Comme à l’accoutumée depuis des semaines, l’Ordre Gerbera se donnait rendez-vous à une quinzaine de mètres du pont de la Rivière Enchantée. Le trio puni traînait les pieds pour se rendre au réfectoire, en dépit de la faim qui le tenaillait. L’épuisement physique commençait à se faire sentir. Malgré les progrès réalisés et la réussite du subterfuge, leur moral n’était pas au beau fixe. Les minutes passèrent en silence. Hercule consulta sa montre :
— Il est 19h10. Umbeijo se serait assoupie ?
— Assoupie en pleine journée ? Elle, digne des inventions de messieurs Tolta et Vesla ?
Hercule s’amusa de la confusion mineure.
— Vous avez raison, Eugénie. Allons voir du côté du Pavillon bleu.
Ils franchirent le pont en sens inverse et approchèrent de l’entrée du dortoir. Un peu trop près, car les runes réagirent et tentèrent de phagocyter Eugénie. À plusieurs reprises, elle esquiva les lianes surgies du sol et eut le temps d’apercevoir un corps allongé dans une mare de sang, aux abords du couloir des filles. Elle eut aussitôt l’intime conviction qu’il s’agissait de leur amie et fonça droit vers le château en hurlant :
— Papa ! Papa !
Elle s’époumona si fort que l’intégralité de Beauxbâtons fut alertée. Elle entra en trombe dans la bâtisse multiséculaire et s’engouffra dans le couloir de l’infirmerie. Le médicomage sortit de ses quartiers, suivi comme son ombre par Rose.
— Que se passe-t-il ?
— Nous avons trouvé un corps ensanglanté, juste après l’entrée de Lonicera.
Un pop se produisit et Alfred transplana sur place. C’était la jeune Umbelina, la pauvre enfant kidnappée dont les parents avaient été oubliettés. Son bras droit était lacéré, désartibulé, en lambeaux. Elle n’avait plus un os entier dans le membre. Seul un sort noir ou une kyrielle de sorts blancs avait pu la mettre dans un tel état. Le reste de son corps était couvert de coupures, d’ecchymoses, des pieds à la tête. Alfred sortit sa baguette et la fit tournoyer.
— Par Flamel ! s’exclama-t-il. Elle est toujours vivante !
Il stoppa les hémorragies externes, sans avoir l’assurance que des lésions internes ne mettaient pas sa vie en péril. Il actionna les runes du pavillon afin de confectionner un brancard coquille de chèvrefeuille autour de la jeune fille puis, il la fit léviter et la dirigea jusqu’au bloc médical.
Après un examen approfondi, il lui administra une puissante potion de sommeil destinée à prolonger son inconscience. Rose et lui se concertèrent pendant de longues minutes. Le trio d’amis, aux aguets dans le couloir, assista à l’arrivée du directeur et du référent de Lonicera. Après dix minutes de conciliabules supplémentaires, ce fut au tour d’Ursula, Wilfried et de Sébastien d’accourir. Le corps momifié fut extrait du centre médical et conduit au carrosse attelé à deux Abraxans. L’évacuation sanitaire eut lieu sous les yeux atterrés des élèves et des enseignants. Eugénie s’approcha de son père et lui demanda :
— C’est grave ? Papa ?
— Oui. Elle part à l’hôpital Bonpied. Qui l’a vue en dernier ? Vous trois ?
— Non, nous avons dormi dans nos chambres toute la journée. On ne sait pas ce qu’elle a fait.
— Moi, je sais ! coupa un élève brun aux yeux bleus et au teint hâlé.
— Alonzo ? Dis-nous ! ordonna Armand.
— Elle a passé l’après-midi avec nous dans l’étage de Lonicera. Nous avons joué au billard une bonne partie du temps. D’ailleurs, elle nous a battus à plate couture. Elle a aussi discuté avec Delplanque. Sûrement de Quidditch. Puis, elle est repartie seule dans le labyrinthe.
— Vers quelle heure ?
— Un peu avant 19h00.
— L’agresseur a donc eu quinze, vingt minutes maximum pour agir. Mais comment diable aucun Lonicera n’a-t-il pu se rendre compte qu’elle gisait dans son sang ? ! À cette heure précise, tout le monde se rend au réfectoire !
— Si j’étais arrivé plus tôt, s’agaça Alfred, j’aurais pu limiter les dégâts. Chaque minute comptait et son agresseur le savait.
— Une nouvelle agression ! Le Ministère va exiger une enquête. Il aura raison, fulmina le directeur.
Les enfants, pétrifiés par la peur de perdre leur amie, assistèrent impuissants à l’envol du convoi, piloté par Ursula, surveillé dans les airs par Wilfried et sécurisé à bord par Sébastien. Agathe s’approcha d’eux et dit :
— Elle est entre de bonnes mains.
— Elle va s’en tirer, Madame, n’est-ce pas ?
— J’en suis sûre, Hercule. Ayez confiance. Venez vous restaurer. Rester le ventre vide ne vous apportera que des fringales nocturnes et ne changera rien à ce qui est arrivé.
Alors que les jeunes filles écoutaient le conseil et prenaient la direction du château, Hercule décida de mettre les pieds dans le plat :
— Madame… vous n’avez rien vu au sujet d’Umbelina ?
— Que veux-tu dire, Hercule ?
— Professeur… votre baguette présente des similitudes avec celles affectionnées par les voyants. Un cœur de Demiguise.
— Et ?
Elle était sur ses gardes mais pas vraiment étonnée.
— Un faisceau d’indices et de faits me permet de croire que vous avez soit une intuition très aiguisée, soit un talent plus spécial.
La déclaration du jeune garçon la fit sourire. C’était un prodige au-delà des espoirs les plus fous qu’un professeur ne puisse imaginer.
— Si j’avais l’intuition ou le talent divinatoire que tu me prêtes, n’aurais-je pas lutté contres les agressions qui ont eu lieu depuis la rentrée, surtout celles dont tu as été victime ? Ne crois-tu pas que j’aurais évité certains événements passés douloureux ?
— Je pense que vous auriez tout tenté pour empêcher les drames de se produire, à condition que le délai de prévenance n’ait pas été trop court. Le pouvoir du Demiguise est de voir l’avenir immédiat et je suis persuadé que les cœurs de baguette s’accordent avec les personnalités ou les talents de leurs sorciers.
