Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 54 : Sortilège 54 : fusion

Par eric_vincent

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La bibliothèque de l’Académie accueillait tous les étudiants. Fatalement, on y trouvait des supporters avérés de Rosier, des espions à sa solde, de vrais modérés, neutres, n’ayant aucune appétence pour l’engagement dans une cause, des défenseurs du Gerbera, de purs anti-suprémacistes. En remarquant l’arrivée de Rosa Fuchs, en état de reprendre les cours, Hercule fonça droit sur elle, lui communiqua sa joie de la revoir et affirma haut et fort qu’il se lançait le défi de devenir fabricant de baguette magique. Pour y parvenir, il écumerait tous les écrits, les livres, les grimoires, il interrogerait le personnel, il écrirait à son ami Ollivander, chez Cosme Acajor et ailleurs pour créer la baguette la plus puissante et surtout invisible du ministère.

— Invisible ? s’amusa Fuchs. Tu vas avoir du mal à la voir pour t’en servir, Hercule, si elle est invisible !

— Invisible dans le sens où je pourrai lancer les sortilèges les plus sournois sans que le ministère ne le sache. Elle sera intraçable.

De nombreuses têtes se tournèrent vers lui dont un nombre non négligeable avait prêté allégeance à Rosier.

— Tu m’intéresses ! Je connais un sort pour transformer un bonhomme en goret. Tu me la prêteras ?

— Avec plaisir, Rosa.

Les murmures allèrent bon train. Hercule disparut dans les rayonnages où il emprunta des récits historiques, des recueils de légendes susceptibles de dissimuler des éléments de réponse. Il comptait agir de la sorte pendant plusieurs journées avant de proclamer qu’il était investi dans sa « nouvelle » activité. Il fallait aiguiser l’appétit de la cible.

Il mit sa quête entre parenthèses, le temps du déjeuner à l’issue duquel la directrice lui commanda de se rendre à l’intérieur de la Cabane Enchantée. Il partit accueillir Adeline pour son ultime leçon. Elle l’invita à prendre place dans le module de Transportation.

— Comment vas-tu, Hercule ?

— Bien, Adeline. Les projets avancent, j’ai eu de bonnes surprises ainsi qu’une désagréable découverte dans les journaux.

— Je pense deviner la mauvaise nouvelle. Elle concerne la justice sorcière.

— On ne peut rien vous cacher.

— Tes devoirs ont-ils été remarqués ?

— Une pluie d’OR les a récompensés. À cette occasion, j’ai appris qu’au moins quatre personnes ont le béguin pour moi.

— Voilà qui est flatteur.

— C’est… déconcertant. Tant de personnes… illogiques ! Enfin, le point le plus important, c’est que je n’ai pas subi de transplanage non consenti.

— Il s’agira donc de ton dernier apprentissage.

— Il va se dérouler à Bourg-Enchanteur ?

— En partie.

Le tandem professeur-élève descendit à la gare. Elle lui demanda de mémoriser les quais, le kiosque central, la configuration, sans ignorer que cette partie ne poserait pas de problème au garçon. Puis, elle transplana en sa compagnie. Ils se matérialisèrent à quelques centaines de mètres des abords de la ville moldue, en surface. Il reconnut l’endroit, non loin de l’arbre masquant la mystérieuse sortie Nord de l’Académie. Il n’en souffla pas un mot et attendit la suite.

— Nous sommes à environ 300 mètres du kiosque. Te sens-tu capable de m’y conduire ?

— Je vais essayer de ne pas nous perdre en chemin.

Il eut besoin de visualiser la gare, empruntée à de rares occasions. Il s’enroula sur lui-même avec la vénérable grand-mère au bras et apparut au pied du quai 23.

— C’est parfait. Tu vois, le 31 décembre, si tu avais été convaincu de tes capacités, tu aurais franchi la distance.

— À condition de…

— … savoir à quoi ressemblait la surface. Tout le problème est là.

— Pensez-vous qu’il soit possible de transplaner dans un lieu inconnu mais visible sur une photographie ?

— Oui. Je l’enseignais aux Aurors, lorsque j’étais en activité. Le document pouvait leur indiquer le lieu de destination finale ou un point d’approche. Je ne te cache pas qu’il s’agit d’un exercice très délicat. Si nous nous trouvions à Paris, que je te demande de transplaner au pied de la Tour Eiffel, que tu n’y sois jamais allé, que tu te concentres sur une carte postale la représentant, tu y parviendrais parce que cette construction est unique. Bien entendu, ton apparition sèmerait la zizanie parmi les Moldus présents. Mais si je te proposais le cliché d’un immeuble haussmannien, parmi tant d’autres ou d’un chêne au milieu d’un champ, comme il en existe des centaines en France, ce serait très périlleux. En revanche, si tu t’es déjà rendu près d’un arbre en particulier, tu auras remarqué un détail comme une branche plus basse, des initiales gravées dans l’écorce par des amoureux, des branches envahies par du gui, un nid d’oiseaux. Alors, le transplanage comporte moins de risques d’erreur.

— Je comprends.

— Parfait. Revenons à notre point de départ, dehors.

Il exécuta la consigne et ils se retrouvèrent à l’extérieur. L’air était glacial mais le soleil, au sud, brillait. Quelques nuages de beau temps annonçaient plusieurs belles journées en perspective mais les températures s’obstinaient à demeurer négatives.

La sorcière lui proposa de transplaner à vue, en ligne droite, de façon à s’éloigner de la ville de Bourg-Madame en direction de l’est, sud-est. Elle lui précisa qu’il devait continuer jusqu’à ce qu’elle lui dise de stopper. Ainsi, il réalisa près d’une vingtaine de transplanage d’environ 300 mètres, prenant son temps pour viser le point de chute identifiable grâce à un détail.

Lorsqu’elle lui demanda d’arrêter sa progression, ils avaient couvert un peu moins de six kilomètres. Elle le félicita pour sa concentration et sa rapidité. Sa capacité à se focaliser sur sa cible était stupéfiante. Puis, elle posa la question à laquelle il s’attendait.

