Beauxbâtons - 1917

Chapitre 20 : Sortilège 20 : le bal des débutants

Par eric_vincent

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Le début des festivités était fixé à 20h30 et le terme à 2h00. Les enchantements des frontons runiques avaient été allégés et l’horaire de déclenchement des alarmes repoussé en conséquence.

La constitution des duos cavalier-cavalière faisait l’objet d’intenses tractations à quelques heures du festin. Casper et Jacques avaient opté pour une tactique originale. Postés sur le pont enjambant la Rivière Enchantée, véritable goulet d’étranglement, ils procédaient à une interview systématique des représentantes de la gent féminine, n’hésitant pas à mettre en avant leur sourire et à aborder toutes les élèves des trois premières années.

Aux alentours de 19h00, à la faveur de la nuit noire dictée par de nouvelles précipitations, Casper hérita d’une Eugénie pleine d’étoiles dans les boucles de cheveux et vêtue d’une robe très estivale, dans les tons noirs. Jacques fut subjugué par Sigrid et sa robe parme aux matières aériennes et lumineuses.

Hercule ne consentit à quitter sa chambre qu’à partir de 20h00 et se rendit à la fête seul. Umbeijo n’avait pas fait son retour. Il n’avait aucune nouvelle, hormis la réponse engagée d’Elvira affirmant qu’elle se chargerait du « problème ». La harpie avait délivré le message contre son pécule et avait disparu, épuisée par deux jours de voyage ininterrompu. Le garçon, touché par ce dévouement, s’était juré de grappiller une nourriture plus savoureuse pour contenter son serviteur ailé.

La réception n’avait pas lieu dans le restaurant mais dans le jardin, côté sud, sous un tivoli gigantesque capable d’accueillir les quelque 500 convives présents ce soir. La magie avait été utilisée au maximum pour déblayer la neige, installer, chauffer et enchanter les lieux. Autant l’extérieur ressemblait au chapiteau d’un cirque ambulant moldu, autant l’intérieur ressemblait à une grotte de glace.

Selon certaines sources indiscrètes, Ursula Waldmeister, auto-proclamée grande prêtresse des fêtes de fin d’année, avait préparé une surprise stupéfiante avec l’aide d’Ambroisine Fordecafé et les conseils d’Abraham Piedargile. Selon certains témoins auditifs, les deux femmes avaient passé des heures à expérimenter et à rire.

Hercule, en smoking blanc de la tête aux pieds, un nœud papillon jaune autour du cou, chaussé de vernis noirs rutilants, était d’une élégance folle. À sa demande, Jacques Boulanger avait réussi à décoller la fleur de gerbera séchée de la lettre de monsieur Delacour. Son ami de CHASSE-Magus, Pierre, l’avait ravivée à coup de sortilèges et l’avait blanchie.

Ce soir, il était dans sa tenue « magique », celle dans laquelle il se sentait à l’aise. Il passa une tête par l’entrée du chapiteau. Eugénie, Sigrid, Jacques et Casper étaient en grande discussion. Les duos de la soirée s’étaient formés. Recluse dans un coin, Valentine Clairdelune subissait les regards moqueurs de ses camarades à cause de ses frusques bohémiennes. Sa tenue inadéquate pour cette soirée signifiait qu’Umbeijo n’avait pas refait surface.

Il fouilla la salle, des yeux, jusqu’au moindre recoin. Il était paralysé, impressionné. Agathe était là, dans une tenue anthracite et bleue très seyante, très lumineuse. Théophile l’accompagnait, ce qui n’était pas surprenant. Ces deux vrais amis, complices, partageaient l’amour de la culture au sens large. Les référents de Bazincourt et Piedargile brillaient par leur absence mais, selon la rumeur, cette année, leur présence n’était pas prévue.

Tout à coup, le garçon sentit une main s’enrouler autour de son bras gauche. Il sursauta et découvrit le visage de Katarina Rostopchine.

— Sans cavalière ? susurra-t-elle avec son délicieux accent slave, roulant sur les R.

— Bonsoir Katarina ! Oui… Sans cavalière.

— Accepteriez-vous ?…

— Voulez-vous dire qu’aucun garçon ne s’est proposé ?

— Si.

— Quelques-uns, j’imagine ?

— Je crois pouvoir dire… les deux premiers niveaux, tous ordres confondus. Tous sauf un. Vous.

