Après un petit déjeuner copieux avec les filles, après avoir accompli tous ses devoirs de la semaine, Hercule s’était de nouveau intéressé au Sondeur. Selon lui, il était temps de découvrir une autre réalité en déplaçant les bancs. La brune du quatuor n’était pas en état d’affronter de nouveaux pépins physiques. Eugénie avait endossé son lot de punitions et il n’était pas opportun d’en rajouter, au cas où un des rares enseignants ou le concierge leur tomberait dessus et n’apprécierait pas les explorations.
Se sachant surveillé par les elfes de maison et l’objet d’éventuelles visions d’Agathe, il devait faire preuve d’ingéniosité et abuser des imprévus. Aussi, il se rendit à la bibliothèque avec sa besace bien remplie : un paquet de parchemins, un vieux grimoire, de quoi écrire. Il dénicha une place en retrait, non loin de la colonne H, éloignée du poste d’observation de Théophile.
Il entama une lettre pour ses parents, une prise de notes à partir du recueil de potions, quelques idées jetées pêle-mêle pour une formule poétique de français. Puis, il se leva, se dirigea vers la sortie, comme s’il avait oublié un quelconque accessoire.
Il emprunta le couloir de l’aile gauche et pénétra dans la salle voisine en catimini. Il aurait volontiers accepté la compagnie de Sigrid, mais il n’était pas certain que la crise identitaire de son amie, submergée par l’Autre venu prendre le contrôle, n’ait pas été déclenchée par un degré spécifique des bancs. Ils supposaient tous que la succession de scènes, façon kaléidoscope, était à l’origine de l’accident mais ce n’était pas une certitude. Dans le doute, il préférait tenter l’aventure seul.
Il s’introduisit dans l’une des cabines, salua le Sondeur et tenta de déplacer le banc. Le mécanisme résista : une poussée sur les trois était indispensable. Il ressortit, écarta les rideaux des trois, de manière à y faire rentrer un maximum de lumière. À présent, il devinait les silhouettes des sièges dans les trois cabines. Il s’empara de sa baguette et réfléchit.
Le sort Accio, suivi du nom de l’objet, attirait la cible aux sorciers. La tentative serait, au mieux, sans effet. Au pire, il prendrait les trois bancs, arrachés de leur support, en pleine figure. Un Wingardium Leviosa n’agirait que sur l’un d’eux et de manière verticale. Il était inadapté. Un Expulso, produisant une petite explosion pour repousser, donnerait l’inverse d’Accio et lui permettrait d’actionner un seul banc.
« Il me faudrait trois cordes attachées pour les manœuvrer ensemble. À la manière d’un attelage guidé par des rênes. Or, je n’ai pas… mais si ! »
Il se présenta à trois reprises devant les différentes assises, agissant à l’identique pour chacune d’elles.
— Incarcerem !
Une corde jaillit au bout de la baguette. Il s’en servit pour insérer la partie libre des pieds du banc, délaissant celle qui pivotait sur un axe. Il réitéra l’opération et regroupa les trois lianes noires créées de toutes pièces. Il recula et tira les cordages tendus, en douceur. La grotte du sondeur alpha fit son apparition. Toujours avec délicatesse, il effectua une traction supplémentaire sur les liens, ce qui fit avancer les sièges de dix degrés supplémentaires. Tout s’effaça.
Des centaines de parfums s’infiltrèrent dans ses narines, ses poumons, saturant ses sens, le confinant à une ivresse mentale totale. Il abandonna ses rênes improvisées, stupéfait.
Il se trouvait au beau milieu de collines, dans une prairie aux mille et une fleurs sauvages. Un doux zéphyr balayait les lieux. Sur le côté gauche, un mont plus élevé déversait une eau pure en cascade et nourrissait un cours sinueux. Un arbre gigantesque aux fleurs bleues plongeait ses racines dans la rive, s’emplissait de liquide comme s’il sirotait un nectar et chantait en bruissant de ses feuilles.
