Ce dimanche matin, Hercule s’éveilla tard. Il ne se doutait pas qu’il était à la veille d’un départ précipité à Lisbonne, pour parer à un drame, aux côtés d’une équipe médicale de choc, ni qu’il serait suivi par un trio d’Aurors venu opérer les constatations et sécuriser les locaux ministériels, en l’absence du gouvernement portugais. Comme ce jour était le seul véritable accordé au repos, le Belge décida de fabriquer et de tester trois baguettes. Pas plus ! Il se limiterait à deux combinaisons de poudre nettoyante. Sigrid avait beau lui seriner que les Moldus avaient mis au point une lessive à base de savon 1 pour laver le linge, il n’en démordait pas.
Lorsqu’il passa une tête dans la pièce de vie, il découvrit sa comparse attablée, une tasse de café à la main.
— Bonjour, Sigrid. Bien dormi ? Pas de tartine ?
— ‘lut, Hercule. Nuit agitée, digestion difficile. J’peux plus rien avaler. La prochaine enquête dans un restaurant, tu t’en charges. Je vais éclater.
— Vous êtes parvenue à coincer le coupable, non ?
— Tu parles d’un criminel !
— Va-t-il être déféré devant le Tribunal Administragique ?
— Très drôle ! Fichu Niffleur ! Sa planque à la cave du Bulot Vorace a été découverte. Du coup, le patron a récupéré l’intégralité des sommes dérobées.
— De quelle sanction va écoper ce vaurien impénitent ?
— Aucune idée. Le patron va le coller à la plonge. Ou passer l’éponge. Dans les deux cas, il y a éponge.
— Oh ! Humour de bon matin… Et là, que faites-vous ?
— J’essaie de répondre à Eugénie de façon diplomatique. Je lui donne de tes nouvelles puisque tu ne le fais pas.
— Hum… Quoi d’autre ?
— Il faut nous rendre à la banque. Aujourd’hui. Nous ne devrions pas stocker autant d’argent dans l’agence, surtout dans une cachette au lieu d’un coffre scellé. Nous devrions investir dans une porte blindée pour l’armoire contenant les dossiers de la clientèle et bricoler des sortilèges. Les suprémacistes y trouveraient une mine d’informations.
— Vous avez absolument raison. Sur tous les points. Nous irons à la banque et présenterons notre requête. Les Gobelins nous prêteront une oreille attentive. Après mon petit déjeuner, je fais ma toilette, je saute dans une tenue correcte et je vous accompagne.
— Non.
— Pardon ?
— Après ton repas, tu réponds à Eugénie. Même si je dois te dicter le texte.
— Nous en avons déjà discu…
— Hercule, cela devient stérile et puéril ! Je comprends ta contrition, ta souffrance interne mais ressasser ne te mènera nulle part, si ce n’est à plus de douleur et à une attitude revancharde.
Elle s’empara du recueil du garçon. La façade en bois luisait, indiquant « Eugénie Greengrass ». Il n’avait même pas pris la peine de consulter les messages. Elle ouvrit le Bottin à Greengrass. Le document était plein recto-verso. Elle prit une plume, de l’encre et les déposa sur la table, déterminée.
— Si tu ne réponds pas, je le fais à ta place.
— Vous ne saurez pas imi…
— … à la sauce Eugénie. En dupliquant tes lettres, tes mots, toute ton écriture. Crois-moi qu’avec ce que je vais coucher sur le parchemin, elle va rappliquer dans l’heure pour t’épouser !
— Vous n’oseriez pas… Non… Vous oseriez !
Résigné, il ingurgita son chocolat au lait, ses tartines beurrées, débarrassa et s’installa pour composer une réponse.
Eugénie, endormie dans la chambre contiguë à celle d’Éliane et Augustin, se réveilla en sursaut. Ça recommençait ! Une douleur effroyable, la peau arrachée, la chair transpercée. Elle se coucha sur la zone la dévorant. Elle se sentit dans le même état que la nuit précédente : fiévreuse, endolorie, hagarde. Elle chercha, à tâtons, un mouchoir propre sur sa table de chevet. Elle s’en empara et s’épongea le front brûlant, en sueur. Peine perdue ! C’est le corps entier qui baignait. Elle attrapa le traversin et le mordit pour étouffer un cri déchirant. On lui appliquait un tison ardent sur son épaule gauche, on la dépiautait sans vergogne. La douleur atroce irradiait dans tout son organisme.
Elle fouilla sous la tablette du chevet et dénicha la montre à gousset dont l’ordre Gerbera l’avait dotée en deuxième année. Les aiguilles enduites de radium 2 indiquaient 2H05. Une nouvelle vague cuisante la saisit ; sa montre lui échappa des mains et tomba sur le parquet. Elle redouta d’avoir réveillé son oncle et sa tante. Éliane ignorait tout mais Augustin savait. Il se levait, chaque jour, à 3H00 pour pétrir, nourrir ses levains, préparer ses pains, allumer le four et lancer les cuissons. Il l’avait déjà surprise à deux reprises, se tordant de douleur. Il ne lui avait arraché aucune explication.
Elle perçut du mouvement dans la pièce voisine. Bruits de pas. Nouvelle vague carbonisant ses chairs. Elle réprima un cri avec mille peines. On toqua à la porte. C’était le boulanger, une lampe à huile à la main. La lueur dansante rompit la noirceur du repaire de la jeune fille et révéla ses traits torturés.
— Bon sang ! Eugénie ! Qu’as-tu ? Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est… c’est… rien. Un… cauchemar, concéda-t-elle sans mentir, car l’épisode nocturne débutait toujours par le même songe horrifique.
— Non, non, non, non ! C’est autre chose ! Dis-moi.
Il s’approcha, s’assit au bord du lit et promena sa lampe près du visage de sa nièce. Il l’inspecta avec minutie. Une énième vague douloureuse lui arracha une longue plainte. Par réflexe, elle appliqua sa main droite sur son épaule opposée et se plia en avant.
— Fais-moi voir ton bras ! Allez, remonte ta manche ! Tu fais peut-être un zona ou une réaction à un produit que j’utilise dans la boulangerie.
— Non… c’est… pas… ça. Ça va passer…
La souffrance décupla, au point de générer un début de malaise vagal. Ses yeux roulèrent, dépourvus de contrôle.