— Être capable de voir un drame qui va se produire dans les minutes à venir sans pouvoir le bloquer ? Ce serait terrible, ne crois-tu pas ?
— Ce serait vécu comme une malédiction, très cruelle, Madame. Cela me mettrait en colère de ne pas pouvoir stopper des malheurs. Comme j’enrage lorsque je ne trouve pas de solution à une énigme.
— Oui… je peux comprendre ta colère, admit-elle, pensive, perdue dans son labyrinthe mental. Je la comprends.
Elle soupira à plusieurs reprises et Hercule eut la certitude qu’elle repensait à son enfant disparu, anéanti par un Spongue.
Il pénétra dans le réfectoire, traversa un miroir et s’attabla avec ses amis. Désormais, Max et Pierre se joignaient à eux, ainsi que Katarina qui caressait l’espoir d’intégrer le quatuor depuis le bal de la Saint-Sylvestre. Les élèves plus âgés avaient une opinion bien arrêtée sur l’agression de la jeune Portugaise : c’était en lien avec le Ministère de la Magie de son pays.
Même si Alveira avait été destitué par ses pairs, il conservait une sphère d’influence et un réseau national de supporters de ses pratiques intransigeantes. Le temps de monter une opération, avec ou sans complicité interne dans l’Académie, et ils avaient tenté de lui régler son compte par vengeance. Eugénie partageait l’avis des experts de CHASSE-Magus.
Quant à Sigrid, elle observait les rictus dubitatifs du jeune Belge. Il était en pleine réflexion. Son silence signifiait désapprobation étayée ou exploration d’une autre voie.
Ce soir-là, le garçon ne fut pas prolixe en paroles, se contentant de hocher la tête lorsque les autres élèves lui adressaient la parole. Il se hâta de regagner le dortoir d’Urtica, sitôt son repas avalé. Il écrivit à ses parents, leur donna la primeur des nouvelles et envoya une nouvelle missive à Garrick, affirmant que leurs assertions sur le cœur de la créature magique capable d’invisibilité étaient certaines à 99 %. Il promettait de poursuivre ses enquêtes de recoupement.
À la toute fin du rouleau, il décrivit ses aventures en Abraxan, précisant qu’il n’avait pas sa baguette lors de l’exploit fou durant lequel il était resté conscient. En dépit de la nuit et de la neige abondante, il ressortit déposer sa missive à la Cabane Enchantée.
La harpie féroce l’attendait, comme si elle possédait un sixième sens l’autorisant à anticiper les pensées du garçon.
— Bonsoir, bel oiseau. Je me rends compte que je n’ai guère été reconnaissant pour tous ces voyages sans lesquels Umbeijo n’aurait pas été secourue.
Il s’approcha tout près de l’animal. Il le caressa et le nourrit de graines. Il lui restait des gâteaux qu’il lui offrit. Le rapace les picora sans vergogne.
— Je ne peux pas te demander autant de voyages. Tu vas t’épuiser à la tâche. Voyons… mes parents à Bruges, en premier.
Le volatile recula alors que le missionnaire tentait de glisser les Noises dans son escarcelle.
— Non ? Alors Garrick Ollivander, sur le chemin de traverse à Londres ?
Il essuya un refus tout aussi catégorique.
— Que veux-tu faire ? Je ne parle pas ta langue d’oiseau.
L’animal se rapprocha et, avec une infinie délicatesse, écarta le pan de l’uniforme et de la cape d’hiver du garçon. Il semblait s’intéresser au Gerbera cousu à l’intérieur.
— J’avoue ne pas comprendre. Tu veux mon gerbera ?
Il fit retentir ses serres sur le bois des casiers.
— Ah bon sang ! Je ne sais pas ce que tu veux ! Voyons… réfléchissons… les deux parchemins n’ont pas d’urgence particulière. En fait, tu apparais toujours lorsqu’il y a une priorité, voire un danger. Tous les professeurs sont présents à l’Académie sauf Claire Obscur. Je dois l’avertir de quelque chose ? Toi, tu saurais la trouver dans sa famille…
La harpie frappa le bois et poussa son cri strident à glacer le sang.
— D’accord, ce n’est pas ça… Tu veux que j’envoie un courrier à Umbeijo ? Le membre de l’Ordre Gerbera ? C’est ça ?
Le rapace exécuta une petite danse et roula des yeux dans tous les sens, comme s’il exprimait sa joie d’avoir délivré son message après moult tentatives.
— Mais elle est partie depuis quelques heures à l’hôpital ! Et… comment t’expliquer ? Son état est très grave. Elle ne pourra pas lire la lettre, même si elle se réveille, car son bras…
Hercule ferma les yeux et fit défiler tous les souvenirs communs avec la princesse, engrangés dans sa mémoire. Les repas, les entraînements au duel, les discussions, les aventures vécues, les danses au bal du 31 décembre, l’unique fois où le duo avec Sigrid avait renoncé à un mercredi après-midi pour voir Eugénie et Umbelina voler pour gagner leurs qualifications au Quidditch.
— Son bras usuel a été détruit. Son bras droit. Celui qu’elle utilise pour écrire, lancer des sorts, manger. Et si c’était pour cette raison ? L’empêcher de prendre part au prochain match Aloysia-Lonicera ? D’accord ! Je vais lui écrire une lettre de bon rétablissement, d’encouragement, avec tout mon cœur !
L’oiseau s’excita, au comble du bonheur.
— Mais tu ne vas pas rester ici, à attendre dans le froid. Viens !
Il exécuta plusieurs signes que l’animal ne put décrypter. Il l’invitait à le suivre jusqu’au pavillon d’Urtica quand l’évidence lui sauta aux yeux : il sema des miettes de gâteaux que la harpie engloutit avec voracité. Peu à peu, ils progressèrent jusqu’au dortoir. Dans le couloir, il répéta l’opération et le volatile le suivit avec entrain jusqu’à la chambre numéro 42. Il ouvrit la porte et l’oiseau s’engouffra à l’intérieur de la pièce.
— Qu’est-ce que c’est que ce monstre ?! s’égosilla Rosier.
— Il s’agit d’une harpie féroce, en charge du courrier, répondit Hercule, sans perdre son calme.
— Les animaux sauvages ne sont pas admis dans les chambres ! menaça le garçon au regard méchant.
Le Belge répondit du tac au tac :
— Edgar n’est pas sauvage. N’est-ce pas, Edgar ?
