Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 38 : Sortilège 38 : l'héritier

Par eric_vincent

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À 19h20, Jacques Prunellier, assisté par deux hommes en uniforme, procéda à l’interception d’Agatha Christie sur le quai numéro 4. La jeune femme l’accompagna sans discuter, avec une once d’inquiétude dans le regard. Gérôme et Jacques, suivis par l’enfant, l’invitèrent ensuite à entrer dans un salon de thé. C’était une idée du Belge pour que l’entretien n’ait pas la connotation officielle et dramatique d’un interrogatoire au poste de police. Le garçon les rejoignit à une table sans prononcer un mot. La jeune femme fut intriguée par la présence de l’enfant. Si un air de famille entre le trentenaire et le cinquantenaire sautait aux yeux, l’adolescent, en revanche, n’avait aucun lien de parenté avec les aînés.

— Madame, commença Gérôme. Pourriez-vous décliner votre identité et l’objet de votre séjour en France ?

— Je me nomme Agatha Christie. Je suis âgée de 29 ans et je suis citoyenne britannique. Je suis venue en France pour voir la famille qui a contribué à mon éducation.

— Où cela ?

— À Pau, dans les Pyrénées.

— Pas d’autres activités ou visites ? ajouta Jacques.

— Si. Je suis allée prendre le thé chez mon sauveur.

— Votre sauveur ? s’étonna Gérôme.

— Jules Boulay de la Meurthe. Il possède plusieurs maisons d’édition dans la cuisine, les sciences parallèles, les romans. Un charmant vieux monsieur avec qui je corresponds par écrit depuis… 1901. J’étais enfant lorsque je faillis être écrasée par une carriole dont le cheval avait été pris de folie. Jules est sorti de je ne sais où et m’a arrachée à une mort certaine.

— Cela crée des liens.

— En effet. Je l’ai tout de suite apprécié. C’est un puits de connaissances, un amoureux des mots, un être avec de ravissantes manières.

— Quand êtes-vous allée le voir ?

— Avant-hier, en fin d’après-midi. Mais pourquoi toutes ces questions, inspecteur ?

Gérôme inspira pour prendre son courage à deux mains. Il annonça le décès avec le plus de tact possible. Agatha fut très touchée par la nouvelle et quelques larmes s’échappèrent de ses yeux, en silence. Les adultes lui laissèrent le temps d’accuser le coup et commandèrent du thé pour elle, un chocolat pour Hercule et deux grands cafés pour eux. Ils s’excusèrent par avance pour les indispensables questions, tant que ses souvenirs étaient frais. Elle acquiesça et répondit de son mieux. Elle leur apprit que la conversation avait tourné autour de la littérature. Jules lui avait prodigué des conseils pour améliorer son premier roman auquel il croyait beaucoup. L’homme lui avait suggéré de caractériser son héros enquêteur, de lui donner des marottes, un aspect particulier, des expressions favorites car si elle comptait le plonger dans de nouvelles aventures, il fallait l’identifier dès les premières lignes. L’emploi du temps qu’elle leur fournit, colla en tous points avec ce que l’Auror et l’élève avaient relevé auprès de l’elfe de maison et du réceptionniste de l’hôtel. À la question :

— Monsieur de la Meurthe vous a-t-il confié un document ou un objet ?

Elle répondit par la négative. Gérôme prit congé de son père en lui confiant le parchemin sur lequel les empreintes avaient été transférées. Jacques réclama celles d’Agathe afin de l’écarter des suspects. C’était la routine. Au premier coup d’œil, il était évident qu’elles ne correspondaient pas aux jeux relevés par Hercule. En revanche, le garçon haussa les sourcils en les examinant. L’un des criminels était une femme ou un adolescent, car les traces avaient la taille correspondante. L’autre jeu soulignait, au contraire, une largeur et une longueur de doigt exceptionnelles.

Jacques promit de lancer les recherches à l’aube. Gérôme le quitta et s’isola quelques instants pour vérifier ses carrés magiques.

Pendant ce temps, Agatha, restée seule avec l’enfant, soignait sa tristesse en regardant le fond de sa tasse. Par moments, elle lui lançait de brefs regards. Lorsqu’il fut assuré qu’ils étaient tranquilles, il parla enfin.

— Madame, puis-je vous poser une question ?

— Bien sûr.

— Monsieur de la Meurthe portait-il un collier avec des mailles en or ?

— Oh…

Elle ferma les yeux et répondit :

— Oui.

— Avez-vous aperçu un pendentif ?

— Je ne crois pas.

— Essayez de vous souvenir. Portait-il une chemise ?

— Oui.

— Une cravate ? Une lavallière ? Un nœud papillon, peut-être ?

— Non. Il n’avait pas boutonné jusqu’au col. D’ailleurs, quand il m’a raccompagné dehors, je lui ai dit qu’il était trop peu vêtu et qu’il allait attraper…

— … la mort.

— Il n’en a fait qu’à sa tête. Au lieu de rentrer, il est allé cueillir une rose de Noël qu’il m’a offerte. La dernière…

Sa voix s’étrangla.

— Quand il s’est penché…

— Oui ?

— Il y avait un pendentif ! En verre ou en cristal. Comme… un sablier.

— Contenait-il quelque chose ?

— On aurait dit… du métal. Lumineux. Vous savez, comme ce que votre grande savante a découvert.

— Marie Curie. Du radium.

— Exactement ! Bravo, jeune homme ! Comment vous appelez-vous ?

— Hercule, Madame. Hercule Van Betavende. Je suis belge et non français.

Elle frissonna. Elle répéta :

— Hercule. Belge… Et… que faites-vous avec ces inspecteurs ?

— Je les aide du mieux que le peuvent mes petites cellules grises.

— Vous ne notez rien alors que les deux policiers écrivent tout ce que je dis.

— Je n’oublie rien. Jamais.

