Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 18 : Sortilège 18 : la découverte

Par eric_vincent

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Le professeur de sport se tordait de rire comme il ne l’avait pas fait depuis des années. Sa collègue soutenait que l’acrophobie viscérale du Belge était réglée une bonne fois pour toutes. Elle réclamait un balai pour que son élève passe un test probant alors qu’il tenait à peine debout, comme s’il avait sifflé la réserve de Bièraubeurres de Sean McFlurry. Wilfried se bidonnait. Plus elle argumentait, plus il lorgnait du côté d’Hercule au sourire niais ineffaçable et plus son hilarité était incontrôlable. Non loin de là, les six Gerbera aptes au vol campaient sur leurs pieds, bras croisés. Dans les tribunes, Sigrid et Jacques observaient la scène. Il ne manquait que Katarina, retenue par son club littéraire en compagnie de Théophile Amand.

— Vous êtes sérieuse ? finit-il par articuler, entre deux quintes de toux d’étouffement. Une potion, un poème et il ne tombera plus dans les pommes ?

— Oui.

— Bon. D’accord. Viens par là, Van Betavende !

— Gnééé, lâcha l’intéressé, vraiment pas dans son état naturel.

Wilfried déposa un Friselune à terre.

— Tu sais comment faire ? On dit debout. Avec conviction. Compris ? Clair et fort.

— Boubou.

— Non, debout ! Mais il y avait quoi, dans cette mixture ? Moitié cognac, moitié armagnac ?

Noël eut le réflexe de faire non-non avec la tête.

— Allez ! Du nerf !

Le référent Aloysia n’avait pas une goutte de Foihacèque sur lui, bien pratique pour remettre n’importe qui d’une gueule de bois. Faute de potion, il agita sa baguette et murmura :

— Nettoiefoiepasdroit.

Une gerbe d’étincelles percuta le garçon hagard. Le traitement agit et précipita son rétablissement.

— Debout, ordonna-t-il avec calme et détermination.

L’artefact se redressa et se logea dans la paume de sa main.

— Premier miracle de l’année, dis donc ! Allez, enfourche-le ! C’est comme monter à cheval ou conduire une motocyclette moldue.

Hercule, encore sous l’influence de la potion de Sérénité survitaminée, obéit sans tergiverser. Il tapa du pied et s’éleva d’un mètre.

— Maintenant, il tombe… pas dans les pommes. Oh ! Le mercredi 24 septembre 1919 sera une journée à marquer d’une pierre blanche.1 Bon, tu tires un peu vers toi, tout en te penchant en avant. Voilà ! C’est ça, avance en douceur. Fais-moi un petit tour du stade, à ton rythme. Gentiment. Eh bien… C’est pas mal.

— Alors ?

— Avec quelques heures d’entraînement, il parviendra à manœuvrer.

— Professeur, insista Umbelina, est-ce que nous pourrons jouer si nous nous présentons à sept sur le terrain ?

— Ça me fait mal de le dire mais… oui ! Vous pourrez. Seulement, si un seul joueur est blessé, que vous n’êtes que six, vous serez forfaits. Pigé, de Laranjeira ?

— Ça va de soi.

— Bah, de toutes les façons, avec trois débutants et deux réservistes, je ne te fais pas de dessin. Il n’y aura pas de troisième miracle.

— C’est mon affaire.

Hercule en termina avec son tour à un train de sénateur. Il revint se positionner en vol stationnaire entre la Portugaise et l’enseignant.

— Vous allez en faire quoi ? Un batteur, forcément. Au premier Cognard qui lui arrivera dessus, ce sera le massacre.

— Hercule ?

— Oui, ma chère ?

— Refais un tour de stade en tenant ton balai d’une main et cette batte de l’autre.

Une fois de plus, il obéit avec docilité. Lorsqu’il fut à une trentaine de mètres de leur position, d’un coup de pied, Wilfried libéra un Cognard. Umbelina hurla :

— Hercule ! Cognard !

Le garçon tira le manche côté gauche et fit pivoter le balai en douceur. Il détecta le projectile retombant sur lui. Il estima l’angle, ajusta et frappa d’un swing en souplesse, sans brutalité. La bille de bois enchantée fila tout droit, à un mètre au-dessus de l’herbe. Le professeur Laflèche reçut l’objet dans la partie charnue de son anatomie. Il poussa un « Ouille ! » de douleur et de surprise, avant de faire volte-face et de s’emparer du Cognard.

— Au temps pour moi ! cria Hercule en levant sa batte en l’air et en baissant la tête.

— C’était un coup de chance !

— Ou de malchance, ricana Dune. Ma mission est achevée. Pour aujourd’hui.

Elle jeta un regard à Noël et ajouta :

— Je vais discuter avec le Sondeur.

Elle déroula Sajadatan, coincé sous son bras, s’assit et s’envola.

Dans l’esprit du Belge, tout était allé très vite. Premier sentiment : la panique totale, dès que la Portugaise l’avait averti du danger. Un boulet de canon en approche. Deuxième sensation : le calme, inspiré par la voix intérieure de Maïkan.

« Écoute. Respire. Ce n’est que du billard. Trajectoire, angle, temporisation, geste, interception, accompagnement, les yeux fixés sur ton objectif. »

Il avait suivi la voix et avait réussi ce test. Les heures passées en compagnie de Wilfried n’avaient pas été de tout repos. Séraphin, trop près d’Hercule, avait heurté le Belge avec le manche de son Friselune à la main. L’aîné n’avait pas été blessé – une éraflure mineure – mais l’incident avait troublé leur attention. Le temps de s’assurer que l’un et l’autre étaient indemnes, un Cognard surexcité lancé par Rosier, avait failli les pulvériser. L’interposition du Japonais, rapide comme l’éclair, leur avait évité un aller simple pour l’infirmerie. Wilfried le répétait au moins dix fois par leçon : sur le terrain, vigilance constante ! À l’issue de l’épreuve, le professeur Laflèche avait entériné la naissance de la nouvelle équipe. Lorsqu’il avait parlé des tenues obligatoires pour jouer les matchs, les coéquipiers avaient déballé leurs capes blanches et les supporters, renforcés par l’arrivée de Katarina, avaient déployé la banderole « Allez Gerbera ! », agité les fanions et mis en évidence leurs magnifiques écharpes. Lorsque l’enseignant s’était étonné que les joueurs aient pu savoir à l’avance qu’Hercule réussirait, Umbelina, la capitaine, avait livré une explication d’une logique féroce :

— Professeur, le Gerbera accueille deux des trois spécialistes de la Divination. Vous croyez qu’ils se tournent les pouces ?