Il le gratifia d’une poignée d’insectes séchés et l’invita à le suivre dans la mezzanine, au cœur de l’armoire. L’oiseau fit un bond et se posa en douceur sur le bras tendu de l’enfant. Le membre supérieur plia un peu sous le poids du volatile. Rosier perdit son sourire carnassier habituel. Le duo singulier grimpa l’escalier et Edgar se posta près de la réserve de friandises.
— Méfie-toi de ces sucreries, mon ami ! Tu risques de souffrir d’indigestion.
Hercule s’empara d’un petit rouleau, d’encre et d’une plume. Il demeura paralysé durant une bonne minute, ne sachant comment entamer la missive. Il était choqué par l’atroce vision de son amie, dans cette mare de sang, réduite à l’état de poupée de chiffon, sans vie, sans tonicité. La colère gronda en lui comme jamais. Il aurait préféré de jouer le rôle de la victime plutôt que de voir un être cher subir cette attaque ignominieuse. Il entama avec son écriture arrondie :
« Ma chère Umbeijo,
Mon seul réconfort dans le drame qui vous touche, est de savoir qu’en lisant mes mots, vous aurez repris conscience. Je ne souhaite qu’une chose : que vos douleurs soient les plus légères et les plus courtes possible. Je… suis… tellement peiné… non, en vérité, je suis furieux. En colère, prêt à lancer le plus puissant Diffindo sur votre agresseur pour vous venger. Je ne peux pas supporter l’idée, la concevoir même, qu’on ait pu vous faire du mal. Vous êtes la gentillesse, la spontanéité, la grâce même ! Je n’avais jamais rencontré une personne aussi franche et joyeuse que vous. Vos malheurs me touchent directement. Je peux vous promettre que je vais enquêter, déduire, comprendre et débusquer le ou la coupable. Que cela me coûte ma place à l’Académie, je m’en fiche ! Dès que j’aurai le nom du coupable et la preuve de son crime, je ferai justice si le Ministère ne s’en charge pas lui-même avant. Personne n’a le droit de s’en prendre à l’Ordre Gerbera ! Et surtout pas à vous ! Sachez que vous êtes dans nos cœurs et nos pensées.
Amitiés.
Hercule.
Post-scriptum : la harpie qui vous apportera cette lettre, s’appelle Edgar et, chose étrange, a insisté pour délivrer cette missive avant tout autre courrier. »
Il scella le rouleau avec de la cire et l’attacha à la patte du rapace. Il le rétribua avec largesse et le redescendit, toujours agrippé à son bras. L’oiseau fixa Rosier avec insistance et tourna la tête jusqu’à 270 degrés afin de ne pas le quitter des yeux. L’équipée sorcier-oiseau regagna l’entrée. 22h00 sonnèrent.
— Pour Umbeijo. À l’hôpital Bonpied.
Edgar décolla grâce à une impulsion fournie par le garçon. Il disparut dans la nuit, fonçant vers la vallée. Le Belge regagna ses quartiers à tâtons, dans l’obscurité. Il pénétra dans la chambre et fut accueilli par les sarcasmes de Rosier :
— Alors, van Betavende, ton oiseau de malheur ne t’a pas arraché le bras, comme à ta copine ?
— Non. Par ailleurs, il serait fort judicieux pour vous de ne pas être impliqué dans l’agression de mon amie.
Le brun efflanqué se redressa dans son lit.
— Tu me menaces ?
— Je vous avertis.
— Tu crois que j’ai quelque chose à craindre de toi ?
— Je ne crois pas que vous ayez quoi que ce soit à craindre, si vous êtes capable de résister aussi bien qu’un Spongue à un Diffindo jeté avec toute la haine et la rage éprouvée pour une créature abjecte.
Hercule avait vociféré à la fin de sa phrase, comme s’il était dans un état second.
— Si jamais…
— La ferme, Rosier ! hurlèrent Jacques et Casper.
— Dors ou je t’assomme, rajouta le Cracmol aux mains dures comme des Cognards.
Le silence revint. Le jeune Brugeois se réfugia à l’étage. Dans son coin favori, à la lueur des Feux Éternels, il recentra son énergie et se concentra sur les tâches à effectuer, les interrogatoires à conduire, les recoupements indispensables pour traquer le coupable. C’était désormais sa priorité.
Au lieu de se consacrer à ses devoirs ou à la lecture, à la bibliothèque, le détective en herbe s’employa à reconstituer l’emploi du temps de sa camarade portugaise avant son agression. Durant les intercours et la pause repas, les interviews de Delplanque et Alonzo furent instructives et presque au même titre.
Le capitaine de l’équipe de Quidditch de Lonicera tenait à sa joueuse polyvalente, surdouée, comme à la prunelle de ses yeux et était désespéré, sur le plan sportif, par la défaite à venir dans dix jours face à Aloysia.
Alonzo, compatriote d’Umbelina, l’avait intronisée dans leur cercle. Ses yeux brillaient quand il évoquait la jeune camarade. L’adolescent était clairement béat d’admiration devant la princesse. Impossible que l’agresseur ait été l’un d’eux, tant leur attitude protectrice était patente.
Les parties de billard réalisées par sa camarade et ses prouesses avaient-elles heurté la susceptibilité d’un élève à l’égo surdimensionné ? Possible mais peu probable. Tout Lonicera avait en mémoire les exploits de la fillette lorsqu’elle avait affronté Urtica. Hercule ne pouvant inspecter les lieux pour cause de protection runique, Katarina Rostopchine avait accepté d’être ses yeux à l’intérieur. Si des élèves Lonicera avaient pu lancer des sorts noirs contre lq Portugaise dans le point sur le I de l’ordre, voire dans tout l’étage secret, ils n’avaient pas pu le faire dans le couloir, au rez-de-chaussée, dans une chambre ou au sous-sol sans que le Ministère et l’école le sachent. Or, Katarina était formelle : l’attaque avait eu lieu dans le couloir, car il n’y avait aucune trace de sang ailleurs qu’à l’angle où la victime avait été retrouvée. Son corps n’avait pas été déplacé et vu le coude formé par le couloir, l’étroitesse relative de l’entrée du Pavillon, il n’était pas possible que l’attaque soit venue de l’extérieur.
