Bérénice avait les yeux fixés sur sa montre à gousset. Midi approchait. Ce matin, elle avait attendu la venue de Jacques et de Barthélémine pour l’accompagner au petit déjeuner. Tant qu’elle n’était pas seule, tout allait bien. Mais si elle se retrouvait isolée, comme hier soir, à l’infirmerie, après 22h00 où de Polignac était venu lui intimer l’ordre de quitter l’Académie, elle craignait pour sa vie. Le suprémaciste l’avait accusé d’avoir volé la place de son jeune frère, Hubert-Charles, recalé par la directrice, contraint d’apprendre la magie auprès d’un précepteur particulier. Il lui avait lancé un sort silencieux, cuisant, qui avait malmené ses chairs durant des heures. Elle ne pouvait pas en supporter davantage.
La cloche retentit. Elle sursauta sous le regard attristé et compatissant de Barthélémine. Elle se hâta de ranger sa plume, son encre, ses parchemins sous la supervision discrète d’Edmond. Elle se colla aux basques de la demi-vampire et gagna le rez-de-chaussée. Ne voyant pas la directrice dans le restaurant, elle s’engagea dans le couloir de l’aile administrative et résidentielle, sans se méfier, ni se rendre compte qu’elle était suivie. Elle trouva Agathe, sur le point de quitter son bureau.
— Bonjour, Bérénice. Tu vas mieux ? La reprise des cours s’est bien déroulée ?
— Euh… Madame… Je voudrais partir.
— Où ? Tu souffres ? Tu as besoin de rester encore un peu à l’infirmerie ?
— Non… Je veux être renvoyée chez mes parents.
— Pourquoi ? Est-ce que l’on t’a fait du mal ?
Elle leva les yeux, implorant la pitié de la directrice. Agathe comprit que la gamine avait subi de nouvelles maltraitances.
— Qui t’a torturée ? Quand est-ce arrivé ?
— Je veux juste rentrer chez moi, insista la fillette, au bord des larmes.
Hercule, témoin silencieux de la scène depuis son commencement, se montra enfin.
— Bonjour, Bérénice.
— Bonjour, Hercule.
— J’ai entendu vos suppliques. Je sais que vous avez lu les journaux, comme nous tous, et que vous avez compris la gravité de la situation. Il faut faire bloc. Lutter, ne pas abandonner. Si vous partez, tout le combat de l’école, des élèves qui vous aiment, de la directrice qui a lutté pour vous imposer, tout cela n’aura servi à rien. Les suprémacistes gagneront par forfait.
— Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?
— Écoutez ma proposition. D’abord, en nous serrant un peu, vous pouvez prendre vos repas en compagnie du Gerbera. S’il le faut, je peux agrandir la table avec quelques planches. J’ai appris quelques petites astuces utiles sur le travail du bois. Je peux même faire une demande officielle afin que notre miroir n’abrite que des élèves libres de penser, acceptant les êtres humains tels qu’ils sont. Ensuite, concernant votre hébergement, vous pouvez, dès ce soir, dormir et vivre au pavillon de quartz. La lourde contrepartie est désormais connue : l’obligation de dire la vérité en toutes circonstances. Étant donné votre nature Cracmol, vous serez tenue à l’écart de certaines discussions, comme c’est déjà le cas avec Jacques qui ne peut pas opposer de résistance mentale à un sort de Legilimancie. Il s’en accommode fort bien. À propos de notre ami, lui et Noël ont modifié une potion Repulsa. Ils ont rempli des gourdes qui sont à votre disposition. Quelques gouttes de ce breuvage vous permettront de tenir à distance d’au moins deux mètres tout sorcier ayant l’idée de vous frapper.
— Mais je ne veux pas être rejetée par vous.
— Ce ne sera pas le cas. Nos brillants potionnistes ont réussi une formule excluant le Gerbera du pouvoir de répulsion.
— Ils ont fait ça ? s’étonna Agathe, intéressée. Ils sont très talentueux. Hercule a raison. Il faut résister, sans violence. Une potion Repulsa, c’est l’esprit de ce que j’ai en tête.
— Mais en classe…
— Vous vous installez à plus de deux mètres des autres élèves et tout ira bien. Hercule, je te propose que nous allions au restaurant. J’ai une annonce à faire et il me semble que tu as eu la même idée que moi. Cependant, je compte aller bien plus loin. Concernant la solution d’hébergement de Bérénice, pourquoi ne pas vous servir de celle utilisée pour Noël ?
— Parce que notre champion de potions est assez doué en Occlumancie pour préserver ce lieu secret. Bérénice, je vous demande de nous faire confiance.
Le concierge fit son apparition et manifesta son inquiétude :
— Tout va bien, Madame ?
— Oui, Sébastien. Pourriez-vous récupérer le parchemin que vous tenez à jour ?
— Je l’amène au restaurant ?
— Oui, s’il vous plaît. Nous arrivons. Bérénice, je pense que la solution du Gerbera est une idée judicieuse. Je crois que tu es proche de Barthélémine ?
— Oui.
— Je l’ai chargée de vous protéger, intervint Hercule. C’est un rôle qu’elle prend déjà à cœur, encore plus depuis que je l’ai sollicitée.
Elle parut hésiter quand l’enquêteur sommeillant dans le Belge se réveilla :
— De Polignac va devoir rendre des comptes. C’est un élève majeur qui semble avoir oublié les articles du règlement intérieur le concernant.
Elle fut presque soulagée que l’aîné ait tout découvert sans qu’elle doive se confesser. La directrice décida qu’il était temps de passer à l’action.