— S’il te plaît. Montre-moi et j’en parlerai à la femme du docteur Bardet, pendant ma tournée.
— Il ne pourra… rien. C’est… magique.
Incapable de résister davantage, elle releva le tissu. Il découvrit le tatouage d’une créature ressemblant à une taupe dodue avec un bec de canard. Le dessin s’animait, rougeoyait. Augustin tendit la main en avant et perçut la chaleur engendrée.
— Nom d’un chien ! Qu’est-ce que c’est ?
— Un tatouage… magique. Durant une année, je vais… ressentir la douleur de son transfert.
— Toutes les nuits ?! C’est ce qui t’arrive ? Et ça dure une heure ?
— Oui, lâcha-t-elle, haletant comme si elle courait un marathon.
— Mais pourquoi as-tu fait ça ?
— Dans une année, enfin… moins, maintenant… je pourrai… l’invoquer.
— L’invoquer ? C’est-à-dire ? Il deviendra… vivant ?
— Il sortira… de ma peau… et m’aidera. Il pourra… faire le guet, détourner l’attention et me rapporter… ce que je lui demanderai.
— Oh… C’est un petit animal ?
— Oui.
— La douleur dépend du tatouage ?
— Pour un dragon… on perd les nuits de som… Ah ! Oh, ça cuit !
— Ma pauvre chérie !
— Tata ne sait pas. Je veux pas… l’inquiéter. C’est… supportable. Un dragon, c’est l’enfer. On perd… dix ans de vie.
— Un dragon ? Il devient de la taille… enfin… réelle ? Il crache du feu ?
— Oui. Tonton… Dans trois ans, je partirai de l’Académie… J’suis faite pour… partager ma magie. Mon petit copain sur l’épaule, il m’aidera.
— D’accord. Comment tu l’invoqueras ? Ces lettres bizarres, c’est son nom ?
— ᚺᛖᚱᚲᚢᛚᛖ. C’est l’alphabet… runique. Les lettres pour… Hercule.
— Tu as baptisé ta créature magique du prénom de ton ami ? Oh oh !
Augustin sourit. Puis, il pensa à voix haute :
— On a de l’aspirine. C’est un médicament allemand, je crois. Ça calmera la douleur et la fièvre. J’en ramènerai un flacon neuf de la pharmacie, pour qu’Éliane ne se doute de rien et qu’on ne pique pas sur son stock.
— Elle en utilise ?
— Après chaque journée de voyance, bien chargée. Elle dit qu’il existe des potions efficaces mais comme elle n’est pas allée à l’Académie, elle n’a pas appris à les fabriquer. Elle refuse d’aller chez l’apothicaire magique, à Paris. Elle est têtue !
La souffrance reprit de plus belle. Eugénie fut terrassée. Sa vision se troubla durant quelques secondes. Son oncle fila dans le cabinet de toilettes et revint avec un verre d’eau et un cachet. Puis, il dut l’abandonner et la laisser affronter, seule, les conséquences de son choix. Elle ne se rendormit qu’après 3H00, quelques minutes après la cessation du feu infernal.
Au lever, Eugénie se sentit fraîche comme la rosée matinale, comme si rien n’était survenu en pleine nuit. Or, depuis le 2 avril, le jour suivant le transfert, elle était vaseuse, dans un état second une bonne partie de la matinée. L’aspirine d’Augustin avait accéléré la phase de récupération.
Comme tous les matins depuis qu’elle était en vacances en famille, elle s’empara de son couteau magique et lui posa une seule et même question :
— Ai-je raison de partir en Grande-Bretagne pendant une année ?
La lame d’acier, enrichie à la poussière de diamant hope, s’irisa avec modération. L’arme blanche de la destinée estimait que c’était une décision correcte mais le doute persistait.
Elle sauta dans ses chaussons, passa devant le miroir de la coiffeuse, secoua sa crinière pour la remettre dans l’ordre et consulta son recueil de carrés magiques. Umbelina lui avait écrit, dans la nuit, que la fête de la fleur imaginée par la ministre était le plus bel événement auquel elle ait pris part. Sigrid lui détaillait les enquêtes, les travaux d’Hercule, son entêtement à ne pas lui répondre. Il était vexé, atteint dans son orgueil ou pire, blessé. Par chance, il se nourrissait à peu près depuis l’alerte vécue durant la première semaine. Quant à Sigrid, elle lui promettait de lui envoyer une photographie dès qu’elle serait passée chez le coiffeur Friseur. Ce soir, pour la première fois, sa copine sortait dans le monde moldu. Elle se rendait à un dîner-spectacle. Hercule ne l’accompagnait pas ; il avait trop de travail personnel.
Lorsque mademoiselle Greengrass ouvrit la page liée avec Hercule, elle ne découvrit aucune lettre tracée en remplacement des siennes. La déception fut totale.
Elle reprit le morceau de parchemin glissé par Umbelina, à vive allure, au lendemain du procès Van Kriedt.
« Demande à Hercule quel souvenir l’a aidé à produire un Patronus ! Car tu peux être certaine qu’il y parviendra. Quand il t’aura avoué la vérité, tu sauras à quel point il t’aime. »
La princesse avait donné ce billet cacheté en ignorant que le premier avril, il y parviendrait. Comment avait-elle réussi ce tour de force ? Parce qu’elle était convaincue que le Belge trouverait la voie menant au Patronus et que ce chemin passait par un souvenir vécu avec Eugénie.
Elle trempa sa plume dans l’encre pour rédiger la sempiternelle question lorsque le carré magique s’effaça et se couvrit de mots.
« Bonjour Eugénie.
C’est sous la menace guerrière de la baguette de Sigrid que je réponds à vos incessants et répétitifs messages. Inutile de vous relater ce que mon amie, associée et surveillante vous a déjà narré de nos enquêtes.
Je réponds à votre préoccupation. Le 1ᵉʳ avril, pour passer le Détraqueur, j’ai produit une misérable fumée qui s’est arrondie en bouclier pendant trois ou quatre secondes. Pour ce piètre exploit, il m’a fallu faire appel à deux souvenirs précis. Le premier, il s’agit de ma rencontre avec les Quokkampes dans le lac souterrain. L’émotion bouleversante en découvrant une espèce inconnue, intelligente, doublée de ma capacité à échanger avec elle de façon intelligible, est un formidable moment. J’ai ajouté à ce tableau un instant très touchant, joyeux, heureux : lorsqu’un des Hortzak de Patxi s’est attaché à Bianca Toscanini. Je me suis senti… moins unique, moins étrange d’être le seul individu à gagner leur confiance. Naturellement, ces souvenirs réels – je suis incapable de mentir, je vous le rappelle – furent insuffisants pour générer une énergie positive durable. Ma mémoire, infaillible, ne me permet pas d’éviter l’altération par une suite négative. Or, dans les deux cas cités, il y a, hélas, des développements qui ternissent ces instants.