En résumé, à l’intérieur ou depuis l’extérieur, aucun élève n’avait pu agir. L’agression fomentée par l’ex-ministre de la magie portugaise regagnait des places au classement des supputations. Seul un adulte avait pu contourner la protection runique, attendre et commettre le crime dans le bâtiment. L’école, bien protégée contre les intrusions, ne pouvait tolérer qu’un sorcier externe vienne y perpétrer des actes répréhensibles en toute impunité.
L’acte était venu des professeurs. Si Claire Obscur avait été en état, il lui aurait imputé cette barbarie mais, à sa décharge, elle se trouvait à des centaines de kilomètres de Beauxbâtons. Quel adulte serait assez fou pour perpétrer une telle abomination ? La violence n’avait aucun point commun avec ses propres assauts. Les siens avaient senti l’amateurisme, l’absence de préparation, de maîtrise. Le fait d’un sorcier peu habitué à lancer des sorts agressifs.
À l’inverse, le guet-apens subi par son amie n’était pas le fruit du hasard et les sortilèges mis en œuvre visaient à la mettre hors d’état pour une longue durée. Ils étaient le fait d’un sorcier aguerri, ne laissant aucune chance à la victime, en dépit des cours de duel d’Elvira et des résultats de l’élève de Lonicera – les meilleurs du quatuor sur les attaques –.
La proximité du match de Quidditch avec Aloysia désignait un Aloysien comme coupable. Parmi les élèves les plus âgés de cet ordre, un seul avait passé l’âge de 18 ans, le 6 janvier et aurait pu frapper sans que le Ministère n’en soit informé.
L’individu en question se nommait Federico Zimmermann, il était Suisse et en dernière année de CHASSE-Medico. Il possédait une baguette en saule avec un rare cœur d’essence de Kelpie, il était brillant, efficace, adoré d’Alfred Beauxbâtons et n’avait pas le profil d’un agresseur. Il ne restait qu’un seul suspect assez fou pour commettre cette folie, un homme au goût de la compétition exacerbée au point de faire appel à des méthodes douteuses, des tricheries : Mysterio Flamingo, le référent.
Au réfectoire, la table où Delplanque prenait ses repas, n’était pas très éloignée de celle du corps professoral. Les tactiques et décisions du capitaine avaient été captées par l’Espagnol et il avait agi en traître. S’il jouissait d’une certaine popularité, la médiocrité de son enseignement contrebalançait et son attitude machiste frisait souvent les limites de l’acceptable.
La rivalité dont il avait fait preuve lors du bal de la Saint-Sylvestre, face à Wilfried Laflèche, n’avait trompé personne. Le professeur de Métamorphose et de Transformation se gargarisait des victoires de SON Ordre. C’était le style de personnage à prôner une compétition forcenée entre les trois maisons, à l’instar de ce qui existait dans d’autres écoles de magie, comme Poudlard. Or, ce n’était pas la politique de l’Académie : le profond respect et l’amitié, entre Abraham et Elvira, illustraient le propos.
Comment le garçon pouvait-il vérifier sa théorie ? Comment interroger la baguette du professeur ? Comment s’assurer qu’il ne possédait pas une seconde baguette pour commettre ses basses œuvres ?
Il n’eut pas à chercher des heures : il disposait de plusieurs atouts et alliés. Il eut une idée de génie pour le débusquer. Eugénie et Katarina allaient pouvoir l’aider à la mettre à exécution.
Umbelina reprit connaissance et songea dans la seconde que son cerveau avait choisi le pire instant pour réveiller son corps. La douleur s’immisça dans la moindre cellule de son organisme. Elle ouvrit les yeux sur la chambre d’hôpital où elle était alitée. La pièce était vide, sans âme, dépouillée, peinte en blanc du sol au plafond. Elle tourna la tête et découvrit un autre patient dans le lit voisin. Son compagnon était bandé de la tête aux pieds et ses bandages suintaient d’onguent très gras, voire huileux. Le pauvre hère était méconnaissable.
Un elfe de maison entra avec un seau et une serpillière. Lorsqu’il comprit que la jeune malade était éveillée, il se précipita dans le couloir à la recherche d’un médicomage ou, à défaut, d’un infirmier.
Durant une minute, elle tenta de bouger. Ses essais lui apprirent que trois de ses quatre membres étaient opérationnels, bien que couverts d’ecchymoses. Sa tête, enserrée dans un tissu de gaze, était enflée mais son bras droit n’était plus qu’un vestige. Plus d’humérus, de coude, de radius, d’ulna, de carpe. Rien !
— Docteur ?
Un jeune homme à la peau noire, aux cheveux lisses et au sourire éclatant entra dans la pièce. Il s’attendit à une foule de questions, mais il n’en fut rien. Sa patiente ne fut qu’un bloc de marbre, silencieuse, s’en remettant au diagnostic du praticien.
— Je suis le docteur Radjiv Brahma. Jeune fille, tu as eu beaucoup de chance ! Ton agresseur aurait pu te tuer après avoir expédié ta baguette dans les airs. Il s’est contenté, si je puis m’exprimer ainsi, d’anéantir ton bras. Comme s’il avait voulu t’empêcher de t’en servir. Pour te réparer, nous allons pratiquer quelques petites incisions sur ton membre gauche, prélever des petits morceaux de chaque os et les incorporer dans des potions Poussos spécifiques. D’habitude, quand des os sont en miettes, la version de base permet de les reconstituer peu à peu. Mais là, il va falloir le faire partie par partie. D’abord, l’humérus, puis les suivants. Je t’avoue que cela va être très très douloureux. Nous te donnerons aussi des décoctions au goût ignoble pour atténuer ta souffrance. Tu as compris ?
— Oui.
— Bien. À présent, des Aurors vont t’interroger, mais je pense que ce sera inutile. Ils te demanderont si tu sais qui t’a attaquée. Le sais-tu ?
Elle fit signe que non. C’était comme un instant volé dans sa mémoire, le résultat d’un Oubliette.
— Je m’en doutais. As-tu des questions ?
— Deux.
— Je t’écoute.
— Est-ce que je peux avoir à manger ?
— Bien sûr. Un elfe va t’apporter ce que tu veux et t’aidera à te nourrir. Quelle est ta deuxième question ?
— Qui est-ce ? Qu’est-ce qu’il a ?
Elle désignait son voisin de chambrée.
— Claire Obscur, de l’école Beauxbâtons, est victime…
— Qui… ? Madame Obscur… Vraiment ?
