La fatigue physique, l’épuisement du corps et du cerveau, n’avaient pas raison du Belge. Il était minuit passé et le sommeil le fuyait, comme si un mal inconnu le rongeait. Dix jours s’étaient écoulés et il avait la sensation d’être revenu à l’Académie depuis dix ans. Il se leva, s’empara d’un livre signé Walter Traill Dennison intitulé « Folklore des Orcades, mythes marins ». Il se glissa dans sa tenue de bain et se faufila hors de sa chambre. Il s’immergea dans l’onsen. La lumière ambiante fut suffisante et il put entamer sa lecture par l’histoire du Ver de l’entrepôt du Maître, un récit à propos d’un ver géant serpentiforme, conçu par des esprits maléfiques et voué à attaquer des navires, en mer, pour se livrer à des banquets orgiaques de chair humaine. L’auteur à succès était vu comme un extraordinaire fabuliste, très talentueux pour narrer des mythes écossais.
« Sauf qu’il n’était pas moldu mais sorcier ! », s’amusa le Belge. « Alors… Voyons l’illustration. Quelle créature effrayante ! »
La bestiole, peu commode, était dotée de 256 quenottes tenant plus des attributs du célèbre tigre à dents de sabre. Comme tous les vers marins, il était équipé de branchies, ce qui ne l’empêchait pas de se jeter sur les pontons de ports, sur le pont des plus gros bâtiments de guerre de la marine anglaise et de fouiller chaque recoin du bateau, jusqu’à ce que ses estomacs soient saturés de viande fraîche. Sa chasse, hors de l’eau, pouvait durer plusieurs heures. Il était, à l’instar des plus grands cétacés, un apnéiste à l’endurance stupéfiante. Au lieu d’aider le Belge à s’endormir ou se relaxer, la narration du sorcier le captiva. Dennison mêlait, avec habilité, la magie des mots, les exploits des monstres, la vaillance des marins et la science précise des zoologistes moldus.
« À la manière d’un Jules Verne ou d’un Herbert Wells. Cela rend le récit plus crédible. Le succès engendré n’en est que plus grand. »
Il poursuivit sa lecture jusqu’à ce que sa peau, fripée, et son corps, chauffé, ne puissent plus supporter l’immersion partielle. Vers trois heures, il déposa le livre sur le rebord et glissa en totalité sous l’eau. Le miracle se produisit. Il put accéder à sa mémoire, bien plus vite. Le rythme s’accéléra, à en devenir une rafale de tempête, hurlant dans ses synapses. Il mit un coup d’arrêt aux flots, tout en demeurant immergé. Il se fia à sa conscience.
« Écoute. Il y a un enseignement, un renseignement à extraire de ta lecture passionnante et utile. Tu le sens. N’est-ce pas ? Cependant, tu ne peux pas effectuer une recherche dans tes souvenirs à l’aide d’un mot-clé. Sans savoir ce que tu cherches, tu dois faire défiler les lignes, les pages de ta vie, mémorisées. Trouve le sésame et celui qui a toute la connaissance, sera en mesure de répondre à tes attentes. »
Il sortit de l’eau avec un objectif : trouver une clé. Était-ce une métaphore ? Y avait-il un indice dans les légendes orcadiennes pour le mettre sur la piste du testament perdu ? Comment savoir ? Ayant remis son pyjama après s’être séché, Hercule s’allongea. Les yeux grands ouverts, incapable de dormir, il focalisa son attention sur le tic-tac de sa montre. Peu à peu, il se décontracta et finit par baisser ses paupières. Laurine et Eugénie apparurent. Elles se mirent à danser devant lui, pieds nus, sautant dans des flaques d’eau, vêtues de leurs robes sorcières, riant aux éclats, au rythme d’un tambour résonnant comme les battements d’un cœur. Puis, le rythme endiablé ralentit, tout comme les gouttes de pluie se déversant d’épais nuages. Le mouvement diminua encore et finit par se figer. Ses amies, immobiles, souriantes, regardaient dans sa direction. Une goutte, unique, échappa à l’immobilisme et vint se placer à un ou deux millimètres de son œil droit. Le visage d’Eugénie fut grossi comme s’il l’observait avec la longue-vue d’un pirate. Il se déplaça sur le côté et découvrit les traits de Laurine. En alternant, en avançant ou en reculant, il pouvait détailler leurs iris, le dessin de leurs lèvres, le reflet de l’ivoire sur leurs dents, la forme de leurs nez, une foule de détails qu’il n’avait pas loisir d’observer au quotidien. Là, le temps avait suspendu son vol et il pouvait enfin respirer, apprécier leurs sourires, en les passant à la loupe. Hum… Son artefact enchanté grossissant ne suffirait pas à détailler l’infinie gentillesse de Laurine et d’Eugénie. L’Hyperloupe le pourrait. Hélas, elle n’existait qu’à l’hôpital Bonpied. Mais les Moldus avaient eux aussi développé des instruments optiques qu’un sorcier pouvait très bien utiliser pour s’enfoncer dans l’infiniment petit. Pourquoi son esprit déviait-il sur ce sujet ? À cause de la goutte d’eau grossissant sa vision ? La loupe était-elle le mot-clé ? Une respiration plus profonde témoigna de son endormissement.
Au matin du samedi, l’inévitable survint : Hercule ne se réveilla pas, malgré l’insistance de Sigrid, les chatouilles d’Umbelina, le verre d’eau proposé par Andrea et jeté par Eugénie. Lorsque le Belge ouvrit enfin les yeux, il découvrit de quoi manger sur son bureau. Il était près de 9h30.