Passez de bonnes vacances et une excellente scolarité. √Bh »
Elle en demeura coite durant de longues minutes, relisant le message d’Umbelina et la réponse du garçon, à plusieurs reprises. La princesse s’était trompée. Certes, elle avait deviné qu’Hercule, travailleur acharné, décrocherait un semblant de résultat avant tout le monde. Mais elle s’était fourvoyée sur les thématiques retenues par le garçon. Il ne mentait pas. Un mensonge lui vaudrait une radiation de l’ordre Gerbera. La Portugaise n’était pas une divinatrice, voilà tout !
Eugénie resta sur sa faim, sans avoir la présence d’esprit de poser une question essentielle : Hercule avait-il renouvelé l’exploit du Patronus ? Mais pourquoi le faire puisqu’il n’y aurait plus jamais de confrontation avec le Détraqueur ?
« Ses souvenirs ont connu des développements négatifs ? Ah mais oui ! L’attaque du carrosse a suivi la visite chez Patxi. Et les Quokkampes ? Voyons… C’est quand il a fait un empoisonnement au gaz carbonique, dans la combinaison ! Non… Non, c’est pas ça. Rien n’a terni la rencontre avec les créatures. »
Elle relut une fois de plus.
« Des développements qui ternissent… Il a appris une nouvelle lors de la dernière entrevue. Il n’a pas vraiment parlé de leurs capacités. Peut-être sont-ils visionnaires, comme les Demiguises ? »
Eugénie ignorait qu’elle était sur la bonne voie pour résoudre ce mystère. Elle relut la fin du message et son cœur se serra. Hercule lui souhaitait bon vent, comme s’il ne comptait plus lui écrire avant juillet 1921. Elle se rembrunit, consciente d’avoir agi avec indélicatesse. Les bras du garçon lui manquaient déjà.
Toute la presse européenne titrait sur l’évasion de José Alveira, en compagnie de ses complices et sur l’assassinat de deux fonctionnaires du Ministère portugais. Les journaux rapportaient que les blessés, rapatriés à l’hôpital Bonpied, en France, étaient hors de danger même si l’un d’eux, atteint à la tête, inspirait toujours de l’inquiétude à l’équipe soignante. La liste des sortilèges jetés par les assaillants – et par les prisonniers, dotés de baguettes, comme l’attestaient les traces de Bombarda depuis l’intérieur des cellules – sur les victimes était édifiante. Elle avait été établie par le légicomage, assisté ce jour par son disciple belge. Elle vaudrait à leurs auteurs une peine de prison à perpétuité.
Le corps d’Alonzo était intact. La cause de la mort était aisément identifiable. Si les baguettes des Aurors avaient révélé l’intensité de la bataille, celle du gardien des cellules était dépourvue tout sortilège d’attaque ou de protection. Le pauvre homme avait été exécuté pour avoir vanté, à plusieurs reprises, sa loyauté envers Maria Dos Santos.
A 2300 kilomètres de la capitale portugaise, Dieter Müller, un petit cinquantenaire fluet, aux yeux, sourcils et cheveux gris, le visage rubicond à force d’ingurgiter des litres de bière, la bouche et le menton mangés par une barbichette, pinça ses lorgnons sur son nez pour lire la liasse de parchemins posée sur son lutrin. Comme chaque année à cette période, le ministre de la Magie allemande s’apprêtait à présenter le budget aux Représentants et aux membres du Conseil Suprême réunis en session extraordinaire.
Le gouvernement et la communauté étaient, peu ou prou, organisés comme la France : un ministre, des chefs de Départements, un pouvoir judiciaire avec juges et magistrats, un parlement bicaméral avec 21 Représentants et 3 Conseillers suprêmes. Les Représentants étaient élus par les sorciers pour une durée de 5 ans. En revanche, le siège des Conseillers, équivalents des Consuls français, était occupé par les trois derniers ministres de la Magie en vie. Si le ministre en poste démissionnait ou était victime d’une motion de censure, il devenait automatiquement Conseiller, prenant la place du plus ancien dans la fonction. Le Conseil, comme le Consulat français, n’avait qu’un rôle consultatif sauf pour déclarer une loi anti-sorcière. Il ne proposait pas de candidat au poste de ministre ; c’était l’affaire des partis au pouvoir. Enfin, comme à l’ouest du Rhin, trois courants de pensée animaient les politiciens : les progressistes, les modérés et les suprémacistes.
Depuis les dernières élections, l’adoption des lois était délicate. Le modéré Dieter Müller le vivait au quotidien, composant avec 7 progressistes, 7 modérés et 7 suprémacistes. Jusqu’à présent, il s’en était remis à son parti le supportant les yeux fermés et à l’intelligence des progressistes, plutôt conciliants.
La distribution du projet de budget avait été accomplie une heure plus tôt et la discussion, âpre, achoppait sur le montant alloué à l’éducation des jeunes sorciers.
— J’estime que le gouvernement doit faire un effort supplémentaire pour nos établissements, se justifia Dieter.
— Nos… établissements ? railla Hans Grüber, le leader des tenants du Sang-Pur, un grand brun, quarantenaire, efflanqué, affligé d’un strabisme divergent flagrant. 20 000 Gallions dont 17 000 promis à la seule école Adler et des broutilles pour les autres ?
— Monsieur Grüber… Comment ne pas différencier ces entités ? L’institut Sylt 3 ne comporte qu’une petite classe de 10 élèves. Son diplôme n’est pas reconnu. D’ailleurs, son modeste effectif ne lui vaut même pas le titre d’école. C’est plus une sorte de garderie pour enfants de sorciers aisés. Elle ne doit son statut qu’à des raisons historiques. Quant à Bodensee 4, ses 40 jeunes répartis sur 5 années d’enseignement n’accèdent qu’au tronc commun, faute de professeurs spécialisés. Cela en fait de bons sorciers, polyvalents. Mais seule l’école Adler 5, avec 280 étudiants, délivre l’enseignement pour préparer des briseurs de sorts, des Aurors, des médicomages compétents, des potionnistes chevronnés. Il est logique que la plus grosse partie de la dotation aille à l’établissement par lequel nous sommes passés, pour la plupart d’entre nous. Il faudrait même que sa capacité d’accueil soit augmentée si nous voulions faire aussi bien que l’Autriche, pour ne citer que nos aimables voisins.
