Beauxbâtons - 1917

Chapitre 25 : Sortilège 25 : (em)bûches

Par eric_vincent

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Si Max avait choisi l’enseignement CHASSE-Magus, ce n’était pas par hasard. Ses notes de B.A.N.Q.U.E.T avaient été excellentes et ses enseignants l’avaient jugé capable d’embrasser n’importe quelle carrière sorcière. Toutefois, Max, comme son père et son grand-père, souhaitait devenir Auror et suivre les traces familiales.

Lorsque le Belge lui avait posé quelques questions sur les vols de bois, il avait aussitôt expédié un hibou à son père, pour rechercher les plaintes déposées au bureau local et centralisées au Ministère de la Magie à Paris. Le retour paternel n’avait pas tardé et le moins qu’Hercule puisse dire, c’est que la précision et l’exhaustivité étaient au rendez-vous dans sa missive.

Max en avait fait la lecture :

« Mon cher fils,

Le dénommé Gervais Delacour, domicilié à Py, dans les Pyrénées, a déposé des plaintes à l’antenne locale de Bourg-Enchanteur. Trois plaintes, pour être précis, pour trois affaires de vol de bois. Chaque larcin a porté sur une essence d’acacia non précisée dans le rapport mais décrite identique dans les trois cas. Elle venait d’Australie. Nous avons vérifié si d’autres fabricants avaient été victimes, en France. Il y a eu différents pillages au cours des cinq dernières années mais la plupart ont concerné des Gallions conservés dans les entreprises et deux cas des biens mobiliers dérobés. Il y a aussi eu une histoire de vengeance exécutée en nature. Le fournisseur de Delacour a été contacté après la seconde affaire.

Monsieur Faulkner, australien, Magizoologiste, sorcier fabricant de didgeridoos et de boomerangs envoûtés, récoltant de bois, interprète en rhombes aborigènes, a eu l’amabilité de nous fournir la liste de ses clients internationaux parmi lesquels on retrouve bien sûr des menuisiers, des fabricants de baguettes magiques ou des artistes sorciers.

Quant aux essences de bois exportées, il ne pouvait indiquer qui commandait quoi pour respecter les secrets de fabrication. Là, c’est compliqué, car il n’existe pas moins de 900 espèces d’acacia rien qu’en Australie. Mais effectivement, c’est une triple affaire assez étrange !

Je t’envoie toutes mes amitiés, fils. »

— Tu as déniché un nouveau mystère, Hercule !

— Il me semble.

— Comment es-tu au courant des vols ?

— Oh… j’ai passé une commande magique auprès de l’entreprise Delacour, à l’issue de notre visite à la fabrique. Il m’a écrit pour annoncer un retard dû à une exaction s’ajoutant à d’autres.

— Je vois. A-t-il donné d’autres éléments dans sa missive ?

— Il n’a pas précisé quelle essence avait été dérobée, mais elle avait une capacité magique limitée, basique, pour rendre la fabrication perméable à l’envoûtement.

— Comme le dit mon père, les variétés d’acacia australiennes sont si nombreuses que c’est compliqué de déterminer laquelle est concernée.

— Disons que pour l’instant, c’est secondaire. Supposons juste que ces voleurs ont eu connaissance de cette nature de bois et qu’ils en ont besoin pour une activité similaire.

— Des ébénistes frauduleux ? Qui achèterait des copies défectueuses ou médiocres ? Tu prendrais le risque d’entrer dans une armoire envoûtée susceptible de se refermer sur toi ?

— C’est juste, Max. Vous avez raison. Cela n’a pas de sens. C’est comme si des voleurs d’or voulaient fabriquer des Gallions : ils ne gagneraient rien à les frapper. Pire, ils risqueraient de se faire pincer si les copies étaient mauvaises.

— Exact, Hercule ! Il est logique de penser qu’ils en font autre chose. Mais quoi ?

Le père de Max avait annexé la liste des clients de monsieur Faulkner. Parmi ceux-ci, on retrouvait deux ébénistes sorciers français moins renommés dont un officiait en Alsace et l’autre au cœur de la Bretagne. Cosme Acajor s’était porté acquéreur d’un billot d’acacia en 1915. Ollivander était un commanditaire régulier. Hercule pensa que Garrick serait capable de lui fournir la réponse mais, à la réflexion, l’acacia acquis pour les baguettes ne remplissait pas les mêmes exigences que celles des meubles. Tout au contraire ! Il mit ses petites cellules grises à contribution. L’évidence lui sauta aux yeux !


Peu avant le cours de botanique de 10h00, le lundi suivant, Hercule apostropha Ursula Waldmeister. La question l’avait taraudé tout le week-end et la Suissesse était la plus qualifiée pour l’éclairer.

— Bonjour, Professeur.

— Bonchour, Hercule. Tu es en affance.

— Oui, car j’ai une interrogation à vous soumettre.

— Au zuchet de ?

— De botanique, bien sûr !

— Che t’écoute.

— Savez-vous quel type d’acacia est utilisé pour les baguettes magiques ?

— Comme tu le zais déchà, il faut que les Botrucs habitent dans l’arbre. La fariété la plus utilisée est l’acazia buxifolia.

— Oh très bien ! C’est aussi cette variété qu’on met dans des meubles enchantés ?

