Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 63 : Sortilège 63 : une brève histoire du temps

Par eric_vincent

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Les Aurors Pourpoint et Meursault n’avaient pas perdu leur temps. Forts de la piste amorcée, une fois de plus, par l’élève belge, ils s’étaient rendus à Langogne, dans l’une des plus anciennes études notariales de France. La photographie, à l’animation figée par un sortilège, de Michel Laurier avait été montrée à maître Fougeras et à ses deux clercs. Le « disparu » leur était inconnu. Autrement dit, après avoir menti à son épouse sur sa véritable identité, il l’avait aussi fourvoyée sur sa profession. Il devait bien exercer un métier rémunérateur pour leur permettre de vivre. Mais lequel ? Et où ? Plus ils creusaient l’histoire de l’homme, moins ils en découvraient.

Le duo policier se présenta au domicile des Laurier, une modeste masure dans la campagne aurillacoise. Après s’être annoncé à la porte, il se fit reconnaître de Madeleine. Celle-ci, surprise, demanda aussitôt :

— Avez-vous retrouvé mon mari ?

— Pas tout à fait, répondit Meursault, prenant l’initiative comme à son habitude. Le souci, c’est qu’aucun sorcier du nom de Michel Laurier n’existe.

— Pardon ? Que voulez-vous dire ? Il est étranger ? Belge ? Suisse ?

— Toutes les nations sorcières francophones contactées ont affirmé ne pas avoir de Michel Laurier dans leur état-civil.

— J’ai peur de ne pas saisir.

— C’est une fausse identité.

— Mon nom d’épouse n’est pas Laurier ? ! Quel est mon nom ?

— Nous l’ignorons. Pouvons-nous entrer et voir ses biens personnels ? poursuivit le fonctionnaire du ministère. Cela pourrait nous fournir une piste.

— J’avoue ne rien comprendre à cette histoire, répondit-elle le visage crispé et le corps barrant le chemin de l’entrée.

Soudain, elle recula de plusieurs pas et s’apprêta à transplaner. Des sortilèges, apposés sur la demeure au préalable, l’en empêchèrent. Elle fut précipitée au sol. Les deux Aurors, suivis d’un détachement de dix sorciers de la Compagnie de Régulation Sorcière, surgi de nulle part, déboulèrent dans le hall. L’Auror maîtrisa Madeleine avant qu’elle ne tente de s’extraire une pensée du cerveau à l’aide de sa longue baguette bleutée et nacrée. Elle se débattit, protesta. En vain.

— Les gars, fouillez toute la baraque, de la cave au grenier. Retournez-moi toutes les lattes de bois. On cherche un carnet à la couverture de bois peinte en vert émeraude et vernie. Si vous le trouvez, vous n’y touchez surtout pas. N’oubliez pas vos protections ! Ramenez-moi toutes les fioles, les bouteilles, tout ce qui peut contenir un liquide et vous me posez ça sur la table du salon.

Madeleine pâlit lorsqu’elle constata que Pourpoint, Meursault et leurs assistants enfilaient des gants. Elle avait tenu le carnet. C’est grâce à lui qu’elle avait eu des doutes sur son mari et qu’elle l’avait filé jusqu’à un studio modeste de la rue du Rocher, près de la Place Cachée. C’était dans ce pigeonnier où il retrouvait une maîtresse. Elle en avait la certitude. Il ne se rendait pas à l’étude de maître Fougeras, à Langogne mais dans ce logement où il trafiquait, en plus des tromperies. C’était l’unique explication à ses revenus modestes.

Quand Mathilde lui suggéra de coopérer, elle lui rit au nez. Elle n’avait pas l’intention de leur faciliter la tâche. Malheureusement pour elle, après trente minutes de fouille minutieuse, un agent de la régulation dénicha l’objet d’une vision de Mathilde.

— Je l’ai ! cria-t-il depuis la cave.

Alain et Mathilde se précipitèrent au sous-sol.

— Il était là-dessous, dit l’homme en désignant un casier à bouteilles, lourdement chargé. Il y a des roulements à billes pour déplacer la masse en silence. C’était dans cette cache.

— Bien joué, félicita Mathilde.

— Pas de quoi ! Dois-je remonter toutes les bouteilles de la cave ?

— Bonne question ! répliqua Meursault. La potion pourrait se trouver dans un de ces flacons.

— C’est vrai, admit la jeune équipière. C’est une bonne cachette. Mais… ce ne sera pas utile.

— Pourquoi ?

Elle en désigna un.

— C’est cette bouteille. Regarde ! Presque pas de poussière sur le verre, pas remplie à ras bord. C’est la seule qui a la forme propre aux vins de Bourgogne alors que notre victime n’avait que des Bordeaux.

— Tu as l’œil ! Et… on joue de chance ! De belles empreintes sur le verre. Je te laisse faire le relevé, tu es plus à l’aise avec la procédure.

Quelques minutes plus tard, les doigts de Madeleine étaient trempés dans l’encre et apposés sur un parchemin. Un comparatif positif était établi avec le relevé sur la bouteille de la cave. Il n’y avait aucune empreinte de Michel. En revanche, sur le carnet secret, celles de la femme et du mari y figuraient.

Après s’être assuré que le carnet n’avait pas été protégé par un maléfice, le duo d’Aurors l’avait ouvert. En fait, c’était un recueil de photographies animées, en couleurs, avec des annotations incompréhensibles au dos. Mathilde compta le nombre de pages : 47. Ils examinèrent chaque cliché et interrogèrent Madeleine.