— Nous savons, de source sûre, Müller, que ce cadeau en or massif vise à accueillir des sous-êtres, des Cracmols, comme l’a fait cette incompétente directrice française à la tête de ce… fourre-tout dont le directeur d’Adler, Vonbank, est un fervent admirateur. Les places indispensables à nos valeureux sorciers sans perspective de formation, vous les réservez à ces sous-produits honteux, dégénérés !
— Si vous tenez vos sources « sûres » de « Reinesblutzeitung », ce torchon nauséabond que mes services ont fait interdire de parution à plusieurs reprises, vous vous fourvoyez. L’attribution sera exceptionnelle. Elle n’a pas vocation à être reconduite l’année prochaine. Elle répond à des besoins ponctuels. Il faut rénover le réfectoire d’Adler et changer la tyrolienne menant à Zauberdorf, le village magique où nos chères têtes blondes peuvent se détendre et se ravitailler. Le transport est devenu trop dangereux.
— Mais bien sûr ! 20 000 Gallions pour ça !
— 15 000. 1000 pour Sylt, 4000 pour Bodensee.
— Non, Müller ! Vous ne trompez personne ! L’Allemagne doit s’armer pour faire face à l’accroissement de sa population et à l’hégémonie des Moldus. Il faut réserver l’enseignement aux vrais sorciers, pas à des ersatz !
— Et c’est reparti…
— Oui ! Je refuse de voter la moindre ligne budgétaire ressemblant de près ou de loin à de la gabegie ! Terminés, les budgets crétins recopiés d’une année sur l’autre ! Il faut casser ce moule et investir sur le futur. Mon parti propose une motion de censure à votre encontre et demande que ces 20 000 Gallions soient in-té-gra-le-ment versés à Bodensee, chaque année, avec des ajouts si nécessaire, afin de doubler la capacité d’accueil à l’horizon 1921.
— 40 places supplémentaires pour accueillir des Sang-Purs allemands ?
— Oui ! répondit Grüber, droit dans ses bottes de cuir. Et pas seulement ! Des Suisses allemands, contraints de s’exiler à Durmstrang, des Luxembourgeois, perdus dans cette Académie fantoche de l’ennemi, des Italiens du Tyrol, laissés pour compte et des Hongrois germanophones, en nombre.
— Et l’Autriche ? Comptez-vous éradiquer leur système scolaire remarquable et le remplacer par votre usine à fabriquer des policiers ?
— Pourquoi pas ! Mais ceci est hors de propos et vos tentatives pour nous détourner de ce budget inique, scélérat, digne d’un traître…
— … mesurez vos paroles, Grüber.
— Croyez bien que je les mesure ! Je refuse de mettre un seul Gallion dans Adler et son laxisme.
— Ce que vous nommez laxisme, je l’appelle « progrès », « ouverture d’esprit ».
— Campez sur vos positions si cela vous chante, Müller ! Je demande une motion de censure. À bulletin secret.
Le ministre se désagrégea. D’ordinaire, il essuyait ces tentatives d’entrave sur des lois spécifiques, sur des articles et cela se décidait à main levée. En général, il obtenait le soutien de son parti plus celui de quelques progressistes. Et s’il osait une mesure dure, impopulaire, il se trouvait toujours un suprémaciste ou deux pour faire pencher la balance de son côté. Si, par le plus grand des hasards, une loi était jugée inique par les deux extrêmes, qu’elle était assortie d’une motion de censure, comme c’était arrivé à deux reprises les quatre dernières années, Dieter prenait acte, démissionnait et revenait un jour plus tard, une fois que les partis s’étaient battus comme des chiffonniers avant de refaire appel à lui, l’incontournable.
Face à la motion de censure, il pouvait répliquer par la dissolution de la chambre des Représentants. Cependant, lors du dernier scrutin, les progressistes et les modérés, majoritaires, avaient perdu 6 sièges. Les suprémacistes étaient passés de 1 à 7 élus. La saignée, survenue au lendemain de la défaite allemande dans la guerre mondiale moldue, se changerait en un bain de sang en cas de nouveau passage par les urnes. Dieter refusa de dissoudre et manifesta juste sa surprise.
— À bulletin secret ?
— La motion porte sur votre gouvernement.
— Je prends acte de votre choix, monsieur Grüber. Je présenterai ipso facto ma démission avec effet immédiat, si la motion est acceptée.
Il ne fallut qu’une petite vingtaine de minutes pour que le Conseil Suprême, constitué de Konrad Von Lütz, Albrecht Leibnitz et Wolfgang Bauer, récupère l’urne enchantée, crée les bulletins « Pour la motion de censure » et « Contre » en nombre suffisant, en fasse la distribution et organise le vote décisif des 21 Représentants.
Dès que l’urne eut ingurgité le dernier feuillet, elle se déforma, prit l’aspect d’une grosse poire transparente, ouvrit de grands yeux et mâchouilla jusqu’à ce que son ventre ne comportât plus que des confettis. Elle s’exclama :
— La motion de censure est adoptée par 14 voix contre 7.
Puis, elle éjecta une boulette de papier mâché avant de reprendre sa forme cubique, dotée d’une fente obturable et d’une poignée.
Le ministre grimaça. Les progressistes s’étaient rangés derrière les suprémacistes, attirés par la perspective d’agrandir une école et l’opportunité de provoquer un changement de gouvernement. Ces « andouilles », comme l’imaginait Dieter, ne voyaient pas les vraies intentions de Grüber : faire de Bodensee un établissement élitiste réservée aux Sang-Purs, déshabiller peu à peu Adler dont il haïssait le directeur, trop conciliant.
Peu importait. Ils palabreraient durant des heures, se déchireraient à coups de joutes verbales pour nommer un successeur et demain matin, las, ils rappelleraient le seul politicien obtenant des consensus.
