C’était une de ces journées d’été détestables. Un ciel noir, menaçant, une température insupportable dès le lever du soleil, un air saturé d’humidité et d’électricité. Les Parisiens, d’ordinaire maussades, étaient sur les nerfs. Hercule avait fait l’acquisition d’un complet en lin, couleur ivoire, chemise blanche dans la même matière, pour supporter le climat torride. Même s’il s’agissait de prêt-à-porter moldu au tarif imbattable, le garçon avait poussé la coquetterie à s’affubler d’un nœud papillon carmin et d’une pochette au ton identique. Nanti de son canotier, il avait observé le plafond bas, susceptible de tourner à l’orage. Ne pouvant faire usage de sa baguette pour repousser les intempéries, il avait fait l’acquisition d’un parapluie. Le modèle, rare, comportait un manche en bois creux, fermé par un capuchon dévissable, idéal pour dissimuler des fioles étriquées, gorgées de potions.
Hercule, paré à toute éventualité météorologique, parvint au café de Flore à 10H00. Un employé fondit sur lui et lui barra le passage. L’établissement n’acceptait pas les mineurs non accompagnés et, à fortiori, ne leur servait pas d’alcool, même si la loi ne l’interdisait pas. 1
— Je suis attendu par monsieur Céladon.
— Oh ! Il nous a prévenus. C’est l’homme, là-bas, avec la coupe de cheveux gris en brosse.
— Je vous remercie. Serait-il possible d’avoir une limonade, avec une once de sirop à la menthe ?
— Tout de suite, jeune homme !
Le loufiat l’abandonna. Hercule s’avança jusqu’à la table désignée. Il se signala en se raclant la gorge. L’homme tourna la tête, se leva pour le saluer et déplia ses longues jambes. L’enquêteur eut la sensation troublante de faire face au croisement d’Alfred Beauxbâtons et d’Armand Fontebrune.
— Bonjour, mon jeune ami, entama l’homme.
— Enchanté de faire votre connaissance, Monsieur.
— Appelle-moi Adrien, s’il te plaît. Personne ne m’appelle Monsieur.
— Comme il vous plaira, Adrien.
— Parfait. Allons directement au sujet qui me préoccupe. Tu as dû être surpris par ma demande, n’est-ce pas ?
— Votre disparition a alimenté des rumeurs de départ à l’étranger, de décès prématuré. Première surprise : vous êtes bien vivant et… présent. La requête finale m’a surpris, en effet. Cependant, la profusion de détails sur la vie des élèves, des enseignants de l’école, m’a causé un étonnement presque égal. Au point où j’ai imaginé que vous aviez intégré la Compagnie Internationale d’Arrachement.
— Ah ah ! J’aurais aimé en faire partie mais cette organisation spécifiquement française est hermétique et échappe à mon ratissage informatif. Ils sont doués et bien protégés. C’est normal, étant donné leur activité. Ils cumulent plus d’ennemis voulant leur peau que le ministre de la Magie hollandaise. Et par les moustaches d’un Fléreur, ce crétin cosmique de Batave en attire un paquet !
— Il fut l’un de vos étudiants ?
— Pas du tout. Ma CHASSE-Magus en poche, j’ai enseigné au centre d’entraînement des Aurors. De Klerk étudiait en CHASSE-Runesort. C’était un élève adroit avec une mentalité de mer… Euh, désolé… Tu vois ce que je veux dire. Le genre à traiter tout ce qui n’est pas hollandais comme de la sous-race.
— Je vois.
— Toute cette théorie nauséabonde de Sang-Pur va nous conduire, tôt ou tard, à une foutue guerre.
— Avec les Hollandais ?
— Un conflit avec les Bataves serait vite expédié. Non… Pire que ça. Une guerre civile, voulue par ces saloperies de suprémacistes. La plus honteuse où un voisin en trucide un autre parce qu’il n’a pas huit générations de sorciers dans son escarcelle généalogique. C’est pour ça que je veux récupérer mes pouvoirs. Pour être prêt le jour où la société va voler en éclats.
Il s’interrompit lorsque le serveur déposa la limonade et le second café de l’ex-professeur. Le garçon en livrée noire et blanche demeura planté comme un piquet, attendant d’être réglé sur-le-champ. Adrien fut le plus prompt :
— C’est pour moi. Combien ?
— Deux francs et cinq centimes.
Hercule n’en crut pas ses oreilles et savoura chaque gorgée. Il avait une idée du salaire moyen d’un ouvrier français sans qualification et l’addition dépassait le prix d’une journée de labeur.
— Merci, fit l’employé en recevant l’appoint, avant de s’éloigner.
Hercule remercia l’aîné et lui fit remarquer que la somme exigée était élevée, pour ne pas dire exorbitante. L’autre se contenta de sourire. Hercule n’avait pas abattu toutes ses cartes et chercha à obtenir des confidences spontanées. Elles vinrent sans insister.
— J’ai préparé mon avenir dès que j’ai perçu un salaire. Je vivais chichement, dans une chambre de bonne. C’était en 1872. À l’époque, la différence entre le monde sorcier et celui des Moldus n’était pas flagrante. Mais les Moldus commençaient à prendre de l’avance, dans de nombreux domaines. Le rythme des découvertes s’accélérait et elles étaient sensationnelles. Alors, j’ai parié que certaines aboutiraient à des succès commerciaux. À chaque invention prometteuse, réalisée par des entrepreneurs audacieux, visionnaires, j’ai investi mon argent en prenant des parts dans leurs affaires, en injectant de l’or. Je ne me suis pas contenté de créations françaises. J’ai exploré l’étranger. Ainsi, je suis actionnaire d’une jolie entreprise fabriquant des machines de mécanographies. C’est fabuleux ! Ça fonctionne avec des cartes perforées, pour faire des calculs ! J’ai soutenu un chercheur de pétrole au Texas, j’ai investi dans l’immobilier, l’automobile, l’horlogerie de précision et ma dernière trouvaille, c’est une société suisse fondée en 1874 qui fabrique des escaliers mécaniques et des ascenseurs. 2 Toutes ces prises de participation ont eu lieu dans des entités connaissant un développement démentiel. Lorsque ce salopard de Van Houten m’a fait prendre son infamie, j’avais déjà centuplé les économies de mes jeunes années.
— Votre prévoyance vous a sauvé.
— Ton agence W est la preuve que l’anticipation est ton atout. Les enquêtes, ta cervelle, tes talents sorciers, tout ceci va te servir à assurer tes arrières, au cas où tu serais victime d’une entourloupe. Écoute, je ne sais pas ce que tu as accompli pour la gamine des îles, ni comment dans les détails. Je suis juste sûr que tu lui as filé un coup de main, pour affronter sa nature vampirique. Je me trompe ?
— Non.
— Allez ! J’ai déballé. À ton tour ! Dis-moi-en plus !
Le garçon exposa ses actions : les recherches, les expérimentations en parallèle pour soigner des Laiséons, des tests sur sa personne et le résultat : une seule goutte de sang humain pour un traitement de deux mois, sans compter un procédé au point, réplicable, l’isolation d’un principe anticoagulant, le ver arénicole et des applications médicales nombreuses.
