La semaine du 17 novembre débuta sous les meilleurs auspices par une annonce de la directrice, lors du petit déjeuner. Elle prévint les élèves que les cours d’astronomie seraient désormais assurés par Wilfried Laflèche. Le professeur Racine dont l’état de santé, précaire, était une source d’inquiétude, serait absent pour une durée indéterminée. Elle annonça que les heures de sciences seraient dispensées par un ancien de CHASSE, brillant dans de nombreux domaines scientifiques et inventeur de génie puisque, grâce à lui, une élève de Beauxbâtons détenait le record d’altitude en vol sur balai.
— Veuillez accueillir le professeur Günther Dornier !
L’ovation fut unanime et c’est rouge de confusion que le Luxembourgeois salua les étudiants en s’inclinant devant eux. Il se fendit d’un petit discours où il promit de ne pas être trop vachard, à condition que les enfants adhèrent à son approche expérimentale des sciences, ce qui promettait un remplissage optimal de l’infirmerie. Umbelina, enchantée, adressa un signe complice à Jo. La présence de Günther stimulait les Portugais qui se voyaient déjà collaborer avec l’inventeur en dehors de ses leçons. Le cours qu’il assura deux heures plus tard, auprès des élèves de troisième année, fut passionnant. Il leur enseigna les calculs de portance, des degrés d’angle et les fit mettre en pratique en fabriquant des avions en papier moldu, respectant les cotes idéales, avec lancer égalitaire depuis une catapulte miniature fabriquée à coups de sortilèges. Il montrait, démontrait, en quoi les sciences pouvaient aider les sorciers. Aux premières années, il expliqua l’intérêt de choisir des bois denses pour enchanter des cuillères tournant dans une casserole pour éviter que les sauces attachent, les essences trop légères entraînant souvent une éjection de l’ustensile si le mélange était trop épais. À contrario, les bois à plus faible densité étaient requis pour tailler des balais et il fallait calculer le ratio résistance-légèreté adéquat.
En marge de cette révolution, Günther développait ses balais chez Delacour avec qui il avait signé un contrat d’hébergement et d’accès aux facilités. Umbelina brûlait d’impatience de tester la première mouture.
Hercule, Eugénie et Laurine avaient eu l’occasion d’assister à une démonstration d’encre magique créée pour les tatouages. Dune possédait une reproduction de dragon d’eau aux teintes bleutées, similaires au coloris d’un Occamy. Elle l’avait inscrit dans sa chair lorsqu’elle était âgée d’une quinzaine d’années. Lorsqu’elle l’appelait, sans faire usage de sa baguette, il se libérait de son avant-bras gauche et lui rendait divers services comme la délivrance d’un message ou le transport de charges lourdes. C’était un dragon d’eau ; il ne crachait pas de feu mais son souffle projetait des masses d’eau si violentes, si instantanées, qu’elles assommaient sans mal plusieurs sorciers. Le dragon pouvait pêcher des poissons et nourrir son maître. Par sécurité, l’activation du tatouage avait eu lieu dans la salle blanche, car les 500 kilos de la bestiole volante n’étaient pas indiqués pour l’observatoire où Dune enseignait les Arts magiques.
Les enfants avaient été très impressionnés par la créature et séduits par la perspective d’une magie sans baguette, passant hors du périmètre de surveillance du ministère. Valentine avait manifesté un grand intérêt et avait réclamé des explications sur le processus à mettre en œuvre pour tatouer un animal magique sur sa peau.
— Il y a quatre étapes à respecter. D’abord, on réfléchit à une bête et par-dessus tout, aux raisons pour lesquelles on désire celle-ci et non une autre. Une fois que votre projet est d’une clarté absolue dans votre esprit, vous devez le visualiser, surtout ses couleurs, car la seconde partie consistera à élaborer toutes les encres dans des chaudrons séparés et en même temps. Les recettes varient énormément d’une couleur à l’autre. Il faut savoir qu’on ne mélange pas les encres. Si vous avez besoin d’orange, vous préparez du orange, vous ne mélangez pas le rouge et le jaune. Si vous étiez tentés de le faire, sachez que la partie du corps où une couleur mélangée aura été utilisée, s’arrachera quand la créature s’animera et quittera votre enveloppe corporelle. C’est la promesse d’une douleur infinie. La troisième phase est la plus simple : on prend un parchemin, on crayonne la créature avec un fusain couleur sanguine et on encre le dessin avec un pinceau en poils de Bayours. On nomme la créature dessinée et on l’inscrit en runes de vieux futhark. La dernière étape commence par le choix de l’emplacement où vous souhaitez le tatouage. Je vous conseille de l’appliquer sur les bras si le dessin est de taille modeste et sur le dos pour les plus grandes pièces. On prend sa baguette et on fait usage du sortilège animant la créature et débutant le transfert des encres sur la peau. C’est un processus d’une durée variable, selon la taille originelle de l’animal. Pour un dragon d’eau, comme le mien, d’une dimension intermédiaire, il faut compter deux heures d’une souffrance comparable au sortilège de torture. Pour le tatouage d’un Gazeux basque, il faut huit heures. Pour un Billywig, c’est dix minutes.
— C’est un processus moins compliqué que celui pour devenir un Animagus, nota Eugénie.