— Penses-tu pouvoir nous ramener à l’extérieur de Bourg-Madame ?

— Allons-y ! répondit-il, déterminé.

À l’arrivée, il ressentit un léger étourdissement. Elle le remarqua.

— Tout va bien ? Qu’est-ce que cela t’a fait ? Tu as senti que tu t’approchais d’une limite ?

— Je ne sais pas. Cela m’a fait le même effet que l’ingestion d’une Bièraubeurre.

— C’est-à-dire ? Le tournis ? Les sens bouleversés ? Déséquilibrés ?

Il prit le temps d’élaborer sa réponse.

— Non.

— Essaie de décrire ta sensation.

Il prit le bras d’Adeline et l’amena six kilomètres plus loin. Puis, il revint à leur point de départ.

— C’est grisant dans le sens où cela donne envie de recommencer. C’est comme les œufs brouillés : à la première bouchée, on salive à l’idée de la seconde, puis de la troisième, jusqu’à satiété.

— Oh… ça, par exemple ! Eh bien, Hercule, tu viens de couvrir deux fois six kilomètres en trois secondes. Bel exploit. Je te propose un défi : au nord-est, à 44 kilomètres, se trouve l’Académie. Connais-tu des lieux situés sur ce chemin ?

— Euh… Oui. La ferme Sallaberry, à Planès. C’est à une vingtaine de kilomètres d’ici. Ensuite, il y a l’entreprise Delacour, treize ou quatorze kilomètres plus loin.

— D’accord. Je voudrais que tu me montres ta limite. Pense à ces lieux situés à 20, 34 et 44 kilomètres. Lequel d’entre eux te sens-tu capable d’atteindre ?

— Cela dépend. Serez-vous passagère ?

— Non. Choisis et fais-le. Mais avant…

Elle scinda un parchemin en deux. Elle écrivit son prénom sur l’une des deux parties et celui du garçon sur l’autre. Elle enchanta les deux parchemins.

— Prends ce morceau et cette plume. Elle n’a pas besoin d’encre.

Elle rédigea quelques mots et le résultat s’inscrivit sur le document du garçon.

— Un carré magique. Je les utilise beaucoup avec mes amis ainsi qu’avec les Aurors Pourpoint et Prunellier.

— Gérôme Prunellier ?

— Oui. Il est devenu chef de groupe, après l’affaire Boulay de la Meurthe.

— Jules… Un grand homme. Un humaniste. Horrible fin que la sienne. Mais grâce à vous deux, il y aura une justice.

— Je n’oublie pas Herbie, l’elfe de maison. Sans sa ténacité, nous serions passés à côté de ce crime.

— Tu as raison. Loués soient les elfes bien traités et dévoués.

— Croisons les doigts pour que le nouveau juge suprême soit à la hauteur. Euh… Si j’éprouve un souci pour revenir, je vous écris, c’est ça ?

— C’est l’idée. Le risque, lorsqu’on transplane sur une grande distance, c’est la perte d’une partie de son anatomie. La Définition que le Sondeur t’a notifiée, à juste titre, est cruciale si on ne veut pas perdre des ongles, des cheveux ou se retrouver avec une désartibulation, une fracture ou un membre incomplet. Une hésitation dans la Décision, la Détermination et c’est l’accident.

— C’est rassurant…

— C’est pour cette raison que tu dois déterminer tes limites.

— Entendu.

— À toi de décider.

Le garçon hésita sur les trois destinations possibles parce qu’à la seconde où il sut qu’il était libre de choisir pour frapper l’esprit d’Adeline, un quatrième lieu s’inscrivit dans son champ de vision, comme s’il était à la portée de sa main. Il fit un pas en avant et il l’atteignit. Le plaisir engendré le submergea.

« Hercule ? Tout va bien ? »

La phrase inscrite par la sorcière s’estompa pour voyager et colorer le parchemin jumelé, en un lieu inconnu. La réponse prit plus d’une demi-minute à lui parvenir. Elle poussa un soupir en lisant :

« Parfaitement. Je suis entier. Je prends le temps de me concentrer et je reviens. »

Il apparut à quelques mètres d’elle. Il était livide et ses yeux brillaient comme s’il était fiévreux. Il effaça la distance le séparant d’elle. Sa démarche était assurée. Dépasser ses limites aurait dû lui saper son énergie, lui couper les jambes. Il n’en était rien. Il avait plutôt l’air en état de choc.

— Alors ? Quel lieu as-tu choisi ?

— Voulez-vous voir par vous-même ?

— Lorsque j’enseignais aux Aurors, je les avertissais toujours sur les limites à connaître pour ne pas les franchir. Si l’un d’eux devait se porter au secours d’une personne distante, il fallait qu’il soit capable de la transporter au retour. Alors ? Tu penses y parvenir ?

— Oui.

Elle posa sa main sur son bras et ils s’enroulèrent en une fraction de seconde, dans un silence parfait. Adeline fermait toujours les yeux lorsqu’elle voyageait en tant que passagère. Lorsqu’elle les rouvrit, elle reçut des embruns sur la peau et emplit ses poumons d’air iodé. Elle sentit les rayons du soleil sur sa peau flétrie, le goût salé de l’expiration par la bouche. Le clapotis des vagues, l’écume mousseuse engendrée par le ressac sur la plage de sable fin. Elle imagina qu’elle se trouvait près de Collioure, qu’elle adorait tant au point d’avoir transplané dans la cité de caractère lorsqu’elle était élève à Beauxbâtons. Mais la plage, de sable, ne pouvait être celle de Collioure, faite de galets. Il s’agissait d’Argelès-sur-Mer, cité balnéaire qu’elle ne connaissait pas. Elle commit un rapide calcul mental : Hercule avait franchi 90 kilomètres. Elle lui en fit la remarque :

— Tu as atteint la Méditerranée ! C’est stupéfiant ! Ce n’est pas le record absolu de distance mais à ton âge, à 13 ans seulement, c’est incroyable !