— Elle semble avoir abusé de ses talents divinatoires. Sa peau est brûlée jusqu’au 3e degré. Elle a failli mourir pendant les vacances de Noël. Un passant l’a retrouvée carbonisée dans une rue, en Normandie.
— Carbonisée ?
— Oui. À force de s’enflammer pour avoir des visions.
— Pas du tout !
— Quoi ?
— Son pouvoir ne fonctionne pas comme ça. Elle utilise un Aquaglaciem pour déclencher l’affichage de prédictions sur sa peau.
— Tu es sûre ?
— Absolument ! Un Sonorus, un Petrificus Totalus et un Aquaglaciem, toujours en présence de l’infirmière ou du médicomage. Elle a expliqué tout le processus en classe.
— Mais lors de son admission, elle souffrait de brûlures, pas de gerçures. C’est très différent. Je devrais peut-être en toucher un mot aux Aurors…
Deux cas de sorts maléfiques sur deux personnes issues d’un lieu commun, c’était trop étrange pour n’être qu’une coïncidence. Le jeune médicomage s’absenta tandis que l’elfe de maison entrevu plus tôt entrait en poussant un chariot de victuailles. L’être magique sursauta lorsqu’il aperçut un monstre au regard pénétrant à la fenêtre.
Le soir venu, Hercule obtint les parchemins de français notés par Umbeijo, recueillis dans le Pavillon et transmis par Katarina. Cette dernière crut bon d’apporter les archives des autres enseignements. Le garçon les accepta de bonne grâce, laissant croire à sa camarade de Cecrabebleu qu’il allait lui permettre de suivre les cours à distance.
Une fois les documents récupérés, le trio de Gerbera se réunit chez le Sondeur. Il avait confié les détails de son plan à ses deux camarades et elles étaient enthousiastes.
— Eugénie, pensez-vous pouvoir imiter son écriture ?
— Avec une bonne plume, son encre, un parchemin vierge, un peu de tranquillité, je peux vous pondre une vraie lettre de dénonciation pour faire sortir le loup du bois. Cependant, comme disent les grands hommes, il y a un problème : je fais largement plus de fautes d’orthographe, de grammaire et de conjugaison que notre amie portugaise.
— Nous veillerons au grain, tempéra Hercule.
— Merci ! Mais j’ai mieux, bien mieux à vous proposer !
— C’est-à-dire ?
Elle fouilla au fond de son uniforme et prit sa baguette. Elle déclara :
— Vas-y ! Dicte la lettre !
— Mais la plume ? Tu n’en as pas besoin ?
— Tutututute, Sigrid ! Sans plume, les enfants ! répliqua-t-elle en parodiant Agathe.
— Bien, allons-y ! Je commence par… « Hercule, mes amies, »
Eugénie agita sa baguette, délimita des mots choisis, des lettres isolées.
— Litterae Gemino. Verbum Gemino. Maior Litterae Gemino, Sentenas Gemino.
Les lettres, les termes, les phrases se dupliquèrent sur la peau immaculée et peu à peu, les ordres d’Hercule se transformèrent en mots de la Portugaise. Il n’en crut pas ses yeux mais poursuivit :
— « J’ai eu la malchance d’être attaquée avec violence mais mon agresseur n’a pas pu effacer ma mémoire en totalité, car j’ai pu maîtriser son sortilège Oubliettes. Lorsque j’ai vengé mes parents, j’ai trouvé la parade. Aussi, je peux affirmer que celui qui m’a réduite en miettes n’est autre que Mysterio Flamingo, notre professeur de métamorphose et de transformation. Avertissez le directeur afin que ce traître soit arrêté et jugé. Ne vous inquiétez pas, je suis sauvée. Je ne risque plus rien. Je serai bientôt de retour. Rien ne pourra m’empêcher de remonter sur un balai et de battre Aloysia. Vous êtes dans mes pensées et mon cœur. »
La signature de la princesse portugaise fut apposée avec son surnom, car elle n’aurait pas agi autrement avec ses amis. Le résultat de la faussaire était stupéfiant.
— Je suis ébahi !
— Alors là, Eugénie, c’est… génial ! Tu copies les mots avec une telle facilité et avec une telle exactitude. Ton Gemino est terrible ! Mais, du coup, ma baguette ?
— Ah oui ! Le truc, avec Gemino, c’est de connaître les mots pour ce qu’on copie. Là, ça marche à tous les coups.
— Je n’y crois pas… tu sais le faire ?
— Passe ta baguette !
Elle détoura l’objet avec sa propre auxiliaire et s’exclama en mélangeant grec et latin :
— Magikó ravdi Gemino !
Créé à partir du néant, un double se détacha de l’original. C’était un jumeau de la première mais inerte, sans vie, dépourvu d’inclusion magique.
— Par Flamel ! s’extasia Hercule. Comment avez-vous réussi ?
— J’ai lu les manuels avec attention. Non, en fait, un CHASSE-Magus payé un Gallion m’a appris à le maîtriser. Le meilleur investissement de la semaine.
— Jeudi soir, nous pourrons envoyer l’original ! Nous allons pouvoir effectuer le paiement.
— Ça va marcher. J’espère que nous serons à la hauteur s’il faut lancer un sort d’attaque à votre place. Notre camarade blessée est si efficace à ce jeu.
— Justement ! Hercule, Eugénie, vous êtes d’une force similaire à la mienne. C’est parfait. Ce sera plus authentique.
— Eugénie, vous nous sauvez ! Maintenant, il faut trouver un hibou qui accepte de faire un tour de poste pour rien.
— À quel moment le courrier ferait-il mieux d’arriver ? se demanda la fille d’Alfred à voix haute.
— Pas pendant les repas, pas devant tout le monde. Il ne faut pas qu’il se sente acculé par d’autres professeurs mais tout puissant face à des élèves.
Le trio prit le temps de la réflexion.
— Demain, à la première heure, songea Sigrid. Chaque matin, il arrive du Tunnel de Transportation avec une nouvelle tenue, avec ses rangées d’admirateurs qui l’attendent à la sortie de la cabane. C’est là qu’il doit s’apercevoir et comprendre la menace. Il faudra jouer la comédie.
Jouer à travestir la vérité, comme si la lettre reçue était bien émise par leur amie, faire semblant. Était-ce une contre-vérité, rompant avec la devise de leur Ordre ? N’allait-il pas se dissoudre comme par magie ?
