Dune, postée devant l’entrée du pavillon de quartz, venait d’accorder une exception d’usage de la magie à l’ensemble des élèves de son ordre. Hercule ne faisait pas partie de l’équipe en place, répartie tout autour du bâtiment. Chacun tenait un parchemin identique sur lequel une liste de sortilèges à déployer avait été notée.
— À mon signal ! Maintenant ! Iter veto ! 1 Evanesco prohibeo ! Corpus repello ! Animo confrigo !
S’ensuivit une trentaine de protections dont trois en grec ancien et une dans une langue à la consonance gutturale inconnue, répétée phonétiquement. Une fois la litanie débitée, la référente Gerbera effaça l’exception accordée aux étudiants, pénétra dans le hall et se dirigea vers la chambre d’Hercule. Elle était ouverte. Elle entra et referma. Par sécurité, elle lança un Assurdiato.
— Quel lieu est désert, à cette heure-ci ?
— L’observatoire ?
— Wilfried s’y trouve peut-être pour préparer une leçon d’astronomie.
— Un isoloir du Sondeur ?
— Oui, c’est parfait. Laisse-toi aller comme ce matin. Tu t’es levé, tu as cru que tu étais en retard, tu as mis tes chaussures, tu as avancé et…
Une sphère bleutée se forma autour du garçon et il fut précipité au sol avec rudesse.
— Ouille !
— Ça secoue, un transplanage raté, n’est-ce pas ?
— C’est efficace, c’est tout ce qui compte.
— C’est certain. Se retrouver en pyjama, avec ses croquenots aux pieds dans le laboratoire de potion, est une activité à proscrire. Une chance que cela ait eu lieu à 6h30. Si tu avais vraiment été en retard, genre 8h05, tu aurais débarqué au beau milieu de la classe. Devant certains individus, que je ne nommerai pas, qui auraient colporté cette faculté et auraient tenté d’exploiter l’information.
— Cela tombe sous le coup de l’usage de la magie avant 17 ans ?
— À condition d’utiliser une baguette. Cependant, certains sorciers dont tu sembles faire partie, n’en ont pas besoin pour transplaner. C’est l’usage de celle-ci qui permet de pister les contrevenants.
— C’est la quatrième fois que cela arrive.
La référente fit la moue.
— Sur quelle période ?
— Cinq semaines.
— Si tu le permets, je vais informer la directrice.
— Ah…
— Aucune réprimande à l’horizon, rassure-toi. C’est plutôt pour apprendre, sans délai, à maîtriser cette faculté. Pour qu’elle ne se déclenche pas tout à propos. Tu comprends ?
— Bien sûr.
— Peux-tu me relater dans quelles circonstances c’est arrivé ? Dans quel état physique et émotionnel tu te trouvais ?
— C’est important ?
— Quand c’est spontané, non contrôlé, le contexte doit être précisé.
— D’accord. La première fois, c’était le soir du 31 décembre. Le système de Transportation s’était effondré. Nous étions ensevelis. Le passager qui nous accompagnait était mort. Madame Bonnelangue, Adeline, la grand-mère, était blessée. Nous nous en sommes sortis. Nous avons fini à l’hôpital et lorsque j’ai pu enfin revenir par la cheminée de la directrice, le bal avait commencé, il y avait plein de monde sur mon chemin. J’étais épuisé, sale. Mes vêtements étaient en pièces. Je ne voulais pas être vu.
— Épuisé, angoissé, désir de disparaître ou d’être invisible, de te réfugier dans ta chambre.
— La seconde fois, j’étais inconscient dans l’appartement de la professeure Obscur.
— Vraiment ?
— J’avais contracté le champignon mortel. J’étais en piteux état. J’ai utilisé ma baguette pour me lancer un sortilège de la dernière chance et j’ai perdu connaissance. Quand j’ai ouvert les yeux, c’était l’heure du dîner. J’étais seul, je me suis levé, j’ai dû faire deux ou trois pas avant de m’écrouler sur mon lit, dans ma chambre et de dormir pendant des heures.
— Malade, épuisé, toujours le besoin de te retrouver dans ta chambre parce que tu avais perdu tes repères.
— La troisième fois, nous étions dans la salle du Sondeur.
— Nous ?
— Laurine et moi.
— Et ?
— Nous écoutions… euh… un dialogue entre deux personnes réfugiées dans un des isoloirs.
— Hum hum…
— Oui, euh… Bref, il y a eu du mouvement alors que nous nous trouvions à vingt mètres de la porte et…
— Vous avez eu peur de vous faire alpaguer.
— Voilà. Deux pas et nous fûmes à côté de mon bureau.
— Là encore, désir soudain de se retrouver ailleurs, la peur d’être attrapés. Par contre, étais-tu malade, épuisé ou venais-tu d’apprendre une nouvelle choquante ?
— Pas malade, ni épuisé. Je venais de lire des articles du Dragon Déchaîné. Une tentative de sabotage du système de Transportation en construction près de Liège, en Belgique.
— La patrie. C’est important.
— C’est le second article qui m’a marqué. La disparition de deux voyants, au Japon. Shin les connaît. L’un d’eux était un camarade de chambrée.
— Tu en as donc parlé à Shin ?
— Oui. Il a pris cette nouvelle pour un présage et a conseillé à Laurine de rester sur ses gardes. Je n’ai pas oublié que des Japonais sont à l’origine de l’enlèvement du professeur Piedargile, ni que c’est au Japon que le directeur Fontebrune a perdu la vie.
— Tu étais bouleversé.
— Je le crois.
— Et là, tu viens d’affronter le procès. Tu as froid, je te vois grelotter, ton organisme est affaibli. Cependant, cette fois, au lieu d’aller vers ta chambre, tu l’as quittée. Tu as cru être en retard. Pourtant, à 8h00, le soleil est levé. À 6h30, il faisait nuit noire. Comment as-tu pu être leurré ?