— La Méditerranée ? En êtes-vous sûre ?

— Comment… ?

Elle se repéra par rapport au soleil, en plein sud et lui fit face. La mer était à sa droite. Les rouleaux étaient trop importants pour être engendrés par la Méditerranée. La vieille sorcière et le jeune garçon prirent le temps de s’asseoir sur la plage et de profiter du calme, des mouettes aux aguets, des gravelots évoluant comme un ballet sur la grève par dizaines. Il désigna les petits tas de sable, visibles à marée basse, les rejets filtrés par les vers arénicoles, une créature magique à ses yeux.

Lorsque des promeneurs s’approchèrent, le garçon proposa de transplaner jusqu’à la gare de Bourg-Enchanteur. C’est sur le quai qu’ils se quittèrent en se promettant de s’écrire. Lorsque Adeline prit place à bord du module pour Paris, elle ne put s’empêcher de penser à voix haute :

— C’est lui. Par Flamel, c’est bien cet enfant !

Eugénie entra dans la salle de soins pour s’enquérir de l’état de santé de Bérénice, pour parler de son père avec l’infirmière et surtout pour faire diversion. En effet, les deux couvertures de dissimulation ne suffisaient pas à dissimuler Jacques, Sigrid, Laurine, Séraphin, Andrea et Noël. Une fois le nouveau mot de passe « muscle sartorius » fourni à Raoul, l’équipe s’introduisit dans l’appartement d’Alfred et affronta les différentes épreuves avec brio. Sigrid confia le couteau de décision à Andrea pour les diriger dans le labyrinthe mouvant. Il accomplit sa mission à la perfection. C’était aussi la première exploration pour Jacques. Le Cracmol détesta le « Détraqueur » qui s’intéressa d’un peu trop près à lui. Le concentré de joie du fils Boulanger, toujours positif, était une irrésistible friandise pour la créature.

Parvenus à la grande table recouverte de cinq chaudrons contenant des potions, les enfants s’en remirent à la sagacité de Noël et de Jacques. Le premier réflexe de ce dernier fut de faire appel à la voyance de Laurine mais la divinatrice lui confia que son don spécifique était annihilé dans ce lieu à la magie puissante.

— Bon… Ben, je vais m’y coller à l’ancienne, au nez, décida le garçon. Vous pouvez marquer les chaudrons avec des chiffres, au cas où ils changeraient de place, la prochaine fois ?

Sigrid approuva et se chargea d’apposer les marques adéquates. Jacques réclama ensuite des verres transparents pour chaque breuvage. Il procéda à cinq prélèvements. Puis, il huma et décortiqua les boissons d’une transparence similaire. La première avait un parfum fruité dominant, presque entêtant, des notes d’agrumes assez douces. L’acidité était mineure.

— Tu sens ça, Noël ? Ce n’est pas du citron, ni de l’orange. C’est plus agréable mais concentré. On dirait du kumquat.

— Je connais une potion qui en utilise. Je ne l’ai jamais fabriquée, j’ai juste vu son nom dans mon encyclopédie. C’est Exuviato Celeris.

Sigrid pâlit, comprenant la signification des termes latins.

— Éviscération rapide… Drôle de nom !

— Ah ben oui ! s’exclama Jacques. Je connais une autre famille de sorciers fermiers. Ils font surtout de l’élevage de volaille. Ils en donnent aux bêtes à abattre et leurs viscères sortent. Ça fait gagner du temps. Il n’y a qu’à sectionner tout ce qui dépasse de la bestiole.

— C’est cruel, s’indigna Laurine.

— Ils leur donnent aussi une autre potion, juste avant. Euh… Gallinis quelque chose, commença Noël. C’est ça ?

— Gallinis Calvitium. C’est radical. Tu obtiens un tas de plumes mais le poulet n’est pas rendu malade pour autant. S’il y en avait eu, on aurait pu la boire. Au pire, on perdait tous nos cheveux. C’est idiot mais inoffensif. En revanche, elle, c’est la mort assurée. Enfin, j’imagine que se retrouver avec tous ses boyaux à l’air, c’est pas signe de bonne santé. Voyons la seconde potion…

— Elle m’a trituré l’esprit, confessa Noël. Elle ne sent rien. On dirait de l’eau.

Jacques inspecta la transparence. Elle n’était pas parfaite. De légers reflets verts apparaissaient sous la lumière. Le garçon huma tout en fermant les yeux. À ce jeu-là, il était aussi fort que Hercule. Son esprit entrevit une hypothèse.

— Tu n’as rien senti ?

— Non.

— Tu as pensé à une potion en particulier ?

— Il y en a une qui ressemble à l’eau : Corcaptiva. Si on la boit, on tombe amoureux de la première personne que l’on aperçoit. Si elle nous repousse, on peut en mourir. Autrement dit, il faut que Katarina ou Shin se sacrifient et qu’ils restent isolés.

— Pourquoi eux ?

— Euh…

— Quoi ?

— Tu ne t’es rendu compte de rien, Jacques ? Tout le monde a vu. En plus, ils savent puisque le professeur Perlenjoie a inversé leurs copies.

— Les copies de ? Français rédactionnel ? Les lettres de… Oh ! D’accord ! De toutes les façons, ils ne risquent rien. Ce n’est pas du Corcaptiva.

— C’est quoi ?

— Respire à fond. Ferme les yeux et expire tout doucement par la bouche, en sifflant.

— En sifflant ?

— Vas-y.

Noël suivit les consignes et s’étonna lui-même.

— Nom d’une cornue ! J’ai songé à de la matricaire inodore et ça, c’est la version odorante. Un subtil arôme d’ananas pressé. Par Flamel ! Si j’avais bu ça…

— Tu aurais brûlé comme une bougie. Lentement.

— Quelle horreur ! C’est la potion Ardere Anima ? demanda Sigrid.

— C’est elle, répondit Noël. Oh oui…

— Comment peut-on préparer et faire boire une telle chose ? Qui a même eu l’idée de la créer ? s’insurgea Séraphin.