— Sacrée performance ! Je te crois capable de me rendre mes pouvoirs.
— Non, Adrien. C’est une mission qui va au-delà de mes capacités. Pour le sang, je disposais de connaissances moldues, d’une potion de base et d’un sujet qui avait tout loisir de recracher si je m’étais trompé. Votre problème est démesuré.
— Je sais mais l’agence W, résolution d’énigmes, ce n’est pas du vent. Non ?
— L’énigme part d’une formule, d’une potion dont il ne reste plus une seule trace. Sauf…
— Sauf ?
— Une fiole, peut-être.
— Un Specialis Revelio te donnera la liste des ingrédients.
— Une liste ne sert à rien sans la recette. Je ne suis pas un génie des potions.
— C’est vrai ! Mais tu en connais un…
— Noël…
— Oui, le fils Millefeuille, le bâton de maréchal d’Amandine Fordecafé. Une pointure, ce loustic. De la trempe à Nicolas Flamel.
— La potion inventée par Van Houten est permanente. Il faudrait percer le secret de la pérennité, le Graal de tout potionniste.
— Atteint à deux reprises. Par des inventeurs différents, si je ne m’abuse.
— Le Cistus Inversus de Michel Laurier.
— Oui. Et la malédiction des Ballessaim. L’avantage de Laurier, c’est que le petit malin qui lui a concocté son breuvage, est vivant et planqué en France. La mère Madeleine n’est pas allée chercher le breuvage à l’autre bout de la Terre. Il faut le débusquer. Un travail de limier. Van Houten, on oublie. Protégé, territoire ennemi, population acquise à la cause de ces crétins. Mais le petit génie de la Cistus, il est pas loin.
Hercule admit que les conditions de base étaient là. Néanmoins, la mise au point d’un antidote pourrait prendre des mois, des années. Adrien l’écoutait avancer arguments et contre-arguments, en proie à une lutte interne. L’homme sourit. Il avait semé une graine et elle germait dans l’esprit de l’adolescent.
— Je ne peux pas établir un contrat pour ce service, Adrien.
— Je te prendrais pour un arnaqueur si tu me faisais signer quoi que ce soit. Tu ne peux pas t’engager sur un délai. En revanche, tu peux faire ce que tu maîtrises : accumuler des pièces, des détails, les trier, les assembler, jusqu’à ce que ta vision soit claire et que les actions possibles s’impriment devant tes yeux.
— C’est tout ce que je peux promettre. Voulez-vous m’excuser un moment ?
— Oui ?
— Un besoin impérieux.
Hercule demanda la direction des toilettes et gagna le sous-sol. Quand il en eut terminé et qu’il regagna le rez-de-chaussée, il marqua une pause et observa un détail surprenant. Depuis qu’il s’était assis en face de monsieur Céladon, l’éclairage électrique du luminaire, installé au-dessus de leurs têtes, vacillait. La raison était simple : la magie de l’enfant suffisait pour perturber le courant alimentant le lustre à 150 centimètres de sa personne. De plus, avec un Scrutoscope dans la poche droite de sa veste et ses baguettes aux avant-bras, il cumulait les artefacts magiques. Le garçon n’influençait que les sources distantes d’un ou deux mètres. Alors, pourquoi la luminosité du luminaire pendu au-dessus d’Adrien fluctuait-elle ?
« Allons, allons ! Ce n’est pas forcément un signe de perturbation magique. L’alimentation électrique moldue en est aux balbutiements. Elle manque de fiabilité, surtout en ville où la demande est très forte. »
Il regagna la table mais le vieil homme se leva, lui signifiant que l’entretien touchait à son terme, n’ayant plus aucune révélation à produire.
— Si tu parviens, un jour, à me rendre mes pouvoirs, je te donne 10 % de mes liquidités. 10 %.
— Le prix n’est pas un argument, Adrien. Et si vous m’avez analysé, vous le savez déjà.
— C’est vrai. Je sais, l’ami ! Mais 10 % te mettrait un sacré pied à l’étrier.
Alors que les deux personnages se dirigeaient vers le comptoir, puis vers la sortie, Hercule fit volte-face. L’éclairage du lustre était revenu à la normale. Il pivota lentement, l’esprit perdu en conjectures.
« Et s’il n’avait pas perdu sa sorcellerie ? Et si elle était juste endormie ? »
— Un souci, Hercule ?
— Non… Une piste à creuser.
— Tu empruntes un taxi pour rentrer Place Cachée ?
— Pas besoin. Je vais tr… traverser la rue et marcher. La marche est propice à la réflexion.
— Alors…
— Attendez…
L’adolescent plongea la main dans sa poche intérieure de veste et en ressortit une paire de carrés jumelés. Il en tendit un à l’homme.
— Pour rester en contact.
— Tu n’inscris pas… Non, bien sûr. Ce sera le seul non nominatif parmi ta collection, n’est-ce pas ?
— Tout à fait, fit le garçon avec un large sourire complice.
Monsieur Céladon avait gardé ses réflexes d’Auror et un raisonnement pointu. Hercule le salua, emprunta le boulevard Saint-Germain et chercha une petite rue déserte. Il avisa un porche tranquille et transplana jusqu’à l’agence. Il y retrouva une Sigrid métamorphosée pour sa mission d’infiltration.
À l’Académie de Beauxbâtons, l’été avait pris ses marques, les elfes de maison avaient nettoyé les locaux de fond en comble et avaient procédé à des menues réparations. Désormais, seuls cinq enfants sillonnaient les jardins, tous âgés de 11 ans sauf Gabriella, la fille recueillie par Wilfried Laflèche. Le référent Aloysia, fondateur de l’OWL, l’organisation venant en aide aux né-Moldus abandonnés par leurs parents, se creusait la cervelle pour occuper les enfants durant les longues vacances d’été. Le concierge, Sébastien, s’absentait de plus en plus en compagnie de Philippe Ballessaim et d’Alfred Beauxbâtons. Le trio planifiait des travaux d’importance concernant à la fois l’infirmerie et les enseignements gravitant autour de la médicomagie. En parallèle, Sébastien et Philippe s’activaient dans la serre, le premier excavant le sous-sol à coups de Defodio, le second insérant des poutres, des traverses, des solives et des étais pour consolider la future cave à champignons. Une section serait aménagée pour accueillir quelques tonneaux de vin de la vigne du Cracmol ainsi qu’un alambic pour distiller en douce un peu d’eau-de-vie – une suggestion discrète qu’Alfred avait approuvée à des fins scientifiques, l’alcool étant un désinfectant –. Au niveau supérieur, les carrés potagers étaient assemblés, greffés au carrousel vertical enchanté, garnis de terre, de semence et d’engrais Toutprendracine. Il restait encore beaucoup à accomplir mais à la rentrée, la volière de la ménagerie serait achevée et le chalet Delacour installé à l’extérieur n’accueillerait plus que des bureaux, des chaises et des élèves, les plantes ayant réintégré les emplacements sous les cultures mécanisées.