— J’ai gardé le meilleur pour la fin.
— Ah…
— Il y a une conséquence durable qui t’interdira, Valentine, d’avoir un tatouage magique.
— Oh… fit la Suissesse, déçue. C’est lié au sommeil ?
— Tout à fait. Durant une année entière, vous revivrez chaque nuit l’épreuve du tatouage. Dans vos rêves, avec la douleur physique. Enfin, cauchemars, pour être plus juste. Ce n’est qu’à la cessation de cette résurgence nocturne, que vous pourrez appeler votre créature tatouée.
La perspective d’une année de souffrance refroidit les plus hardis.
— J’ai sacrifié deux heures de mes nuits pendant une année.
— Donc, pour un Gazeux basque, cela revient à renoncer à nos nuits ?
— Exactement, Laurine. Il faut récupérer en journée, ce qui n’est pas aisé. En revanche, si cela peut vous rassurer, la libération ou le retour du tatouage ne génère que des picotements insignifiants. Sachez que le processus n’est pas toujours couronné de succès, même si on a respecté toutes les étapes.
L’enseignante expliqua que l’hésitation sur le choix de la créature ou la décision d’adopter un animal trop éloigné de sa vraie nature, de son caractère, entraînait un refus systématique du dessin de se transférer vers son créateur. Pour remédier à ce problème, elle précisa qu’elle connaissait un Polynésien, au talent avéré, capable de deviner l’animal totem de n’importe quel sorcier et de se charger de tout le processus.
Hercule posa une question quelque peu saugrenue :
— Qu’arriverait-il si votre ami sorcier voulait créer un tatouage pour un Moldu ?
— Le Moldu ne survivrait pas. Il faut baigner dans le monde sorcier sinon, l’esprit du receveur est perdu.
— Et si le réceptacle est un… Cracmol, conscient du monde sorcier ?
— C’est une excellente question, Hercule. Je ne connais pas la réponse. Néanmoins, je suis certaine que tu la trouveras à LA bibliothèque.
À sa manière d’insister sur l’article « LA », elle mentionnait l’antre de monsieur Gutenberg. Hercule ne manquerait pas de vérifier si Jacques Boulanger était éligible au tatouage magique.
Une fois réuni avec le reste de l’ordre Gerbera, le trio avait partagé sa fabuleuse expérience. Jacques s’était montré très intéressé et s’était juré de questionner monsieur Amand à ce sujet. Eugénie ne s’était pas montrée très loquace mais, en son for intérieur, elle avait déjà fait son choix de tatouage : un Niffleur. Une créature attirée par les richesses. Un atout précieux.
Le temps exécrable, fait de pluie glacée et de vent cinglant, contraignait les sorciers à rester reclus dans leurs demeures ou à se réfugier dans l’atmosphère chaleureuse du Café Abringer, à respirer les senteurs sucrées de la confiserie K. Rammelle ou à s’encanailler au Griffon Buveur. Rares étaient les courageux bravant les intempéries, baguette orientée vers le ciel, jetant un sortilège anti-pluie. La femme en robe sorcière sur mesures, taillée par Mauricio Meurice en personne, dissimulait ses traits et ses longs cheveux blonds sous une capuche presque trop juste pour son abondante masse capillaire. Elle marchait d’un pas rapide. Elle bifurqua dans la rue Richer puis emprunta la ruelle des Bâtons Carmin.
Parvenue à la hauteur d’une porte métallique abritée par un auvent, elle asséna une série de coups brefs, entrecoupés de pauses à la durée variable. Un mécanisme se mit en branle ; l’eau, accumulée sur l’auvent, se déversa sur elle. Quand la douche prit fin, elle faisait face à un long couloir desservant plusieurs pièces. Le sol, en marbre, les parois, couvertes de tapisseries animées, tissées à la main, les lustres de cristal dotés de bougies sans fin, les tableaux des plus grands artistes sorciers suspendus aux murs, le mobilier recouvert de feuilles d’or, tout respirait l’opulence, la richesse ostentatoire.
Un elfe de maison, éborgné et à l’oreille droite tombante, fit son apparition. Il lança un sort de séchage instantané sans lever les yeux sur la visiteuse et lui tendit un masque blanc sur lequel le visage de Luc Millefeuille avait été peint. Victime d’une claudication sévère, il la conduisit dans une bibliothèque spacieuse à une allure de Laminak. La pièce, aveugle, regorgeait d’écrits, d’ouvrages retenus par des chaînes enchantées. Les volumes, agressifs, passaient le clair de leur temps à proférer des insanités quand ils ne débitaient pas des sonnets sataniques, promettant une fin douloureuse aux Moldus et aux Sangs honteux.
Au centre de l’arène, surélevée d’un demi-étage au-dessus du sol, une cage en fer forgé abritait une table ronde et de confortables fauteuils. La femme monta les marches menant à la prison et entra. Dès que la grille fut verrouillée, le métal fut parcouru par des flammes bleues. Tout devint invisible et inaudible. L’elfe de maison disparut après un pop discret.
— Prends place, ma sœur, invita le maître de cérémonie dont le visage était dissimulé de la même façon que ses disciples mais dont la voix aux intonations du Sud-Ouest était trop caractéristique pour qu’on ne devine pas son identité.