Agathe murmura à l’oreille d’Hercule qui acquiesça. Le garçon pria Bérénice de le suivre et adressa un signe à Barthélémine pour qu’elle les rejoigne. Ils pénétrèrent dans le miroir habituel où le Gerbera et quatre autres tables avaient leurs habitudes. Le garçon lança le sort préconisé par la directrice et le diamètre de la table crut de 25 %, repoussant les convives. Eugénie profita de l’effet de surprise pour basculer la tête en avant et enfoncer sa frimousse dans une chantilly à la ciboulette couvrant une terrine de légumes. Elle conserva la trace blanche sur le nez pour accueillir les nouvelles, leur soutirant des sourires. Sigrid lança un Accio sur une chaise libre dans un autre miroir, récupéra le siège et plaça Barthélémine à sa gauche. Jacques fit preuve de galanterie et céda sa chaise à Bérénice. Umbelina dupliqua la sienne et l’offrit au grand gaillard. Agathe se leva pour entamer son annonce.
— Votre attention, s’il vous plaît ! Comme vous avez pu le lire dans les journaux, la justice de notre nation est morte avec la nomination du juge Ferluc – elle omit intentionnellement la particule –. Ce personnage a décrété que les affaires de l’école n’étaient pas de son ressort et a même encouragé les violences des plus forts sur les plus faibles. Je ne vous communiquerai pas la liste de qualificatifs que j’associe à cet individu dont j’abhorre les opinions. Ce qui se passe ici, ne concerne plus la justice. J’en prends acte. Le magistrat estime que le renvoi d’élèves mineurs est illégal, s’inscrivant en faux contre le règlement multiséculaire de cette Académie ? J’en prends aussi acte. En conséquence, aucune sortie de l’établissement ne sera autorisée avant le 25 juin sauf urgence médicale et exception accordée par moi seule. Nous allons gérer les antagonismes, les violences. Cela commence maintenant. Monsieur Grossel, combien avez-vous noté d’élèves vantant les mérites du suprémacisme et combien sont ouvertement contre cette hérésie ?
— Nous avons 102 suprémacistes.
— Bien.
— 77 anti-suprémacistes convaincus.
— Parfait.
— Cela donne un peu plus de 400 personnes indécises.
— Non, coupa madame Bonnelangue.
— Non ? Je me suis trompé dans mes calculs ?
— En effet. Il y a zéro élève neutre. Il y a 400 suprémacistes en plus.
— Oh…
La déclaration suscita une vague d’émotion. De nombreux indécis se sentirent offensés d’être assimilés à Rosier et les siens.
— Vous devez être conscients d’un fait : les suprémacistes maltraiteront tous ceux qui ne partagent pas leurs idées. Ils les harcèleront, les frapperont et les tueront s’ils n’adhèrent pas à leur idéologie. L’indécision, la neutralité qui prévalent dans cette école, disparaissent avec la destruction de la justice. Donc, vous évacuez le miroir où se trouve le Gerbera. Je ne veux y voir que des opposants. Si la place manque, les miroirs contigus doivent être évacués. Si vous refusez, si vous estimez ne pas être concernés et que vous envisagez de jouer aux espions, Sébastien va vous déloger avec un minimum de précautions. Vous avez cinq minutes pour vous décider et vous regrouper dans les miroirs de la salle par affinité. Maintenant.
Le ton d’Agathe tranchait avec sa bienveillance habituelle. Hercule observa les mouvements. En cinq minutes, ce ne fut pas trois mais six miroirs qui furent remplis par les libres penseurs. Les tablées cernant le plateau tournant des professeurs furent elles aussi investies par les défenseurs du Gerbera. À la fin, seuls trois miroirs furent attribués aux supporters de Rosier. Le concierge contraignit quelques petits malins identifiés comme des mouchards.
— Voilà qui est plus clair ! Avis aux resquilleurs : n’oubliez pas qu’il y a des divinatrices parmi le personnel.
Elle agita son recueil de poésie. Hercule sourit à la table voisine occupée, entre autres, par les sœurs Delacour, Valentine, Fuchs, Delplanque, et le tandem italo-suisse di Maggio-Moser. À côté, on trouvait Delatour, Garcia, Zeffirelli, Valembreuse, d’Aussaguel, Contini, Mondague, Toscanini, De la Fare et Mourgues. La troisième table rassemblait des Belges rameutés par Roland Clervois tandis que la quatrième comptait tous les Portugais rassemblés par Alonzo.
— Cet après-midi, les elfes de maison procéderont au déménagement et au rassemblement des élèves par affinité. Les suprémacistes, c’est de bonne guerre, seront regroupés dans les chambres les plus éloignées des portes d’entrée. Cela afin qu’ils ne soient pas tentés d’acculer leurs ennemis au fond du pavillon pour se livrer à leurs vices. Vos clés vous seront prises à la sortie du restaurant et les nouvelles seront restituées au service du soir. Il s’agit des premières mesures.
Elle marqua une pause afin que les esprits enregistrent les informations.
— Comme vous le savez, j’ai autorité pour décider des apprentissages délivrés à l’Académie. De plus, le règlement intérieur de l’école autorise les sanctions collectives pour la faute d’un seul élève. En conséquence, à partir de cette seconde, à la première agression commise, voici ce qui arrivera. Les emplois du temps seront réaménagés comme suit : les élèves inscrits comme anti-suprémacistes poursuivront leurs études, sans changement. Les 127 suprémacistes seront confinés de 8h00 à 12h00 et de 14h00 à 18h00 dans des classes multi-niveaux, sous la surveillance de professeurs où ils copieront à longueur de journée des textes de poètes et d’auteurs moldus, en usant d’encre, de plume et de caractères gothiques.
Dans les trois miroirs soutenant Rosier, ce fut la consternation.