— Vos empreintes sont dessus. Vous l’avez donc consulté. De quoi s’agit-il ?

— Je ne sais pas.

— À quelle adresse se trouve le studio où votre mari se rendait ?

— Je ne sais pas.

— Madame, vous devriez collaborer. Votre entêtement sera notifié au juge.

— Au juge ? Mais de quoi m’accuse-t-on, au juste ? De meurtre ? Mon mari est-il mort ?

— Il n’est pas mort.

— Alors, je ne risque rien.

— Ne soyez pas aussi sûre. Vous lui avez fait absorber une potion.

— Ah bon ? Vous avez des preuves ?

— Vos empreintes sont sur la bouteille. La potion qu’elle contient est une variante de Cistus Inversus. Les potionnistes vont l’analyser et la relier à l’état dans lequel votre mari se trouve. Un époux que vous avez vu à l’hôpital et que vous n’avez pas, volontairement, reconnu.

Madeleine s’entêta à nier, sans étayer sa défense. Pourtant, elle savait que le lien serait établi. Elle avait gardé la bouteille au cas où la dose n’aurait pas été assez forte. Une erreur monumentale ! Mais le seul témoin qui puisse l’accuser d’empoisonnement, c’était Michel ou peu importe comment il se nommait vraiment. Or, dans l’état définitif dans lequel il se trouvait, il était incapable de formuler la moindre accusation, si ce n’était en gesticulant. Il ne bégayait que des mots sans rapport les uns avec les autres. Elle pourrait affirmer que Michel se gantait toujours avant de manipuler ses précieux flacons, qu’elle avait acheté ce Bourgogne en toute bonne foi à un marchand de vins itinérant moldu. Les Aurors n’étaient pas en mesure de lui causer le moindre tracas. Les policiers sorciers estimaient son arrestation nécessaire. Ils lui lurent ses droits et apposèrent des menottes magiques.

Une heure plus tard, soumise au Veritaserum, elle avouait avoir visité le studio secret de son mari, avoir découvert qu’il s’y rendait non pour retrouver une maîtresse mais pour écrire des romans, qu’il y avait dans le logis des monceaux de papier moldu vierge ou imprimé, trois machines à écrire, des rubans encreurs, des scénarios manuscrits dont elle avait reconnu l’écriture avec des J démesurés alors que toutes les autres lettres étaient étriquées. Dans une armoire, elle avait déniché 47 baguettes différentes et s’était demandée pourquoi il en possédait autant, pourquoi il détenait des outils et des matières premières pour en fabriquer. Elle avait alors fait le lien : les photographies et les baguettes correspondaient à des identités différentes. Les chiffres notés au dos des clichés correspondaient à la date de création d’un compte bancaire et au montant déposé. Les mots cryptés correspondaient aux sortilèges à se lancer pour ressembler au portrait. Elle avait fait le total des montants et la somme globale dépassait 600 000 Gallions. Il était riche et il lui imposait une vie modeste depuis près de quarante années. Elle avait décidé de se venger et avait acheté une potion Place Gâchée. Elle n’avait pas l’intention de le tuer mais désirait l’humilier comme il l’avait fait.

En déballant tout de A à Z, Madeleine caressait l’espoir que les Aurors s’en tiendraient là. Hélas ! Mathilde sentait que la sincérité était bancale. Comme si cette version avait été insérée dans son esprit à l’aide d’un Oubliette et d’un remplacement d’information, violant l’une des cinq règles de la loi de Gamp. La jeune femme creusa :

— Connaissez-vous la véritable identité de votre mari ?

La prévenue fit des efforts et marmonna :

— Non.

— Aucun écrivain ne publie sous le nom de Michel Laurier. Connaissez-vous le nom de plume de votre mari ?

Une fois de plus, elle fit des efforts avant de lâcher en souffrant :

— Non.

— Avez-vous lu des extraits des manuscrits trouvés sur place ?

— Oui.

— Plusieurs ?

— Non.

— Connaissez-vous l’adresse du studio ?

— 7 bis, rue du Rocher. Quartier magique.

— Nous allons investir et perquisitionner le studio. Vous êtes consciente que les manuscrits seront signés du nom d’emprunt de l’auteur. Qu’il y aura des éditions finales dans les armoires. Et qu’en répondant que vous n’avez lu qu’un seul extrait, nous pouvons en déduire que vous avez reconnu le style de l’auteur au premier coup d’œil. Parce que vous avez déjà acheté et lu les romans. Je répète la question : sous quel nom votre mari signe-t-il ses ouvrages ?

Le pouvoir de la potion était irrésistible et ses talents en Occlumancie ne lui permettaient pas de résister. Elle tenta de se surpasser mais finit par céder.

— C’est… c’est… non… c’est… Barbara Casanova.

Mathilde et Alain se dévisagèrent, interloqués. Barbara Casanova était une autrice suissesse à succès, excentrique, portant des robes sorcières rose fuchsia, des chapeaux aussi hauts que des pièces montées de mariage, pas un petit bonhomme de 63 ou 78 ans. Mathilde se reprit :

— Mais la célèbre Barbara Casanova est une diva de l’écriture, une Suissesse autrice d’au moins une centaine de romans.

— 123, corrigea Madeleine.

— Elle a été traduite en une soixantaine de langues, elle est même lue chez les Moldus que ses histoires d’amour sorcières passionnent. Ce n’est pas possible.

— C’est Michel. J’ai reconnu le style de Barbara dans le manuscrit en cours, posé sur son bureau. Il y a une armoire garnie de robes sorcières, de costumes allant avec chaque baguette. La seconde penderie est remplie de tenues roses.

