas peuvent être déportés à la prison de Fengsel, plus adaptée à leur état de dangerosité.
— C’est hors de question, trancha Picaillou. Un patient n’est pas un criminel.
— Et la baguette obligatoire, en garantie ?
— Je vais étudier ce point.
— Quoi ? s’insurgea la progressiste. Mais enfin, monsieur le Ministre ! Vous ne comprenez pas où il veut en venir ? Les Cracmols, les Gobelins, des créatures intelligentes, intégrées à notre monde, seraient interdites de soins ! Les enfants Né-Moldus de moins de 10 ans seraient rejetés puis leurs parents n’ont pas de baguette.
— Ils n’ont qu’à aller chez les charlatans moldus ! ronchonna d’Arcy.
— Ne dîtes pas d’âneries ! Un Cracmol, passe encore s’il ne débarque pas avec une Dragoncelle. Mais un Gobelin ? Monsieur le Ministre, tenez-vous à prendre le risque de vous mettre à dos la communauté gobeline ? Je ne crois pas. L’idée d’harmoniser les modes de fonctionnement de nos structures éducatives et hospitalières me semble aller dans le bon sens, tout comme le principe de mettre des fournisseurs en concurrence. C’est générateur d’économies. En revanche, l’hôpital doit rester accessible à tous et demeurer gratuit. Sinon, nous nous dirigeons vers le modèle tordu des Moldus américains où il faut montrer son or avant d’être ausculté, avec des cliniques payantes pour les nantis et un hôpital doté de fonds appauvris et de matériel défectueux pour les plus démunis.
— J’entends vos remarques, madame Chamfort. Il faut tout de même se prémunir d’une carence de soins, garantir qu’un dépassement exceptionnel peut être pris à son compte par un patient. La baguette du sorcier offre bien des assurances.
— Si vous fermez aujourd’hui la porte aux Cracmols, aux Gobelins, aux enfants Né-Moldus, vous la claquerez demain au nez des géants, des loup-garous, des Vélanes, des vampires et vous sauterez le pas pour exclure les Sang-Mêlés. Si vous vous engagez dans cette impasse, c’est avec la conscience qu’elle s’achève par une motion de censure et une émeute dans le pays.
— Il s’agit d’un projet, répliqua Émile, plus mielleux que jamais. Nous avons toute la journée pour discuter des modalités et qui sait, trouver une idée qui remportera notre approbation et injectera les moyens manquants.
— Si vous touchez aux fournisseurs historiques de Bonpied, vous me trouverez sur votre chemin, menaça d’Arcy.
Le ministre lui demanda s’il parlait en son nom propre. L’intéressé rétorqua qu’il était la voix de la Guilde du Commerce. Émile savait pourtant que de nombreuses entreprises étaient dans le giron du consortium monté par d’Arcy. Le suprémaciste profitait du système : il maintenait des prix élevés et se gavait sur le dos du Ministère. Les négociations promettaient d’être âpres.
« Il ne devrait pas être aussi rigide. C’est anormal. »
Le plus haut personnage décrivit les articles réformateurs de son projet tandis qu’Irma écrivait un billet destiné aux membres de son parti. Elle leur faisait part de son intention de rencontrer Agathe Bonnelangue, érigée en égérie de la résistance. L’hôpital pour Sang-Pur n’était peut-être pas pour demain, mais elle avait lu dans les yeux du ministre son plaisir à la voir donner un accord de principe à l’alignement des fonctionnements. Son doute se cristallisa autour de l’identité du gestionnaire appelé à encadrer les dépenses de l’hôpital : Thibault Rostang de Hautefeuille. Sa réputation sulfureuse le précédait.
Hercule découpait l’un des ultimes articles du ZZ, Zauberzeitung 2, daté du dimanche soir, titrant sur la victoire des suprémacistes en Allemagne. Il exécutait un Diffindo malgré les protestations outrancières d’Hans Grüber, en photographie animée, craignant un écart maladroit. C’était méconnaître l’habileté et la sûreté de la main du garçon. Le papier et le portrait rejoignirent le mur des bizarreries inclassables, en attente d’une affectation. Selon les derniers mots du journal modéré, les manigances imprévisibles du leader suprémaciste flirtaient avec l’illégalité. Dieter Müller, l’ex-ministre, avait été privé de ses fonctions après une motion de censure de ses adversaires si écrasante qu’il y avait lieu de penser que des élus de son parti, menacés de mort, l’avaient soutenue. On était sans nouvelle de l’ex-ministre dont le domicile avait été mis à sac. Quatre élus, absents lors du vote, avaient été retrouvés dans le land de la Hesse, au centre du pays, dépossédés de leurs baguettes, hagards, incapables de justifier leurs 72 heures d’absence. Ils avaient dû leur salut à un berger qui s’était démené pour permettre leur retour à la vie sorcière. Lorsqu’ils avaient enfin regagné leurs foyers, en fin de journée, ils avaient découvert que leur pays n’était plus le même. L’Allemagne avait basculé et les Pays-Bas ne tarderaient plus à suivre l’exemple du cousin germain.
Dépité, le garçon songea à la façon dont Eugénie réagirait face aux lois scélérates promises au peuple allemand.
