Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 67 : Sortilège 67 : coma dépassé

Par eric_vincent

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La leçon de balai s’était déroulée dans des conditions optimales. Température de 18 degrés, vent de 5 à 10 kilomètres/heure, ciel dégagé hormis quelques cumulus épars. Hercule avait appliqué les consignes de l’enseignant à la lettre et avait reçu des remarques positives, des encouragements, comme seul le référent Aloysia savait le faire, avec sourire et dynamisme. Le cours de Quidditch, dans la foulée, avait suscité bien plus d’enthousiasme du professeur, satisfait par la régularité et la précision du Belge.

Ayant la confiance de nombreux élèves et l’occasion d’écouter Gabriella, le soir, à la maison, Wilfried avait eu vent d’une brouille survenue entre Van Betavende et de Laranjeira, sa vedette des airs polyvalente. Il espérait que la mésentente serait passagère et qu’elle n’aurait aucune incidence sur le cours du match. Le drame, évité de justesse avec Clervois, lors de la dernière rencontre avait déclenché son alarme intérieure.

À la fin de l’entraînement général, il convoqua tous les joueurs de Gerbera et d’Urtica. Il réclama, à ses côtés, la présence des deux capitaines.

— Il me faut la composition définitive de vos équipes, pour la feuille de match. On commence par toi, de Laranjeira.

Elle s’exprima assez fort pour être entendue de tous.

— Gardien des cercles : Ishii. Poursuite : Greengrass, de Clermont-Tonnerre, Millefeuille.

Wilfried leva un sourcil tandis qu’Andrea, voué à la capture du Vif, s’imaginait déjà dépossédé du poste et remplacé par la capitaine.

— Attrapeur : Alinea.

Ce fut la stupéfaction. Umbelina ne jouait jamais au poste de batteur. Comptait-elle évincer Hercule ? !

— Batteurs : Ballessaim, Van Betavende.

Le professeur souhaita se faire confirmer la liste.

— Qui est capitaine ?

— Eugénie.

— Tu ne joues pas ?

— Non, Monsieur. Je n’assurerai que les entraînements. Je me préserve pour la pulvérisation prochaine de mon record d’altitude.

— Ah je comprends mieux ! Ça va le faire. Rosier ! Ton équipe ?

Thibaldus proposa la même composition qu’au précédent match. Mais quand Clervois entendit son nom, il refusa sans détour, précisant qu’il ne tenait pas à se faire assassiner par ses abrutis d’équipiers. Rosier lui donna l’ordre de jouer et Roland arracha l’ortie jaune de sa tenue.

— Trouve-toi un crétin de ta cour pour se faire pigeonner !

Il jeta le morceau de tissu au pied de Thibaldus qui ricana.

— Alors ? Ça vient, Rosier ? rappela Wilfried.

Le capitaine des jaunes déroula sa véritable liste, composée de fidèles suprémacistes, sauf au poste d’attrapeur duquel Gabriella ne put être évincée.

Alors que les élèves se dispersaient, Umbelina rattrapa Hercule et lui demanda, d’une voix étranglée :

— Tu… Tu viens à l’entraînement, dimanche ?

— Bien sûr. J’ai intérêt à être préparé pour le dernier match. Nous avons une chance d’empocher la seconde place. À 9h00, dans le bois, comme d’habitude.

— Bien… Euh…

— Bonne soirée.

Le Belge fila aussitôt à la ménagerie. La princesse se sentit plus désemparée que jamais. Le plan, élaboré par Eugénie, consistant à se retirer des joueurs, n’avait pas eu l’effet escompté. Hercule, sous ses airs conciliants, se méfiait, adoptait une posture arc-boutée et l’esquivait. Elle se retint de ne pas fondre en larmes.

Le Brugeois passait le clair de son temps auprès des animaux. En fait, il résidait dans le bâtiment dès qu’il n’avait pas de cours ou de repas. Il faisait ses devoirs, ses travaux pratiques, dessinait des plans, créait des baguettes pour maintenir le niveau de ses rentrées monétaires, épluchait les journaux et conversait avec ses amis distants par carré magique. Il exposait ses théories, le fruit de ses élucubrations au Bayourson devenu presque adulte, soliloquant pour le plus grand plaisir de la créature qui accueillait ces instants comme des moments de détente absolue. Hercule s’asseyait sur le carrelage, laissait le jeune venir occuper ses genoux ou se percher sur son dos et lui faisait part des ruses qu’il comptait utiliser pour ensorceler un morceau de quartz. Parfois, il stoppait son discours d’un coup, poursuivant une piste, l’exploitant avant de la classer dans son palais mental.

De temps en temps, c’était une information extérieure, sans rapport avec ses réflexions, qui venait se déposer à ses pieds. Alors, il l’intégrait dans l’un des puzzles gérés par son esprit. Comme la lettre reçue de la famille Greengrass, par Eugénie, l’assurant de la présence de ses grands-parents, James et Emma, à la cérémonie de fin d’année à l’académie. Une délégation familiale, concomitante à la présence de Phineas Black, le directeur de Poudlard ? Le nom de l’élue pour l’échange d’étudiants était-il déjà connu ? D’où le visage grimaçant de Shin, découvrant la vérité. Eugénie, partie en Angleterre. Pour une année ? Plus ? Pour toujours ? Hercule sentait le vent tourner. La minuscule bulle rose de son avenir s’écartait inexorablement de sa ligne temporelle.

Il y avait aussi une lettre officielle de Raymond Dessuture, au coude à coude avec Valembreuse. Bonpied le voulait à tout prix, tout comme Gérôme Prunellier, en accord avec Guillaume de Franjac. Gervais lui renouvelait son invitation permanente à Py. Le garçon ne pourrait pas se couper en deux !

Soudain, il cessa de caresser le Bayourson et s’exclama :

— Mais si ! Je peux !