— Bon, dit Alain. J’en ai assez entendu. Mathilde, vois avec Prunier pour la perquisition. Je m’occupe du procès-verbal. On l’inculpe pour blessure, avec dommages corporels irréversibles.

— D’accord. Une dernière question, Madeleine.

— Oui ?

— Avez-vous parlé de votre découverte à une personne, familière ou étrangère ?

La réponse les surprit. Elle avoua :

— Je ne sais pas.

Pour Mathilde, c’était la preuve que le cerveau de Madeleine avait subi une manipulation. Son collègue entama la rédaction du procès-verbal par le classique :

— Votre nom de naissance ?

— Morelle.

— Prénoms ?

— Madeleine Marie Esther.

En s’éloignant, Mathilde ne put s’empêcher de noter une coïncidence troublante entre trois criminels. Clément Cenillier, l’ex-chef de la CRS, convaincu de collusion avec Bernard Favori, Michel Cytise, l’ex-Auror et Madeleine Morelle comportaient tous dans leur patronyme le nom d’un arbre ou d’une plante toxique, voire mortelle. Un détail qui amuserait Hercule.

Le jeune Belge avait toutes les raisons d’être satisfait de l’avant-dernière journée passée à l’hôpital. D’abord, il avait convaincu Katarina de préparer plusieurs haïkus pour contrer les effets de la Cistus Inversus volontairement – ou non – ratée. Après la séance de correction par la parole, administrée au cœur de l’esprit du patient sous hypnose, les enfants avaient supposé qu’un temps de latence serait nécessaire au cerveau pour faire marche arrière sur les premiers contournements qu’il avait mis en place. Le garçon était revenu après les dernières visites et avait fait usage de Benben. Il avait créé un sortilège pour l’occasion : Intelligitur Oratio, littéralement « la parole est comprise ». Après plusieurs minutes à débiter des mots sans queue ni tête, l’élève avait recouvré ses facultés et enfin pu dialoguer avec Isidore.

Il lui avait confié qu’il était le seul, a priori, à connaître sa véritable identité et qu’il en serait ainsi pour toujours. En revanche, l’homme devait être persuadé d’avoir été soigné par la méthode de Katarina et non grâce à l’intervention d’Hercule. Il avait accepté de subir un Oubliette et d’être interrogé par les Aurors sur ses falsifications d’identité. Raymond Couprie et Michel Laurier n’étaient que deux exemples parmi les nombreux faux qu’il avait imaginés pour disséminer sa fortune. Grâce à Mathilde, Hercule était déjà au courant du nom de plume d’Isidore. L’enfant avait insisté pour que l’homme s’assure de sa sécurité. Les Galbaud du Fort, une vieille famille aristocratique sorcière désargentée, pourrait bien se dissimuler derrière l’acte vengeur de Madeleine, son épouse. Isidore jura qu’après avoir témoigné et tout avoué auprès des Aurors, il disparaîtrait une nouvelle fois. Seule Barbara Casanova survivrait.

Le soir, vers 20h30, Hercule avait dîné en compagnie de ses amies. Katarina avait guéri son patient et Ysandre, le matin même, avait diagnostiqué une Glairustule juvénile chez un bambin de trois ans que l’on croyait victime d’une fausse route de friandises. Elle avait administré de l’Aere Fluit en sirop. Deux minutes plus tard, l’enfant respirait mieux. Elle était très fière d’avoir sauvé cette vie.

C’était une belle journée, positive à tous points de vue. Mais, comme toutes les bonnes choses, il y avait une fin. Il s’agissait de la dernière nuit et avant cela, de l’ultime visite secrète auprès de Juliette. La jeune femme avait promis à Hercule de lui expliquer comment elle s’y prenait pour se rendre dans LA bibliothèque.

— Je tire la couverture de Stephen Hawking, vers moi et l’armoire de Gaspard s’ouvre. Quand je m’absente, il demeure dans la chambre, ce qui empêche les curieux de s’introduire, la plupart du temps. Ensuite, il y a un couloir obscur d’environ dix mètres. J’aboutis sous le comptoir de Johannes.

— J’entends bien mais ce raccourci, comme il en existe d’autres, a été mis en place après votre installation dans la chambre. Pas avant. Soit c’est l’œuvre d’un grand sorcier, soit c’est votre œuvre, ce qui trahit votre génie.

— J’en suis l’auteur.

— Vous êtes incroyable !

— Non. Cet enchantement, il m’a été enseigné.

— Par qui ?

Elle ricana et ajouta :

— Un détective de ton envergure se fera un malin plaisir à le découvrir.

— Un défi ?

— Un défi.

— J’accepte. Juliette…

— Oui ?

— Pourrions-nous continuer à correspondre ?

— Un carré magique ?

— Bien sûr. Puis-je ?

— Je t’en prie.

Il enchanta les parchemins après les avoir nommés. Il inséra celui de Juliette dans son bottin personnel et fit la démonstration de l’enchantement de la couverture. Elle trouva les fonctions très « futuristes ».

Plus tard, Hercule regagna sa chambre et s’entretint avec Shin par écrit. Le Japonais avait été averti, en plein cours de divination, d’un danger mortel guettant le Belge. Lorsque ce dernier chercha à minimiser l’événement, le Nippon lui révéla que Laurine avait lu la mort dans les nuances de son verre mou et que Claire, leur enseignante, avait subi une cuisante prophétie le concernant, lors de la même leçon. Cette triple annonce, à relier avec de précédentes visions, n’était pas à prendre à la légère.