« Non, je crois en ma théorie. Ma foi en l’imbrication des pièces du puzzle est totale ! »
La cause fut entendue. L’oiseau intelligent fut facile à dégoter : une petite chevêche d’à peine 200 grammes se fit une joie d’encaisser 5 Noises pour prendre la missive, se planquer la nuit dans un tronc d’arbre tranquille, douillet et revenir à son point de départ au petit matin.
Dès qu’il en eut l’occasion, le jeune Belge apostropha Elvira, peu friande de son collègue référent et lui exposa sa théorie. Sur le point de faire des remontrances à son disciple, elle préféra l’écouter jusqu’au bout avec attention dans l’espoir de coincer cet obsédé de coureur de robe sorcière. Elle promit d’observer et d’intervenir au besoin. Il lui confia un document à produire au moment où le piège tendu se déclencherait.
À chaque gorgée de Poussos, Umbelina relisait les mots d’Hercule et se cramponnait à son lit, déchirée de l’épaule jusqu’aux ongles de sa main droite. La souffrance était comparable à celle générée par une lame chauffée à blanc enfoncée dans la chair de son membre fantôme. Elle se mordait les lèvres jusqu’au sang et suppliait pour qu’on augmente ses potions apaisantes.
Le docteur Dadé, Alphonse de son prénom, en charge de l’élaboration et du dosage des médications adaptées aux âges et corpulences des sorciers, refusait de la surdoser. La nuit tombait en douceur et la blessée priait pour que le sommeil l’emporte sur ses dernières forces. Elle regardait son bras inerte comme un poids, avisait le gauche comme désormais celui par lequel la magie passerait lorsque sa voisine couina sur sa couche, engoncée dans ses épais bandages.
Elle marmonna quelques mots incompréhensibles, la mâchoire paralysée par la peau du visage brûlé et tendu comme de la viande séchée. Elle tourna la tête au prix d’un effort intense et leurs regards se croisèrent. Claire reconnut son élève, car ses yeux brillèrent d’une lueur de compréhension.
— Bonjour, Professeur.
Claire balbutia quelques syllabes d’où une terminaison en « oir » émergea.
— On m’a dit que vous aviez subi des brûlures et que vous auriez d’immenses difficultés pour communiquer. Si vous le voulez bien, je poserai juste des questions avec oui ou non comme réponse. Oui en clignant des yeux et non sans rien faire. Mais vous vous demandez sûrement ce que je fais là.
Claire abaissa ses paupières.
— Je n’ai pas de souvenirs. Je sais juste que j’ai été attaquée à l’école et qu’on a détruit mon bras droit. Je bois toutes sortes de potions pour reconstruire mes os mais c’est horrible.
La femme s’agita et cligna des yeux à de nombreuses reprises.
— Vous aussi, vous souffrez…
Elle confirma.
— Vous savez qui vous a fait cela ?
Elle nia. Elles étaient à égalité sur ce point-là.
— Vous avez été oubliettée, comme moi. Aucun souvenir.
Claire manifesta.
— Vous avez gardé quelque chose en mémoire ?
— Oui, murmura-t-elle.
— Votre agression ?
— Non.
— La mienne ? Oh ! Une prédiction ? Vous aviez déjà vu que je serais agressée ?
— Oui. Oui. Deux… deux…
— Deux ? Deux… Oh ! Attaquée deux fois en quelques jours. Le Ministère de la Magie portugaise et l’école.
— Oui.
— Vous ne pouviez pas m’avertir parce que vous étiez ici. Tout le monde se demandait où vous étiez passée, le jour de la rentrée. Le directeur nous a dit que vous étiez en famille, victime de l’Éclabouille. Le médicomage m’a expliqué vos blessures et je lui ai indiqué comment fonctionne votre pouvoir. Il a compris que c’était aussi une agression qui avait causé ces brûlures et non votre pouvoir. Des Aurors vont enquêter mais le sort Oubliettes a tout effacé. Je ne me souviens que de la partie de billard avec Delplanque, de Lonicera mais après, plus rien.
— Danger…
— Qui court un danger ? Vous ? Moi ?
— Van… Van…
— Van… Hercule ?
— Oui…
— Il faut que je lui écrive.
Elle se redressa et tenta de se mettre debout, mais elle présuma de ses forces et s’étala de tout son long sur le carrelage, vacillant comme la flamme d’une bougie. Incapable d’avertir qui que ce soit, la professeure resta muette d’horreur, impuissante. Le ou la responsable de ces injustices allait frapper de nouveau sauf si sa prédiction, en deux parties similaires, s’avérait d’une justesse et d’une précision inégalées. La porte de la chambre s’ouvrit.
Plus tôt, au petit matin, Mysterio Flamingo avait traversé la Cabane Enchantée après avoir emprunté l’ovule de Madrid à Bourg-Enchanteur, puis la navette du centre névralgique de la RATP jusqu’à l’école. Il avait manqué Elvira, en dépit de ses sempiternels efforts pour la croiser. À croire qu’elle usait de Legilimancie sur lui, à son insu, jour après jour, pour qu’elle soit capable de l’éviter. Il enrageait mais recouvrit instantanément son sourire de circonstance dès qu’il franchit la porte et qu’il déboula dans la haie d’honneur des élèves.
Sa tenue sorcière du jour, une robe aux reflets d’or, d’argent et de sang, semblable au costume d’apparat d’un torero moldu, fit un triomphe. Toutefois, le bouillonnant Espagnol ne prêtait pas attention à ses aficionados mais à ses détracteurs, à ceux qui l’ignoraient ou le méprisaient sans ambage. Ces derniers appartenaient souvent à Urtica, rangés comme un bloc derrière sa tête d’affiche, son égérie. Il se méfiait en particulier du petit Belge dodu, fouineur, trop curieux, impliqué dans une prophétie majeure de Claire Obscur sans qu’il en connaisse les détails, d’une importance suffisante pour qu’il ait couvert les bévues de la spécialiste des Arts Divinatoires.
Certes, il pourrait chercher la prédiction puisqu’il était l’unique détenteur du secret de leur dissimulation, à la demande de sa collègue. Mais comment s’y retrouver dans les centaines de fioles entreposées sur les rayons, étiquetées par Claire, rangées dans l’ordre des codes, comme elle le lui avait expressément demandé ?