En dépit de sa fatigue, Hercule était allé accomplir ses devoirs à la ménagerie magique. Il avait surtout supervisé Bianca qui avait eu pitié de ses pauvres muscles endoloris. Au restaurant, il avait mangé pour se nourrir, n’attendant qu’une chose : se glisser sous la douche, puis aller se prélasser dans le bain jusqu’à ce que sa peau soit fripée. Il avait une nouvelle fois évité Claire Obscur, incapable de réfléchir à une énigme supplémentaire. Était-ce l’effet du sport sur le corps ? Malmener des muscles, échauffer les tendons, briser les os et faire de la cervelle, une pure compote ? Le sport était néfaste, il en était convaincu.

Les enfants étaient réunis, en cercle, dans la soixantaine de centimètres d’eau chaude du bain commun. Hercule balançait sa tête d’avant en arrière, faisant craquer sa nuque. Andrea répétait pour la cinquième ou la sixième fois :

— On va jouer au Quidditch ! On va disputer des matchs !

— On va s’entraîner à ma façon, déclama Umbelina.

— Elle a quoi de spécial ?

— Demande à Hercule.

Le Belge résuma la méthode en trois mots :

— Labeur. Sueur. Douleur.

— Je n’aurais pas dit mieux. J’ai obtenu le créneau de 10h00 à 12h00, le dimanche, pour nous entraîner. Juste avant, une heure de course, de musculation, etc.

— Oh là… geignit le Belge, anticipant le supplice. Je vais mourir avant, pendant et après chaque séance.

Andrea, bouillant d’impatience, changea soudain de sujet :

— Sinon, en dehors des entraînements, il faudrait chercher le testament perdu, non ? C’est que je ne connais pas le château comme vous. Par où on commence ?

— Je comprends votre empressement. Cependant, nous devons attendre.

— Attendre quoi ?

— L’aveu de Séraphin.

— Euh… bredouilla l’intéressé. Oui… J’ai omis de vous parler de la…

— … clef, compléta Hercule.

— Mince ! On m’avait dit que tu avais un flair de Croup mais là…

— Alors ? répliqua le Belge sans rebondir sur le compliment.

— Mon père m’a remis une clé spéciale. Je devais la donner à madame Bonnelangue. Mais j’ai hésité. Le problème, c’est que nous ne savons pas ce qu’elle ouvre, nous n’avons pas la moindre idée de l’endroit où il faut l’insérer. Elle est dans la famille depuis 600 ans… Elle est…

— Rouillée et en forme de spirale, compléta Laurine. Par Flamel ! C’est l’objet de ma vision.

— Confirmée par un Patronus divinatoire de Valentine. Deux fois la même prophétie, ce n’est pas un hasard.

— Une clé en spirale ? Jamais vu une serrure correspondante dans le domaine, affirma Eugénie.

Après un rapide tour de… bain, il s’avéra qu’aucun d’eux n’avait vu quoi que ce soit qui puisse correspondre.

— Je suis désolé. Il fallait que je sois sûr, s’excusa Séraphin. C’était la directrice ou vous. J’avais besoin de savoir à qui je pouvais faire confiance.

— C’est naturel, mon jeune ami. Alors… À mon tour d’être franc avec vous tous. Nous n’avons pas exploré certains lieux comme les sous-sols du château, la grotte où les suprémacistes se réunissaient, les sorties secrètes de l’Académie. De plus, j’ai eu un échantillon de « magie double » qui me fait penser que certains enchantements évidents, pourraient en masquer de plus secrets. Oui, je sais, mes paroles ont l’air absconses mais faites-moi confiance. Nous allons d’abord étudier l’historique de construction du château et éliminer les lieux postérieurs à l’existence de votre ancêtre, Séraphin.

— Alors… La quête du testament inviolable… On commence quand ? relança Andrea, gavé d’énergie.

— Quand nous aurons eu huit heures de sommeil.

Hercule se leva, se sécha, salua ses camarades et partit se coucher. Il était à peine 20h30 lorsqu’il installa sa chaise de bureau au pied de son lit, qu’il grimpa dessus, en pyjama et qu’il retira sa bague. Il perdit connaissance et tomba en avant. C’eut été trop facile.

La journée s’achevait par la Métamorphose, sous la houlette de Max de Franjac. En quittant la salle de classe, Hercule fut alpagué par madame Obscur. Elle le conduisit dans l’observatoire, s’assura qu’ils ne risquaient aucun espionnage. Face à la quasi-paranoïa de l’enseignante, le garçon lui demanda si elle avait compris l’objectif de Rosier, inscrit à son cours. Elle confirma avoir deviné ses intentions avant même de recevoir un message de manière cuisante sur son dos. Hercule l’avertit que les suprémacistes avaient changé de tactique : ils troquaient les actions directes, provocatrices, contre l’infiltration et la collecte d’informations. Selon le Belge, l’Académie et sa directrice étaient dans le viseur des Sangs-Purs. L’intégration d’un Cracmol supplémentaire, la parité atteinte en première année et, selon une rumeur partie de la Gazette de Paname, le refus d’inscription d’enfants issus de familles traditionalistes à l’Académie, agaçaient en haut-lieu. Le fils d’Arcy ne cachait pas que son père voulait la tête d’Agathe. Claire abonda dans son sens, avant de lui confier :

— Pendant le banquet de la rentrée, je me suis absentée.