Dans les couloirs de Bonpied, on ne parlait plus que du miracle Rostopchine. Sans se lasser, la jeune fille répétait les haïkus qu’elle avait délivrés au cœur de l’esprit du patient Michel Laurier, victime d’une potion Cistus Inversus ratée – elle insistait sur l’adjectif, suivant les conseils du directeur –, administrée par son épouse à qui il avait fait des cachotteries – personne ne savait quoi que ce soit mais tout le monde imaginait une sombre histoire d’adultère –. À chaque fois qu’on la questionnait, Katarina ressentait de l’illégitimité. Sans Hercule, elle n’aurait pas pu progresser aussi vite, décrypter le langage faussé du patient et le reproduire pour lui extirper des éléments-clés sur son empoisonnement. Elle n’aurait pas découvert son prénom. Or, parmi les rumeurs circulant sur cette histoire, il n’y avait pas une phrase mentionnant son ami. Elle trouvait cette situation injuste. Le Belge n’en avait cure et songeait à sa matinée en compagnie du directeur.

Une fois leurs valises bouclées, les enfants se rendirent au restaurant pour y prendre leur petit déjeuner. Ils eurent la surprise de trouver Alfred, fraîchement rasé, coiffé, la mine resplendissante, habillé d’une robe sorcière anthracite, commandée Place Cachée. Il les accueillit avec ces mots :

— Bonjour ! Devinez qui rentre en votre compagnie, cet après-midi ?

— Le directeur vous a signé l’autorisation de sortie ?

— Bon pour le service, Van Betavende ! Enfin… pas tout à fait.

Il agita une canne dont le pommeau avait été sculpté en forme de caducée.

— La station debout, ce n’est pas encore ça. Je m’épuise vite. Reprendre les cours sans naviguer entre les élèves, c’est inconcevable. Idem pour les expériences, les observations. Cela ne s’accomplit pas en restant le derrière collé dans un fauteuil.

— Que va-t-il se passer, Docteur ?

— Le professeur Dadé va terminer l’année et nous organiserons les épreuves de médicomagie ensemble. C’est mieux pour vous.

Hercule sentit qu’il y avait une réserve et poussa l’investigation :

— Mais n’allez-vous pas vous ennuyer ? D’ordinaire, vous êtes très actif.

— Je resterai à l’infirmerie pour les soins en compagnie de madame Cacheton. Il reste des rencontres de Quidditch. Il y aura bien quelques crânes fendus à colmater. Et puis… Je travaillerai sur un projet secret, suggéré par la directrice.

— Ah ?

— Oui et pas question que tu fouines, Van Betavende ! Ou que les voyants de ton ordre lisent dans leurs boules de cristal ! Compris ?

— Compris, Docteur.

— Alors, De la Fare, tu as mis ton expérience à profit, hier après-midi ?

Ysandre rougit, surprise que l’information soit remontée aux oreilles de l’enseignant.

— Oui, Docteur.

— Et qu’est-ce que tu as ressenti, cette fois ?

— Un sentiment d’utilité. Pour ce que j’ai enduré et ce que j’ai accompli.

— Voilà ! Comprendre que tout est utile, dans ce métier. Tu as intégré le concept. Maintenant, tu ne dois pas t’endormir sur tes lauriers. Continue à bosser, à mettre les mains dans les tripes quand il faut.

— Oui, Docteur.

— Quant à toi, Rostopchine, tu ne seras pas un médicomage classique, c’est certain. Tu devras travailler dix fois plus que tout le monde, si tu te spécialises dans ce qui touche à notre caboche. Parce que c’est l’organe le plus mystérieux du corps. Il faudra que tu surveilles les techniques et les médicaments qu’utilisent les Moldus. Ils ne vont pas s’arrêter aux machines qui permettent d’avoir des radiographies du squelette. Ils en inventeront d’autres. Tout est à découvrir. Tu as du pain sur la planche !

— J’en suis consciente.

— Et toi, Van Betavende, tu es un sacré casse-pieds.

— Merci, Monsieur.

— Tu as raison de le prendre comme un compliment. Oui… Même si tu m’exaspères avec toutes tes questions, continue d’en poser. Ne lâche pas ton os avant de l’avoir rongé jusqu’à la moelle. Ne change surtout pas cette curiosité pathologique, hein ! Ah ça non, jamais… Continue tes recherches comme tu l’as fait avec le Laiséon, elles profiteront au plus grand nombre. Un élève de troisième année qui découvre et codifie une nouvelle bactérie dans l’Hyperloupe… C’est… du jamais vu. Oui… Allez… Je termine mon café et je vais faire mes exercices.

Il avala son breuvage noir, serré, sans sucre et les abandonna. Katarina souffla :

— C’est moi ou le docteur était à deux doigts d’être submergé par l’émotion lorsqu’il a parlé de toi, Hercule ?

— Je l’ai aussi perçu dans le timbre de sa voix. Je suppose qu’il s’est rappelé de notre échange à propos d’Eugénie.

— Oh… Il s’est rendu compte que…

— Que quoi ?

— Eh bien…

— Il m’a fait jurer de veiller sur elle, même si nos destins nous mènent dans des directions différentes. Il est conscient d’être passé à deux doigts de la mort, laissant Eugénie orpheline. Ce drame pourrait l’avoir changé et l’amener à revoir certains aspects de sa vie. Sera-ce suffisant pour que Eugénie et lui apaisent leurs tensions ? Je l’ignore.