Le plus étonnant n’était pas ce majestueux végétal aux teintes inattendues mais la couleur du ciel qui l’entourait. Point d’azur mais un rougeoiement, avec un soleil, au zénith, luisant faiblement alors que le disque solaire était titanesque, occupant la moitié de la voûte céleste.
Hercule respirait un air pur, chaud et vivifiant. Plus il remplissait ses poumons, plus il se sentait guilleret. Il esquissa quelques pas en direction de l’arbre et ressentit une forme de lourdeur dans les cuisses, les mollets, comme s’il marchait avec des bottes remplies d’eau dans un marécage. Il se rapprocha peu à peu du feuillu et éprouva deux sensations grandissantes : la perception d’une musique chantée et la légèreté croissante à chaque pas. Lorsqu’il ne fut qu’à quelques mètres du tronc, sous le feuillage, il éprouva une difficulté soudaine à garder son équilibre. Un pas de plus et il fut plongé dans une obscurité totale. Ses pieds quittèrent le sol et il s’envola en direction des branches.
En dépit de la prise de hauteur, il ne paniqua pas, il ne perdit pas connaissance. Le rideau végétal effleura son visage ; il avait la texture du velours. La cime semblait à des kilomètres. Dans la noirceur totale, en pleine journée, il remarqua des points lumineux mobiles. L’intensité et les coloris variaient. La mobilité erratique donnait l’impression que les lumières n’étaient que des lucioles. Cependant, il y avait cette mélodie. Enfin… ces arias superposées sans la moindre cacophonie.
La distance diminua et il discerna des formes. Au début, il crut avoir affaire à des lutins de Cornouailles lumineux ou une autre variété de farfadet. Ce n’était pas le cas. Son étonnement fut total et sa joie intense.
— Des… fées ?
Sa réflexion à peine murmurée fut entendue par les créatures. En une fraction de seconde, une nuée l’entoura, l’effleura, le renifla, apprécia la texture de ses vêtements, de ses cheveux et lui sourit. Certaines le chatouillèrent, l’aiguillonnèrent sans une once de méchanceté. La joie l’envahit et il ne put s’empêcher de rire à gorge déployée, suscitant davantage d’intérêt envers sa personne.
Un être à la peau diaphane et aux ailes d’un dégradé de vert moiré voleta jusqu’à son visage et émit une série de pépiements. Contre toute attente, il comprit leur signification. Sa baguette luisait, officiant comme traducteur universel :
— Qui es-tu ? Un ami du sorcier qui murmure aux arbres ?
— Je me nomme Hercule. Un sorcier parle aux arbres ?
— Oui. Il leur parle et les transforme. Un grand sorcier. Nous avons cultivé son don naturel.
— Oh… Gervais… Delacour… c’est lui dont il s’agit ?
— Son nom est Gervais. Nous ne l’avons pas vu depuis quelque temps. Tu sais s’il va bien ?
— Oh… euh… oui.
Le jeune Belge comprit que le temps ne s’écoulait pas à la même vitesse dans ce degré vingt. Les fées vivaient à un rythme effréné, semblable à leur vol excité et à leur langage accéléré.
— Gervais est particulier, tout comme toi. Je lis dans ton cœur. Oui, tu murmures. Aux créatures. Ta baguette s’accorde et t’élève au rang des autres êtres. Elles cherchent ton attention, ton amitié, car tu es… un juste parmi des sorciers. Je sens aussi de l’attrait parmi tes semblables. Ton courage force l’admiration, la gentillesse, la tendresse.
— Comment vous nommez-vous ? Où sommes-nous, ici ? Toujours dans le château ?
— Je me nomme Thema. Quant à savoir si nous y sommes toujours, je répondrai oui et… non. La réponse, tu la connais et elle n’est pas si simple tout en étant limpide.
— Je n’en ai aucune idée, chère Thema.
— Cherche au fond de ton esprit, oublie ce que tu y trouveras et regarde dans ton cœur.