— Abzolument pas ! On met de l’acazia auriculiformiz.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Parze que le maître qui fabrique des baguettes, recherche la puizanze machique, la palette étendue de capazités alors que le menuisier feut un bois qui écoute zes enfoûtements. Z’est pour za qu’il z’appelle auriculiformiz.

— En forme d’oreille ?

— Tout à fait. Z’est la gouze qui a la forme d’une oreille. Za veut dire que le bois entend les mots du zorcier.

— C’est un mauvais bois pour faire une baguette ?

— Une baguette en auriculiformiz ne zaurait rien faire comme zortilèche.

— Cette essence aurait-elle une autre application que la menuiserie ou l’ébénisterie ?

— Foyons… quel obchet en bois… Quelque chose très zimple, afec une zeule fonczion… Ach ja ! Oui ! Une clef à inzérer dans la conzole d’aiguillache des tunnels de tranzportazion. Za, tu fois, z’est très zimple, za fait une zeule chose.

— Je vois l’idée, Professeur. Je comprends bien la différence. Je vous remercie infiniment pour votre aide.

— Che t’en prie.

Lorsque le cours débuta, les cellules grises du garçon étaient ailleurs. Les clés du Tunnel de Transportation. Quelle idée se cachait derrière la tête des malfaiteurs ? Un détournement de marchandises ? L’enlèvement d’une personnalité ? Provoquer une collision ? Envoyer un ovule à travers la gare terminale de Paris ou toute autre ville, provoquant un incident diplomatique entre communautés sorcières ? Copier le système de transport français ?

La liste des possibilités était vaste. Seul un détail de taille clochait : à sa connaissance, aucune action n’avait été entreprise. Rien rapporté dans les principaux quotidiens lus à la bibliothèque. Les Aurors auraient fait le rapprochement.

Mais la lumière apportée par Ursula l’avait guidé sur la bonne voie, il en était convaincu. C’était l’acacia mentionné, l’auriculiformis, qui avait été dérobé à trois reprises dans la fabrique Delacour, il aurait parié sa loupe et son toqueur enchantés là-dessus.

À l’issue des deux heures d’enseignement, il ne se hâta pas de rejoindre le réfectoire mais sortit du château et fila droit vers la Cabane Enchantée. Sans le remarquer, il fut suivi par un élève intrigué par son manège. Hercule entra dans l’abri. Son attention se porta sur la console de commande. Il prit la clé, l’examina sous toutes les coutures, cherchant ce qu’elle pouvait bien avoir de magique. Une voix le fit sursauter :

— C’est du bois de hêtre.

— Aaaaah ! Par Flamel ! hurla le Belge, effrayé.

C’était Jacques Boulanger.

— Désolé, Hercule.

— Mon cœur va exploser ! Ouf ! Que disiez-vous ?

— Je disais que la clé, c’est du hêtre. La console est en noyer.

— Comment le savez-vous ?

— Tu vois, ces cercles concentriques, bien serrés, plus foncés ? C’est caractéristique du noyer commun. Quant à la clé, c’est encore plus facile. Le hêtre est coloré, parsemé de petits traits réguliers. C’est l’un des bois les plus faciles à reconnaître.

— J’oubliais que vous étiez un champion de botanique.

— C’est ma passion. Si je pouvais devenir l’assistant de la professeure Waldmeister…

— Et pourquoi pas professeur ?

— Il faut être sorcier, Hercule.

— Ah, dommage ! En tous les cas, quand je serai enquêteur, je saurai à quels experts faire appel. Vous serez sur ma liste. Donc, c’est du hêtre. Pas de l’acacia ?

— Oh non ! L’acacia est trop exotique et puissant pour servir à faire des clés.

— Même l’acacia auriculiformis ? Le professeur dit qu’il a un faible pouvoir et qu’il ne sait faire qu’une seule chose simple.

— Elle a raison, il n’est pas extraordinaire. La plupart des Acacias viennent d’Australie ou d’Afrique. C’est à cause de leur prix qu’on les utilise pour des créations rares. Ils coûtent trop cher pour être gaspillés dans des clés de console.

— L’acacia ne pousse pas en France ?

— Oui et non. C’est spécial. Les espèces nommées acacias en France n’en sont pas. En réalité, il s’agit du robinier, appelé aussi faux acacia. Par contre, le mimosa est en fait de l’acacia venu d’Australie. Ces essences n’ont aucun pouvoir magique sauf si un Botruc est assez fou pour y installer son nid. Je n’en ai pas encore vu dans ce type de végétal.

— Je comprends.

— Toi, tu enquêtes sur un nouveau mystère, hein ?

— On ne peut rien vous cacher…

Les enfants quittèrent la Cabane Enchantée sans se rendre compte de la présence d’Edgar, la harpie féroce, porteuse d’un nouveau courrier.


Les heures défilaient sans que le quatuor ne soit en mesure de déterminer un plan de secours. La période de rechange où les professeurs et l’encadrement seraient absents de l’école, c’étaient les vacances d’été. Eugénie et Umbeijo seraient seules à la manœuvre, peut-être assistées par Sigrid si elle était dispensée d’un retour à l’orphelinat mais sans le détective en herbe, rapatrié à Bruges durant la trêve estivale.

De plus, juillet ou août n’excluaient pas la présence d’adultes au château : l’opération serait plus risquée. Enfin, il était inconcevable de reporter la livraison ou l’enlèvement à avril 1919. Parce que !

