Dans les jours suivant l’accident, à chaque demande d’explication, Hercule s’en tint à cette version : sa blessure était le résultat d’une glissade dans le bois, dérapage achevé par un heurt sur une pierre. Aux membres du Gerbera qui le pressaient de questions, il avoua avoir chuté dans la grotte au lac. Ce n’était pas la première fois qu’il étudiait un moyen d’explorer les eaux sombres sans recourir à la magie. Les Moldus avaient inventé le sous-marin pour aller sous l’eau mais ce moyen n’offrait aucune liberté pour fouiller le fond, à la recherche d’un coffret renfermant le serment inviolable. Le Japonais et Laurine étaient convaincus que leur camarade était sincère, qu’il ne mentait pas. Cependant, aux yeux du duo de devins, le Belge usait d’un stratagème pour voiler une activité plus dangereuse.
Shin avait lu les termes « danger » et « illégalité » dans les ultimes pétales frais jetés sur un coin de table. Laurine ne faisait pas confiance à son don. Elle le soupçonnait de connaître des pannes intermittentes. Si la vision d’un Hercule allongé sur un lit d’hôpital, immobile, entouré de ses amis aux visages traversés par la peine, semblait s’accorder avec les avertissements reçus par le jeune Ishii, son verre gélatineux lui montrait aussi une autre scène avec le Belge volant au-dessus d’une plage, de nuit, à cheval sur un balai. Cela n’avait pas de sens.
Dès que Hercule s’absentait, le Gerbera se faisait un sang d’encre, car les voyants de l’ordre n’avaient pas pu se résoudre à taire leurs prédictions. Le point d’orgue fut atteint lors du club animé par Dune. D’abord, l’ambiance fut appesantie par l’insistance d’Hélène Farges-Lacaze, déterminée à s’incruster pour mener sa mission d’espionnage. Même si l’enseignante s’assurait qu’elle n’aurait aucun souvenir après l’heure passée avec les autres participants, son hystérie reproduite à chaque fois qu’elle découvrait la nature de Barthélémine, virait au cauchemar parodique. Dune ne savait plus comment gérer la situation. Elle avait appris, par Agathe, ce que le jeune Belge accomplissait pour la demi-vampire, à quel degré fou il s’investissait. Cependant, il le réalisait au nez et à la barbe des autres membres de son groupe, y compris Laurine. Elle n’était pas supposée être au courant mais tôt ou tard, ses flashs de voyance la mettraient sur certaines pistes. Enfin, l’enseignante se trouvait face à un dilemme : elle avait promis de ne pas oublietter les élèves dont elle avait la responsabilité et voilà qu’elle était contrainte d’effacer la mémoire de Laurine tandis que celle de Barthélémine et de Noël devrait rester intacte ! Une contradiction insupportable.
Le mercredi suivant « l’accident » du Belge, elle prit des mesures radicales et entama l’heure par ces mots et ces actes :
— Hélène, je ne pourrai rien faire pour ton problème de voix. Les personnes ici présentes n’ont ni la capacité sorcière, ni les idées pour ce souci qui n’en est pas un.
— Mais comment osez-vous…
— Ça suffit. Je te rappelle que je suis divinatrice. Je connais la vraie raison de ta présence. Je te prie de quitter la pièce et de ne pas te représenter les prochains mercredis.
— Ça ne se passera pas comme ça !
— Si, si. Je te le confirme. Oubliettes !
La baguette extirpa tout sauf l’ordre de ne plus venir. Dès que l’espionne eut enfin débarrassé le plancher, la professeure poursuivit avec sérieux :
— J’ai un problème. J’ai en ma possession un certain nombre d’informations, à propos de tes actions, Hercule.
— Ah…
— Le souci, c’est le secret absolu que tu as appliqué sur cette mission. Il s’est accentué avec le problème de Noël que tu as décidé, avec bravoure et ténacité, de gérer envers et contre tous. En plus de celui de Barthélémine.
La jeune fille pâlit et la teinte verte de ses yeux changea d’intensité.
— Je devrais effacer la mémoire de Laurine à l’issue de cette séance, pour préserver ton secret. Oublietter un élève de mon ordre me chagrine, me met en porte-à-faux. Tu comprends ?
— Oui.
— Je ne devrais pas toucher à la mémoire de notre demoiselle d’Urtica, ni à celle de notre représentant d’Aloysia. Je trouve cela injuste.
— Oui, concéda Hercule, hochant la tête comme un aveu d’impuissance.
— Ta situation va devenir intenable. Sigrid, qui te connaît bien, tente de te suivre pour connaître la vérité. Quant à Laurine, même si je l’oubliette, il semble qu’elle libère son don de mieux en mieux depuis qu’elle a trouvé un support, le verre gélatineux.
— C’est vrai, Madame. Si vous effacez ma mémoire, je risque malgré tout de voir certaines images lorsque je penserai à Hercule.
— Pouvez-vous essayer de ne pas penser à moi ?
Laurine sourit et rougit.
— Alors, Hercule ? Que fait-on ? Veux-tu solutionner le problème ou préfères-tu que j’aborde un présage néfaste te concernant ? Il pourrait t’inciter à te confier.
— Fais-le, Hercule ! supplia Barthélémine. Je suis un monstre. Elle a le droit de savoir.
— Vous n’êtes pas un monstre, nom d’un Piment Cornu ! Vous êtes une victime ! s’insurgea le garçon, bouillonnant.
Brûlure au bras. Désir d’éjection de la baguette. Brûler Rosier jusqu’à ce que ses atomes carbonisés soient dispersés par un Tornadoventus. Il inspira et se lança :
— Laurine… Depuis la rentrée, je m’emploie à trouver une solution pour la nature vampirique de Barthélémine. J’ai réussi à identifier les déficiences dont elle souffre d’un point de vue organique. Je travaille d’arrache-pied pour découvrir un moyen de créer un substitut au sang humain… que je lui fournis toutes les deux semaines.