— Mon esprit me dit que je suis ailleurs puisque tout est différent mais mon cœur me dit qu’il y a toujours les cordes magiques que j’ai créées et que je suis encore au château. Comme si ce lieu était une porte vers d’autres magies avec d’autres châteaux.
— Tu aimes les mystères.
— J’adore les résoudre.
— Alors, en voici un : pourquoi ne pourras-tu pas rester parmi nous trop longtemps ?
— Tous mes sens sont perturbés. La gravité est très surprenante, instable ou inégale. Et l’air respiré me grise… c’est un peu comme si nous étions sur un autre monde, une planète pas tout à fait adaptée. Ce n’est pas mauvais sauf si je reste au-delà du raisonnable. Ma tête est de plus en plus étourdie. Une fois, j’ai goûté du vin et j’ai éprouvé la même chose.
— L’air est plus pur ; il te grise. Plus tu vas rester, plus tu vas être saoul. Jusqu’au moment où tu vas perdre l’esprit. C’est pour cela que tu dois nous quitter. Nous ne voulons pas que tu sois blessé. Pas un sorcier comme toi…
— C’est l’oxygène. Il y en a beaucoup. Cela pourrait aider une sorcière qui a souffert de brûlures.
Thema effleura son front de sa frimousse et ressentit les pensées d’Hercule. Elle sut qu’il pensait à Claire Obscur, un professeur qui l’avait agressé parce qu’elle était persuadée que le garçon allait ouvrir la porte…
Elle stoppa son incursion mentale.
— Pauvre enfant…
Son pépiement se fit triste et affecta les autres créatures volantes. Elles s’attroupèrent, le cernèrent et l’effleurèrent de leurs ailes. Elles le soutinrent et le portèrent jusqu’aux racines de l’arbre. Sans comprendre comment, ni pourquoi, il traversa l’ombre entre la nuit végétale et le jour de la prairie. Ses poumons gorgés d’oxygène l’aidèrent à supporter la pression sur les épaules.
En une minute, il fut à côté des liens magiques. Il s’empara des cordes et tira sans discontinuer jusqu’à ce que la salle de l’école soit de nouveau la réalité. Il lança un Finite pour faire disparaître les traces de sa magie, repositionna les rideaux des isoloirs.
Après une ultime vérification, il quitta la pièce et fila vers la bibliothèque lorsqu’il heurta son voisin de chambrée, Casper.
— Eh Hercule ! Tu as oublié ta besace sur le bureau.
Il lui tendait ses effets scolaires.
— Merci, Casper.
— Mais… où vas-tu ?
— Je vais au pavillon.
— Quoi ? Mais nous avons cours.
— Cours ? Un dimanche ?
— Je sais que tu n’as pas dormi dans la chambre cette nuit, mais je t’avertis, nous sommes lundi 4 février 1918. Dans 5 minutes, on a botanique !
— La bota…
L’apprenti détective resta hébété, au milieu du couloir. Le degré vingt n’était pas que de la féerie à l’état pur. C’était aussi un anachronisme d’une magie totale. Il reprit ses esprits à temps et fila récupérer ses gants de travail caparaçonnés, indispensables pour travailler avec certaines plantes comme les mordantes et braillantes mandragores.
Au dîner de ce lundi, Hercule avait tu les raisons de sa disparition. Pourtant, les filles y étaient allées de leurs suppositions les plus farfelues, titillées par ce mystère nimbant leur ami. L’Ordre Gerbera devenait la maison de l’enquête chevillée au corps.
Parmi les supputations étalées à table, la théorie d’Eugénie sur l’espace-temps, dérivée des travaux d’un physicien moldu désormais célèbre, Albert Einstein, était la plus proche des faits survenus la veille.
Selon elle, leur camarade avait été atteint par un sort d’accélération du temps. Vingt minutes pour lui étaient devenues vingt heures pour les autres. Ce sortilège avait augmenté sa vitesse de déplacement dans l’espace. Le garçon avait écouté la jeune fille avec attention car, même si elle n’avait pas perçu toute la complexité de la relativité restreinte exposée par le physicien, il y avait une douzaine d’années, elle en avait compris assez pour déterminer des implications temporelles.