— Je… je ne suis pas très doué pour… Ces demandes sont embarrassantes. Mais vous… vous attendiez que je… me propose de vous accompagner pour la soirée ?

— Oui.

— Puis-je vous demander la raison précise ?

— Je ne voulais que le sorcier le plus brillant à mes côtés. Le seul capable de m’aider à gagner le concours de Cecrabebleu, à la fin de l’année, le seul pour qui j’ai une admiration intellectuelle puissante. J’avoue que j’ai imaginé que l’une de vos trois amies serait à votre bras. Voire le trio entier ! Vous êtes si inséparables, tous les quatre. C’est… très harmonieux, cette force entre vous.

— Est-ce que je perçois une pointe de jalousie ?

Elle rougit en baissant les yeux.

— Peut-être. En dépit de mes qualités, j’ai du mal à me lier. Je ne suis pas chez Lonicera par hasard. Nous sommes un peu à part, moins liants que les élèves d’Aloysia.

— En souffrez-vous ?

— Parfois, je l’avoue. Je vis surtout pour les mercredis après-midi et les cours de français. Les cours sur les runes me plaisent aussi. C’est pour cette raison que je vous admire. Dès le début de l’année, je vous ai senti peu à l’aise dans l’univers sorcier. Mais contrairement à moi, vous avez su vous adapter sans être un leader mais un rouage dans une formidable machine à amitié. Et puis, il y a eu ces attaques dont vous avez été victime et comment vous vous en êtes sorti. J’ai été impressionnée. C’est comme des aventures littéraires, pleines de mystère, comme celles d’Edgar Poe ou Jules Verne. Sauf que là, c’est pour de vrai. Que vous avez été blessé, que le coupable court toujours et qu’il est peut-être dans le château.

— Les agressions ont cessé ; j’ose espérer que c’est définitif.

— Je le souhaite aussi. Mais vous avez tué le Spongue et sauvé Eugénie. J’aurais été très fière d’être sauvée par un sorcier comme vous. Je ne sais pas si elle s’est rendu compte.

— Ma chère Katarina, Eugénie s’est auto-baptisée « Risque-tout » et j’ai bien peur qu’elle ne soit pas consciente des risques encourus dans 100 % des cas.

— Elle ne mesure pas sa chance.

— Mesurer… hum… Eugénie et les mathématiques ne font pas bon ménage.

Katarina eut ce petit rire si léger. Mathématiques, mesure, Hercule avait toujours un bon mot en réserve. Bien qu’elle l’ait pris par le bras, il demeurait pétrifié, incapable d’avancer dans le chapiteau de glace. Il était sur le qui-vive et elle en connaissait la raison : Umbelina, la flèche du Quidditch, n’avait pas reparu.

— Je vais chercher des boissons. Un cocktail de fruits ?

— Mais c’est à moi de faire cela, non ?

— Eh bien… l’étiquette le voudrait.

— Je manque à tous mes devoirs. Un mélange de jus de banane et d’ananas, si j’ai bon souvenir ?

— Merci.

Elle sourit autant que possible. Alors que Hercule se décidait enfin à entrer, elle emboîta son pas. Elle croisa les regards de Sigrid et Eugénie. Il y eut comme un échange de messages secrets.


La soirée avançait à une vitesse folle. Après s’être restaurés, abreuvés, les élèves avaient admiré les sculptures de glace que rien, ni personne ne pouvait faire fondre. Ils avaient évolué dans les airs, grâce à une fumée de lévitation concoctée, mise au point et diffusée par Ursula et Ambroisine.

Après de longues minutes de rires et de délires à flotter, interrompues par les cris de terreur d’Hercule, les jeunes purent s’adonner à des danses plus classiques sur le plancher des vaches. Aux alentours de 23h00, Wilfried Laflèche et Mysterio Flamingo se livrèrent à une compétition amicale de claquettes, sur un fond musical de jazz, deux inventions américaines en plein essor outre-Atlantique.

En dépit de leur inexpérience due à la jeunesse de la discipline, les deux sorciers déchaînèrent des torrents d’encouragements et des tonnerres d’applaudissements. Puis, après cette « bataille » achevée par une égalité, la soirée reprit un rythme plus policé, plus velouté. Une surprise féerique était attendue pour fêter le changement d’année.