Alfred s’astreignait toujours à une heure de marche par jour, n’hésitant pas à désactiver la grille nord pour élargir son périmètre de promenade. Ce vendredi matin, il dérogeait à son habitude, prévoyant d’accompagner Wilfried Laflèche et ses quatre protégés dans la campagne pour s’aérer et profiter d’un pique-nique. Alors que des bruits de scie et des coups de marteau résonnaient dans le domaine, le référent Aloysia, revenu de Bourg-Enchanteur avec des ingrédients, avait conduit les jeunes de l’OWL dans les cuisines de l’école pour y apprendre, sous la houlette de l’elfe Orby, à confectionner une salade composée et un clafoutis aux cerises. Pour se rendre dans l’antre du chef Feuillantine, il fallait prononcer le mot de passe – Je jure fidélité à Auguste Escoffier – devant le portrait en pied d’un ancien directeur de l’école, particulièrement sévère et redouté, Gaston Lafrousse. La peinture en question était accrochée, avec quelques autres, dans le couloir menant à la section administrative.
Rassemblés en cercle, les enfants comptaient Gabriella, inscrite dans l’ordre Urtica, Diego Ortega, un Espagnol d’Aloysia, les Français Évelyne Moineau et Hector Beaugendre, de Lonicera, sans oublier Séraphin Ballessaim, de Gerbera. Hector leva la main pour poser une question. Il voulut savoir pourquoi les élèves devaient apprendre à cuisiner alors que les elfes le faisaient très bien. Wilfried répondit avec pondération, sourire et chercha à susciter une prise de conscience chez ses poulains :
— D’abord, nous avons toujours intérêt à apprendre pour ne pas dépendre des autres. Je sais voler sur un balai. Magnifique ! Mais si je n’avais pas des notions de navigation stellaire, je me perdrais la nuit. Tracer sa route, grâce aux étoiles, peut aussi servir en mer où il n’y a aucun repère visuel. Ensuite, Hector, imagine que les elfes de maison disparaissent d’un coup. D’un claquement de doigts, comme ça ! La faute à une maladie contagieuse, foudroyante, ne leur laissant aucune chance. Ou bien qu’ils soient tous enlevés par un mage noir, qu’il ait trouvé un moyen de les retenir prisonniers ou de leur retirer leurs pouvoirs.
— Mais c’est horrible !
— C’est arrivé, il y a 4 ans. Qui peut me dire ce qui s’est passé de grave au point où on ne pouvait plus trouver certains produits, des onguents, des services ?
— L’épidémie de Dragoncelle ?
— Oui, Évelyne. Il a suffi d’une simple maladie pour que certaines professions ou certains savoir-faire disparaissent d’un coup et durant des mois. En 1916, en France, 215 sorciers sont morts. 5 % de la population a disparu en quelques semaines. Il n’y a pas une famille qui n’ait pas été touchée. Moi-même, j’ai perdu deux de mes grands-parents et un oncle.
— Donc, il faut être auto… commença Diego, cherchant le mot.
— Autonome. C’est pour cela qu’en CHASSE-Médico, on apprend à faire des potions et un grand nombre de sortilèges, y compris de défense, face à un malade pris de folie. C’est pour cette même raison que les CHASSE-Magus savent soigner des blessures. Et c’est aussi pour cela que Séraphin, ici présent, ne se contente pas d’avoir raflé la première place : il perfectionne son talent pour la cuisine.
Orby proposa de faire deux équipes pour la confection du repas : une pour la salade, l’autre pour le gâteau. Wilfried dut trancher, tout l’effectif étant désireux de pâtisser.
Alors que l’activité se déroulait dans la joie, la bonne humeur, dans le bureau de la direction, Agathe appliquait les trois sorts classiques sur Claire Obscur en proie à une prophétie cuisante inscrite sur son front. À l’issue du Sonorus, du Petrificus Totalus et de l’Aquaglaciem, un texte se grava dans sa peau parcourue par la ride du lion. Agathe sut qu’elle n’aurait pas besoin de décryptage pour comprendre le message limpide à ses yeux.
— Rien n’arrête la haine,
Ni les heurts, ni la peine,
Le Mal se déchaîne.
Aucun sanctuaire n’est épargné.
L’Académie court un mortel danger.
L’émissaire repart en ami,
Sur la terre inondée d’Italie.
Claire, paralysée, était en mesure d’entendre le laïus tracé sur son épiderme. La directrice mit fin au sortilège, recueillit la fumerolle rouge, obtura le réceptacle et le pressa entre les mains de la voyante. Celle-ci enfourna la fiole dans une poche de sa robe et sortit un pot d’onguent d’une autre cachette. Elle l’ouvrit, plongea les doigts dedans et se tartina avec générosité.
— Je suis désolée d’avoir engendré un message brumeux. Il mentionne l’Italie. C’est une première et j’avoue ne pas comprendre. En revanche, un danger mortel planant au-dessus de l’Académie est plus explicite. L’ensemble reste confus.
— Bien au contraire, ma chère consœur. Je vais avoir besoin de Wilfried. Pourriez-vous accompagner les enfants avec Alfred et Philippe au pique-nique ?
— Avec joie ! Wilfried ? C’est l’ami de l’Italie, la petite Gabriella. Je viens de faire le lien. Je me rends en cuisine et je vous adresse notre référent Aloysia.
Quelques minutes plus tard, le sportif prenait connaissance des termes de la prédiction. La suite était claire : la prise de contact, initiée l’été dernier, avec le chef du département Éducatif italien, devait désormais se concrétiser par des actes.
— Qu’en pensez-vous, Agathe ? Picaillou va se dédire au moment de présenter le budget et sabrer dans nos finances ? Ou est-ce une menace d’une autre nature ?
— Je suis incapable de me projeter aussi loin dans l’avenir. J’interrogerai Dune à ce sujet. Sa capacité est supérieure. Mais cette fois, je ne crois pas qu’il faille redouter une simple amputation dans nos attributions. C’est plus… physique.
— Un risque d’attaque ? Des suprémacistes tenteraient de s’en prendre à nous ? Je leur souhaite bien du plaisir ! L’école forme les futurs Aurors. Il faudrait une armée de centaines de sorciers pour venir à bout des protections de l’école et nous comptons des élèves avec du cœur et du courage à revendre. Sans compter qu’une agression directe les décrédibiliserait face aux membres de la communauté sorcière.
— Je n’en doute pas, mon jeune ami. Je m’en remets à vos capacités organisationnelles, logistiques pour étudier, en Italie, une solution de repli. Elle sera imparfaite, nécessitera des sacrifices, des choix mais l’enseignement, la formation de nos jeunes doit perdurer, quels que soient les coups que l’on nous assène.
Wilfried grimaça parce qu’il détectait un point d’achoppement titanesque.