Alors qu’il avait eu la sensation que les fées virevoltantes, excitées en permanence, vivaient à mille à l’heure, la réalité avait été tout le contraire. Au fur et à mesure que son amie avait provoqué des rires à table, le jeune Belge avait imaginé que le sortilège Arresto Momentum avait été appliqué non à une personne mais à un lieu entier, le degré 20 du Sondeur et de manière permanente. Ou alors, un sort d’accélération spatiale avait été exercé, s’il en jugeait par la théorie de la relativité. C’était fascinant et cela lui donnait des idées pour l’invention de la formule en cours de français.
Le garçon ne s’était pas épanché sur ses découvertes chez Urtica. La raison était simple : ses amies, Eugénie en tête, déclencheraient un scandale auprès d’Armand si elles avaient connaissance du traitement des elfes de maison. Hercule avait trop de mal à cerner le caractère, en apparence joviale, du directeur pour affirmer qu’il les ne sanctionnerait pas ou qu’il ne les déplacerait pas dans un lieu de vie pire que la cave sombre et humide.
Quant au lac chaud et soufré, son existence n’avait pas d’intérêt tant qu’il ne connaîtrait pas et ne maîtriserait pas les sortilèges indispensables à l’exploration de l’anfractuosité avec toutes les sécurités possibles.
Le soir venu, après les cours, Sigrid l’avait isolé quelques minutes pour tenter de percer ses secrets. Elle l’avait bombardé de questions et, à un moment donné, il avait saisi une occasion en or pour la guider sur une vraie fausse piste.
— Tu prépares une surprise ?
Il avait faussement rougi puis avait fait preuve de sincérité.
— Sigrid, ma chère future associée un jour j’espère, il est compliqué d’échapper à votre sagacité.
— Ah ! J’ai mis dans le mille !
— Oui. Mais je n’en dirai pas davantage afin que cela en demeure une.
— Bien. Plus de questions. Promis.
Elle avait abandonné son pilonnage en règle et l’avait laissé à la suite de son idée. Une surprise : un pique-nique de la Saint-Valentin pour ses trois amies.
Le parc ou la forêt, enneigés, glacés, ne se prêtaient guère à l’étendage de couverture et à la dégustation d’une bonne salade niçoise, même agrémentée de pommes de terre et de haricots verts, selon la recette de monsieur Escoffier, commettant un crime de lèse-majesté selon les Provençaux.
Par contre, le degré vingt serait idéal et vivifiant, un lieu rêvé en cette rigueur hivernale interminable. À l’issue des leçons, Hercule s’était rendu dans l’antre des elfes de maison, passant par le tunnel du pavillon. Il avait fait chou blanc. À 18h15, tout le personnel elfique était en cuisine pour préparer les mets succulents servis au dîner. Il avait rebroussé chemin et y était retourné vers 20h00. Il n’était pas venu les mains vides.
— Oh Maître monsieur Hercule ! Vous… mais qu’est-ce que c’est… ?
Hercule avait roulé, puis ficelé son matelas au mieux avec des draps, l’avait traîné jusqu’au placard à balai du pavillon et l’avait enfoncé de force. Puis, il s’était coltiné le ballot jusqu’au camp de base des elfes.
— Mais, monsieur Hercule, que faites-vous avec ce matelas ?
— Je vous propose un troc. Un échange.
— Contre quoi ?
— Contre votre matelas, Orpi.
— Mais c’est une paillasse !
— C’est exactement ce qu’il me faut. En Belgique, je dors sur une couche moins garnie. Là, l’épaisseur fait de mes nuits à l’école un vrai cauchemar. Accepteriez-vous un échange pour mon confort de sommeil ?