La femme repoussa sa capuche et une cascade de cheveux blonds tomba sur ses épaules.
— Mes amis, il est temps de passer à l’action.
— Enfin ! s’exclamèrent plusieurs agents du Mal.
— Nous allons exploiter la loi Picaillou à notre avantage. Le ministre de la Magie a cru faire un excellent troc avec cette réforme de l’héritage, mais il n’a pas mesuré la portée de cette véritable aubaine pour nous.
— Que proposes-tu, frère Sang-Pur ? demanda l’un des participants masqués.
— Un événement extraordinaire s’est produit à l’école Beauxbâtons. Un fait qui semblait inconcevable.
— Lequel ?
— Il y a un Ballessaim parmi les élèves.
— Voyons, c’est impossible.
— C’est la vérité. Même si le gamin présente des déficiences magiques patentes, de par la nature de son Sang-Impur, résultat d’abâtardissements successifs, il est élève à l’Académie.
— Et alors ? L’école reviendra à une de nos familles à la mort de Beauxbâtons puisque sa fille a renoncé à l’héritage.
— Ce n’est pas certain. La présence de cette engeance sème le trouble.
— Ridicule ! La loi Picaillou est claire. L’école ne nous échappera pas.
— Ce Ballessaim appartient à un nouvel ordre.
— Parlons-en, de ce quatrième ordre, coupa la blonde. C’est un ramassis de rebuts abjects. Le Sondeur leur a joué un sale tour en les parquant, comme des porcs dans une ferme.
— Je ne le pense pas. Il a regroupé une garde rapprochée autour de ce Belge, Van Betavende.
— De quoi parles-tu, Frère ? Tu as peur d’un gamin sans importance ?
— Sans importance ? J’affirme qu’il est responsable de l’incarcération de Marcel Minasse, l’un des nôtres. C’est aussi par sa faute si Bernard Favori s’est retrouvé sur la touche. L’Auror Cytise, acquis à notre cause, a quitté le corps des Aurors sans délai, pour avoir fait pression sur le petit Belge.
— Tu divagues, Frère !
— Absolument pas ! Nous devons éliminer ce gamin et cette Bonnelangue qui le protège. Il faut se débarrasser de ce quatrième ordre sinon, nous nous exposons à de graves déconvenues.
— Délire total ! Si tu nous as convoqués pour des broutilles… gronda un homme à la stature de géant et à la voix de stentor.
— Non, non… Il faut passer à l’action mais pour cela, nous avons besoin d’une diversion.
— Explique-toi.
Il leur livra un plan les assurant de capter l’attention des autorités pendant qu’ils se livreraient sans vergogne à de coupables activités. Il possédait tous les contacts nécessaires dans le crime sorcier pour mener toutes les tâches. Il leur garantit qu’en 1920, les suprémacistes contrôleraient tous les organes de pouvoir et que Picaillou n’aurait pas d’autre choix que de leur remettre les clés du ministère. Après quelques applaudissements chaleureux, il mit fin à la session. Il pria le géant et la blonde de rester. Il leur souffla :
— Dites aux vôtres de se tenir prêts. Je n’ai pas fait circuler cette rumeur de contrat sur la tête du petit Belge pour rien.
— Ce sera fait, répondirent les disciples, avant de se retirer.
Le destin d’Hercule était scellé.
À quelques kilomètres de là, au ministère, un trentenaire brun aux yeux noirs perçants, à la fine moustache de dandy et aux pommettes saillantes, appliquait des tampons, choisis parmi la ribambelle flottant devant lui, sur des documents empilés sur son bureau. Dissimulé dans les entrailles du saint des saints de la magie française, assis sur une chaise inconfortable derrière un mobilier au vernis écaillé, il se satisfaisait de son local poussiéreux, exigu, dénué de fenêtres et doté des Feux Éternels les plus faiblards en stock.
— Traité ! déclama-t-il en déposant un parchemin sur sa gauche.
Il s’empara du suivant. Il était vierge. Recto-verso. Il revérifia, le remit sur la pile de droite, se leva, s’empara de sa baguette et tapota plusieurs fois sur la tige creuse soutenant un des Feux d’éclairage. La barre de soutien se fendit. Il écarta les pans et récupéra une fiole. Il alla à la porte de son bureau, vérifia que personne n’approchait et lança un Collaporta. Il avala sa potion et reposa le contenant vide dans sa cachette. Peu à peu, son corps, son visage se transformèrent. Le trentenaire brun et efflanqué se changea en un cinquantenaire bedonnant à la barbe rousse, aux cheveux rares et gris. Il troqua son costume moldu pour une robe sorcière noire, anonyme. Puis, il tourna son auxiliaire magique côté manche et fit rouler une molette gravée de runes jusqu’à un repère matérialisé par un trait. La rune ᚲ dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, la rune ᛁ dans le sens contraire et la rune ᚨ pour finir dans la direction initiale. Il enfonça le bouton en avant et activa la fonction Portoloin de sa compagne en palissandre d’Inde.