— Oh… Hercule… Pourquoi ne pas nous faire confiance ? Ce que tu fais là, c’est un don… incroyable !
— Je ne veux pas que cela se sache.
— L’ordre saura garder le secret.
— Je n’en doute pas. Mais je ne souhaite pas le révéler. Pas tant que je n’aurai pas résolu le mystère du sang.
— Ta blessure à la tête ?
— Consécutive à une syncope dans la grotte secrète. J’ai dit la vérité.
— C’est vrai, confirma le jeune Aloysien. Hercule avait donné son sang et oublié de se nourrir, à plusieurs reprises.
— Noël est au courant pour la grotte, car il lui fallait un second lieu où se cacher des suprémacistes. Sans son aide, je serais peut-être mort.
— Je pensais savoir où il était, dimanche soir. C’était l’enfer d’attendre, à table.
— À ne pas vous faire confiance, vous vous êtes fichus dans le pétrin.
— Ce n’est pas aussi simple que cela, Madame. Dans notre ordre, il y a Jacques, dépourvu de dons sorciers. Il a admis qu’il ne devrait rien savoir, pour ne pas faire courir de risque aux autres membres. Les deux petits jeunes n’ont pas encore assez de résistance psychique pour affronter un Legilimens puissant. Quant à Laurine, j’avais prévu de lui confier certains secrets qu’elle aurait finis par deviner.
— Merci, Hercule.
— Pour Noël, comme pour Barthélémine, ce sont les circonstances qui m’ont conduit à agir dans l’urgence.
— Je comprends comment tu en es arrivé là. J’espère qu’en retour, tu vas comprendre ce que j’ai à te dire. J’ai rêvé de toi samedi dernier et hier soir. Deux fois, non consécutives. Tu sais ce que cela signifie, n’est-ce pas ?
Il savait. Des gros ennuis où sa vie serait en jeu. Mais il refusait d’abandonner les deux cadets, quoi qu’il lui en coûte, même au prix du jugement ou de l’inquiétude des siens. Il n’avait pas l’intention de renoncer à l’infirmerie que Noël et Barthélémine trouvaient fantastique, ne manquant pas de qualificatifs élogieux pour la décrire à Laurine. Dune n’ignorait rien du contrat criminel sur la tête de son élève et le conjura de ne jamais rester seul. Quant au don de sang, Hercule refusa catégoriquement que d’autres élèves se saignent à sa place pour la demi-vampire. Il ferait preuve de prudence et tenterait d’éloigner les prélèvements des périodes d’activité physique.
L’enseignante et les élèves furent émerveillés par les découvertes réalisées par le Belge. Noël confia qu’il était plus tranquille depuis qu’il était encadré par le Gerbera. Il dormait mieux dans sa cachette principale. Barthélémine avoua se sentir aussi en sécurité auprès d’Hercule, même si elle n’aimait pas l’idée de dépendre de lui. Laurine se dit soulagée d’apprendre la vérité mais Hercule précisa qu’il aurait de nombreuses révélations supplémentaires à lui faire. La jeune voyante trouvait que son don était hésitant, imprécis sauf en cours de divination où il se déployait plutôt à son avantage et lui rapportait les meilleures notes. Dune voulut creuser jusqu’à la source de l’inquiétude de sa jeune élève :
— Qu’est-ce qui te laisse penser que cela « déraille » parfois, comme disent les Moldus ?
— C’est… à propos d’Hercule.
— Encore moi ! Je vais finir par croire qu’il n’y a pas que pour le milieu criminel sorcier, que je suis un problème.
— J’ai eu deux visions, à propos de toi. Il y en a une qui, hélas, est très claire. Elle rejoint votre avertissement lié au double rêve, Professeur.
— Qu’as-tu vu ?
— Hercule sur un lit d’hôpital. Immobile.
Sa gorge se noua.
— Et… tes amis autour de toi. Ils pleuraient.
Hercule ne sut que répondre. Les deux autres élèves étaient atterrés.
— Et l’autre vision ?
— Celle-ci n’a pas de sens. Je voyais Hercule sur un balai.
— Il y a quelques semaines, j’aurais affirmé que c’était trompeur, mais il y a eu du changement de ce côté, commenta l’enseignante.
— Cela se passait pendant la nuit. C’était la pleine lune. Le temps était très clair. Je voyais Hercule arriver dans le ciel noir. Il se posait sur le sable d’une plage. Il faisait face à l’océan, son balai à la main.
— Avait-il l’air plus âgé ? demanda Dune, intriguée.
— Je ne le voyais pas de face mais de profil. Il avait… son visage actuel. Il portait un sac et il rangeait le balai dedans. Ensuite, le temps s’accélérait. Enfin, il prenait un outil de jardin, avec un côté doté de griffes et l’autre d’une pelle. Il se mettait à creuser dans le sable.
— Il creusait ? Un grand trou ?
— Je ne crois pas. C’était comme s’il cherchait un objet enterré. C’est tout. C’est juste… curieux.
— Eh bien, lorsque j’étais enfant, mes parents m’emmenaient sur les plages de la mer du Nord. Je m’amusais à réaliser des constructions. Père avait fabriqué des modèles réduits d’automobile, en bois. Je les faisais rouler sur le sable durci par le retrait de la mer, à marée basse. C’était… j’étais heureux…
Le souvenir l’émut. Il avait rangé cette scène dans un coin de sa mémoire. C’était en 1913. Les dernières vacances avant la Grande Guerre. Il n’y aurait plus de souvenirs avec Père. Ses yeux s’embuèrent. Il passa le revers de sa manche de chemise pour effacer les larmes.