Libéré pour la journée, il se réfugia dans le quartier magique de Munich. 6
Eugénie pleurait. Ce n’était pas à cause du chagrin mais de l’émotion engendrée par la longue lettre de Sigrid. Son amie lui révélait la terrible décision, suivie d’actes, prise cette année. Elle décrivait ce qui s’était passé dans son esprit lorsqu’elle avait appris l’existence de la potion d’ubiquité. Sa réalisation, ardue, dans le degré 40 du Sondeur, après avoir piqué une portion de plume de Jobarbille dans le coffre-fort de la professeure Fordecafé. La surprise de découvrir qu’Hercule avait ourdi un plan dans son dos, avec l’aide de Noël Millefeuille. L’exécution du plan dans le manoir Van Betavende, identifié comme un lieu propice à la séparation physique et animique. Sigrid ne s’était pas contentée de décrire le voyage, la peur ressentie, le harcèlement de l’Autre et la séparation, effroyable. Elle n’avait pas juste dressé la liste – évolutive ? – des transformations physiques vécues depuis la scission. Elle avait accompagné la missive d’un cliché réalisé et développé par Hercule sur un tout nouveau film couleur, animé. Le portrait avait été tiré juste après la séance chez Magellan Friseur, le coiffeur. L’artiste visagiste s’était vertement opposé à toute teinture de la chevelure blanche, soulignant qu’elle mettait le camaïeu de bleu des yeux de la demoiselle en valeur. En revanche, il avait joué des ciseaux pour composer une coupe courte audacieuse. Grâce au shampooing Flammèche et à un charme basique, renouvelables, les cheveux de l’adolescente étaient épais, redressés, à la fois tirés vers l’arrière, avec des épis ondulant comme les blés balayés par le vent et des pointes soulignant ses oreilles que le visagiste jugeait parfaites.
Eugénie pleurait en constatant à quel point Sigrid était métamorphosée. La chrysalide était devenue un beau papillon. Son visage anguleux s’arrondissait sous l’effet d’une alimentation équilibrée, généreuse. Eugénie frémit en relisant le passage sur la peur de sa copine, sa détermination et l’expérience horrible subie – le lot quotidien d’Elvira et d’Ursula durant des années – dans la cave, à Bruges, puis dans le local à charbon, redoutant de devenir un zombie. Eugénie pleurait parce que Sigrid était passée à l’acte à cause de son départ. Eugénie vibrait parce qu’Hercule, visionnaire, avait court-circuité l’Autre avec une Repulsa Maxima ! Testée sur le Nundu ! Ce garçon était fou !
Selon Sigrid, qui avait extorqué quelques renseignements sur le contenu de la potion de répulsion ultime, il y en avait au moins pour 500 Gallions dans le chaudron. Au passage, Noël avait trouvé la colonne M. Toutes ces actions secrètes, la création de l’agence W, tout pour que l’Autre soit privé de moyens d’action. Il aurait fait n’importe quoi pour sauver Sigrid. Et elle, Eugénie, avait quitté ce garçon-là. Au ton employé par Hercule, froid, clinique, distant, elle devinait son sentiment d’abandon. Dans ces circonstances, il ne révélerait jamais son amour. Il souffrait et pourtant, il l’aimait. Eugénie en avait eu la certitude en posant une question, en apparence innocente, à Éliane.
— Tata ?
— Oui, ma chérie ?
— Regarde mon pendentif. Il a servi pour la répétition du baptême inuit, avec Hercule. Lorsqu’il a posé ses mains dessus, pour offrir l’énergie qui le gouverne, le cristal est devenu violet. Il pensait à Qaumat, l’enfant dont il est le parrain. Depuis, il a verdi.
— Si on se réfère aux couleurs attribuées à nos énergies, le violet concerne tout ce qui se passe au-dessus du crâne, à un niveau supérieur, sur d’autres plans. On y trouve la compassion, la connexion spirituelle et l’empathie. Je dirais que c’est ce que ton ami cultive pour son prochain.
— Pourquoi a-t-il changé de couleur ?
— Hercule y a mis du sien et tu le portes. À ton contact, le cristal dégage l’énergie qui vous unit. Le vert est rattaché à l’amour, le cœur, la communion avec la nature mais aussi la communication. C’est pour cette raison que ce garçon, après avoir ignoré tes messages, y répond désormais, tout en évitant de faire des révélations sur ce qu’il éprouve.
— Il me raconte ses enquêtes, ses interventions à l’hôpital, ce qu’il a accompli au Portugal. Il ne dit plus un mot sur le Patronus. Je lui ai demandé s’il avait tenté de le produire une nouvelle fois. Il s’est contenté d’écrire : « Pourquoi essayer puisque nous avons fait le tour de l’exploration et qu’il n’y a pas lieu d’y retourner ? Je n’irai pas à Azkaban libérer mon oncle puisque les Anglais l’ont assassiné. »
— Il répond à côté. Il a refait une tentative, sans utiliser les souvenirs que tu as mentionnés. S’il refuse de le révéler, c’est que ton amie Umbelina a vu juste. Il a réussi, l’a stabilisé et… tu es l’artisane de ce succès. Il fait un déni mais le cristal vert trahit son amour sincère et inscrit dans la pierre. Tu es, je crois, dans son cœur. Pour l’éternité. Quoi que tu fasses de ton existence… Oui… Quoi que tu choisisses, il ne varie pas…
Depuis, la jeune fille savait et comprenait à quel point le garçon était meurtri, à quel point il s’était sacrifié en « négociant » son départ avec son père, une démarche coûteuse et vaine puisque son intégration à Poudlard était acquise à l’avance. À ce propos, la veille du 14 juillet, elle avait modifié l’interrogation quotidienne de son couteau magique. Comme elle le sentait peu enthousiaste, elle avait scindé la question en deux parties :
— Ai-je raison d’aller à Poudlard ?
La lame devenait incandescente. Elle interprétait cette luminescence exacerbée comme l’expérience la plus bénéfique pour sa scolarité, pour la pratique de l’anglais et pourquoi pas pour d’éventuelles rencontres qu’elle y ferait.
— Ai-je raison de passer mes vacances chez mes grands-parents anglais ?
Le métal gris demeurait terne, à part quelques grains de poussière Hope irisés. Son compagnon désapprouvait la pertinence de ce voyage dans cette branche de la famille, sauf pour quelques détails. Mais lesquels ?