— Agathe… Si un malheur survenait en cours d’année, il faudrait inventer un moyen d’évacuer 600 élèves sur 1000 kilomètres. D’un claquement de doigts. C’est… dantesque, pour faire un parallèle avec la littérature moldue.
— Oui. Insensé, démentiel.
— Je vais y réfléchir. Quand souhaitez-vous que…
Elle le fixa avec insistance, dodelina, haussa une épaule et un sourcil.
— D’accord. À qui confier les…
— Je m’en occuperai.
— Alors, je prépare mes bagages.
Lorsqu’il quitta le bureau de la directrice, il croisa Dune, le visage fermé. La grasse matinée n’avait pas effacé des visions nocturnes horrifiques de son esprit.
L’équipée avait fait une halte dans un champ ombragé pour partager le fruit de son travail, au son des oiseaux, des cigales et du sifflement des marmottes. Un torrent presque asséché distillait un glougloutement propice au farniente, à la sieste. Après le repas, Philippe avait proposé une partie de jeu du chat aux jeunes. Alfred s’était éloigné d’une cinquantaine de mètres, à la recherche d’une pièce de verdure ombragée, fraîche, idéale pour piquer un roupillon d’une vingtaine de minutes. Les enfants, pris au jeu, poussaient des cris lorsque Philippe leur courrait après pour les toucher. Attiré par les trémolos, un troupeau de vaches identifié par des tintements de cloches, paissant tranquillement s’approcha peu à peu, piqué par la curiosité. Le médicomage se redressa et flatta une génisse parmi les plus hardies. Souriant, captivé par la gentillesse du bovidé, il ne vit pas le danger venir de l’arrière. Les femelles et leurs veaux s’écartèrent comme elles purent. La débandade révéla un taureau furieux fendant la troupe au triple galop.
Pris par surprise, Alfred chercha sa baguette pour freiner le bolide et se souvint qu’elle était restée dans son sac à dos, près du groupe. Alors qu’il allait se faire démolir, il transplana… sans résultat. Impossible ! Il était de ces sorciers capables de le faire sans auxiliaire de magie en main. Un boulet de canon le percuta par le côté : un plaquage express signé Philippe Ballessaim ! Ils commirent plusieurs roulés-boulés, sur quelques mètres de pente. Le Cracmol fut le plus prompt à se remettre debout. Il gesticula comme une girouette prise dans un cyclone, poussa des « Oh ! Oh ! » en vue d’exciter le taureau et de l’entraîner à sa suite. La manœuvre réussit. Le bestiau chargea cette cible mouvante, tentante. Philippe esquiva d’un violent coup de rein. La bête, emportée par son élan, mit de la distance entre elle et l’humain. C’était oublier trop vite l’entêtement du mastodonte. En dépit de l’effort à produire pour remonter la pente, il se rua sur Philippe. L’homme alerte commit quelques pas de biais et s’adossa à un chêne majestueux. Au dernier instant, il se jeta sur le côté. Les 900 kilos furent stoppés par le végétal de plusieurs tonnes. L’animal encorna l’écorce et s’assomma, perdant de sa superbe. Il mit les genoux avant à terre, groggy.
— Petrificus Totalus !
La baguette au cœur de Phénix, propriété de Claire, fabriquée par Hercule, signa l’arrêt des hostilités du quadrupède. Philippe aida Alfred à se remettre debout. Le médicomage parut figé, pas paralysé par la peur mais plutôt fasciné par la séquence de corrida livrée par le Cracmol.
— Eh bien mon vieux ! s’exclama Philippe. Qu’est-ce qu’il lui donne à bouffer, à son taureau, le paysan du coin ? Il était enragé !
— Sans votre intervention… Je ne comprends pas. J’ai été incapable de transplaner… Pourtant, je sais faire. Philippe… Je vous dois la vie. Vous saignez… Votre nez en a pris un coup.
— Bah, c’est rien ! J’ai de l’entraînement !
— Comment ça ?
— Papa participe aux courses landaises, dans le Gers. C’est un sport d’esquive avec de jeunes taureaux, dans une arène.
— Ils pèsent moitié moins. 400 kilos, pour être très véloce et corser le jeu.
— C’est une coutume moldue ?
— Oui, comme les courses de cochon auxquelles Jacques Boulanger prend part.
— C’est un peu comme débourrer un Abraxan sauvage, acheva Philippe, hilare.
— C’est dangereux ?
— J’ai quelques blessures d’origine taurine à mon actif. Dont un méchant coup de corne sur la partie qui est en contact avec une chaise ! Mais j’en ai d’autres, des cicatrices. Oh oui…
— D’autres ? fit Alfred, d’un air interrogatif.
— Ouais… Bon, si on se mettait à l’abri ? Des fois que ces charmantes laitières dissimulent un second surveillant à la férule implacable.
— Oui, ne traînons pas.
— Vous devriez réviser votre magie en salle blanche, Alfred. Histoire de voir si vous ne couvez pas une mauvaise grippe ou une Dragoncelle.
— Cela doit venir de mon coma. Ou de l’explosion.
— Vous vous êtes pourtant échappé en transplanant, quand ça a pété ?
— Oui, mentit à moitié le praticien, sachant qu’il devait ce déplacement à Van Betavende. Euh… Vu que je vous en dois une, on pourrait se tutoyer, non ?
— Avec plaisir, Alfred ! s’exclama son sauveur.
— Alfred, coupa Claire, nous devrions rentrer. Vous êtes pâle, il y a une demi-heure de marche et le terrain n’est pas plat. Tenez…
Elle lui tendit sa canne de marche. Les jambes du sorcier tremblaient. La dernière fois qu’il avait fait face à un tremblement si violent, c’était sur le front de l’Est. Un obus de 420 mm, tiré depuis le territoire ennemi, était tombé dans le no man’s land et avait creusé un immense cratère dans lequel des combattants, repoussés par la mitraille continuelle après un énième assaut, avaient trouvé réfugié. Canardé comme à la fête foraine, le détachement s’amenuisait au fur et à mesure que les hommes étaient mis hors d’état de combattre. Les brancardiers se faisaient allumer : brassard de la croix rouge ou pas, l’ennemi avait ordre de faucher sur tout ce qui bougeait. Quand les volontaires pour tirer les blessés du guêpier avaient manqué, Alfred s’était lancé en avant, la trouille au ventre, une trousse de secours à la main, sa baguette dans sa paume, pour repousser les tirs. Il s’était jeté dans la fosse pour soigner, opérer, panser, piquer à la morphine et jeter de discrets sortilèges. Il y avait de la chair partout, du sang, de la boue, de la crasse. Il s’était fait violence pour agir sans réfléchir, sous un déluge de feu et d’acier.
— Alfred ?
Claire le tenait par l’épaule et le secouait. Philippe observait la scène avec un œil averti. Il connaissait ce regard. Il hocha la tête à plusieurs reprises et se contenta de confesser :
— On n’oublie pas les tranchées. Jamais.
Le groupe se mit en route dès la libération du taureau, opérée par Claire. Séraphin bombait le torse. Il était fier de son père.