Puis, il réalisa que son idée était inepte. Boire de la potion d’ubiquité, se séparer en mettant des centaines de kilomètres entre les doubles, c’était l’assurance de se transformer en zombie. Il reprit :

— À moins de transplaner pour retrouver mon double, fusionner, me recouper en deux et repartir pour une paire d’heures supplémentaires !

Il s’amusa de sa propre folie, se disant que c’était insensé mais palpitant. Puis, son esprit dériva sur l’absence possible d’Eugénie. Il se redressa et décida :

— Il me faut une carte géographique !

Il retira son tablier de cuir, ses bottes de travail, lança des sortilèges pour les nettoyer et remit son uniforme. Il sortit en trombe et se rua sur la bibliothèque.

Règle en main, Hercule mesurait les distances entre plusieurs points d’un recueil de cartes géographiques. De Bourg-Madame à Capbreton, il avait franchi près de 300 kilomètres, en compagnie d’un passager. De la Place Cachée au Chemin de Traverse, le seul endroit qu’il connaissait de Londres, il y avait à peine 350 kilomètres. Dans une vision, son ami japonais s’était assuré de sa capacité à franchir les 550 kilomètres séparant l’Académie du Portal Estrellar, le quartier magique de Madrid. Transplaner à Londres depuis Paris était en son pouvoir. Cependant, 700 kilomètres séparaient encore Londres de Poudlard. C’était deux fois plus loin et il ne s’y était jamais rendu. La perspective d’être séparé d’Eugénie, l’âme du Gerbera, commençait à lui malmener les intestins. Il était la proie de bouffées d’angoisse, comme les crises de panique lorsqu’il quittait le sol sans moyen magique de juguler sa peur. Sans leur égérie, le Gerbera exploserait, c’était certain ! Le Sondeur avalerait le bâtiment et renverrait les élèves dans leurs ordres d’origine. Les plus jeunes, sans affectation autre que le Gerbera, seraient hébergés dans le Quartier Général ou devraient camper sur les rives du lac souterrain. Les suprémacistes se régaleraient de leur déchéance et procureraient le gîte aux plus malléables contre leur protection malfaisante.

— Hercule ?

Il leva la tête avec lenteur, comme si une certaine latence affectait son cerveau.

— Professeur ? Madame ?

C’était Dune, leur référente. Elle tira une chaise à côté du garçon et s’installa. Elle le fixa de ses yeux couleur ambre ; il eut la sensation d’être sondé.

— Il y a un souci, Professeur ?

— À toi de me le dire.

— Tout va bien. Je complète mes connaissances. Au cas où le professeur McFlurry poserait des questions de culture générale sur le Royaume-Uni et qu’il ne se contente pas de textes anglais à traduire en français et vice-versa.

— Si tout va bien, pourquoi rêvé-je de toi ?

— Ah… Combien de fois ?

— Deux. Consécutives.

— C’est ennuyeux. Dans un monde et un avenir idéal, j’insisterais pour que vous passiez une nuit blanche, dès ce soir.

Elle sourit et creusa :

— As-tu prévu d’explorer des zones dangereuses du château ?

— Non. Je me contente d’aller à LA bibliothèque, de temps en temps. Son hôte charmant est toujours de bon conseil. J’évite les autres endroits et depuis la découverte du testament, je n’ai pas remis les pieds chez le Sondeur. Je n’ai pas revêtu la combinaison pour naviguer dans le lac.

— Il reste le match de Quidditch, dimanche. Contre Urtica, l’ordre de Rosier et de ses vipères. Ils vont tenter de reproduire le coup joué à ton compatriote.

— C’est le jeu qui veut ça. Je serai vigilant et ferai tout mon possible pour me défaire des batteurs adverses.

— Tu n’as rien d’autre à confier ?

— Rien de particulier.

— Pas… d’inquiétude, d’un poids qui te ronge ?

Il soupira et murmura :

— Vous avez peut-être prédit ce que la logique appliquée à des petits indices m’a permis de déduire.

Elle opina et chuchota :

— Tant que le futur n’est pas devenu du passé, rien n’est joué.

— Hum…

Les yeux du garçon se troublèrent. Les larmes s’accumulèrent et Dune s’en aperçut. Sa réaction fut inattendue.

— Il te faut un dérivatif. La préparation des examens de fin d’année ne suffit pas à monopoliser ton esprit. Une énigme à résoudre. C’est indispensable.

— Peut-être. Que dois-je solutionner ?

— Une double devinette dont je connais la réponse. D’abord, qui sont mes parents ? Ensuite, quel fut, au cours de mon existence, l’événement qui fut à la fois ma plus grande réussite et mon plus grand échec ? Quand tu auras les réponses, note-les sur ce papier.

Elle lui tendit un petit rectangle de 10 centimètres de côté et lui adressa un clin d’œil. Puis, elle se leva, s’appuya deux ou trois secondes sur l’épaule gauche du garçon et se glissa entre les rayonnages de la bibliothèque. Trouver qui étaient les parents de Dune serait aisé : il suffirait de consulter les copies des états-civils sorciers et moldus, disponibles chez monsieur Gutenberg. En revanche, déterminer un fait antinomique posait davantage de problèmes. C’était un peu comme le plus grand amour qui serait accompagné de la plus grande souffrance. Même ça, en fait, cela se résumait à de la douleur, arrosée de poudre aux yeux. Ou alors, une grande invention qui aurait des conséquences tragiques. Comme l’avion moldu, utilisé comme arme de guerre. C’était plus plausible.

« Cela pourrait être aussi un sortilège salvateur, causant des douleurs atroces, comme lorsque j’utilise Benben. Ou bien… »

Il songea à un débat entre le professeur Racine et Rosa Fuchs, à propos de la manipulation du temps. La Luxembourgeoise éliminait Napoléon 1ᵉʳ pour épargner des millions de morts. Un meurtre pour éviter la saignée d’un continent. Dune connaissait les degrés du Sondeur puisqu’elle résidait dans l’un d’eux. Avait-elle commis un acte à la fois bénéfique et maléfique dans un degré ? Avait-elle touché au déroulement du temps ?