Agatha retourna la situation en posant des questions au garçon. Elle voulut savoir quelles étaient ses habitudes, ses qualités, ses goûts. Elle rangea les précieuses réponses dans un coin de sa mémoire. Juste avant le retour de Gérôme, elle lui posa une ultime question dont la réponse la sidéra :

— Aimez-vous les œufs ? Brouillés, à plat, à la coque ?

— Je voue, aux œufs, une vénération totale.

L’Auror, revenu avec les traits soucieux, se contenta de révéler que Jules avait été victime d’un odieux crime. Agatha donna l’adresse d’amis parisiens chez qui elle allait passer le reste de son séjour français, jusqu’au 2 janvier. Elle souhaita être tenue au courant de l’avancée de l’enquête et être informée de la date et du lieu de la cérémonie d’enterrement, afin d’envoyer des fleurs. Gérôme tint à la raccompagner jusqu’à un taxi, ayant une confiance modérée dans la sécurité des rues parisiennes. Lorsqu’elle prit congé, elle souffla à l’enfant :

— Le héros de mon roman se prénomme Hercule. C’est un Belge. Le plus grand détective.

— Il ne pourra avoir que du succès. Au revoir, madame Christie.

— Au revoir, Hercule.

Une fois que le taxi eut fait cirer ses pneus sur les pavés, l’Auror se retourna vers Hercule.

— Il est tard. J’ai déjà bien abusé de ta présence. Il faudrait que je t’accompagne chez les Delacour. Ou à l’Académie. Sauf que je préfère ne pas te renvoyer à l’école.

— Pourquoi ?

— La directrice est restée au chevet du docteur Beauxbâtons. Il a été victime d’une potion de Mort-vivante.

— Quelle horreur ! Mais comment a-t-il survécu ? Attendez… Je sais. Eugénie m’a dit qu’il s’enivrait, le soir de Noël. L’alcool a pu amoindrir l’effet mortel de la potion.

— Ce n’est pas tout. Raymond a ouvert notre victime. Aucun poison mais des organes morts réparés au Vulnera mal maîtrisé. Le légicomage termine son rapport, mais il va dans le sens de tes remarques.

— Deux crimes, deux héritiers. L’un n’a pas de testament et l’autre en a peut-être un dans son coffre.

— J’espère qu’il s’y trouve. Mais s’il n’y est pas alors, il a été déposé chez maître Barthes. J’ai demandé à mon père qu’il organise une surveillance discrète. Le notaire vit dans un petit hôtel particulier du 7ᵉ arrondissement. C’est un Cracmol qui gère des affaires sorcières et moldues. En revanche, il ne fréquente pas le milieu criminel. Il emploie deux malabars moldus pour sa sécurité mais face à une baguette…

— … ils n’ont aucune chance. Bon. Où puis-je dormir ? Chez un professeur vivant à Paris ?

— Non, je t’embarque dans mon appartement, pas très loin du Panthéon. On va se débrouiller.

— J’ai tout prévu.

Le garçon tapota sur sa valise. Ils choisirent une ruelle sombre, à l’éclairage défaillant et transplanèrent.

Hercule lança des Tergeo sur ses vêtements et ses chaussures. Après un dîner frugal – Gérôme n’était pas un grand cuisinier –, une bonne douche, il se mit en pyjama et s’étendit sur le shikibuton. Il s’emmitoufla dans le kakebuton et repensa à la journée d’enquête. Il n’avait jamais rien vécu de tel de toute son existence et il trouvait cette aventure follement captivante. Comme Dune lui avait conseillé, il n’abattait pas toutes ses cartes, même en présence de l’Auror. Il gardait pour lui plusieurs informations cruciales parce qu’il était vain, voire dangereux de les révéler. Il était persuadé qu’il y avait deux criminels au château de Momas. D’abord, une sorcière aux petits doigts, féminins. Les choses avaient mal tourné pour elle et elle avait fait appel à un Moldu, très fort. Ce n’était pas une meurtrière à la base et le fait qu’elle requiert de l’aide pour maquiller son crime, trahissait son amateurisme ou son manque de préparation pour cette mission d’une nature nouvelle. C’était une voleuse, une reine de l’arnaque mais pas une tueuse. Elle avait basculé par mégarde, dépassée par la tournure des événements. Hercule avait une idée sur son identité. Quant à l’autre individu, c’était sans aucun doute un Moldu s’étant cru assez musclé pour ouvrir un coffre en acier gobelin par un moyen mécanique. Du muscle mais aussi de la jugeote pour mettre en scène, sans pouvoir mais en lien avec des sorciers. Il n’y aurait pas pléthore de candidats et monsieur Prunellier-père parviendrait à identifier le malfrat.

En parallèle, le garçon pensait à la destinée presque fatale du docteur Beauxbâtons. Eugénie devait en souffrir. En dépit de leurs sempiternels prises de becs, empreints de mots durs, acérés, elle ne souhaitait pas sa mort. Elle cachait sa peine, il en était sûr. Deux crimes, deux héritiers intestats à éliminer pour que leurs biens tombent aux mains du ministère. Sauf qu’il y avait un Ballessaim à l’Académie. Les suprémacistes se posaient certainement des tas de questions. Quant à Boulay de la Meurthe, il avait tout anticipé. Il avait rédigé un testament, avait semé le doute en laissant Herbie croire que le document était dans le coffre au cas où l’elfe aurait été torturé. Puis, il avait prêté un serment inviolable avec son héritier et là où il avait joué un coup de génie fabuleux, c’est qu’il avait leurré les criminels avec son faux artefact magique, protégé par des sortilèges que le littéraire compulsif avait collectés au cours de ses lectures. Le vrai serment était en possession de l’héritier, tout comme le testament. Comme le cosignataire était décédé, le Sang-Pur avéré, doté d’un immense capital confiance, capable de préserver des actifs du vieil homme et de perpétuer ses convictions, était libéré et en mesure d’assumer la succession. Il ne se manifestait pas, attendant que la lumière soit faite sur la mort de Jules. L’inconnu se cachait au sein même de l’Empire éditorial de Jules, sans parents, sans enfant.