« Elle réglerait le problème avec un énorme Incendio. Mais… Pourquoi pas ? »
Il sortit en trombe de l’armoire à extension et fila dans le laboratoire à potions sous les yeux écarquillés de Sigrid s’apprêtant, bien habillée, à aller voir une pièce de théâtre moldu.
— Passez une excellente soirée, Sigrid ! lança-t-il en coup de vent.
— Ne fais pas tout explo…
Slam ! fit la porte en claquant.
— … ser. D’accord… Un Pucestis a dû le piquer. Allez ! Pas de retard !
Elle disparut de l’agence tandis que le garçon examinait sa dernière production. C’était le résultat d’une cuisson par tranches, un classique dans la fabrication d’une potion durant 60 minutes : 10 à feu vif, avec les ingrédients ajoutés par ordre décroissant de poids, 20 à feu moyen avec des tours de cuillères horaires lents – 1 par seconde – et 30 à feu doux. Le charme Incubo Postatem survenait à la fin du processus pour réduire le volume de moitié. En l’occurrence, il débutait avec 2,075 kilogrammes d’ingrédients solides et liquides. Jusqu’à ce jour, le sort final produisait 1010 grammes de produit fini. Testé sur un linge encrassé, il ne donnait que des étincelles. Mais il subsistait peut-être des traces d’humidité résiduelle ?
Pour être fixé, Hercule avait deux possibilités : soit il pratiquait la lyophilisation, pesait le produit fini et déterminait le poids en eau excédentaire, soit il produisait un Incendio mesuré sur la poudre. Ni trop court, pour être inefficace, ni trop long pour ne pas endommager son travail. Il opta pour le sort brûlant, mesuré. Muni de sa baguette de cèdre, il jeta le charme de réduction :
— Incubo Postatem !
Le mélange diminua et devint une solution poudreuse. Il ne fut pas certain que sa compagne historique se plierait à l’intensité nécessaire pour un sort incendiaire. Il fit appel à Benben à qui il expliqua :
— Je vais vous réclamer, Benben, un Incendio voué à purifier cette poudre. Après votre ouvrage, j’espère que le produit sera en mesure de faire disparaître la saleté de ce chiffon utilisé pour nettoyer la cheminée après une journée d’usage. Le sort n’a pas de vocation guerrière. Et, si cela se trouve, je trouverai peut-être une application médicale à ma création. Qu’en pensez-vous ? Nous nous lançons ? Allez !
Il visa le chaudron et projeta une flamme bleutée, l’assurance d’une température très élevée. Le cuivre rougeoya presque aussitôt. Il ajouta un Finite au bout de cinq secondes d’action. Il attendit le refroidissement. Connaissant la masse exacte au gramme près de son récipient, il glissa Benben dans une des anses et quémanda le total avec la formule grecque adéquate :
— Varos se grammaria.
Le nombre 8500 s’afficha. Il retira les 7,5 kilos du chaudron d’une contenance maximale de 15 litres.
— Un kilo tout rond. Parfait. Il restait 10 grammes d’eau. C’est peut-être le détail d’importance. Alors…
Il prit une pincée, encore chaude et la dispersa sur le chiffon blanc noirci par la suie et incrusté de cendre. Il se nimba d’une aura bleutée qui crépita en un millier d’étincelles. Le tissu fut comme neuf. Il s’en empara, apprécia la douceur originelle, l’examina sur toutes les coutures et le huma. Il exhalait une agréable senteur de lavande.
— Nom d’un Piment Cornu ! Ça fonctionne ! Ça… fonc… tionne, Van Betavende ! Tu as inventé une poudre efficace. Attends ! Pas de précipitation. Sois logique et procédurier. Voyons… Je sais !
Il embarqua le chaudron en le tenant avec un gant épais pour ne pas se brûler et se rendit au cabinet de toilettes. Il saupoudra la robinetterie avec une pincée. Après l’action éclatante, elle étincela comme si elle sortait de la fabrique.
— Oh…
Sans attendre, il passa à l’étape supérieure. L’expérimentation humaine. Il releva sa manche de chemise gauche, retira le harnachement de Benben et prépara son membre avec tout ce qui lui tomba sous la main. Sa peau hérita de gouttes d’encre de Chine noire, de suie, d’un reste de sauce tomate ayant accompagné leur dîner de la veille, de beurre et de café. Il prit un couteau et racla une larme de Maroilles coulant et odorant, la nouvelle marotte de Sigrid qui testait les produits d’un fromager moldu lillois et empuantissait leur Glaciérateur Gentil. Il renifla : le mélange empestait. Pour faire bonne mesure, il exécuta un Ventus pour sécher son amalgame. Quand il eut bien pris, il jeta une pincée de poudre. Son bras s’illumina et se couvrit d’étincelles. Le garçon éprouva une sensation amusante lorsque cela crépita. Ce n’était pas désagréable, juste inattendu. Comme de la limonade dégazant dans ses narines !
Le but fut atteint et son bras fut débarrassé de la saleté. Sa peau était douce, débarrassée des impuretés, des squames. Après avoir humé l’épiderme, la victoire fut complète. Il sentait bon la lavande.
— C’est une véritable poudre magique ! J’ai réussi !