— Cette mesure sera reconduite tous les jours, jusqu’à la fin de l’année. L’absence à tous les contrôles entraînera des notes FONTE. La moyenne ne pourra être atteinte et le redoublement sera automatique. L’année prochaine, à la première agression, le même traitement sera appliqué aux suprémacistes jusqu’à la fin juin. Dès lors, la radiation de l’Académie sera effective. Plus aucun apprentissage magique ne sera délivré. En effet, le règlement de l’école, article 79.2, autorise le dirigeant à suspendre, voire supprimer l’enseignement à un ou plusieurs élèves si l’usage de la magie a pour but de la souffrance, la torture de camarades. L’article 79.3 se réfère à l’article 16 sur les sanctions collectives. Si, par hasard, certains d’entre vous expriment des remords et sont disposés à adopter les préceptes de cette Académie sans la moindre réserve, je serai très heureuse de les entendre après leur passage devant le fronton runique du Gerbera.
Elle commit une seconde pause et reprit sur un ton faussement badin :
— Qui connaît l’article 192 du règlement intérieur ? Allez ! Ne soyez pas timides…
Hercule et Umbelina levèrent la main.
— Dis-nous tout, Umbelina.
— Il concerne les élèves ayant dépassé la majorité sorcière fixée à 17 ans. Je cite : « Les sanctions prévues par l’école pour les mineurs à l’article 16 ne s’appliquent pas aux étudiants majeurs. Les coupables d’actes prévus aux articles 22, 23 et 24 du règlement intérieur, notamment les atteintes à la personne, les tortures, blessures, mutilations et tueries, feront l’objet d’une constatation par un Auror assermenté qui aura toute latitude pour déférer l’élève majeur devant le Tribunal Administragique. La baguette du contrevenant sera confisquée pour interrogatoire magique. L’Auror sera autorisé à utiliser du Veritaserum. Le délit ayant eu lieu dans l’enceinte de l’Académie, l’accusé pourra toutefois invoquer le droit au duel en affrontant un adversaire désigné par le dirigeant de l’Académie. Au cours du combat, l’adversaire pourra utiliser les sorts dont l’accusé a fait usage sur ses victimes. L’affrontement se déroulera dans un délai maximal de dix jours après la survenue des faits. »
— Excellent, Umbelina ! Cela vaut bien une note OR, Sidonia ?
La professeure italienne approuva.
— Maintenant, la question est de savoir si un élève majeur s’est rendu coupable d’une agression. La réponse est oui. De Polignac, veuillez remettre votre baguette.
Le concierge se rua sur lui et Geoffroy protesta :
— Il n’a pas autorité ! Il n’est plus Auror !
— C’est maintenant l’heure du coup de théâtre, souffla Hercule à Bérénice.
— Lui, non. Moi, si.
Max de Franjac se redressa et exhiba la plaque dorée à l’or fin où son nom était inscrit en toutes lettres. Le petit Belge observa des réactions de surprise et surtout, une absence d’étonnement chez un élève. Émilie avait eu accès à la mémoire du professeur de Franjac. C’était la preuve irréfutable qu’il s’agissait bien d’un authentique Legilimens. Hercule ne la quitta pas des yeux. Elle s’en aperçut et pesta contre elle-même. Hercule – Émilie : 1 – 0.
La directrice acheva son discours par ces mots :
— Si une seule agression a lieu, la réorganisation s’appliquera et dans deux ans, les suprémacistes auront été purgés de cette Académie. Auror de Franjac…
— De Polignac, au nom du corps des Aurors, vous êtes arrêté pour avoir agressé une élève blessée, dépourvue de baguette et de tout autre moyen de défense. Niez-vous les faits ?
— Non, osa le criminel sans honte. Je les revendique.
Ces paroles engendrèrent une vague de haut-le-cœur.
— Souhaitez-vous être déféré devant le Tribunal Administragique ou affronter un adversaire désigné par la directrice ?
Il hésita. En toute logique, Elvira se chargerait de la sentence. Il passerait un sale quart d’heure. S’il perdait, il serait exclu de l’Académie, non diplômé mais exempt de passage devant le tribunal. S’il acceptait d’être jugé, le juge de Ferluc ferait tout pour lui sauver la mise, mais il ne pourrait empêcher ni l’exclusion, ni le défaut de diplôme, rédhibitoire pour intégrer le corps des Aurors. Il ne pourrait pas accomplir les missions que l’ordre au masque de Luc Millefeuille comptait lui confier. En revanche, s’il sortait vainqueur du duel, il restait à l’Académie et obtenait son diplôme, à condition que la sanction collective ne s’applique pas. Face à Elvira, ce serait très dur, mais il avait une toute petite chance de vaincre.
— J’invoque mon droit au duel.
— En cas de défaite, vous serez exclu et votre baguette sera confisquée. Tout contact avec des élèves ou des personnels passés, présents et à venir, de l’Académie, vous sera interdit à vie. En êtes-vous conscient ?
— Je le suis.
— Madame, en tant que représentant officiel des Aurors, je vous demande de désigner un adversaire.
La directrice prit tout son temps.
« De Polignac s’attend à ce que je nomme Elvira. Ce rustre pense pouvoir l’emporter à la faveur d’une seconde d’hésitation au moment de terrasser un élève. En revanche, s’il affronte un adversaire froid, bestial, viscéralement anti-suprémaciste, la victoire sonnera le glas de ces criminels. Je connais la personne idéale. Elle trépigne d’impatience sur sa chaise… »
— Avez-vous un nom à proposer, Madame ?
— Oui. Je choisis Umbelina de Laranjeira.
La princesse exulta lorsqu’elle lut un mélange de terreur et d’incertitude sur le faciès disgracieux de Geoffroy de Polignac. Elle avait malmené Oscar Torpeur dans le tournoi officieux, l’année passée, avant de s’incliner. Selon Rosier, c’était une furie dont la puissance ne cessait de croître. Depuis qu’elle possédait une nouvelle baguette, c’était pire.
Max et Sébastien s’emparèrent du criminel et le conduisirent au cachot. La baguette, après interrogatoire, fit frémir les professeurs. Elvira croisa le regard d’Umbelina. La Portugaise tendit son index en avant et dessina un éclair en zigzag. La référente Urtica comprit l’allusion et hocha la tête. La championne serait autorisée à faire usage du Fulguracrucio.