Face au double attentat à la vie, Hercule en déduisit que l’enlèvement de Picaillou n’était qu’un écran de fumée destiné à masquer les projets criminels des suprémacistes.

« Mettre la main sur le testament perdu de Ballessaim va devenir une mission critique. Si le docteur meurt… Par Flamel ! Eugénie… »

La douceur et le parfum des boucles auburn lui revinrent en mémoire. Il sourit dans l’obscurité et s’assoupit. Il pénétra au sein d’un rêve rythmé par les battements de cœur rapides d’un nourrisson, en pleurs, hurlant et cessant soudain, fasciné par deux immenses yeux bleus l’observant par une ouverture pratiquée dans un igloo. Le bébé s’agita, gazouilla pour captiver l’attention de la créature. Le souffle de la bête, profond, puissant, généra des volutes de vapeur. Peu à peu, une rumeur enfla. Un tumulte lointain, des sortilèges lancés par centaines. Le monstre se redressa, fit volte-face et poussa un rugissement destructeur. La glace jaillit de ses entrailles et décima les rangs de l’assaillant. Puis, la créature immaculée déploya ses ailes dotées de pointes glacées. Elle s’envola et se précipita sur son ennemi, embrochant les mages noirs venus arracher l’enfant à sa mère. Ils périrent. Isdréki ne laissa aucun survivant pour témoigner de sa fureur.

Lorsque l’ultime personnage masqué à l’effigie de Luc Millefeuille prit place, l’elfe pitoyable scella la cage de conférence d’où nulle parole, nulle silhouette ne s’échappait. Celui dont l’accent trahissait son appartenance au sud-ouest, entama la séance :

— Mes frères, mes sœurs, nos actions ont eu un succès retentissant ! Nous avons fait coup double et semé la confusion chez les Aurors qui courent dans tout Paris pour retrouver le ministre de la Magie !

Un homme à la voix éraillée s’insurgea :

— Vous appelez ça un succès ? Beauxbâtons n’est pas mort. Votre soignant n’a même pas été capable de réaliser une potion de Mort-vivante convenable !

— Faux ! Elle a été testée et validée.

— Sur une créature magique ?

— Oui.

— Il en faut plus pour abattre un dragon comme Beauxbâtons. Terminez le travail ou il vous en cuira.

— Je vais faire en sorte qu’il plonge pour de bon. Mais ce ne sera pas une chose facile. Les Aurors ont déjà analysé la potion.

— Comment cela se fait-il ? Il n’y avait personne au département pour se rendre à l’Académie !

— Je vais me renseigner.

— Vous renseigner ? C’est avant qu’il fallût le faire ! Votre amateurisme va nous coûter très cher !

La femme à la voix enjôleuse les interrompit :

— Il y a au moins un Auror qui s’est penché sur l’autre retrait. Il s’agit de Prunellier, flanqué d’un gamin de l’Académie. Votre agent n’a pas déniché le testament de Boulay de la Meurthe et il a lamentablement échoué à camoufler son action en mort naturelle.

— L’Auror ne trouvera rien ! affirma le meneur.

— Il ne devait pas y avoir d’Auror, tous occupés avec le ministre, reprit-elle. Il y en a un. Le garçon qui l’accompagne, se nomme Hercule Van Betavende.

— C’est pas vrai ! Encore lui !

— C’est le gamin sur la tête duquel un contrat a été placé. Par vos soins, j’imagine. C’était supposé le freiner et ça l’a incité à agir à visage découvert. Cela ne fait pas nos affaires.

— Je vous avais prévenus ! Ce sale fouineur métèque est un nid à problèmes. C’est pour cela que j’ai offert une prime pour sa tête et que j’ai dit qu’il fallait se débarrasser de lui sans traîner. Ce n’est pas qu’une manœuvre pour détourner l’attention. Mais peu importe ! Qu’il enquête si ça lui chante, qu’il démontre que De la Meurthe a été assassiné, on s’en moque ! Je possède le serment inviolable du vieux bonhomme. Sans cela, l’héritier ne peut pas se manifester et prétendre à l’héritage. Le groupe d’édition de la Meurthe tombera aux mains du ministère et sera vendu aux nôtres. Ce gamin ne posera aucun problème. Quant à Beauxbâtons, il finira par rendre l’âme et l’Académie sera à nous.

— Il y a un autre souci.

— Lequel ?

— La disparition de Picaillou ne peut pas s’éterniser. Au-delà de deux semaines, un nouveau ministre sera désigné. Vous n’avez plus que douze jours pour faire basculer l’Académie et le gros éditorial dans nos mains. De plus, l’idée d’attribuer la revendication de l’enlèvement à un groupe hollandais imaginaire, s’avère catastrophique. De Klerk nie toute participation, dénonce la responsabilité de la France, qualifie cette affaire de coup bas, de manipulation et a officiellement mobilisé ses troupes. Il veut laver l’affront dans un bain de sang.

— La Hollande n’est pas de taille à nous affronter.

— Nous n’avons pas les mêmes sources d’information, Frère. Pas du tout ! Nous sommes à l’aube d’une guerre qui pourrait mettre à mal nos projets d’hégémonie suprémaciste. Il faut désamorcer ce conflit avant qu’il éclate.

— Que proposes-tu, Sœur ?

Elle exposa un plan pour sortir de la crise. Le « leader » répondit qu’il devait en référer à son Maître. Il promit de tout mettre en œuvre pour éliminer Beauxbâtons et de glisser quelques bâtons dans les roues de l’Auror et du gamin l’assistant. Au sortir de la réunion, la femme s’approcha du géant masqué. Elle murmura :

— Rappelle-moi de me débarrasser de cet imbécile lorsque nous aurons pris le pouvoir !

— Avec plaisir ! répondit l’homme. Il est fichu de saloper le travail.

Elle approuva. Il fallait s’assurer de résultats probants, sans passer par le leader autoproclamé.