L’homme se retrouva dans une cave de restaurant ou de particulier, côtoyant de grands crus bordelais. Des chaises et une table rustique apparurent à sa demande. Six individus, au visage et à la morphologie identiques à la sienne, prirent place tout autour. L’un des clones, affublé d’une voix nasillarde, prit la parole :
— Les Van Kriedt ont été repérés.
— Excellente nouvelle. Sur le territoire ?
— Non, aux Pays-Bas. Il faut procéder à un arrachement.
— Uniquement les adultes, précisa un autre double sur la même tonalité.
— Le mineur prénommé Casper devra être livré aux Aurors hollandais.
— Trop risqué, répliqua le fonctionnaire. Le siège de leurs Aurors est un guet-apens permanent. Il vaut mieux le déposer dans leur centre hospitalier. Il y a une unité d’enfermement spéciale, gardée par deux Bataves. Son accès est plus simple.
— Là où il aurait dû échoir si les siens n’avaient pas tendu un traquenard à nos Aurors.
— Et les aînés ?
— Pieds et poings liés, à la porte du commandant de Franjac.
— Nous sommes d’accord ? Votons l’arrachement.
Sept mains se levèrent. Unanimité. L’un des hommes, au timbre de voix légèrement différent – une femme, à l’origine –, se manifesta :
— Avons-nous l’autorisation du ministre de la Magie ?
— Picaillou est hors-jeu depuis un moment.
— Cet été ?
— Oui. Il ne sera pas informé. Personne ne le sera. Le ministère est noyauté par les suprémacistes. Tout comme le gouvernement hollandais. Les Van Kriedt, comme Picaillou, sont les jouets entre les mains des tenants du Sang-Pur. À tout instant, les Sages peuvent accorder les pleins pouvoirs au ministre, pour une année et le manœuvrer pour servir leur cause. La prudence reste de mise.
— Qui va se charger de l’arrachement ?
— Un fantôme. Comme toujours.
D’un commun accord, la séance fut levée. Chacun retourna à sa vie ou à sa fonction publique. Revenu à son point de départ, le fonctionnaire but du Contre-Polynectar. Les effets de la potion cessèrent aussitôt. Il rouvrit son bureau et salua un Gobelin très laid et désagréable. La créature s’abstint de lui rendre ses salutations. Il reprit le document vierge et griffonna. La phrase, tracée à l’encre bleue, s’évanouit.
À tout visiteur désireux de fuir les villes moldues et leur atmosphère empuantie de charbon brûlé ou de gaz de pétrole non consommé, les habitants locaux conseillaient d’aller au nord de la ville d’Arnhem où s’étendait la plus grande forêt des Pays-Bas. Un peu à l’écart des faubourgs, à la lisière de la forêt, il y avait un moulin désaffecté dont les ailes étaient en lambeaux. S’il ne servait plus à moudre les céréales depuis 20 ans et s’il paraissait inoccupé, c’était un leurre. Dans un confort spartiate vivait une jeune femme blonde, grande, d’une vingtaine d’années, l’archétype de la Batave. Ce n’était pas une Moldue, en dépit de ses coutumes et de ses vêtements empruntés aux non-Mages.
Depuis des jours, Edgar la suivait, après l’avoir repérée en explorant plusieurs pistes. L’oiseau, perché dans un des rares résineux à feuillage persistant des alentours, épiait les allées et venues de la jeune sorcière. Il se dandinait sur sa branche, éprouvant des fourmillements à rester en position statique, agacé par l’inaction. Il était épuisé, affamé mais ses sens aiguisés lui prédisaient une issue proche.
Soudain, alors qu’il se laissait gagner par le sommeil, la Hollandaise quitta le moulin, le dos chargé d’une lourde sacoche. Elle enfourcha une bicyclette garée au pied du bâtiment et prit la direction de la forêt. Edgar prit son envol et gagna les hauteurs. Sa vue perçante lui permettait de discerner un lapin à plus de 500 mètres depuis les cieux. Il suivit la sorcière pendant un quart d’heure, environ. Il la vit stopper et adosser son vélo contre le tronc d’un chêne vert. Il plongea en silence et se posa sur une branche avec un angle d’observation idéal. La femme poursuivit à pied, car les fourrés constituaient une gêne pour sa monture. Elle passa entre deux arbres presque identiques et disparut. Edgar se rapprocha d’une cinquantaine de mètres et patienta. Le rideau végétal, épais, masquait une trouée dans laquelle quelqu’un avait installé une demeure dissimulée.
Au bout d’une dizaine de minutes, la blonde réapparut. Sa sacoche était vide et ne lui pesait plus sur les épaules. Elle avait procédé à un ravitaillement. Edgar ne se préoccupa pas d’elle et se concentra sur les arbres jumeaux. Il était trop tôt. L’attente débuta.
La nuit était sur le point de tomber lorsque deux silhouettes masculines traversèrent le portail magique. Edgar les identifia comme Jantje et Rogier Van Kriedt. Il les laissa ramasser du bois mort et rentrer. Un peu plus tard, une odeur de brûlé et de viande cuite chatouilla les narines sensibles de la harpie féroce.
« Ces imbéciles ont mis en place des protections visuelles et auditives. Juste ça. Piètres sorciers ! Même un chasseur moldu les débusquerait. »
L’oiseau attendrait l’aube, au moment où ils seraient reposés, encore ensommeillés, moins méfiants. Avant de passer à l’attaque, il devait s’assurer de la présence de Jutte et Casper.