Il se rappela qu’il avait rêvé ou plutôt, cauchemardé. Il se trouvait sur une plage et creusait le sol, entassant le sable pour ériger des tours reliées par des murailles. Il dessinait les fenêtres avec la pointe d’un os de seiche et sculptait des créneaux au sommet de son château-fort.
Le soleil cuisait sa peau nue et sa mère déplaçait sans cesse un parasol pour le protéger. La grève était longue et profonde. La marée basse découvrait des coquillages vides par centaines ; Hercule les amassait pour orner sa construction. Louis, son père, louait son talent pour fabriquer toutes sortes d’objets de ses mains. Le garçon s’éloignait quelques secondes pour ramasser un morceau de bois flotté rejeté par la marée. Revenu au pied du château de sable, Hercule pointait la bâtisse et lançait :
— Domus anima !
Le pont-levis, réalisé avec l’os de seiche, s’abaissait. Un minuscule cavalier de sable, juché sur sa monture, traversait la cour intérieure et partait au galop droit vers l’océan.
— Regarde, ma chérie ! Quelle belle magie ! Papa est fier de toi, mon fils. Tellement !
Soudain, un pied inconnu s’abattait sur le château, en faisant une ruine. Hercule levait les yeux vers l’homme mais, aveuglé par le contre-jour, il était incapable de discerner autre chose qu’une silhouette.
— Fini de rêvasser ! J’ai besoin de toi ! Debout ! Debout !
Hercule relata le rêve et sa fin brutale.
— Un réveil en sursaut. As-tu reconnu la voix, dans ton rêve ?
— Oui. C’était celle de mon oncle Waldo.
— Celui qui est…
— Décédé.
— Pourquoi agissait-il ainsi ?
— Il me suppliait de le sauver.
— Le sauver ?
— Il se pourrait qu’il erre entre deux plans, le nôtre et un autre, plus spectral.
— D’où tiens-tu tes inf… Non, laisse tomber. Johannes.
— Johannes.
— Bien. Ton rêve se finissait assez violemment, au moins pour ton cerveau. Tu t’es réveillé, tu as agi par réflexe et tu as trouvé un chemin pour sortir. Sans oublier le transplanage avec un passager. Ça va trop vite.
— Alors, avertissez la directrice. Je ne voudrais pas causer de problème, d’accident.
— J’y vais de ce pas.
Elle abandonna le garçon, chamboulé. La journée avait commencé par un transplanage mais ce n’était pas le pire. Le plus effroyable, c’était la vérité arrachée à Ambroisine Fordecafé. Van Houten n’avait pas l’âme d’un médicomage ; c’était un monstre.
Le cours de potions en masse venait de prendre fin et les élèves de troisième année se dispersaient dans le désordre, après avoir reporté les travaux à réaliser sur leurs agendas. Hercule traînait pour ranger son chaudron pliable, son tablier de cuir, ses cuillères et pipettes de différentes tailles. La professeure leva un œil intrigué dans la direction du Belge et sut d’instinct qu’il allait la questionner. Elle avait lu les comptes-rendus du procès publié par le Cri de la Gargouille. L’avocat hollandais avait tenté un coup de poker qui avait échoué, fort heureusement. Elle prit les devants :
— Un souci, Hercule ?
— Non, Madame. Une question.
— À propos de ?
— Frederik Van Houten.
La vénérable doyenne de l’Académie ne put réprimer un gargouillis sonore. Chaque émotion se traduisait par des manifestations de plus en plus bruyantes. Elle dévissa le bouchon d’une gourde et avala deux ou trois gorgées de breuvage solidifiant.
— J’imagine que tu t’es renseigné sur lui. Tu as découvert qu’il avait été renvoyé.
— Oui. Pour quelle raison ? demanda-t-il en suggérant qu’il ne savait rien.
— C’était un élève de CHASSE qui avait choisi la médicomagie pour traiter les patients, quoi qu’il leur en coûte. Il prônait l’expérimentation. Pas sur lui… mais sur les autres. Dès son arrivée, il s’est montré très talentueux pour fabriquer des potions. Très vite, il a recherché des breuvages oubliés, compliqués, dangereux, interdits et les a fait prendre à ses camarades, à leur insu.
— A-t-il procédé à des expériences sur les professeurs Laflèche et Dadé, élèves à son époque ?
— Oui mais pas seulement eux. Les enseignants ont eu droit à leur ration. Il a reçu des rappels à l’ordre, il a écopé d’exclusions temporaires. Rien ne l’a arrêté. Ses lectures malsaines l’ont conduit à une obsession : créer un breuvage capable de transférer des pouvoirs d’un sorcier à un autre.
— Il voulait acquérir plus de pouvoir ?
— C’était son désir. Il a presque réussi. Il s’est servi du professeur Céladon qu’il haïssait. Adrien Céladon était un enseignant dur, car sa matière ne tolérait pas les essais infructueux. Il lui a fait boire sa mixture. Adrien a été victime de crampes intestinales démentielles, une souffrance aussi violente que le sortilège Doloris. Il a aussitôt été pris en charge par le docteur Beauxbâtons qui a été contraint de l’envoyer à l’hôpital. Il est ressorti le lendemain et a disparu. Nous n’avons plus jamais eu de nouvelles d’Adrien. Frederik a été renvoyé de l’école. Ses travaux écrits ont été incinérés, son matériel saisi, puis détruit et le directeur Fontebrune l’a oublietté. Cependant, étant donné les recherches auxquelles il s’est livré après, il semble qu’il a ingéré une boisson magique empêchant la pleine efficacité de l’Oubliette.
— Il a recréé la potion… euh…
— Laatste Kans. C’est le nom qu’il lui avait donné.
— Laatste Kans ? Comme le nom de l’Institut où Casper est enfermé ?
— Oui.
— La magie de Casper lui a été retirée. Il a recréé la formule.
— Pas tout à fait. Elle supprime la sorcellerie pour une durée limitée, 24 ou 48 heures. Mais j’imagine qu’il cherche toujours la première version.