— J’ai peut-être vu un souvenir passé ? Ah bah non ! Impossible. Tu te sers d’un balai depuis trois semaines.
— La scène de la plage…
— Oui, Madame ?
— Comment la pleine lune éclairait-elle ? D’où provenait la lueur cendrée ?
— Euh… De ma gauche, dans ma vision.
— Avec l’océan en face de toi ?
— Oui.
— La pleine lune se situe à l’est lorsque le soleil se couche.
— J’ai l’impression qu’il était couché depuis un bon moment. Il n’y avait aucune lueur du crépuscule. La lune avait atteint le sud.
— D’accord. Il y a de fortes chances pour que l’océan que tu voyais soit placé à l’ouest.
— C’est curieux ! S’il me prenait l’envie d’enfourcher un balai pour aller, de nuit, faire des pâtés de sable, j’irais au plus court. En Méditerranée. Collioure, Argelès… c’est plus près que l’Atlantique.
— En effet.
— C’est pour cette raison que je crois que mon don subit des pannes. Comme dit Hercule, ce n’est pas logique.
C’est détendus et le sourire aux lèvres que les enfants terminèrent l’heure en compagnie de madame Dunne, même si Hercule n’ignorait rien des avertissements conjoints de l’enseignante et de Laurine. Le soir même, il était allé rendre visite à la jeune divinatrice et lui avait fait autant de révélations qu’à Noël. Laurine avait fait le rapprochement entre les aveux, les explications du Belge à propos des degrés du Sondeur et le kaléidoscope effroyable auquel elle avait eu droit, un soir, à table, en fixant un verre d’eau.
L’ambiance du cours de Sidonia Alinea était studieuse. La raison ? Les élèves passaient leur première évaluation de l’année. Ils planchaient sur les questions posées par l’enseignante :
« Quels articles de la constitution sorcière française permettent de sortir d’une crise ministérielle où le Conseil des Sages censure tout nouveau ministre de la Magie proposé par le Consulat ? Existe-t-il d’autres moyens, en dehors du droit, pour rétablir la stabilité ? Appuyez votre démonstration sur des faits historiques. »
À un quart d’heure de la fin de l’examen partiel, Hercule posa sa plume et ses deux rouleaux remplis recto-verso. Avoir lu tous les manuels de la nouvelle discipline, tous niveaux confondus et en avoir fait autant avec l’histoire de la magie dès son entrée à l’Académie, lui conférait un avantage certain. Il avait déroulé tous les articles, y compris le treizième où, à l’initiative de la population, les pleins pouvoirs pouvaient être accordés à un ministre victime de la censure parmi la dizaine de politiciens rejetée en une année. La durée de cette exception n’excédait pas un an.
Les négociations arrivaient en tête des méthodes annexes pour arracher un accord, voire le désamorçage de censure. Hercule n’avait pas hésité à mentionner les pots-de-vin que certains Consuls ou Sages se versaient entre eux, autant de magouilles que la Gazette de Paname passait sous silence quand le Cri de la Gargouille investiguait pour faire éclater le scandale alors que le Dragon Déchaîné n’hésitait jamais à dénoncer des collusions, des alliances, ce qui lui valait d’être traîné en justice sans jamais être condamné.
Le garçon prit un rouleau neuf et griffonna des idées de projets en Arts magiques. La douche portative lui revint à l’esprit. L’idée d’Andrea ne collait pas avec les sujets de l’année : les encres et les tissus envoûtés, avec si possible une invention combinant les deux. Il ne pouvait pas fabriquer une structure comme un sac carré qui se déplierait en prononçant un mot-clé pour former la cabine, avec un pommeau puisant dans une réserve d’encre indélébile et arrosant le baigneur. Sauf à adresser cette invention à la boutique de farces et attrapes « Au poisson d’avril », Place Cachée, à Paris.
Les enchantements pour plier et réduire des équipements, des biens, n’avaient rien à voir avec les sortilèges d’extension à la portée d’un élève de l’Académie. Il n’était pas plus ardu de plier et déplier le métal que le papier. Ce qui compliquait la tâche, c’était le mixage de matières. Envoûter un chaudron fabriqué en bronze était plus simple que plier une cabine de douche en tissu imperméabilisé, tendu par une structure en bois imputrescible, avec un réceptacle en marbre ou en bakélite moldue. Que dire de la réserve d’eau à intégrer, faite de verre, des tuyaux en cuivre et des flexibles en caoutchouc. D’ailleurs, l’inventeur de cette douche aurait plus vite fait de supprimer la lourde et fragile réserve d’eau au profit d’un sortilège Aquafons, très pratique pour activer une fontaine sans branchement à une source liquide.
Le garçon repensa à la justification qu’il avait fournie, à propos de la grotte : il faudrait explorer le fond du lac. Autant il se figurait que le passage de l’armoire d’Alfred pouvait conduire à un souterrain secret, au large de la grille nord ou restant dans les limites du château et permettant, par conséquent, d’utiliser la magie, autant l’exploration du lac excluait toute technique sorcière, à moins d’impliquer un ou plusieurs professeurs ou des élèves majeurs. Il dessina un costume avec un casque et des réserves d’air.
« Comme dans le roman du moldu Jules Verne, vingt mille lieues sous les mers ! »
La tenue était rendue étanche grâce à un enchantement. C’était une idée intéressante. Mais comment s’assurer une autonomie suffisante ? S’il embarquait trop d’air dans la combinaison, ne risquait-il pas de se transformer en ballon de baudruche, flottant à la surface du lac, incapable de plonger ? Il imagina pouvoir résoudre ce souci.