La fête nationale du Portugal avait lieu, chaque année, le 10 juin. Un mois après, jour pour jour, la communauté sorcière lusitanienne fêtait sa naissance, le 10 juillet 743, soit 400 ans avant la fondation du pays. Si la nation incarnait le plus vieil état d’Europe, aux frontières inchangées depuis le treizième siècle, elle connaissait un régime politique des plus instables depuis la fin de la royauté. Du côté sorcier, la gouvernance avait connu bien des aléas. Depuis l’accession de Maria Dos Santos au poste suprême, la ligne politique s’était détendue, ouverte. Signe de cette ouverture d’esprit, d’initiative enthousiasmante, la seconde manifestation sorcière allait avoir lieu dans une grotte incartable de l’île de Madère, donnant sur une crique à l’abordage compliqué. La veille, dès l’aube, une flottille de quatorze esquifs avait pris la mer, manœuvrée par des sorciers aux appétences marines – quoi de plus normal dans un pays historiquement tourné vers l’océan –.
Les embarcations emmenaient près de 550 sorciers sur les 600 et quelques que comptait le pays. Les cales étaient chargées de victuailles, de boissons, de tenues de bal, de mobilier, de vaisselle et de monceaux de fleurs agencées en bouquets, en couronnes, en guirlandes. Maria souhaitait créer un véritable rendez-vous annuel autour de la fleur. 3
Au ministère, une demi-douzaine de volontaires se sacrifiait pour assurer les services de l’État sorcier. Un assistant administratif, un régisseur-réparateur des locaux, un gardien de la prison dont sept cellules étaient occupées et trois Aurors dont deux affectés aux patrouilles dans le bâtiment souterrain et un en poste fixe, à l’accueil, pour enregistrer les plaintes, trier le courrier arrivé par la cheminée à volatile – elle était reliée à la surface et n’avait pas vocation à servir au déplacement sorcier –. Ce poste de lien avec le rare public du jour était confié à Jorge Da Costa, un Auror trentenaire haut comme trois pommes et progressiste convaincu – il était né-Moldu –. D’un naturel timide, solitaire, il s’était porté volontaire pour assurer une présence de 100 heures. Ce futur formateur de la CRS belge, voulu par les nations partenaires, estimait que les deux premières journées avaient été calmes. Pas grand-chose à signaler, à part un vol de bourse commis dans Lisbonne et un litige entre voisins qui s’était achevé, grâce à ses talents conciliateurs, par des excuses, des embrassades et la promesse d’aller enterrer la hache de guerre devant quelques verres de porto.
La soirée s’annonçait tranquille lorsqu’un couple débarqua, visages ensanglantés, flanqué d’un gamin indemne. Jorge fouilla sous le comptoir pour s’emparer d’un sac avec bandages et onguents. Il bondit pour les secourir. Il les fit s’asseoir sur une banquette dévolue aux visiteurs et prit des compresses pour nettoyer les plaies.
— Que vous est-il arrivé ?
— Nous sortions du restaurant Tavares, avec notre fils, lorsque nous avons été attaqués par… une chose… un monstre d’au moins trois mètres de hauteur, doté d’une force démoniaque !
— Quoi ? Où, précisément ?
— À l’angle des rues Misericordia et Camoes, répondit la femme.
— J’ai sorti ma baguette pour le stupéfixer, reprit l’homme. Il m’a jeté d’un revers de la main, contre un mur. Puis, il m’a attrapé par un pied avant de m’envoyer valdinguer à dix mètres.
— J’ai lancé un Stupéfix. Et un Petrificus Totalus.
— Et ?
— Aucun effet ! Il m’a balancée, comme mon mari.
Le gamin, assis entre ses parents, glissa de la banquette et chut. Il convulsa, parcouru d’ondulations comme si une armée de Mantrilles avait élu domicile dans son corps. Le temps que Da Costa comprenne que ce n’était pas un enfant mais un adulte gavé de Polynectar, la femme s’était emparée de sa baguette et lui avait lancé un sort infâme. Il tomba à terre, les yeux pendant hors de leurs orbites, la langue enflée obstruant ses voies respiratoires. Il suffoqua.
Le troisième larron acheva sa mutation. C’était un homme très grand, brun, avec une cicatrice barrant son visage de l’œil gauche à la commissure des lèvres. L’individu se nommait Rodriguo Suartès et c’était l’âme damnée de José Alveira. Il était en cavale depuis la chute de l’ex-ministre félon. Il éviscéra l’Auror à terre.
— Sebastian, reste ici. Planque-toi derrière le comptoir. Abats tout ce qui entre ou tente de sortir.
— Oui, chef.
— Josepha, avec moi. Si mes informations sont correctes, il n’y a que deux Aurors en patrouille.
— Et le gardien ?
— Celui-là, je me le réserve.
Le duo méphitique fonça vers la section administrative toujours aussi peu pimpante. L’assistant, occupé à répondre au courrier de la Ministre, fut neutralisé par une pluie de Stupéfix. Le régisseur eut droit à un double Bombarda Maxima et se retrouva enseveli sous un monceau de gravats. Il parvint à dégager son bras et à tenir tête. Le tandem se défit de lui non sans mal. Le fonctionnaire reçut, en récompense pour son courage, un maléfice brûlant. La zone des cellules n’offrit guère de résistance. Suartès ne laissa aucune chance à Felipe Alonzo, l’oncle de Jo.
— Avada Kedavra !
L’éclair vert jaillit avec rage. Felipe tomba à la renverse, tué par l’impardonnable. Le duo assassin glissa des baguettes aux sept prisonniers. Les Bombarda à répétition eurent raison des barreaux.
— Bravo ! s’exclama Alveira.
— Venez, Monsieur, lui souffla Suartès en français teinté d’accent.
— Attention !
La patrouille d’Aurors fidèles à Maria fit son apparition. Elle donna l’assaut dans les règles, se postant de façon à engendrer des tirs croisés. Mais, à deux contre neuf baguettes, le combat ne fit pas illusion plus d’une vingtaine de secondes. Les deux combattants durent battre en retraite. Ils transplanèrent jusqu’à l’accueil. Ils avaient dans l’idée d’ériger une barricade pour couper la sortie des évadés. Ils furent victimes du renégat resté en arrière. Pris en tenaille, dos à dos, ils luttèrent avant de succomber à une seconde d’intervalle.
— Victoire ! explosa Suartès. Monsieur, nous sommes à vos ordres.
— Laissez-moi réfléchir…
Il sut où se réfugier. À distance, loin du Ministère. Il murmura quelques mots de portugais hésitant, appris au contact des codétenus.
Les criminels abandonnèrent la place ensanglantée. Jorge, laissé pour mourant, rampa jusqu’au comptoir, centimètre après centimètre. Il ouvrit un compartiment du meuble et en ressortit une cage étroite avec un hibou déplumé, pitoyable. Il prit un morceau de parchemin et signa de son propre sang « Ajuda ! » 4
Il lia le bout de peau tannée à la patte du volatile et balbutia, à plusieurs reprises, étant inintelligible :
— Pour la ministre Dos Santos.