— La créer, je l’ignore. S’en servir, un potionniste de sinistre réputation, reprit Noël. Dont je porte le nom de famille.

— C’est Lui qui a utilisé cette mort lente ?

— Ça et une douzaine d’autres breuvages radicaux.

Jacques s’était penché sur la troisième, puis la quatrième et la dernière. La potion numéro 5 sentait l’amande amère et n’avait rien de sorcier. C’était de l’eau sucrée additionnée de cyanure, un poison très en vogue chez les Moldus. En revanche, les deux boissons restantes ne lui inspiraient pas grand-chose.

— Tu as un avis sur ces deux-là, Noël ?

— La troisième a un je ne sais quoi de familier et dérangeant. La quatrième, je n’ai pas la moindre idée. Et la cinquième ?

— Elle contient un poison moldu. On le cite souvent dans de nombreux écrits policiers. Le troisième, oui, je suis d’accord avec toi, il y a quelque chose… on dirait… je n’arrive pas à savoir. Laurine, Sigrid, ça vous dit ? Andrea ? Séraphin ?

Tour à tour, les membres de l’équipe se penchèrent au-dessus du verre, puis du chaudron pour concentrer les effluves. Le fils Ballessaim s’amusa de sa sensation :

— C’est curieux ! C’est comme quand on mord une Mornille.

— Pardon ?

— Tu n’as jamais mordu une pièce, Sigrid ? Mon père le fait tout le temps, pour éviter de se faire refiler de la fausse monnaie sorcière ou moldue.

— Et là, tu trouves que ça sent comme l’argent ?

— Oui, Noël.

— Je ne connais pas de potion contenant de la poudre d’argent.

— Moi, si. Je n’en ai jamais bue, ni fabriquée. Il faut presque une année pour la réaliser et avoir suivi un apprentissage de la même durée auprès des cinq ou six maîtres capables de la fabriquer sans erreur.

— Cinq ou six potionnistes ? En France ?

— Au monde, Jacques. L’un d’eux est français et c’est le plus célèbre.

— Nicolas Flamel, murmura Sigrid.

— Oui.

— C’est quoi, ta potion ?

— Felix Felicis. La chance liquide.

— On boit ce truc et on a de la chance ?

Noël confirma que c’était le principe. Le groupe supposa que son usage avait une incidence sur le reste des épreuves. Le doute subsistait sur la nature de la quatrième potion. Les enfants décidèrent de jouer à la courte paille, l’élu ayant la lourde tâche de tester la potion. Sigrid fit apparaître six morceaux de bois identiques et raccourcit l’un d’eux. Elle mélangea pour les présenter à chaque participant. Tous ceux tirant le long morceau seraient exclus. Après le recalage de Laurine, elle n’eut même pas le temps de faire participer Noël.

— C’est réglé, dit Jacques. Le goût métallique est bien là.

Le mur, situé derrière la table, s’enfonça dans le sol. Les enfants avancèrent avec prudence, tout en traitant Jacques de courageux et de fou furieux.

— Zut ! Je ne sais pas ce que la quatrième potion fait. Ça va m’empêcher de bien dormir, ce soir. Quand on aura terminé toutes les épreu… Nom d’un Croup ! Qu’est-ce que c’est, ce foutoir ? !

Le petit couloir les mena dans un lieu gigantesque et perturbant. Il y avait des miroirs à perte de vue. Ils étaient enchantés, mobiles, se croisant sans jamais se heurter, déjouant la capacité des enfants à se repérer. La seule certitude, c’est qu’il fallait voler dans le dédale tridimensionnel et atteindre la sortie située en hauteur. Ou en dessous. Voire sur les côtés ! Cela changeait sans cesse.

En quelques secondes, les enfants furent sur le point de rendre leur déjeuner, tant l’effet nauséeux était dévastateur. Ils durent battre en retraite.

— C’est infaisable ! décida Séraphin.

— Attendez… J’ai comme un fichu gros doute ! Sigrid, tu peux me fabriquer un morceau de bois, s’il te plaît ?

— Pourquoi, Andrea ?

— Tu vas voir.

Le garçon retourna dans la pièce au miroir et lança le bâton engendré vers l’un d’eux. Il fut englouti. La surface des miroirs était comme celle des glaces du restaurant. Le projectile ressortit par un autre miroir et tomba dans une nouvelle surface. Le transfert ne cessa qu’au bout de cinq minutes quand le hasard recracha la pièce ligneuse vers le couloir où les enfants patientaient.

— Ben merde, alors ! jura l’Italien, fidèle à lui-même. Umbelina ne passera jamais ! Si jamais elle touche un des miroirs, elle pourrait rebondir à l’infini. En plus, c’est trop…

— J’ai une de ces envies de vomir, beurk ! Je vais avoir du mal à travailler en cuisine, ce soir.

— Sigrid, tu penses que Umbelina peut affronter cette folie psychédélique ?

— Je n’en sais rien, Jacques. Sur un balai, elle est douée. Mais pour passer, il faudra plus que du talent.

— Elle aura besoin de chance liquide, suggéra Laurine.

— Mais oui ! C’est Umbelina qui devra boire la potion, pas moi. Elle continuera seule ?

— Je monterai derrière elle, proposa Séraphin. Avec ma clé.

— Nous verrons cela plus tard. Rebroussons chemin, trancha Sigrid. On a franchi l’étape. Impossible d’aller plus loin. L’ennui, c’est que Eugénie ne pourra pas toujours distraire Rose et le docteur Beauxbâtons sera de retour dans un mois, peut-être. Nous devons progresser plus vite.

— La prochaine fois, vous n’aurez pas besoin de moi, affirma Jacques.

— Ni de moi, pensa Noël à voix haute.

— La bagarre, c’est pas encore le moment.

— Bien. Umbelina, Laurine, Séraphin et moi. Nous tiendrons sous les deux couvertures. Rentrons.