Alors que le gramophone diffusait un morceau lent et que les aînés jouaient à des danses moins distantes que le quadrille, il y eut un pop de transplanage à l’entrée du chapiteau. Elvira, en robe noire scintillante, et Abraham, en smoking bleu marine, firent leur apparition. Ils s’écartèrent pour dévoiler Umbelina, coiffée avec des nattes et des torsades, vêtue d’une tenue émeraude sur l’étoffe de laquelle un Friselune doré se déplaçait par magie. Hercule exulta sans pouvoir se retenir et en quelques secondes, le quatuor fut reformé. Les deux professeurs accompagnateurs leur réclamèrent quelques instants de retenue et les attirèrent à l’extérieur.

— Les enfants, commença Elvira. Vous avez eu raison d’agir, car votre camarade était en grand danger. Elle a traversé des épreuves pénibles et douloureuses.

— Le temps de digérer la souffrance vous devez lui accorder, ajouta Abraham. Lorsque le bon moment venu elle estimera, des explications elle vous livrera. En attendant cet instant, d’amitié et de bienveillance vous devez faire preuve.

— Avez-vous compris ?

— Oui, confirma Hercule. Une invitation à se restaurer et à boire, une danse, la narration des surprises de la soirée et l’attente de minuit.

— Exactement, van Betavende. Les instructions toujours du premier coup vous comprenez.

Ils retournèrent à la fête et suivirent le programme à la lettre. Eugénie et Sigrid furent intriguées par l’enchantement qui zébrait les fibres de la toilette d’Umbeijo. Cette dernière ouvrit son sac à main à sortilège d’extension, une dotation d’Elvira et offrit la tenue promise à Valentine.

Les enfants se complimentèrent sur leur élégance et sur leurs vêtements. Katarina s’incrusta au groupe et Hercule demanda poliment le droit à avoir deux cavalières. Il promit de les contenter de manière égale. D’un commun accord, elles acquiescèrent. La Russe, douée d’empathie jusqu’au bout des ongles, perçut la profonde détresse de sa colocataire. En retour, Umbelina la remercia et lui fit part qu’elle ne pouvait avoir choisi meilleure compagnie que celle du jeune Belge.

À plusieurs reprises, le garçon chercha la professeure de sortilèges du regard, mais elle se contenta de lui indiquer de faire preuve de patience et hocha la tête en signe de remerciements. Abraham ne fut pas plus disert. Il préféra la compagnie du champagne, versé dans son gobelet en bois, un sacrilège pour le breuvage. En dépit d’une descente hallucinante et de ses jambes maigrichonnes de vieillard, il résista à l’ivresse. Tout le monde le soupçonnait d’utiliser une potion avancée pour supporter de boire de l’alcool comme du petit lait.

Il y eut de nouvelles danses et galamment, Hercule se coupa en deux pour satisfaire les deux cavalières émérites, sous les regards envieux de Sigrid et d’Eugénie, que Jacques et Casper, aussi maladroits avec leurs pieds l’un que l’autre, peinaient à faire tournoyer sur la piste. Autant Hercule n’avait aucune appétence pour le sport, autant les danses de salon n’étaient que des équations mathématiques appliquées à la musique. Lorsqu’il fut isolé avec la jeune Portugaise quelques minutes, il n’hésita pas à lui livrer une information importante pour l’Ordre Gerbera.

— Ma chère, il faut que je vous dise que l’opération bancaire, soit la phase numéro 1, a réussi. Les liquidités sont disponibles à Paris.

— C’est fantastique ! Il ne reste plus qu’à les transférer.

— D’après Eugénie, il y a un créneau fabuleux et inespéré, grâce à l’emploi du temps d’Aloysia.

— Est-ce qu’il faudra utiliser la salle blanche ?

— Sûrement. Ou bien le Sondeur mais en évitant d’y inclure Sigrid.

— Hercule, tu sais qu’il y a un bruit qui court, chez Lonicera ?

— Lequel, chère princesse ?

Elle rougit comme une tomate puis pâlit. Elle n’était plus rien aux yeux de ses parents. Elle n’avait plus ce titre sauf au regard du reste de sa famille qui n’avait pas été oubliettée.

— Umbeijo ? Aurais-je eu un mot déplacé ?

— Non, non… le bruit qui court… c’est qu’il y a une autre salle blanche. Enfin, un endroit où s’entraîner sans que cela se sache !