La réorganisation des dortoirs lancée par la directrice, couplée à la menace liée à l’enseignement, inaugura une période d’accalmie au sein de l’école. Bérénice accepta d’autant plus la contrainte du Gerbera qu’elle fut assurée d’être choyée par tous ses membres, surtout par Jacques qui l’aida à aménager son nid dans le pavillon de quartz. Comme attendu, le Sondeur refusa de faire de la Cracmol un membre de l’Ordre blanc à part entière. Tout le monde y vit une épreuve supplémentaire. La fillette fut fascinée par la magie du pavillon et par le bain central, si agréable. Elle jura de ne poser aucune question inquisitrice, surtout si ses voisins disparaissaient du pavillon. Elle savait juste qu’ils se fixaient des missions d’utilité sorcière, qu’ils s’entraidaient. Bérénice n’était pas une élève exceptionnelle et n’ignorait rien de sa chance de cohabiter avec quelques-uns des sorciers les plus doués. Aussi, elle ne posa aucune question lorsque les membres disparurent de 20h30 à 21h30, le mercredi 10 mars, avant de rentrer exténués. Néanmoins, Hercule lui confia une partie du contenu de leur activité.
— Nous travaillons des sortilèges différents pour fabriquer ceci.
Il dévoila la bobine de fil métallique rapportée par Jacques. La moitié du bloc de six kilos avait été utilisée.
— Du fil de fer ?
— Ce n’est pas du fer. C’est un alliage créé de façon magique à partir de trois métaux connus pour leur légèreté, leur résistance et leur capacité à ne pas diffuser la chaleur ou le froid.
— C’est drôlement savant. À quoi ça va servir ?
— Je vous explique. J’imagine que vous avez lu les exploits d’Umbelina dans les journaux ?
— Oh oui !
— Nous fabriquons une tenue plus légère, plus chaude, avec des fonctions magiques, des réserves d’air en bouteille pour que notre Portugaise volante puisse dépasser son précédent record d’altitude. Nous lui donnons la possibilité d’aller deux fois plus haut, au moins.
— Waouh !
— Sa nouvelle combinaison devra faire face à toutes sortes de situation, y compris une panne de balai. Le seul souci d’Umbelina, c’est que le professeur Dornier, qui fabrique des balais, n’a pas encore inventé celui capable d’aller aussi haut.
— Et vous avez tous un rôle à jouer pour créer ce costume ?
— Oui. Déjà, pour fabriquer le mélange de métaux, il fallait toute la puissance sorcière disponible. C’était très épuisant.
— Et Jacques ?
— Son travail était de s’assurer que le fil s’enroulait bien autour du touret enchanté et de marquer, à la craie, tous les petits défauts apparents en utilisant une loupe magique. Il avait la responsabilité de la qualité. Elle doit être parfaite parce que cette tenue peut protéger une personne dénuée de pouvoir.
— D’accord.
— Sinon, vous n’avez eu aucun souci pour vous déplacer, les quelques fois où vous vous êtes retrouvée toute seule ?
— Juste une fois où j’ai eu peur. J’ai vite bu une gorgée de Repulsa. Tout le monde s’est écarté, en ayant de grosses nausées.
— C’est parfait. Une démonstration est toujours utile.
— Par contre, c’est bizarre, il y a une personne sur qui ça ne fait rien.
— Ah ? Laissez-moi deviner… Barthélémine ?
— Mais comment fais-tu pour savoir ? Jacques dit que ton cerveau ne fonctionne pas comme le nôtre.
— Il a en partie raison. C’est à cause de ma mémoire. Je n’oublie rien de ce que j’entends, ce que je vois, ce que je respire ou ce que je goûte. Barthélémine, c’est facile. C’est la seule sorcière qui vient d’une île lointaine où on a l’habitude de mettre des piments dans la nourriture. Je pense que c’est pour ça qu’elle est capable de résister au Repulsa. Son estomac est à l’épreuve des breuvages puissants.
— Ah… Et pour de Polignac ? Comment as-tu su que c’était lui qui était venu me faire souffrir ? Ça m’a impressionnée. Jacques et Sigrid disent que dans ton esprit, c’est comme des pièces de puzzle, mais tu vois tout de suite où elles se placent.
— C’est une explication qui ressemble à ce qui se passe. Pour que vous soyez agressée dans l’infirmerie, il fallait que ce soit un élève de CHASSE, logeant au château, pour qu’il agisse au moment du couvre-feu, quand le concierge exhorte les traînards à rejoindre leurs pavillons et qu’il condamne les portes. J’avais déjà l’horaire. Ensuite, lundi, vous n’aviez pas ces hématomes jaunes que j’ai remarqués sur votre nuque. Vos cheveux courts rendent leur dissimulation impossible. Lorsqu’un corps reçoit des coups puissants, les hématomes sont violets, voire noirs. C’est seulement après plusieurs jours qu’ils commencent à s’éclaircir. Lorsque vous parliez avec la directrice, j’ai vu les marques sur la nuque mais dès que vous m’avez fait face, je me suis rendu compte qu’elles se poursuivaient sur la gorge. C’est le résultat du sortilège Intus Suffocor. Il n’est pas enseigné sauf en dernière année de CHASSE-Magus. Il y a seize élèves en seconde année Magus. Trois candidats soutiennent Rosier et ses amis. Dans ce trio, seul de Polignac est inscrit au registre officieux des Sang-Purs, les seuls assez stupides pour s’en prendre à plus faibles qu’eux.
— C’est une sorte d’exercice d’élimination des possibilités, dans tes pensées ?
— Exactement.
— Sauf que là où on devrait réfléchir pendant des heures, tu le fais en même pas une minute. C’est vrai que tu as résolu un crime avec des Aurors ?