— Je l’ai remarqué. Une prophétie urgente.

— Je pense qu’elle te concerne, Hercule.

— Vraiment ? Quel est le texte ?

— « L’élève qui a ouvert la boîte de Pandore ne la refermera que lorsque le Maître sera mort. »

— Oh…

— Pandore m’a fait penser à…

— La première prophétie me concernant.

— Comment sais-tu que… ? Ah ! C’est vrai. Tu sais.

— La professeure de Bazincourt sait que je l’ai lue. L’ordre Gerbera est au courant. Je… j’ai un peu de mal à saisir le lien entre cette nouvelle proclamation et les événements du 11 mars 1918.

— Comment… J’oublie toujours que tu as une mémoire absolue. Quel fait as-tu relié à la première prophétie ?

Hercule soupira. Il en avait trop dit pour s’arrêter en si bon chemin. Après tout, Claire, en possession d’une information, pourrait très bien recevoir d’autres prophéties donnant un éclairage nouveau au problème. Il se libéra du fardeau :

— C’est le jour où, avec Armand Fontebrune, nous avons posé le principe de manipuler l’esprit de Valentine Clairdelune pour fausser ses Patronus prédictifs trop visibles, exploitables par madame Ducourneau, l’espionne du ministère introduite dans l’Académie. C’était mon idée. En la proposant, j’ai peut-être… je ne sais pas… brisé une loi sorcière, libéré son pouvoir d’engendrer des chimères. Peut-être qu’à terme, elle deviendra incontrôlable, par ma faute.

— Est-ce la raison pour laquelle tu veux l’aider à apprivoiser le Baku ?

— Elle vous en a parlé ?

— Elle s’en fait une joie.

— J’avoue que la seconde prophétie me trouble. Qui est le Maître mentionné ? Sa référente actuelle ? Passée ? Madame Bonnelangue ? C’est illogique. Si on examine la mythologie, le maître par rapport à Pandore, c’est Zeus. En admettant que le dirigeant de l’Olympe existe, il faudrait que moi, Hercule van Betavende, je tue le dieu des dieux avant qu’il ne transperce la Terre de ses éclairs mortels ? C’est, sans faire preuve de fausse modestie, une tâche hors de ma portée.

— C’est certain. Mais tu es sûr que c’est cet événement qui est le plus significatif du 11 mars 1918 ?

— Selon moi, oui. Cependant, à la lumière de ce nouvel avertissement, je vais faire une nouvelle introspection mentale.

— Tu es capable de visionner la journée ? Seconde après seconde ? Un an et demi plus tard ?

— C’est indispensable.

— Cela prendra un temps fou, non ?

— Je connais un lieu où le temps s’écoule plus lentement. Un temple du savoir. Ce sera parfait.

— Fais attention à toi, Hercule.

— Vous aussi, Madame. Les maîtres de la divination sont dans le viseur des suprémacistes.

— Tu as raison. J’ouvrirai l’œil.

Elle l’abandonna dans la salle où elle lui avait enseigné, sans effet, les différents arts de la voyance. Sans effet, vraiment ? Qu’était « l’écoute » que la voix de Maïkan serinait dans son esprit, si ce n’était une forme de divination, d’attention aux signes et à leur collecte ? Chaque enseignement avait une importance. Elle ne sautait pas aux yeux dès les premières minutes.

Hercule prit la direction de la ménagerie et alla constater que le Laiséon, colorisé par le truchement de la potion Caméliris appliquée par vaporisateur, avait regagné les faveurs de la femelle. Ursula pensait diminuer les doses, peu à peu. S’il se décolorait à nouveau, les causes étaient physiologiques. Sinon, elles étaient psychiques, auquel cas la confiance regagnée auprès de sa dulcinée suffirait à le guérir. Le garçon se détendit et accomplit ses tâches en chantonnant.

Il était 19h30. Hercule fermait tout juste la ménagerie, après avoir soigné, nourri, récuré, passé des commandes pour les provisions et rempli tous les documents exigibles. Ensuite, pour passer le temps, il avait mis le nez dans le grimoire d’Adam Toutencanine et l’avait mémorisé de manière photographique. Il avait aussi musardé dans la petite bibliothèque d’Ursula, constituée essentiellement d’ouvrages moldus signés par les naturalistes majeurs des 18ᵉ et 19ᵉ siècle, comme Buffon, von Humboldt, Quinton, Wilson, de Saussure et peut-être le plus célèbre d’entre eux : Charles Darwin. Les sorciers accumulaient un retard considérable sur les Moldus, dans tous les domaines.

Le jeune garçon flânait, sans but précis. Il n’était pas affamé et n’avait aucun désir de plonger dans l’atmosphère bruyante du restaurant. Demain après-midi, il s’installerait dans la serre pour construire l’abri de Shinraï. L’envoûtement prévu pour l’inclusion d’acacia était inscrit sur parchemin. Il restait à enregistrer les paroles apaisantes de Valentine, sur un cylindre vierge et à l’intégrer à l’enchantement en gaélique écossais basique. Ensuite, il le jouerait à l’esgourde incluse dans les boiseries intérieures de l’abri. Sans s’en rendre compte, il entra dans le bois du domaine. Sa dernière visite lui avait coûté cher. Il se rendit dans la grotte sous le sapin. Rien n’avait changé dans l’immense cavité, à part l’autel qui avait disparu, mis sous séquestre par le département des Aurors. Les Feux Éternels diffusaient une lumière tamisée. À la lueur de son Picbarboule, il sonda les rochers esseulés, les parois, cherchant à identifier les variations dans les sonorités produites. Il fut dans l’incapacité de frapper au-delà de 180 centimètres de hauteur et d’atteindre la voûte rocheuse, à plusieurs mètres de ses bras. Il faudrait songer à des moyens d’investigation plus sophistiqués et aquatiques. L’eau du lac n’était pas translucide ; impossible de jauger sa profondeur. Le Picbarboule supporterait-il le milieu aquatique ?