Hercule aurait aimé trouver le degré inverse du 20 : un espace, un lieu où le temps se déroulerait moins vite. Il en avait besoin pour la réflexion, la résolution de tous les mystères, toutes les énigmes apparues depuis le début de l’année. Il était insatiable : plus il résolvait, plus il lui en fallait.

Les enfants savaient que deux mondes présentaient de graves dangers de brûlure, mais ils n’avaient pas l’assurance de l’innocuité des autres espaces. Après tout, à supposer qu’il se blesse dans le degré 20 et qu’il y soit bloqué disons 48 heures, soit 2880 minutes, cela donnerait 2 880 heures écoulées pour les autres élèves. Soit 120 jours ! Quatre mois d’absence dans leur vie d’élèves ! La gravité était plus forte mais supportable. Certes ! Mais était-ce le cas des autres espaces ?

Jouer les apprentis explorateurs pouvait coûter cher. Tous les ouvrages de la bibliothèque comportaient un point commun dès qu’il s’agissait du temps : le manipuler était délicat et engendrait de dangereux effets secondaires, voire conduisait à la folie.

Peu avant la séance du club de Cecrabebleu, les enfants croisèrent Max sans Pierre, ce qui était assez inhabituel. Le jeune homme paraissait soucieux, crispé.

— Bonjour, Max, dirent les jeunes en chœur.

— Bonjour, marmonna-t-il.

— Un souci ? lança Eugénie.

Il soupira et avoua :

— Pierre a des ennuis. Enfin, sa famille.

— Si nous pouvons faire quelque chose, proposa Hercule.

— J’en doute. Ses parents viennent de se faire dépouiller de 2000 Gallions. Ils avaient prévu de mettre l’argent de côté pour que Pierre effectue un stage de fin d’études à Ilvermorny, l’école de magie aux États-Unis, suivi d’une spécialisation sur les créatures magiques de ce pays et leur usage dans la magie noire. Une formation pointue et sélective. Ce vol risque de compromettre la suite de sa carrière et son avenir.

— Mais comment ont-ils été détroussés ? Pourquoi détenaient-ils une telle somme à leur domicile ?

— Tu n’y es pas du tout, Hercule. Ils ont été victimes du gang des Yes-Wands qui a détourné la totalité de ce qu’ils avaient en caisse, à la banque.

— Un nouveau vol au DAG ?

— Oui.

— Mais où ? À Bourg-Enchanteur ? Ailleurs ?

— Aucune idée !

— Où résident les parents de Pierre ?

— À Paris. Ils possèdent aussi une résidence secondaire à Villefranche de Conflent.

— J’ignore où se trouve cette ville.

— Ce n’est pas très loin d’ici, près du pic Canigou.

— Le DAG de Bourg-Enchanteur est le plus près de leur résidence secondaire alors qu’à Paris, ils peuvent se rendre directement à leur coffre à la banque Pasdelazare.

— C’est vrai.

— Les autres victimes d’escroquerie…

— Bon sang ! Je vois où tu veux en venir. Si elles vivent dans un rayon de 30 ou 40 kilomètres, cela veut dire…

— Que le gang est basé dans les parages.

— Mais comment les Aurors auraient-ils pu passer à côté d’une évidence pareille ?

Hercule marqua une pause silencieuse et lista mentalement les explications plausibles. Puis, il reprit :

— D’abord, il est possible que toutes les escroqueries n’aient pas fait l’objet de plainte. Parce que… les sommes détournées étaient minimes, au début. Ensuite… de riches familles préfèrent affronter le problème, changer de baguette pour ne pas risquer une usurpation d’identité, par exemple. Et… Le bureau du dépôt de plaintes ne correspond pas forcément au lieu du détournement. Combien de sorciers vivent ailleurs en France, viennent en vacances dans la région, en profitent pour faire quelques achats à Bourg-Enchanteur ? Combien d’entre eux combine l’arrêt au village et le transit entre villes desservies par les Tunnels de Transportation ?

— Par Flamel ! Cela fait du monde !

— Autant de victimes potentielles.

— Mais dis donc, Hercule, comment en sais-tu autant sur quelque chose que les élèves de premier cycle…

Max fut incapable d’en ajouter davantage, bloqué par le sortilège lié au village sorcier souterrain.

— Je lis la presse. Chaque jour. Et…

Il se tut d’un coup et s’immergea dans sa fabuleuse mémoire. Il fouilla dans tous les articles lus dans le Cri de la Gargouille et la Gazette de Paname, depuis son arrivée dans l’école. Il élimina tous les écrits ne se rapportant pas aux Yes-Wands. Il examina les dates de leurs exactions. Dans son esprit, il bâtit un graphique à l’aide des données collectées.

Les arnaqueurs avaient agi de la même manière durant deux périodes distinctes. Il y avait d’abord eu des larcins en nombre, puis les activités coupables avaient diminué, selon une courbe identique. Hercule était sûr que la troisième vague de détournement de Gallions aurait un aspect similaire aux deux premières. Trois périodes comme… les trois affaires concernant Gervais Delacour. Les dates se superposèrent à celles indiquées dans le rapport du père de Max. Juste une semaine avant.

— Max, j’ai trouvé ! Les affaires sont en lien. Tout se tient.

— Je ne comprends pas.