— C’est la vérité. Allez… assez parlé de moi ! Avez-vous besoin d’aide pour vos devoirs ?
— Pas ce soir. C’est gentil. Merci.
— Alors, passez une bonne soirée. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mais j’ai du courrier à rédiger. Une douzaine de lettres. Au moins !
Les enfants se réfugièrent dans leurs domaines respectifs. Hercule s’attela à la tâche. Il commença par réaliser un canevas de missive dépersonnalisée, le dupliqua et inscrivit les adresses sorcières. Ensuite, il ajouta les quantités en face des produits commandés : 5 kilogrammes de poudre de Lampyridae, un litre d’eau oxygénée, 500 grammes de colorant bleu et autant de jaune. Il varia les montants, réclamant des suppléments ou inscrivant des chiffres inférieurs. Il comptabilisa le nombre de fournisseurs finalement contactés : 14.
Il composa une dernière lettre destinée à Hector Gentil. Contre espèces sonnantes et trébuchantes, il acheta les plus gros pétards qu’il avait en stock, 50 ballons de baudruche, de la colle, 20 mètres de fil de cuivre, autant de fil de zinc ainsi que deux fusées de feu d’artifice couleur fontaine. En parallèle, il s’assurerait de récupérer 50 belles pommes de terre auprès de Séraphin ou d’Eugénie.
Une fois le courrier traité, il expédia quelques devoirs qui ne pouvaient attendre et remplit une demande spécifique d’Eugénie. Il était près de 23h30 lorsqu’il quitta sa chambre, avec trois rouleaux de parchemin à la main. Il s’accroupit devant la porte d’Eugénie pour glisser le premier feuillet lorsque la jeune fille ouvrit.
— Oh je suis navré ! Je pensais que vous dormiez. J’ai relaté les faits comme vous me l’avez demandé. C’est descriptif, sans style, très froid.
— C’est parfait. Tu es un am… i… euh… véritable ami. Cela va me servir à écrire un article engagé. Je vais le proposer au Cri de la Gargouille et peut-être au Dragon Déchaîné, en les avertissant de ma démarche.
— Pas la Gazette de Paname, pour rire ?
— Chiche ! s’amusa-t-elle. Tu auras la primeur de mon papier, avant l’envoi.
— Je suis flatté.
— Tu veux rentrer un moment ? Pas longtemps, la séance de Lumus Solem m’a épuisée.
— Entendu, accepta-t-il de bonne grâce.
Il tira la porte après son passage tandis qu’une autre, entrouverte, se referma sur des larmes contenues à grand-peine.
Selon Rosier, la présence d’un second Cracmol dans le pavillon du Gerbera augmentait la possibilité de piocher des informations dans leurs esprits faibles. Jusqu’à présent, la récolte dans les cervelles de Jacques et de Bérénice ne donnait pas grand-chose. Dans un lieu secret, la cave du bâtiment blanc, sûrement, le Gerbera mettait au point un alliage servant pour une combinaison à usage multiple. L’utilité de ce projet était très nébuleuse. De plus, il ressemblait trait pour trait à un travail déjà réclamé au Belge par la professeure Dunne dans le cadre des Arts magiques et rapporté par Hélène Farges-Lacaze à son idole.
Mais ce matin, quelques heures avant la fin des cours, Thibaldus avait réussi à capter une information incroyable : Van Betavende avait fabriqué une baguette ou était sur le point de l’accomplir. Mieux : il avait déniché un sortilège long, compliqué, prononcé en araméen, pour lui conférer la capacité à être intraçable aux yeux du ministère. Si cette information s’avérait authentique, le Belge serait en mesure de le traquer sans que personne n’en sache rien. Un danger intolérable. Fort de ces précieux renseignements, il les avait transmis à ses courtisans et avait déclaré qu’il fallait s’emparer de l’outil par tous les moyens.
Sa découverte n’avait pas échappé au fauteur de troubles. Il devait la subtiliser avant ces crétins et lui trouver une cachette insoupçonnable. Tel qu’Émilie connaissait le Belge, ce dernier conserverait la baguette en lieu sûr. Selon les pensées dérobées à son frère Jacques, la plupart du temps, le concepteur dormait avec, voire l’emmenait à la douche. Il n’y avait aucune raison pour qu’il renonce à cette prudence extrême. Néanmoins, tôt ou tard, Hercule commettrait une erreur, un oubli et elle en profiterait.
Quelques jours s’étaient écoulés depuis les affaires de Polignac et de Ferluc. L’épée de Damoclès brandie par Agathe et les mesures conservatoires de la directrice semblaient porter leurs fruits. Une sérénité inhabituelle régnait dans les couloirs. Rosier avait tenté de « blanchir » deux faux modérés qui avaient participé à l’opération Glairustule, l’un chez Aloysia, l’autre chez Urtica. Leur mission consistait à se livrer à un mea culpa de complaisance chez Agathe mais cette dernière avait déroulé la parade, comme prévu : le passage devant le fronton du Gerbera avait dévoilé la supercherie. Le duo faussaire avait écopé, en retour, d’une nuitée au frais, au cachot, et d’une journée à recopier un chapitre de « À la recherche du temps perdu », du Moldu Marcel Proust, en appliquant l’écriture gothique. Les deux lascars, furieux après Rosier pour son idée vaseuse, n’avaient pas cessé de se plaindre auprès des autres suprémacistes, décrivant leur calvaire. Pour un peu, Rosier obtenait l’effet inverse de celui escompté.