D’ailleurs, où se trouvait donc ce maudit gamin à qui il s’évertuait à ne rien apprendre et qui progressait en dépit de ses sabotages ? Sûrement avec ses habituelles amies Eugénie et Sigrid, deux hontes pour son ordre Aloysia. C’est alors qu’il les vit.
Hercule lisait un courrier reçu de bon matin. Il avait l’air de plus en plus atterré par sa lecture. Ses deux camarades qui se tenaient à ses côtés, se décomposaient tout autant. Les trois têtes se levèrent une brève seconde dans sa direction. Mysterio sentit une lance de terreur le traverser de part en part. Qu’avaient-ils découvert à son sujet ?
Le garçon fourra le rouleau dans son uniforme et fonça droit vers le château. Sous les hourras et les bravos, le référent fendit la foule et emboîta ses pas. Aussitôt entré, Hercule ne bifurqua pas vers la section administrative, comme l’Espagnol le redoutait mais fila vers sa salle de classe pour y suivre son cours d’anglais.
Tout au long de la matinée, le référent observa le trio mais ce dernier n’alla pas rapporter sa lecture à Armand. À l’intercours, le garçon d’Urtica se rendit à la leçon de potions et Mysterio sauta sur l’occasion, trop belle. Afin de respecter la sécurité et d’assurer la précision dans les gestes, Ambroisine Fordecafé demandait toujours à ses étudiants de se départir de leurs uniformes coûteux et de revêtir de vieilles blouses à l’épreuve de bien des ingrédients.
Alignées sur les patères, les capes encombrantes attendaient jusqu’à ce que midi sonne. Le référent lança un Accio lettre de Van Betavende et la chipa. À l’abri des regards indiscrets derrière une colonne d’escalier, il en prit connaissance. Il pâlit jusqu’à en perdre son célébrissime teint hâlé.
— Ce n’est pas possible ! Je n’ai pas pu rater… quoi ?! Elle a déjà utilisé un Oubliette ? Mais c’est impossible ! Pas à son âge !
Les idées se bousculèrent dans son cerveau et s’organisèrent en un plan diabolique pour se disculper. Il était en possession du parchemin émis par la Portugaise et celui-ci n’avait pas été montré aux autres enseignants, ni au directeur. Il suffisait de le détruire, d’effacer le souvenir du Belge et de ses deux comparses. Ensuite, il se rendrait à l’hôpital Bonpied où il forcerait sur les sortilèges appliqués à la gamine, cette menace pour les victoires d’Aloysia au Quidditch. Si on le surprenait ou on le reconnaissait, il prétexterait une visite auprès de Claire Obscur. Cependant, il devait éviter la précipitation. Il attendrait le soir pour agir.
— Incendio !
Le parchemin incriminant fut réduit en cendres. Le voleur ricana.
Vers 18h15, Mysterio Flamingo fit irruption dans le hall central de la gare de Transportation. Il fit mine de se diriger, comme à son habitude, vers le quai menant à Madrid. Il était serein. Comme ils en avaient l’habitude, le Belge et les deux filles s’étaient donnés rendez-vous dans le couloir de la bibliothèque et s’étaient réfugiés chez le Sondeur. L’Espagnol les avait précédés et s’était caché dans un des trois isoloirs.
Là, de manière informulée, il leur avait appliqué un sortilège d’effacement de mémoire sélectif, nettoyant la moindre trace du courrier. Juste à temps, car ce maudit gamin fouillait dans ses poches pour mettre la main sur le rouleau. Totalement hébétés, les élèves étaient sortis en silence, avaient gagné la bibliothèque pour une heure d’étude et de devoirs.
Mysterio entra dans un ovule à quatre places. Il était désert. Il déposa sa besace contenant cours et copies à corriger. Puis, il se sangla. Il attendit que l’employé pianote sur la console de bois après avoir introduit les clés et l’envoie vers sa destination. Une fois lancé, il produisit un Arresto Momentum, transplana d’abord à la surface de Bourg-Madame avec armes et bagages, puis jusqu’à Toulouse. Au sortir d’une ruelle sombre et à la faveur de la nuit, il s’introduisit dans la boutique d’un cordonnier sorcier.
Dans l’arrière-cour, il trouva un vieux coffre utilisé pour entreposer des chutes de cuir inutilisables. Il consulta sa montre à gousset : il était presque 18h30. Le coffre se mit à vibrer. Mysterio l’agrippa et se mit à tournoyer dans les airs pendant plus d’une minute, jusqu’à ce qu’il approche de Paris et qu’il soit déposé aux abords de Montmartre, près de la Place Cachée. De là, il disparut d’un pop à Bonneuil, dans la banlieue de Paris, juste en face d’une épicerie.
Il y avait une réceptionniste avec un étal de fruits, légumes, des conserves, des bouteilles, tous les éléments d’une véritable boutique. Il n’était pas possible d’aller plus loin sans en passer par l’employée vêtue comme une Moldue. En réalité, c’était une sorcière aguerrie, un ex-Auror reconverti dans l’accueil à l’hôpital dissimulé.
— C’est à quel sujet ? Vous voulez acheter quelque chose ?
Il exhiba sa baguette magique en douceur.
— Une visite.
— Le nom du malade ?
— Claire Obscur.
— 3e étage, allée B.
Il franchit l’arcade menant à l’arrière-boutique. Les aliments de bocaux, les réserves, s’estompèrent et laissèrent place à un couloir desservant un escalier. L’hôpital était bâti sous terre. Tout y était inversé, y compris la gravité. Descendre sous terre, c’était grimper les marches de l’escalier. Une sorte de sas assurait l’inversion sans que le visiteur ou l’habitué ne se rende compte du changement d’orientation. Il se rendit au niveau indiqué et dans la section mentionnée sans croiser qui que ce soit. Sa tâche était facilitée.
À l’entrée de l’allée A, il chercha le nom de l’élève de Lonicera. Il passa ensuite à l’entrée B et eut la surprise de découvrir qu’elle avait été installée dans la même chambre que sa collègue chargée des Arts Divinatoires. Une véritable aubaine ! Il se rua sur la chambre 314 et découvrit l’élève tentant de communiquer avec l’enseignante brûlée. Umbelina était étalée sur le sol et Claire, paralysée, engoncée dans ses bandages, était incapable de l’aider. Il dégaina sa baguette et pointa les deux personnes.