À côté, les filles étaient à la fois médusées et excitées. La machine Hercule van Betavende fonctionnait à plein régime.

— Les détournements ont tous débuté une semaine après les vols d’acacia auriculiformis dans les stocks de l’entreprise A.D. C’est le délai nécessaire pour fabriquer des Yes-Wands. Des produits idiots, à usage unique, juste capables d’écouter la magie d’autres baguettes et en restituer l’identité, rien d’autre.

— Par Flamel !

— Il faut envoyer un hibou à votre père. Le bureau parisien des Aurors doit mettre en place une surveillance du DAG de Bourg-Enchanteur et contrôler, en toute discrétion, les retraits effectués, sans éveiller les soupçons. Les filer et découvrir leur cachette.

— Tu as raison. J’envoie tout de suite un hibou à mon père !

Max fila tandis qu’Hercule faisait face au regard stupéfait de ses amies. Eugénie rompit le silence en premier :

— Ça dépasse tout ce que j’ai pu imaginer !


L’opération d’espionnage, dirigée par les Aurors locaux, habitués à la configuration du terrain, aidés de leurs homologues parisiens, avec des recoupements d’identité, mena au repérage de quatre hommes et une femme. Si le profilage fut compliqué au départ, il fut facilité par une remarque capitale d’un des policiers magiques. Il avait noté que des baguettes blanches, droites, mal finies étaient employées par plusieurs usagers, des personnages venant aux heures d’affluence pour se noyer dans la masse. Même le plus mauvais fabricant du monde sorcier n’aurait pas la bassesse de produire des auxiliaires de magie à la chaîne, comme issues d’un moule. La similitude des objets de retrait les avait trahis. Le comportement des suspects, brisant et jetant les morceaux de leur outil après usage, avait scellé leur destin.

Un Auror avait récupéré des débris, jetés dans une corbeille. Leur analyse était catégorique : de l’acacia auriculiformis. La filature montée en parallèle avait conduit les forces de l’ordre sorcières à une échoppe de cordonnier sise à Livia, dans l’enclave espagnole des Pyrénées françaises, à quelques kilomètres de Bourg-Enchanteur. Les escrocs se pensaient en sécurité dans ce territoire sous bannière étrangère.

Au soir du jeudi 7 mars 1918, vers 23h00, alors que tout le voisinage s’endormait, une douzaine d’Aurors, trois Oubliators et deux tireurs d’élite de baguette tombèrent sur le gang des Yes-Wands. Ils procédèrent à son arrestation en douceur, grâce à l’abdication de leur cheffe. Ils saisirent des ciseaux à bois, des râpes, des limes, tout le nécessaire de fabrication ainsi que trente baguettes vierges attendant leur envoûtement, vingt prêtes à l’emploi et une quinzaine chargée avec des identités volées. Un billot de 50 kilos d’acacia brut fut aussi découvert dans les locaux des truands. Enfin, près de 150 000 Gallions d’or furent remontés d’un puits désaffecté.

Les forces de l’ordre conservèrent les saisies pour le futur procès mais se départirent d’une dizaine de kilos d’acacia afin que A.D meubles et constructions puisse rattraper son retard et honorer ses commandes les plus urgentes.

Toute la vérité avait éclaté au grand jour dans l’édition du dimanche des quotidiens sorciers, avec moult détails. Un seul avait été omis : la source ayant permis de relier tous les indices. Le nom d’Hercule avait été tu. Impossible d’avouer que l’affaire avait été résolue par un gamin de onze ans, un élève en première année de l’école de sorcellerie Beauxbâtons.

Néanmoins, Max et Pierre étaient venus remercier le garçon et le corps des Aurors, à travers le père du premier, lui rendait hommage dans un courrier enthousiaste. Hercule tint à ce que ses amies soient présentes pour entendre la lecture. Il réclama la présence de Jacques. L’aide du Cracmol surdoué en botanique avait été cruciale.

Cette première affaire lui prouvait que sans réseau d’experts, il ne serait jamais l’enquêteur le plus efficace du monde sorcier. Il ne pourrait jamais cumuler tous les talents. Qu’arriverait-il s’il était confronté à un sorcier criminel versé dans la magie noire ? Ou un enchanteur d’objets maléfiques ? Il lui faudrait de l’aide.

Comme une heureuse nouvelle n’arrivait pas toujours seule, Edgar lui livra un pli succinct d’A.D meubles et constructions où le fabricant le rassurait sur les délais grâce à la priorisation de leur commande. Après tout, l’artisan magique lui devait une fière chandelle. Le Belge goûta peu aux honneurs et à l’enthousiasme. Sigrid le remarqua et le questionna, avec une idée sur les réponses à venir :

— Déjà investi sur un autre mystère, Hercule ?

— Suis-je aussi lisible qu’un livre ouvert ?

— Assez. Les énigmes sont pour toi, comme l’atmosphère du degré 20 : addictives. Laquelle sera la prochaine ?

— Comment ralentir le temps.

Elle pâlit.

— Quoi ? Tu sais ce que les livres disent sur ce sujet ?

— Je sais. La folie, le danger, etc. Écoutez, il me faut plus de temps pour ouvrir le passage du tunnel dans le degré 10 de la salle, pour comprendre la prédiction 20610728, pour mettre au point un sort spectaculaire destiné à impressionner madame Bonnelangue, pour maîtriser ma baguette encore récalcitrante avec les sorts d’attaque, pour m’améliorer en potions, pour éliminer ma peur de l’altitude. Il y a tellement de tâches !