— Par Flamel ! Mon rendez-vous avec Valentine !
Il sauta du lit et s’activa. Il n’avait jamais été en retard de sa vie et cela n’allait pas commencer ce matin. Un quart d’heure plus tard, il avait avalé les victuailles apportées par ses amis, avait fait une toilette rapide – trois heures passées à barboter dans l’eau avaient éliminé la moindre saleté – et avait sauté dans une tenue adaptée à la fouille du bois du domaine. Il avait remercié Andrea, le seul à être demeuré dans le pavillon tandis que les autres travaillaient à la bibliothèque ou ingurgitaient des sorts d’attaque en salle blanche. Andrea répétait inlassablement les formules enseignées par Max de Franjac en M.E.S. Mais il le faisait à sa façon : en accomplissant des bonds de côté pour esquiver, en enchaînant des roulades, en actionnant ses poings et en finissant par les sortilèges. Un authentique bagarreur.
Hercule fila à vive allure. Lorsqu’il atteignit la ménagerie, il s’excusa pour l’ouverture tardive auprès de Bianca et Valentine. Dès qu’il fut à l’intérieur, il nettoya la serre et revint vers l’Italienne. Il s’apprêtait à lui donner des consignes et lui annoncer que Valentine et lui allaient à la rencontre du Baku lorsqu’il s’aperçut qu’elle était distraite.
— Bianca ?
— Tu as vu ?
— Quoi donc ?
— Ça !
Elle désignait son Globulaire postal appelé « Toujourplus » car il avait la détestable habitude de réclamer six Noises au lieu de cinq avant de délivrer son courrier. L’oiseau s’était débarrassé de plusieurs plumes et les avait dispersées au fond de sa cage. L’Italienne ouvrit la trappe servant à glisser la nourriture et attrapa les plumes mortes. Elle fit une heureuse découverte. Il n’y avait non pas une mais deux plumes avec l’œil scrutateur.
— Deux ! s’excita Hercule. C’est exceptionnel ! J’ai lu dans « La magie des créatures volantes », de Nicolo Zozio, que cela ne survient qu’une fois sur cent. Vous allez pouvoir réaliser deux plumes à papote.
— Deux ? C’est une de trop. Elles seraient fichues de se battre parce qu’elles ne seraient pas d’accord sur ce qu’il faut écrire, sur l’orthographe des mots. Non… Si mon Globulaire a donné deux plumes, c’est parce que tu le traites bien. La plume supplémentaire est pour toi.
— C’est très aimable de votre part, mais je ne saurais qu’en faire.
— C’est vrai que toi, tu es un champion de français.
— Vous allez me faire rougir.
— Tu trouveras bien une autre fonction à cette plume. Tu es assez intelligent pour réussir là où tous les autres sorciers ont échoué.
— Décidément, je suis choyé. Que de défis !
— Il y en a d’autres ? demandèrent les transalpines.
— Bien sûr ! L’un d’eux vous concerne, Valentine.
— Mais oui ! Je suis étourdie !
— Allez ! Venez ! Nous allons à la chasse au Baku.
— Oh ! C’est très drôle, Hercule ! Chasse au Baku ou chasse au dahu, comme disent les Moldus dans les Alpes ! Ah ah ah !
Le duo se mit au travail et entama un quadrillage serré du bois. Cependant, rien n’empêchait le craintif animal de les observer, de les contourner et d’aller se dissimuler dans une zone préalablement explorée. Après deux heures de recherche intensive, infructueuse, Hercule choisit d’emmener Valentine auprès du sapin dont les racines masquaient l’entrée de la grotte au lac.
— Brrr ! Ça n’est pas très rassurant, confia la jeune fille en jetant des regards de côté.
— Attendez…
Il sortit son Picbarboule et sa lumière diffuse suffit à lever les craintes de son accompagnatrice. Elle baissa les yeux et s’exclama :
— Tu as vu ces empreintes ? On dirait la marque d’un sabot griffu.
— Excellente vue ! Vous feriez un pisteur épatant.
— Ça veut dire que Shinraï n’a pas creusé un terrier mais s’est contentée de cette cavité.
— Il y a tout lieu de le croire. Le lac souterrain lui fournit de l’eau. Il n’y a pas de sirène, contrairement à la Rivière Enchantée.
— Tu veux vérifier s’il est à l’intérieur ?
Sa voix chevrotait. Valentine, être à la magie si lumineuse, paniquait face à l’obscurité.
— C’est inutile. Je suis certain qu’il n’est pas là. Je pense qu’il nous suit et nous observe.
— Il ne se laissera pas approcher aussi facilement.
— C’est un grand timide.
— Comme toi.
— Vraiment ? Je n’éprouve pas de difficulté pour prendre la parole, avec qui que ce soit et quel que soit le sujet, affirma-t-il.
— Ah bon ? Et si on débattait de l’intérêt que te porte Laurine ? le taquina-t-elle.
— Ah… hum… oui… Bien, voilà ce que nous allons faire.
Il lui proposa de piocher dans le sac rempli d’insectes séchés et d’en disperser autour de l’entrée. Ensuite, tel le petit Poucet du Moldu Perrault, elle sema à intervalles raisonnables du terrier supposé jusqu’à l’orée du bois, en passant par les fourrés les plus denses, assurant à l’animal de ne pas être aperçu par les élèves.
— Nous reviendrons à la tombée de la nuit et nous en sèmerons jusqu’à son logis.
— Pourquoi pas maintenant ?
— Je ne veux pas que certains étudiants voient notre manège.