L’oiseau fonça enfin vers le conduit le menant au creux d’un arbre, sis en face de l’ambassade d’Angleterre. Une fois à l’extérieur, il poussa un hululement de panique et s’envola pour un voyage de 40 heures au-dessus de l’océan.
Vers 7H45, le 10 juillet, la flottille portugaise accosta près d’une grotte dans laquelle la mer s’infiltrait. Les chaloupes furent mises à l’eau pour les personnes incapables de maîtriser le transplanage. Une noria d’embarcations fit la navette durant toute la matinée entre le fond de l’avancée maritime situé à une centaine de mètres de l’embouchure et les cales des bateaux ancrés à quelques encablures. À midi, les tables étaient installées, couvertes de nappes et de fleurs. Le mobilier était posé en enfilade, suivant le dénivelé des berges rocheuses, si accidentées qu’il fallait souvent jeter des sorts de lévitation pour éviter d’obtenir un ensemble trop bancal.
Les anciens étaient placés en premier, exempt de travaux, hormis la surveillance des petiots excités comme des Pucestis. Les garçons les plus costauds et les hommes transportaient des plats garnis, des tonnelets remplis à ras bord et fixaient les innombrables Feux Éternels tandis que les jeunes filles et les femmes géraient les couverts, la décoration, les bougies sur les tables. Quelques courageux fabriquaient une piste de danse à l’aide de rondins, de cales et de solides planches pour les danses qui suivraient les festivités. Au fond de la grotte, une immense pièce de tissu masquait le « dortoir » dévolu aux bambins. Pour les autres, ce serait nuit blanche ou somnolence, à bout de forces.
Le repas fut lancé peu après 14H00. Légumes à profusion, morues à toutes les sauces, une myriade de beignets de calamar, des brochettes de volailles et des poissons grillés, parfumés, jusqu’au soir, sans de réelle coupure. L’attraction attendue de tous débuta à 18H00 : le défilé des barques fleuries. Après le débarquement, chaque famille habilla une embarcation légère de fleurs arrangées à sa façon. La règle était simple : un même type de canot pour chaque famille et la nécessité de créer le visuel le plus coloré et original possible. Des mises en scène étaient conseillées pour être plébiscité. Le nom des créateurs s’inscrivait en lettres de feu au-dessus de l’œuvre. Envoûtées, les barques entamèrent une parade, venant de l’entrée de la grotte, glissant en silence sous les yeux des spectateurs et virant de bord une fois arrivée au ponton naturel, sans jamais stopper la ronde infernale.
La nuit fut très joyeuse, ponctuée de conversations enflammées, de rires, de cris de joie, de bonne humeur. La musique, distillée par deux gramophones qu’un sorcier manipulait avec dextérité, anima la soirée. La piste de danse ne désemplit pas. La Ministre donna l’exemple, n’étant pas la dernière à se trémousser. Elle connaissait un grand nombre de pas. Comme tous les convives, elle portait une tenue d’apparat. La plupart étaient issues du folklore moldu portugais, agrémentées de touches sorcières comme des chapeaux pointus.
Umbelina, hébergée chez Maria Dos Santos, participait à la fête, comme nombre de ses camarades d’école. Sur les 33 élèves présents à l’Académie au 25 juin, seuls 5 manquaient. Il ne s’agissait pas de suprémacistes, au sens classique du terme, mais de supporters inconditionnels de José Alveira, à commencer par son propre fils, inscrit en CHASSE-Magus. Des nostalgiques du régime de fer.
Sebastian Da Oliveira avait proposé à la princesse d’être son cavalier attitré pour la soirée, en tout bien tout honneur.
— C’est dommage que Jo n’ait pas pu assister à cette fête ! C’est époustouflant ! Mais apprendre chez Capenoir, durant deux mois, à Paris, il ne pouvait pas refuser. Il raflera l’accessit d’Enchant’Arts. Après les chaussures volantes, il va produire une création encore plus loufoque et géniale, affirma le garçon.
— Il est si doué…
— Et beau garçon, hein, Umbelina ?
— Bah oui ! Intelligent, agréable à regarder, gentil, habile. J’ai de la chance ! répliqua la demoiselle.
— Allez ! En piste !
— Encore ? J’ai les pieds en feu.
— Je n’ai pas encore eu mon compte de vira ! 5 Après, il y a le concours de chant. Tu es inscrite, j’espère ?
— Sûrement pas ! Je chante comme une casserole ! Pas question de gâcher la fête avec mes couacs vocaux ! Toi, par contre, tu pousses la chansonnette, hein ?
— Pour ne rien te cacher, je suis le spécialiste des berceuses. Je n’ai pas mon pareil pour endormir un enfant en moins d’une minute. Je m’en servirai pour calmer mes petits patients, quand je serai médicomage.
— Il va falloir que tu décroches de meilleures notes.
— Je sais, c’est pas gagné. Mais on en est tous là, pas vrai, Umbelina ?
Sebastian s’éloigna, cherchant une nouvelle danseuse. L’adolescent avait raison. Les résultats de sa camarade ne lui garantissaient pas une CHASSE. Un comble pour la jeune fille, capable de battre n’importe quel élève en duel mais affligée d’une moyenne générale passable. D’autres étudiants, moins puissants qu’elle mais mieux notés, étaient en meilleure posture pour décrocher leur ticket. De plus, Maria avait été claire : le Portugal regorgeait d’Aurors alors qu’il manquait d’artisans, de créateurs, de personnel médical. Il fallait franchir la frontière pour dégoter un médicomage ou se résoudre à faire appel aux rares médecins moldus. Lors de la réunion de mi-examen, Agathe avait communiqué des chiffres en baisse, en dépit des exigences belges supplémentaires. 14 places seulement pour les futurs Aurors, toutes nations incluses. Aucun Portugais contre cinq Belges. Umbelina avait tout misé sur la CHASSE-Magus, contrairement à Hercule ou Sigrid qui avaient joué la carte de la diversification. Ils préparaient leur avenir avec intelligence. Et si le sien prenait fin au BANQUET ? Dans trois ans… Il ne lui restait plus que le Quidditch pour s’en sortir. Ou alors, prendre de nouveaux risques, sous la houlette technique sorcière de Günther Dornier et terrasser les records liés au vol sur balai. Les rendre inaccessibles. À jamais.
— Tu veux danser ?
C’était Jorge Silva, un Lonicera de son âge. Un garçon aimable, moyen dans toutes les disciplines enseignées à l’Académie. Certains le surnommaient le « De Vries portugais », en référence à Joop de Vries, un compatriote d’Hercule, dont le credo consistait à ne jamais en faire plus que ce qui était exigé. Umbelina bondit :
— Avec plaisir !
Les festivités portugaises battirent leur plein jusqu’au petit matin. Après quelques heures de repos, d’assoupissement, une collation fut proposée avant que, dans l’après-midi, le démontage ait lieu. Le soir, chacun se trouva un coin pour dormir avant de reprendre la mer à 5H00 pour ne pas attirer l’attention des Moldus.