À Py, le quotidien avait repris ses droits. La branche espagnole de la famille Delacour avait passé la frontière pour regagner ses pénates. Les ouvriers travaillaient d’arrache-pied dans l’atelier, satisfaisant de nombreuses commandes. Les enfants scolarisés faisaient leurs devoirs tandis que les plus jeunes s’amusaient à l’extérieur. Eugénie était partie à l’hôpital pour voir son père et avait regagné l’Académie en compagnie d’Agathe.

Roxane leva le nez de ses travaux lorsqu’un hibou postal frappa à un carreau de la fenêtre de sa chambre. Elle lui ouvrit et récupéra le courrier. Son cœur bondit lorsqu’elle reconnut l’expéditeur :

— Noël !

Elle déroula le parchemin et découvrit une lettre impeccable, rédigée avec une jolie écriture ronde, appliquée. Il avait utilisé une encre bleue au lieu de l’habituelle noire. Elle lut :

« Chère Roxane,

C’est la dernière missive que je t’écris avant très longtemps. Ce n’est pas ma volonté, sache-le. La raison est à la fois simple et terrible. J’ai reçu une lettre anonyme où mes parents sont menacés de mort si je n’exécute pas la potion dont je t’ai parlée. Comme tu le sais, je n’ai plus Aurore. Papa n’a eu qu’une sœur, décédée à l’âge de 13 ans et il n’a plus ses parents. Quant à Maman, tu sais de quelle famille elle vient. Leurs relations sont inexistantes. Je n’ai que mes parents et je ne veux pas les perdre. Je leur ai montré la lettre de menaces. Ils l’ont prise très au sérieux.

La solution, la plus simple pour moi, est de disparaître de l’Académie. Maman est en train de chercher un précepteur et comme je parle bien anglais et qu’elle travaille à la Coopération Internationale magique, elle regarde si je peux continuer à apprendre à l’école Poudlard.

Cela veut dire que je ne reviendrai pas à la rentrée. C’est… une vraie torture de savoir que je ne reverrai pas mes amis du Gerbera, mes aînés protecteurs d’Aloysia et surtout, que je ne te verrai pas, toi, Roxane. Je suis furieux d’imaginer que ces sales suprémacistes ont réussi à me faire peur en touchant à ce qui compte le plus. Ça me rend fou de chagrin de ne plus pouvoir te revoir. J’espère que tu ne m’en voudras jamais, Roxane. Un jour, je veux y croire, tout changera et nous pourrons nous revoir. Je ne t’oublierai pas. Jamais.

Noël. »

La fillette se mit à pleurer à chaudes larmes, désemparée. Puis, après plusieurs minutes de désespoir, elle se ressaisit. Elle prit un mouchoir dans une commode, se moucha, hoqueta avant de se décider à écrire à Hercule et à la directrice Bonnelangue. Elle recopia la lettre de son ami et leur demanda d’agir pour qu’il puisse revenir étudier en toute tranquillité. Elle leur confia qu’elle craignait qu’un jour, il ne crée vraiment cette potion maléfique et qu’il s’en serve pour se venger des suprémacistes. Elle décrivit Noël comme un garçon d’une intelligence extraordinaire, fort, doué mais aussi déstabilisé par des fragilités. Elle souligna qu’Hercule, qu’elle avait observé cet été, ressemblait beaucoup à son camarade. Elle réalisa un véritable plaidoyer pour le droit à apprendre en toute liberté. Elle promit de lever une armée pour combattre les suprémacistes jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul sur les bancs de l’Académie si la sécurité n’était pas restaurée. Enfin, elle répondit à Noël en le suppliant de ne pas renoncer et en lui expliquant sa démarche auprès de la directrice et du plus loyal des étudiants, Hercule.

Après la longue séance d’écriture, suivie de l’envoi des courriers, elle fut paralysée, à bout de nerfs face à la montagne de devoirs qui l’attendait. Pour conjurer le sort, elle décida de poser ses plumes et de préparer sa tenue pour le bal du 31 décembre. La robe blanche ressemblait à celle d’une mariée. Elle fila au grenier, à la recherche de tulle ou d’ornements dissimulés dans un des nombreux coffres.

Après l’action, le temps de la réflexion était venu. Dans le minuscule logis de Gérôme, autour d’une grande cafetière de café, l’Auror et son apprenti avaient couché sur parchemin le fruit de leurs découvertes. Hercule s’était décidé à partager ses remarques sur les empreintes relevées et transmises à Jacques Prunellier. Le Belge avait posé une question judicieuse :

— Combien y a-t-il de criminelles dans la communauté sorcière ?

— Des femmes ? Cela se compte sur les doigts d’une main. La plupart des sorciers douteux sont des hommes. Pourquoi ? À quoi penses-tu ?

— À qui. Gisèle Grandfort.

— La cheffe du gang des Yes-Wands ? Elle est en cavale depuis l’évasion du tribunal.

— Justement. Si sa fuite dure depuis si longtemps, c’est parce qu’elle a noué des relations avec le milieu suprémaciste qui la protège.

— Ce n’est pas une tueuse. C’est une arnaqueuse. Une faussaire talentueuse.

— Exactement le genre de personne qui raterait une mission d’une nature plus violente. Une femme avec des doigts très fins, plus habile que la moyenne pour créer des baguettes, contrefaire de la monnaie.

— Ton hypothèse se tient. Je sais où aller faire un tour pour cuisiner quelques-unes de ses connaissances.

— Quant à l’autre individu…

— J’ai transmis l’information à mon père. Des criminels avec des dimensions exceptionnelles, ça restreint les possibilités.

Vers 11h30, Jacques était venu rapporter de bonnes nouvelles. Le jeu d’empreintes correspondait à une armoire à glace de 210 centimètres, nommée Fernand Moreau. Un bandit touchant au vol, au rapt, au blanchiment d’argent criminel, à l’extorsion et au passage à tabac. Sa spécialité était de former les jeunes voyous dont il réparait souvent les bêtises. Il avait des combines pour transformer des crimes en accidents ou pour faire disparaître des corps. Mais, cerise sur le gâteau, ce sale bonhomme doté de muscles et d’un cerveau, était le neveu d’un inconnu total chez les Moldus mais d’une célébrité chez les sorciers.