— Mais pourquoi ?
— Pourquoi ? Imagine que tu contamines l’eau bue par des ennemis. Tout le monde boit de l’eau. En un repas, il décime une ribambelle d’adversaires. C’est un suprémaciste convaincu, placé, protégé par Octavius de Klerk. Une vraie saleté, celui-ci. Élève, il était gratiné mais en vieillissant, il ne s’est pas amélioré.
— Par Flamel ! Heureusement, toute trace a été détruite. Grimoires, notes, potion…
— Euh… oui.
— Vraiment ?
— Oui, oui, assura Ambroisine sans croiser le regard du Belge.
Elle venait de mentir. Dans le coffre, il y avait une fiole estampillée « Laatste Kans ». Quel nom ironique ! Ce génie du mal, ce malade appelait ce breuvage démoniaque, la dernière chance ! Maudit suprémaciste !
— Il a dû tomber sur la recette créée par Philémon Beauxbâtons, murmura le Belge.
— Quoi ?
— Les Ballessaim n’ont pas été victimes d’une malédiction, d’un sortilège mais d’une potion. Elle a détruit la magie de leur ancêtre et anéanti leurs chances d’engendrer des sorciers. Pourtant, Séraphin a réussi à briser ce cercle infernal. Je dois trouver comment.
— Je te fais confiance. Tu y parviendr…
Un bruit de verre brisé retentit. Une fiole renversée. Hercule se précipita à la poursuite d’une ombre. Il enfila l’escalier à toute allure, sur les talons de l’espion. Arrivé au niveau de la loge du concierge, il reconnut la silhouette dégingandée de Rosier. L’adversaire se rua à l’extérieur du château et le harangua :
— Très intéressante, ta discussion, le Belge ! Je vais en faire profiter mes amis ! On va enfin pouvoir se débarrasser de tous les Sangs-Impurs qui salissent cette école.
Hercule éjecta sa baguette mais Rosier s’écarta et recula pour se mettre hors d’atteinte. Eugénie, revenue sur ses pas, assista à l’altercation.
— Tu ne peux plus rien faire, crétin de traître à ton sang. Plus ri…
Bam ! fit l’énorme tarte de Jacques sur la tête du gominé. L’élan, donné par le coup, lui fit faire un tour sur lui-même. Il s’écroula.
— J’ai bien fait ? demanda le Cracmol à Eugénie.
— Tu étais parfait ! Viens ! Traînons-le jusqu’à la salle du Sondeur.
Le fils de fermier souleva Rosier d’une main et le transporta à l’intérieur du château. Il l’installa sur un banc de la salle et s’éclipsa au motif que moins il en saurait, mieux cela vaudrait. À peine eut-il refermé la porte qu’Eugénie pétrifia l’Urticant prisonnier. Ensuite, Hercule lui relata ce qu’il avait découvert en échangeant avec Ambroisine. Puis, il mentionna qu’elle avait menti à propos de la destruction de la fiole.
— Quoi ?
— Il lui reste une petite flasque de verre dans son coffre.
— Comment le sais-tu ?
— Je l’ai vue le jour où j’ai testé la copie de votre baguette-stylo. Impossible que ce soit une coïncidence. La fiole est étiquetée…
Il s’interrompit, aux aguets, éjecta sa baguette et lança un sortilège informulé. Il esquissa un sourire et reprit :
— Elle porte le même nom que l’Institut créé par ce fou furieux de Van Houten.
— L’unité où Casper a été enfermé ? Ce n’est pas un hasard.
— Non. Je me fustige de ne jamais avoir fait le rapprochement.
— Qu’est-ce que Rosier a appris ?
— Que ce malade de Hollandais a recréé sa formule. Selon madame Fordecafé, son action n’excède pas deux jours. Je la crois volontiers, car le Hollandais a donné des chiffres similaires lorsqu’il a été interrogé. Je ne pense pas qu’il mentait. Cependant, je reste persuadé qu’il tente de la rendre permanente. Son institut lui offre des cobayes pour expérimenter.
— J’imagine ce que Rosier va faire de cette information, trembla Eugénie.
— Il va tout faire pour obtenir la potion, même la version simple.
— Il nous la fera boire, à tous. Même si cela nous ôte nos pouvoirs quelques heures, il aura ensuite le temps de nous torturer ou de nous tuer.
— Vous vous sentez capable de l’oublietter ?
— Je vais le nettoyer en profondeur.
Elle pointa sa baguette sur la tempe de l’espion, se concentra et lança :
— Oubliette ! Quand tu te réveilleras, tu seras seul. Tu n’auras plus aucun souvenir. Tu iras déjeuner et tu réclameras un biberon de lait additionné de jus de moule et de purée d’ail.
— Eugénie ! Vous violez la loi de Gamp !
— M’en fiche ! Viens, on décampe ! Finite !
Le tandem de Gerbera prit la tangente tandis que le suprémaciste reprenait des esprits. Surpris de se retrouver dans la salle, il se redressa et rejoignit sa cour piaffant d’impatience. Le roi exprima le besoin de s’abreuver avec un mélange écœurant.
Le rideau de l’isoloir de gauche frémit. Une silhouette vérifia que la salle était vide.
« Intéressant. »
Après le départ de Dune et l’apposition des sortilèges anti-transplanage, Hercule se sentit incapable de se coucher et de dormir aussitôt. Il surveilla que personne ne se baignait dans l’onsen ou ne sortait des douches. Dissimulé sous sa couverture lui conférant l’invisibilité, il se glissa hors de sa chambre et se montra silencieux en passant au pied de l’escalier. À l’étage, Shin donnait une leçon de judo que Jacques, Noël, Andrea, Séraphin, Laurine et Katarina suivaient avec assiduité. Jacques, le plus grand, le plus musclé et le plus lourd, servait de cobaye. Le Japonais leur démontrait que la carrure d’un adversaire importait peu avec l’art martial défensif par excellence.