Une fois sous l’eau, son problème serait la visibilité. Toujours la même problématique sorcière : sans ampoule électrique, sans batterie, impossible d’éclairer. Un Lumus Solem suffirait-il pour traverser l’eau troublée par la cascade ? Pas certain. Il faudrait stopper le flux bouillonnant en le gelant avec… non, pas possible d’utiliser un Aquaglaciem.
« Et si je trouvais le moyen de dresser une carte du fond ? En théorie, c’est possible, en envoyant des ondes sonores et en mesurant la durée de réflexion jusqu’à l’oreille. Cependant, tout ceci implique le recours à l’électricité, incompatible avec la magie. Alors, dans ce cas, rabattons-nous sur la chimie. Il faudrait déverser des tonneaux de mélange capable de se disperser dans le lac grâce à une densité supérieure à celle de l’eau et avec une nature fluorescente. Le tout, sans détruire l’eau du lac et la vie aquatique éventuelle. Dans l’idéal, il faudrait que cela soit éphémère. La liste des conditions à remplir ne cesse de s’allonger. Cela ne solutionne pas l’éclairage embarqué pour activer la fluorescence. Il faut qu’il soit chimique mais en milieu étanche. Il doit être modulable : pas question de tomber en panne sèche au milieu d’une anfractuosité. Cela ressemble de plus en plus aux travaux de mon homonyme mythique. »
— Je ramasse vos rouleaux dans trois minutes, déclama Sidonia.
Le rappel tira Hercule de ses rêves de création. Il embrassa la salle du regard. Il remarqua Laurine se tenant la tête à deux mains, en panique, face à un parchemin noirci sur la moitié d’une face. Elle éprouvait des difficultés dans les matières faisant appel à la mémoire. Il y en avait beaucoup. Comme, en plus, elle ne brillait guère dans la magie pratique comme M.E.S, duel ou métamorphose, sa situation n’était pas brillante. Il devait aborder ce sujet avec elle.
Rosier avait l’air pensif, voire inquiet. Une attitude peu commune car contre toute attente, la politique et le droit sorcier incarnaient l’une de ses disciplines favorites.
« Connaître les règlements pour mieux les contourner ou les bafouer. »
C’était son credo. Alors ? Qu’est-ce qui tracassait l’un des élèves favoris de la professeure Alinea ? Pourquoi triturait-il ses boutons de manchette en or, signe extérieur de richesse de sa famille ? Pourquoi ne l’entendait-on jamais manifester sa désapprobation dans cette matière où l’enseignante avait maintes fois eu l’occasion d’exposer des lois jugées progressistes et donc conspuées par les suprémacistes ? Pourquoi De Luca Rosso, Rostang de Hautefeuille ou De Valmy observaient-ils une mesure inhabituelle dans l’arène politique du cours d’Alinea ? Avaient-ils reçu des consignes parentales ? Étaient-ils manipulés ? Étaient-ils des jouets d’Émilie Boulanger ?
— Posez vos plumes ! Tout de suite !
La professeure fit décoller les feuillets pour les rassembler sur son bureau. La lévitation causa quelques tracas aux irrespectueux grattant encore leurs parchemins en dépit des ordres. Gaspard Trudeau, un Aloysien français, issu de parents québécois, adorateur de Rosier, jura comme un Chartier. L’envolée de sa prose renversa sa bouteille d’encre sur sa cape et sa chemise.
Dans le couloir, après avoir quitté la classe, chacun y allait des tartines qu’il avait consignées, augmentant l’angoisse de ceux qui n’avaient pas été très productifs. Le cours suivant, la métamorphose, animé par Max de Franjac, garantissait une fin de journée plus ludique et concrète que les deux heures de supplice encaissées avec Alinea. Au sein de l’ordre Gerbera, seuls Umbelina et Shin démontraient de l’enthousiasme et devisaient sur leurs essais politiques respectifs. Sigrid et Hercule n’avaient pas pour habitude de s’épancher sur leurs « exploits ». Katarina, comme Laurine, avait cette matière en horreur. Le pire, c’est qu’elles devraient faire avec pendant six années si elles allaient au bout d’une CHASSE. Eugénie, la mine renfrognée, se porta aux côtés d’Hercule à l’intercours. Elle murmura :
— Je n’ai pas réussi à entendre le mot de passe de mon père, hier soir. J’étais dans le couloir. Quand je m’approche de l’infirmerie, il me demande si je suis souffrante et me dit de déguerpir si je réponds non. À ce compte-là, on n’est pas près d’entrer dans l’appartement. Tu ne pourrais pas te cogner la tête encore une fois ? Ou refaire un trou avec le rayon rouge ?
— Je n’y tiens pas vraiment mais bon, je peux faire un effort.
— Je blague, hein ! Déjà que tu tiens sur tes jambes, on se demande comment.
— Merci.
— De rien. Bon, tu n’as pas d’idée ? Un Sonorus pour les oreilles ? Ou on emprunte la couverture de dissimulation de Noël et on se planque dans l’infirmerie ?
— Non, pas question de la reprendre à Noël. Il y va de sa sécurité. Je vais réfléchir. Peut-être un artefact ou un sortilège pour forcer le squelette à parler.
— Tu as été au courrier ?
— Je n’ai pas encore eu le temps.
— J’ai écrit à ma famille anglaise. Sigrid a relu ma lettre d’une page. En anglais.
— Bravo ! C’est fort aimable de sa part.
— Devine combien de fautes elle a trouvé dedans ?
— Une dizaine ?
— T’es fou ! Je ne suis pas Sean McFlurry ! 53 ! Elle en a trouvé 53 ! Et encore, elle n’a compté qu’une faute pour les mots qui n’existaient pas.