Il ne se satisfit point de cette victoire. Il fallait que ce soit sans danger, reproductible, stable. Il laissa refroidir le kilo de produit, allégé de trois pincées. Durant ce temps, il déroula la procédure pour une nouvelle fabrication, en remplaçant les cinq brins de lavande par autant de boutons de rose de Damas, très parfumée. Il utilisa le chaudron de Sigrid pour la seconde mouture. Après une heure d’effort, il obtint une nouvelle poudre. À chaud, elle se montra aussi efficace sur la peau que sur le tissu. Quant à sa première version, enfin froide, elle fonctionnait toujours. C’était stable, sans danger flagrant, reproductible et décliné en deux parfums. Il piocha dans son stock de sachets à preuve et scinda les productions en paquets de 50 grammes. Il se réserva une once des confections pour conduire des tests ultérieurs.
Au moment de passer sous la douche, il hésita, nu comme un ver. Puis il céda à la tentation. Une petite poignée de poudre atterrit sur son crâne. Il ferma les yeux et retint sa respiration, par sécurité. Le produit l’enveloppa de la tête aux pieds. Son corps frémit, il se trémoussa, électrisé par les picotements.
— Ça chatouille ! s’exclama-t-il.
Il se mira dans la glace. Les traces de suie demeurées sur son visage avaient disparu. Satisfait, il se vêtit de son pyjama, se brossa les dents et s’alita. Il ferma les yeux, en paix. Il s’endormit aussitôt. Les draps de son couchage se parèrent d’une aura bleue pendant quelques secondes.
Le ministre de la Magie française avait de quoi être satisfait. Son projet de réforme hospitalière était sur la voie de l’acceptation. Il avait à peine été retoqué par les Sages. D’Arcy s’était tenu tranquille, après avoir arraché un moratoire d’une année durant laquelle les fournisseurs réguliers de l’établissement seraient indemnisés à hauteur de 10 % pour toute vente perdue face à une concurrence déloyale, estimée à des écarts de prix supérieurs à 50 %. Dans l’esprit du président de la Guilde Commerçante, cette clause provisoire permettait d’assurer une transition en douceur, tout en se mettant de l’argent dans la poche sans qu’aucune vente ne soit réalisée. Dans celui d’Émile, des courriers complétés de grilles tarifaires actuellement en vigueur, seraient adressés aux concurrents des indéboulonnables titulaires, les enjoignant à ne pas pratiquer de rabais supérieur à 50 %. Ainsi, le ministère ne débourserait pas un Gallion d’indemnité et affaiblirait les possessions de d’Arcy, l’électron indiscipliné des suprémacistes.
Picaillou tenait à garantir la solvabilité des patients au cas où le budget, les quotas de soins décidés avec l’accord de Thibault Rostang de Hautefeuille, le contrôleur, seraient atteints avant la fin de l’année. Certaines familles étaient si pauvres qu’elles n’avaient pas cinq Gallions à mettre dans une assurance personnelle ou dans une journée d’hospitalisation. Si les Sages désiraient conserver l’absolue gratuité pour tous, sans faire appel à une assurance personnelle décriée par madame Chamfort ou à un impôt de solidarité dont d’Arcy ne voulait pas entendre parler, il fallait une contrepartie. Les progressistes exigeaient que le gouvernement assume les dépassements. Les suprémacistes requéraient l’exclusion d’une large frange de la population pour maintenir les comptes dans le vert, sous-entendu : acceptation des Sang-Mêlés, priorité aux Sang-Purs, refus des Né-Moldus qui n’auraient qu’à se rendre dans les hôpitaux de leurs infâmes géniteurs.
Après des tractations interminables et à la surprise d’Émile, le compromis fut trouvé lorsque les progressistes acceptèrent que la baguette soit exigible pour être pris en charge à l’hôpital. Soit celle d’un parent, soit celle du patient. L’établissement serait de fait interdit aux Cracmols – un nombre infime d’individus –, aux Gobelins – ils se faisaient rares à Bonpied – et aux Né-Moldus de moins de 10 ans n’étant pas inscrits à l’Académie magique de Beauxbâtons. Irma Chamfort avait demandé et obtenu une interruption de séance d’une heure, juste avant de céder sur ce terrain. Pendant ce délai, le ministre avait imaginé que les extrêmes allaient s’accorder pour lui rejouer le scénario allemand de Grüber. Aussi, il aborda la nouvelle journée de travail parlementaire avec une certaine méfiance et décida de lier le vote de la réforme à celui du budget annuel.
Il se dirigeait vers l’hémicycle, une tasse de café dans une main, le livre budgétaire dans l’autre lorsqu’il stoppa net. Dans l’antichambre de la salle se découpait une silhouette qu’il reconnut. Il contint son étonnement, désamorça sa colère intérieure et fit bonne figure.
— Madame Bonnelangue ! Quelle agréable surprise ! Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur de cette visite matinale ?
— Bonjour, monsieur le Ministre. Comme mon prédécesseur le pratiquait, je viens défendre les intérêts de l’Académie.
— Vous voulez vous assurer de la rétrocession promise il y a trois semaines ?
— Je viens lever des dotations supplémentaires. À hauteur du budget d’il y a deux ans.
Il grimaça.
— Pour quelles raisons ?