— Quoi ?! avait explosé Gérôme.

— Son oncle, c’est Bernard Favori. Ton ex-commandant.

— Oh !

L’Auror s’était empressé de rapporter les informations à son chef. Hercule avait insisté pour qu’il rapporte le terme « écran de fumée » à propos de l’enlèvement de Picaillou. Selon le garçon, le ministre « s’évaderait » d’ici deux ou trois jours, après avoir été détenu dans une cave parisienne ou, plus vraisemblablement, dans une cavité au fin fond de la France. Selon lui, les Hollandais, toujours arc-boutés sur la libération expresse et sans condition des Van Kriedt, n’étaient pour rien dans la fausse disparition. En revanche, les suprémacistes français pourraient bien avoir organisé l’affaire et tenté de tuer Alfred Beauxbâtons, profitant de l’absence de sécurité disponible. Le Belge s’attendait aussi à être victime, avec Gérôme, d’une embuscade, pour avoir découvert le pot-aux-roses à propos de monsieur Boulay de la Meurthe. Cette fois, de Franjac avait fait preuve de lucidité et détaché du personnel, tout en claironnant que les recherches du ministre étaient plus actives que jamais.

— Pourriez-vous adresser une requête au commandant, de ma part, Gérôme ?

— Je t’écoute.

— Si vous bouclez l’affaire et si vous arrêtez les deux coupables du meurtre de monsieur Boulay de la Meurthe, qu’il vous nomme chef de groupe.

— Je ne peux pas écrire ça !

— À votre convenance.

Le garçon s’empara de son recueil de carrés magiques et exposa la demande à Mathilde pour transmission au patron. Gérôme reçut une réponse de Guillaume quelques minutes plus tard.

— Il a accepté, n’est-ce pas ?

— Oui. Cela me sidère.

— Pas moi. Monsieur De Franjac se trouve dans un état d’esprit intermédiaire entre la négligence de mon avis et sa prise en compte sérieuse. C’est la période idéale pour les négociations de tous ordres. Profitez-en, cela ne durera pas.

— Tu es…

— Retors ? Parfois, oui.

— Bien joué, gamin ! s’était amusé Jacques. Tu iras loin. Bon, ça vaut ce que ça vaut, mais on va mettre en place une filature de Moreau. Votre histoire sent le service ponctuel, sans suite, mais on ne sait jamais.

— Merci, Papa.

— Fais attention à toi, hein !

— Ne t’en fais pas !

— À un de ces quatre, gamin ! Je suis sûr qu’on se reverra.

— Au revoir, monsieur Prunellier.

Gérôme l’avait quitté quelques minutes après le départ de son père. Juste avant de transplaner, il avait lu plusieurs messages dans un des carrés magiques qui lui avaient donné le sourire. Hercule avait situé le document au dernier tiers du recueil. Comme si, classé par ordre alphabétique, l’Auror avait échangé avec un interlocuteur dont le nom commençait par la lettre P. Comme Pourpoint.

Le Belge était consigné dans le petit deux pièces. Il n’était pas question qu’il participe à des arrestations, ni à des interrogatoires. Il n’avait ni l’âge, ni l’autorisation, ni la formation. Juste avant de refermer la porte après le départ de son père, Gérôme avait marqué un temps d’arrêt et avait lancé au garçon :

— Fais gaffe avec l’exercice que je t’ai proposé, ce matin. Ta réussite est si… Ce n’est pas normal. Ça ne marche pas, à ton âge. Abstiens-toi en mon absence, d’accord ? Et que ça reste entre nous !

— Promis.

Le garçon s’était installé à table et avait sorti son encyclopédie sur les potions. Il s’était plongé dans la lettre R avec délectation.

Les étudiants regagnèrent l’Académie en masse dès le dimanche 28 décembre. Le soir venu, au Gerbera, tous répondirent présent sauf Hercule. Eugénie et Sigrid, en contact avec Mathilde, révélèrent qu’il œuvrait avec les Aurors sur une affaire sérieuse, en lien avec la tentative de meurtre perpétrée contre leur médicomage. Shin et Laurine interrogèrent leurs supports favoris pour connaître le dénouement. Il était positif. Néanmoins, Eugénie doutait.

Si les suprémacistes lui enlevaient son père et Hercule, en même temps, elle prendrait les armes, comme l’avait suggéré Roxane Delacour, après la réception de la lettre déchirante écrite par Noël Millefeuille. Rosier était le premier sur sa liste et s’il repoussait deux têtes à chaque décapitation de l’hydre, elle poursuivrait la tâche sans faiblir.

Au petit-déjeuner du 29, devant la quasi-totalité des effectifs, Agathe, après avoir donné des nouvelles alarmantes d’Alfred, mit les points sur les i et dénonça l’odieux chantage exercé par des élèves sur le fils Millefeuille. Elle exhorta les victimes à venir accuser leurs bourreaux et promit que les tortionnaires seraient exclus ainsi que les membres de leur famille susceptibles d’intégrer l’Académie. Si certains élèves entendaient instaurer un régime de terreur, elle ferait appel aux Aurors et, en dernier recours, aux créatures magiques capables de discerner le Bien du Mal. Elle s’abstint de préciser de quel genre d’espèce elle comptait exploiter ce talent, en dépit des questions posées. Rosier se gaussa et sous-entendit que c’était du bluff. D’Arcy, auréolé de la nomination de son père au rôle d’administrateur temporaire, lança que son paternel ne laisserait pas une créature lui causer le moindre tort, ce à quoi Agathe rétorqua que s’il se sentait visé, une place au cachot l’attendait.

Eugénie regretta qu’Hercule n’ait pas assisté à la remise en place du blondinet. Elle l’imagina en train de cogiter pour élucider l’affaire, sirotant un café infâme au lieu de se délecter d’un onctueux cacao chaud, agrémenté de macarons signés par Augustin, pour savourer l’instant présent. En réalité, Hercule ne se morfondait pas. Bien au contraire !