Le Belge profita de l’accalmie extérieure. Par endroits, la couche de neige dépassait trois mètres. Sur les chemins tracés à coups de sortilèges par le concierge, la poudreuse gelait, car la température chutait très vite dès que le soleil se couchait. La voûte céleste était splendide et le croissant de lune descendante suffisait à éclairer le sillon. Il se hâta de rejoindre le terrain de Quidditch, désert en ce début de soirée. Il rangea sa couverture de dissimulation dans un sac à sortilège d’extension. Il en ressortit un balai neuf au manche en bec de rapace. Fabriqué avec du cèdre, il était très léger. Il enfila des gants en cuir et ajusta des lunettes de protection. Il enfonça son bonnet pour couvrir ses oreilles et enfourcha le balai. Dornier l’avait conçu pour recevoir une selle, des étriers et un guidon. C’était, selon ses dires, un modèle tranquille, capable de produire de belles accélérations jusqu’à 50 kilomètres/heure. Au-delà, il était poussif mais sa magie et la faible densité du bois utilisé l’autorisaient à atteindre 130 kilomètres/heure. Pour peu que le vent soit favorable et il en gagnait dix de plus. Günther le garantissait opérationnel jusqu’à une hauteur de 4000 mètres mais conseillait d’adopter une altitude de croisière autour de 1000.
Hercule se positionna pour effectuer des tours de terrain et s’envola. La montée en vitesse fut aussi lente qu’avec un Friselune mais au bout d’une petite minute, il sentit la différence d’allure. Il se surprit à être grisé par la vitesse. Il glissait dans les virages, subissant les effets de la force centrifuge déportant son corps à l’extérieur. Il fallait batailler pour se tenir sur le balai mais avec le guidon, la selle et les étriers, l’exercice serait simplifié. Il tira sur le manche teinté en noir et vernis. Le nom de la monture, inscrit en lettres dorées, scintilla de mille feux :
« Dornier Harpie »
Il prit de l’altitude mais évita d’atteindre le plafond magique de l’Académie, actif, sauf les jours de match. Puis, il fonça vers le sol à vive allure, ne redressant qu’au dernier instant. Il effectua un ultime tour de stade avant de cesser ses arabesques et de se poser près des vestiaires.
— Pas mal, le Dornier Harpie, hein ?
Umbelina, suivie d’Eugénie, fit son apparition. En dépit de ses précautions, il avait été pris en filature. Il s’était fait avoir comme un débutant.
— Il est parfait pour moi.
— Je l’ai testé à fond. Il est stable, ni sous-vireur, ni sur-vireur. C’est un père tranquille. Le dernier Dornier envoûté avec les sortilèges classiques. Günther étudie des tas de grimoires, mène des tests pour produire un balai capable d’atteindre la même vitesse mais en dix secondes. Tu as bien entendu ! 130 km/h en dix secondes. L’équipe qui possédera de tels balais, sera imbattable.
— Il s’agira de votre prochaine acquisition ?
— Pour jouer, pour concurrencer Fellini. En revanche, Günther n’arrive toujours pas à ensorceler un balai capable d’aller à une altitude supérieure à 10 000 mètres.
— Umbelina veut battre son record. Avant son retour au Portugal, cet été.
— Je veux frapper les esprits. La porteuse d’une baguette de vigne ne peut pas se contenter d’être la sorcière ayant atteint la plus grande altitude. Les Moldus ont battu mon record.
— Vous êtes folle à lier. Vous le savez, j’espère ?
— Non, je ne suis pas dingue. Je ne tenterai de battre le record qu’à deux conditions : que je monte un balai susceptible d’aller bien plus haut et que je possède une tenue avec une autonomie suffisante pour atteindre la stratosphère. Pour ça, j’ai besoin de toi. Il me faut ton invention.
— Le costume étanche est conçu pour naviguer dans des eaux froides, à 3 ou 4 degrés. Pas pour supporter des températures polaires. De plus, il ne sera pas en tissu mais fait de fils métalliques. Remarquez…
— Oui ?
— Le tungstène. Ce métal supporte la chaleur et le froid sans les restituer.
— Tu vois, p'tit gars ! Il suffit de t’aiguillonner pour que tes petites cellules grises fonctionnent à vive allure. C’est quoi, le tungstène ?
Hercule répondit qu’il s’agissait du troisième élément de l’alliage qu’il allait produire, les deux premiers étant le titane et l’osmium. Ce fil formerait le tissu le plus résistant, léger et réfractaire. Si le sorcier luxembourgeois était capable de relever le défi, Umbelina redeviendrait l’humaine la plus haute.
Le garçon rangea son balai et accompagna ses amis. Eugénie s’approcha de lui et murmura :
— C’est fait.
Il acquiesça. À présent, il allait jouer à un jeu moldu appelé « le poker menteur ».
Samedi 14 février était le jour de la Saint-Valentin. C’était aussi la date choisie pour opérer une nouvelle incursion dans la cave aux voix et franchir l’obstacle de la fontaine de lave. Jacques et Noël avaient préparé des « bombes » individuelles à jeter sur la matière en fusion, des gourdes à la membrane fragile, éclatant au moindre choc rude. Chaque explorateur en détiendrait deux : une pour l’aller, l’autre pour le retour. Le quatuor serait composé de Sigrid, en possession du couteau magique d’Eugénie, de Noël, de Laurine et de Séraphin. Il était impossible de se passer de Laurine et de l’effet répulsif de Sigrid. Noël voulait se rendre compte de la difficulté de la mission et juger l’efficacité de la potion Divulgare Spuma. Il fallait impliquer Séraphin pour vérifier la théorie d’Umbelina et déterminer à quelle étape il était incontournable. La responsabilité de l’équipe était confiée à Sigrid. Hercule l’avait assurée :
— La mission est simple : franchir la fontaine et déterminer la nature de l’épreuve suivante. Vous vous en sortirez à merveille.
— J’espère. Les difficultés s’accroissent, non ?