— Plusieurs.
Elle agita son recueil de poésie et précisa, sur un ton dénué de chaleur :
— Je n’ai pas besoin d’attendre les parutions dans la presse pour prendre connaissance des mauvaises nouvelles.
— Et il semble que certaines me concernent, ajouta un homme tapi dans l’ombre.
L’interlocuteur se dévoila et Émile réagit avec faconde :
— Docteur Dégivré. Comment allez-vous ?
— Je poserai mon diagnostic ce soir, répliqua-t-il, glacial.
— Ah… Bien, bien ! Allons-y…
L’apparition de la directrice de l’Académie suscita un tollé de la part de d’Arcy et de ses camarades, à la limite de l’incorrection. Le président dut lui rappeler que les directeurs des institutions majeures, concernées par l’enveloppe budgétaire annuelle, avaient le droit d’assister aux débats, d’intervenir et de prétendre à des dotations complémentaires en présentant des projets nécessitant des investissements. En dépit de ce rappel à la loi, d’Arcy jura comme un Chartier et promit de couper la parole de cette « bonne femme » dès qu’elle tenterait de la prendre.
À cette occasion, la femme lui rappela l’article autorisant monsieur Joly de Sailly à expulser un Sage dont le comportement violerait l’éthique et la bienséance.
— Si vous êtes exclu, monsieur d’Arcy, il vous faudra traverser le parterre de journalistes que j’ai conviés pour donner une conférence de presse après les débats. Vous connaissez mon sens de la formule bien tournée. Croyez-moi, j’en ferai usage si vous avez l’outrecuidance de m’interrompre. Les journalistes adorent ponctuer leurs écrits de répliques homériques.
— La presse ? s’inquiéta le ministre. Pourquoi ?
— Un courrier émis par le département éducatif des Pays-Bas.
— Pouvez-vous nous en indiquer la teneur ? proposa le président.
— Tout à fait. Les Pays-Bas refusent d’envoyer tout nouvel élève à l’Académie et diminuent leur dotation de 5000 Gallions. Seuls les étudiants devant terminer leur parcours sont autorisés à poursuivre, si leurs familles n’opposent pas un avis contraire. Le communiqué batave est assorti d’une incitation à stopper au BANQUET pour, je cite, « apurer la situation au plus vite ». Les Pays-Bas ne verseront que 25 000 Gallions et se retireront, graduellement. Étant donné la popularité des Van Kriedt, de leurs crimes, de la couleur politique affichée par cette nation, je crains qu’il faille tabler sur une baisse de 10 000 à 15 000 Gallions dès le 1ᵉʳ janvier prochain.
— C’est fâcheux, fit Picaillou. Ils nous prennent de court en retirant leurs billes, comme disent les Moldus. Il est trop tard pour augmenter les quotas des autres pays et leur demander une participation accrue.
— Ce qui me chagrine, au-delà de la fin annoncée de leur dotation, c’est l’avenir des enfants.
Elle brandit son recueil de poésie et expliqua les messages reçus en rapport avec le futur réservé aux petits Néerlandais. Tout indiquait que des précepteurs douteux, privilégiant l’enseignement monolithique des maléfices, seraient désignés pour inculquer la magie dans l’esprit malléable des jeunes.
— Je vais même aller plus loin dans ma prédiction et faire de la futurologie. Les enseignements parallèles, déséquilibrés, sans diplôme valide en Europe, sont une fausse bonne idée. Quel que soit le pays mettant cette pratique en œuvre.
Picaillou inspira et expira assez fort pour que la directrice le remarque. Il se contrôla pour énoncer les attributions de la plupart de ses confrères dirigeants.
— Madame, si les Néerlandais ouvrent une école, une petite structure eu égard à leurs faibles effectifs, à peine plus de 30 élèves tous âges confondus, proclament qu’ils délivrent un diplôme acquis après 6 ans d’études, que mon homologue monsieur de Klerk ratifie, valide cette sanction, il aura une certaine valeur.
— Sur leur territoire. En Europe, il ne vaudra rien. Je vais aller plus loin : si monsieur de Klerk tombe malade, que le centre de soins d’Amsterdam manque de médicomages, que fera-t-il ? Il viendra se faire soigner à l’hôpital Bonpied en agitant baguette et Gallions. Vous appuierez de tout votre poids pour que le directeur Dégivré commette une entorse à votre réforme. Son peuple ne bénéficiera pas de ce genre de passe-droit. Tout comme les étrangers, élèves compris, présents en France.
Émile réprima un rictus d’agacement. Elle venait de mettre le doigt sur une faille.
— Les Pays-Bas inventent des titres comme ça leur chante, reprit Agathe. Mais les compétences réelles, acquises en suivant un programme complet, validé, éprouvé et évolutif ne s’acquièrent pas en signant un carton. Je vous le répète, à tous !
Elle embrassa l’assemblée du regard et poursuivit sa diatribe. Pour elle, enseigner la brutalité, l’attaque, en sanctionnant les apprentissages avec un diplôme ne ferait pas les sorciers de demain.
— Un diplôme de magie noire. Est-ce le but secret que vous poursuivez ?
— Absolument pas ! s’offusqua-t-il en plongeant un regard courroucé, haineux, dans celui de la femme.