Affamée, la harpie féroce manœuvra ses oreilles pour détecter les moindres mouvements aux alentours. Sa tête tourna à 240 degrés et ses yeux s’agrandirent pour emmagasiner un maximum de lumière nocturne. Sous les feuilles mortes jonchant la forêt, à une trentaine de mètres, il y avait de la nourriture. Elle se hâtait, puis stoppait, aux aguets. Petit bruit léger. Pas une proie d’importance, hélas ! Un surmulot. Il ferait l’affaire. Edgar étendit ses ailes et plongea. Un seul battement suffit à corriger la trajectoire et ses griffes s’abattirent sur l’infortuné rongeur. Il reprit son ascension et se posa hors de portée d’éventuels concurrents, des renards ou des blaireaux, depuis l’éradication du loup dans les années 1880. Il festoya sans gaspiller une once de chair chaude.
L’aurore poignait lorsqu’il y eut un peu d’agitation. Une femme et un jeune garçon accompagnaient un vieillard aux cheveux blancs et au regard mauvais. La voix de l’homme ressemblait à un croassement. Le vieux bonhomme s’évanouit en fumée noire qui fila dans le ciel. Profitant de la couverture nuageuse et du staccato de la pluie abondante, tombant depuis une heure, Edgar plongea au sol en direction des Van Kriedt, identifiés comme Jutte et Casper. Il freina la chute avec ses ailes déployées et reprit forme humaine. Ses yeux jaunirent et la baguette-poignard de camphre, dopée à la griffe de Nundu, pétrifia ses cibles en une fraction de seconde.
Sans interrompre son implacable marche, l’inconnu encapuchonné pénétra dans la zone protégée par les sorts. À l’intérieur, Jantje et Rogier, s’attendant au retour de leur sœur et de leur petit frère, eurent à peine le temps d’effleurer leurs baguettes. Une pluie de sortilèges répondit à leur tentative d’usage de la magie noire. Le combat, âpre, ne dura pas plus d’une demi-douzaine de secondes.
« Edgar » rassembla les quatre renégats dans la hutte et les gava de Polynectar afin qu’ils ressemblent à de banals quidams. Ensuite, il leur fit ingurgiter un dérivé de la potion Arachstragulum. Leurs corps momifiés, raidis et paralysés furent plus simples à manipuler. Le membre de la CIA avisa un flacon d’encre et une plume sur la table. Un parchemin, rédigé en français, était juste entamé. Il s’adressait à un dénommé Rosier.
« Le frère de Vinda. Racaille suprémaciste ! »
Une fois la plume trempée, il prit un morceau de parchemin dans sa robe noire et écrivit :
— C’est fait.
Une réponse apparut :
— Excellent. Terminez le transport et rentrez à votre base.
— Bien compris.
« Edgar » inspira et sentit l’odeur de chocolat chaud, de pain frais, de beurre et de confiture. Il rassembla les prisonniers et s’attabla. Un véritable petit-déjeuner ! Depuis quand… Il fut incapable de déterminer à quand remontait son dernier repas normal.
Dimanche 23 novembre à 14h00, monsieur Laflèche siffla le coup d’envoi du premier affrontement de la saison de Quidditch, entre les Démons d’Aloysia et les Tue-loups d’Urtica. Quelques minutes auparavant, dans un stade où pas un élève ou professeur ne manquait à l’appel, Edmond Perlenjoie, prenant à cœur son rôle d’orateur, avait annoncé la composition des équipes. Aloysia s’était débarrassé de di Maggio et Moser. Declercq, le dernier larron du trio de poursuiveurs vedettes, avait cessé sa scolarité au BANQUET. Germain Delatour, le gardien, avait été débarqué. Mondague, le batteur et chef des rouges, et son acolyte Ricci, avaient été remerciés. De l’équipe originelle, il ne restait plus que l’incontournable et irremplaçable Luisa Fellini. Le nouveau capitaine, Humbert de Ferluc, s’entourait de Marco Corsini et de Stefano di Calabria pour l’épauler à la poursuite. Alexandre Galbaud du Fort gardait les trois cercles tandis que Thibault de Lagrange et Geoffroy de Gazeau se chargeaient de frapper les Cognards. Toute cette smala fricotait avec Rosier et de Ferluc répétait à qui voulait l’entendre que son père, futur juge au Tribunal Administragique lorsqu’un poste se libérerait, lancerait des poursuites contre tous les traîtres au Sang-Pur. Ces élèves se répartissaient dans les quatrième, cinquième et sixième années d’Aloysia.
Du côté d’Urtica, les noms des têtes d’affiche passaient mal dans la voix étranglée du speaker. Hormis Gabriella d’Annunzia-Laflèche, l’attrapeuse, Rosier, le capitaine et poursuiveur, avait éjecté tous les anciens joueurs. De Valmy était nommé comme batteur en compagnie de d’Arcy. Devant les cercles, Tremblay faisait son entrée. Pour seconder le roi de la cour, Gontran Jégou du Laz et Aristide Harcourt de Ménibus, élèves en première année, faisaient leurs débuts comme poursuiveurs et comme disciples de l’infâme suprémaciste. Barthélémine les surnommait « les chats puants », toujours à venir se frotter dans les jambes de leur maître, faisant référence au chat-huant ou chouette hulotte, rapace postal très serviable mais prompt à picorer les doigts si les Noises ne tombaient pas assez vite dans son escarcelle.