Sa liste énoncée, il était à bout de souffle. Sigrid posa sa main droite sur son épaule gauche pour soulager la pression qu’il s’infligeait. Elle conseilla :

— Procède par étape, Hercule. As-tu effectué un test de ton invention, le téléphone à ficelle ?

— Hum… J’avais oublié. Heureusement que…

— … je suis là, hein ?

— J’avoue.

— Amène-le chez le Sondeur, après le déjeuner. Comme ça, nous allons dans le tunnel du degré 10. Il y a la bonne longueur pour tendre ton fil. On fera plusieurs tests de sortilèges. J’ai une petite boîte à secrets avec une serrure à cadenas : elle pourra servir pour un Alohomora, ce qui est très proche du sort à lancer pour ouvrir le garage abritant le carrosse.

— Oui, bien. C’est très…

— Réfléchi. Tu le sais, organiser, prévoir les choses à l’avance, c’est ma force. Appuie-toi sur nous.

Il soupira, admettant sa défaite.

— Vous avez raison, Sigrid. Je l’ai fait pour débusquer les voleurs de bois, en appelant les aides de Max, Jacques, les professeurs. J’y songeais, justement. Dresser une sorte d’annuaire de compétences. Ce serait judicieux.

— Ça, c’est utile ! Il faudrait aussi que tu t’intéresses à quelques détails qui passent cruciaux au-dessus de ton attention.

Il leva un sourcil intrigué et arrondit son regard :

— Comme ?

— Tu as retenu les termes de la lettre de monsieur de Franjac, le père de Max ?

— Voyons…

— Je prends cela comme un non. Je t’informe que certaines familles, spoliées par le gang, avaient promis une récompense à qui pourrait retrouver leur argent. Il y avait des montants fixes, des pourcentages. Monsieur de Franjac a décidé de reverser 500 Gallions à l’élève responsable de la solution.

— Pour l’Ordre Gerbera.

— Nous n’avons pas…

— … bien plus que vous ne le pensez, Sigrid. Toutes. Vous êtes là, chaque jour, à insuffler de l’oxygène à nos amitiés et à souder l’Ordre. Vos idées nourrissent les miennes et inversement. Si vous êtes d’accord, je reverserai 50 Gallions à Jacques. Sans ses connaissances botaniques, j’aurais pataugé.

— Entièrement d’accord. Il le mérite.

Elle fit une pause assez brève et reprit :

— Tu sais, je commence à avoir l’impression d’assister à la naissance d’une entreprise de résolution d’énigmes.

— Peut-être… peut-être…

Pierre les rejoignit pour les remercier avec plus de chaleur que tout le monde. Armand fit son apparition dans le couloir, venant comme un cheveu sur la soupe. Les conversations s’interrompirent. Il eut la sensation de briser un cérémonial.

Il resta interdit, immobile, observant les visages heureux, un à un, puis quitta la place et poursuivit son chemin par l’ascension des marches de l’escalier central.

Dans son sillage suivait Valentine Clairdelune, un recueil d’histoires drôles sorcières en main, totalement hilare. Au-dessus de sa tête, à son insu, un Patronus semblable à un poisson éventré flottait.


Le test du téléphone à ficelle avait été un franc succès. Après un premier échec, Sigrid avait suggéré de débuter le processus par un Sonorus. Une suggestion brillante. Le lien correctement tendu, le sortilège d’ouverture avait fait sauter le cadenas de la boîte à bijoux.

Le duo n’eut pas le temps de partager ce point positif au petit-déjeuner. Le directeur s’essuya la bouche, posa sa serviette et se leva devant l’assistance à 7h15 précises, visage grave. Il annonça :

— Mes chers enfants, j’ai plusieurs nouvelles à vous communiquer. Il y a quelques semaines, j’avais annoncé la venue d’une remplaçante pour le poste d’Arts Divinatoires. Je n’avais pas d’information à ma disposition à ce moment-là. Il s’avère que madame Ducourneau, envoyée par le Ministère de la Magie, département de l’enseignement, est en fait un émissaire spécial du bureau des Aurors avec lequel elle collabore régulièrement. Cette personne a… remonté un certain nombre de remarques auprès du Ministère, sur la marche de notre établissement, nos enseignements, nos coutumes, nos traditions. En retour, j’ai reçu une note du Ministère remettant en cause, en partie, ma façon de diriger notre établissement. Je suis accusé de manquer de transparence sur les événements animant notre quotidien, sur la discipline, sur les productions réalisées au sein de l’école, tant parmi le corps professoral que parmi les élèves. Le Ministère… exige… un encadrement plus serré et de la communication quotidienne, la tenue d’un journal de bord… sur notre école. Les conséquences immédiates seront les suivantes : des patrouilles permanentes de notre concierge, la suspension des sorties le vendredi après-midi, la condamnation des espaces non essentiels hors des heures de classe, la suppression de la journée spéciale du 1er avril.

Les mines se décomposèrent. Sigrid sentit l’Autre batailler pour prendre le dessus et lancer des sorts impardonnables à tout-va. La main d’Eugénie se posa sur son épaule. Le calme revint en partie. La Portugaise se laissa gagner par la panique. Elle se voyait déjà envoyée dans une famille de substitution, sans possibilité de se cacher au sein du domaine.