Il ne masqua rien de sa furie. Elle perçut un trouble derrière la colère de façade.
— J’ai cru un bref instant que la baisse des dotations de l’Académie…
— J’ai réintégré…
— … un quart de la somme escamotée l’année dernière. Pour compenser le coup de poignard des Pays-Bas et achever nos travaux visant à accroître nos productions alimentaires, je veux les 40 000 Gallions perdus.
— Comme vous y allez ! Ça ne se trouve pas sous les sabots d’un Abraxan !
— Eh bien, creusez comme un mineur, monsieur le ministre. Qui sait, vous trouverez peut-être un coffre oublié.
Il frémit. Agathe avait l’art et la manière de choisir les termes adéquats.
— Je n’ai pas fini.
— Qu’exigez-vous de plus, à la fin ?
— Oh… des broutilles ! Tout d’abord, je souhaite intégrer le salaire de Max de Franjac dans notre budget.
— C’est logique.
— Et qu’il conserve son statut d’Auror.
— C’est hors de question ! s’insurgea l’homme. C’est contraire à la loi.
Elle considéra l’assemblée présente et s’amusa :
— C’est le lieu idéal pour la changer. Dehors, les journalistes, la Une…
— Vous avez d’autres doléances ?
— En matière de sécurité, d’agression d’élèves, nous avons eu plus qu’il n’en faut. La presse prendrait le retrait du statut d’Auror comme votre encouragement personnel au crime.
— Allons, allons !
— Son statut d’Auror. Non négociable. Je veux que Sébastien Grossel récupère son insigne. Il faut un tandem pour garantir la sécurité.
— Rien que ça ! C’est tout ?
— Non. Le docteur Beauxbâtons n’est pas au sommet de sa forme. Ambroisine Fordecafé va sur ses 112 ans. Nous souhaitons qu’Alphonse Dadé demeure parmi nous. Avec transfert des lignes budgétaires pour son salaire.
— La liste paraît interminable, mais je suis patient. Concernant l’enseignement interrompu à la fin de l’année pour une partie des élèves…
— … suite aux délits, aux tentatives d’assassinat commises par les amis de monsieur d’Arcy…
— Bonnelangue ! Fermez votre clapet ! Vous n’avez aucune preuve !
— Les Aurors en ont glanées, à foison ! Les criminels ont été exclus et leurs complices sanctionnés. La séparation a ramené le calme dans l’Académie. Il y a eu 62 redoublements parmi les supporters de l’infamie.
— C’est une honte ! protestèrent les élus suprémacistes.
— Silence ! ordonna Joly de Sailly.
La bronca enfla mais Agathe patienta. Lorsque le calme revint, elle indiqua que seuls trois élèves de première année repiquaient. Avec l’absence des trois nouveaux Néerlandais, l’équilibre serait maintenu chez les plus jeunes. Elle estima que les conditions, grâce à la présence de sorciers investis du statut d’Aurors et la menace d’une exclusion définitive, étaient réunies pour délivrer un enseignement égalitaire. Elle passait l’éponge. Toute l’assemblée en fut soulagée. Elle glissa une remarque qui n’échappa pas au plus haut personnage du gouvernement :
— J’ai omis de préciser que je ne ferai pas le choix des nouveaux arrivants.
— C’est-à-dire ? demanda le président. Vous prendrez tous les candidats ?
— Non. Le Sondeur constituera la liste.
— Sauf si ma mémoire me joue un tour, le rôle du Sondeur n’a toujours été que de répartir les enfants dans les ordres. Non ?
— J’en étais aussi persuadée que vous, jusqu’à ce que le testament perdu d’Ambelion Ballessaim nous éclaire à ce sujet. Le Sondeur a toujours eu la capacité à ressentir la magie, en chacun de nous, où qu’elle se trouve, à déterminer qui était digne de recevoir un enseignement et qui en était indigne.
— Ah…
— Cela nous a été caché par les défenseurs du Sang-Pur qui ont longtemps tenu les rênes de l’Académie.
— Ah… répéta l’homme, sonné comme un boxeur après un KO.
Il était abasourdi, à court de répliques.
— N’est-ce pas merveilleux ? À la rentrée, nous ne recevrons que des élèves au-dessus de tout soupçon. Une assurance annuelle, perpétuelle.
Picaillou prit plusieurs secondes avant de poursuivre son laïus. Plusieurs fois, il s’interrompit, perdu dans son discours. Le trouble n’échappa ni à la vigilance de la directrice, ni à celle du docteur Dégivré. L’histoire du Sondeur omniscient sur les talents sorciers lui avait coupé ses effets de manche et les jambes.