C’est un jeune inspecteur nommé Grégoire Pinot qui avait filé le train à Fernand Moreau jusqu’à un hôtel miteux de Ménilmontant. Il l’avait aperçu à une fenêtre du troisième étage en compagnie d’une femme à la chevelure courte d’un blond vénitien caractéristique. La personne, fluette, avait la quarantaine et était de petite taille. L’échange, ponctué de grands gestes, avait paru houleux. L’inspecteur s’était vite engouffré dans un bistrot pour téléphoner à ses supérieurs. Lorsque le signalement de la femme avait été fourni à Jacques Prunellier, il avait rapporté la description à son fils par écrit. Gérôme, aidé de Meursault, Prunier et Pourpoint, avait apposé des sortilèges anti-transplanage sur l’hôtel entier. Le quatuor avait investi la bâtisse et était parti à l’assaut de la chambre 302. Gisèle Grandfort ne leur avait pas facilité la tâche et s’était battue comme une diablesse. Après dix minutes de combat, Prunier lui avait arraché sa baguette des mains.

Transférée au ministère, ligotée sur une chaise magique, elle avait été rejointe par Fernand Moreau, remis aux Aurors après son arrestation musclée et incarcéré dans une pièce voisine. À la préfecture de police, Jacques avait invoqué un crime de guerre nécessitant une traduction en justice distincte.

Le petit Belge était assis auprès de Raymond Dessuture et de Mathilde Pourpoint, dans l’ombre d’un réduit jouxtant la salle dévolue aux réunions et aux interrogatoires. Gérôme trônait en face de madame Grandfort, avec plusieurs parchemins posés devant lui ainsi que des sachets opaques contenant les preuves. L’un d’eux avait été préparé par Raymond, à la demande d’Hercule. L’Auror débuta l’interrogatoire par une question classique :

— Vous êtes bien Gisèle Grandfort, née le 13 mai 1878, à Melun ?

— Oui.

— Je vous informe que vos empreintes ont été retrouvées au domicile de monsieur Jules Boulay de la Meurthe, à Momas, dans les Pyrénées-Atlantiques.

— Oui et alors ?

— Peut-on savoir ce que vous faisiez là-bas ?

— Je lui réclamais une interview.

— Une interview ? Pour quel journal ?

— Pour écrire un livre sur lui. Il a accepté de me recevoir.

— À quelle date et heure vous êtes-vous rendue chez monsieur de la Meurthe ?

— Je peux savoir de quoi on me soupçonne ?

— De meurtre.

— Pardon ?

— Date et heure de l’interview.

— Le 24 décembre. À 18h00.

Prunellier haussa les sourcils.

— Vous avez conservé des notes de l’entretien ?

— Elles ont brûlé lors de l’attaque que vous avez menée contre ma personne. Un Incendio malencontreux.

— Pas de chance ! Où monsieur de la Meurthe vous a-t-il reçu ?

— Euh… Ça rime à quoi, ces questions ?

— Répondez.

— Dans sa bibliothèque.

— Ce n’est pas dans cette pièce que nous avons relevé vos empreintes.

— J’ai pu toucher des meubles lors de la visite. Et vos histoires d’empreintes, ça n’existe que chez les Moldus.

— Nous utilisons désormais leurs méthodes. Elles nous permettent d’être catégoriques. Donc, comment se fait-il que vos empreintes figurent dans la chambre de la victime ?

— C’est impossible ! C’est un coup monté ! Avec du Polynectar ! C’est ça, quelqu’un a pris mon apparence avec du Polynectar !

Il enfila des gants avec un calme olympien et ouvrit un sachet. Il procéda à la lente extraction d’un couteau à la lame ensanglantée.

— Et vos empreintes sur l’arme du crime ?

— C’est n’importe quoi ! Je ne l’ai pas poignardé ! Je l’ai…

— Oui ?

— Non. C’est un piège ! Ce ne sont pas mes empreintes ! Ce n’est pas mon couteau !

— Qu’en savez-vous ? Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer qu’il ne s’agit pas de l’arme du crime ?

— Je…

Elle avait bondi dans sa direction mais les liens magiques la maintenant sur son siège, l’avaient rabattue sur l’assise et s’étaient resserrés. Lassé d’obtenir des réponses au compte-goutte, Prunellier brandit une fiole de liquide incolore. Il se leva et la força à ingurgiter la potion. Il se rassit et attendit que les pupilles de Gisèle s’arrondissent, jusqu’à ce que ses iris dorés aient disparu.

— Vous mentez, Gisèle. Vous n’étiez pas à 18h00 chez la victime, car elle était en compagnie d’une amie à ce moment-là. Vous étiez dans sa chambre entre minuit et 2h00. Vous avez pratiqué le sortilège Doloris pour le forcer à vous ouvrir son coffre et vous donner son testament. Comme l’homme a résisté, vous avez décidé d’user d’un nouveau sortilège auquel vous n’étiez pas habituée. Lequel, s’il vous plaît ?

— Veinas Excidit.

— Il s’est vidé de son sang, c’est bien ça ?

— Oui, souffla-t-elle avec une voix apaisée, comme dans un rêve éveillé.

— Paniquée, vous avez contacté un certain Fernand Moreau.

— Non. J’ai appelé Bernard.

— Favori ?

— Oui.

Derrière la vitre, Mathilde jubilait. Le coup du couteau avait déstabilisé la criminelle. Avec le Veritaserum, elle n’était plus en mesure de résister. Prévenu, de Franjac lança l’arrestation de Favori. Dans la salle voisine, Moreau, interrogé par Meursault, était intarissable et se débattait comme un lion pour ne pas tomber pour meurtre à la place de Grandfort. S’il devait finir en prison, il voulait éviter Fengsel où, dépourvu de pouvoir sorcier, il perdrait la vie en quelques heures.

— Bernard Favori a fait appel à Fernand Moreau.

— Oui.