L’équipée se hâta, pressée de rapporter ses progrès aux camarades. Revenu dans l’infirmerie en premier, Jacques servit de distraction à Rose et permit à ses complices de quitter la zone en toute discrétion. L’infirmière sauta sur l’occasion de sa venue pour lui proposer une amulette dégotée chez Gentil. Selon elle, l’objet repoussait le mal.

— C’est garanti ! répéta-t-elle. Presque aussi efficace qu’un Protego.

— C’est très aimable, mais je rappelle que je suis Cracmol. Les artefacts magiques ne fonctionnent pas.

— Si si si si ! Je t’assure ! insista-t-elle.

Il accepta le cadeau et demanda comment allait Bérénice. La soignante comptait la garder trois ou quatre jours supplémentaires avant de l’autoriser à reprendre les cours. Il passa une tête dans la chambre. La jeune demoiselle travaillait à rattraper les cours qu’elle ne suivait plus. Son visage s’illumina lorsqu’elle reconnut l’un de ses deux sauveurs. Elle repoussa ses manuels et ses parchemins. Elle fit basculer une bouteille d’encre que Jacques rattrapa in extremis sans qu’une seule goutte ne soit renversée. Elle le félicita pour ce réflexe salvateur et lui dit qu’elle se demandait comment le remercier.

— Bah y a Hercule qui t’a trouvé en premier. Remarque, je serais allé voir dans l’igloo s’il ne s’était pas endormi.

— C’est sûr, tu l’aurais fait. Lui, il m’impressionne, je ne sais pas comment l’aborder. Il est gentil, mais il est si… euh… savant que c’est intimidant.

— Ah ça, il a un sacré cerveau, il est fort. Rien que sa valise d’enquêteur, il y a tout ce qu’il faut dedans.

— Mais toi, par contre, je sais comment te remercier.

— Ah bon ? Comment ?

— Approche.

Elle passa ses bras autour de son cou et lui fit une bise, suivie d’un gros câlin plein de tendresse. Felix Felicis… ?

À son retour de Capbreton, le Belge se rendit à la bibliothèque pour poursuivre sa campagne de désinformation. Puis, satisfait des éléments distillés, il quitta l’antre du savoir avec une pile de livres empruntés. Parvenu au pavillon de quartz, il troqua les bouquins contre toutes les pièces internes de son costume, reproduit à l’identique de la première version ou peu s’en fallait. Il perfectionna le système de chauffage et de refroidissement – son aventure dans la savane, en compagnie du Nundu, lui avait laissé un souvenir cuisant –.

L’innovation majeure concerna l’organisation des lianes. Au lieu de prévoir deux modules en bois avec inclusion magique, en contact avec son crâne, pour donner des ordres aux équipements et de relier chaque terminaison par une paire de liens, devant basculer le réseau végétal de secours et son module inclusion à la main, le garçon eut une idée révolutionnaire. Elle lui vint en observant des étoiles de mer dans un livre de créatures non magiques. Il créa des étoiles végétales. Si l’une des cinq branches était sectionnée, les ordres trouveraient un autre chemin en passant par les autres ramifications. Il suffisait de multiplier le nombre de croisements dans le tissu du costume. Ainsi, même avec la moitié du dos arrachée, comme c’était arrivé avec le léopard géant, l’ensemble fonctionnerait toujours.

Le casque, intact, fut amélioré grâce à l’ajout de lentilles sur le système d’éclairage externe. Il installa aussi une illumination chimique intérieure pour lire un instrument indispensable, commandé chez les Moldus, par l’intermédiaire de Günther Dornier : un tube de Bourdon. 1

En se documentant chez Johannes Gutenberg, Hercule avait appris que l’homme, et par extension le sorcier, ne pouvait pas plonger au-delà de certaines profondeurs sans observer des paliers, des temps d’attente en remontant à la surface. S’il ne se pliait pas à cet exercice, il risquait de graves accidents de décompression. Jusqu’à dix mètres sous le niveau de l’eau, il n’y avait aucun risque. Le plongeur subissait une pression équivalente à l’atmosphère terrestre. À vingt mètres, la pression était double et perceptible. À cinquante mètres, la pression quintuplée dissolvait l’azote de l’air respiré dans le sang. Si on remontait trop vite, le gaz se dilatait d’un coup et formait des bulles. Bulles fatales pour le cœur. Hercule ferait preuve de prudence.

Ses amis le rejoignirent vers 16h00. Les explorateurs partagèrent leurs progrès et surtout, la fantastique collaboration de Jacques et Noël, agrémentée d’une réflexion lumineuse de Séraphin. La description de l’épreuve suivante récolta l’unanimité : c’était une tâche conçue pour Umbelina, dopée avec la chance liquide. Hercule n’était pas convaincu que l’héritier des Ballessaim soit contraint d’embarquer derrière la Portugaise.

— Jusqu’à présent, nous n’avons pas été séparés. Si c’est le cas, il s’agit peut-être de la dernière étape.

— Et toi, tu as progressé ? Tu as bien eu ta dernière leçon de transplanage ?

— Oui, Laurine. J’ai compris les mécanismes de fuite. À la façon d’une locomotive, je dois évacuer l’excédent de pression, exprimer mes sentiments, les accepter, les laisser couler comme l’eau d’un fleuve, les observer et les abandonner, surtout lorsqu’il s’agit de la colère, de la peur.

— C’était un test de distance ?

— Exactement, Sigrid. J’ai satisfait les demandes d’Adeline. Je vais d’ailleurs ajouter son carré magique à mon Bottin.

— Quelle distance peux-tu couvrir ?

— Assez, je pense, Sigrid, répondit-il avec la ferme intention de ne pas donner de chiffres.

Elle n’insista pas davantage. Umbelina voulut en savoir plus sur ce qui l’attendait. Eugénie prévint qu’elle ne pourrait pas faire diversion, la prochaine fois.

— Ce n’est pas un souci, Eugénie. Nous avons marqué la potion Felix Felicis au Flambios. Il ne faudra que Laurine, Umbelina et Séraphin.