Geoffroy Dégivré ne s’était pas déplacé pour rien. Après avoir donné des nouvelles encourageantes à propos de Jean Racine, sur le point de regagner son domicile, le directeur avait obtenu un changement d’année référentielle. Le budget se baserait sur l’année 1917 et non 1910. L’hiver humide avait favorisé la prolifération de virus et la consommation de produits à la fraîcheur douteuse avait engendré des syndromes intestinaux sévères. De plus, l’hôpital avait investi dans des nouveautés comme l’oxygénothérapie et l’Hyperloupe, des éléments non comptabilisés en 1910. Selon le praticien, il fallait s’attendre à l’apparition de maladies, telles que cette Glairustule juvénile, fruit d’une manipulation, d’une sélection scientifique de souches virulentes opérées par des criminels. L’accroissement de la population, associé à la réduction de la production céréalière, animale, impliquait de se fournir toujours plus loin, de transporter plus longtemps dans des conditions dégradées, sans garantie de qualité à la source. Enfin, et c’était un avis partagé par Agathe, un conflit dont la nature et les participants restaient à déterminer, aurait lieu sur le territoire, à court terme. Picaillou réfuta cette supposition gratuite mais la directrice soutint le médicomage avec une vigueur surréaliste, comme si elle vivait une guerre dans son esprit.
Les informations en provenance d’Allemagne se raréfiaient ; Grüber voulait réunir, coûte que coûte, les peuples germanophones d’Europe. Avait-il inclus les quelques sorciers alsaciens ? Comment réagirait la Belgique si l’Allemagne annexait le Luxembourg ? Bien qu’ils soient en désaccord sur certains points, Grüber et de Klerk pourraient bien conclure une alliance pour se partager la Belgique, les Bataves en profitant pour prendre le contrôle de Bruxelles et repousser les francophones en Wallonie. Picaillou avait beau affirmer que sous son ministère, il n’entraînerait pas la nation dans un conflit avec un voisin, il n’avait pas assez d’éléments pour le garantir.
En fin de journée, un ultime coup de théâtre ébranla l’hémicycle. Les progressistes s’apprêtaient à déposer une motion de censure et à ne pas voter le budget si l’Académie ne récupérait pas les 40 000 Gallions. Picaillou joua à quitte ou double en mettant l’agrément ministériel de l’Académie dans la balance. Mal lui en prit ! Agathe promit d’étaler ses penchants suprémacistes devant la horde de journalistes conviée pour se délecter de petits secrets. Agatha et Irma arrachèrent 30 000 Gallions.
La politicienne avait su lire entre les lignes distillées par Agathe. La directrice de l’Académie anticipait les manœuvres gouvernementales et soulignait à quel point Picaillou opacifiait, peu à peu, ses propos, cédant aux exigences des défenseurs du Sang-Pur. Le ministre justifia son attitude par une pirouette dont il avait le secret.
— Avec la réforme hospitalière, nous espérons dégager des économies d’échelle si impactantes que le retour de ces 30 000 Gallions sera vite amorti.
— Merci, monsieur le ministre. J’espère, l’année prochaine, ne pas avoir à mendier un retour à la normale, avec effet rétroactif.
— Effet… ? manqua-t-il de s’étouffer.
Il fit un calcul rapide : il devrait poser 50 000 Gallions en plus des 40 000 d’origine ! Mais l’année prochaine, de l’eau aurait coulé sous les ponts. Il fit comme s’il n’avait rien entendu.
La session parlementaire achevée, madame Chamfort alpagua les deux invités surprise et leur donna rendez-vous à son domicile. Agathe et Geoffroy se réjouirent.
Le logis de madame Chamfort était d’une sobriété et d’une conception à couper le souffle. Il était dépourvu de la moindre extension magique et aucun meuble, bibelot, tableau, vase n’était visible. Pas plus de table ou de chaises ! L’appartement ne comportait qu’une pièce et un cabinet de toilettes. Les murs étaient couverts de lattes de bois servant de trompe-l’œil. Son lit, en journée, était dissimulé, replié à la verticale, derrière un panneau. Le soir, elle le rabattait pour dormir. Les panneaux des quatre murs se réarrangeaient pour former une table de travail / repas, avec sièges pliants intégrés. Derrière d’autres boiseries, on trouvait une kitchenette dotée d’un poêle à bois, un vaisselier, une bibliothèque ainsi qu’une grande armoire pour tout le linge. Chez Irma, c’était l’ascétisme poussé à fond, Diogène et son tonneau, version sorcière.
Elle déplia la table, les quatre sièges et invita ses hôtes à prendre place. Elle leur offrit des rafraîchissements et des fruits frais tranchés avec de petits piques à escargots pour les mettre en bouche.
— Sacrée journée ! s’exclama la politicienne.
— Grâce à vous, je m’en sors bien, avoua Agathe.
— Votre soutien me fut d’un grand secours pour le changement de référentiel, concéda monsieur Dégivré.
— Irma, comme vous le savez, l’Académie abrite quelques devins.
— J’ai saisi la provenance de vos informations. J’ai soupçonné que vous aviez pris les devants. Me trompé-je ?
— Pas du tout. La réforme hospitalière est passée en force. Je me doutais que d’Arcy ouvrirait son clapet pour déverser ses conditions d’accès scandaleuses. En apprenant que vous aviez cédé sur les catégories de patients admis, j’espérais que vous aviez mis à jour les intentions de l’Académie.
— Quelles sont-elles ? demanda l’homme.
— Nous procédons à la refonte de l’infirmerie, des deux salles de classe contiguës et du sous-sol. Nous voulons en faire un véritable centre de soins, une alternative. Demain, je dépose un dossier pour l’ouverture d’une cheminée à large capacité d’accueil. Elle sera située dans le nouvel espace d’enseignement et d’application médicomagique.