— C’est mon impression. Raison supplémentaire pour progresser pas à pas. Lorsque le 1ᵉʳ avril arrivera, vous prendrez la tête de l’ordre.
— Tu ne veux toujours pas nous avouer pourquoi tu ne viendras pas ?
— Une mission vitale m’attend. Un plan machiavélique. Inimaginable.
— On ne saura rien ?
— Pas le moindre détail.
— Je n’aime pas ça. Bon… As-tu le nouveau mot de passe exigé par Raoul ?
— Glande parathyroïde.
— Et si l’Autre se montre ?
— Il n’aura pas l’audace de se montrer.
— Où est Eugénie ?
— Ne vous a-t-elle pas donné son couteau ?
— Si. Mais où est-elle ?
— Je l’ignore.
Mademoiselle Greengrass s’était évanouie après le petit-déjeuner. Hercule supposa qu’elle faisait des recherches à LA bibliothèque ou qu’elle distillait des essences dans le degré des végétaux, puisqu’elle n’était ni au château, ni dans sa chambre, ni même au Quartier Général.
La troupe disparut sous les couvertures de dissimulation et se mit en marche. Hercule retrouva sa chambre et s’assit à son bureau. Avant d’entamer la lecture de son courrier et des nouvelles sous l’œil scrutateur du Dragon Déchaîné, il tenta de répondre à des questions le taraudant depuis la veille.
« Qu’est-ce qui se passerait si j’appliquais le sortilège Shoony Taul sur mon balai ? Volerait-il au-delà de la troposphère ? Les courants aériens me projetteraient-ils dans l’espace ? Que se passerait-il si j’insérais un objet magique dans le manche de la monture ? Je suis incapable de répondre sans expérimenter. »
Il déplia une lettre à l’écriture inconnue. Il lut l’identité de l’émetteur, près de la signature et tomba des nues : Jacqueline Bréguet. La directrice des horloges enchantées avait répondu. Peut-être ignorait-elle qu’il était anti-suprémaciste… Il découvrit une mine d’informations.
Les membres du Gerbera, absents lors de l’exploration, espéraient un compte-rendu de la mission avant le déjeuner. Ils durent patienter que les aventuriers soient nettoyés et pansés pour se présenter au restaurant. Après s’être assurés de l’attention de son public dans le hall de leur pavillon, Sigrid passa aux aveux.
Au début de l’aventure, tout se déroula comme prévu. La cave aux voix, l’Épouvantard trafiqué, les murs mouvants, un jeu d’enfant ou presque. Quatre bombes Divulgare Spuma furent jetées par Noël. La quadruple dose éclata, puis étouffa la lave et remplit la salle jusqu’au plafond. Il n’était plus possible de traverser sans faire usage du sortilège d’excavation, Defodio. À peine Sigrid s’attela-t-elle à la tâche que la fontaine se rebella, convulsa et explosa. Séraphin, resté en arrière, ne fut pas blessé, juste noirci. En revanche, les autres, avancés, subirent des brûlures avant de battre en retraite dans le labyrinthe. Sigrid prodigua les premiers soins. Séraphin, entêté, tint à lancer une bombe en faisant face en solitaire. Il se montra. La pièce était vide. Dès que le garçon fut détecté, l’artefact se remit à cracher. Mais le magma céda la place à des flocons de neige. Sigrid eut du mal à y croire et pria le fils Ballessaim d’échanger leurs places. À peine affronta-t-elle la fontaine seule qu’elle hérita de jets de roche en fusion.
Le quatuor apaisa les brûlures et tenta une nouvelle percée en présentant Séraphin en tête du cortège. Il neigea. Le jeune garçon était la clef pour franchir l’épreuve du feu.
Après avoir parcouru quelques mètres, les enfants, éprouvés, la peau noircie et douloureuse, butèrent sur un nouvel obstacle : une table sur laquelle cinq chaudrons, remplis de potions, reposaient. Des verres étaient à disposition pour prélever les breuvages. Il fallait en goûter un seul. C’était la condition pour ouvrir une porte invisible.
La seule chose que Hercule entendit de la bouche de Noël, c’est que les potions prélevées avaient toutes une couleur, une fluidité et une odeur similaires. Il fallait en choisir une.
Une fois l’exposé réalisé, les membres du Gerbera se mirent en route. Ils espéraient retrouver Eugénie. Au lieu de mademoiselle Greengrass, toujours introuvable, c’est Agathe que l’ordre blanc retrouva sur le perron de château. La directrice fut directe :
— Hercule, merci de me suivre.
— À plus tard ! dit simplement le Belge, craignant qu’Agathe ne lui annonce une mauvaise nouvelle.
Il suivit en silence jusqu’à l’antre de la responsable de l’établissement. Elle l’invita à s’asseoir et referma la porte. Elle ne prit pas place sur son fauteuil mais choisit de s’appuyer contre le plateau de son bureau et de rester près de l’élève. Il se détendit quelque peu.
— Ta référente m’a prévenu que tu as vécu des transplanages non désirés, à plusieurs reprises.
— Oui.
— Elle m’a aussi révélé que c’était survenu à des instants précis où ton état physique était défaillant ou ton esprit plutôt malmené.
— C’est exact.
— Elle a pris des mesures pour que tu ne puisses pas t’esquiver pendant ton sommeil. Fort heureusement, il n’est pas possible de transplaner en dehors du domaine, ni d’y entrer par cette manière. Des protections existent depuis quelques décennies pour empêcher des élèves précoces d’apparaître n’importe où, à des kilomètres de l’école.
— Je m’en voudrais de me retrouver en pyjama sur une plage méditerranéenne.
— Hum… Avec qui en as-tu parlé ?
— Le Sondeur.
— Oui, bien sûr ! Euh… Bref ! Ceci ne devrait plus survenir, mais tu pourrais disparaître en plein repas ou apparaître dans une classe d’un autre niveau, sans compter le risque de percuter un élève ou un professeur. Tout le monde n’a pas mon don de voyance anticipateur et les calculs de probabilités mathématiques ont leurs limites, tu le sais bien.