Face à son questionnement, elle avait requis la voyance d’Éliane. Elle avait poliment décliné, jugeant malaisant d’exercer son don sur la famille. Face à cette rebuffade, Eugénie s’était tournée vers Shin. Le Japonais l’avait mise en garde à propos d’une déconvenue, sans pouvoir donner de détails. Ensuite, elle était passée à Laurine. Sa camarade lui avait opposé un refus catégorique. Il s’étendait à tous les membres du Gerbera, actuels et futurs. L’interdit émanait d’Hercule. Pourquoi diable le Belge avait-il édicté cette loi mais ne l’avait pas appliquée à Shin ? Elle lui avait posé la question et il s’était contenté de répondre qu’il n’était pas bon d’en savoir trop sur son destin.
Alors, elle avait consulté Sigrid et l’avait bombardée de questions, dans une longue réponse au courrier à la sublime photographie. L’enquêtrice avait révélé que son comparse ne parlait que de la recrudescence de Glairustule juvénile, des enquêtes en cours ou résolues, de la fabrication d’inventions dont une incroyable machine mélangeant les ingrédients de pâte à crêpe, de répartir une dose sur une plaque de tôle ronde chauffée par un Feu magique avec envolée finale pour atterrissage, en douceur, sur un plat de service. Juste au-dessus, le garçon avait fixé et rempli dix poches à douille, dotées de pinces similaires à celles ouvrant les boîtes de sardines moldues. Les dix contenants étaient remplis de chocolat liquide, de caramel, de crème de marron, de confitures, de miel. Un système articulé pliait la crêpe obtenue en quatre ! Eugénie aurait donné n’importe quoi pour voir la machine en métal, en verre et en latex en action et surtout, pour goûter aux produits fabriqués !
Hercule s’enfermait de longues heures dans le laboratoire de potions ou dans l’armoire à extension avec ses murs à bizarreries, convaincu qu’un complot suprémaciste d’envergure se tramait. Elle aurait voulu être là, donner son avis, proposer ses élucubrations les plus folles jusqu’à ce qu’une étincelle s’allume dans les yeux du Belge. Le temps passait trop vite au goût d’Eugénie ; la moitié du séjour chez son oncle et sa tante était derrière elle. Peu à peu, elle sentait l’angoisse d’affronter l’Angleterre s’installer dans ses tripes.
Karl Prochnov et Hubertus Von Bülow, exténués après une journée harassante mais stérile, traversèrent le mur de briques menant au Berlin moldu et s’éloignèrent de l’Alexanderplatz pour dénicher un estaminet encore ouvert après 21H00. Dépités, ils s’engagèrent dans le Leisepark, un grand square mal éclairé, pour se dissimuler et transplaner non loin de la Brasserie Bürger, le plus vieil établissement de Berlin 7 où ils avaient leurs habitudes et la certitude de pouvoir déguster une bonne bière fraîche accompagnée d’un plat de charcuterie roboratif. Les deux hommes incarnaient la relève du courant des Modérés et un soutien indéfectible au ministre en poste. Des deux sorciers, Karl paraissait le plus tendu, affecté par la tournure des événements. Hubertus était persuadé que les progressistes s’étaient leurrés, qu’ils refusaient de l’admettre et qu’ils s’arc-boutaient sur la candidature de Ludwig Van Stadt, le moins tranché, le plus vendable de leur courant politique. Hubertus croyait que la motion de censure, adoptée à 14 voix, était la somme des élus aux extrémités du paysage politique. Karl doutait de cette certitude.
— Von Lieven et Adelmann nous cachent le fond de leurs pensées.
— Allons donc ! Nous sommes tous derrière Dieter Müller.
— Non, Hubertus. Ils sont restés muets. Pas une intervention de la journée. Ça ne leur ressemble pas.
— Tu te fais des idées ! D’ailleurs, nous allons les… Eh ! Tu as entendu ?
— On aurait dit…
Un ensemble de baguettes tirées de leurs fourreaux, un glissement très caractéristique. Une pluie de Stupéfix paralysa le duo d’élus. Des hommes masqués par des capuches jetèrent des linges épais et sombres sur leurs visages. Le leader des ravisseurs chuchota des ordres. Les sbires transplanèrent avec leur cargaison dans une cachette convenue, à des dizaines de mètres en dessous de la surface de la capitale. A six kilomètres de là, Leopold Weber et Gisela Wolf, les « têtes brûlées » des Progressistes, animateurs des débats les plus houleux, passionnés, subirent le même traitement, victimes d’un enlèvement.
Au petit matin, l’ex-ministre de la magie Müller se présenta au parlement sorcier, avec l’intime conviction que la nuit avait porté conseil et que les belligérants de la veille parviendraient à un accord. A 8H00, horaire précis où la session devait reprendre, quatre Représentants manquaient à l’appel. Dieter s’adressa aux assistants des élus, au greffier, à son propre aide de camp. Le ministère et ses abords furent fouillés ; personne ne les avait vus. La surprise se mua peu à peu en angoisse. Le politicien fut contraint de rejoindre l’hémicycle pour y découvrir une scène surréaliste. Le nouveau ministre, proposé par les suprémacistes, était Horst Wagner, le benjamin de 25 ans, un suiveur plus qu’un leader. Pourquoi diable Grüber ne s’était-il pas inscrit ? Wagner était-il vu par les Représentants comme une chance d’imprimer un élan de jeunesse à la communauté ?
Sa candidature fut soumise au vote à bulletin secret. L’urne enchantée proclama, après avoir mâchouillé les 17 bulletins « Pour » ou « Contre » :
— Horst Wagner est élu avec 14 voix contre 3.
Dieter crut défaillir. Ce n’était pas possible ! Un cauchemar ! Non, un séisme ! Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque le jeune Horst s’avança jusqu’au pupitre, qu’il accepta la charge et qu’il proclama que sa première décision était de présenter sa démission.
— Quoi ? Mais… À quoi joue… Oh… Non ! Pas ça !
Maria Rheinstett, l’égérie des Suprémacistes, décrite comme la partisane des méthodes expéditives, fut la candidate suivante à obtenir le poste suprême, avec un score identique. Et comme Horst, elle reproduisit le scénario rôdé. Markus Stein compléta le tableau avant que Hans Grüber ne passe en quatrième et dernière position.