— Celui-ci vous a exhorté à lancer des Vulnera Sanentur pour remettre le sang dans le cadavre et maquiller les blessures. Il a fait nettoyer le sol avec un Tergeo, a tenté d’ouvrir le coffre. Sans succès.

— Oui.

— À la fin, vous avez remarqué la fiole contenant un serment inviolable sous sa chemise ?

— Oui.

— À qui l’avez-vous remise ?

— Je ne sais pas.

— Pourquoi ?

— Il portait un masque à l’effigie de Luc Millefeuille.

Prunellier frémit. Ce nom, des siècles après, inspirait toujours la terreur. Dans le minuscule local, Hercule commenta :

— C’est un faux inventé par Jules Boulay de la Meurthe.

— Quoi ? s’exclama Mathilde. Tu es sûr ?

— Docteur, si vous observez le corps du défunt dans l’obscurité, vous découvrirez une bioluminescence sur sa poitrine. J’ai eu une description du pendentif par le témoin qui lui a rendu visite le soir, avant sa mort. J’ai aussi vérifié ce point que je soupçonnais, sur les draps du lit de Jules.

— De quoi s’agit-il, mon garçon ?

— De radium, je pense. C’est un élément découvert par la Moldue Marie Curie. C’est moins lumineux qu’un serment inviolable. Néanmoins, je suis certain que notre victime a su renforcer la similarité entre les objets et l’a protégé de sorte que le voleur croit qu’il s’agissait du testament même. Le commanditaire risque d’avoir une certaine déconvenue et une surprise très désagréable.

— Pourquoi ? demanda Mathilde.

— Parce que je me suis intéressé aux travaux de madame Curie, l’une des plus grandes personnalités de la science. Elle pense que les éléments comme l’uranium, le polonium ou le radium émettent une radioactivité nocive pour le corps humain. Mortelle à moyen terme si le porteur ne s’en sépare jamais. Et j’ose croire que ce sera le cas. Le mystérieux personnage, derrière l’ignoble assassinat de monsieur Boulay de la Meurthe, sera à son tour victime de la très grande intelligence de sa cible.

— Un faux serment ! s’amusa le docteur. Je ne risque rien, avec le cadavre ?

— Non. Il aura porté l’objet quelques mois et seule la radioactivité résiduelle se sera logée dans ses chairs.

— Mais alors, où se trouve le testament ? demanda Mathilde. Chez le notaire ?

— Non, Gérôme est allé le vérifier il y a deux jours.

— Le coffre, alors ?

— Non. Il est en possession de l’héritier. Un Sang-Pur. Pour adhérer aux termes de la nouvelle loi. Mais c’est une personne qui saura conserver l’esprit de l’ancien patron. Je suis allé consulter le fameux registre non officiel, aux archives. Je pense avoir découvert le nom de l’heureux bénéficiaire.

— Ah ah ah ! Sacré Hercule ! Dis donc ! Pourpoint m’a dit que tu avais fait monter les enchères, avec le patron ? Combien tu vas lui prendre ? C’était quoi, les conditions ?

— 500 Gallions si c’était un meurtre. 500 de plus pour le nom du coupable. 500 de mieux si le ministre est relâché ou réussit une « évasion » sous peu. J’ai aussi négocié une promotion pour l’Auror Prunellier s’il trouvait les deux criminels.

— Ah ah ah ! M’est avis qu’il va casquer, le grand chef !

Mathilde était très confiante sur ce point. Le terme « évasion », prononcé par l’enfant, résonnait d’une drôle de façon dans son esprit. Comme s’il était inadéquat.

— Bon ! Le spectacle est terminé. Elle est cuite comme ma dinde à Noël ! L’habitude des fours à 2000 degrés… Ah ah ! Allez, hop, je file. À plus tard et à bientôt, docteur détective !

— Un vrai personnage, commenta l’Auror.

— Je le trouve farfelu, humain, brillant, avoua le garçon. Il m’impressionne et me fascine. Je l’adore.

— Hercule… Tu es conscient que ta part dans la résolution de ce crime est immense ?

— Sans l’intuition de Gérôme au départ, il n’y aurait pas eu d’affaire de la Meurthe. Sans la directrice Bonnelangue, madame Cacheton et une bonne bouteille de cognac, il n’y aurait plus d’Alfred Beauxbâtons. Notre travail ne prend pas fin avec l’inculpation de Gisèle Grandfort, de Fernand Moreau et de Bernard Favori. Le criminel qui a attenté à la vie du docteur, court toujours. Son commanditaire également. Et ce que je rêve d’accomplir, c’est le lien entre les deux affaires.

— Toutefois, Hercule, je vais devoir te raccompagner à l’Académie.

— Si vous le permettez, juste avant, il me reste une mission.

— Laquelle ?

— Empocher 1500 Gallions.

— Pour cela, il faut que…

— … le ministre soit libéré.

Le commandant sortit avec des aveux complets de Fernand Moreau. En revanche, près d’un litre de Veritaserum dut être utilisé sur Bernard Favori pour qu’il avoue avoir adressé son parent à Gisèle Grandfort. Interrogé à propos de la libération du gang des Yes-Wands en plein tribunal, l’ex-commandant chargea Marcel Minasse mais concéda avoir tout organisé. Lorsqu’on voulut savoir qui lui avait donné l’ordre, il fut incapable de donner une identité sans se mettre à convulser, à saigner du nez, des oreilles et à éprouver des souffrances abominables. Il désigna Michel Cytise et Clément Cenillier comme les informateurs réguliers d’une organisation secrète au sein du département des Aurors.

Le soir du 29 décembre, Guillaume de Franjac convoqua la presse, toutes opinions confondues. À 19h00, il décrivit la chronologie des faits à une assistance médusée. À plusieurs reprises, il céda la parole à Prunellier, n’hésitant pas à le mettre en avant. Hercule, en coulisses, fit remarquer à Mathilde que Gérôme était très à l’aise devant les flashs des photographes et que son expression, factuelle, était très professionnelle. Puis, il ajouta sur un air taquin :

— Il faut que je trouve un endroit pour dormir, ce soir.