« Il n’éclairera pas assez pour explorer de manière méthodique. À moins que… Shin manipule l’élément liquide et ne le rejette le long des parois pour permettre une exploration du fond ? Non, pas de magie en dehors du château. Alors ? Cette réserve n’est peut-être que la surface d’un siphon, comme chez Urtica. Un équipement adapté à la plongée serait nécessaire. »

La restriction d’usage de la magie limitait les possibilités d’action. Il quitta la grotte et prit le chemin du retour. Il passa devant leur Quartier Général et stoppa. La tentation se fit irrésistible. Il se présenta au pied de l’arbre pour y accéder. Les branches-marches poussèrent et il grimpa. Il entra dans la cabane, déposa sa besace sur la table et s’assit. Les idées bouillonnaient tout comme son impatience. Andrea finissait par déteindre sur lui !

Il fouilla dans son sac, attrapa un ciseau et choisit une section de bois à la teinte proche du vert. Il lut l’étiquette accompagnant le produit : sumac de Virginie. Toxique. Il baissa les paupières et ressentit les vibrations de l’objet. De nombreuses essences agissaient comme des poisons ; cela n’en faisait pas des espèces à bannir. Il s’interrogea : baguette ou artefact magique ? Sculpture plaisir ou vouée à la vérité ? Il n’en avait pas la moindre idée. Alors, il maintint la pièce par-dessous à l’aide de sa main gauche et racla de la droite, avec l’outil fermement tenu. Il produisit de longs copeaux odorants, verdâtres et les amassa sur la table. Peu à peu, il détailla un morceau d’une vingtaine de centimètres, cylindrique, effilé. Il poursuivit ce geste jusqu’à épuisement. À la fin, il posa son instrument et son œuvre, retira ses chaussures et s’effondra sur le lit. Il ferma les yeux.

Une lueur traversa la porte de la cabane, protégée par la magie. Le feu follet s’étira, s’élargit et prit du volume.

— Où est-ce ? questionna la créature fantomatique. Qui… suis-je ?

Hercule s’éveilla au crépuscule, en pleine forme. Les nuits à la cabane secrète avaient toujours cet effet sur son organisme. Il sauta du couchage, remit ses chaussures, fourra son travail dans sa besace et quitta l’habitation. Il contourna le château pour ne pas être vu par des élèves matinaux et s’introduisit dans le pavillon de son ordre. Là, il prit une douche rapide, se sécha et enfila une tenue propre. Puis, il revêtit son tablier de cuir, embarqua son chaudron pliable et ses manuels de potion. Il était près de 7h30 lorsqu’il pénétra dans le restaurant. À peine assis, il subit un feu nourri de questions venues pour l’essentiel, d’Andrea.

— Tu as une copine dans un autre bâtiment ? C’est qui ? Je la connais ? Tu as une astuce pour pénétrer dans les pavillons ? Il faut changer son symbole ? Ou prendre l’identité d’un autre élève ? En buvant du… mince, j’ai déjà oublié le nom.

— Du Polynectar, souffla Séraphin.

— Non à toutes vos questions, répondit le Belge.

— J’ai cru que tu avais eu d’autres ennuis, avoua Laurine.

— J’ai passé la nuit dehors. D’ailleurs, je risque d’en passer une ou deux supplémentaires pour inciter le Baku à s’installer dans son abri.

Il s’adressa aux anciens :

— Avez-vous raconté la fois où nous avons dormi aux écuries, à cause de madame Bonnelangue ?

— C’est quoi, cette histoire ? s’exclama le jeune Italien.

Eugénie se chargea de la narration, n’omettant aucun détail ou presque. Hercule précisa que ses affinités avec les créatures magiques dataient de cette nuit où, au petit matin, il avait été découvert sous l’aile d’un Abraxan nommé Rostock. Juste avant de quitter la table, Laurine lâcha :

— C’est dommage que tu n’aies pas commencé la construction de l’abri. Tu aurais pu passer la nuit dans une cabane confortable.

Les élèves qui savaient pour le Quartier Général, s’étaient dévisagés. Sa réflexion était-elle le fruit du hasard ou à son insu, un éclair de voyance ? Hercule sourit, tout en inspectant tout ce qui se trouvait dans le champ visuel de la jeune fille. Hormis un bol de lait cacaoté, vide, quelques miettes de pain, un pot de miel entamé, un verre d’eau où elle avait pressé un demi-citron et le saladier de fruits coupés dans lequel elle avait pioché à plusieurs reprises, il n’y avait rien d’autre. Il répondit :

— C’est vrai. J’aurais dû me hâter. Demain, je m’y mets.

— Cet après-midi, tu expédies les devoirs ? demanda Andrea. Tu pourras m’aider en potions ? On a un tonique à réaliser, mais il paraît que ça peut vite tourner à un explosif identique à une invention moldue… la nitronipasassez… non, c’est pas ça.

Hercule croyait voir Eugénie en version masculine, déformant un grand nombre de mots. Il corrigea :

— La nitroglycérine. Un explosif très instable et puissant. Je viendrai chapeauter votre travail en potions. Laurine, n’hésitez pas à profiter de mes lumières pour l’élixir de Pucestis demandé par la professeure Fordecafé.

— Madame Waldmeister compte dessus pour faire taire ses plans de Clochipique, précisa Jacques. Les autres boissons ne parviennent qu’à les agacer encore plus. Hein, Eugénie ?

— Ouais, ouais. 2

Jacques se marra. Puis, passant près d’Hercule, il murmura :

— Pour ta nuit dehors, on est d’accord ? Repulsa ?

— Oui. Repulsa.

— Je m’en doutais un peu.