À l’heure dite, la flottille appareilla. La totalité des embarcations était composée de voiliers, à une exception près : le Magellan, un bâtiment de 30 mètres, propriété du Ministère. Il était alimenté par un moteur à vapeur et propulsé par des hélices, préférées aux fragiles roues à aubes, peu commodes en cas de houle. Le système à vapeur était indiqué pour les sorciers, contrairement aux moteurs Diesel, supplantant de plus en plus les chaudières à charbon, dans le monde moldu. Le diesel nécessitait un préchauffage et un démarrage avec des éléments électriques comme des batteries.
La flotte avait pris le large de Madère depuis deux bonnes heures lorsqu’un volatile esseulé vint s’échouer sur le Magellan. Il rata le bastingage et s’écrasa aux pieds de la Ministre. Elle le délesta de son courrier. Bien que le pauvre oiseau fut abreuvé, nourri, il demeura incapable de déployer ses ailes, ni même de bouger.
Maria découvrit le message. Elle passa par l’incrédulité, la stupeur et l’horreur. « Ajuda ! », tracé avec du sang et le doigt, à défaut d’encre et de plume. Elle rassembla son gouvernement, soit six personnes en tout. Le texte passa entre leurs mains et les consterna. Umbelina se mêla à eux et proposa son aide.
— Nous sommes à 37 heures de Lisbonne. 34 avant que le meilleur transplaneur puisse atteindre la côte sans se désartibuler. C’est horrible ! Je suis… impuissante !
La jeune fille s’inclina. Si le gouvernement n’avait pas de solution, que pouvait-elle faire ? Comment contacter des familles restées à terre ? Et lesquelles ? Les opposants de Maria, trop contents qu’un drame se joue au Ministère ? Le pauvre hibou était mort de fatigue. Impossible de le renvoyer, il ne survivrait pas. Les voiliers voguaient peu ou prou à la même vitesse que lui.
L’évidence lui sauta aux yeux lorsqu’elle posa son regard sur son sac à sortilège d’extension : elle avait emporté Icare. Il volait à 90 km/h, voire 100 avec un vent arrière. Cela ramenait le délai à 10 heures ! Elle fouilla et s’en empara. Au passage, elle fit tomber une liasse de parchemins. Le cadeau de départ de Laurine.
— Bon sang ! s’exclama-t-elle. Mais oui ! Une plume, de l’encre, vite !
— Tu as une idée ? demanda la ministre.
— Mieux : un message instantané.
— À qui ?
— À Hercule Van Betavende.
Dès qu’on lui eut apporté un flacon d’encre et une plume perdue par le pauvre hibou, elle griffonna des lettres à vive allure. Son camarade ne répondit pas aussitôt, car il était occupé avec un patient aux urgences de Bonpied. Quand la réponse parvint vers 8H00, heure de Funchal, l’espoir revint.
L’employé franco-portugais de la RATP, placé au terminus de Lisbonne, écarquilla les yeux lorsque le module à trente places s’ouvrit devant lui. En dehors des événements scolaires ou des déplacements ministériels, il n’était jamais plein. Sept personnes en tenue verte adéquate sortirent des sacs à extension au contenu répertorié sur des fiches externes protégées. L’employé se précipita pour proposer son aide. Le médicomage à la tête de l’expédition lui exposa les faits : une anomalie avait eu lieu au Ministère et il y avait sûrement des blessés. Connaissant parfaitement le sas de transplanage du ministère, Miguel s’empara de deux soignants et de deux sacs pour les faire transplaner au plus près. Il ne put masquer son trouble lorsqu’il découvrit des corps, du sang et du mobilier ravagé par des sorts explosifs. Il repartit chercher l’équipe et le matériel. Linda Merida, de la promotion 1910, était nommé médicomage depuis le 1ᵉʳ juillet, ayant validé son diplôme par deux années d’exercice en milieu hospitalier. C’était l’un des deux seuls soignants connaissant les locaux – son père était Auror, sur l’île de Madère au moment des faits –, l’autre étant Raymond Dessuture, habitué des ministères de l’Europe de l’Ouest. Le légicomage était venu en renfort en espérant ne pas faire usage des sacs mortuaires. L’équipe d’urgence était dirigée par Charles Troplein, un habitué des urgences, en charge de l’étage des accidents magiques et oncle d’Yves Troplein, le batteur des rouges d’Aloysia, souvent houspillé par Mondague. Les trois médicomages étaient assistés d’Anselme Fenouillas, de Léonie Brindille et de Sophie Favori, la fille de l’ex-commandant des Aurors français. Joly de Sailly avait prié Hercule de les accompagner, histoire d’affronter les conditions d’urgence hors de l’hôpital et de ses facilités.
Les deux transplaneurs en finirent avec les transports. Le docteur Dessuture, bien qu’habitué des lieux, n’avait pas son brevet de transplanage. Il n’avait pas franchi l’étape du cercle sans renvoyer ses repas.
Une fois sur place, Linda ratissa tous les locaux qu’elle connaissait. Le docteur Troplein répartit le personnel. Raymond constata le décès des Aurors Fabrega et Alonzo. Les autres policiers, Ribeiro et Da Costa, étaient dans un état critique. Le régisseur, Fabrizio Monteiro, fit l’objet d’attentions particulières. En dépit d’une multitude de fractures, de plaies, du sang perdu, du poids des gravats sur son corps, des brûlures, il était toujours conscient. L’assistant, au premier abord, semblait le plus épargné. C’était un leurre : projeté en l’air par deux Stupéfix d’une rare violence, il s’était fracturé le crâne contre du mobilier. Il était inconscient.
Anselme identifia les maléfices jetés sur Jorge Da Costa :
— Globulum Excidit a sorti les globes oculaires de leurs cavités. Et ça, c’est Exuviato Viscera. Une belle vacherie.
— Le pendant de la potion Exuviato Celeris, utilisée pour vider des volailles ?
— Oui, Hercule. Je ne sais même pas comment ce type a survécu plus d’une journée à ce double maléfice. Son doigt… C’est l’émetteur du message. C’est un coriace !
— Fenouillas, montez le brancard opératoire !
— Oui, Docteur.
— Léonie, on en est où avec la fracture du crâne ? mugit Troplein.
— On l’immobilise.
— Allez ! On se concentre sur les vivants ! On a quatre vies à préserver !
Léonie et Raymond venaient d’immobiliser l’assistant atteint par la fracture du crâne. Hercule maniait sa baguette de cèdre pour soulever les monceaux de gravats écrasant la victime ahanant, épuisée par la pression. Sophie dégageait ses membres, son thorax. Anselme lui prêta main forte pour soulever le régisseur du sol et le déposer sur une zone sécurisée. Il ne put s’empêcher de remarquer l’aisance d’Hercule avec le sortilège de lévitation. Il y en avait pour quatre ou cinq cents kilos dans les airs. Le Belge agita sa compagne de bois sans un mot et tout retomba au sol. Anselme fut persuadé de ne pas être aussi avancé à son âge.