— Oh… pour le confort de Monsieur, bien sûr ! Du moment que cela améliore la condition de Monsieur et que ce n’est pas un cadeau, car les elfes ne peuvent pas…
— Ce n’est pas un cadeau, je vous assure. Je suis trop heureux de m’en débarrasser.
— Si je peux aider Monsieur…
— Merci Orpi. D’ailleurs, j’ai autre chose à vous demander en compensation. Uniquement des choses dans vos compétences.
— Que Monsieur demande.
Le garçon établit alors une drôle de liste. Il avait besoin d’un panier, de couverts, d’assiettes, de verres, de boissons et d’une salade niçoise, selon la recette de monsieur Escoffier. Orpi avait avoué qu’il serait impossible de trouver des tomates et des haricots verts frais en cette saison. Le Belge avait rétorqué que les conserves feraient l’affaire. L’elfe avait juste été étonné que l’élève souhaite récupérer les boîtes de conserve vides avec les victuailles. Il s’était même demandé si l’enfant n’était pas victime d’un traumatisme lorsqu’il avait réclamé cinquante mètres de ficelle à rôti pour hisser le panier au sommet d’un arbre.
Ce pique-nique des cimes risquait fort de tourner à la catastrophe et l’influence désastreuse d’Eugénie sur l’esprit du jeune Brugeois ne faisait désormais plus aucun doute.
Hercule était reparti avec sa paillasse crasseuse qu’il avait nettoyé à coups de Tergeo avant de quitter l’enceinte du château. Ce soir-là, il était entré sous les yeux ébahis de ses colocataires, se demandant ce qu’il fichait avec ce ballot minable. Il avait étalé la trouvaille sur le sommier et s’était allongé dessus. Il suffisait de le rempailler en prélevant un peu de matière aux écuries et ce serait parfait. Il avait souri. L’ensemble ne s’était pas éloigné d’un millimètre du sol et pour la première fois, il avait contourné la magie d’une manière plus durable. Il avait passé la nuit la plus réparatrice depuis son arrivée.
Ce matin-là, en se rendant au petit-déjeuner, le quatuor Gerbera fut attiré par des cris effrayants venus du côté de la Cabane Enchantée. Se détournant de leur itinéraire, les quatre élèves allèrent vérifier les casiers à courrier et découvrirent Edgar, la harpie féroce dévouée. Elle tenait un rouleau. Après rétributions et caresses, elle remit le parchemin que le garçon s’empressa de décacheter. La missive venait de Gervais Delacour.
« Chers membres de l’Ordre Gerbera,
La réalisation de votre commande a débuté. Les plans ont été réalisés ainsi que la structure de base. L’ossature est sur le point d’être finalisée. Hélas, nous nous heurtons à un problème d’approvisionnement général sur un type de bois magique. Ce point concerne toute notre production.
Sans trahir de précieux secrets, disons que nous incorporons une espèce exotique en petite quantité dans nos fabrications. Elle a la particularité d’absorber la magie inculquée et de la dispenser aux autres essences non magiques. Elle n’a pas des capacités extraordinaires mais sa propriété unique est très puissante.
Pour ne rien vous cacher, notre entreprise a été victime d’un vol de ce stock spécifique. C’est très agaçant, car les délais de livraison depuis l’Australie sont longs. Même en utilisant des coursiers dédiés et des Portoloins internationaux, nous allons prendre un retard inévitable. J’espère qu’il s’agit du dernier cambriolage de ce style.
Sachez que nous travaillerons d’arrache-pied pour tenir nos délais malgré nos mésaventures.
Avec toutes nos pensées affectueuses.
Gervais Delacour, directeur de A.D meubles et constructions magiques. »
— Zut ! Par Flamel ! Il ne manquait plus que cela ! enragea Eugénie. Si on loupe le 1er avril, on ne pourra pas récupérer notre cabane. Il faudra trouver un autre moyen.
— Nous allons y réfléchir, Eugénie. Il ne faut pas être pris de court. Je suis quand même intrigué par les révélations de Gervais Delacour.