« Laurine ! Il suffit de lui demander d’examiner la ligne temporelle de madame Dunne et je tiendrai un début de piste. Mais d’abord, Johannes ! »

Le garçon était de nouveau à l’affût, le cerveau en ébullition.

À quelques heures de l’ultime rencontre de Quidditch, Eugénie et Laurine cherchaient leur ami belge un peu partout dans le domaine.

— Où peut-il bien être ? Umbelina veut qu’on s’entraîne pendant une heure.

— Il a dû trouver une nouvelle marotte. Il ne lâchera rien tant qu’il n’aura pas tout compris ou résolu.

— C’est peut-être un lien avec une demande qu’il m’a faite, mercredi dernier.

— Il t’a demandée en mariage ? plaisanta Eugénie.

— Non, ça ne risque pas d’arriver, répondit la descendante du Duc, le visage impavide. C’est par rapport à la professeure Dunne.

— Que voulait-il savoir ?

— Si j’avais déjà eu des visions la concernant.

— Et c’est le cas ?

— Une seule, sur commande.

En réalité, la demoiselle avait lancé son sortilège personnel visant à obtenir la ligne temporelle de l’enseignante. Le sort avait bien produit un résultat rectiligne, mais il était dénué de sphères. Pas une bulle rattachée ou éloignée. Craignant que les voyants disposent d’une sorte de protection contre les intrusions, Laurine avait alors focalisé son esprit sur Agathe. Elle avait concrétisé une ligne garnie de sphères dont deux énormes, roses, aux alentours des 20 ans de la directrice. Une vérification sur Valentine, puis sur Claire Obscur, avait levé le doute. Expecto Partes Num fonctionnait sur tout le monde sauf sur la référente du Gerbera.

— Il reste la salle du Sondeur à vérifier, proposa Laurine.

— Et le lac ?

— J’y suis allée. J’ai même questionné Umbelina. La combinaison est toujours dans sa chambre.

— Zut !

Elles s’introduisirent dans la salle et vérifièrent la position des bancs des trois isoloirs : ils étaient en place, calés sur le degré zéro.

— C’est pas vrai ! râla Eugénie. Umbelina a décidé de l’entraînement au petit-déjeuner et comme par hasard, il n’était pas là.

— Depuis… euh… le différend…

— L’engueulade ! Appelons un Fléreur, un Fléreur.

— Depuis la dispute, Hercule a manqué près d’un repas sur deux. Séraphin va souvent lui proposer des fruits. Il trouve porte close ou chambre vide. Depuis deux nuits, il n’a pas dormi dans le pavillon.

— Il n’était pas au Quartier Général. Il m’inquiète…

— Moi aussi. Le problème date d’avant sa recherche frénétique. C’est juste après l’affrontement. On dirait que Hercule rencontre un défaut de fonctionnement.

— Comme la Renault AG, quand j’ai vidé un litre d’huile dans le réservoir au lieu du moteur.

— Quoi ?

— Non, rien, une bêtise chez mon oncle et ma tante. Bon… Il ne peut pas être dans le passage qui part de l’appartement de mon père puisque celui-ci est à l’intérieur. L’observatoire, c’est impossible. J’ai vu Claire Obscur y pénétrer pour préparer ses sujets pour vous trois.

— Quatre.

— Ah oui, c’est vrai ! J’avais oublié « FONTE- » ! 1 Il faut retourner au lac, vérifier encore une fois. Mais qu’y ferait-il sans la tenue d’exploration ?

— Dormir ?

— Allons-y ! décida Eugénie.

Les jeunes filles ne se doutaient pas qu’elles feraient chou blanc, une fois de plus, alors que leur ami était présent. Il était assis dans l’infirmerie, face à un parchemin tendu, épinglé sur la porte, listant les éléments qu’il possédait sur sa référente.

« Dune Dunne. Date et lieu de naissance inconnus. Absente de tout état-civil. Ligne temporelle anormale. Détient deux baguettes, des productions spéciales venant du Moyen-Orient. Possède un tapis volant, attestant une origine moyen-orientale. Ses vêtements sont presque tous rouges. Sa cape est magique et permet de voler. C’est une voyante, elle connaît les runes, différents types de magie, d’autres écoles que celles mentionnées en Histoire. Elle est au courant pour la nature du Sondeur, les degrés et vit même dans l’un d’eux, grâce à son coffre de voyage. Les degrés étant antérieurs à sa venue dans l’Académie, il est certain qu’elle y vivait aussi avant son arrivée dans nos murs. Soit le coffre est une sorte de passage mobile, utilisable de n’importe où en France, voire dans le monde, soit… elle connaît les enchantements pour ouvrir le passage vers un degré. »

C’était alors qu’un détail lui revint en mémoire. Le coffre. Il n’avait rien de spécial, mais il ne présentait aucune trace d’usure.

« À son arrivée, il était neuf. Elle l’a acheté pour ses dimensions suffisantes et l’a envoûté afin d’entrer à l’intérieur et de rejoindre le degré 170. Elle connaît le sort. Comme… Juliette. Le tiennent-elles, toutes les deux, de la même source ? Un lien… de parenté ? Non, Juliette est une née-Moldue, abandonnée. Un professeur commun ? Oui mais lequel ? Ou alors… Oh mais oui ! La plus grande réussite et le plus grand échec ! Juliette fut l’élève personnel de Dune ! Une sorcière exceptionnelle, promise à un grand destin mais à l’âge de six ans, patatras ! Syndrome du visage horrifique et échec amer. Abandon. C’est le point commun. »

Hercule se redressa et extirpa sa montre à gousset.

— Diantre ! Il est 13h00 !

S’étant mis à l’aise pour réfléchir, il enfila cape et chaussures, quitta l’infirmerie invisible en trombe, sans oublier de verrouiller, courut à en perdre haleine, remonta à la surface jusqu’à ce qu’il se heurte aux demoiselles fouillant le bois.