— Vous y participerez aussi, Sigrid, rappela Hercule. Vous mènerez l’équipe.

Elle sourit et repensa à l’agence W. Le garçon la voulait comme un alter-ego, son égal. Mais c’était une mission impossible, surtout avec l’Autre en embuscade. Hercule n’avait pas dit un mot sur le premier avril. Ni à Eugénie, ni à Shin, ni à Laurine, ses plus proches confidents. Même Barthélémine était ignorante sur le sujet.

S’il imposait un tel blocus sur cette journée, c’est qu’il agirait pour elle, pour son problème. Elle devait lui faire confiance et accepter l’absence de confidence. C’était difficile, comme il était compliqué d’admettre que le garçon soit l’objet de désir de plusieurs sorcières. Elle enrageait, d’autant que sa déclaration d’amour n’avait récolté qu’une note ARGENT. Maigre consolation : Eugénie avait gagné de l’OR pour avoir dévoilé les sentiments éprouvés pour le Belge. Mais qui avait eu l’outrecuidance de commettre la troisième lettre ?

« Si je la trouve, je la tue ! » murmura l’Autre.

— Tais-toi ! hurla Sigrid.

Les regards convergèrent vers elle. Certains comprirent et d’autres furent interloqués. Hercule mit ce monologue sur le compte du surmenage et promit d’aller apaiser la jeune fille.

Le repos dominical ne fut pas d’actualité pour le Gerbera. Après une soirée et une partie de la nuit passées à fabriquer le système de communication par couleurs, avec l’aide de Sigrid, flattée d’être impliquée et rassérénée par les paroles de son ami, le Belge avait dû imaginer un moyen d’amener Jacques dans le degré 40 sans éveiller ses soupçons. Après la matinée classique – travaux à la ménagerie et entraînement de Quidditch –, le garçon avait suggéré au Cracmol d’enfiler une large robe sorcière pour dissimuler la bobine enchantée vouée à accueillir les six kilos de fil métallique. La troupe se mit en route, direction l’amphithéâtre Flamel. Dans l’esprit de Jacques, c’était là que se dissimulait le passage secret pour atteindre un ou plusieurs autres lieux, dont celui sans air.

— Bien. Nous avons l’alumine, le magnésium prélevé sur le Magiflash et les coquilles de Laminak. Tout le monde a son ceinturon ?

— Oui ! répondit l’ordre au complet.

— Testé ?

— Oui !

— Bien. Jacques, nous vous aveuglons.

Laurine fit glisser un bandeau sur ses yeux et l’équipa d’un Têtenbulle. Les enfants sortirent de l’immense salle dotée de gradins et descendirent au rez-de-chaussée. Hercule en profita pour égarer Jacques, lui ordonna de tourner à 90 degrés sur la droite, les fit transplaner sans un bruit et lui demanda de marcher droit devant lui. Les autres se joignirent à eux et protégèrent leurs têtes. Sigrid positionna les véhicules destinés à pousser les bancs et régla sur le degré 40. Elle libéra le mécanisme. Ce fut soudain le silence le plus complet.

Hercule pinça la main du Cracmol, agita sa baguette et ôta le bandeau au fils de fermier. Ce dernier eut le réflexe de parler mais se rendit compte que c’était vain. Il positionna son ceinturon sur la couleur verte. Hercule l’invita à les suivre. Sigrid contourna un bloc de cristaux géants et proposa un emplacement assez dégagé pour s’installer. Il était à l’opposé du lieu où elle avait fabriqué sa potion d’ubiquité. Jacques fut stupéfait par la beauté froide des lieux et eut la sensation que le Sondeur avait puisé dans ce monde pour fabriquer leur pavillon. C’était une féerie minérale, une explosion colorée avec, en plus, la sensation que ces pierres vivaient. Elles émettaient une vibration qui se propageait dans tout son corps, ses muscles, ses os.

Il tenta de ne pas se laisser déconcentrer par l’étrange beauté et son ressenti. Il se positionna à l’emplacement désigné par Hercule. Il libéra le mécanisme de la bobine posée sur son support. Elle se mit à tourner très lentement. Il enfila le gant protecteur, prit la craie et se tint prêt à jouer son rôle. Il se sentit presque accablé par les lieux.

À plusieurs mètres de lui, les fondeurs et les « léviteurs » se répartirent autour d’un cercle fictif. Le trio métallique fut soulevé du sol et maintenu, en contact, à deux mètres de hauteur. Katarina chauffa les coquilles. L’enveloppe minérale fut vaporisée et les six grammes d’osmium restants, destinés à lui faire entrevoir sa future mission, rougirent assez vite. Les quatre fondeurs supplétifs entrèrent en action et chauffèrent l’alumine ainsi que le magnésium. Katarina se concentra sur le haïku mais un problème apparut. Il affectait les protagonistes au contact de la fonte. Les épaisses gouttes de pluie des nuages de Shin, situés à une dizaine de mètres au-dessus des sorciers, piquaient les parties de leur anatomie exposées au vide : leurs mains, tenant les baguettes, pour l’essentiel. Laurine positionna son code sur la couleur orange, signifiant qu’il y avait danger à poursuivre. Puis, elle le fit glisser sur le rouge.

Le haïku, pensé en boucle par Katarina, réalisa l’amalgame. En revanche, elle fut incapable de tendre la main pour entamer le filage. Elle déclencha l’alerte rouge. Les fondeurs lancèrent des Finite. Les sorciers se relayèrent pour faire léviter l’amalgame jusqu’à ce qu’il soit froid. Ils stoppèrent le mouvement de la bobine et la laissèrent sur place avant de retourner au carrousel. La vue de Jacques fut occultée pour le retour. Quelques minutes plus tard, Hercule et ses amis tentèrent d’analyser ce qui s’était passé. C’est la princesse portugaise qui livra les explications.

Plusieurs élèves ouvrirent de grands yeux devant les explications de la championne de Quidditch. À vrai dire, seuls Hercule, Sigrid et Jacques suivaient la démonstration mathématique réalisée sur un tableau, à la craie.