Après s’être acquitté de ses tâches du samedi matin, Hercule disparut de la circulation pendant une paire d’heures. En réalité, le garçon se rendit dans le degré 150, un lieu à la luminosité perpétuellement réduite, comme si l’aube durait l’éternité. Il amalgama 100 grammes de poudre de Lampyridae avec une quantité égale d’un mélange de colorant bleu et jaune. Une fois cette étape achevée, le Belge étala la poudre obtenue au sol en une couche la plus fine possible. Ainsi, il obtint un disque d’un bon mètre de diamètre au centre duquel il disposa un ballon de baudruche rempli d’eau oxygénée. Il colla un pétard sur le latex et relia la mèche à deux fils métalliques : l’un en cuivre, l’autre en zinc. Enfin, il planta les autres extrémités métalliques dans une pomme de terre et compta le temps nécessaire à la réaction chimique générant de l’électricité. Au bout d’une dizaine de secondes, la mèche du pétard s’alluma et l’explosif s’activa. L’explosion répandit l’eau oxygénée sur la poudre et la lumière, intense, dura quelques secondes.
« C’est parfait ! »
Satisfait, il décida qu’il était temps de préparer la journée du 1ᵉʳ avril. Il quitta le degré 150 et retourna au pavillon de quartz où il écrivit une longue lettre à monsieur Delacour. Il lui passa une commande de meubles classiques et de fournitures pour fabriquer l’aménagement de ses propres mains. Il joignit quatre baguettes fabriquées pour subvenir à ses besoins et ajouta pas mal de Gallions. Ses émoluments perçus pour la gestion de la ménagerie ne suffisaient pas. À l’instar de son amie Eugénie qui distillait de temps en temps, le garçon continuait de fabriquer des artefacts magiques pour engranger des Gallions. Ils se vendaient tous, jusqu’au dernier. D’ailleurs, Gervais le relançait souvent pour qu’il augmente sa production, la demande dépassant l’offre.
Le garçon consulta sa montre. Il n’était que 11h30. Il fit le bilan.
« Le costume sera bientôt prêt. Le piège pour le fauteur de troubles aussi. Ma journée du 1ᵉʳ avril est bien cadrée. Mes devoirs sont à jour. Barthélémine est autonome. Rosier et ses imbéciles se tiennent tranquilles. Je n’ai pas subi de transplanage indésirable. J’ai écrit à tout le monde. Que puis-je accomplir de plus ? »
En vérité, si le garçon se livrait à ce listage intérieur, c’était pour détourner son esprit d’une idée qui trottait dans sa tête depuis une semaine : trouver le moyen accidentel de faire lire sa lettre à Eugénie. L’heure passée en sa compagnie, mercredi soir, à la remise des trois parchemins, avait été surréaliste. À peine assis sur le bord du lit, il lui avait demandé si elle se sentait triste. Elle avait répondu :
— Non. Pourquoi ?
— Parce que lorsque vous l’êtes, je prends votre tristesse comme prétexte et je vous console en vous prenant dans mes bras.
Elle avait éclaté de rire et s’était exclamée :
— Il faut que je pleure ? Vraiment ? Il n’y a pas besoin ! Tiens !
Elle s’était lovée contre lui, cherchant juste à rester pelotonnée. Ils avaient parlé de tout et de rien, sans aborder le chapitre sentimental mais sans jamais se séparer l’un de l’autre. Depuis, Hercule ressentait souvent ce besoin irrépressible que Eugénie soit proche de lui. À ses yeux, c’était une amitié spéciale, supérieure à toutes les autres.
Le garçon se redressa et se décida. Il quitta sa chambre, traversa le hall, salua Jacques barbotant dans l’onsen après sa matinée de travail tandis que Bérénice, assise en tailleur sur le bord, répondait à ses questions sur la botanique et les sciences. Hercule enfila l’escalier et débarqua dans la salle blanche, vide. Il éjecta sa baguette de cèdre, se concentra et lança :
— Expecto Patronum.
Le sortilège produisit une petite fumée blanchâtre. Elle s’arrondit durant quelques secondes et s’évanouit. Ce fut un nouvel échec. C’était à ne rien y comprendre.
Le dimanche débuta par l’immuable entraînement de Quidditch, plus sévère qu’à l’ordinaire, en perspective du match Aloysia – Gerbera prévu dans deux semaines. Il se poursuivit par la dernière expédition dans le degré 40 pour achever, avec succès, le filage du bloc métallique. Le reste de la journée fut consacré au tressage de la cotte de maille serrée par Sigrid, l’enchantement du costume, la finition et le montage des hélices enchantées, incluses dans les bracelets. Le garçon s’attacha à relier le réseau de lianes à des filaments métalliques laissés apparents. Les enfants admiratifs dévoraient le moindre geste du sorcier bricoleur.
Hercule éjecta sa baguette de cèdre pour prononcer des sorts de protection. L’éjection fit sursauter Bérénice.
— Ça fait toujours son petit effet, commenta Jacques. Si je pouvais…
Il s’arrêta en pleine phrase et se mit à marmonner. Hercule lui en fit la remarque en le taquinant :
— Je déteins sur vous, mon ami. Dans quelque temps, vous parlerez avec votre chaudron.
— Je viens d’avoir une idée à la fois défensive et inoffensive.
— Fort bien ! De quoi avez-vous besoin ?
— D’un spécialiste du métal.
— Je peux t’aider, proposa Sigrid. Que veux-tu réaliser ?
— Viens !
Il la conduisit au rez-de-chaussée et l’invita à entrer dans son univers rempli de plantes. Il s’installa à son bureau. Sur un parchemin, il réalisa le croquis d’un bracelet monté sur roulements à billes, sur le principe des barillets des revolvers moldus.
— Dans les emplacements, je glisse des fléchettes enduites de potion Morphos pure. Hercule éjecte sa baguette grâce à un ressort, mais il n’est pas puissant. Elle n’est pas censée être propulsée à plusieurs mètres.
— Si je conserve cette technique, il faut que je crée un ressort plus dur. Il faudra plus de force pour réarmer le système. Tu devras le faire à chaque fois qu’une fléchette sera lancée. C’est trop compliqué et lent. J’ai une autre idée pour ça. Tu vois le principe des bouteilles d’air sous pression du costume d’Hercule ? On l’utilise avec une sortie très étroite pour engendrer un jet sous pression, grâce à un mécanisme pressant sur une valve. Le système de roulements à billes avance le bracelet d’un cran. Il suffit d’ajouter une languette sur laquelle appuyer pour tirer une fléchette.