— Plusieurs vols, nota Sigrid.
— Oui. Il ne l’a pas écrit mais tout laisse à penser que les dérobades concernent les mêmes essences de bois rare venues d’Australie.
— Je pense comme toi. Dans son entreprise, il y a des meubles de valeur, de l’or, des secrets de fabrication, enfin des tas de choses intéressantes pour des criminels, mais ils se sont intéressés à une seule chose : un bois magique exotique. Pourquoi ?
— Parce qu’il est introuvable ailleurs ? suggéra Umbeijo.
— Les voleurs pourraient le commander en Australie, simplement.
— Oui, Hercule. Seulement… imaginez juste que le fournisseur n’ait que des sorciers comme clients. Pire : uniquement des fabricants de meubles magiques. Le marchand s’étonnerait de voir un autre type de client s’intéresser à son bois.
— Exact, Eugénie ! Si des plaintes ont été déposées auprès du Ministère de la magie, les Aurors auront contacté l’Australien. C’est ce que j’aurais fait en premier. Ils ont obtenu la liste des clients, vérifié leur régularité. Du coup, les voleurs prennent le stock là où ils savent le trouver assez facilement pour leur usage détourné.
Le garçon gambergea et exposa le fruit de ses réflexions :
— Est-ce que les autres fabricants de meubles en France ou à l’étranger ont été victimes de vol ? Si oui, il y a un trafic mondial. Sinon, l’abus est strictement français.
— Mais qu’est-ce que cela changera d’avoir la réponse à cette question ?
— Je ne le sais pas encore, ma chère Eugénie. Disons que cela permettrait d’éliminer des hypothèses ou de les multiplier à l’infini.
— Max et Pierre pourraient peut-être nous aider ?
— Oui, tout à fait, Umbeijo !
Enthousiaste, le quatuor se promit de les mettre dans la confidence dès le déjeuner.
La veille de la fête des amoureux fut une journée riche en informations et en idées. L’après-midi commença par une victoire à l’arraché d’Hercule lors de la partie de Cecrabebleu l’opposant à Agathe et à Katarina. Un magnifique niobium – un métal utilisé dans les ampoules électriques moldues – et un mirifique krypton crucifièrent les deux adversaires. Madame Bonnelangue loua les réussites d’Hercule d’autant plus que la règle du jeu interdisait l’usage de leur symbole, en l’occurrence NB et KR. Le garçon avait répondu que l’apprentissage par cœur du fameux tableau des éléments périodiques, enrichi par les découvertes constantes, notamment des époux Curie, lui servirait bien un jour. Elle émit le vœu qu’il parvienne à ce type de placement lors du concours de connaissances de fin d’année, lequel comporterait une épreuve de son jeu de plateau.
En quittant le tonneau contigu de la bibliothèque, le petit Belge s’était dit que ce classement chimique, avec ses correspondances chiffrées, ferait un bon système de codage pour des messages secrets échangés entre membres de l’Ordre Gerbera. Ce serait plus compliqué si le latin était utilisé comme base linguistique à chiffrer. Ce serait diabolique si une clé de cryptage était ajoutée !
Il prit la direction du terrain de Quidditch où il savait retrouver Eugénie en vol, tentant les plus dangereuses figures pour se faire remarquer et décrocher un poste dans l’équipe réserviste à l’emblème de verveine. Il retrouverait Sigrid dans les tribunes, accompagnée d’Umbeijo, exemptée d’entraînement jusqu’à la récupération totale de ses moyens physiques.