Hercule, maître de lui, garda son calme et observa les rares professeurs présents au premier repas de la journée. Ils étaient atterrés. Agathe semblait furieuse de ne rien avoir vu venir. Sébastien était tout aussi surpris et furibond.

— J’ajouterai, à votre attention, y compris vous, chers enseignants, que vous devez vous fermer corps et âme à madame Ducourneau. Peu importe, chers enfants, si vos notes s’érodent dans sa matière. Les enjeux vont au-delà de ce détail. Je ne peux en dire davantage sans risquer vos avenirs, voire vos vies. À l’issue de votre repas, reprenez vos activités comme si je n’avais rien dit. C’est vital. Tous sauf vous quatre, dit Armand en désignant l’Ordre Gerbera au complet, ainsi que mademoiselle Clairdelune. Je vous veux dans mon bureau dans cinq minutes. Bonne fin d’appétit à vous tous. Prenez soin de vous.

La fin du repas fut vite expédiée. L’angoisse au ventre, les cinq enfants traversèrent l’aile administrative et rejoignirent la porte du bureau directorial. Hercule frappa sans tambouriner.

— Entrez. Bien. Refermez.

Armand agita sa baguette et murmura des sorts. Il tenait à une discrétion absolue. Un coup de poignet supplémentaire et les rideaux masquèrent les fenêtres. Seuls deux Feux Éternels éclairaient les visages.

— Les enfants, vous avez compris à quel point la situation est grave. En résumé, madame Ducournau a été envoyée pour espionner, récolter et permettre au Ministère d’exercer un odieux chantage. Je vous soupçonne de savoir que Mysterio Flamingo a été arrêté. Hum ? Oui. À priori, son arrestation n’a pas satisfait le Ministre. Traduction : il n’avoue rien. Alors, notre grand chef poursuit son objectif.

— Quel est-il, Monsieur ?

— Je ne peux répondre à ta question, Sigrid. Disons juste qu’il cherche à mettre la main sur des éléments en possession de l’école. Un secret bien gardé. Si bien protégé que je ne le connais pas et que Mysterio Flamingo l’a sécurisé avec efficacité. Le Ministre va continuer tant qu’il n’aura pas ce qu’il veut.

— Ne peut-on pas lui donner ce qu’il cherche pour obtenir la paix et l’indépendance, Monsieur ?

— Surtout pas, Hercule ! Si par hasard, vous aviez une idée de ce dont je parle et la connaissance du lieu de détention du secret, je vous demanderais à tous de le taire. Par tous les moyens ! C’est pour cette raison que j’ai instauré des règles martiales et que je suis allé au-delà des demandes du ministère.

— Bien, Monsieur. Le retour de madame Obscur pourrait-il arranger les affaires de l’école ?

— Peut-être… mais en attendant son hypothétique et lointain retour, nous devons faire face à un problème de taille. Toi !

Valentine, montrée du doigt, semblait toujours tombée de la lune mais cette fois, sa surprise était totale.

— Moi ? Pourquoi ? Qu’ai-je fait ?

— Pour l’instant, rien. Mais, en quelques semaines d’enseignement, madame Ducourneau n’aura eu aucun mal à déterminer que tu es la seule élève en mesure de trouver le secret de Beauxbâtons par la divination. Elle t’a identifiée. Lorsqu’elle va constater mes mesures d’encadrement strictes, elle va comprendre que nous entrons en résistance et elle va se rabattre sur son joker : toi. Le souci, c’est que ton pouvoir est puissant, précis mais hélas, incontrôlable. Dès que tu ris, dès que tu es heureuse, tu vois l’avenir.

— Le poisson éventré, murmura Hercule.

— Oui, jeune homme ?

— Hier, j’ai vu son Patronus en forme de poisson éventré. La suppression du 1er avril symbolisée de cette façon.

— Oh… je n’avais pas…

Valentine avait l’air penaud et se ratatinait à vue d’œil.

— Vu et fait exprès. Voilà ! Incontrôlable. Si je te renvoie dans ta famille, tu seras soustraite et mise à contribution par le ministère jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction. Tu comprends ? Je préfère te savoir ici mais avec une solution pour te neutraliser sans que cela se voit. D’où votre présence, vous quatre. Vos professeurs, Elvira, Agathe, Abraham, Wilfried, vantent votre courage, votre audace, votre intelligence, votre organisation, vos idées. J’ai besoin de votre aide pour neutraliser Valentine sans que cela transparaisse aux yeux de madame Ducourneau. Afin qu’elle ne puisse pas le détecter par ses dons certes moyens mais bien réels, tout ce plan devra demeurer un secret entre nous six. Il faut une solution non permanente. Des idées ?

— Un sortilège Oubliettes ? proposa Umbelina. En travaillant, je pourrais effacer l’information du pouvoir.

— Il n’empêcherait pas son don de se manifester de manière impromptue, expliqua Hercule. Un Confundo serait plus adéquat, mais il devrait être appliqué à chaque amorce du pouvoir, ce qui impliquerait que Valentine ait un garde du corps en permanence. Compliqué et trop visible.

— Et si nous utilisions le degré… euh… commença Eugénie. Tu vois, le truc qui change le déroulement du temps ?