« Tout ce cirque pour exploiter une faille législative ! »
Au comble du désespoir, Dieter comprit que ces malades tenaient désormais les trois places du Conseil Suprême. Les suprémacistes applaudirent leur leader, bientôt suivis par des modérés et des progressistes verts de honte, tête baissée. L’ex-ministre se leva et lâcha :
— Ainsi s’éteint la liberté. Sous une pluie d’applaudissements. 8
Ses yeux furetèrent du leader, triomphant, aux deux portes d’accès à l’hémicycle par lesquelles des Aurors venaient de faire leur entrée. Son camp, comme celui des progressistes, était peu ou prou identique. Il fuyait son regard désapprobateur. Certains membres tremblaient. Il y avait quatre absents et non des moindres. Grüber avait agi dans l’ombre. Dieter posa la main sur sa baguette, prêt à en découdre. Son adversaire, souriant, descendit des gradins et fit face à l’assemblée. Il prononça une allocution d’une brièveté consternante et prévisible.
— J’accepte la charge dont vous me faites l’immense honneur. Mon premier acte est… la dissolution de cette assemblée. J’ordonne la tenue de nouvelles élections dimanche.
C’était dans deux jours ! Un délai bien trop court pour que le scrutin se déroule sans anicroche. Grüber le savait. Il tira sa baguette et fit exploser l’urne enchantée en libérant un rire sardonique.
Comme Dieter le redoutait, deux journées ne suffirent pas à organiser un scrutin impartial avec un quadrillage géographique correct afin que tout sorcier puisse s’exprimer. La communication sur l’élection fut ciblée, des pressions furent exercées afin que les précédents élus ne se représentent pas et cèdent leurs places sur les listes à de parfaits inconnus. Grüber fut « malencontreusement » incapable d’établir plus de deux bureaux de vote, localisés en Bavière, bastion historique des suprémacistes, assez éloignés pour entraver l’expression des populations perdues en campagne, sans cheminée publique dans un rayon de cinquante kilomètres. Comme par hasard, le dimanche, des pannes aléatoires et inexplicables perturbèrent tout le réseau, surtout dans les grandes villes, aux traditions plus modérées, voire progressistes. En revanche, les fidèles électeurs de l’extrémiste furent prévenus et priés d’anticiper ces perturbations. Comment Grüber s’y était-il pris ? En limogeant à tout-va et en plaçant ses sbires aux postes-clef, tout en faisant voter par sa « majorité » contrainte quelques restrictions de liberté de mouvement. Grüber appelait ces mesures les « Blitzgesetzen », littéralement les lois-éclair. Entre sa nomination et la tenue du scrutin, il en fit passer près d’une centaine. Leur point commun, outre l’aspect restrictif ? Une exposition expresse, l’absence de débat et une adoption systématique à 14 voix contre 3. Les plus vite adoptées concernèrent le transport. Les cheminées connectées avec l’international furent fermées. L’usage national fit l’objet d’un comptage, les stocks de poudre de cheminette furent saisis et la surveillance du trafic fut confiée à une escouade d’hommes. Les Portoloins furent désactivés à 90 %. Le vol en balai fut proscrit sauf pour les Aurors et les joueurs de Quidditch. Les policiers furent contraints de contracter un serment inviolable les liant, à la vie à la mort, au ministre. Les sorciers allemands avaient désormais les pieds et les poings liés.
Le jour même, le budget préparé de longue date fut adopté sans discussion. Il comportait de grands pavés fourre-tout aux libellés nébuleux : l’assurance de pouvoir piocher pour arroser le filet du Diable qu’il tendait sur le pays. Parmi les mesures révolutionnant le financement, le retrait de 100 000 Gallions au montant alloué à l’école Adler fut l’un des plus remarqués. Il augmenta la dotation de Bodensee de 30 000 Gallions et ordonna qu’ils soient consacrés à augmenter le nombre de places réservées à l’élite. Personne ne sut ce dont il advint des 70 000 Gallions restants.
Le lendemain, un nouveau convoi de mesures dévoila le visage de ce fou extrémiste. Il fit fermer le département de la Coopération Internationale magique, jugé inutile et le remplaça par celui de l’Union Sorcière germanique. Elle serait chargée de fédérer les sorciers de langue allemande. Pour faire bonne mesure, il supprima le service des relations avec les Moldus et créa le poste de contrôleur de conformité des unions et des progénitures. Après le scrutin, son responsable interdit tout mariage si le couple n’était pas de Sang-Pur.
Du côté du commerce, ce ne fut pas plus réjouissant. Tous les sorciers furent tenus de déclarer leurs stocks de produits sensibles dont la liste, non arrêtée, leur fut communiquée en quelques heures. La surveillance se mit en place. En parallèle, la prison de Berlin fut vidée d’un nombre conséquent de criminels. Les prisonniers furent invités à intégrer le département de Recherche des Artefacts Sources de Pouvoir. Les Sang-Impurs seraient dépossédés de leurs artefacts. Reines de la catégorie, les baguettes en possession des individus sus-nommés, devraient être recensées, analysées sur les 500 derniers sortilèges lancés. En contrepartie d’une déclaration d’innocuité totale, leurs possesseurs recevraient une autorisation d’usage valable durant six mois. La raison invoquée ? Réduire les actes criminels, un faible pourcentage d’origine moldue augmentant le risque dans des proportions équivalentes. De fait, les Né-Moldus étaient des criminels en puissance et devaient être neutralisés.
C’est dans cette atmosphère appesantie que le scrutin se déroula le dimanche 18 juillet. Il connut des irrégularités flagrantes comme des arrestations arbitraires pour interrogatoire, au moment de voter, comme des sortilèges de tricherie jetés sur les urnes non magiques. Au soir du week-end, les suprémacistes raflèrent 11 sièges sur 21. Ils détenaient la majorité absolue. Les progressistes arrachèrent miraculeusement 8 postes tandis que les modérés, avec 2 élus, recevaient la correction du siècle. Fort de cet avantage acquis avec malhonnêteté, Grüber fournit la liste des lois-éclairs à ratifier dès le lundi par son armée. Il promulgua un décret autorisant l’usage d’un Impardonnable sur toute créature au sang impur. Il interdit aux élèves de Sang-Pur, âgés de 11 à 17 ans, d’intégrer l’école Adler à la prochaine rentrée 1920. Les effectifs concernés ne représentaient que 25 % des étudiants, soit 70 sorciers répartis sur les 7 niveaux. Il ne précisa pas où ces chères têtes blondes iraient le 1ᵉʳ septembre prochain. Les journaux, titrant en boucle sur les innombrables décisions quotidiennes, parfois contradictoires, du ministre, supposèrent que les familles de « l’élite » se verraient proposer une alternative basée sur des enseignements de précepteurs qualifiés, dûment accrédités par le nouveau ministère.