— Tu crains qu’ils s’en prennent à une créature inoffensive ?
— En doutez-vous ?
Valentine, innocence incarnée, avait été leur victime. Peu après leur retour à la ménagerie, la Suissesse s’émerveilla de la familiarité du garçon avec les espèces réputées farouches. La matinée s’acheva sans avoir vu le temps s’écouler.
Chez le Gerbera, comme chaque jour ou presque, la journée fut productive. Au déjeuner, le Belge prévint ses amis qu’il passerait quelques heures « ailleurs » le dimanche après-midi. Quand Andrea joua les curieux, Jacques répondit, par réflexe :
— Repulsa.
Face à la surprise des convives, il dévoila qu’il s’agissait d’un code mis au point avec Hercule lorsque celui-ci abordait un sujet que les suprémacistes se feraient une joie d’exploiter de manière malveillante. Il rappela qu’il constituait, hélas, un maillon faible dans le Gerbera, surtout d’un point de vue mental.
— Ce n’est pas le moment de baisser notre garde, affirma Andrea. Ce matin, je m’entraînais dans le pavillon et j’ai entendu du bruit. Je suis aussitôt descendu et j’ai aperçu une silhouette qui s’enfuyait.
— Tu as vu qui c’était ? s’inquiéta Eugénie.
— Non. Juste un garçon. Blond.
— Je connais son identité, coupa Shin. Je le vois.
— Dans vos pétales ?
— Non, Hercule. Devant moi. La table de Rosier. Notez comment ils brocardent tous d’Arcy. Ces moqueries n’ont qu’une explication : ils le questionnent sur tout et n’importe quoi. Il répond par la stricte vérité. D’ailleurs, observez bien le mécontentement de Rosier. Il a dépêché son espion qui s’est fait prendre.
— Si je n’avais pas été là, il aurait pu se pavaner dans tout le pavillon.
— Si le Sondeur ne veut pas ou ne peut pas empêcher ces visites indésirables, nous devons mettre en place des protections, dit Katarina.
— C’est pourquoi j’ai installé une serrure compliquée, se justifia Sigrid. La protection runique n’est pas aussi coercitive que celle des autres ordres. Vous devriez vite vous préoccuper de ce problème sécuritaire.
— Une fois de plus, vous avez raison, Sigrid. Serrures et sortilèges de protection. Il faudra aussi en lancer sur l’onsen.
— Pourquoi ? s’étonna Andrea.
— Des intrus pourraient verser une potion dans l’eau du bain.
— Vous avez raison, Séraphin. Nous allons le faire ensemble. Les sortilèges de protection, commis à plusieurs sorciers, sont plus puissants. Surtout les boucliers.
Ne remettant pas le travail du jour au lendemain, les aînés se chargèrent d’enseigner les sorts basiques aux plus jeunes. Un peu plus tard, en parfaite coordination, ils mirent en place un dôme de protection au-dessus du bain public. Ensuite, ils demandèrent au Sondeur de fournir des serrures et des systèmes de fermeture identiques à celui de Sigrid. Le logement de Shin fut le plus compliqué à modifier, la faute aux murs de papier coulissants.
Un peu plus tard dans la soirée, les enfants s’intéressèrent à l’apprentissage de Séraphin en cuisine. Le garçon s’y plaisait énormément et apprenait vite, suscitant de nombreux compliments de la part du chef. La piperade préparée par le fils Ballessaim avait rencontré un succès tel que les félicitations étaient remontées à Georges Feuillantine. Séraphin pensait que l’Académie pouvait aller plus loin dans l’autonomie alimentaire, comme il le pratiquait avec son père.
— Les aromates sont issus de plantes en pots de céramique, cultivées par le chef mais tous les légumes proviennent de marchés ou de fermes. Ce serait bien de les faire pousser par nous-mêmes. Il faudrait aussi planter plus d’espèces fruitières aux abords du domaine.
— J’en ai parlé à la directrice, répliqua Eugénie. Nous allons nous réunir pour voir comment créer une nouvelle serre. Bien plus grande que mon projet initial, Hercule.
— Avec des sortilèges d’extension ?
— Oh oui ! Sinon, il faut que je vous dise un truc : Séraphin a récolté dix kilos de moût de raisin rouge et de blanc, après en avoir extrait le jus servi au petit déjeuner. Avec ces résidus, j’ai réussi à produire un demi-litre d’eau de vie.
— Que voulez-vous en faire ? Un parfum ?
— Non, pour cela, il faut un alcool pur. Là, c’est pour autre chose. Vas-y, Séraphin !
— J’ai réuni tous les ingrédients pour vous fabriquer de la Bièraubeurre.
— Non… s’ébahit Umbelina. Tu vas savoir faire ?
— J’en suis sûr. Ce soir, au pavillon Gerbera, c’est soirée test de cocktails.
— Mais l’alcool, c’est mauvais ! s’insurgea Hercule.
— Il en faut une quantité infime pour la Bièraubeurre. Quant aux cocktails que je vous proposerai, ils n’en contiendront pas. Ou si peu…
— Tout de même !
— Si tu n’es pas d’accord, je boirai ta part ! affirma Eugénie.
— Tout de même…
Hercule l’offusqué pointait à l’horizon. Les filles s’accordèrent en secret pour charger ses cocktails en douce et décoincer le garçon un poil trop conformiste.
Vers 19h40, Valentine retrouva Hercule pour aller inspecter le bois avant que le soleil ne disparaisse. Il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le résineux aux branches tombantes, lui donnant des faux airs de parapluie.