Le groupe se scinda en deux. Le troisième niveau se rendit à la bibliothèque sauf Umbelina, volontaire pour préparer la salle de potions et Hercule, désireux d’interroger Ambroisine. L’enseignante se traînait de plus en plus ; sa santé déclinait. Néanmoins, à l’apparition du garçon, elle fut très prompte à repousser la porte de son coffre-fort, comme un écolier pris en pleine tricherie.

— Van Betavende ! Hercule… que puis-je pour toi ?

— J’aimerais savoir si vous connaissez des potions ayant une action sur le sang ?

— Le sang ? Quelle drôle de question !

— Sanguis Vestigia.

— Oui, je connais ce nom. Je ne l’ai jamais fabriquée. Elle réagit au sang, n’est-ce pas ?

— Tout à fait, Professeur. Elle permet de distinguer le sang humain de l’animal. Elle différencie même l’origine masculine ou féminine. Très pratique sur une scène de crime traitée par des Aurors.

— Je comprends mieux ton intérêt.

— J’aimerais décortiquer son fonctionnement, l’importance de chaque ingrédient, son principe actif.

— Déterminer le rôle de chaque composant, les interactions entre les éléments, c’est ça ?

— Oui. Jusqu’à présent, nous nous contentons de reproduire des recettes mais…

— Tu veux pouvoir inventer ?

— Dans un second temps. Mais avant cette étape, il faut que je comprenne chaque partie active d’une potion.

— Les fondements. Il n’existe qu’un seul ouvrage, intitulé « Comprendre une potion », écrit par Fortuné Duchaudron de la Bonnesoupe. C’est, pour reprendre une expression moldue, la bible des potionnistes. Il a travaillé avec Nicolas Flamel pour réaliser cet immense dictionnaire. L’œuvre de sa vie. Pour cela, il s’est entouré de botanistes, d’herboristes, de zoologues, de médicomages, d’alchimistes.

— Où puis-je trouver ce livre ?

— L’Académie en possède un, à la bibliothèque. Cependant, je te préviens : même avec ta mémoire prodigieuse, c’est un sacré morceau. Ce serait plus simple pour toi d’acquérir un exemplaire. Il te sera utile dans de nombreuses circonstances.

— Il me suffit d’envoyer un hibou chez Magillard ?

— Avec dix Gallions.

— Fichtre ! C’est une somme !

— Tu as déjà consulté l’annuaire des élèves de Beauxbâtons, n’est-ce pas ?

— Oui.

— « Comprendre une potion » est quatre fois plus gros. À telle enseigne qu’il s’agit d’un des rares ouvrages où un sort d’allègement est jeté pour qu’il ne pèse pas plus de trois kilos. Il est livré avec sa propre besace à sortilège d’extension.

— Oh…

— C’est un investissement, mais tu ne le regretteras pas.

— Je vais le consulter sans tarder, histoire de voir de quoi il retourne, décida le garçon.

— Si Noël Millefeuille n’est pas en train de le dévorer…

Le Belge haussa un sourcil. Le petit Aloysia plongeait déjà dans un tel ouvrage ? Impressionnant. Le Belge remonta au rez-de-chaussée. Il disposait d’une demi-heure pour initier une exploration de l’encyclopédie. Lorsqu’il l’eut en mains, il comprit les paroles d’Ambroisine. La connaissance pesait le poids d’un dragon mort.

Juste après le déjeuner où une truite saumonée, sauce vin blanc, additionnée de purée de pommes de terre, avait régalé ses papilles, le Belge, convaincu par l’enseignante des potions et sa découverte à la bibliothèque, rédigea un rapide courrier-commande à l’attention du libraire de la Place Cachée. Ensuite, comme souvent, il prit la direction de la ménagerie. C’est alors qu’il entendit une voix le héler.

— Hercule ! Hercule !

Il se retourna et découvrit sa référente. Dans les airs. Sans balai, ni tapis volant. En revanche, sa cape semblait vivante. Le tissu ondulait alors que le vent était nul. Le col se redressait, s’animait comme s’il interrogeait la sorcière dont il couvrait les épaules. Dune lui fit signe du menton et avança en se penchant en avant, comme si elle chevauchait un Friselune. Elle étendit les bras et se posa en douceur.

— Une cape enchantée ! Un artefact élégant, à vos couleurs écarlates, Professeur.

— Pas le genre d’article que l’on trouve dans la boutique Gentil, 3 Place Cachée.

— Où en avez-vous fait l’acquisition ?

— Je te le dirai à une condition. Non, deux.

— Oh…

— La première, c’est que tu me dises la vérité.

— À quel propos ?

— Ta guérison de l’acrophobie.

— Ah zut… Avoir une voyante comme référente n’est pas idéal pour dissimuler un secret. Bon. J’avoue. Je ne suis pas débarrassé de mon vertige.

— Comment expliques-tu le fait de tenir sur un balai ?

— Ceci.

Il retira le cuir protecteur de sa main gantée.

— La bague ? Votre emblème ? Elle n’a aucun pouvoir puisque Jacques… Oh le petit gredin ! C’est très astucieux. Comment agit-elle ?

— Grâce à l’inclusion magique, liquide et incolore, incorporée en quantité si infime que lancer un sort avec, est impossible. J’en ai fait l’expérience. En revanche, le bijou suffit pour annihiler ma peur du vide.

— C’est brillant, intelligent. Tu portais la bague durant le club, n’est-ce pas ?

— Oui.

— C’est très délicat de nous avoir laissées croire que nous avions réussi. Merci.

— Quelle est la seconde condition, Madame ?

— Rendons-nous au terrain de Quidditch et profitons du miracle obtenu officiellement par le club. Ensuite, choisis : la cape ou le tapis volant.

— Pour ?

— Voler, bien sûr !

— Oh… J’ai eu ma dose de sensations fortes pour la semaine.

— Que nenni ! Si tu veux en apprendre plus, il faut payer le prix.

Le Belge opta pour la carpette volante. Il regretta aussitôt son choix en voyant Dune se frotter les mains.