— Vous allez accueillir la population que nous serons contraints de refuser le 1ᵉʳ janvier. Il nous sera impossible de resquiller parce que ce Contrôleur, que le ministre nous glisse entre les pattes, se fera une joie de consulter, de vérifier le registre des admissions.
— Un Rostang de Hautefeuille. Autant dire un suprémaciste.
— D’où la prolongation du contrat passé avec mon confrère. Et ce cher Alfred se porte à merveille, n’est-ce pas ?
— En effet, il gambade comme un jeune Jackalope, enthousiasmé à l’idée de créer un pôle unique au monde. Je suis heureuse de le revoir aussi volontaire.
— Deux praticiens, une infirmière. Vous ferez appel aux étudiants de deuxième année les plus chevronnés si un afflux a lieu ?
— Sans la moindre hésitation. Ce sera une année test. L’année suivante, nous devrons peut-être envisager des investissements humains et matériels. Le cours de potions en masse va subir quelques modifications afin de constituer des stocks de médicaments.
— Auriez-vous besoin de conseils pour les équipements, les produits de soins incontournables, une remise à niveau sur la chirurgie ?
— Tout est bon à prendre, Docteur. J’ai apporté un plan.
Elle déroula le parchemin au format 100 × 50 centimètres.
— La situation actuelle…
Elle retourna le document.
— Le futur.
Geoffroy survola le schéma descriptif. Il constata d’abord que les travaux de maçonnerie visaient à réunir toute la face avant ouest du rez-de-chaussée du jardin et que les salles des étages supérieurs seraient impactées. L’ensemble serait doté de sortilèges d’extension. La cheminée était isolée par un sas enchanté et les concepteurs du projet avaient établi un sens de circulation pour ne pas provoquer d’engorgement. Il fit une remarque :
— Qu’est-ce que c’est, ça ?
— Un entrepôt pour tout le matériel d’urgence : seringues, perfusions, bandages, pansements, épingles à nourrices, potions. Le reste, à caractère post-opératoire ou traitement de fond, sera stocké dans un autre local. Ici.
— Il n’y a pas d’armoire, contre ce mur ?
— Non. Pourquoi ?
— Prévoyez des étagères avec plateaux glissant sur le côté. Disons deux, voire trois places. En métal. Arrangez-vous pour glisser un Glaciérateur dessous. Il faut que la porte d’accès à cette pièce soit étanchéifiée et équipée d’une circulation d’air en prise avec l’extérieur.
— Pourquoi ? questionna Irma.
— Par Flamel ! J’espère que cela ne servira pas.
— Obligé, madame Bonnelangue, affirma Geoffroy. La mort fait partie de notre travail. Quatre mètres carrés suffisent mais c’est essentiel.
Agathe proposa d’organiser une visite aux alentours du 15 août, lorsque les travaux seraient avancés. L’objectif était d’être prêt dès la rentrée. Elle se félicita d’avoir des alliés d’une telle valeur.
Hercule n’avait pas de nouvelle affaire à traiter, ni d’encours à démêler ou à faire aboutir. Sigrid avait rendez-vous au département des Aurors pour échanger des informations contre de vieux dossiers non résolus, susceptibles d’intéresser l’agence. Le garçon se leva dès l’aube et réunit toutes les pièces utiles au dépôt de brevets. Il était heureux que sa poudre magique, nommée « Tergeo », fonctionne au-delà de ses espoirs. Le soir où il avait enfin atteint son but, il s’était saupoudré avant de se coucher et de s’endormir en un clin d’œil. Au réveil, la petite poignée de poudre prélevée dans un sachet avait débordé et nettoyé les draps ainsi que le matelas de son lit. Une pincée suffisait pour récurer un individu. Même s’il était crotté de la tête aux pieds ! Il en avait fait l’expérience la veille. Alors que la nuit tombait, il avait couru durant vingt minutes, sous une pluie torrentielle, sur les pavés souillés par la terre charriée des jardinets et balconnières du quartier magique. Devant une Sigrid médusée, il avait récupéré une allure impeccable en quelques secondes et avait effacé les traces au sol d’une pincée supplémentaire. Elle l’avait étreint comme jamais et l’avait félicité pour sa ténacité.
Au ministère, la fonctionnaire du service des brevets magiques enregistra pas moins de quatorze inventions, accompagnées de prototypes dans certains cas. Le garçon s’était creusé le ciboulot pour nommer ses créations. La femme préposée à la tâche le retint près de trois heures. Elle était, à titre personnel, emballée par la poudre Tergeo et par la machine à faire des crêpes, de A à Z.
— Pensez donc, jeune homme ! Mon neveu n’est autre que Fragan Le Fur.
— L’éditorialiste du Cri de la Gargouille.
— Lui-même.
— Ainsi, vous avez des ascendances bretonnes ?
— Soizic Le Fur ! Bretonne et mangeuse de crêpes avant d’être sorcière !
Hercule déposa la réalisation du super diamant noir, sans indiquer ce qu’il en faisait. D’ailleurs, lorsque le garçon fit la démonstration de la seconde mouture de la cuillère enchantée, il fut le plus évasif possible sur le type de sortilèges mis en œuvre pour que l’objet soit capable d’écouter les instructions précises – décrites dans un fascicule – et de les exécuter.