L’assistant était pansé, la tête immobilisée et le corps ficelé sur un brancard. Il fallait espérer qu’aucune hémorragie interne ne se déclare. Si son cerveau était atteint, son destin était scellé. Hercule sortit son microscope et préleva une goutte de sang à chacun des soignants. Sous l’objectif de son appareil, il vérifia qui était compatible avec le groupe sanguin de l’Auror Ribeiro, l’un des deux patrouilleurs, sur lequel les assaillants s’étaient acharnés. Il avait vingt ans, à peine plus. Il ne devait sa survie que grâce à la protection volontaire de son binôme, Fabrega. Le Belge et Léonie étaient compatibles. Hercule mit en place un système de transfusion directe, pour ne pas perdre une précieuse seconde. La médicomage Merida, les yeux mouillés, usait de sa baguette pour refermer les blessures causées par la magie blanche et jugulait les plaies dues à des maléfices noirs. Tandis que le sang du garçon s’écoulait vers le blessé, le donneur la questionna :
— Il est de la promotion 1909, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Vous le connaissez bien, Docteur.
— Oui, renifla-t-elle. Nous sommes fiancés.
— Il va survivre. Il ne coupera pas au mariage. C’est la moindre des politesses.
Il décrocha un bref sourire de la part de la soignante. Ribeiro ouvrit les yeux et grimaça. Les soins n’effaceraient pas la douleur, pas tant qu’il ne serait pas capable de boire des potions calmantes comme du petit lait. Son visage s’illumina lorsqu’il reconnut son sauveur. Elle poussa un soupir de soulagement sonore et s’écria :
— Charles, il revient à lui.
— Parfait ! On ne se relâche pas ! Quelqu’un a des idées pour la meilleure façon de remettre des yeux en place ?
Sa demande fut accueillie par un silence pesant, presque honteux. L’éviscération, c’était gérable, d’autant plus que le sort n’avait fait qu’entamer la peau, la chair, sans atteindre les organes, à l’air. Anselme prit la parole en exposant son expérience. Il avait déjà vu ce genre de blessure, à deux reprises dans sa courte carrière. Dans les deux affaires, la victime rafistolée avait fini par mourir dans la semaine d’une infection généralisée, une septicémie, comme disaient les docteurs moldus. Une mort lente et atroce.
Hercule, les yeux fermés, chercha dans les manuels de médicomagie, dans les innombrables lectures entreprises dans LA bibliothèque. Faisant chou blanc, il fit apparaître le tableau de Pacôme dans son palais mental. Il le parcourut, à la recherche d’une maxime magique qui ait un sens dans la situation présente.
Lorsque la transfusion sanguine fut achevée, Léonie le remplaça, aidée par mademoiselle Favori. Cette blonde avenante aux yeux noisette, âgée de 30 ans, était d’une nature discrète, voire secrète. Elle était unanimement reconnue comme efficace, compétente. Hercule fut consigné près de l’assistant, immobile, le temps de récupérer de son don. Il tenta de faire abstraction de la vision de Raymond ramenant le corps d’Alonzo dans un sac mortuaire. Il se cadenassa dans son palais mental et procéda à l’analyse des écrits de Pacôme. Tout à coup, une phrase abracadabrantesque attira son attention. Pacôme usait de termes liés à l’art, la peinture, la sculpture. Rien, dans les locutions, ne laissait entendre leur destination médicale. Du moins celle qu’il lisait et relisait, cherchant quel geste pourrait convenir pour l’exécuter, aurait convenu pour la réalisation d’un puzzle, d’un coup de baguette. Mais comment l’accomplir ? Comment ne pas mettre la vie de la victime plus en danger ?
Il se rapprocha du docteur Troplein et se lança :
— Puis-je essayer une formule, Docteur ?
— Laquelle ?
— Elle provient du tableau accroché dans le bureau du directeur Dégivré.
— Ah ça… Écoute… J’en prends la responsabilité. Vas-y !
— Avec cette saleté de sort, ses chances de survie sont nulles, dit Anselme.
— Raison de plus. Essaie, Van Betavende.
Le garçon se traîna jusqu’au blessé, se redressa sur les genoux et tourna le dos à l’assistance. Il s’empara de Benben, préconisée dans cette situation. Il visa le corps de Da Costa et effectua un cercle en prononçant :
— Opus non perfectum est donec artifex id signaverit. 6
Il termina en esquissant dans les airs le symbole racine carrée, suivi de B en majuscules et d’un h minuscule. Benben se mit à luire avec l’intensité d’un Lumus Solem. La lumière éclata et aveugla les protagonistes. Les globes oculaires reculèrent et se remirent en place dans les orbites. Les viscères reprirent leurs places initiales.
— Bien joué, Van Betavende ! jubila Dessuture.
— Vulnera Sanentur, lança le garçon sur l’abdomen, afin de refermer la plaie.
La peau s’était déjà soudée. Il enduisit un pansement d’onguent et banda le ventre où il ne subsistait qu’une cicatrice. Hercule roula sur le côté, incapable de masquer la douleur ressentie dans ses tripes. Ses yeux furent en feu et il crut qu’il allait se transformer en monstre, comme la fillette Rostang de Hautefeuille, enfermée à l’étage de la Folie.
— Hercule ? fit le médicomage. Qu’est-ce qui se passe ? Eh ! Bon sang ! Qu’est-ce que tu nous fais ?
Sophie fut vite sur l’élève et le redressa contre un mur. Elle chercha une blessure, une lésion cutanée. Les yeux de l’enfant s’ouvrirent et relâchèrent un excédent lacrymal écarlate. Il murmura :
— C’est… rien… Le prix à payer.
Le tissu conjonctif ensanglanté retrouva un aspect brillant et limpide classique. L’enfant cessa de se tordre de douleur et libéra son ventre de l’emprise de ses mains. L’infirmière n’en crut pas ses yeux.
— Ça va, Docteur ! clama le Belge. Rien de grave.
— Tant mieux ! Allez, on ne se relâche pas ! Hercule, bravo pour la formule ! Avoir fait le lien… c’est… il faut des petites cellules grises pas comme les miennes !
— Merci, Docteur.
Soudain, quatre personnes firent leur apparition dans l’entrée. L’employé de la RATP était accompagné du commandant de Franjac, flanqué de Pourpoint et Prunier.
1 La loi interdisant la vente d’alcool aux mineurs, quel que soit le circuit de distribution – café, supermarché, distance –, sur place ou à emporter, date de… 2009 !
2 Respectivement CTR devenu IBM, Texaco, Peugeot, Rolex et Schindler.
3 En 1954, Madère accueillera la première édition de la fête de la fleur, un événement haut en couleurs, rendant hommage à la foisonnante diversité florale de l’île.
4 Traduction : « À l’aide / au secours »
5 Danse folklorique portugaise à trois temps, elle est originaire de la région du Minho.
6 Traduction : « L’œuvre n’est pas complète tant que l’artiste ne l’a pas signée »