— Viens chez moi.

— Non, je ne voudrais pas gâcher votre soirée avec Gérôme.

— Pardon ?

— Ai-je prononcé une phrase ? Curieux, je ne m’en souviens pas.

Elle secoua la tête, estomaquée et répondit :

— Quoi que tu fasses de ton avenir, l’univers ne pourra pas se passer des multiples talents d’Hercule Van Betavende.

Il soupira et rougit. Une idée le traversa et l’amusa.

— Quoi ?

— J’imaginais juste des parents qui demandent à leurs enfants, ce qu’ils veulent faire comme métier, quand ils seront grands.

— Et les enfants qui répondent : je veux être Hercule Van Betavende.

— Oui. Une idée farfelue.

Mathilde fut persuadée du contraire.

Le logement de Mathilde était encore plus étriqué que celui de Gérôme. N’ayant rien à cacher au Belge trop intuitif à leur goût, le couple réserva deux chambres d’hôtel au Mollusque Nocturne : une pour les tourtereaux et l’autre pour le garçon. Guillaume invita les acteurs essentiels au café-restaurant l’Air de la Sirène. Au cours du repas, le commandant laissa entendre qu’il connaissait l’un des titres exclusifs du Cri de la Gargouille.

Le Belge avait lancé :

— Le nom de l’héritier du groupe littéraire de la Meurthe ?

— Cela se pourrait.

— Est-ce que monsieur Dauclair va recourir à d’anciens Aurors, pour sa sécurité personnelle ? Ou bien va-t-il faire appel à Niffleur-Sécurité ?

Raymond Dessuture explosa de rire.

— Mais tu n’arrêtes jamais de faire fonctionner tes petites cellules grises ? s’exclama le patron.

— En théorie, si. La nuit. Mais il m’arrive de solutionner des problèmes en rêve.

— C’est pas poss…

C’est à l’arrivée du dessert qu’un membre de la CRS fit irruption dans le restaurant. Il chuchota à l’oreille de Guillaume. À la mine réjouie du patron des Aurors, Hercule se frotta les mains. Le geste n’échappa pas à l’homme, navré de saigner son budget pour rétribuer le garçonnet.

— Désolé, je dois vous quitter. Patron, l’addition est pour moi ! Bonne soirée à tous !

— Que se passe-t-il ? demanda Gérôme.

— Le gamin vient de le dépiauter comme un Taupitambour prêt à passer la broche, s’esclaffa Raymond. Ah ah ah !

— Vous croyez, Docteur, qu’il s’agit du ministre ?

— Tu as envie de parier ta promotion là-dessus, Prunellier ?

Gérôme avait passé l’étape de la confiance en Hercule. Il déclina donc le pari. Vers 22h00, le Belge put enfin goûter à la literie du Mollusque Nocturne. Un confort moelleux inimaginable.

Le Cri de la Gargouille frappa très fort les 30 et 31 décembre. Après l’annonce des crimes, des enquêtes, des têtes tombées au passage, la révélation de l’identité de l’héritier de Jules, avec une copie du testament signé de l’homme en page 2, le quotidien enchaîna avec l’évasion rocambolesque du ministre de la Magie, incarcéré dans une grotte perdue des Alpes. Après l’avoir nourri, ses geôliers n’avaient pas bien refermé la porte de sa cellule aménagée au fond de la cavité. Il en avait profité, s’était emparé d’une baguette et avait lutté avec âpreté pour gagner sa liberté. Il avait transplané à plusieurs reprises, à vue, pour atteindre un village où il avait trouvé refuge auprès de Moldus très aimables. On l’avait conduit à la ville la plus proche où il y avait le téléphone. Il avait contacté des amis Sang-Mêlé et avait été récupéré à la tombée de la nuit. Le temps qu’il rejoigne le ministère, qu’il envoie des Aurors sur place, ses ravisseurs avaient disparu. Il avait repris les rênes du pouvoir et entendait rencontrer monsieur De Klerk, son homologue hollandais, afin de calmer les tensions entre les deux nations. Il minimisait l’enlèvement dont il avait été victime et mettait cet acte sur le compte de la folie d’individus non représentatifs des Bataves.

En marge de ses déclarations officielles, Émile Picaillou exprimait sa désolation pour l’assassinat et la tentative de meurtre. Il se disait confiant dans la guérison du docteur Beauxbâtons pour lequel tout l’hôpital se mobilisait et approuvait sa surveillance renforcée. Il remerciait le commandant pour les efforts incessants déployés pour le retrouver, tout en étant attentif aux affaires louches ayant émaillé ces journées. Puis, le ministre voulut rencontrer tous les personnages-clés. Il ne masqua pas sa surprise en croisant le regard du petit Belge. Il s’étonna :

— Que fait cet enfant au département des Aurors ?

— Il s’agit d’un garçon plein de bon sens, un élève de l’Académie, minimisa De Franjac.

— Ah ? Comment t’appelles-tu, jeune homme ?

— Jij eet. Eten.

— Bien, bien, commenta le sorcier en lui serrant la main avec vigueur.

Quelques minutes plus tard, Guillaume fonça sur Hercule et lui avoua ne rien avoir compris à la scène.

— Pourquoi ne lui as-tu pas donné ta véritable identité ?

— Parce qu’il la connaît déjà. Je voulais voir s’il réagirait à mes mots.

— C’était du néerlandais ? Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— « Tu manges. Manger. » Il a été captif durant six jours. Le prisonnier d’un groupuscule hollandais. Il a donc dû entendre ces mots près de 18 fois. Il aurait dû me comprendre. Ses ravisseurs n’étaient pas bataves. C’est un menteur, Commandant.

La dernière phrase prononcée par le garçon eut la tonalité d’une condamnation. Le chef du département en eut le souffle coupé. Si le gamin accusait Picaillou de tromperie, au point d’avoir rusé de ce stratagème, c’est qu’il y avait eu « écran de fumée », comme l’affirmait le Belge. Mais pourquoi ?





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