Monsieur Dégivré entra dans le restaurant. Le jeune Belge termina son petit déjeuner en toute hâte et se tint à sa disposition. Katarina avait la permission d’occuper sa matinée au cinquième étage comme elle l’entendait. Elle fit le choix de se rendre chez Juliette Pasteur.

Parvenue au seuil, elle se servit une gorgée de Repulsa au distributeur fixé au mur et reposa le verre mis à disposition sur son support magique. Il fut nettoyé en une fraction de seconde. Elle frappa à la porte et la belle jeune femme l’accueillit avec le sourire.

Le stagiaire, assis sur une chaise usagée, sur le point de céder à tout instant, patientait face au luxueux fauteuil directorial vide. Il attendait que le maître des lieux en finisse avec son assistant et le service administratif. Le bureau du docteur n’avait rien d’exceptionnel, au regard des autres locaux de l’hôpital, hormis le confort du siège. Le mobilier était standard et la décoration sommaire : un squelette humain en bakélite moldu, un tableau regroupant l’ensemble des os, nerfs, muscles et organes du corps, une peinture d’un personnage dont les traits étaient inconnus de l’élève mais dont la tenue ne laissait pas planer de doute sur son passé médical. Le plus remarquable, c’était un panneau rectangulaire de 200 centimètres par 100. Il reprenait près de 1500 formules gréco-latines. Hercule n’avait jamais vu une liste aussi exhaustive. Il se leva, s’approcha et prit le temps de la mémoriser. Bien qu’il ait déjà dévoré les deux manuels de CHASSE-Médico disponibles à la bibliothèque de l’Académie, il ne reconnut qu’une cinquantaine de termes.

Les formules et les phrases, dont les syllabes soulignées devaient être accentuées lors de l’énoncé, n’étaient malheureusement accompagnées ni de la gestuelle, ni d’une description sommaire ou du champ d’application ! Il nota le nom du rédacteur de la liste : Pacôme. Aucun nom de famille ne figurait. Le panneau n’avait rien d’une sérigraphie moldue, d’une réalisation sortie d’une presse à imprimer. C’était plus un parchemin aux dimensions peu conventionnelles, illustré et réalisé à la main, comme si c’était l’œuvre de moines copistes.

« Pacôme ? Intéressant. Un nouveau mystère ? »

Le directeur fit enfin son entrée et surprit Hercule admirant le document.

— Ah… Connaisseur !

— Bonjour, Monsieur. Je suis estomaqué par cette liste. Je n’en connais qu’une faible portion. Je n’ai utilisé qu’une infime partie. Qui est ce Pacôme ?

— J’aimerais bien le savoir. C’était un sorcier, très savant pour avoir collecté tous ces sortilèges. Mais j’ignore son identité et je n’ai trouvé trace de lui dans aucun ouvrage d’histoire de la magie ou de médicomagie. Pourtant, c’est là l’œuvre d’une vie de recherche et je suppose, de pratique.

— Existe-t-il un ouvrage expliquant comment et à quelles occasions lancer ces enchantements ?

— Rien. Nous n’utilisons qu’une grosse soixantaine de ces formules. Sachant qu’il ne s’agit là que de la partie gréco-latine, imagine le complément inventé dans d’autres langues… Le grimoire de ton ami Katarina regroupe à lui seul presque une centaine d’enchantements en russe, utiles pour soigner l’esprit. Il existe, à coup sûr, des recoupements entre les différents langages mais imaginer la totalité donne le tournis. Bien… Si je t’ai fait venir ce matin, c’est pour t’expliquer comment fonctionne l’hôpital et te parler d’une rumeur. Une petite question, pour commencer : as-tu une idée du budget annuel nécessaire au fonctionnement de Bonpied ?

— Je l’ignore. Cependant, si je me fie au budget estimatif de l’école, à peine supérieur à 950 000 Gallions, avec des repas coûtant un Gallion… Eh bien… En considérant qu’il y a, aujourd’hui, 73 patients répartis sur l’ensemble des niveaux, que cette mesure instantanée est une moyenne, nous sommes sur plus de 100 000 Gallions pour la nourriture. À cela, ajoutons les produits et ingrédients médicaux pour au moins le double. Pour les salaires des 79 employés de l’hôpital, je dirais… environ 800 000 Gallions, bien que je n’aie pas d’idée précise des émoluments des professions. Ensuite, j’ajouterais 50 000 Gallions pour l’aménagement, l’entretien du bâtiment.

— Ce n’est pas mal du tout. En réalité, le budget pour l’hôpital est de… 0 Gallion.

— Zéro ? Je ne saisis pas.

— Les salaires sont versés par le chef du département santé. Il applique les barèmes décidés par le ministre.

— Et pour le reste ?

— Toutes les dépenses, tous les frais sont engagés auprès des fournisseurs de l’hôpital. Imagine qu’il faille du bandage standard de dix centimètres de large. Disons un rouleau de 1000 mètres. Le service, chargé de passer les commandes, envoie un hibou auprès de l’entreprise Bellepeau. Cette dernière envoie la facture au ministère. Dès qu’il règle la note, nous recevons le produit. Nous n’avons pas le droit de faire autrement, ni de nous servir chez un autre fabricant.

— Le ministère a établi des règles de répartition afin que chaque entreprise ait droit à une part ?

— C’est l’organisation théorique. En pratique, il y a des privilégiés et des laissés pour compte.

— Ah…

— Ce principe vaut pour tout. Nous ignorons les coûts réels.

— C’est opaque.