Quelques secondes suffirent pour se rendre compte de l’étendue des pouvoirs de la référente. À peine l’élève eut-il embarqué sur l’artefact tissé et reçu les consignes pour manœuvrer que le stade disparut ainsi que les bâtiments, les montagnes, le bois et la rivière enchantée. Au milieu des éléments familiers, il n’y eut que des dunes de sable, à perte de vue, un ciel sans voile nuageux, un soleil de plomb et une chaleur écrasante. Dune maîtrisait l’illusion mentale comme aucune autre sorcière.

Il perçut sa voix, surgie de nulle part, déclamer dans ses oreilles, et non dans sa cervelle :

— Laisse-moi te parler de lieux qui ne sont pas mentionnés dans les ouvrages de magie. Tout d’abord, l’oasis des airs, Wahatan.

Une pyramide, faite de pierres orange, flanquée de quatre minarets aux toitures d’or étincelant, se matérialisa devant lui. À l’aplomb de la construction, il découvrit une foule d’élèves vêtus comme des bédouins. Ils devisaient au cœur de jardins luxuriants, arrosés par de savants jeux d’eau aux danses et aux arabesques envoûtantes. Assis sur des coussins, ils buvaient du thé servi par des théières enchantées. Les plus jeunes jouaient à faire rouler des billes sur des Décamadaires, sorte de dromadaires à dix bosses, gros comme des chats mais longs comme des tigres.

— L’école aux classes qui ne voient jamais le jour, un établissement visible et accessible seulement deux fois par an.

Tel un mirage, la vision s’estompa, déformée par des vagues de chaleur, balayée par le brûlant sirocco.

— À présent, prenons de l’altitude. Dans les cieux se dissimule la plus secrète, la plus mystérieuse et la plus singulière : Sajadatan.

Un sortilège rendait un immense tapis volant invisible depuis le sol. Mais si on le surplombait, il se révélait sans éblouir le curieux, faisant preuve de modestie avec ses grandes tentes posées à la surface de laine tissée.

— La plus petite structure du monde sorcier, réservée à 16 élèves, des bambins âgés de 4 à 7 ans, instruits par quatre génies aux caractères dissemblables, libérés de leur servitude. La seule école itinérante vouée à l’éducation sorcière.

Dune effaça le gros bonhomme verdâtre sortant d’une tente ainsi que le paysage. La chaude atmosphère perdit quelques degrés mais les compensa par un taux d’humidité mirifique. Le désert de sable céda sa place à une épaisse forêt s’étendant à perte de vue. La végétation grouillait de vie. Le tapis accéléra et fendit l’air à vive allure. Sa folle course cessa au bout de quelques secondes, à l’approche d’une clairière. Une statue géante de Ganesh, le dieu à visage d’éléphant, doté de quatre bras, masquait Haathee, 4 dont la trompe recelait l’escalier desservant une multitude de pièces et les membres abritaient les dortoirs des maisons.

— En toute logique, imagina l’enfant à voix haute, il existe une autre école en Extrême-Orient.

— Judicieuse remarque, confia la sorcière, assise derrière lui sans qu’il ne l’ait sentie arriver.

L’embarcation fila droit sur le nord avec une pente ascendante à 45 degrés. Il n’en fallait pas moins pour franchir les plus hauts sommets terrestres. Lovée entre des parois abruptes, dans un mouchoir de poche, une lamaserie népalaise, taillée dans la pierre, accueillait des nuées d’élèves en tenue orange. Ils avaient l’air de jeunes bonzes en apprentissage mais la lévitation pratiquée par un groupe où la disparition soudaine, silencieuse, d’autres étudiants devenus invisibles, tout comme les escaliers menant aux jardins flottants, trahissaient la nature sorcière des résidents.

— Comment se nomme cette école ?

— En Occident, nous la surnommons Bénàmi, ce qui signifie Anonyme en népalais. Elle est si secrète que son véritable nom n’est connu que des sorciers qui l’ont fréquentée. Plusieurs malédictions sont prévues en cas de trahison. Perte des cordes vocales si le contrevenant prononce son nom, pourriture de la main s’il l’écrit. Un malheur héréditaire, transmissible, comme certaines maladies.

Le terrain de Quidditch réapparut et Sajadatan plongea vers la pelouse du stade. Dès qu’il regagna la terre ferme, Hercule ne put cacher sa joie :

— Merci pour ce partage, Madame.

— Je parlerai en détails de ces écoles plus secrètes les unes que les autres, pendant le cours d’Arts magiques. En effet, certaines techniques que je vous enseignerai, viennent de lieux spécifiques.

— Comme l’origami, l’art du pliage du papier de riz, magnifié à Mahoutokoro.

— Tout à fait.

— Vous, Madame, vous avez reçu un enseignement druidique.

— Oui.

— Mais ce ne fut pas votre seul apprentissage.

— Je devine que tu as une théorie. À cause de mes baguettes, n’est-ce pas ?

— Difficile de vous cacher mes pensées.

— Tes pensées ? Elles sont hermétiques. Mais j’ai d’autres instruments d’observation. Alors ? Ton hypothèse ?

— Votre magie est différente de la nôtre. Ce n’est pas celle d’enseignants sorciers. Vous maîtrisez l’illusion avec un souci de réalisme dont, je le pense sincèrement, aucun autre professeur n’est capable. Parmi cet échantillon d’académies, une seule se singularise. Sajadatan, réservée aux enfants en bas âge. Le génie vert fut votre mentor.

L’enseignante masqua son trouble et l’incita à poursuivre :

— Continue.

— Vous… avez perdu vos parents très tôt ou…

« Écoute. Où vit-elle ? »

— Un détail m’échappe. Vous vivez dans…

— Un coffre.

— Non. Ce n’est qu’un moyen d’accès. Ailleurs. Dans un degré…

— Oui.