— Vous n’êtes pas près de décrocher l’accessit d’anglais, ma chère…
— Ça la fiche mal, hein, pour une fille à moitié anglaise ?
— La moitié française brille-t-elle plus en orthographe ?
— Carrément ! Et les mots existent tous !
Sur cette ultime boutade, Max invita les enfants à s’asseoir. Puis, il réclama les baguettes sur les tables et procéda à la distribution de tasses à café sous leurs regards incrédules. Tout en écrivant en gros sur le tableau, il commenta :
— Devoir surprise ! Vous allez transformer ces vilaines tasses en service à thé pour quatre personnes, avec la théière, les soucoupes, les cuillères et une décoration si belle que le roi moldu d’Angleterre voudra vous l’acheter pour l’exposer à Buckingham Palace. Vous avez cinquante minutes. Bon courage !
Il avait formulé l’encouragement avec une once de plaisir non dissimulé. Hercule choisit d’utiliser sa baguette de cèdre de peur que le camphre ne transforme tout en service à bière, en forme de crâne, à la sauce viking.
En dépit des menaces planant sur l’école, en général, et sur Hercule, en particulier, la vie et les cours se déroulaient sans perturbation. Tout se passait comme si les suprémacistes observaient la trêve des confiseurs avec deux mois d’avance. Ils se tenaient à distance de Millefeuille et les incidents tolérés en perfectionnement de duel ne s’étaient plus reproduits depuis que Umbelina avait massacré Rosier, à la loyale. De Valmy s’était imaginé pouvoir venger leur leader en s’en prenant à Laurine. Un très mauvais calcul ! Par malchance pour lui, mademoiselle de Clermont-Tonnerre était la plus assidue au cours de judo dispensé par Shin dans la salle blanche du pavillon de quartz. Même si ses sortilèges n’étaient pas très puissants, sa roulade, suivie d’un fauchage en règle, parachevée par un Stupefix à bout portant, avait calmé le boucher de Lorraine pour de bon. Elvira n’avait pas pu reprocher quoi que ce soit au trio féminin qu’elle n’entraînait plus le samedi matin. L’implication, en cours officiel, était totale et les exécutions parfaites. Quant à Hercule, depuis qu’il se promenait avec une nouvelle baguette dont elle soupçonnait la fabrication maison, il était en proie à un bouillonnement interne si dévastateur qu’il devait se contrôler en permanence pour ne pas écraser ses camarades.
Max avait effectué les mêmes constatations. Le Gerbera s’entraînait dur, y compris les deux plus jeunes, Andrea et Séraphin, même si ce dernier avait clairement une appétence pour la magie colorée, artistique, spectaculaire. L’émulation au sein du Gerbera n’était pas un vain mot.
Hercule multipliait les visites à Johannes Gutenberg et dévorait le moindre écrit, presque au fur et à mesure des parutions quotidiennes. Il s’impatientait, car ses essais de coloration, utiles en médicomagie et en perfectionnement, ne débouchaient sur rien de concret ou d’utile pour Barthélémine. Le jour du prochain don, accompli dans l’infirmerie secrète, se rapprochait. Il n’aurait que son liquide vital à offrir. Il ne pouvait pas le dupliquer sans violer la loi de Gamp et transformer le produit sanguin en potion générant un Inferi, un mort-vivant. Son agacement croissant excitait sa baguette et l’impatience de sa création augmentait la nervosité du Belge. Un engrenage infernal.
Dans l’après-midi du 22 octobre, son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il découvrit une équipe de Quidditch Urtica totalement renouvelée. Exit Juan Garcia, Constance d’Aussaguel et Charlotte Valembreuse. À la poursuite, il ne subsistait que Gabriele Sabatini. Urtica intégrait Thibaldus Rosier dans le rôle de poursuiveur et capitaine. Ses coéquipiers n’avaient guère de talent pour ce sport mais se targuaient d’être issus de familles « irréprochables ». Leur attrapeuse était imposée par Wilfried Laflèche : il s’agissait de sa fille adoptive, Gabriella d’Annunzia, qu’il avait formée au Quidditch dès qu’il avait un moment de libre. Leur équipe n’avait pas vraiment brillé lors de l’entraînement. Elle souffrait d’un manque cruel de cohésion. L’un des deux batteurs était de Valmy et sa maladresse avait failli coûter un œil à son coéquipier armé d’une batte.
Alors que Hercule effectuait de prudents renvois de Cognard en compagnie de Séraphin, manœuvrant son balai comme s’il donnait des ordres à Errebelde, il avait subi les moqueries de l’Urticant gominé, bien plus à l’aise sur sa monture que le Belge, ayant deux années d’expérience à son actif. Quand le suprémaciste eut déversé assez de fiel sur le débutant, le traitant de rase-mottes parce qu’il ne s’élevait guère au-delà de trois ou quatre mètres, le batteur de Gerbera libéra sa rage dans un swing d’anthologie.
— Rosier ! hurla le professeur Laflèche.
Thibaldus tourna la tête en direction de l’avertissement et reçut le Cognard dans la joue et la mâchoire, côté gauche. Son profil entier fut dévié de plusieurs centimètres et il s’écrasa six ou sept mètres en contrebas, en émettant un craquement sonore d’os brisé.
L’enseignant se précipita sur le blessé et évalua la situation. Il envoya un élève chercher le médicomage car Rosier était bien amoché, incapable d’émettre une parole intelligible, se contentant de grogner. Hercule se posa près du lieu de l’accident, sous les applaudissements de supporters. Il découvrit, avec joie, que l’infâme suprémaciste ne faisait pas l’unanimité chez Urtica. Il s’excusa auprès de Wilfried qui lui répondit :
— Bah c’est le jeu, Van Betavende ! Mieux : c’est ton rôle de batteur de dégager les Cognards et de semer la zizanie dans les rangs adverses.