— C’est intentionnel.

— Certains profitent de la situation ?

— Aucune preuve. Mais il y a des signes qui ne trompent pas.

Il reprit son souffle et changea de sujet, plus grave.

— Depuis quelque temps, il y a une rumeur qui circule. Le ministre de la Magie souhaite réformer la gestion de Bonpied et l’aligner sur celle qui prévaut dans certaines structures, comme l’Académie magique de Beauxbâtons.

— Un budget global et l’autonomie pour le gérer ?

— En soi, ce n’est pas une mauvaise idée. J’aime assez l’idée d’aller batailler pour réaliser des économies, investir les gains sur la recherche de remède, sur des soins préventifs. Le souci, c’est que les dépenses de l’hôpital ne sont pas aussi prévisibles que les coûts afférents à une école. Certaines années, la communauté sorcière a connu des calamités. À contrario, d’autres périodes furent plus calmes. Entre 1911, avec une moyenne de 27 patients entrants par semaine, y compris les urgences traitées en ambulatoire et 1916, frappée par l’épidémie de Dragoncelle portant la somme à 89 malades par jour pendant un mois, les frais de fonctionnement de l’hôpital ont été, selon mon estimation, triplés. Si le ministère fait le choix de se calquer sur l’année 1911 pour établir notre budget, nous nous exposerons à de graves conséquences. Des impossibilités de soigner en fin d’année et l’incapacité à faire face à une épidémie.

— Vous devriez alors songer à des solutions palliatives comme la directrice Bonnelangue l’a fait pour l’Académie.

— Ce sera inévitable.

— Pour anticiper les phénomènes épidémiques ou une catastrophe gravissime, vous devrez même vous constituer une avance.

— Tout à fait. Il y a une rumeur complémentaire.

— Laquelle ?

Le directeur évoqua la régence toute puissante d’un Grand Questeur, un personnage détaché du ministère afin de contrôler, valider ou refuser les frais. Les dépenses comme la prise en charge de certains patients. Hercule compara la situation à celle de l’Académie, soudain contrainte de faire appel à des dons venus de familles argentées ou à la générosité d’entreprises. Le Belge se méfiait de ce système où, tôt ou tard, les argentiers exigeaient un droit de regard sur l’usage de leur argent. Sachant que les Suprémacistes concentraient la majeure partie des richesses, cela deviendrait vite intolérable. Pour peu qu’ils réussissent à placer un tenant du Sang-Pur dans le rôle de Grand Questeur, l’agonie de l’hôpital serait brève.

— Tu entrevois juste les problèmes. Le pire est à prévoir. Je suis informé de ce qui s’est passé au Forum des Sages, l’été dernier. Il y a eu marchandage entre le leader des Suprémacistes et le ministre. Robert d’Arcy, pour ne pas le nommer, a arraché une amputation financière du budget de l’école contre la réforme de l’héritage. Il est capable de reproduire un schéma identique pour le devenir de notre hôpital.

— Quelles seront ses exigences ? Ne soigner que les Sang-Purs ?

— Il n’ira peut-être pas jusque-là. Mais il pourrait exiger que chaque patient possède une baguette, en prétextant que c’est l’assurance d’avoir un compte bancaire qui puisse couvrir des frais dépassant les budgets.

— Il exclurait les Cracmols.

— Ainsi que les Gobelins qui bénéficient, parfois, de nos soins.

— Prendrait-il le risque de se mettre à dos les argentiers ?

— Selon toi ?

— Robert d’Arcy me semble assez dévoré par l’ambition, le pouvoir et l’irresponsabilité pour créer les conditions d’un chaos. Une zizanie qu’il rectifierait à l’aide de factions constituées de sorciers extrémistes…

— Tu as saisi les enjeux et défini le personnage. Un homme capable d’allumer un incendie, jeter de l’huile sur le feu et de sanctionner les vendeurs d’allumettes. Si le principe de soin gratuit pour toute la nation sorcière disparaît, nous verrons naître des établissements de nantis, réservés à certaines familles. Peu à peu, l’hôpital sera sacrifié.

— Il y a un élément que les cliniques sorcières n’auraient pas.

— Lequel ?

— L’Hyperloupe et sa créatrice.

— Ils sont capables de soudoyer, de torturer, pour obtenir l’information.

— Cela ne leur servirait à rien. Ils seraient dépendants de Juliette, incapables de comprendre son génie.

— Ce qui signifie que toi…

— Je l’ai entraperçu. Pour moi, Juliette est l’Albert Einstein des sorciers. Elle est incomparable. Il faut la protéger comme le plus précieux des trésors. Quant à une clinique réservée aux riches, elle devrait recourir à des analyses par Hyperloupe ou alors, reproduire un processus à la fois plus ardu, plus coûteux et plus aléatoire. Elle serait obligée de faire appel à l’hôpital. Disons… à 100 Gallions l’analyse, l’hôpital assurerait ses rentrées financières.

— 100 Gallions !

— Ils paieraient pour éviter des erreurs de diagnostic et de traitement associé. Pas le choix ! Tant que le budget de l’hôpital ne serait pas déficitaire, le Grand Questeur ne pourrait pas vous attaquer. Mais s’il lui prenait l’idée de bloquer tous les projets de recherche, essentiels pour rester à la pointe de la médicomagie, vous seriez condamnés. Si cette réforme déboule au Forum des Sages, Bonpied sera au même niveau que Beauxbâtons : en état de guerre contre le suprémacisme et sa volonté d’instaurer l’injustice en modèle de société.