À mi-parcours, il stoppa net et s’écria :
— Bon sang, van Betavende ! Comment as-tu pu passer à côté de cette évidence ?! Les symboles des éléments ! L’énigme absolue, la prophétie la plus lointaine de la professeure Obscur, a été parlée et non écrite. Et si elle avait été inscrite dans la glace, je n’aurais pas lu « feras-tu » mais Fe-Ra-Tu. Soit le fer, le radium et… euh… non, cela ne colle pas. « Tu » n’est pas un symbole. U est celui de l’uranium mais T ne correspond à aucun élément. Ou alors, c’est une énigme mêlant plusieurs subtilités. Voyons… Fer et Radium. Il est certain que Marie Curie trouverait cette combinaison mortelle. Une balle d’arme à feu moldue, recouverte de radium radioactif, ce serait un vrai poison. Oui… Fe-Ra tue ! Tue du verbe tuer. C’est ça ! C’est… logique. Mais pourquoi indiquer cette combinaison dans la prophétie ? J’imagine que des centaines de combinaisons sont toutes aussi graves. Est-ce que le reste de la prédiction pouvait s’inscrire dans le tableau ? Alors… oh fuira… Oh pourrait être O comme l’oxygène. Fuira. Hum… F comme Fluor, U comme Uranium, I comme Iode et de nouveau du Radium. Qu’est-ce que ces éléments combinés pourraient donner ? Avec l’oxygène ? Hum… Mes connaissances en chimie sont trop limitées, je cale, j’avoue.
Quant à la fin de la prédiction, Alégégira ou Algégira, c’était plus nébuleux et cela entrait encore moins dans le tableau. Le Gi était absent ainsi que É, à moins qu’il ne s’agisse de He pour Hélium. C’était trop.
Il devait coucher sur parchemin toutes les formes d’écriture de ce qui avait été entendu. C’était l’unique solution pour avancer sur le sujet. Il alla se poster près de ses deux camarades et ensemble, ils assistèrent aux circonvolutions d’Eugénie qui n’impressionnèrent guère le professeur Laflèche.
Lorsque les heures d’entraînement furent achevées, Hercule proposa un détour par le Sondeur pour une surprise. Sigrid, bien qu’elle soit avertie de la survenance prochaine, ne s’attendait pas à ce qu’elle ait lieu en fin d’après-midi. Les quatre enfants se rendirent dans la salle et furent étonnés de la découvrir déjà occupée.
— Bonjour Monsieur Maître Hercule !
Orpi, l’elfe de maison, les attendait avec un panier.
— Bonjour. Tout s’est bien passé ?
— J’ai tout ce que Monsieur a demandé.
— C’est parfait ! Je vous remercie.
L’elfe tendit son présent et disparut à la suite d’un pop bref.
— Mesdemoiselles, auriez-vous l’amabilité de manœuvrer les bancs en simultané jusqu’au deuxième cran, le degré 20 ?
— Oh ! Comme tu y vas ! Tu veux une nouvelle… attends… s’exclama Eugénie. Tu as réussi à y aller ? Les filles, vous n’avez rien dit !
— Nous n’y sommes pas allées, s’exclamèrent les deux autres demoiselles.
Il eut ce petit sourire taquin, amusé, avec le sourcil gauche relevé. Ses amies s’exécutèrent en se coordonnant à la voix. Lorsqu’elles quittèrent les isoloirs, elles se retrouvèrent dans la plaine parfumée, fleurie, saturée en oxygène, avec la cascade et l’arbre majestueux.
— Oh ! Oh !
Leur ébahissement fut total. Hercule ouvrit le panier et étala une couverture sur l’herbe. Il se hâta de mettre le couvert et de distribuer la salade niçoise. Les filles ne savaient plus où donner de la tête jusqu’à ce qu’elles remarquent l’astre bleuté gigantesque dans le ciel. La première à poser des questions fut Sigrid :
— Mais où sommes-nous ?
— À priori, au château mais peut-être dans un autre lieu, à une époque différente. Avant ou après. Je ne suis pas en mesure de l’indiquer. Si vous voulez bien prendre place pour ce pique-nique de la Saint-Valentin…
— Tu sembles bien hâtif !
— C’est vrai, ça ! Pourquoi cette précipitation ?
— Mes amies, pendant que vous admirez les lieux et que vous vous nourrissez, je vais réaliser un petit bricolage et vous donner aussi quelques explications. Comme vous le sentez, vos sens sont perturbés. N’est-ce pas ?