— Hercule ! Mais bon sang ! Où étais-tu passé ? lui lança Eugénie sur un ton de sermon.

— J’étais au lac.

— Nous y sommes passées. À deux reprises, depuis 8h00. Il y avait entraînement !

— Je suis négativement formel. Pas d’entraînement prévu.

— Ça s’est décidé au petit-déjeuner.

— Désolé mais n’ayant pas pointé au restaurant depuis… euh… 36 heures, j’ignorais tout des décisions de mademoiselle de Laranjeira.

— Mais quelle énigme t’occupe encore ? Dune ?

— Oui, Laurine. J’ai résolu une des deux énigmes.

— Son identité ?

— Non. L’autre partie. Un hasard incroyable. Cependant, je ne vais rien lui avouer parce que je compte profiter de mon avantage, utiliser ma découverte pour dénicher le nom de ses parents.

— C’est clair comme du Polynectar, souligna Eugénie. Je n’ai rien compris. Bon ! Grouille-toi d’avaler un morceau au restaurant et mets-toi en tenue. Le match débute dans moins d’une heure !

Le garçon privilégia sa préparation soigneuse et se contenta d’une pomme déposée sur son bureau. Vingt minutes plus tard, il pénétra dans le vestiaire du stade. Il croisa le regard mauvais du boucher de Lorraine, bien décidé à régler le compte de son adversaire, une bonne fois pour toutes. Un nouvel épisode du massacre des Belges.

Laurine pénétra dans le dortoir de l’infirmerie en dernier. Le réalisme de la scène, identique à la vision survenue plusieurs mois auparavant, la terrifia. Les membres du Gerbera, dispersés autour d’un lit sur lequel Hercule gisait. La douleur étrangla sa gorge, ses tripes. De longs sanglots la privèrent de tout désir de vivre avec plus d’efficacité et de soudaineté que le plus brûlant des degrés du Sondeur. Eugénie tomba à genoux, suppliant son ami de revenir d’entre les morts. Penché sur le garçon au visage déformé, le docteur Dadé lui administra une double dose de Vitaclaire en plein cœur. Puis, stéthoscope sur les oreilles, il chercha un signe vital. Au bout d’une demi-minute d’espoir, il se redressa, abattu. Il secoua la tête de droite à gauche.

En retrait, Alfred assista, impuissant, à la souffrance terrassant le Gerbera. La plus affectée, c’était la princesse. Umbelina était ravagée par la culpabilité. Laurine perdit connaissance, ne pouvant en supporter davantage. Jacques lui évita de se fracasser sur le sol dur. Shin, hébété, répétait :

— Ça ne peut pas se finir comme ça.

Sigrid fit irruption dans la pièce avec la valise du Belge. Elle l’ouvrit en toute hâte, s’empara du stéthoscope du garçon et le tendit au docteur Dadé.

— C’est trop tard. Inutile.

— C’est un objet enchanté. Il renferme l’âme d’un chamane. Il saura.

Le médicomage hésita, puis procéda à l’échange. Il apposa le cornet de bois serpent sur la poitrine ensanglantée de la victime méconnaissable. Il chercha, attentif.

Deux heures et quelques minutes avant le drame, le coup d’envoi de l’affrontement des extrêmes était donné. Le temps était orageux, lourd et le tonnerre grondait au loin, en Espagne. À sa libération, le Vif d’or grimpa en flèche vers les cieux. Les attrapeurs furent réduits au rôle de spectateurs. Tout se joua entre les équipes de poursuiveurs, rivalisant d’audace, d’acrobaties pour éviter les Cognards et passer le Souafle entre les cercles. Cependant, le véritable duel eut lieu à distance et mit aux prises les deux gardiens, Shin Ishii et René Tremblay, agissant en virtuoses, réalisant des kyrielles d’arrêts, de sauvetages inespérés. Durant 90 minutes, l’écart au score ne fut jamais supérieur à 10 points. Le tableau des marques progressa petit à petit sans qu’aucune équipe ne parvienne à prendre le dessus sur l’autre. Au bout d’une heure et demie, chacun avait marqué à 10 reprises. La balle ailée consentit enfin à redescendre des hauteurs pour haranguer les attrapeurs. Était-ce parce que c’était le dernier match de la saison ou à cause de la météo orageuse, mais le Vif se montra survolté. Dès lors, la course-poursuite des Italiens ne cessa, les deux concurrents jouant des coudes pour capter la balle et mettre fin au suspense. Chez les jaunes, les consignes étaient claires : marquer coûte que coûte pour les poursuiveurs, gêner l’adversaire pour d’Arcy, au poste de batteur. Son comparse, de Valmy, n’avait qu’un objectif : abattre Van Betavende. Le Belge, cible privilégiée, s’ingénia à saborder toutes les tentatives du boucher de Lorraine. Plus le temps passait, plus le suprémaciste manquait de précision, perdant patience. Il devait exploser son adversaire dans le temps imparti, non pour éliminer un joueur et prendre l’avantage mais pour accomplir la mission assignée par son père.

À la 118ᵉ minute, le score fut 140 à 130 pour Urtica. Umbelina bouillit sur son siège, dans les gradins. Andrea commit une erreur de trajectoire et faillit percuter le sol. Le Vif, reparti à la verticale, fût soudain à la portée de Gabriella. Les Cognards, revenus en direction des batteurs blancs, furent fouettés de façon synchronisée pour tenter un coup de l’étau sur l’attrapeuse des jaunes. La manœuvre échoua mais perturba assez l’Italienne pour lui faire rater sa prise. Un coup de cloche retentit pour signaler une égalisation de Laurine, ayant profité de la déconcentration passagère de l’équipe menée par Rosier. Vingt secondes plus tard, la corne scella l’écoulement du temps légal de 120 minutes. Le match s’acheva sur la marque de 140 à 140. Une égalité providentielle car, grâce à un nombre supérieur de buts marqués par Gerbera au cours de la saison, les Fantômes s’emparaient de la seconde place sur le fil et vengeaient, au passage, Lonicera qui avait joué de malchance face à Urtica.