— Oubliett…
Il fut incapable d’achever sa formule, déséquilibré par un poids soudain sur son épaule. Sa besace alourdie le précipita au sol. Une sorcière se tenait sur le tissu, morceau de bois tordu en main. Elvira de Bazincourt !
— Quoi ?!
— Expelliarmus !
Son arme lui fut arrachée par un sort venu d’un coin sombre de la chambre. Le sorcier se dévoila.
— Monsieur le Directeur ? s’étonna Mysterio. Qu’est-ce que…
Une nuée d’Aurors surgit du couloir et s’empara de l’Espagnol. Il fut aussitôt entravé par des liens magiques.
— Mais… qu’est-ce que vous faites ? Comment ?…
— Justement, explosa Armand. Comment ? Comment saviez-vous que Claire se trouvait à l’hôpital ?
— Je… Vous l’avez dit…
— Absolument pas ! Tous les enseignants ont eu comme information qu’elle avait l’Éclabouille et qu’elle était en famille en Normandie. Je suis le seul à avoir eu la vérité en provenance de l’hôpital. Si vous étiez au courant, cela signifie que vous l’avez agressée. Tout comme vous avez attaqué cette pauvre fillette !
— On ne m’accuse pas sans preuve, monsieur le Directeur ! Vous n’en avez pas !
— Si !
Armand sortit un rouleau de parchemin et le mit sous le nez de Mysterio. L’écrit en question l’accusait. Il était en tous points identique à celui pris au jeune élève d’Urtica.
— C’est impossible ! Je l’ai…
— Détruit ? demanda Elvira. Une chance que tes élèves soient doués pour le sort Gemino.
— Mais à quel moment ?! s’égosilla l’Hidalgo.
— Les soupçons vous désignaient comme l’auteur des agressions, Mysterio, coupa Armand. Ce jeune garçon, puis sa camarade et notre pauvre Claire ! Messieurs, faites votre travail, déclara le directeur à l’attention des Aurors.
— Mais ce n’est pas moi ! C’est ce sale gamin ! C’est lui ! C’est un monstre ! C’est lui le responsable de tout cela ! La prédiction ! Il y a une prédiction qui l’affirme !
— J’aimerais bien savoir où se trouvent ces prophéties !
Un instant décontenancé, l’accusé reprit le dessus et triompha :
— Vous ne le saurez jamais ! Même elle, elle ne sait rien ! Tout le Veritaserum du monde ne pourra rien vous révéler ! Rien !
— C’est ce que nous verrons, menaça Armand. Hors de ma vue, misérable personnage !
Elvira aida le médicomage à remettre la patiente dans son lit. Elle put mesurer les dégâts occasionnés sur l’organisme de la fillette : son bras était flasque. Elle risquait de ne jamais pouvoir récupérer ses capacités. Armand quitta la pièce et réclama une incarcération de son enseignant. Il était furieux. La référente Urtica resta seule avec l’élève et la maîtresse des Arts Divinatoires.
— Claire, tu es consciente ? Tu me comprends ?
La cinquantenaire murmura un oui étouffé.
— Bien. Comme je le suppose, Flamingo a dû effacer vos mémoires. Alors, je vais vous expliquer. Notre élève prodige d’Urtica m’a présenté, hier soir, une théorie que je pensais farfelue. Il soupçonnait Mysterio d’avoir été ton agresseur, Umbelina. Pour une raison stupide : t’empêcher de battre son Ordre lors du prochain match de Quidditch. Bien que j’aie d’abord imaginé que c’était insensé, j’ai eu confiance en mon élève. Pour le débusquer, Hercule a fait réaliser un faux courrier venu de ta part. Une production d’une précision stupéfiante, réalisé par Eugénie, où tu mettais en cause le référent. Il espérait ainsi pouvoir le pousser à la faute. Effectivement, dès ce matin, dès qu’il a senti le regard accusateur de tes trois camarades, il s’est démené pour découvrir le parchemin. Il l’a détruit, pensant que c’était l’unique exemplaire. Or, je l’avais lu hier soir et ce matin, j’ai mis le directeur dans la confidence. Nous avons vu le référent voler un exemplaire, le lire et le détruire. Il a effacé la mémoire de tes camarades, pensant qu’ils étaient les seuls au courant. Le directeur s’est rendu à l’hôpital avant la fin des cours avec des Aurors. Je me suis métamorphosée en scorpion, mon Animagus et je me suis glissée dans sa besace pour le suivre à la trace. Umbelina, tu connais la suite. Claire, personne, hormis Armand, ne savait où tu te trouvais. Pas même Agathe et tu sais pourquoi. La distance. Quand Mysterio a déclaré être venu te rendre visite, il ne pouvait pas savoir où tu te cachais sauf s’il t’y avait envoyée.
L’intéressée marmonna un « humpff » de compréhension.
— C’est bien à lui que tu confies tes prédictions, n’est-ce pas ?
La rousse hocha la tête.
— Il est sûr de résister au Veritaserum. Ce qui veut dire qu’il utilise sa forme de taureau pour se rendre à la cachette secrète.
Umbeijo se mordit les lèvres pour ne pas révéler où se trouvaient les fioles par centaines.
— Un crétin. Hum… Pourquoi s’en est-il pris à toi ? Tu le sais ?
Elle fit signe que non et s’agita.
— Il a effacé ta mémoire.
Elle dodelina de la tête, d’avant en arrière.
— La cachette restera dissimulée mais les Aurors lui feront avouer les raisons qui l’ont poussé à t’attaquer. Nous verrons bien… En attendant, nous devons une fière chandelle à l’intuition d’Hercule. Tu vois, Claire, il mérite sa chance.
La malade secoua la tête. Elle n’en démordait pas. À ses yeux, quoi que fasse le garçon, son destin était immuable. C’était écrit.
Avant de prendre congé, Elvira rassurera les patientes en leur indiquant qu’un Auror resterait en faction dans le couloir, par sécurité. Puis, elle transplana jusqu’à ses appartements, dans le quartier latin.
Claire demeura silencieuse. En dépit de ses actions contre le Belge, Elvira lui témoignait toujours du respect. Mieux : elle avait laissé entendre que Flamingo s’en était pris au garçon alors qu’il n’en était rien. Elle avait couvert ses exactions. Pourquoi ?
Épuisées, les deux colocataires du 314 de l’hôpital trouvèrent le sommeil sans dire un mot.