Comme le garçon disposait de temps avant la pause déjeuner, il s’aventura dans Paris et mit le cap sur la célèbre librairie Gibert, la mieux achalandée de la capitale. Les ouvrages vendus dans la boutique existaient tous dans LA bibliothèque mais le classement de Johannes n’appartenait qu’à lui. Il était indispensable de le questionner pour obtenir un ou plusieurs ouvrages. Gibert ne traitait pas ses produits par année de parution ou par titre. La place aux senteurs de poussière de papier, de cuir de reliure, abritait des secteurs thématiques. Il y avait le coin des bouquins de cuisine, avec l’inévitable Escoffier qui avait ouvert la voie au genre, le secteur des manuels scolaires, l’anticipation où H.G. Wells et Jules Verne luttaient à armes égales, le théâtre, le tout nouvel espace policier où trônaient les réalisations d’Edgar Allan Poe. Enfin, il y avait un coin consacré aux sciences nouvelles, perpétuel enrichissement.
Hercule, s’appuyant sur sa canne pour soulager sa cuisse toujours douloureuse, s’immergea dans cette zone avec une rare délectation. Après un quart d’heure à examiner les parutions, il tomba sur un modeste écrit de 80 pages intitulé « The mathematical analysis of logic », d’un mathématicien anglais nommé George Boole. Il plongea dans l’écrit, fit défiler les pages à vive allure, au comble de l’enthousiasme et les mémorisa pour les décortiquer à tête reposée. Il se décida à l’acquérir pour l’offrir à Juliette Pasteur. Un ouvrage consacré à l’analyse mathématique de la logique devrait trouver des applications dans l’optimisation et le développement de la magie de l’Hyperloupe.
Avant de se rendre en caisse, il commit un détour par le rayon des ouvrages traitant de médecine. Jour après jour, les Moldus prenaient une avance considérable, dans toutes les disciplines. Il ne cherchait pas de manuel d’anatomie mais plutôt des recueils de symptômes associés à l’établissement de diagnostic. Le jeune Belge ne l’avait pas encore remarqué mais depuis quelques minutes, un trentenaire aux cheveux rares, aplatis en arrière, surveillait ses faits et gestes. L’homme, la tête tout en rondeur, le nez aquilin, avait de petits yeux noirs et une bouche pincée. Le garçon se sentit observé et se retourna.
— Monsieur ? Un souci ?
— Du tout. En revanche, tu me sembles en avoir un.
Il mentionna la canne du garçon en hochant la tête.
— Oh ça ! Un accident de sport. Cette séquelle me soutire de vilaines grimaces, surtout en fin de journée.
— Une fracture du fémur ?
— Double à gauche, triple à droite. Seriez-vous… médecin ?
— En effet. Je me présente : Henri Mondor. 3
— Hercule Van Betavende.
— Enchanté, Hercule. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer ta claudication. Tu me sembles très jeune pour devoir user d’une canne et souffrir à ce point. Sache que je pourrais t’aider.
— De quelle façon ?
— Je te propose de passer une radiographie, afin de contrôler la reconstruction de ton fémur. Soit le cliché nous montre un défaut, une déviation, une esquille blessant les chairs, soit c’est parfait. Dans le second cas, on pratique une incision et on replace le nerf crural qui sera pincé, comprimé.
— Le nerf fémoral comprimé… Cela expliquerait l’engourdissement en plus des douleurs, au point où, parfois, ma jambe se dérobe sous mon propre poids.
— C’est juste. Tu es au fait de la médecine. Envisages-tu d’y faire carrière ?
— Eh bien, l’idée générale se précise. Mais je voue une passion aux mystères et la légi… la médecine légale concilie ma soif d’énigmes, la nécessité d’actualiser les connaissances. C’est une discipline en plein développement.
— Excellent choix ! Légiste, c’est un métier d’avenir. Voici ma carte.
Il lui remit un petit bristol imprimé.
— N’hésite pas à prendre rendez-vous. Fais-toi connaître.
— Je suis belge. N’est-ce pas un problème ?
— Ce ne sera pas un souci. Entre futurs confrères, hein ! Et très bon bouquin, celui-ci. Un bon début pour la pose de diagnostic.
L’homme le salua et disparut très vite dans les allées de la librairie. Hercule se demanda aussitôt si l’appareil de radiographie, à alimentation électrique, faillirait au contact de sa magie.
Le garçon régla ses achats et entra dans le premier bistrot pour commander un sandwich. Il le dévora tout en flânant dans les rues de Paris. Il atteignit son objectif : l’exposition permanente des inventions nouvelles, installée à l’angle de la rue Lafayette et de la rue Laffite. Une mine d’or pour stimuler sa créativité.
1 Traduction : « Le journal du sang pur »
2 Traduction : « Journal de la magie »
3 Henri Mondor est un médecin français, chirurgien et historien de la littérature né le 20 mai 1885 à Saint-Cernin (Cantal). Plusieurs hôpitaux portent le nom de ce diagnosticien des affections de l’appareil digestif. Il fut célibataire, prétendant ne pas avoir de temps à consacrer à l’amour.