— Le Baku a mangé tout ce qu’il y avait autour de l’entrée. Tu crois qu’il est à l’intérieur ?
— C’est vraisemblable. Nous n’allons pas le déranger. Vous allez disperser de nouveaux insectes. Il y aura toujours la saveur de ses friandises favorites, mêlée à votre odeur. Indirectement, il connaîtra votre « goût », si je puis dire.
Elle déversa un peu du contenu appétissant et traça une ligne pour sortir de la zone d’ombre du sapin. La lumière du soleil couchant la rassura.
— Tu devrais devenir Magizoologiste, Hercule. Ou Vétérinomage.
— Je n’ai pas encore choisi ma voie.
— La mienne est toute tracée.
— C’est une chance de pouvoir déterminer un but et s’y tenir.
— Que feras-tu, sinon ? Auror ?
— Sûrement pas au sens classique. Très peu pour moi, les assauts à coups de sortilèges, les garde-à-vous et l’obéissance aveugle aux directives du ministère.
— Médicomage ? Inventeur ? Politicien ?
— Je ne sais pas.
Il avisa la mare à quelques mètres de leur position et déclara, avec un air faussement sérieux :
— Je prendrai une lanterne et je ferai le Pitiponk, perché sur un pied, ici, afin de jouer des sales tours aux élèves.
Valentine éclata de rire. Sa joie, d’une intensité rare, engendra un Patronus prédictif spontané. Une avalanche d’équations mathématiques incompréhensibles, s’entrechoquant de plus en plus vite, éjectant des composantes, intégrant d’autres parties, fusionnant comme des gaz concentrés donnant naissance à une étoile. L’agglomérat mathématique devint aussi lumineux qu’un astre brûlant et aveugla le garçon juste avant d’exploser. Tout s’effondra à nouveau et le Patronus devint anti-Patronus, absorbant la lumière, le moindre photon atteignant le bois. L’obscurité totale les engloutit. Valentine poussa un cri de terreur. Hercule fouilla dans sa besace et prit son Picbarboule. La lumière blanche, teintée de bleu, éclaira son visage.
— Prenez ! Concentrez-vous sur cette lueur !
Elle obéit par réflexe, paralysée. La tige lumineuse serrée entre ses doigts, elle se rasséréna. Peu à peu, la magie noire de Valentine se dissipa. Le soleil était couché et la nuit était installée. Le garçon consulta sa montre de poche et découvrit qu’il était plus de 20h30.
— Tiens… fit la Suissesse en tendant le bâton lumineux.
— Gardez-le. N’oubliez pas de le laisser à la lumière solaire, en cours de journée, pour qu’il se recharge. Tenez-le près de vous, le soir, pour vous endormir.
— D’accord. Merci beaucoup. Dis…
— Oui ?
— C’est normal qu’il fasse nuit ?
— Non. Venez ! Semons des insectes jusqu’à l’abri.
Ils mirent le plan à exécution. Hercule se défit de chaussettes ainsi que d’un tricot de peau. Il déposa ses effets sur le matelas circulaire confectionné et offert par Jo, l’élève aux doigts et aux dés d’or. Ils ajoutèrent une bonne rasade d’insectes dans un récipient posé à côté d’une écuelle d’eau. Puis, galamment, le garçon raccompagna la jeune fille à la limite du pavillon Lonicera. Ils se saluèrent et suspendirent leur geste. L’abri de Shinraï était en train de diffuser le message d’accueil.
— Ça va marcher !
— Merci, Hercule. Pour tout.
— Passez une nuit calme, sereine, Valentine.
— Toi aussi.
Le garçon se hâta de rejoindre le pavillon de quartz. Lorsqu’il pénétra à l’intérieur, il entendit de la musique. Intrigué, il grimpa les marches de l’escalier.
La soirée du Gerbera battait son plein. Sur des notes de musique distillées par un gramophone réclamé par Andrea, Katarina initiait tour à tour Shin, Sigrid et Jacques à la valse. La meilleure élève parvenait à suivre les pas et le rythme imposés par la Russe. En revanche, les garçons ne cessaient de s’emmêler les pinceaux. Quant à Hercule, rompu à l’exercice, il ne parvenait pas à déterminer pourquoi sa démarche d’ordinaire précise était si chaloupée qu’il avait la sensation de voguer sur un océan déchaîné. Tour à tour, Katarina, Laurine et Eugénie l’entraînèrent dans un tourbillon étourdissant. Jacques, pourtant très gauche sur le plancher de quartz, riait à gorge déployée tandis que le Belge se demandait quel Pucestis avait pu le piquer.
— Un Pucestis ! Oui, oui, c’est exactement ça !
Il repartit de plus belle dans un fou rire incontrôlable. Séraphin, derrière son comptoir rempli d’ingrédients, s’amusait comme un fou à changer les couleurs des boissons à l’aide de sa baguette exauçant ses vœux liés à la cuisine. Il avait emprunté deux cuillères en bois enchantées pour mélanger un punch sans alcool et une sangria à base de jus de raisin rouge. Il avait, comme promis, fabriqué sa version de Bièraubeurre que tous les élèves jugeaient digne de figurer à la carte des meilleurs pubs sorciers anglais. Tous sauf Hercule dont le palais était capable de disséquer la composition la plus complexe. Séraphin finit par le concéder :
— Il manque un je ne sais quoi.
— Encore plus d’alcool ! proposa Jacques, hilare, soutirant un sourire complice du jeune barman.
— Non, répondit Hercule. Il y a la mousse beurrée, le goût de caramel, le soupçon de cannelle, un nuage de poivre blanc. Mais…
— De la vanille ! s’exclama le fils Ballessaim.