— Égalité ! cria Wilfried, sans user de sortilège pour amplifier sa voix.

Les blancs levèrent les bras en signe de victoire. Hercule partagea l’instant de joie avec ses équipiers. Il ne vit pas de Valmy foncer sur lui et lui fracasser le visage à coup de batte. Le garçon bascula dans le vide, inconscient et s’écrasa 12 mètres plus bas. Son système de bretelles élastiques, entortillé autour du balai et prévu pour se tendre à partir de 15 mètres, fut inefficace. De Valmy ne se contenta pas de cette agression gratuite. Il fondit sur sa proie, sauta de son balai, plongea la main dans sa botte droite et en retira une baguette d’une douzaine de centimètres. Il beugla :

— Cerebri Venenum ! Inflatus ! Incend…

— Expelliarmus !

Le sort jeté par le référent Aloysia le priva de sa petite création en noyer. Wilfried stupefixa le criminel et le ligota à l’aide de liens magiques. Alphonse fut vite à côté d’Hercule, face contre terre. Il le retourna. Le crâne était fracturé et le visage avait triplé de volume, tout comme sa gorge. Le reste du corps était en miettes. Si le médicomage avait effectué un calcul mental fulgurant, il aurait déterminé que le garçon avait heurté le sol à une vitesse de 56 kilomètres/heure et subi une décélération de 15 g. Face à l’urgence absolue, Alphonse ne s’embarrassa pas avec des précautions ou un brancard et transplana sans délai à l’infirmerie, accompagné de la victime.

Dans le stade, c’était la stupeur. Un silence pesant paralysait la foule. Le concierge se rua sur de Valmy. Il l’empoigna comme un paquet de linge sale, ramassa la baguette miniature et interrogea Agathe du regard.

— Jetez-le au cachot ! ordonna-t-elle.

— Avec plaisir, Madame.

— Max, hâtez-vous de prévenir votre père !

— Entendu.

— Les référents et les autres professeurs, rendez-vous dans la salle de réunion ! Tous les élèves sont consignés dans leurs pavillons. Tout contrevenant sera enfermé au cachot. Les Gerbera, rassemblez-vous devant l’infirmerie.

L’évacuation fut très rapide. Mais le Gerbera, anéanti, dut faire face à la révolte de Jacques, armé de la batte d’Hercule, ramassée sur le terrain. Le garçon était disposé à réduire Rosier en bouillie.

— Non, Jacques ! interdit Sigrid. Pas de vengeance. Hercule refuserait. Laissons les soignants faire leur travail et obéissons aux consignes.

Le Cracmol fracassa la batte sur une rambarde métallique.

— C’est… c’est… de ma faute.

— Absolument pas, Umbelina. Quoi qu’il arrive, Hercule aurait joué. Nos batteurs sont considérés comme les plus doués de l’école et tu le sais. Hercule aurait été sur la feuille de match. Viens… Allez !

Les joueurs ne prirent même pas le temps de se séparer de leurs équipements. Ils abandonnèrent balais, balles, accessoires au pied des vestiaires et suivirent les autres étudiants. À hauteur de la ménagerie, ils perçurent les gémissements d’une créature. Le Bayourson pleurait.

Le concierge avait analysé la baguette dissimulée par de Valmy et avait communiqué les résultats aux médicomages ainsi qu’à la directrice. Le boucher de Lorraine, sans garantie d’avoir assassiné le Belge, lui avait administré le sort noir Cerebri Venenum, afin d’en faire un légume humain. Pour être certain qu’aucun soignant ne pourrait lui administrer l’antidote dans la minute – le Chlorocolmate –, il avait ajouté le sortilège du gonflement, obstruant les voies respiratoires et l’œsophage. Il n’avait pas eu le temps de lancer le dernier : Incendio ou plus plausible, Incendiabolicum, le Feudeymon. Alphonse ne pouvait que réduire les fractures sans administrer le Poussos, hormis en cataplasme, avec une efficacité réduite à 10 %. Contre l’Inflatus, il ne disposait que de deux possibilités : attendre une heure que l’enchantement cesse de lui-même ou perforer le patient en de multiples parties du corps. Hercule luttait contre une hémorragie massive ; il était exclu de le larder d’aiguilles.

Face à cette avalanche de défaillances, Alfred pria Sigrid, patientant dans le couloir, de dénicher la valise malicieuse d’Hercule, avec l’espoir qu’il y ait entreposé ses baguettes. Trente secondes plus tard, un vent de panique souffla dans le dortoir et moins d’une minute plus tard, les camarades du garçon l’encerclaient pour un adieu.

L’assistance était suspendue aux lèvres d’Alphonse. L’effroi le traversa lorsque la voix du chamane s’exprima dans ses oreilles et parut lui souffler de prêter attention. Les battements du cœur d’Hercule n’avaient pas cessé : ils s’espaçaient. L’organisme du blessé économisait la distribution d’oxygène dont l’apport extérieur était bloqué. Alphonse déposa le stéthoscope enchanté, attrapa sa baguette d’amourette, visa au mieux sur la gorge large de 40 centimètres et usa du Lumus Solem. Il créa un orifice. Les poumons du garçon se soulevèrent enfin et l’espoir revint. Alphonse invita Katarina à s’introduire dans l’esprit du patient pour déterminer les dégâts. Elle se conforma aux souhaits du praticien. De longues minutes s’écoulèrent où étudiants et soignants furent suspendus au verdict de la sorcière des mots. Elle sua comme si la température extérieure avoisinait 50 degrés à l’ombre. Le verdict tomba :

— Je… je ne le perçois plus. C’est… un désert silencieux, aride. Je n’ai trouvé aucune pensée, aucun souvenir. Rien…

Elle ne put retenir ses larmes, sanglotant :

— Je suis désolée.