— Oui, Madame.
Agatha soupira et reprit :
— Ton emploi du temps est très chargé. En comptant ce que tu consacres à la ménagerie, tu dépasses largement l’agenda d’un élève de CHASSE-Magus. Pourtant, il faut que tu nous accordes deux heures, en fin de semaine. Le temps de t’enseigner à contrôler le transplanage, de le dissocier de ton état physique ou mental.
— Savoir transplaner pour ne pas le faire ?
— C’est l’idée.
— Le samedi, de 13h00 à 15h00, si cela vous convient.
— Cela n’impactera pas tes devoirs ? Tes autres activités ? Est-ce que tu dors assez ? As-tu besoin d’aide ?
— J’ai assez de temps pour le travail, y compris celui rétribué par l’école et une entreprise de meubles ensorcelés. Je dors peu, mais j’ai une solution radicale pour récupérer de l’énergie. Mes recherches sur le sang ont abouti. Nous visons l’autonomie sur le sujet.
— Tu n’es plus obligé de donner ton… sang ?
— Une goutte suffit.
— Par Flamel ! Tu sais que tu pourrais aider de nombreuses personnes affligées par leur condition ?
— J’en suis conscient, Madame.
— Et… l’autre activité, concernant le devenir de l’école ?
— Si vous posez la question, c’est que vous détenez la réponse.
— Vous progressez.
— Nous progressons.
— Soyez très vigilants et discrets. Comme tu as pu le noter, le ministère est indifférent aux actes ignominieux commis dans l’enceinte de l’école. Les pressions exercées sur des familles modérées sont intolérables.
— Nous redoublerons de prudence.
— Allons déjeuner et rendez-vous ici, à 13h00.
— Vous m’enseignerez dans votre bureau ?
— Tu verras.
Elle n’en dit pas davantage et pria le garçon d’aller se nourrir sans omettre le moindre plat. Elle lui conseilla de bien lester son estomac. Il eut du mal à décrypter le conseil.
Le déjeuner fut expédié par Hercule, pressé d’en apprendre un peu plus sur le transplanage afin de le contrôler et non plus de le subir. Sigrid évoqua, sans le nommer, le « problème » du Belge et le questionna sur ses occupations du jour. Il confirma être pris en charge sans délai. Le fait le plus remarquable fut l’absence d’Eugénie au repas et, d’après le comptage effectué par le chef cuisinier, elle n’avait pas réservé la veille, sur le tableau à l’entrée du restaurant. Quelle que soit son activité, elle n’avait pas été improvisée à la dernière seconde.
Le Belge s’excusa et se leva dès qu’il capta un signe discret d’Agathe Bonnelangue. Contre toute attente, il la suivit à l’étage. Ils entrèrent dans une salle de classe vide. D’un geste silencieux de sa baguette, la directrice tira les rideaux de la pièce, scella la porte et fit disparaître l’intégralité du mobilier. Puis, elle s’approcha du garçon et lui demanda :
— Prêt pour la première leçon ?
— Oui, Madame. Je vous écoute.
— Tutututute ! lâcha-t-elle selon son habitude vocale. Je ne serai qu’observatrice. L’enseignante va arriver.
Un pop se produisit. Une femme très âgée fit son apparition. Coquette, elle réarrangea sa chevelure grise.
— Madame ! C’est vous ?
— Bonjour, mon petit sauveur.
Adeline Bonnelangue lui serra la main avec une légèreté infinie et le gratifia d’un sourire quelque peu édenté.
— Ma grand-mère est la meilleure pour transmettre son savoir sur le transplanage.
— Rhooo… N’écoute pas ma petite-fille, elle adore blaguer.
— Hum…
— Bien, mon garçon. Agathe m’a raconté ce qui t’est arrivé, les circonstances. J’en ai pris bonne note. Je vais tout de même évaluer tes capacités. Tout d’abord, connais-tu les trois éléments à prendre en compte pour transplaner ?
— Connaître sa Destination, être Déterminé pour s’y rendre et Décider de le faire. Le Sondeur, que j’ai consulté et qui m’a narré quelques anecdotes sur votre famille et vos exploits, m’a conseillé de prendre en compte ce qui doit transplaner, pour ne pas oublier un vêtement, un accessoire ou un passager. C’est la Définition.
— C’est un conseil judicieux. J’ai questionné Agathe sur ton caractère dont j’ai pu avoir un aperçu lorsque nous nous sommes retrouvés ensevelis. J’ai compris que le maître-mot, chez toi, c’est « contrôle ». Tout doit être sous ton contrôle. Tu as un penchant pour l’ordre, l’organisation, la prévision, l’anticipation et tu détestes perdre la maîtrise. Tu agis ainsi avec tes sentiments. Lorsque nous étions prisonniers, sous terre, tu n’as pas montré de peur, de panique, de désespoir, de défaitisme. Agathe m’a confirmé que tu te comportes à l’identique, chaque jour et qu’à la moindre anicroche, tu rectifies ton attitude. Ainsi, tu n’as pas affronté le deuil de ton père et tu masques à tout prix tout sentiment qui permettrait de lire en toi.
Hercule en eut le souffle coupé et frissonna. Adeline ne clignait pas des yeux lorsqu’elle s’exprimait, captivant l’attention au plus haut point.
— Tu vas devoir avouer tes sentiments, cesser de les enfouir sinon, à chaque fois que tu devras les affronter, tout en les niant, en les repoussant, le transplanage agira comme une sécurité incontrôlable. Un moyen d’esquiver, de fuir.
— Hercule, sois humain. Pleure, ris, tremble, désire, crains et tout rentrera dans l’ordre. Fais quelques bêtises, fais-toi punir, par Flamel !
— Me faire punir ? Fichtre ! Jamais ! Quant à me confier, je devrai avaler des litres d’Animaloqui, ronchonna Hercule.