Puis, il ajouta en murmurant :
— Ça lui fera les pieds ! 1
L’opinion partisane du professeur lui mit du baume au cœur. L’inconvénient de la situation, c’est que l’infirmerie serait prise d’assaut par la cour d’admirateurs de Rosier et que la mise en place de l’espionnage d’Alfred se compliquerait. De plus, Hercule s’attendait à une vengeance en bonne et due forme. Ce n’était pas la journée idéale.
Si l’avis du garçon à propos de ce jour d’octobre était mitigé, Umbelina avait en revanche toutes les raisons d’être heureuse. D’abord, elle avait eu l’honneur et la charge, rémunérée, d’animer le cours d’initiation permanente pour les élèves désireux d’apprendre à se déplacer sur un balai, sans intention acrobatique. Il fallait faire preuve de patience, car certains sorciers avaient besoin de répétitions épuisantes.
— Tu seras payée, de ma poche, cinq Gallions par séance.
Intérieurement, elle avait bondi d’allégresse mais extérieurement, elle n’avait rien laissé transpirer. Elle avait fait mine de réfléchir avant de lâcher :
— D’accord pour dix Gallions.
— Oh là ! Comme tu y vas ! Tu sais combien je reçois, tous les mois ?
— À peu près. La directrice a dit combien de postes seraient supprimés si elle appliquait l’amputation de 40 000 Gallions par an. J’ai fait une règle de trois. La base. Comme vous êtes référent, vous gagnez un peu plus. Je dirais… 550 Gallions par mois.
— Et en vertu de quoi je t’accorderais le double de ma proposition ? Je peux demander à Fellini.
— Fellini n’a jamais eu le cran d’aller au-delà des nuages, là où on devine la rotondité de la Terre, là où on tutoie les étoiles.
— Hum…
— Si vous m’accordez dix Gallions, j’en reverse la moitié à votre association pour les né-Moldus abandonnés. D’ailleurs, il faudrait lui trouver un nom.
— Hum…
Il fit mine de réfléchir mais Umbelina sut qu’elle avait emporté son adhésion. Le référent était un livre ouvert, incapable de bluffer.
— C’est d’accord. Pour mon association, tu as un nom à proposer ?
Sans réfléchir, Umbelina repensa au cours de politique sorcière où Sidonia leur avait présenté un portrait du ministre anglais, Archer Evermonde, diplômé de Poudlard avec d’excellents résultats à ses BUSE et ses ASPIC, soit OWL et NEWT dans la version originale. OWL, un rapace, comme celui qui l’avait regardée droit dans les yeux.
— OWL, prononcé à l’anglaise, pour Organisation Wilfried Laflèche.
— Oh… Ça me plaît bien, de Laranjeira !
Le premier cours, déroulé sans anicroche, n’avait pas été sa seule source de satisfaction. Au retour du vestiaire, elle avait fait un saut au courrier et avait découvert une missive avec le cachet officiel du ministère de la Magie portugais. Puis, elle s’était convaincue qu’il n’avait peut-être rien à voir avec sa lettre adressée à Maria Dos Santos. Dans le doute, elle l’avait tendue à Shin qui était navré de ne pas deviner le contenu, la faute à un épuisement notoire et à une pénurie de pétales. Elle s’était reposée sur Laurine mais la voyante n’avait rien ressenti en l’absence de son verre gélatineux pour tenter d’y voir plus clair.
— Allez ! Qui veut me dire si c’est bon ou pas ?
— Je peux appliquer mes méthodes, proposa Hercule. La logique, l’examen d’indices et l’émission d’une hypothèse.
— Oui, oui ! Vas-y ! répondit-elle en faisant des bonds de Jackalope et en lui tendant le rouleau.
Hercule le prit, fouilla dans son sac à la recherche de sa loupe et examina le document en tournant le dos à l’assemblée. Il usa de quelques secondes avant de déclarer, d’un ton solennel :
— Je note des traces de transpiration acide sur le parchemin. C’est le signe d’un empressement. Le cachet de cire présente des irrégularités comme s’il avait été peu appuyé. La hâte mise dans la préparation, une tache d’encre près du ruban nouant le document, tout indique la volonté d’expédier une réponse la plus immédiate, pour ne pas vous faire mijoter. En revanche, je soupçonne qu’il s’agisse d’une temporisation afin de dégager un délai confortable. La ministre l’utilisera pour préparer une proposition cadrant avec vos vœux et votre enthousiasme.
— Waouh ! Tu arrives à déterminer tout ça avec ta loupe ! s’extasia Umbelina.
— Non, répondit le garçon en se retournant. Je me suis contenté d’ouvrir et de lire. Madame Dos Santos est enchantée par votre courrier et reviendra vers vous très prochainement.
Umbeijo éclata de rire.
— Tu m’as bien eue ! Bravo !
— Je vous en prie. Enquête suivante.
— Il y a une autre lettre, annonça Eugénie.
— Quoi ? Il n’y avait rien il y a deux min…
L’aigle royal se tenait debout sur les casiers, ailes repliées. Il défit le nœud liant sa patte et le rouleau. Il tendit le pli sans cligner des yeux et Umbelina, subjuguée, prit le courrier en esquissant une révérence. Le rapace cligna une fois et abaissa sa nuque, comme s’il adoptait la posture d’un vautour. Puis, il s’envola en déplaçant une folle quantité d’air, balayant la mèche brune et bouclée qui barrait le visage de la princesse. Elle frissonna et s’aperçut que ses bras bougeaient en cadence avec les mouvements de l’oiseau.
— Sidérant… murmura-t-elle.
— Alors, c’est qui ? s’impatienta Eugénie
Elle reconnut l’écriture. Günther Dornier lui avait répondu.