La stupeur passée, Alfred avisa la baguette en forme de caducée de l’enfant dont le manche dépassait d’un rangement de la valisette à extension. Il voulut s’en emparer pour agir mais l’artefact magique rougeoya de colère, refusant d’être approché par le docteur.

— Ses baguettes, dit le médicomage, placez-les dans leurs logements, sur ses avant-bras. La plus courte à droite, l’autre à gauche.

— Pourquoi, Alfred ?

— Parce qu’elles lui appartiennent, qu’elles font son corps avec lui.

— Pourquoi pas…

Le docteur Beauxbâtons espérait une action de Benben, animée d’une forme d’intelligence sorcière, capable de guérir l’élève à son insu. Personne ne put mettre à exécution sa demande. Le saule sacré repoussa tous les sorciers. Mais lorsque Jacques tenta sa chance, la baguette caducée se soumit et adhéra au bras de son légitime propriétaire.

Hercule demeura immobile et enflé. Quand l’Inflatus cessa de lui-même, Alphonse put enfin administrer toutes les potions nécessaires mais les tentatives de Katarina pour trouver trace d’une quelconque activité cérébrale furent vaines.

En fin d’après-midi, le commandant de Franjac arriva par la cheminée de la directrice, flanqué de Prunellier et de Vasseur. Sa première action fut une visite à l’infirmerie pour se rendre compte de l’état dans lequel Hercule avait été mis. Wilfried lui relata ensuite les faits dans l’ordre chronologique, survenus en dehors du temps imparti au jeu énuméra les différentes violations de règles. Il dévoila le contenu historique de la baguette. Le plan avait été mûrement réfléchi. L’acte était prémédité. De Valmy était renvoyé de l’Académie, à titre définitif.

Dans la salle de réunion, Agathe organisait l’Académie en camp retranché anti-suprémaciste et appliquait des mesures coercitives. L’amphithéâtre Flamel serait, jusqu’à la fin de l’année, affecté aux supporters du Sang-Pur. Les enseignants se relaieraient pour les surveiller durant leurs huit heures quotidiennes de travaux d’écriture répétitive. Aucun enseignement ne leur serait délivré jusqu’à nouvel ordre. Les autres étudiants poursuivraient leur cours sans le moindre changement de programme.

Quant aux examens, ils se tiendraient selon des conditions préalablement définies. Si des enseignants n’avaient pas achevé des points essentiels de leur apprentissage d’ici le début des épreuves fixé au 14 juin, elle les encourageait à les transmettre sans délai et à les intégrer aux sujets de l’examen final, de manière à mettre les suprémacistes en situation délicate. Elle voulait un maximum de redoublants.

Peu avant le dîner, Agathe envoya un communiqué à la presse, sans omettre la Gazette de Paname. Ensuite, elle s’enferma avec le commandant afin d’aborder l’épineuse question de la sécurité des personnalités présentes lors de la cérémonie de remise des diplômes. Puis, au cours du repas, elle glaça l’ambiance en donnant des nouvelles accablantes de l’état d’Hercule et énonça les mesures décidées. Aux rares voix s’élevant contre son action, elle répondit par un enfermement immédiat aux cachots. Les Aurors emmenèrent de Valmy et l’incarcérèrent au ministère.

Hercule ouvrit les yeux et reconnut les lieux. Il reposait dans sa chambre, au manoir Van Betavende. Il se redressa, réajusta la position du traversin et proposa d’entrer lorsqu’il entendit toquer à la porte. Une elfe de maison âgée pénétra dans la pièce. Il l’identifia aussitôt.

— Bonjour, Herbie.

— Bonjour, Monsieur. Mon maître a-t-il passé une bonne nuit ?

— Elle fut parfaite. Pas un cauchemar, aucun réveil intempestif, ni crise de somnambulisme. Huit heures réparatrices.

— Tant mieux. Monsieur désire-t-il prendre son petit-déjeuner au lit, pour profiter du calme ou se rendre dans la salle à manger, où il est attendu par de charmants mais néanmoins remuants bambins ?

— Je vais prendre le risque d’affronter les tornades brunes.

— Bien, Monsieur. Dans ce cas, le petit-déjeuner sera prêt d’ici une minute. Café noir et deux cuillères de gelée de pissenlit ?

— De l’amertume, comme toujours, Herbie. Rien de tel pour activer mes petites cellules grises.

Il se leva, enfila une épaisse robe de chambre et de confortables mules. Herbie disparut d’un pop. L’enquêteur réajusta son apparence et sa coiffure devant un miroir avant de s’éclipser et de paraître dans la salle à manger. Deux projectiles l’atteignirent de plein fouet.

— Papa ! clamèrent deux bambins dissemblables, séparés en âge d’une année et quelques mois.

— Waldo ! Doucement… Louis, non, s’il vous plaît ! Ne cherchez pas à grimper sur mon dos ! Bande de chenapans ! Vous êtes aussi vifs que des Niffleurs.

— Bonjour, Papa.

— Ah… ma fille… Eugénie, faites-moi un gros câlin !

La fillette, aînée de la fratrie, enlaça son père et le serra très fort contre elle, sous les yeux attendris de sa mère. Cette dernière s’approcha à son tour et déposa un baiser fondant, chaleureux, sur les lèvres de son mari.

— Je t’ai laissé dormir de tout ton saoul. J’ai eu du mal à tenir les deux gredins.

— J’imagine, Laurine. Vous êtes…

Il l’admira comme s’il la découvrait pour la première fois.

— … le plus exquis des miels.

— Merci, mon chéri. Oh ! J’y songe : un drôle d’oiseau a apporté ce rouleau, très tôt, ce matin.

— Quel genre de volatile ?

— Un échassier. Une grue, avec une tache rouge sur la tête.

— Un Tancho ? Des nouvelles de mon ami Shin ! Montrez-moi, vite !

Il décacheta le pli et découvrit des kanji et des hiragana japonais.