— Oui ! Mais n’en avez-vous pas mis ?
— Si mais la gousse utilisée avait déjà été raclée pour la préparation des crèmes brûlées. Je l’ai faite infuser dans le beurre fondu mais cela n’a pas suffi. Zut ! De toutes les façons, je n’ai plus assez d’ingrédients pour en fabriquer.
— Plus d’alcool, confia Eugénie.
— Déjà ? fit le Belge, ne masquant pas son étonnement.
— L’idéal, ce serait une formule pour changer l’eau en alcool, dit Séraphin. J’imagine que l’on ne trouve pas ça dans n’importe quel livre de potion ou de métamorphose.
— Je te le confirme, ajouta Eugénie avec un air malicieux.
Tout le monde se figura qu’elle avait cherché un moyen de produire de l’alcool pour ses parfums.
— Pourquoi on n’essaierait pas de créer une formule ? lança Jacques. Les sortilèges, c’est du latin, du grec ou des mélanges avec du français, non ?
— La plupart du temps, confirma Sigrid. Cependant, les approximations ne sont pas tolérées et le respect strict des règles latines n’est pas en vigueur. L’exemple le plus frappant, c’est Incendio. Cela signifie « en feu » alors que l’incendie se dit « ignis » tandis que brûlant se traduit par « ardens ».
— Ah… c’est pas si facile.
— C’est pour cela que l’on apprend des sortilèges tous faits. Inventer est difficile et dangereux. Presque autant que mettre au point une nouvelle potion.
— D’accord, admit le Cracmol. Donc, si l’un de vous tente « facit cervisia », il n’est pas certain d’obtenir de la bière.
Séraphin s’y attela, tout comme Sigrid, sans résultat. L’héritière des Flamel tenta Veraquacole, plus concis qu’une traduction littérale, mot à mot. Laurine osa « noro se byra », en grec. Les enfants déclinèrent des formules de métamorphose étudiées en compagnie d’Elvira de Bazincourt. Ils obtinrent du thé, du jus de citron si concentré qu’il décapa une Noise couverte de vert de gris, une eau ferrugineuse à la concentration peu engageante, du jus de pomme de terre et un liquide bleuté ressemblant à du Billywig pressé, l’odeur de charogne en sus.
Hercule dormait à moitié, avachi sur un siège, victime du tour pendable d’Eugénie, avec la complicité de Séraphin. Il sursauta, comme si son esprit luttait contre le sommeil. Il s’empara de sa baguette et déclama, en abaissant la pointe de direction d’un verre d’eau :
— Atharraich uisge gu ìm deoch làidir !
Le verre se mit à mousser et le liquide se para de teintes dorées. Séraphin l’attrapa et le renifla. Surpris, il osa tremper ses lèvres.
— Bon sang ! Elle n’est pas aussi bonne que ma préparation mais c’est réussi. Quelle langue as-tu utilisée ?
— Du gaélique écossais.
— Du quoi ? demandèrent Eugénie et Andrea.
Il répéta et la jeune fille ne put s’empêcher de répliquer :
— Il m’épate, il m’épate, il m’épate !
— Je n’ai fait que demander à ma baguette de traduire « changer l’eau en beurre alcoolisé ».
Les membres de l’ordre voulurent tous essayer de reproduire le breuvage. Eugénie s’imagina à la tête d’un réseau secret fournissant les sorciers français amateurs – et il s’en trouvait, assurément, pour préférer la boisson sucrée, légère, à très faible teneur en alcool, aux productions nationales issues de la vigne –. Elle pourrait ouvrir un bar clandestin, vider les comptes bancaires des suprémacistes venant s’enivrer dans l’estaminet. Ruinés, saouls comme des cochons, ils enfourcheraient leurs balais pour rentrer chez eux et se télescoperaient jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’atelier d’embouteillage serait aménagé dans un degré désert du Sondeur tel que le 40.
Après avoir appris la formule phonétiquement, ce fut le barman qui remporta la palme de la meilleure Bièraubeurre. Sa baguette de Chakte Pok, conçue pour la gourmandise, faisait des merveilles. La détente atteignit son point culminant peu avant minuit. D’un commun accord, ils allèrent se coucher. Hercule zigzagua jusqu’à sa chambre, de plus en plus convaincu d’avoir été le jouet ou le cobaye de ses camarades.
Allongé sur son lit, plongé dans l’obscurité, il tenta de focaliser son attention sur les lieux inexplorés de l’Académie. L’appartement des Beauxbâtons, dissimulant un passage secret vers la grille nord, était l’option la plus séduisante. Le Sondeur ne savait rien ; Johannes ne lui apprendrait rien de plus à ce sujet. Il s’enfonça dans le sommeil et se mit à rêver. À l’instar du Patronus prédictif de Valentine, les mathématiques, les chiffres s’invitèrent dans ses songes. Leur danse s’acheva par un nombre envahissant son espace visuel : 180.
Le dimanche matin, le réveil avait été douloureux pour le Belge et bien plus aisé pour ses camarades. Le décrassage, une heure de course dans les bois, imposé par Umbelina, comme prérequis aux 120 minutes d’entraînement, avait entraîné l’insertion magique d’un tambour dans son crâne. Il avait peiné, sué et ce n’était qu’une fois son Friselune enfourché, afin d’accomplir un parcours sinueux dans le stade, que l’air engendré par le vol l’avait revigoré. Il avait exercé ses deux bras à la batte parce que, selon la capitaine portugaise, il arrivait au batteur de s’en faire exploser un par un Cognard en cours de match. La mise hors service d’un membre ne devait pas les empêcher de voler et de jouer. Dès qu’elle se mettait en selle pour le Quidditch, la princesse se muait en un être intraitable.