« Chère championne,
Je pense que tu n’as aucune idée du plaisir que j’ai eu à recevoir de tes nouvelles et surtout, à lire tes préoccupations. Pourquoi ? Parce que cela tombe à point nommé. En effet, j’ai envie de me tourner vers la création de balais sportifs, utilitaires et familiaux. Pour me lancer, il faut… je te laisse deviner… de l’argent ! J’en ai un peu mais pas assez pour démarrer tout seul.
Mon autre souci, c’est la main-d’œuvre. Au Luxembourg, depuis la fin de la guerre moldue, il ne reste plus que 63 sorciers dont la quasi-totalité travaille en France, en Belgique, ou en Allemagne. Impossible de créer un atelier sur mon sol natal : je serais condamné à ne pas m’agrandir.
Bâtir une grande entreprise au Portugal, ce serait fantastique, car la population sorcière y est plus importante. Je n’oublie pas que l’Espagne, frontalière, autorise le vol sur balai, a un championnat de Quidditch très relevé et un grand sélectionneur, entraîneur national, dont tu connais le fils, j’ai cru comprendre ! Il y a des sorciers, du bois, de la place, un vrai potentiel. Mais, avant d’atteindre ce beau rêve, il faut que je me fasse connaître. C’est là que j’ai eu une idée qui est amorcée et en bonne voie, je pense. Allez, même si rien n’est écrit sur un bon vieux contrat parcheminé, je te donne la primeur, à ne pas ébruiter au-delà du nouvel ordre dont tu fais partie – j’ai des informations fiables –.
Je vais louer une partie de l’atelier Delacour, à Py, à quelques lieues de Beauxbâtons. Son directeur me fera profiter des tarifs avantageux sur le bois, les vernis, les cires et aussi des conseils d’une entreprise sorcière spécialisée dans l’enchantement d’objets. Ainsi, nous pourrons correspondre plus rapidement et, si la directrice de l’école est d’accord, je pourrai te rencontrer pour procéder à des tests très poussés des prototypes que je fabriquerai. Je tiens à te faire participer avec ton nom, ta signature, ton image, sur un modèle ou une gamme réservée au Quidditch.
Je ne manquerai pas de te tenir au courant de mon projet et je serai enchanté de confronter nos idées. Il va de soi que je n’utiliserai pas ton image sans une contrepartie qui sera à définir.
Amicalement.
Günther. »
Umbelina fut traversée par une multitude d’émotions au point où elle sourit en versant des larmes et sautilla en étant secouée par des sanglots. Tout à coup, elle n’eut qu’une idée en tête : partager les courriers avec Jo. Elle abandonna le groupe et courut à en perdre haleine jusqu’au pavillon Lonicera. Elle se rua sur la porte et fut projetée en arrière, saucissonnée par du chèvrefeuille.
Hercule arriva à la rescousse et l’attira à lui en prenant garde aux lianes végétales. Eugénie la libéra de ses entraves à l’aide de son couteau magique et se moqua d’elle :
— Pour une fois que ce n’est pas moi qui fais l’andouille !
La princesse rit de bon cœur de sa mésaventure. Quelques minutes plus tard, Jo fit son apparition. Un large sourire illumina sa face lorsqu’il découvrit l’identité de sa visiteuse. Hercule remarqua que le Portugais avait les doigts maculés d’encre. Elle changeait de couleur selon l’angle d’observation.
Le Gerbera ne vivait plus de soirée consacrée à la détente. Le rythme infernal, alternant cours théorique, pratique, devoir maison, examen, ne connaissait pas de répit. La décision d’Agathe, d’accorder des emplois du temps décents à ses enseignants, s’accompagnait d’une intensification des apprentissages pour les étudiants. Laurine souffrait beaucoup et accumulait du retard en même temps que les mauvaises notes. Eugénie n’était pas loin derrière elle, en termes de difficultés. Umbeijo était impactée, dans une moindre mesure. Sigrid donnait de son temps aux cadets, surtout à Séraphin dont la baguette joyeuse lui faisait défaut pour les sortilèges agressifs. Néanmoins, dès qu’il fallait glacer ou griller une cible, l’apprenti de Georges Feuillantine excellait.
Hercule était plongé dans le travail scolaire lorsqu’on toqua à sa porte.
— Eugénie ! Venez.
Il reposa sa plume dans l’encrier et invita son amie à s’asseoir sur le lit. Il tourna sa chaise pour lui faire face.
— J’ai encore échoué pour le mot de passe de mon père. Ça me casse les arpions ! En plus, avec Rosier qui agonise en permanence, c’est le défilé des bêtes à courbettes !
— Des bêtes à courbettes ! Très jolie expression.
— Pas fait exprès. Bon, je sais plus comment faire.
— Moi, si. J’ai passé une commande de fournitures, car il ne me reste qu’un seul cylindre.
— Un cylindre de quoi ?
— Pour mon phonographe.
— Oh ! Tu veux enregistrer la voix de mon père ?
— C’est mon intention. Mais si cela échoue, il me faut des cylindres vierges d’avance. Je devrais les recevoir d’ici samedi.
— D’accord. Donc, le soir, au restaurant, on surveille où il en est au niveau du repas. Dès qu’il attaque le dessert, on file cacher le phonographe derrière les livres de sa bibliothèque, on le met en mode marche et on sort en vitesse.
— Nous emprunterons la cape de Noël pour cinq minutes. Le temps de faire l’aller et retour. Mais comment s’assurer qu’il rentrera bien à son appartement ?
— Tu as remarqué que les professeurs n’ont pas d’alcool à table ?
— Oui.