— Que dit-il ?

— Il nous souhaite une très bonne santé. Il est actuellement stationné au Japon où il doit, sous quinzaine, prouver l’innocence d’un sorcier accusé d’être progressiste et d’avoir dissimulé trois né-Moldus aux exterminateurs du ministère. Il requiert mes lumières pour, dit-il, mener une vraie enquête à la place de ces clowns de Samaurors qui ne sont bons qu’à nettoyer des cervelles.

— Tu partirais longtemps ?

— Voyons… pas plus de trois semaines, si je prends en compte le délai avant le procès et la durée du défilé des parties au tribunal. Mais accompagnez-moi ! Vous ne connaissez pas le Japon.

— Et les enfants ?

— Ils seront ravis de se rendre à Py, chez mamie Gertha. Ce sont les vacances, ils pourront retrouver le turbulent Hercule-Juan et être surveillés par les quadruplées, en dernière année de CHASSE-Enchant’arts, si je ne m’abuse.

— J’ai peur de prendre ta mère de court.

— Maman est toujours ravie de jouer à la grand-mère gâteau. Elle fut trop longtemps privée de son rôle de mère.

Orby se présenta dans la salle à manger et signala qu’une visiteuse se présentait à l’entrée.

— Mais qui donc est-ce, Orby ?

— Il s’agit de madame Alonzo.

— Umbelina est ici ? Allons, allons, Orby ! Allez la chercher !

— Oui, Monsieur, répondit-il en repartant à l’allure d’un escargot.

— Herbie aurait-elle oublié de vous enduire d’onguent Soulagetout ? 2

— Non, Monsieur. Herbie remplit son devoir consciencieusement. Mais mes articulations abdiquent de plus en plus vite, ces derniers temps. Le merveilleux onguent popularisé par monsieur Millefeuille n’y change pas grand-chose.

— Consolez-vous en vous disant que les rhumatismes sont un signe incontestable de longévité !

— Monsieur me taquine avec une faribole moldue, n’est-ce pas ?

— On ne peut rien vous cacher, Orby. Ces Moldus et leurs adages farfelus, je vous jure, quels pitres !

La princesse pénétra dans le hall d’accueil, admira le mobilier, reconnut la commode dont Hercule avait souvent parlé et serra son ami dans ses bras.

— Quel bon vent vous amène aussi loin, maîtresse des éléments ? Comment se porte notre grand couturier ?

— Jo se porte à merveille. Quant à la raison de ma venue, c’est Katarina qui m’envoie.

L’homme se raidit et sa bonhomie naturelle s’évanouit en une seconde. Sous l’effet de la colère, il devint écarlate et grogna :

— Ne prononcez pas ce prénom en ma présence !

— Elle veut t’aider.

— Je sais ce qu’elle manigance : manipuler mon esprit, me convaincre que je ne vis pas la réalité mais dans une illusion alimentée par mon palais mental, le dernier rempart à ma folie. Quittez ma demeure sur-le-champ ! vociféra-t-il.

Sans user de baguette, il repoussa la Portugaise avec un Tornado Extremis. Elle fut projetée à l’extérieur de la bâtisse. Furibond, Hercule battit en retraite jusqu’au salon où la cheminée s’activa. La blonde aux yeux bridés y fit son apparition, couverte de suie.

— Traîtresse !

Il agita ses mains et ouvrit un vortex auquel elle échappa de peu. Laurine et les enfants arrivèrent à la rescousse. D’un claquement de doigt, il les dota de baguettes.

— Camphre dopé à la griffe de Nundu. Frappez !

Une pluie de sortilèges venue des cinq protagonistes réduisit la cheminée en miettes. La famille ne s’arrêta pas en si bon chemin. À coups de Bombarda Maxima, le quintet finit d’écrouler la demeure entière sur l’intruse. Juste avant le fracas final, Hercule agrippa les siens et transplana.

La famille se retrouva à l’abri dans une grotte assez lumineuse, grâce à ses dimensions modestes et à son entrée proche.

— Ici, elle ne viendra pas nous chercher.

— Où sommes-nous, Hercule ? Je suis glacée.

Il esquissa un geste ; pyjamas, robes de chambre et chaussons cédèrent leurs places à chapkas, moufles, fourrures, caleçons longs recouverts de pantalons matelassés, chaussettes de laine épaisses et bottes fourrées. En dépit d’un attirail les faisant tous ressembler à des victimes d’Inflatus, ils grelottaient.

— Nous sommes à quelques centaines de mètres de…

Laurine eut une vision dans la glace d’une stalactite joignant le plafond au sol rocheux.

— … Fengsel. L’établissement carcéral français.

— C’est juste. Laissez-moi deux ou trois minutes et vous aurez une belle flambée, de la nourriture, des couchages.

— Tu n’auras pas le temps.

— Allons, Laurine ! Un peu d’optimisme.

— N’entends-tu pas cette clameur ?

Il focalisa son attention sur les sons venus de l’extérieur. Il perçut un grondement lointain. Il se posta à l’entrée de la grotte et observa. Une masse noire, en furie, avait quitté les geôles et fondait droit sur eux. Des prisonniers, par centaines. Laurine approcha du poste d’observation.

— Ils viennent dans notre direction.

— J’en ai peur.

— Combien d’entre eux as-tu fait condamner et incarcérer ?

— Presque tous. Je vais tenter de m’effacer de leurs esprits.

— Non ! Ne fais pas…

— Oubliette !

Le Belge reçut un coup en pleine tête et fut projeté à travers l’espace ou le temps, en un lieu désert. Pas un erg ou un reg, mais un endroit vide. Il se remit sur ses jambes et ne s’empêcha de remarquer :

— Je connais cet endroit. C’est celui où tout prend vie.