— Si tu dois en passer par une potion, nous verrons ça avec le docteur Dadé. Quelques gouttes n’ont jamais fait de mal.
— À présent, j’aimerais passer à la pratique, reprit Adeline.
Elle accomplit un geste ample et marmonna plusieurs formules. Transplaner à l’extérieur de la classe était désormais irréalisable.
— Peux-tu appliquer les préceptes et apparaître à l’angle opposé, à côté de la fenêtre ?
— Je vais essayer, Madame.
Il se concentra à peine et disparut. Il réapparut dans l’angle, comme demandé.
— Nom d’une cornue ! s’exclama la grand-mère. Ça, je ne l’ai pas vu venir !
— Moi non plus ! concéda Agathe.
— Aurais-je oublié quelque chose ?
Il vérifia sa tenue, ses chaussures, sa chevelure, ses baguettes. Tout était en place. Adeline le pria de revenir à ses côtés par le biais de la magie. Il refit le chemin inverse.
— C’est incroyable ! Aucun craquement. Pas un bruit. Même pas un pop de bouchon de champagne !
— Est-ce une mauvaise ou une bonne chose ? s’inquiéta le jeune garçon.
— Les deux, répondit Adeline. Tu possèdes un talent naturel, très développé mais l’absence de craquement sonore, qui signe le transplanage, signifie que c’est l’anarchie du Désir qui te guide, pour l’instant.
— Mon refoulement intensifie mon désir d’évasion, ma lutte intérieure, c’est ça ?
— C’est un bon résumé. Allez ! Nous n’allons pas nous arrêter en si bon chemin.
Elle agita sa baguette et matérialisa un cube en bois de vingt centimètres de côté, au centre de la pièce. Elle lui conseilla de toujours veiller à être bien campé sur ses pieds, avant de disparaître, car tout déséquilibre au départ avait toutes les chances de finir en roulé-boulé à l’arrivée. Elle réclama un atterrissage pieds serrés sur le cube. Il réussit l’exercice du premier coup.
— À présent, plus difficile. Est-ce que tu connais le jeu moldu de la marelle ?
— Oui, Madame.
Elle ajouta neuf cubes. Contrairement au premier, sans marque, ceux-ci étaient numérotés de 1 à 9. Elle les groupa par trois, espacés d’une cinquantaine de centimètres.
— Tu devines l’exercice ?
— Je transplane sur chacun d’eux, dans l’ordre ?
— Exactement. Vas-y !
Il prit son temps pour accomplir la tâche, imperturbable. Adeline le félicita.
— Bravo ! Agathe m’a dit que ta mémoire est fabuleuse donc, tu n’auras aucun mal à visualiser la Destination.
Elle dissémina les cubes dans la pièce, dans n’importe quel ordre.
— C’est maintenant que le vrai travail de transplanage commence. Il faut visualiser, dans ton esprit, chaque plot et son numéro. Car de la place où tu te trouveras, tu seras incapable de voir les chiffres.
— J’ai compris.
— Monte sur le cube sans chiffre et recommence l’exercice. N’oublie pas, les pieds bien tanqués.
Il s’appliqua et ne rencontra aucune difficulté pour accomplir le parcours chiffré.
— C’est parfait. Jusqu’à présent, j’ai agi de façon confortable avec toi. Je t’ai fourni des instructions claires, un cadre précis et un enjeu simple : réaliser l’exercice. Mais, c’est fini.
Elle marmonna en agitant sa baguette et le sol de la classe se changea en lave. La chaleur fut intense et la pièce eut un avant-goût infernal. Par moments, des bulles se formaient et éclataient, projetant de la matière en fusion. Agathe et Adeline étaient juchées sur des perchoirs plus larges et plus hauts, en sécurité. Il y en avait un troisième, libre, à côté d’elles. Hercule s’en aperçut.
— Tutututute ! lança Adeline, trahissant l’origine du tic de sa petite-fille. Non ! Le même exercice : 1,2,3,4,5,6,7,8,9 et le perchoir. Résiste à l’envie. Accepte ta peur de la lave brûlante, dispersant des gaz soufrés nauséabonds. Allez ! Tu as la trouille mais c’est normal. Si tu chutes, c’est l’infirmerie, voire l’hôpital si je ne suis pas assez rapide pour effacer ma magie.
L’enfant se plia aux consignes, corrigeant les déséquilibres inconnus jusqu’alors, acceptant de faillir. Parvenir au terme de l’épreuve lui prit le double de temps. Une fois le perchoir salvateur atteint, il soupira, en sueur et à bout de souffle. Il murmura :
— Cette illusion est si réaliste.
— Hum… Je vois… Ton esprit logique a combattu le fondement de ta peur au lieu d’accepter en totalité. Fort bien ! Passons à un exercice en pratique chez les Aurors.
— Lequel, Grand-Mère ?
— Celui qui pique.
— Tu es sûre ?
— Ce jeune homme a besoin de réalité sinon ses petites cellules grises déterminent un contournement. Allez ! Voyons si je sais encore lancer ce sort avec modération…
Le plancher de lave s’évanouit. Ne subsistèrent que les cubes. Elle matérialisa un objet moldu dont le garçon connaissait l’utilité.
— Un métronome ?
— Exact. Ça fait tic-tac. Tic, tu transplanes. Tac, tu atterris.
— C’est rapide.
— En effet. Si tu ne vas pas au bon rythme, un sortilège te motivera. Je le lancerai à chaque tac à la place que tu seras supposé avoir quittée.
— Un sort ? Un Stupefix ?
— Non. Fulguracrucio.
— Grand-mère !
— Il faut ce qu’il faut, Agathe. Une petite décharge.
— C’est cruel.
— Mais non ! Il aura juste du mal à s’asseoir s’il réfléchit trop.
— J’accepte, trancha le Belge.