— Oui, je vois. L’inconvénient, c’est que Valentine serait soustraite à la vision de madame Ducourneau. Toute soustraction ou ralentissement ou accélération des mouvements sont bannis, car ils seraient sources de suspicion et de réaction contre Valentine.

— Dans ce cas, un Arresto Momentum sur l’espionne, suggéra Umbelina.

— Ce serait possible, mais nous ne pourrions pas être derrière elle en permanence et elle finirait par s’en rendre compte.

Armand se taisait et regardait le quatuor à l’œuvre. Ses enseignants avaient raison : ces élèves, mis ensemble, développaient une alchimie, une synergie incroyable.

— Il faudrait priver Valentine de toute source de joie.

— C’est une bonne idée, Eugénie. Mais je ne vois pas comment demander au professeur Mc Flurry d’aller chercher un Détraqueur pour obtenir ce résultat. De plus, l’absence de prédiction serait suspecte. L’idéal serait un pouvoir spontané, intact mais erroné, faux ou approximatif. Une sorte de Confundo maladif.

— Une maladie, alors ? J’ai eu à peu près tout ce qui existe entre l’âge de deux et six ans. Demande !

— Une maladie qui vous ait fait perdre la tête, Eugénie ?

— Ça, c’est de naissance, répliqua-t-elle.

Sa réflexion déclencha les rires des enfants, y compris celui de Valentine. Son Patronus se matérialisa. Des étoiles et des planètes. Les membres de l’Ordre Gerbera se turent, décryptant une allusion à l’observatoire.

Afin de masquer leurs troubles, Hercule détourna l’attention :

— Un bon coup de massue de Troll des montagnes sur la tête ?

— Tu es sûr ? s’inquiéta l’intéressée.

— On va trouver mieux.

— Assurément, confirma Sigrid. Une maladie, ce n’est pas facile, à cause des effets secondaires. Mais si on pouvait… je ne sais pas… dissocier Valentine de sa justesse incontrôlable, pour remettre le contrôle à un incapable.

— Dissocier… répéta Hercule. Dissocier…

Le silence s’instaura, le temps que les petites cellules grises se mettent en œuvre. Perdu dans les recoins de son esprit, en pleine collecte d’informations, en mode de collage mental des pièces du puzzle, le garçon s’isola. Une solution folle s’esquissa. Son sourcil gauche s’anima.


La minuscule baguette avait jailli de la manche d’Armand et avait stupefixé Valentine. Un geste rendu indispensable par sa panique. Pour le coup, ses Patronus prédictifs s’étaient envolés.

— Monsieur !

— Désolé, Hercule, c’était indispensable. Exposez-moi votre stratégie.

Le garçon adressa un bref regard d’excuse à Sigrid. Il s’apprêtait à déballer son syndrome sans le mentionner, mais elle ne pourrait pas s’empêcher de faire le lien.

— Eh bien voilà ! Chacun de nous possède une personnalité avec plusieurs parties. Les adultes se sont construits peu à peu avec ces morceaux. Vous, Monsieur, vous avez bien sûr de l’enfant, de l’adolescent, du sorcier, mais aussi un homme dirigeant, un passionné d’astronomie, un amateur d’humour, un enseignant.

— C’est vrai.

— Imaginez maintenant ces différentes facettes comme des personnalités indépendantes, avec leur propre caractère, leur propre identité, jusqu’à leur propre prénom.

— Je vois.

— Lors de l’enfance, vers huit ans, des parties fusionnent et commencent à nous construire. C’est une évolution classique. Un Moldu américain, spécialisé dans l’étude des divergences psychiques, a montré que dans certains cas, la fusion des personnalités ne se réalise pas. Dans ce cas, elles permutent, prenant le pas les unes sur les autres, de façon alternée. Parfois, certaines font alliance pour empêcher d’autres de venir au premier plan et de commander.

— Peut-il y avoir des personnalités très différentes ?

— Oh oui ! On peut avoir un adulte et un enfant, des sexes différents mais aussi des capacités différenciées. Par exemple, une est gauchère tandis que les autres sont droitières. Ce que je propose, c’est d’élaborer une formule, un sortilège qui va générer la personnalité de la divinatrice et la placer en arrière-plan de Valentine, la sorcière.

— C’est une magie très élaborée, Hercule. Délicate. Je me demande comment je pourrais y arriver.

— J’ai bien peur, Monsieur, que vous soyez contraint d’impliquer un ou plusieurs enseignants pour réussir ce tour de force. Des personnes de confiance absolue, capables d’admettre qu’il faut réaliser cette expérience pour le bien d’un élève.

— Le problème, c’est que la nature du secret bien gardé n’est connu que de moi-même.

— Si mes suppositions sont exactes, la professeure de Bazincourt a au moins une connaissance partielle de ce sujet.

— Comment ?

— Parce que je suis concerné par ce secret, qu’il a justifié les agressions dont j’ai été victime à deux reprises.

— Elvira ?

— Oui, Monsieur. Quant à l’élaboration de la formule la technique sorcière, je dirais que madame Bonnelangue possède des ressources pour aboutir. De plus, elle a lu les ouvrages du Moldu américain et se passionne pour les méandres de l’esprit humain. Ses connaissances seront essentielles.