« Écoute et crée. »

Le lac souterrain de l’Académie se matérialisa devant ses yeux et lui procura du réconfort. Il choisit d’extraire l’infirmerie de sa cachette, de la déposer sur la berge et de la déplier pour la rebâtir en un formidable chalet moulin dont la roue à aubes, entraînée par l’eau de la cascade, actionna une foule d’engrenages animant des fonctions pratiques de la demeure. Une terrasse et un ponton se déployèrent au-dessus des flots.

Bientôt, Laurine sortit de la maison à nouveau animée par des rires enfantins. Orby montra son faciès fripé et couvrit une table de jardin de délicieuses préparations à base d’œufs, sous toutes leurs formes. La vie s’accrocha à ce nouvel espace.

— À table ! lança la femme en frappant dans ses mains.

Hercule, au comble du bonheur, s’installa sur une chaise et glissa ses pieds sous la table. Il poussa un soupir d’aise.

— Courrier, Papa, l’interrompit la petite Eugénie à la frimousse attendrissante.

Edgar, la harpie féroce, survola le lac, vira de bord au-dessus de la terrasse, lâcha un paquet sur les genoux de l’enquêteur avant de poursuivre son vol vers la sortie traversée par un arc-en-ciel permanent. L’homme à la fine moustache en guidon de vélo déballa le colis et découvrit un morceau de quartz blanc. À son contact, il s’illumina. En face de lui, Laurine se figea, rejeta sa tête en arrière en provoquant un craquement sinistre et s’exprima d’une voix qui n’était pas la sienne.

— Hercule ! Écoute-moi !

Il s’agissait du timbre de Katarina. Le poing de l’homme s’abattit sur le quartz qui vola en éclats comme si ce n’était qu’un simple morceau de sucre. Une fumée blanchâtre en sortit. Elle se concentra à deux mètres d’Hercule pour prendre forme humaine. L’être vivant avait les traits de Noël Millefeuille. Il tenait un chaudron noir dans une main et sa baguette dans l’autre. Il stupefixa le Belge et ordonna à Laurine de lui ouvrir la bouche. Il fit apparaître un Laiséon venu de nulle part, le secoua avec vigueur au-dessus du liquide bouillonnant pour en tirer des centaines de paillettes, plongea une louche dans le breuvage multicolore et versa le contenu dans le gosier du prisonnier.

Hercule perdit aussitôt connaissance. Lorsqu’il revint à lui, il n’avait plus de notion de temps, ni de lieu. La pièce où il était confiné, plongée dans l’obscurité, était si feutrée qu’il ne discernait même pas le souffle de sa respiration. C’est grâce à ce détail particulier qu’il détermina sa localisation. L’antichambre sourde. La sécurité y était absolue. Il lui sembla percevoir un chuchotement ou une voix lointaine vociférant.

— Ton enfermement,

Je le fais mien pour l’instant,

Écoute ma voix.

Ton enfermement,

Je le fais mien pour l’instant,

Écoute ma voix.

Un haïku répété à l’envi. La méthode d’une sorcière particulière pour atteindre l’esprit.

— Katarina ?

— Oui, Hercule. Parlez-moi.

— Laissez-moi tranquille. Sortez de chez moi. S’il vous plaît.

— Pourquoi ?

— Je suis heureux.

— Vous avez été victime d’un coup fatal et de sortilèges à l’issue du match de Quidditch. J’erre dans votre esprit à la recherche de vos souvenirs, sans rien trouver. Je suis ici sans savoir comment, ni où je me trouve.

Il consentit à l’éclairer :

— Il s’agit de l’antichambre de mon palais mental.

— Vous devez le quitter.

— Je ne le souhaite pas.

— Vos amis vous attendent. Ils vous aiment. Ils souffrent de vous voir inanimé. Ils désirent vous revoir.

— Mon bonheur est dans cet espace. Ici, tout est possible. Ici, je contrôle le temps.

— Mais ce n’est pas la réalité. Le monde réel, lui, possède une chose que vous ne pourrez jamais obtenir ici.

— Quoi ?

— Des énigmes. Des mystères à résoudre. Dans votre palais mental, tout est déjà disséqué, démystifié, classé. Aucune nouveauté. Le monde réel, c’est tout le contraire. Aidez-moi, mon ami. Faites-moi sortir.

Le garçon se leva, tâtonna, perçut la présence chaleureuse de la demoiselle et la guida jusqu’à une porte. Il psalmodia dans une langue inconnue et la lumière du jour les frappa de plein fouet. Ils s’engagèrent dans une cour intérieure cernée de jardins luxuriants, traversèrent un portail, franchirent un pont-levis jeté au-dessus de douves remplies d’acide et atteignirent la berge. Elle se retourna et découvrit un château aux mille et une tours élancées, étincelantes. Le plus bel édifice qu’elle n’ait jamais admiré de son existence. Le palais mental d’Hercule.

— Si j’accepte de vous suivre, tout va changer. Il n’y aura pas de retour en arrière.

Elle répondit un peu au hasard :

— Oui.

— Vous ne mesurez pas la portée de cette déclaration. Bien… Levez le pont-levis !

Un bruit de chaînes se répandit dans la campagne et le pont remonta à la verticale. L’accès au palais fut interdit et l’unique ouverture fut scellée lorsque retentit un son sourd et glaçant. Clang ! Dès lors, les tours disparurent, les fenêtres dorées fondirent, les meurtrières de défense s’étrécirent, les jardins de fleurs odorantes s’étiolèrent. Toute la finesse et la beauté architecturale furent gommées au profit d’une muraille épaisse, noire, sans limite, que le regard se porte à gauche, à droite ou vers les cieux. Il n’y avait plus aucun interstice.

— Personne ne pénétrera dans ma prison mentale. Plus jamais. C’est le prix à payer.

Le paysage se disloqua en fine poussière et ce fut la fin. Hercule trouva sa voie après des heures d’errance.



1 Le surnom de Rosier, affublé par les trois vrais voyants.

2 Inventé par Honorine Desrosiers, sorcière martiniquaise, amie de Noël Millefeuille. Cet onguent est le passe-partout du médicomage.




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