Dans les gradins, la joie affichée par les supporters du Sang-Pur contrastait avec la grise mine dans les rangs de Lonicera et de Gerbera. Le temps couvert, la grisaille mêlée de pluie fine, un vent saisissant, rien n’incitait à montrer de l’entrain. En vérité, les anti-suprémacistes n’avaient d’yeux que pour les deux seules filles de la rencontre, les Italiennes volantes qui allaient se disputer le Vif d’or.
Umbelina prédit que la balle dorée se montrerait dans la demi-heure à venir, guère plus. Quand elle serait assurée de l’innocuité des nuages, des altocumulus annonçant de la pluie ou de la neige.
Le Souafle, à peine capturé par les rouges, fut envoyé dans un des cercles gardés par Tremblay, dépassé par la situation. Sur la remise en jeu suivante, le scénario se reproduisit à l’identique. En cinq minutes, Aloysia prit le large 30 à 0. Rosier et ses jeunes coéquipiers inexpérimentés ne pouvaient rien face au trio écarlate composé de joueurs réservistes des années précédentes. Tremblay se faisait laminer et ses batteurs, de Valmy et d’Arcy, étaient si inefficaces et maladroits qu’ils faillirent lui envoyer un Cognard à deux reprises.
À 90 à 0, Fellini s’élança pour tester d’Annunzia. Gabriella réagit au quart de tour et fut vite en embuscade. Elles furent applaudies. Les bravos s’intensifièrent soudain lorsque de Lagrange dégomma presque involontairement d’Arcy, son adversaire. Celui-ci fila droit vers le sol et émit un bruit sourd en le heurtant.
— Depuis le début de la partie, les batteurs rouges évitent de frapper les Cognards en direction des jaunes, remarqua Umbelina. À croire qu’ils ont oublié leur travail.
— Ils ne veulent pas prendre le risque d’atteindre sa majesté Rosier.
— De Valmy le fait très bien. Il va bien finir par se prendre… Ah ! Oh ! Dommage ! Rosier a failli retourner à l’infirmerie, dit Laurine.
— On devrait encourager de Valmy, non ? suggéra Eugénie, déclenchant le rire de ses camarades.
Lorsque le score atteignit 120 à 0, le Vif d’or perça la couche de nuages et vint narguer les attrapeuses. Fellini fut sur lui en une dizaine de secondes. Elle pouvait le saisir, mais elle n’en fit rien.
— Que fait-elle ? s’étonna Hercule.
— Elle joue au Fléreur et à la souris. Un jeu dangereux car Gabriella est douée. Mais… Elle maîtrise ! Oh là ! Difficile de réaliser cette acrobatie et presque impossible avec une main et un pied libres pour repousser l’adversaire.
La poursuite s’éternisa, Fellini neutralisant les attaques de sa compatriote. L’Italienne, impériale, contrôlait le tableau d’affichage à intervalles réguliers. Lorsque le Souafle passé par de Ferluc propulsa le score à 140 points pour les rouges contre zéro pour les jaunes, Luisa effectua une chandelle, partit en vrille, générant un vortex gênant pour son adversaire et fit main basse sur le Vif d’or en chute libre rectiligne.
— Aloysia l’emporte 290 à 0 !
Score maximal possible, obtenu en moins de 40 minutes d’affrontement. Les Tue-loups venaient de subir une humiliation totale. Les Démons s’imposaient non pas comme l’équipe à battre mais comme une formation à inquiéter. L’épouvantail rouge ne laissait qu’une question en suspens : que valait son gardien, inactif pendant toute la rencontre ? Umbelina osa croire qu’il était le point faible des tenants de la verveine.
La rencontre inégale terminée, Hercule faussa compagnie au Gerbera et adressa un bref signe de tête à Barthélémine, lui signifiant que l’heure du don avait sonné. Le garçon contourna le stade afin de s’assurer que personne ne le filait. La plupart des élèves choisirent de se réfugier dans leurs pavillons respectifs tandis que les joueurs filaient au vestiaire pour y prendre une douche chaude salvatrice et changer de tenue. Rares étaient les courageux allant à la bibliothèque, dans la salle blanche ou au laboratoire de potions pour travailler, à moins d’avoir accumulé un retard considérable. Le petit Belge se dissimula derrière un pilier soutenant les gradins et patienta quelques minutes. Puis, assuré qu’il n’y avait pas âme qui vive, il se mit en marche, en direction du bois. Il prit tout le temps nécessaire, comme s’il flânait. Il avait remarqué que se relever d’un don après une course dans les bois, était bénéfique pour son amie vampire, car le sang affichait un taux d’oxygène optimal. En revanche, le donneur éprouvait les pires difficultés à se remettre.
Il quitta le sentier principal et s’enfonça dans les fourrés. Il perçut un craquement de bois foulé, non loin de lui et se figea. C’était un écureuil ou un lapin de garenne, voire le Baku retournant quelques branches à la recherche d’une fourmilière endormie. Il reprit sa route et se glissa sous la végétation du sapin pleureur.