— Prenez une plume et une boule en fer pesant un kilo. Lâchez-les à deux mètres de hauteur. Qui arrive en premier ?

— La boule, affirma Laurine.

— Refaisons l’expérience là où nous nous trouvions, tout à l’heure. Lequel arrive en premier ?

— La plume ?

— Non, Katarina. Les deux arrivent en même temps. Peu importe la masse de l’objet lâché. 100 grammes, 1 kilo, 10 kilos. Il n’y a pas d’air pour ralentir l’objet. Plus l’objet est léger pour une grande surface, plus l’air va le ralentir. Comme la plume. Mais dans le vide, pas de frottement d’air.

— Alors, pourquoi ça tombe ?

— Tous les astres exercent une force appelée « gravité ». Sur le tableau, c’est ce que j’ai noté avec la lettre g. Sur la Terre, elle vaut à peu près 10. Mais sur notre planète, il y a une atmosphère avec des gaz, azote et oxygène pour l’essentiel. À cause d’elle, du frottement qu’elle engendre, une goutte d’eau tombe à peu près à 25 ou 30 kilomètres à l’heure, pour les plus grosses. Même si elle chute de 2000 mètres. Sans atmosphère, on applique la formule que j’ai écrite pour connaître la vitesse de chute. V = ✓(2 x g x h) où h est la hauteur en mètres et V est la vitesse exprimée en mètres par seconde.

— Mes nuages se trouvaient à dix mètres, environ. Alors, je calcule la racine carrée de (2 x 10 x 10). Cela donne 14 mètres par seconde, soit… 51 kilomètres/heure.

— Bien calculé, Shin. Chaque goutte tombait donc deux fois plus vite que sur la Terre. Mais n’avez-vous pas éprouvé une sensation particulière, là-bas ? Un ressenti augmentant peu à peu.

— J’avais l’impression d’être plus lourd.

— Parce que la gravité est supérieure.

— Mais ça, j’arrive pas à me l’expliquer, intervint Jacques. Le raccourci pour nous rendre à Uagadou, ça va. Mais se retrouver sur une autre planète, parce que là, c’est l’impression que j’avais, j’ai du mal. Mais oui, au début, je croyais percevoir une vibration dans tout mon corps alors qu’en fait, c’était de la lourdeur, de plus en plus forte. Du coup, Umbelina, la gravité était à combien ?

— Je dirais 25, voire 30, au lieu de 10. Si on reprend mon calcul, la pluie tombait à presque 90 kilomètres/heure. À cette vitesse, ça pique assez pour être désagréable et déconcentrer.

— Résoudre le problème est simple, poursuivit Hercule. Shin, vous devez abaisser la hauteur du nuage à deux mètres. Si c’est impossible, nous couvrirons toutes les parties de notre corps. La fatigue induite par la gravité de ce monde pourrait nous amener à scinder l’opération en deux phases. La réalisation de l’alliage puis le filage. Clairement, les garçons les plus âgés comme moi, Shin et Jacques sont désavantagés à cause de leur poids supérieur à celui des autres. Nous avons quand même réussi à créer un alliage très léger et solide qui sera parfait pour les hélices de propulsion sous-marine. Sigrid, la spécialiste du métal, se fera un plaisir de manipuler cet amalgame.

— Avec joie.

— Il faut que je sois plus visible, dit Laurine. Je vous ai avertis du danger que je ressentais, mais vous n’avez pas remarqué mon signal. Pareil lorsque j’ai donné l’ordre de stopper : les fondeurs ne se sont pas arrêtés tout de suite.

— Vous devriez vous exercer à créer des étincelles de couleur. Notre manque de réactivité a rallongé le temps de refroidissement du métal.

Conscients de devoir faire sans perdre une seule seconde lors de la fusion finale, chacun s’entraîna aussitôt et plus dur. Hercule s’accrocha même des poids d’entraînement pour s’habituer à subir une gravité augmentée, adoptant une démarche empruntée, comique, amusant ses camarades. L’ambiance détendue du dimanche fut le prélude à un lundi cauchemardesque.

Le commandant de Franjac haïssait une chose par-dessus tout : apprendre, par la presse, une nouvelle concernant son département. Or, ce lundi matin, c’était le cas. Le nouveau juge, Gabriel de Ferluc, entendait marquer son ère, même temporaire, de son empreinte. Il transmettrait donc ses décisions aux journaux et aux personnes concernées en même temps. Que les rédactions des quotidiens ne dorment jamais, contrairement au reste du monde sorcier, ce n’était pas son problème.

Le haut magistrat venait d’instruire sa première affaire, à savoir : l’attaque du carrosse de Beauxbâtons. Il avait hérité du sujet en rappelant au nouveau juge suprême qu’aucun mort n’était à déplorer du côté des plaignants. De Ferluc validait le dossier présenté par les Aurors concernant l’attaque et déférait les prisonniers capturés par la force policière. Cependant, les interrogatoires n’ayant pas abouti pour divulguer l’identité d’un commanditaire, les comptes-rendus étant nébuleux, il estimait raisonnable d’imaginer que les criminels avaient agi sous sortilège Imperium ou de leur propre chef en glanant l’information de la sortie par mille et un biais possibles. Selon lui, incriminer de malheureuses victimes d’accidents propres à la sorcellerie ou affubler d’innocents patients, ayant contracté une maladie, de coupables intentions, c’était utiliser des raccourcis qu’il se refusait d’emprunter. Les soi-disant preuves apportées pour souligner la complicité de six élèves étaient ridicules et inspirées de méthodes risibles, utilisées par des Moldus ignares. Quoi qu’il en soit, aucun lien entre les assaillants et des élèves ne pouvait être établi, hormis dans l’imaginaire de certains pédagogues laxistes. Les actes commis à l’Académie, quels qu’ils soient, relevaient tous de la discipline interne, dans la mesure où les coupables étaient mineurs. Ce n’était pas du ressort de la justice. La supposée agression d’une Cracmol, au sein de l’établissement, portée à sa connaissance, faisait l’objet d’une fin de non-recevoir par ses services pour les mêmes raisons.