— Pourquoi pas une fausse baguette, creuse ? Pour conduire la fléchette avec plus de précision.
— Et faire croire que tu possèdes une baguette inventée par Hercule, capable de fonctionner même si tu n’as pas de pouvoir ?
— Non, pire : faire croire à Rosier et sa bande que je ne suis peut-être pas un Cracmol.
— C’est brillant. Oh oui, c’est une idée merveilleuse, Jacques !
— Il n’y croira pas des lustres. Mais le temps qu’il comprenne, ce sera de la tranquillité gagnée.
— Bête comme il est, ça devrait durer quelques semaines. Occupe-toi des fléchettes et de la potion, je me charge du bracelet et des bouteilles miniatures en métal.
— Tu en créeras plusieurs ?
— Il t’en faudra d’avance, au cas où tu sois à court d’air propulseur. Tu pourras utiliser le gonfleur enchanté, mis au point par Hercule.
Le garçon, excité comme une puce, s’empara de ses manuels, de son chaudron pliable, de son tablier de cuir et fila au laboratoire de potions en compagnie de Bérénice, curieuse d’apprendre. La journée fut l’une des plus productives du Gerbera. Elle s’acheva par une nouvelle reçue par courrier, mettant Umbelina dans tous ses états : Günther était parvenu à réaliser les sortilèges de propulsion pour envoyer un balai aux limites de la stratosphère. Battre son record était enfin à sa portée.
Gabriel de Ferluc passait ses dossiers en revue en compagnie de Georges Mourgues, un homme très âgé, voûté, chauve et bossu, l’un des trois greffiers employés par le Tribunal Administragique lorsque la porte de son bureau s’ouvrit d’un coup sec sur un Robert d’Arcy rendu écarlate par la colère.
— Laissez-nous, Georges, ordonna le juge.
Le pauvre subalterne eut à peine le temps de regagner le réduit qu’il partageait avec ses collègues que le poing rageur du Sage s’abattait sur le bureau du juge.
— Qu’est-ce qu’il vous a pris ?!
— Quoi ?
— Vous êtes au courant des conséquences de vos déclarations à l’Académie ?
— Non. Que se passe-t-il ?
— Votre fils ne vous a pas averti ?
— C’est possible. À vrai dire, je ne lis pas les torchons qu’il écrit avec dix fautes par ligne.
— Vous devriez ! exulta Robert. Je vous résume la situation.
Il exposa le cadenassage imposé par la directrice Bonnelangue, l’ostracisation des suprémacistes, la défection quotidienne de membres et l’emprise croissante des Sangs-Impurs au sein de l’école Beauxbâtons. À cause de ses déclarations infondées – le Cri de la Gargouille ne s’était pas gêné pour citer le règlement inattaquable de l’Académie –, il avait érigé l’école historiquement neutre en bastion anti-suprémaciste, il avait porté aux nues le petit Belge, ce petit merdeux fourrant son nez partout, il avait rendu incontournable la gestion interne de l’agression signée par de Polignac, aussi abruti que son richissime père, opposé en duel dans deux jours à la vedette portugaise, une née-Moldue.
— Imaginez qu’il perde !
— D’Arcy, on parle d’un CHASSE-Magus face à une élève de troisième année, une créature insignifiante.
— C’est hors de question qu’il perde la face ! Perdu pour perdu…
— Que voulez-vous dire ?
— À vous de convaincre le père que son fils doit gagner, même avec un sortilège impardonnable !
— Mesurez vos paroles ! Je suis juge, d’Arcy ! Pas un de vos sbires à la manque !
— Débrouillez-vous !
— Si de Polignac se sert d’un sort noir, qu’il perde ou qu’il gagne, il passera en jugement et je ne pourrai pas lui éviter Fengsel.
— Il doit être sacrifié et vous devez faire en sorte que cette satanée bonne femme revienne sur ses décisions. Si de Polignac perd, nous perdons la face. Il est trop tôt ! Revoyez votre politique, acceptez tous les procès, empilez les dossiers, retardez les jugements, cherchez les fautes, le moindre irrespect des procédures. Il faut gagner du temps.
— Faire traîner avec un Auror à l’intérieur de l’école ? Le fils de Franjac, en plus ? C’est fichu. Tant qu’ils auront ce petit Belge avec eux, les cas déférés…
— Il n’y aura plus de cas, sombre crétin ! Une seule agression et c’est la loi martiale que cette maudite sorcière instaure pour protéger ses précieux Sang-Impurs ! Préparez une déclaration, faites amende honorable et après, vous avisez, vous temporisez. Quant au petit Belge, il vit ses derniers jours. Il sortira de l’Académie les pieds devant mais sans nous compromettre.
— Je ne comprends pas.
— On ne vous le demande pas ! On vous ordonne de verrouiller le système sans le mettre à mal. Nous dirigerons en devenant incontournables. Alors, seulement alors, nous changerons la loi sorcière. Il faut étrangler petit à petit, sans que personne ne s’en doute. Bon sang ! Vos âneries vont me contraindre à trouver un nouveau levier sur Picaillou, au sommet de sa popularité, pour lui faire avaler une amputation de 50 % du budget de Beauxbâtons à la prochaine rentrée scolaire. Si Bonnelangue cadenasse l’Académie, en fait un lieu sûr pour 80 % des élèves, Picaillou ne cédera pas à notre demande de sabordage de l’Académie. Le projet AS n’est pas prêt. Nous avons encore besoin de l’Académie, affaiblie mais opérationnelle.
— Bien, bien. Comme vous voulez, admit de Ferluc, la mort dans l’âme.