Hercule était passé entre les branches du résineux. Sigrid en était certaine. Mais le Belge avait disparu. Dissimulée sous la couverture en poils de Demiguise, la meilleure élève de Beauxbâtons éprouvait des difficultés à discerner quoi que ce soit dans la pénombre. Le temps exécrable, ajouté au rideau épais d’aiguilles du sapin, compliquait la tâche de la jeune fille. Elle imagina que l’arbre était factice mais si tel était le cas, les odeurs d’aiguille et de résine étaient l’œuvre d’un faussaire de génie. Elle tapota sur le tronc et se prit les pieds dans les racines. C’est alors qu’elle sentit l’étoffe de sa couverture flottant, balayée par un appel d’air. Elle enfonça la main entre les racines et ne rencontra aucun obstacle.
« C’est creux ? Pas de terre ? »
Sa chaussure heurta une surface dure, rocheuse, plate. Taillée. Elle posa le second pied, avança encore et comprit qu’un escalier étroit permettait de descendre entre les racines de l’arbre. Elle n’y voyait rien du tout et progressait avec une extrême prudence. Après un nombre incalculable de marches, elle se retrouva sur un sol en pente glissante. Le taux d’humidité frisait les 90 %. Après plusieurs mètres, elle distingua enfin de la lumière et progressa avec un peu plus d’assurance. Elle parvint à un promontoire surplombant une immense grotte où une rivière souterraine, provoquant un vacarme assourdissant, alimentait un lac d’environ 5000 mètres carrés. Quelques Feux Éternels, disséminés à même le sol, guidaient le quidam qui osait s’aventurer ici.
« C’est ici qu’Alinea réunissait sa bande de cinglés ! L’endroit où le concierge et l’Auror ont découvert un coffre appartenant à Casper Van Kriedt. »
Toujours invisible, elle s’aventura jusqu’à la rive du lac. Elle y découvrit des restes de paraffine issus de bougies consumées.
« Ils invoquaient des démons pour s’occuper des Moldus ! Les crétins ! »
Sigrid ne croyait pas à ces foutaises d’esprits démoniaques, les anges et autres fadaises tirées des religions passées ou actuelles, pures inventions moldues pour leurrer les peuples. La preuve : les Moldus étaient toujours sur Terre et agissaient, plus que jamais, comme l’espèce dominante. Elle partageait l’avis d’Hercule sur l’attitude provocatrice et va-t-en-guerre des suprémacistes : les sorciers, bien que dotés de pouvoirs extraordinaires, ne feraient pas le poids face à une espèce infiniment plus nombreuse dont la capacité guerrière croissait chaque jour.
« Mais où est-il passé ? »
La grotte était immense mais les endroits pour se dissimuler n’étaient pas légion. Elle se tourna vers le lac et observa les flots mourant sur la rive. Elle chercha à déterminer si des mouvements sous-marins troublaient la surface. Une tâche rendue impossible par le torrent qui se déversait près de l’entrée. Son ami pouvait nager sous l’eau sans qu’elle n’en sache rien.
« Je devrais apercevoir une lumière. L’eau est si sombre. Il faut un éclairage pour explorer ce lac. Est-ce à cela que tu occupes la moitié de tes week-ends ? À chercher le testament perdu ? Seul ! J’enrage ! Quelle tête de mule ! »
Elle hésitait à quitter la couverture prêtée par Noël pour se déshabiller et se mettre à l’eau. Elle n’avait pas la moindre idée de la profondeur du lac. Elle s’accroupit et effleura la surface de l’eau.
« C’est glacé ! Pas question de me baigner là-dedans ! Ah non al… »
Un bruit attira son attention. Elle tourna la tête vers la paroi mais ne distingua rien. Alors, elle choisit un rocher assez arrondi pour s’asseoir et fit preuve de patience.
Une demi-heure s’était écoulée lorsqu’un grincement de gond mal graissé se produisit. Une lumière tamisée apparut sur un surplomb, en même temps que l’ouverture d’une porte. Un abri secret se dissimulait dans une niche rocheuse, à environ deux mètres de hauteur. Une série d’appuis rocheux permettait d’atteindre le minuscule plateau. Si grimper ou descendre, en pleine possession de ses moyens physiques, était un jeu d’enfant, réaliser l’escalade ou la descente avec un handicap était voué à la dégringolade. Son ami s’accrochait à toutes les aspérités à sa portée tandis qu’une jeune fille refermait la porte de la cachette. Sigrid reconnut l’élève de Marie-Galante, la seule sorcière originaire des Caraïbes de toute l’Académie.
« Mais qu’est-ce qu’ils fichent ? Il a l’air mal en point. Je ne comprends pas. Tout à l’heure, pendant le match, il était en pleine forme. Il riait des bévues des batteurs d’Urtica. Là, on dirait qu’un dragon s’est assis sur ses genoux ! »
L’élève de première année tenait le Belge par une main pour assurer la descente. N’y tenant plus, il renonça à la station debout et s’assit pour progresser. Arrivé sur le sol de la grotte, il fut incapable de se redresser sans l’aide de l’Urticante.