Une fois le déjeuner avalé, Hercule avait vérifié l’activité du Baku. Il avait englouti les insectes, jusqu’au dernier, sauf ceux à disposition dans l’abri. Le matelas était intact. Il avait rebroussé chemin pour dormir dans la grotte. Valentine était chargée de réapprovisionner le parcours en fin de journée.
Hercule s’engouffra dans le couloir du Sondeur et vérifia que personne ne le surveillait. Il entra dans la salle et se pressa pour positionner les automobiles miniatures servant à manœuvrer le carrousel. Il remarqua que les boutons étaient réglés sur 150.
« Là où une nuit perpétuelle, malfaisante, est active. Ce n’est pas normal. C’est toujours réglé sur 0, avant tout nouveau départ, puisque les retours ont lieu dans le degré initial. Ou alors ? Un Gemino… »
L’explication était simple : les véhicules avaient été dupliqués et liés entre eux. Hélas pour celle ou celui qui avait joué à ça, les modèles originaux étaient également reliés. Inutile de se poser mille et une questions sur l’identité de la personne en vadrouille dans l’un des plus angoissants degrés.
« J’espère que vous savez ce que vous faites, Sigrid. »
Le Belge repositionna les curseurs sur 50, bloqua les automobiles, prit place dans l’isoloir central et déverrouilla la sécurité. Trente secondes plus tard, il saluait Johannes Gutenberg.
— Hercule van Betavende ! Je me languissais, priant chaque jour pour la venue d’un des étudiants aux demandes les plus pointues, exploitant toujours mon savoir de manière judicieuse. Que puis-je pour vous ?
— Plusieurs choses, monsieur Gutenberg. D’abord, je vais devoir revoir une journée de ma vie et profiter de l’écoulement du temps plus lent dans l’antre du savoir. Où puis-je m’installer ?
— Je doute que nous ayons d’autres visites, aujourd’hui. À la croisée des allées A et B, je peux vous faire apparaître un bureau bien isolé.
— Ce sera parfait. À présent, sans trahir de secret, j’aimerais savoir si on vous a questionné, il y a peu, sur l’ubiquité.
Le fantôme pâlit, si tenté que ce fut possible.
— C’est une mauvaise chose, monsieur Van Betavende. Vous ne devriez pas lire ces écrits.
— J’ai nulle envie de m’en servir. Je veux juste être conscient des risques auxquels s’expose une personne chère à mon cœur et la dissuader, selon ce que je découvrirai.
L’hôte comprit les intentions du garçon et lui communiqua les coordonnées du grimoire de Durmstrang.
— Autre chose ?
— Oui. Nous en arrivons à une requête très spécifique. J’ai besoin de comprendre l’hématologie, la science de l’étude du sang. Tous les travaux réalisés me seront utiles. Mais je ne veux pas me limiter au genre humain. Si des informations sur le monde animal ont été couchées sur papier, par des Moldus, je suis aussi intéressé. Enfin, dans un style un peu moins scientifique, je souhaiterais consulter des récits sur les coupables activités de… vampires.
— La science qui étudie le sang, est très peu développée. Je puis vous notifier quelques articles scientifiques qui relatent les avancées dans ce domaine. Vous aurez vite fait le tour. Si vous étiez venu me consulter dans… un siècle, j’aurais pu vous inonder d’ouvrages qui parlent de ce sujet, rien qu’à la longue liste d’emplacements recensés dans les rayonnages. En revanche, les écrits sur les vampires ne manquent pas.
— J’ai eu accès à un grimoire de potions anciennes, écrit par l’un d’eux. N’aurait-il pas commis d’autres ouvrages ?
— Son identité, s’il vous plaît ?
— Klaus Blutigewurst.
— Voyons… Oui, le livre de vieilles recettes. Il a aussi rédigé un ouvrage assez horrifique sur ses coupables agissements. « Abenteuerlisches Tagebuch eines verrückten Vampirs ». En allemand, uniquement. Ce n’est pas un souci pour vous, je crois ?
— En effet. Une ultime requête, mais je crois deviner votre réponse.
— Oh ! Monsieur van Betavende ! Doutez-vous de moi ?
— Non mais de ma capacité à résoudre un problème particulier, si.
— Ah…
— Existe-t-il un dictionnaire ou un lexique en langue arawà ?
— Hum… Oh… Difficile… Voyons… Je fouille… Pas simple… Ah ! Un explorateur, nommé William Chandless, a collecté 52 mots avant la disparition de cette langue.
— Je parie que les termes « Bisha » et « Amoza » figurent dans la liste.
— Mais… Tout à fait ! Stupéfiant ! Que comptez-vous faire, après ?
— Après ?
— Dans l’au-delà.
— Oh ! Euh… Je vais essayer de vivre avant d’y songer.
— Décision sage et logique. Je vous apporte l’ensemble des écrits.
Quelques minutes plus tard, Hercule se plongeait dans la lecture en commençant par l’ubiquité. Cette technique relevait de la magie noire.