Il se mit en place sur le cube sans chiffre. Adeline lança le métronome. Tic. Départ. Tac. Arrivée sur le plot 1. Fulguracrucio. Tic. Tac. Départ. Fulguracrucio passé à deux doigts de la cible. Tic. Arrivée sur le plot 2. Léger déséquilibre. Tac. Tic. Fulguracrucio. Touché !
Le garçon poussa un cri aigu et bascula sur le sol. Il reprit à zéro mais manqua de rapidité. Après quatre redémarrages, l’enfant finit par transplaner n’importe où, rebondissant contre les murs pour échapper aux décharges. Un rebond final au plafond le rabattit sur le plancher. Agathe l’aida à se remettre sur ses pieds, sans lâcher une parole.
— Cesse de lutter contre la crainte d’échouer ou d’avoir mal. Tu auras mal et l’échec fait partie de tout apprentissage. C’est ainsi. Tu ne maîtrises pas le contenu des exercices. Je peux les simplifier ou les rendre insurmontables. J’ai le contrôle. Maintenant, je dois te faire un compliment. Crois-moi, j’ai formé des centaines de sorciers mais toi, tu as réussi à rester entier. C’est juste fabuleux. Samedi prochain, nous reviendrons sur cet exercice. Il faut apprendre à ne pas annihiler la peur mais à l’accueillir. Sinon, tu perds du temps et de l’énergie à te concentrer sur l’objectif qui est le même depuis le départ : aller du premier au dernier cube.
— Bien, Madame.
— Afin de te permettre de récupérer un peu, je te propose de travailler la fameuse Définition mentionnée par le Sondeur.
Elle lui montra un parchemin comportant une liste précise d’objets : un couvert, une chaussure, une tasse à café remplie, un plateau, une écharpe et un cadre-photo. Il dut mémoriser puis transplaner pour récupérer les éléments dans l’ordre énoncé. Il s’en tira honorablement, ne renversant que quelques gouttes de café sur le support à cause de la cuillère, précipitée dans la tasse après la matérialisation du plateau.
Après cette réussite, Adeline réclama la baguette du garçon. Elle lui administra le sortilège « Magicum Salto ». Elle déposa l’objet au sol et exigea de l’élève qu’il l’attrapât en transplanant au plus près. Il se dirigea vers lui pour s’en saisir lorsque le morceau de cèdre s’envola dans les airs pour atterrir à quelques mètres de sa position. Il transplana mais l’indiscipliné artefact lui échappa une fois de plus. Il fit alors preuve de moins de précipitation et de plus de réflexion. Il accula sa compagne de bois dans un angle ; le saut suivant l’amènerait à s’en éloigner pour regagner une position centrale. Dès qu’elle amorça le retour, il transplana et la capta au vol, à un mètre cinquante du sol. Il enchaîna avec un second transplanage. Les femmes applaudirent.
— Bravo ! Belle coordination et très joli doublé. Très utile car si tu t’étais retrouvé au-dessus d’un précipice, ce réflexe t’aurait sauvé la vie. Tu étais concentré sur l’exercice mais ta brillante cervelle a encore fait des siennes. Elle a analysé le schéma des sauts et a calculé la zone d’arrivée. Voyons comment tu vas t’y prendre avec une créature intelligente.
Elle retira sa cape, la fit tournoyer et s’aplatir par terre. Lorsqu’elle la reprit, l’enfant découvrit un Dirico.
— Je te présente Bantu, mon animal de compagnie.
L’oiseau dodu fixa les sorciers et transplana à l’opposé de leur position.
— Bantu, comme tous ses congénères, est très craintif. Il faut des semaines pour qu’un inconnu puisse s’en approcher. Rapporte-le-moi.
— Cela ne fonctionnera pas, dit Agathe.
— Bien sûr que non ! Rien n’est plus rapide que le Dirico.
— Je veux dire que ton expérience va échouer.
— Pourquoi ?
Hercule transplana à deux mètres de Bantu et s’assit par terre sans geste brusque. L’oiseau pencha la tête dans tous les sens, observant l’enfant sous toutes ses coutures. Puis, il réduisit la distance les séparant, en quelques secondes. Il grimpa sur les genoux du garçon, les jambes allongées devant lui. Bantu s’approcha des mains d’Hercule. L’enfant se contenta de sourire et bougea un doigt, puis un second. En moins d’une minute, l’oiseau devint câlin, réclamant d’être grattouillé sous ses ailes trop courtes et sur sa croupe.
— Ben ça, par exemple ! Comment ?…
— Les créatures magiques lui font confiance. Les animaux mangeurs de chair humaine constituent l’exception mais sa relation avec les Bayours ou la Coquecigrue, réputés farouches, est fascinante.
Hercule se leva et revint vers les femmes, Bantu perché sur son épaule.
— Bravo, mon garçon ! Nous allons en rester là pour l’instant.
— Je peux encore travailler.
— Je n’ai aucun doute là-dessus. L’exercice que je vais te donner, est d’une autre nature.
— Je vous écoute.
Elle lui décrivit son attente. Il se mit à trembler à l’idée même de l’accomplir. Ensuite, puisque son ordre disposait d’une salle blanche et des protections adéquates, elle lui conseilla d’aller, le soir, avant de se coucher, effectuer des transplanages à répétition, de plus en plus vite, afin de vider son corps et son esprit. Ensuite, plus surprenant, elle lui demanda de se rendre dans le bois, au bord de la falaise, deux ou trois fois par semaine et de pousser des hurlements, de proférer quelques insultes à l’encontre des suprémacistes qu’il exécrait.
— Ça te fera le plus grand bien. Il faut que cela sorte !
L’élève et l’enseignante se saluèrent. Il les laissa remettre la classe en place d’un coup de baguette et resta quelques minutes à l’étage, dans un couloir, seul, sans être capable de dire ce qu’il allait faire. Il rentra dans une autre salle, se posta à la fenêtre et observa le domaine sous la neige. Il aperçut Eugénie venant du pavillon de quartz et approchant du perron. Il fila aussitôt.
1 J’interdis le voyage.