— Pour connaître les degrés du Sondeur, et je sais que vous comprenez mes paroles sans l’ombre d’un doute, il faut avoir l’âme d’un enquêteur…

— Ou bien ?

— Être un membre de la famille Delacour qui construisit l’accès aux différents degrés. Mais vous n’êtes pas passée par l’Académie, vous n’êtes pas une Delacour. Vous êtes…

— Je suis ?

Elle le fixa avec intensité. Le cercle doré de ses iris s’illumina.

— … née dans les degrés ? Non, c’est impossible.

— Hercule, je ne te révélerai rien de plus. Mais… je suis fière de te compter parmi les élèves de l’ordre que tu as initié et dont j’ai la responsabilité.

— Merci, Madame. Par moments, vous me faites penser à Maïkan.

— Il s’agit de la compagne de l’ancien élève de Beauxbâtons, mort en avril, c’est ça ?

— Oui. Elle m’a donné un conseil qui revient sans cesse en moi, comme un boomerang.

— Lequel ?

— Écouter. Les voix, les murmures de l’univers, les êtres, la vie animale ou végétale. Je sais, au fond de moi, qu’il s’agit de ma conscience intérieure mais cela se manifeste avec son timbre comme si…

— … il y avait un lien avec elle ?

— Oui. Mais cela pourrait être…

— Une autre personnalité, calme, posée, de bon conseil, luttant contre la colère qui pourrait te submerger ?

— Exactement. C’est une voix apaisante. Maïkan respire la connaissance, la sagesse et la paix. Elle a laissé une empreinte profonde, comme un sceau. J’espère juste ne pas être victime d’un dédoublement de personnalité comme…

Il se tut.

— Sigrid ?

— Vous savez ?

— Agathe joue la transparence avec ses référents.

— Sigrid… J’imaginais qu’elle viendrait au club pour partager son problème. Or, je crains qu’elle ne songe à le résoudre par elle-même.

— De quelle façon ?

— Je pense qu’elle a visité un certain lieu. L’ultime concentration de la connaissance.

— LA Bibliothèque ?

— LA Bibliothèque.

— À quel sujet ?

— L’ubiquité.

— Pour quoi f… Oh !

— Je sens cette affaire mal engagée. Quand j’écoute, je n’entends rien de bon. Juste les ténèbres qui déchirent l’espace.

— Dissuade-la ! Convaincs-la de venir au club. On ne peut pas tout y résoudre, même si je n’ai pas dit mon dernier mot en ce qui te concerne, mais le partage est aussi essentiel que la solution.

— Le soutien mutuel des membres.

— Bien sûr.

Elle siffla sa cape partie en vadrouille. L’étoffe reprit sa place.

— Je te laisse traiter tes tâches à la ménagerie. Mais n’oublie pas de te reposer, de te détendre, de t’amuser. Construire le tabouret de ton existence avec un seul pied, le travail, est l’assurance d’une chute prochaine et douloureuse.

Sur ces mots, elle sauta sur le tapis, le fit s’arracher et fendre l’air à l’aide d’une folle accélération. Elle poussa un cri jubilatoire lorsqu’elle passa au travers d’un des cercles du Quidditch.

Installés au centre de la serre, Valentine et Hercule fabriquaient la niche de Shinraï, le Baku. Aucune magie pour mener cette tâche : juste des mesures, du sciage, du perçage, de l’assemblage par tenon et mortaise, un peu de clouage, beaucoup de ponçage. À intervalles réguliers, ils changeaient de rôle ou faisaient une pause, juste pour ne pas échauffer leurs tendons ou écoper d’ampoules aux mains. Ils n’oubliaient pas de boire de l’eau, car la chaleur, sous les verrières, était intense.

Peu à peu, les parois prenaient forme. Aux alentours de 16h00, les différents éléments de la structure furent sortis et transportés jusqu’au mur de Lonicera donnant sur le gymnase. La position centrale du pavillon de l’ordre au chèvrefeuille n’était pas aussi avantageuse que celle des deux autres bâtiments dont l’un des pignons bordait les limites du domaine, lieux plus propices aux déplacements du Baku. Alors que les enfants achevaient l’assemblage à coups de maillet, Valentine s’aperçut qu’il y avait un orifice dans l’un des bastaings.

— Tu as vu, Hercule, là ? Il y a un trou.

— C’est normal, rassurez-vous. C’est ici que je logerai l’inclusion magique en acacia. Elle sera enchâssée dans un cylindre de chêne découpé à l’exact diamètre de l’orifice. Une cale, deux ou trois coups de maillet et elle sera impossible à différencier du reste du châssis.

— C’est pas un peu petit ? Le Baku va être serré.

— C’est l’idée. Le professeur Waldmeister lancera des sorts d’extension graduelle. Au fur et à mesure que Shinraï se sentira chez elle.

— Tu ne saurais pas lancer ces sorts ?

— Si mais pas en extérieur. Et nous ne pouvions pas procéder à l’assemblage final dans la serre sinon, nous aurions eu du mal à sortir la niche et à la porter sans sortilège de lévitation.

— Tu as pensé à tout.

— J’espère ne rien avoir oublié. Maintenant, allons nous occuper de l’envoûtement.

— Il faut aller au château.

— Non, la serre conviendra.

— Mais Ursula n’est pas là pour lancer l’exception !

— Je bénéficie d’une dérogation nominative.

— Waouh ! Elle te fait confiance. Moi aussi !

— Merci.

— Tu dois être drôlement fier !

— Fier, non. Heureux, oui. Savoir qu’elle a exigé que je sois responsable, en son absence, m’a touché au plus haut point. En première année, je n’aurais jamais imaginé ça. Obtenir la confiance de créatures innocentes, dénuées de préjugés, juste reconnaissantes pour es bons soins que je leur prodigue. Les animaux sont mon refuge, les seuls à m’écouter et en un sens, me comprendre.

— Si tu as pu approcher un dragon sans être grillé, tu peux conquérir le cœur de n’importe quelle bête.