Après avoir été atterré par la nature de la quête entreprise par Sigrid, le Belge avait été déçu par la faiblesse des découvertes sur le sang. Il savait désormais qu’il existait un liquide porteur nommé plasma, jaunâtre, surtout constitué d’eau, des globules blancs en nombre variable – ils se multipliaient lorsque le sujet était malade –, des plaquettes – sorte de déchets informes destinés à coaguler le sang lors de blessures – et les globules rouges, comprenant de l’hémoglobine. Les plus grandes avancées dataient des années 1880 et étaient l’œuvre d’un chimiste moldu allemand, nommé Félix Hoppe-Seyler. Grâce à un procédé de cristallisation, il avait déterminé que l’hémoglobine devait sa couleur rouge au fer qu’elle contenait en abondance. 1 Le savant avait mis à jour la fonction de cette molécule : elle captait l’oxygène pour le transporter aux tissus, aux organes et ramassait le gaz carbonique, déchet qui était ensuite évacué par les poumons.
— C’est ça ! s’exclama le garçon. L’oxygène ! La source de vie. Les vampires sont souvent pâles parce qu’ils sont… anémiés ! Ils manquent de fer, ils fixent mal l’oxygène et dépérissent s’ils ne s’abreuvent pas de sang frais. C’est logique. Voyons les récits de Klaus Blutigewurst.
Il dut se faire violence pour ingurgiter les descriptions horrifiques. Klaus était un monstre sanguinaire qui s’attaquait aux jeunes hommes et aux femmes. Rien ne le rebutait sauf les vieillards et les futures mères. Il supposa qu’avec l’âge, la qualité ou la quantité d’hémoglobine contenu dans le sang, diminuait, baissant l’oxygénation des tissus, dégradant leur renouvellement. Le sang frais donnait un coup de fouet au vampire en déficit de fer et d’oxygène. Dans ce cas, comment Elvira de Bazincourt faisait-elle sans une seule goutte de liquide vital ?
« Soit elle n’a pas hérité du caractère anémié de son parent, soit elle compense par son régime alimentaire, soit elle a accompli un acte de grande magie qui a enrayé ou inversé le processus… »
Il poursuivit, à grand peine, sa lecture. Klaus, s’il ne touchait pas aux femmes enceintes, s’en prenait à leur progéniture dès qu’elles accouchaient.
« Par Flamel ! Quelle horreur ! Mais ces histoires édifiantes m’ont appris plusieurs choses. Les femmes, attendant un bébé, voient leur taux d’hémoglobine diminuer pendant neuf mois, au profit du nourrisson. Ensuite, tout se rééquilibre. Le pourcentage d’hémoglobine demeure intéressant pour le vampire tant que le sujet n’est pas âgé de plus de 40 ans, peut-être 50. Il y a un lien. Comment obtenir un sang plus riche en oxygène ? Barthélémine a essayé du bœuf, du porc. Sûrement du poulet. Oiseau, mammifère. Faut-il une capacité respiratoire supérieure ? Du sang de dragon ? Comment savoir ? Peut-être qu’un mammifère marin… Oui ! Un champion capable de retenir sa respiration de longues minutes, voire des heures. Comme une baleine ! Il y a davantage d’oxygène pour tenir autant de temps. Comment me procurer du sang animal ? C’est… inhumain. Je ne veux pas blesser une créature. Juste prélever et étudier. Je vais devoir me déplacer jusqu’à l’océan. Si seulement j’avais un moyen de… Mais oui ! »
Le Belge reposa tous les ouvrages et prit le temps d’inspirer à fond, comme s’il voulait plonger en apnée. Il ferma ses paupières, apposa ses paumes sur ses oreilles et remonta dans le passé, le 11 mars 1918, lorsqu’il s’était éveillé sur la paillasse fournie par Orpi, dans la chambre d’Urtica. Il revécut la journée.
L’enfant était épuisé par l’effort et son crâne était sur le point d’exploser, comme serré dans un étau. La décision de neutraliser en douceur le don de Valentine était l’événement marquant du 11 mars 1918. Les cours n’avaient pas retenu son attention, hormis pour les prendre et les apprendre. En revanche, il y avait eu l’invention de la formule sorcière ayant conduit à sa récompense en français : Fulguram Tempus Fugit. Il l’avait testée sur Rosier et la scène du suprémaciste, pris d’une frénésie d’écriture sans pouvoir stopper à la marge droite de son parchemin, l’avait régalé à souhait. Il doutait que cette farce jubilatoire soit la cause de l’ouverture de la boîte de Pandore. Il fallait, pour refermer le coffret rempli de plaies, annihiler le Maître. Enfin, quoi ! Rosier ? Lui, un maître ? Un maître du je-m’en-foutisme ! Certes, la formule touchait au temps. Pas à un déplacement temporel, juste une accélération, sans conséquence sur un passé. Un peu comme le degré 20 où vivaient les fées au métabolisme ultra rapide.
Les autres occasions qu’il avait eues d’en faire usage, étaient une démonstration un samedi matin et… une autre exécution qu’il était incapable d’identifier. Rien de fâcheux n’avait eu lieu. Valentine était la seule explication ; il en voulait pour preuve le saut temporel provoqué par la Suissesse, hier, dans le bois. La puissance de son pouvoir altéré avait détraqué le temps.
Il tira sa montre de son gousset. Elle indiquait 17h00. La trotteuse anémique l’amusa et cela lui donna une idée. Il fouilla dans ses affaires, à la recherche de son stéthoscope. Il mit ses écouteurs en place et appliqua le cône de bois serpent sur sa poitrine. Un tic-tac s’écoula avant qu’il ne perçoive un battement de cœur.
« Le temps est ralenti, tout comme mon organisme. Je me demande si je pourrais mourir dans le degré 180 où tout est figé. Non, c’est stupide. Je ne peux pas être à la fois vivant et en arrêt cardio-respiratoire. Il y a forcément une… »
Il éjecta sa baguette, pointa sa tête et énonça :
— Toutenbulle.