— Oui, admirent-elles entre deux bouchées.
Il leur expliqua alors la nature de l’air, la présence musicale des voix, la gravité étrange, le déroulement du temps justifiant qu’en quittant ce lieu, la date du 14 février serait atteinte et leur ivresse serait avancée. Elles comprirent où il était passé pendant presque 24 heures, ce week-end.
Tandis qu’il fournissait des explications, il s’était emparé de deux boîtes de conserve vides où des haricots verts avaient été cuits puis extraits pour la salade niçoise. À l’aide d’un couteau pointu, il avait percé le fond des conserves et les avait reliées avec de la ficelle, une longueur de cinquante mètres.
Afin de contenter leur étonnement, il avait avoué que cette fabrication simpliste allait servir de téléphone sur la courte distance séparant le château et les écuries pour exécuter un sort. Devant leur air dubitatif, il avait assuré que l’usage de la baguette, hors du château, était possible à condition de lancer le sort dans l’enceinte.
— J’ai effectué l’expérience avec un Lumos maxima. Il n’y a eu aucune conséquence.
— Et si on lance Nox une fois arrivé dans notre chambre ?
— Nous sommes repérés.
— C’est fou, ça ! Complètement fou ! ricana Eugénie.
— Nous devons partir.
— Déjà ? Oh allez ! Encore un peu !
— Allez, Hercule ! S’il te plaît !
— Non, venez.
Il consulta sa montre. Treize minutes s’étaient écoulées.
— Vite !
Il se remit sur ses jambes d’un bond, s’empara du panier mais constata qu’elles ne bougeaient pas d’un millimètre. Au contraire, elles venaient de s’allonger dans l’herbe et admiraient le ciel limpide.
— Petrificus Totalus ! Incarcerem !
Il lança ses cordes autour des bancs et tira les trois liens à toute vitesse. L’immobilisation totale de Sigrid, face contre terre, l’empêcha de réagir au kaléidoscope d’images brutal. Les deux autres reprirent conscience de la réalité de la salle du Sondeur, allongées sur les dalles glacées.
— Finite !
Les sortilèges disparurent, y compris la pétrification de Sigrid. Elle revint lentement à elle, le souffle coupé. Baguette en main, le garçon resta sur ses gardes.
— Sigrid ?
— Oui…
— C’est bien vous ?
— Oui. Que… que s’est-il passé ?
— Bon sang ! Quelle folie ! Ça vaut des acrobaties sur un balai !
— Carrément ! Hercule, c’était… fou !
Il se rasséréna enfin et rangea sa baguette.
— Dans cet univers, le plus fou reste à venir. Il y a des fées. Pour les rencontrer, il nous faut plus de temps.
— Du temps ? Mais on peut y retourner tout de suite, décida Eugénie.
— Impossible. Si mes calculs sont exacts, il vous reste trente minutes avant le début des cours.
— Quoi ?
— C’est ce que tu nous as expliqué ? Le déroulement du temps ?
— Oui. Si vous ouvrez la porte de la salle, vous devriez voir des élèves sortir du petit déjeuner pris au restaurant. Au fait, je vous souhaite une joyeuse fête de Saint-Valentin !
— Merci ! répondit Sigrid. Alors, c’était la surprise ! Bien joué, Hercule. Magnifique cadeau.
— Un endroit romantique, parfait, ajouta Eugénie. Petit cachottier !
Umbelina se contenta de lui faire grâce de son sourire le plus radieux. Ils abandonnèrent la place et se rendirent dans leurs quartiers, croisant des élèves vêtus et préparés pour les cours matinaux. Le garçon entra dans sa chambre, dissimula le panier dans l’armoire et s’apprêta en vitesse. Il s’empara de plusieurs rouleaux de parchemin vierge. Dès qu’il aurait un instant de libre, il coucherait ses idées sur la peau tannée.