À titre personnel, de Ferluc estimait qu’il ne s’agissait que d’une banale farce, au pire d’une chamaillerie entre des gamins et que l’école devait assumer ses choix d’accueillir des êtres inférieurs, sans défense, incapables d’affronter la toute puissante réalité sorcière. L’usage de sortilèges provoquant des douleurs était normal. Il n’y avait aucune intention criminelle. Les élèves avaient donc été exclus pour des motifs nuls et non avenus. Il exigeait leur réintégration immédiate.

Au département des Aurors, la déclaration avait provoqué des remous. Guillaume de Franjac était à prendre avec des pincettes. Mathilde Pourpoint lisait la volonté du juge d’ériger les suprémacistes en victimes et de nier les actes enquêteurs d’Hercule. Si les juges se mettaient à repousser les apports moldus, transposés au monde magique, les Aurors devraient prendre des risques, privilégier les flagrants délits au lieu d’enquêter et d’accumuler des preuves afin de présenter des dossiers irréprochables. Les commanditaires enverraient leurs sbires au casse-pipe et dormiraient en paix.

La nouvelle de la défection judiciaire, assortie d’un cautionnement à peine voilé, ne passa pas inaperçue dans l’école. Le retour des suprémacistes eut lieu à midi. Les neuf élèves défilèrent, triomphant, brandissant la Gazette de Paname comme un sauf-conduit. Il leur donnait accès à la zone libre de commettre toutes les exactions passant par leurs têtes. Le plus ulcéré et le moins silencieux des témoins offusqués, ce fut Jacques. Il fallut l’intervention des cinq autres garçons du Gerbera pour le retenir de fracasser Rosier à coups de poing. Hercule le supplia de revenir à la raison.

— Jacques, je vous en conjure, écoutez-moi, s’il vous plaît.

— Bérénice sort demain matin, pour le petit déjeuner. Il faut la protéger. Comme vous avez protégé Noël !

— Je suis d’accord avec vous. Il est hors de question de l’abandonner. Asseyez-vous et cessez de regarder en direction de ces criminels. Jacques, nous ne pourrons pas reconduire la protection à l’identique.

— Pourquoi ?

— Parce que nous cachions Noël dans un lieu secret. Une cachette qui ne doit pas être découverte par les suprémacistes. Notre surdoué des potions est aussi talentueux pour fermer son esprit. Bérénice n’a pas cette faculté.

— Qu’est-ce qu’on peut faire pour elle ?

— Je ne vois que trois issues possibles. Soit il ne se passe rien, ils fichent la paix à mademoiselle Feuillade parce qu’ils ont senti le souffle de la sanction radicale passer très près. Soit ils recommencent de plus belle et ça se termine par la mort de la victime ou son départ. La dernière possibilité, c’est qu’elle entre au Gerbera. Soit par la volonté du Sondeur, soit par la nôtre. Imaginons que le Sondeur refuse. Bérénice subira le sortilège du fronton en permanence. Nous devrons la tenir au secret. Un peu plus que vous.

— Ouais, j’pige le danger. Mais chez nous, elle pourra vivre, dormir, travailler.

— Et même manger, si elle le souhaite, ajouta Séraphin. Ce n’est pas un problème.

— Jacques a raison, dit Noël. Tu vois, Hercule, si c’était à refaire, je choisirais cette solution et j’accepterais la mise à l’écart temporaire plutôt que de craindre d’être pris en filature. Le Sondeur en fera une Gerbera à la rentrée, j’en suis sûr. C’est l’histoire de quatre mois.

— Je peux séparer ma chambre en deux, proposa Jacques.

— Les sortilèges d’extension arrangeront ça, ne vous inquiétez pas.

— Ce serait plus simple si elle était chez Lonicera, affirma Andrea. Séraphin et moi, nous pourrions veiller sur elle en classe. Mais elle est chez Urtica. Dans cet ordre, Rosier est très populaire, même chez les premières années.

— Hum… Nous verrons avec Bérénice. Elle est intéressée au premier chef. Nous tenterons de raisonner le Sondeur. Jacques, promettez-moi de ne pas attaquer Rosier et sa bande. Quoi que ces crétins fassent pour vous provoquer. Nous tenons à vous. Vous n’êtes pas qu’un maillon irremplaçable du Gerbera. Je serais triste de voir un ami sanctionné pour des faits que la directrice ne pourrait passer sous silence.

Le Cracmol sentit le poids des regards de toute la tablée. Il maugréa et concéda :

— D’accord. Mais j’ai le droit de me protéger. De fabriquer de quoi le faire. Et pour défendre Bérénice, aussi.

— À quoi songez-vous ?

— Je ne sais pas. Un moyen dissuasif, comme les frontons runiques. Ça neutralise sans douleur. Encore qu’Urtica…

— Une dissuasion… Comme Repulsa ?

— Voilà ! Mais quand on la boit, ça ne repousse pas les copains.

— À vous de voir.

— Je peux t’aider, proposa Noël. Bricoler Repulsa, ça peut servir.

— Chouette !

L’attention du fils Boulanger était de nouveau focalisée sur un objectif honorable. Il oublia les tortionnaires blanchis par le juge corrompu. Mais pour combien de temps ?

Le Belge lorgna du côté des enseignants. Il lut à quel degré de colère le corps professoral faisait face. Elvira ne se départait plus de ses iris jaunes.

La directrice agita sa baguette et un sifflement assourdit les tympans des élèves. Elle discourut pendant une minute. À 12h45, la tablée quitta le restaurant et suivit la femme jusqu’à la salle de réunion. Les professeurs n’en sortirent qu’à 13h55, le visage fermé, le sourire jeté aux oubliettes.



1 Inventé par Eugène Bourdon en 1849, c’est l’ancêtre du profondimètre utilisé par les plongeurs.




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