Robert d’Arcy sortit comme il était entré : en coup de vent, avec rage. Le juge s’empara d’un parchemin et écrivit à Georges de Polignac, le tout-puissant propriétaire foncier et immobilier, pour solliciter un entretien. Puis, il prépara un nouveau communiqué de presse pour le lendemain.
Le service du déjeuner du mercredi fut raccourci afin de permettre à tous les élèves de se rassembler à l’extérieur du château, en compagnie de la quasi-totalité du personnel, dès 13h30. C’est à cette heure, dans la salle blanche, que le duel entre Geoffroy de Polignac et Umbelina de Laranjeira aurait lieu en présence de deux témoins : Agathe Bonnelangue, directrice et Max de Franjac, Auror-Professeur. Les deux belligérants avaient été autorisés à s’entraîner une demi-heure dans des lieux séparés. De Polignac avait décliné l’offre, affirmant qu’il ne lui faudrait pas plus d’une minute pour se débarrasser de ce moucheron étranger au Sang-Impur. Une déclaration faite en présence de l’intéressée.
Le quatuor entra dans la pièce bardée de protections magiques. Max rappela les règles d’un duel : salutations respectueuses et interdiction d’utiliser des sortilèges noirs ainsi que les trois impardonnables. Les duellistes se mirent en place mais l’accusé lança une attaque surprise sans même saluer. Umbelina para. Il s’acharna à lui administrer la panoplie des sorts d’attaque. La jeune fille esquiva, se protégea, se déplaça à vive allure, durant une vingtaine de secondes, laissant son adversaire perdre patience. Soudain, elle contre-attaqua d’un seul mouvement. Un Ventus si puissant qu’il avait tout du Tornadoextremis. De Polignac fut projeté au plafond sous les yeux ahuris de Max. En classe, il n’avait jamais vu Umbelina lâcher ses coups avec une telle puissance ! Il eut soudain la sensation qu’elle se retenait, qu’elle avançait masquée et que le mystère venait de s’évanouir. Elle fut si sportive qu’elle laissa, sciemment, son adversaire se remettre debout pour attaquer. Elle hurla :
— Montre-moi ce que tu as dans le ventre ! Allez !
— Avada…
Lorsque le suprémaciste prononça Kedavra, l’éclair vert déchira l’air et ne rencontra que les protections magiques de la salle. La princesse était en lévitation, à deux mètres du plancher.
— Quoi ? !
Un puissant courant d’air le fit tournoyer sur lui-même. Quand il cessa, il avait perdu tous ses repères. Elle s’égosilla :
— Fulguracrucio !
L’éclair blanc bleuté le frappa en pleine poitrine. La violence fut si intense que la foudre poursuivit son chemin dans le corps du pantin humain. Les chairs grésillèrent et il fallut les vociférations d’Agathe et de Max, à l’unisson, pour qu’elle cesse la punition. La baguette de vigne obéit à l’injonction, l’ouvrage réparateur étant accompli. De Polignac ne bougeait plus. Agathe vérifia son pouls.
— Il est encore en vie ?
— Apparemment… C’est miraculeux.
Umbelina se posa en douceur et demanda si elle pouvait quitter la pièce. Agathe l’y autorisa. Max ramassa la baguette du suprémaciste, mais il ne la brisa pas, comme cela aurait dû être le cas. Elle serait utilisée lors de l’inévitable procès pour usage d’un sortilège impardonnable, à fortiori celui de la mort. Agathe transplana à l’infirmerie pour que le docteur Dadé ausculte le blessé, le remette sur pied avant de le renvoyer en détention provisoire, en attendant son jugement.
La Portugaise sortit de la salle et se heurta à Elvira.
— Alors, Umbelina ? Tu as aimé jouer au Fléreur et à la souris ? Tu en as mis, du temps, pour l’expédier.
— Désolée, Professeur. J’ai glissé.
— Glissé ?
— Sur une flaque de sueur. Celle de Polignac, mort de trouille.
— Très amusant. La prochaine fois, car il y en aura une, sois-en convaincue, fais preuve d’autant d’efficacité qu’Abraham au ministère de la Magie portugais. Rapide, sans fioriture. Impitoyable.
— Oui, Professeur.
— Allez, file ! Va profiter de ton heure de gloire.
— Merci, Professeur.
Max rejoignit Elvira et concéda :
— Par Flamel ! Elle a été stupéfiante !
— Tu sais ce que Abraham avait écrit sur elle ?
— Non.
— Qu’elle sera la sorcière la plus puissante de ce siècle.
— Plus puissante que lui ?
— Indubitablement.
— J’ai eu la sensation qu’avec son Fulguracrucio, si elle avait voulu…
— C’est toute la différence entre une bonne et une mauvaise sorcière.
— Elle connaît la limite à ne pas franchir.
— Oui, avoua Elvira.
Puis, elle ajouta en murmurant :
— Mais pour combien de temps, encore ?
À l’extérieur, la Portugaise reçut une ovation. Rosier ne parvint pas à en croire ses yeux. Avec ses lieutenants, il se rua sur le château et fondit sur l’infirmerie où il découvrit un spectacle choquant. Le duelliste, électrisé à mort, était enveloppé dans une gangue de glace pour refroidir ses chairs. Le praticien refusa que les suprémacistes approchent. Lorsque Rosier exigea des explications, le médicomage produisit un objet moldu : une ampoule électrique à filament. Il la mit en contact avec la bouche du patient et elle s’alluma en clignotant. Rosier et les siens reculèrent, effrayés.
De son côté, Umbelina goûtait à la gloire naissante et à l’admiration des élèves. Elle revivait les instants où, Place Cachée, des inconnus l’arrêtaient pour lui parler, lui demander un autographe. Dans la marée humaine la cernant, elle reconnut les traits de Günther Dornier. D’un geste de la main, il désigna le firmament et hocha la tête. Icare 2 était prêt à être testé.