Son corps entier se recouvrit d’une membrane transparente. Il contrôla ses battements de cœur. Soixante pulsations à la minute. La trotteuse de la montre avançait à un rythme normal.
« C’est incompréhensible ! Absurde ! Ou alors, le Toutenbulle protège des effets du degré visité ? Ma montre avance parce qu’elle est à l’intérieur. Mais, pour le reste du monde, dans le 180, tout est figé. Donc, en toute logique… »
Il ferma les yeux. Un réajustement réflexe, lors des explorations entreprises à Noël. Il avait reculé sa montre de cinq minutes pour se recaler sur le monde en retard. Le phénomène avec Valentine l’avait touché puisqu’il n’était pas isolé par le sortilège Toutenbulle. L’air, respirable bien que saturé d’oxygène, du monde des fées ne le protégeait pas du phénomène temporel d’une minute pour une heure. Pour s’affranchir de ce problème, il suffisait de revêtir une protection pour que le temps s’écoule à la même vitesse à l’intérieur du degré 20 et dans la réalité.
— Finite.
La montre à gousset fut engourdie. Il s’empara des revues scientifiques, des écrits de Klaus, le sanguinaire et rendit les ouvrages à Johannes qu’il remercia à plusieurs reprises, louant son efficacité. Lorsqu’il regagna l’isoloir, il mit en place les véhicules et constata qu’ils étaient déjà réglés sur le degré 0. Sigrid en avait terminé. Il devait avoir une discussion sérieuse au terme de laquelle elle détruirait la potion. Lorsqu’il quitta la salle du Sondeur, il croisa Barthélémine. En dépit de sa couleur café naturel, elle était livide. Non, elle était mourante.
Installé dans l’armoire-bureau, l’élève s’appliquait à composer une lettre lisible, avec un minimum de ratures et de fautes d’orthographe. Il n’avait pas besoin de tremper sa plume pour la recharger d’encre. Sa famille, riche et influente, avait les moyens de lui offrir des vêtements de qualité et des outils précis, coûteux, pour mener ses études sans souci. Il apposa un point final et se contenta de sa griffe en guise de signature. Pour un profane, il était malaisé de reconnaître les initiales RSP, pour Rosier Sang-Pur. Thibaldus se relut :
« Mon ami,
Comme tu le sais, l’Académie a créé un quatrième ordre où la plupart des déchets de l’école ont été parqués. Nos cibles sont plus faciles à marquer. Malheureusement, toutes les anomalies n’ont pas été redirigées dans leur pavillon. Cette horreur de Boulanger, cette handicapée, a échappé aux mailles du filet. Ils ont même recruté un autre Cracmol, une fille qui a volé la place d’un sorcier au Sang-Pur. L’école sombre, mon ami, à cause de cette directrice et de cet abject Belge, son protégé. Qu’elle en profite ! Parce que sa tête va être mise à prix, tu peux me faire confiance. On tient le fils Millefeuille et on compte lui faire produire une potion qui éliminera le Belge et ses disciples, des moins que rien. Les choses vont changer. La loi Picaillou nous permettra d’agir. Ils y passeront tous, ces traîtres. Tous ! Je t’en fais le serment. Sois fort. RSP. »
Il jugea que les termes ne trahissaient pas son identité. Mais peu importait. Il n’y avait aucune chance que son courrier soit intercepté. Il descendit au rez-de-chaussée, ouvrit le tiroir supérieur de l’armoire et en retira un coffret. Il prononça trois mots semblables à des raclements de gorge, manipula plusieurs éléments de l’objet en bois précieux et le déverrouilla. Il prit l’étoffe pliée avec soin et se recouvrit avec. Il devint invisible.
Muni de sa couverture de dissimulation, Rosier quitta le bâtiment Urtica et prit la direction du stade, à l’opposé de la Cabane Enchantée où les casiers à courrier étaient installés. Il dépassa le terrain et s’enfonça dans le bois, suivant le sentier principal. Il alla jusqu’au ras du précipice. Un pas de plus et il faisait une chute de plus de 500 mètres. Un oiseau noir, semblable à un corbeau dont le plumage serait en lambeaux, volait en cercles. Thibaldus repoussa sa protection et se montra. Il émit une sorte de hululement et la bestiole, un Cormort, fondit sur le bras gauche de l’Urticant. Elle s’agrippa. Rosier attacha le pli à la patte de l’animal et lui indiqua :
— Pour Casper van Kriedt.
L’élève rejeta son bras en arrière pour lancer l’oiseau. La bête enfonça ses serres et ne lâcha pas prise.
— Quoi ? s’insurgea Rosier.
— Mon argent, répondit le Cormort.
Le suprémaciste glissa cinq Noises dans l’escarcelle miteuse.
— Encore ! Les Pays-Bas coûtent plus cher. Encore plus !
— Une Mornille et cinq Noises. Ça suffit, oiseau de malheur ?
— Ça ira ! Même avec ton insulte.
Le volatile prit enfin son envol. Thibaldus le regarda s’éloigner et virer sur sa gauche pour mettre le cap au nord-est. L’infâme traître remit la couverture en place et rebroussa chemin. Il n’entendit, ni ne vit un autre oiseau, planant à 500 mètres au-dessus de sa position. Le rapace bascula sur le côté et fila le Cormort, à une distance confortable que sa vue perçante lui permettait de conserver.
1 L’hémocyanine, présente dans le sang de certains animaux, utilise du cuivre. Le liquide vital apparaît alors bleu vert.