« Il est très amoché. Bon sang ! Ce n’est pas une plongée dans le lac qui a pu saper ses forces à ce point. De toute façon, je suis certaine qu’il n’a pas eu le temps de s’immerger. »
Quitter la grotte et se glisser entre les racines du sapin prit, au bas mot, un quart d’heure au duo. Les élèves observèrent plusieurs haltes pour permettre à l’aîné de ne pas s’évanouir. Il fallut encore vingt minutes avant que la sorcière approche le Belge au plus près du pavillon de quartz. Elle le gratifia d’une longue accolade, ce qui excita la fureur de l’Autre. Hercule l’avait aidée et cela lui avait coûté des forces. Quel acte de magie pouvait épuiser un sorcier ainsi ?
Dès que la petite vampire eut quitté son « sauveur », Sigrid repartit au Quartier Général pour rendre la couverture à Noël. Lorsque celui-ci demanda si elle avait obtenu satisfaction, elle répondit « à moitié seulement ! ». Déterminée à découvrir la vérité, elle regagna le Gerbera et se rendit sans détour à la chambre du Belge. Elle tambourina à la porte, jusqu’à ce qu’elle l’entende grommeler une autorisation d’entrer. Elle s’approcha en silence.
Il était allongé sur son lit, chaussures retirées et disposées n’importe comment. Sa cape, gorgée d’eau, avait été jetée sur le dossier de sa chaise de bureau, sans égard pour l’étoffe. D’ordinaire, rien n’aurait été négligé. Il se serait rendu dans la salle blanche pour sécher le vêtement, il aurait aligné ses vernis noirs après les avoir décrottés, lavés, séchés et nourris avec du cirage magique Gentil. Là, c’était au-dessus de ses forces.
Elle posa sur lui un regard mi-courroucé, mi-compatissant.
— Que se passe-t-il, Sigrid ? osa-t-il.
— À toi de me le dire.
— Je suis épuisé.
— C’est vrai que se moquer des batteurs d’Urtica, c’est éreintant. Je t’ai suivi, Hercule.
— Ah…
— Qu’est-ce que tu fabriques, dans cette grotte ?
— Je mène des études médicales.
— Tu fais de la médicomagie ?
— Non, aucune magie. C’est de la science.
— Et la sorcière des Caraïbes ?
— C’est mon sujet d’étude. Et je n’en dirai pas davantage. À moins que vous ne soyez disposée à parler d’un certain grimoire de l’école Durmstrang ?
— La lecture n’est pas prohibée. Se renseigner sur les conséquences peut s’avérer utile. Non ?
— Peut-être. Cet ouvrage est au cœur d’une autre polémique.
— Laquelle ?
— La folie du jus de citrouille.
Surprise, elle se radoucit et s’assit sur le bord du lit.
— Comment cela ?
— Sur la tranche du grimoire, il est inscrit : « Prévoir du jus de citrouille ».
— Et ?
— Lorsque madame Waldmeister est devenue élève de cette école, cela n’y figurait pas. C’est apparu lorsqu’elle était en seconde année. La modification a coïncidé avec la disparition d’un étudiant achevant ses études.
— Oh… Tu as une théorie ?
— Je pense que monsieur Racine a trouvé le moyen de revivre un passé ou même un avenir perdu, issu d’une branche divergente du temps.
— Tu penses qu’il a utilisé le grimoire ?
— Je l’ignore. Mais souvenez-vous à quel point il est obnubilé par la porte runique du degré 10. Je suis convaincu qu’il l’a ouverte, qu’il a trouvé un moyen de capter ce qui s’y trouve. Il l’a vécu. De retour dans notre espace-temps, il le revit. Parce que cela se superpose d’un point de vue temporel. Son esprit est incapable de gérer cette dualité.
— Il va rester à l’hôpital, pour toujours.
— Ce n’est pas une certitude. S’il a exploré une période disons d’un mois, sa continuité temporelle redeviendra simple au 1ᵉʳ décembre.
— Et si c’est plus ?
— Alors, je le plains sincèrement.
— Le grimoire contiendrait la recette d’une potion pour… voyager dans le temps ?
— Je le crains.
— Quelle horreur ! Tu imagines ce que des types comme Rosier feraient de ça ? Pourquoi le grimoire n’a-t-il pas été détruit ?
— Selon le professeur de botanique, ceux qui ont essayé, l’ont payé de leur vie. Le livre se défend jusqu’à tuer.
— Par Flamel ! Enfin, par l’Autre ! corrigea mademoiselle Vlaamel.
Hercule se redressa sur sa couche et quémanda sa besace. Il désirait son carnet de parchemins liés pour avertir Mathilde Pourpoint qu’il ferait partie de la sortie médicale à Bonpied. Sigrid le taquina en lui disant que s’il continuait à dépérir, l’hôpital finirait par devenir son nouveau foyer. Il répliqua qu’il était prêt à prendre tous les risques s’il avait l’occasion de rencontrer le génie qui avait conçu l’Hyperloupe.
Les enfants finirent par se séparer avec le sentiment d’une discussion avortée. Sigrid menait sa croisade et Hercule en faisait autant. Comme si leur lien affectif se distendait.