Afin de financer ses rêves de grandeur, son armée de fonctionnaires dévoués corps et âmes, Grüber sabra dans toutes les dépenses jugées dispendieuses. Il diminua les prélèvements, les taxes, en échange d’une obligation de consommer sorcier. Il prévint que les échanges commerciaux avec les Moldus seraient scrutés et lourdement taxés. Si une solution moldue était utilisée alors qu’une variante sorcière existait, les sanctions seraient sévères. Pour contenter sa base la plus dure, il créa un nouvel impôt. Baptisé « Schamsteuer » – taxe de la honte –, il frappait les Né-Moldus, les familles de Sang Mêlé, à hauteur du nombre d’enfants engendrés.
Grüber ordonna qu’un nouveau quartier magique sorte de terre à Berlin. En secret, il réclama une extension au ministère, vouée à offrir un service de purification et de reconditionnement.
Partout, en Europe, l’accession d’Hans Grüber fut accueillie comme l’avènement de l’obscurantisme, la naissance d’une catastrophe pour l’Allemagne et les pays voisins. Les journaux en oublièrent le drame portugais, à l’affût des décisions du nouveau leader. Le rappel d’anciens Aurors, retraités ou exclus, la création d’une réserve sorcière, nébuleuse, furent désignés comme des ingrédients générateurs de tension, des témoins de velléités guerrières. Les Pays-Bas mobilisèrent leurs forces policières et intensifièrent les contrôles à la frontière. Plus que jamais, le vieux continent ressemblait à une poudrière.
Sigrid toqua à la porte des Flamel. Elle patienta presque deux minutes, le temps qu’un des membres du couple légendaire parvienne, à pas mesurés, jusqu’à l’entrée. Pernelle ouvrit et la dévisagea durant trois bonnes secondes avant de l’identifier.
— Sigrid ! Par les cornes d’un Éruptif, quel changement ! Entre, entre ! Nicolas, viens voir qui nous rend visite !
La femme conduisit l’adolescente en pleine transformation jusqu’à son mari. Monsieur Flamel fut aussi bouleversé que son épouse. Autour d’une tasse de thé préparée par la maîtresse de maison, la jeune fille exposa alors ses tribulations. La préparation, la décision, le passage à l’acte, tout au long de l’année. Elle les rassura en expliquant comment elle s’était débarrassé de l’Autre, frappé par un rayon traversant le crâne, il y a trois semaines. Elle leur relata l’usage de la potion d’ubiquité, persuadée d’être une âme égarée, indépendante et non une personnalité positive de Victoire. Le temps lui avait donné raison. Elle ne s’était pas changée en zombie. En contrepartie, son physique longtemps bridé, brimé par l’Autre, choisissait sa voie, s’épanouissait, d’où cet aspect radical.
Après que le couple l’ait abreuvée de compliments sur son courage, sur sa nouvelle apparence, elle en était venue au but inavoué de sa visite tardive.
— Je veux faire preuve de sincérité, de transparence avec vous. Je n’ai plus rien de commun avec Victoire Flamel. Je suis désormais étrangère à votre lignée et, à ce titre, je pense devoir vous rendre ceci.
Elle dévoila la clef de son coffre-fort à Pasdelazare.
— J’ai entamé la fortune disponible afin de racheter le manoir des Van Betavende. Je travaillerai toute ma vie pour rembourser la somme.
Nicolas s’y opposa en douceur :
— Plus de Flamel en toi ? Tu te trompes, Sigrid. Plus que jamais, tu es des nôtres. Ton geste désintéressé montre à quel point tu es une Flamel dans le cœur. C’est de toi, Sigrid, que nous avons pris soin. Pas de Victoire. Quant au rachat du manoir, il t’honore et ce n’est que justice pour le travail de reconstitution précise que tu as accompli durant plus d’un mois.
— De nouveaux dégâts ont eu lieu, après la séparation. L’Obscurus. Mais rien d’irréparable. Je… je ne voulais pas perdre le manoir. J’ignore pourquoi, hormis le fait que je m’y suis toujours sentie chez moi.
— Nous avons suivi le procès des Van Kriedt. Nous avons été peinés en lisant la déclaration de madame Van Betavende, son impossibilité pour elle et son fils de regagner leur foyer.
Pernelle lui tendit un petit morceau de parchemin rigidifié.
— Quand le moment sera venu, rends-toi à cette adresse.
— Lohen Le Fur, 48 rue du Rocher, Place Cachée. Qui est-ce ?
— C’est un sorcier spécialisé dans le transfert immobilier.
— Pardon ? Vous voulez dire qu’il déménage une maison, intérieurs et murs ?
— Jusqu’aux fondations.
Le trio papota dans la détente. Le couple Flamel apprécia sa gaieté et entendit son rire pour la première fois. Voir Sigrid libre était un bonheur inégalable.
1 Les lessives modernes n’apparaîtront qu’à partir de 1930.
2 Suite à la découverte de Marie Curie, un horloger eut l’idée de recouvrir les aiguilles de radium qui brillait grâce à la radioactivité. L’usage de cette matière, responsable de cancers chez les fabricants, fut interdit en 1963 et remplacé par du tritium, moins nocif, finalement retiré à son tour quelques années plus tard. Depuis 1990 et 2007, le Luminova et le Super-Luminova, à base d’aluminate de strontium non radioactif et non toxique, équipent les montres. Il faut les exposer à la lumière pour les recharger.
3 Situé sur l’île éponyme, au nord de l’Allemagne, dissimulée sous un bateau de pêche en ruines.
4 Bodensee est le nom allemand du lac de Constance.
5 Adler est dissimulée dans la Forêt Noire, non loin de la frontière française.
6 Il en existe aussi un à Hambourg. Berlin n’abrite que le ministère et deux brasseries.
7 Son activité a débuté en 1753 et la cessation a eu lieu en 2010.
8 Citation du personnage Padmé Amidala, dans Star Wars.