— Même un Nundu ou un Bécut ? osa-t-il.

— Peut-être pas ! ricana la Suissesse. Ils te dévoreront avant que tu n’aies déballé la panoplie de tes charmes. Laurine ou Eugénie ne sont pas des Nundus, heureusement !

— Pourquoi mentionnez-vous ces demoiselles ?

— Parce qu’elles en pincent pour toi, Hercule ! s’amusa-t-elle tandis que de nouvelles bulles de savon en forme de cœur lumineux s’échappaient de ses couettes.

— Ah… Bon, nous y voici.

Il lui proposa de s’asseoir au bureau d’Ursula et préféra rester debout pour mettre en place le cylindre vierge. Il tendit un parchemin à Valentine.

— Voici votre partition. Parlez quand je vous ferai signe de la main. Prenez une voix douce mais assez forte pour s’inscrire sur le rouleau. Voyez les paroles qui l’invitent à approcher, à ne pas avoir peur de s’allonger dans son abri douillet et de dormir près de vous avec l’assurance d’être très bien nourri.

— D’accord.

— Allez-y.

Valentine joua le texte plus qu’elle ne le lut. Elle improvisa des petits noms amicaux, fit transpirer toute sa candeur, sa profonde et sincère gentillesse. Elle se permit de répéter certaines séquences, en modulant sa voix et en appelant le Baku par son nom de baptême, « Shinraï », à plusieurs reprises.

— C’est parfait. Vous avez un vrai talent pour conter.

— Merci, Hercule.

— À présent, à moi de jouer.

Il sortit une liasse de parchemins griffonnés recto-verso.

— Qu’est-ce que c’est, tout ça ? L’enchantement ?

— Oui.

— Mais il y en a de pleines pages ! C’est…

Elle tenta de déchiffrer les termes mais ne reconnut presque rien, hormis des commentaires derrière le terme « Nota ».

— Du gaélique écossais.

— Tu es impressionnant ! Tu as besoin de tout ceci pour faire dire mes paroles ?

— Il y a surtout des protections. Personne ne pourra s’approcher à moins de deux mètres du Baku lorsqu’il sera à l’intérieur. Sauf vous, moi ou Ursula. L’abri sera étanche aux sortilèges d’attaque, au transplanage et à bon nombre de méchancetés dans les cordes de Rosier et sa clique.

— Quand les paroles se déclenchent-elles ?

— À la tombée de la nuit. Ce sera détecté. L’écoute de l’acacia va jusqu’à percevoir la météo, les voix, les sons, le toucher dans sa sphère d’influence et même jusqu’à reconnaître tout le « meuble » dans lequel il est inséré.

— C’est fabuleux. C’est au programme des Arts magiques ?

— Pas cette année. Peut-être en CHASSE-Enchant’arts.

— C’est d’une complexité. T’es drôlement intelligent ! Tu finiras professeur, un jour.

— C’est gentil. À présent…

— Je me tais.

— J’y vais. Tha an draoidheachd a’ dùsgadh. 5

Dérouler toutes les protections fut la plus longue étape. Lorsque l’activation des paroles de la jeune fille arriva, Hercule remit le cylindre du phonographe au début, prêt à être relu. Puis il prononça :

— Abair. 6

Il déclencha la lecture du cylindre. Lorsque le discours fut achevé, il indiqua à l’acacia :

— Bi ciùin. 7

Il poursuivit l’enchantement. La séquence de paroles serait prononcée toutes les cinq minutes, tant que le plancher ne détecterait pas un poids d’au moins dix kilos. Ainsi, la voix se tairait dès que le Baku serait rentré au bercail. Si, comme Hercule le supposait, il fallait passer une nuit ou deux en compagnie de l’animal, pour le mettre en confiance, il ne serait pas réveillé toutes les cinq minutes par la voix de Valentine.

Après deux heures d’effort stressant où le bégaiement, l’éternuement ou la toux étaient bannis, il dicta :

— Tha draoidheachd a ‘tuiteam na chadal. 8

Il ajouta :

— J’ai terminé. Je ne suis pas mécontent. Je crois que je vais avaler un litre d’eau.

— Attends…

La Suissesse rapporta leurs verres. Elle était aussi assoiffée que lui, quelque peu contaminée par la tension inhérente à l’exercice.

— On va l’installer ?

— Pas encore. Demain, dans la matinée, disons à 10h00, nous irons dans le bois avec des poignées d’insectes séchés pour un premier contact.

— D’accord. Je tiens les pouces.

— Pardon ?

— Ah oui, c’est vrai, c’est suisse. Euh… C’est comme « je croise les doigts ».

— Oh ! Je vois. Oui, croisons les doigts.

Hercule raccompagna Valentine à son pavillon puis se dirigea vers le sien. Une bonne toilette, des vêtements propres, parfumés à la lavande, ne seraient pas du luxe après une après-midi à respirer de la sciure. Demain, à la première heure, il remettrait tout en ordre. Lorsqu’il atteignit le bâtiment de quartz blanc, chacun était enfermé dans sa chambre, studieux. Il se doucha, se changea et écrivit une lettre à monsieur Delacour en lui indiquant le nombre de rouleaux remplis pour produire un abri à toutes épreuves. Il signa d’un HVB tout en arabesques, fier de lui. Il arriva près de la Cabane Enchantée pour déposer le courrier dans son casier, avec cinq Noises pour l’oiseau postal, lorsqu’il aperçut une silhouette dégingandée décampant à vive allure.



1 Sous le premier Empire moldu, un homme avait le choix de jouer son service militaire au hasard en piochant une pierre dans un sac. Si elle était blanche, il était exempté.

2 Eugénie a eu les tympans percés à cause du cri de cette plante.

3 Hector Gentil, revendeur d’artefacts magiques.

4 Éléphant, en hindi.

5 La magie s’éveille.

6 Dire.

7 Sois calme.

8 La magie s’endort.




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