Armand inspira et expira à plusieurs reprises, en profondeur, trahissant sa tension interne, tout en tournant en rond. Il mesurait l’ampleur de la tâche, le risque, la nécessité d’inventer un contre-sort, l’impossibilité d’expérimenter avant d’agir sur l’apprentie voyante. Il stoppa son manège et lâcha :

— C’est d’accord. Filez en cours et ayez l’air le plus détendu, le plus naturel possible. Eugénie, je te donne l’ordre de continuer à faire le pitre !

— Avec plaisir !

— Allez, ouste !

Au moment où tous sortaient de l’antre directorial, Armand retint le Belge par l’épaule et murmura :

— Retiens bien ces mots : « nunquam sine me ». Tu sauras qu’il faut l’utiliser, quand toutes les portes te sembleront closes.

Le garçon rejoignit ses camarades puis se dirigea vers la bibliothèque, comme tous les lundis. Il salua comme il fallait Théophile, choisit un espace de travail, déballa ses affaires et se rendit dans le rayon des dictionnaires. Il prit un manuel de traduction latine. Il n’avait pas besoin de livres pour savoir que « nunquam sine me » signifiait « jamais sans moi » mais son usage serait précieux pour le projet annuel de français.

Il feuilleta une section consacrée à des locutions latines toutes faites dont certaines étaient passées à la postérité et intégrées dans le vocabulaire courant. Il s’arrêta sur trois expressions souvent acoquinées : tempus fugit – le temps passe –, carpe diem – cueille le jour, profite – et memento mori – souviens-toi de mourir –.

Il posa ses avant-bras sur le bois de la table et cala sa tête en fermant les yeux. Le temps passé à travailler, à s’exercer, à résoudre, avait raison de ses forces et de ses onze ans. Ses parents lui manquaient, Orby lui manquait, même cet olibrius d’oncle Waldo serait le bienvenu pour égayer une journée. Partager ses aventures sous forme de bravades insensées avec ses amis. Inviter Sigrid, Umbelina et l’ineffable Eugénie. Tout ceci après le 1er avril, à Pâques.

Tout à coup, il réalisa sa bêtise : le 1er avril tombait le lundi de Pâques ! Les enfants seraient renvoyés dans leur famille le soir du vendredi 29 mars ! Maintenue ou supprimée, la célébration du poisson d’avril ne pouvait pas avoir lieu cette année à Beauxbâtons ! C’était comme une fulgurance, le temps en accéléré dans son esprit. Il posa les yeux sur son parchemin sur lequel il avait recopié les locutions pour tenter de les remodeler. Il lut, relut.

— Et si…

Il trempa sa plume et ajouta, devant Tempus Fugit : Fulguram.

— Le geste… il faudrait qu’il dure autant que le sort. À l’infini, même.

Il repéra Rosier à un bureau, non loin du sien, en train de recopier un texte issu d’un manuel, une vague recette de potion destinée à rendre malade son consommateur. Rosier lui cassait les pieds depuis la rentrée et il ferait un parfait cobaye. Hercule pointa son colocataire avec sa baguette et murmura :

— Fulguram Tempus Fugit.

Ensuite, il esquissa le symbole infini, soit un 8 couché. Rosier se mit à rédiger à toute vitesse, sans pouvoir stopper à la limite du support à temps. Le Belge effectua ses 8 de plus en plus vite et Thibaldus fut pris de soubresauts incessants tandis que son encrier se vidait à toute vitesse, que sa plume virevoltait et que les parchemins s’accumulaient.

Lorsque l’apprenti sorcier cessa d’user de son sortilège, la main de la victime était écarlate, sa plume déstructurée, sa table maculée d’encre noire. L’intéressé était pâle et assoiffé, desserrant le col de sa chemise. Déboussolé, il jetait des regards éperdus dans toutes les directions, cherchant la source de sa mésaventure. Plume en main, Hercule nota sur son parchemin en face de la formule :

« Ne ralentit pas le temps mais l’injecte dans la cible. »

Il ajouta :

« Peut servir de sortilège de défense ? »

« Peut être lancé sur plusieurs cibles en même temps ? »

Satisfait, il rangea le produit de ses élucubrations et songea à une solution de rechange pour obtenir la cabane. Mais il eut beau chercher, il ne voyait que deux méthodes : une livraison ou un enlèvement. Dans le second cas, le carrosse de l’école était le seul moyen capable d’amener une charge aussi encombrante. Elle était intransportable par balai, par Portoloin ou par cheminée.

Il se remémora les mots d’Armand, au discours du petit-déjeuner ou à l’entretien dans son bureau. Le directeur lui avait communiqué un mot de passe, un sésame pour conserver un accès qui serait fermé aux autres. Était-ce une clé universelle ou un rossignol n’ouvrant qu’une porte ? Était-il lié à sa propre personne ou cessible ? 10h00 allaient sonner, le moment de l’intercours, l’instant où il croiserait ses amis et leur révélerait que le plan initial du 1er avril était voué à l’échec depuis le départ.

— Bon sang ! ronchonna-t-il. Nous avons trouvé une solution pour Valentine à partir d’une histoire de maladie et là… oh… une maladie… Eugénie a affirmé les avoir toutes eues ! Oui, ça peut fonctionner !

Le plan se mit en place dans son esprit. Chaque étape. Les risques augmentaient mais si tout se déroulait comme prévu, il doublerait la mise. Il n’y avait qu’un minuscule obstacle à franchir : il disposait de trois semaines pour apprendre à voler sur un balai.




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