Le garçon et le directeur discutèrent de longues heures sur les moyens de contourner des restrictions budgétaires, comme l’Académie le pratiquait depuis la rentrée scolaire. Ils convinrent néanmoins que les économies avaient leurs limites. Si le ministère décidait, de son propre chef ou contraint par les suprémacistes, de saborder l’hôpital en amputant sa bourse avec trop d’entrain, monsieur Dégivré serait dans l’obligation d’appliquer des quotas aux soins, aux produits, aux nombres de jours d’hospitalisation et aux personnels disponibles. L’un comme l’autre admirent que les opérations visant à bâtir une école ou une clinique parallèle, sonneraient le glas de Beauxbâtons et de Bonpied, la fin de la gratuité du service sorcier. Peu avant le déjeuner, l’homme se fit plus curieux et familier avec l’enfant.

— Qu’as-tu prévu de faire, cet été ?

— Les vacances en famille sont exclues. Ma mère court toujours un danger, en dépit de la condamnation des Hollandais. Alors, j’ai songé à une activité en rapport avec mes capacités.

— En province ?

— À Paris.

— Voilà qui est intéressant. Tu as fait une entrée remarquée aux urgences. Valembreuse et Brahma sont prêts à t’accueillir. Ton implication essentielle dans le cas de Michel Laurier n’est pas passée inaperçue. Néanmoins, il est évident qu’il y a un domaine où tu fus déterminant.

— Le meurtre de madame de Bourgmestre.

— En effet. Le docteur Dessuture m’arrachera les yeux si je ne te propose pas de le rejoindre les lundis et mardis à l’hôpital. Il tient à te transmettre toute son expérience exceptionnelle, car il a foi en toi.

Les termes « foi en toi » résonnèrent dans l’esprit du garçon. Elvira de Bazincourt les avait utilisés auparavant. Autant l’enseignement de la référente Urtica pouvait être utilisé à mauvais escient, autant la légicomagie ne pourrait jamais servir autre chose que la vérité. Elle incarnait la résolution de mystères par excellence.

— J’accepte, Docteur. Je concilierai les deux activités au mieux.

— Cette fois, ce sera rétribué. Dessuture te propose 50 Gallions par mois et je double la somme. Je suis certain que Valembreuse va renchérir.

— Ah… C’est très généreux. Surtout pour deux jours par semaine.

L’homme secoua la tête et sourit enfin :

— C’est bien peu en regard de tes capacités, mon garçon.

— Puis-je conserver mon badge ?

— Cela va de soi. Cette expérience, de très jeunes talents dans l’hôpital, est un véritable succès. Je pense qu’Alfred, le docteur Beauxbâtons, sera d’accord pour la renouveler l’année prochaine. Nous verrons sous quelle forme. Et à présent, je te propose de nous rendre au restaurant. Nous vous avons réservé une petite surprise.

Le docteur Dégivré avait organisé une cérémonie et un apéritif fait de bouchées salées et sucrées pour fêter les jeunes stagiaires. Chaque élève put conserver son badge. Ysandre reçut une médaille au ruban violet, la marque de la première vie sauvée. Un monceau de Gallions n’aurait pas pu lui causer une joie aussi intense. Katarina eut droit à une distinction d’une autre nature. Elle en prit connaissance au niveau de l’accueil où, derrière le comptoir, on pouvait lire les spécialités de l’hôpital gravées en noir sur une plaque grise. Sur les lignes du 5ᵉ étage, les termes « soins par les mots » avaient été ajoutés. Le directeur reconnaissait ainsi tout un pan de magie mis au point par l’ancêtre de la jeune fille et remis au premier plan par elle. Elle fut très touchée mais son émotion ne fut rien en comparaison avec celle engendrée par le discours et les yeux larmoyants servis par Alfred Beauxbâtons.

Quand le tour d’honorer Hercule vint, le garçon fut introuvable. La promesse d’un baratin honorifique, suivi d’exquises bouchées pour mettre en appétit, n’avait pas suffi à lui faire surmonter sa timidité maladive et son désir de revoir Juliette. Il s’était volatilisé pour retourner une dernière fois dans sa chambre et passer une heure en sa compagnie.

— Van Betavende n’est pas là ? s’étonna Alfred.

— Apparemment non, Professeur, répondit Katarina.

— Où est-il passé, cet hurluberlu ?

— Il aura fui les honneurs et préféré un dernier échange, supposa le professeur Dégivré.

— Avec qui ?

— Qui sait… mentit le directeur. Eh bien, parlons de lui en son absence. C’est un garçon d’une intelligence rare, courageux, impliqué, acharné, curieux. Il a tout pour faire un excellent médicomage et mieux encore : un diagnosticien. En une semaine, il a fait mieux que des élèves plus âgés de quatre ans. Il a emmagasiné une somme incroyable de connaissances, multiplié les questions et aussi pris conscience de certains enjeux. Il a concouru à rendre la justice, à dévoiler la vérité et à épargner la mort d’un Auror qui est tiré d’affaires. À mon sens, il a montré les qualités attendues dans notre profession et j’espère de tout cœur qu’il préservera une place de choix au soin dans son avenir. J’en profite pour dire que nous devrions le revoir cet été, en partie. Je ne citerai pas le service qui pourrait l’accueillir. Il n’a pas donné de réponse précise et définitive.

Alfred se racla la gorge et esquissa un geste en direction de l’orateur.

— Oui ?

— J’ai une annonce à faire.

— Je vous en prie, cher confrère.