— Dès qu’il a terminé son repas, sa journée est finie. Il ne pense qu’à une chose : boire son petit verre d’armagnac à la maison. Tous les soirs ! Il est réglé comme un coucou enchanté. Par contre, il faut l’enregistrer à partir du mercredi soir. Il change le mot de passe tous les mercredis matin.
— C’est noté.
— On n’aura pas le temps d’aller dans le degré 180, ce week-end ?
— J’ai une activité un samedi après-midi sur deux. Une occupation secrète.
— C’est quoi ?
— C’est secret.
— Ah bah oui ! Tssss, Eugénie ! Je te laisse !
Elle lui claqua une bise rapide sur le front. Il s’en amusa et lui souhaita :
— Bon courage !
— Je commence à regretter d’avoir pris le français rédactionnel. Et puis, trois heures avec Edmond, c’est dur. En plus, rien de neuf pour le journal de l’Académie. J’ai l’impression que cela ne se mettra pas en place tout de suite. Plus d’argent.
— Je suis désolé. Je n’ai pas eu le temps de penser à votre serre.
— Pas grave ! Je distille tant que le Sondeur ne me dit rien pour le degré 140.
— Ne me parlez pas de lui. Plus têtu, je n’ai jamais vu !
— Tu es sûr ? lâcha-t-elle en s’escamotant.
— À part v…
Trop tard ! Elle avait disparu. Le garçon retourna à son bureau et se plongea dans la lecture d’articles de la presse sorcière. Edmond n’avait pas donné un devoir mais trois ! Le triple exercice consistait à écrire un article sur un sujet libre mais à la manière de l’éditorialiste du Cri de la Gargouille, à rédiger un pamphlet sur une loi jugée choquante comme l’aurait fait le journaliste en chef du Dragon Déchaîné. Le dernier volet était le plus délicat : élaborer un réquisitoire contre les Moldus, avec l’exagération typique de l’éditorialiste conservateur de la Gazette de Paname. Un crève-cœur ! Consciemment, il se plia aux consignes et ne reposa sa plume qu’une fois sa mission achevée, vers 21h45. Il était las. Il prit ses affaires de toilette et quitta sa chambre. La troisième douche de la journée fut salutaire.
Les premiers éclairages individuels s’éteignirent aux alentours de 22h30. Dans le pavillon de quartz, la lumière ne filtrait plus que sous deux portes. La première conduisait à la chambre du Belge, plongé dans l’encyclopédie du potionniste, inépuisable. La seconde menait à la réplique sorcière d’une chambre seigneuriale, l’antre de Laurine. Assis sur son lit, Hercule lisait avec, en arrière-pensée, la quête désespérée pour trouver le sommeil. Il s’était défait de sa baguette, posée sur le bureau. Par ce simple geste, il s’épargnait une immense tension interne. Il respirait et se reconnectait à son espace de vie. La création de camphre l’isolait, le cantonnait à un univers de méfiance, de violence larvée. Sans elle, c’était… paisible.
« Écoute…»
Il n’avait plus perçu sa voix intérieure depuis l’adjonction du camphre venimeux dans son système d’éjection.
« Écoute…»
Il referma son énorme volume et alla le déposer sur la table de travail. Puis, il s’arrêta au milieu de la pièce.
« Écoute… Elle a besoin de toi… »
— Qui a besoin de mon aide ?
Il avança jusqu’à la porte, ouvrit et tendit l’oreille. Il capta des mots entrecoupés de reniflements. Il identifia la provenance du trait de lumière. Laurine ne dormait pas. Il toqua et entra après son invitation. Il eut juste le temps de la voir essuyer des larmes du revers de sa chemise de nuit. Elle était en train d’apprendre la leçon d’histoire de la magie par cœur et, selon toute vraisemblance, malgré les répétitions, elle ne gravait rien dans sa mémoire.
— Excuse-moi si je t’empêche de dormir.
— Non, je lisais pour trouver le sommeil, justement. Vous travaillez encore ?
— Oui.
— Avez-vous besoin d’aide ?
— Il faut apprendre par cœur. Il n’y a rien à comprendre. Tu ne peux rien pour moi.
Hercule faillit répondre qu’il pourrait peut-être, mais elle poursuivit :
— Je dois me débrouiller seule. Pas le choix. Je… Je n’ai pas envie de vous faire honte.
— Vous ne nous faites pas honte ! Je m’insurge ! Vous êtes en passe de devenir une divinatrice très talentueuse.
— Si je ne commets pas d’erreur, comme avec toi sur la plage.
— Allons, vous ne savez pas si je ne m’accorderai pas une petite escapade pour Noël, à la mer. Réveillon au son des vagues, il y a des vacances plus désagréables, non ?
— C’est gentil de voir le côté positif.
— J’aimerais surtout ne pas vous voir fondre en larmes. Cela me peine.
Instinctivement, il essuya une larme esseulée coulant sur la joue de Laurine. Elle se redressa d’un coup et libéra des sanglots sur l’épaule du garçon. Il la rassura :
— Vous allez réussir, Laurine.
— Comment ? articula-t-elle.
— Comment, je l’ignore. Mais, pourquoi, ça, je le sais. Parce que vous êtes forte, courageuse. J’ai raison d’avoir foi en vous. Vous m’avez sauvé la vie. C’est un privilège de vous devoir d’être toujours vivant. Si vous doutez encore du bien-fondé de votre appartenance au Gerbera, sachez qu’à mes yeux, dans notre monde qui s’obscurcit, vous êtes le soleil qui va nous illuminer et nous guider.
Elle le regarda avec ses immenses yeux noirs rougis et grava l’instant dans sa mémoire. À jamais.
1 Expression attribuée à l’armée, au début du 20ᵉ siècle mais qui est, en réalité, la propriété de Wilfried Laflèche. ©