— Si je suis debout, aujourd’hui, c’est à vous tous que je le dois. Tout le personnel qui a pris soin de moi. Mais aussi à Rostopchine et son don fabuleux. Sans oublier Van Betavende. Sans son flair, j’aurais péri dans la chambre d’oxygénothérapie. J’ai… réfléchi à une discussion que j’ai eue avec lui, par rapport à l’avenir de l’Académie. Ma fille ayant renoncé à tout héritage et à son nom, je dois prévoir un héritier de Sang-Pur, comme l’exige la loi, une personne de toute confiance. Un exercice compliqué car non seulement je tiens à l’indépendance de l’Académie, mais j’accorde aussi une importance vitale à l’enseignement de la médicomagie qui y est dispensé. Beauxbâtons est l’une des rares places à l’intégrer dès la première année d’apprentissage. Aussi, je souhaiterais, monsieur Dégivré, vous désigner comme héritier. Deux de vos enfants sont médicomages et je crois savoir qu’à la rentrée prochaine, les fausses jumelles de votre aîné entrent à l’Académie.

— C’est exact.

— J’ai pris la précaution de convoquer maître Barthes, le notaire, à 14h00, afin d’établir le testament par serment inviolable. Seriez-vous d’accord ?

— Prendre soin de l’école qui m’accueillit et me forma, autrefois, sera plus qu’un plaisir : un devoir. J’accepte cet honneur, mon cher.

Une salve d’applaudissements salua l’accord de principe. Deux heures plus tard, au cœur du bureau directorial, rien ne se passa comme prévu. Le serment ne put être conclu, les mains des deux hommes étant disjointes à l’énoncé des premières formules d’usage. Maître Barthes proposa alors de rédiger le texte sur parchemin. De sa belle écriture, il rédigea les termes, inscrivit les identités, les modalités et demanda aux participants, en présence du docteur Valembreuse en qualité de témoin, de parapher et de signer l’acte notarié. Il prit feu de façon surnaturelle, plongeant les quatre protagonistes dans la perplexité.

Après s’être abreuvé d’une rasade de Repulsa Paeonia, 1 Hercule frappa à la porte de Juliette. Il n’obtint aucune réponse. Il jeta un œil à l’intérieur et découvrit qu’il n’y avait pas âme qui vive. Il décida de s’introduire dans la pièce et de patienter jusqu’au retour de Juliette, en train d’enchanter et de repiquer un plan de Cerebris Tentacula regroupant un ou plusieurs agents vecteurs de maladie. Il s’assit sur la chaise du bureau et patienta quelques secondes. Il lorgna du côté des armoires. Celle de l’Épouvantard s’agitait, flairant la peur du visiteur. L’autre meuble, la penderie truquée, était fermé à double tour, excluant que son utilisatrice se soit rendue à la serre. Soit elle avait été extraite de sa chambre et conduite en salle de soins, soit elle s’était glissée dans le raccourci spatial menant au degré 50 du Sondeur. Il se leva et se posa devant la bibliothèque. Il tira la couverture factice du dénommé Stephen Hawking pour révéler le levier ou mécanisme permettant d’accéder au comptoir de Johannes Gutenberg. C’est alors qu’il eut une surprise de taille : la couverture dissimulait un mécanisme déverrouillant l’armoire de Gaspard, l'Épouvantard ! Un passage conduisait bien au degré 50 mais il fallait franchir l’obstacle de la créature magique ! Le monstre avide de peur prit le visage d’Eugénie, mourante. Hercule n’hésita pas une seconde, éjecta sa baguette et lança le sort pour le bloquer. Il en profita pour se rapprocher du meuble. Le fond disposait d’une poignée et d’un loqueteau complexe, une fermeture que Gaspard était incapable de manœuvrer. Hercule crut que le meuble ne contenait rien d’autre mais, dans un renfoncement accessible en passant la tête à l’intérieur, il découvrit un ouvrage dissimulé. Il s’en empara. Il possédait une couverture émeraude sans la moindre mention de l’auteur, du titre ou d’un résumé. Il ouvrit la première page, celle de l’introduction et lut quelques lignes, au hasard :

« Il y a même des enfants, et j’en ai rencontrés, qui veulent savoir à quoi ressemble un trou noir, quelle est la plus petite parcelle de matière, pourquoi nous nous souvenons du passé et non du futur… »

Un peu plus loin, il découvrit :

« Au printemps 1974, environ deux ans avant que la sonde spatiale Viking ne se pose sur Mars, j’assistais à un meeting en Angleterre, organisé par la Royal Society de Londres, consacré à la question de la vie extraterrestre… » © 2

Le jeune Belge recula et s’affala sur la chaise du bureau. Juliette avait menti ! Enfin, pas totalement, puisque la couverture dans la bibliothèque était factice. Mais de son point de vue, elle avait dissimulé la réalité.

— 1974 ! Nom d’une cornue ! Ce livre… vient du…

Le fond de l’armoire pivota et Juliette fit son apparition, deux bouquins en mains. L’un était signé de Jules Verne, l’autre était une œuvre d’Agatha Jasper, une sorcière spécialisée dans l’envoûtement des minéraux. Mademoiselle Pasteur découvrit que le garçon, le livre d’Hawking serré entre les doigts, était en état de choc. Elle n’eut que ces mots à lui fournir, une authentique lapalissade :

— La couverture est factice. Mais le livre est réel.



1 La version contenant de la pivoine, épargnant le personnel médical.

2 Extrait de « Une brève histoire du temps », de Stephen Hawking, préface de Carl Sagan.




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