— Mais où ?

— Aucune idée. C’est un myst…

Elle vit une lueur s’allumer dans le regard du garçon.

— Un mystère à résoudre. Je crois savoir comment m’y prendre.

Armand Fontebrune s’égosilla avec un Sonorus pour couvrir les décibels de la musique et des conversations. Il annonça que les douze coups de minuit allaient retentir sous peu et enjoignit tout le monde à effectuer un compte à rebours jusqu’à l’heure fatidique. Les vœux fusèrent, comme chez les Moldus. Les sorciers se souhaitèrent santé, prospérité, bonheur et fin des conflits pour la nouvelle année. La Portugaise se lança :

— Je te souhaite de devenir le plus grand Auror enquêteur de tous les temps, Hercule. Que notre amitié ne s’éteigne jamais…

Elle fut victime d’une vague d’émotion si forte que ses yeux s’embuèrent. Le Belge n’eut pas besoin de baguette pour lancer un Legilimens et discerner une immense tristesse dans le timbre et les mots de la jeune fille. Sans comprendre pourquoi ou comment, un mot s’imposa à son esprit : « Oubliette ».

Il connaissait ce terme comme un élément constitutif des châteaux. C’était aussi un sortilège difficile à mettre en œuvre, le sujet d’étude unique de ces brigades policières nommées « Oubliators ».

Il répliqua avec beaucoup de douceur :

— Je souhaite ne jamais vous oublier, même dans l’au-delà et que l’ordre Gerbera soit une vraie famille pour toutes celles et tous ceux qui n’en auraient pas ou qui seraient rejetés.

Les larmes ne purent être davantage contenues et elle se jeta contre son épaule. Elle murmura :

— Merci…

Sigrid et Eugénie accoururent, pressentant le déclenchement d’une tempête intérieure chez la jeune Portugaise. Elles l’entourèrent en silence tandis qu’un feu d’artifice lumineux magique parcourait les fines veinures creuses incluses dans la glace du chapiteau. Une explosion de couleurs, orchestrée par Ursula et Ambroisine, mise en musique par Agathe et calculée à la microseconde par Jean Racine. Les éclairs zébrèrent la matière et se reflétèrent dans les regards médusés des élèves. Le spectacle n’excéda pas cinq minutes mais fut assez long pour marquer les esprits et révéler le degré de maîtrise des enseignants de l’Académie.

Aux alentours d’une heure du matin, les plus jeunes furent priés de regagner les dortoirs. Katarina accompagna Umbelina en silence, sans se départir de son sourire. Elle n’avait pas cessé d’observer sa colocataire et n’ignorait pas sa grande souffrance. Quoi que sa voisine de chambrée ait pu éprouver, elle aurait voulu prendre sa place et intégrer le quatuor. Depuis la rentrée, elle ne s’était jamais sentie aussi heureuse que lors de cette soirée. Hercule l’avait conquise.


Chez le Sondeur, l’heure était au recueil et à la consternation. Lorsque les enfants avaient remué ciel et terre pour retrouver la dynamique et vive Umbelina, ils étaient à mille lieues d’imaginer qu’elle avait été kidnappée, traduite en justice, condamnée et incarcérée comme la pire des criminelles. Ils n’imaginaient pas le Ministère de la Magie portugais comme le reflet d’une dictature, édictant pour l’essentiel des lois policières et répressives.

Face à la sanction disproportionnée infligée aux parents de la princesse, ils étaient sans voix. Sauf si un oncle, une tante prenait le relais, la jeune fille se retrouvait orpheline. Or, toute sa famille était moldue. Dévoiler sa véritable nature à d’autres membres, c’était encourir de nouveaux risques de rejet.

Désormais, deux membres de l’Ordre Gerbera se trouvaient dans l’incapacité de rentrer dans leurs foyers lorsque les vacances d’été viendraient. Privée de sa mère, Eugénie vivait une situation à peine plus enviable. Il suffisait qu’Alfred Beauxbâtons vienne à disparaître en retournant sur le front de l’Est et le trublion d’Aloysia serait livrée à elle-même. Consolation : héritière de Beauxbâtons, elle ne pouvait être expulsée du château.

— Je ne pense pas être dans une position privilégiée, avoua Hercule. Bruges, ma ville, est sous occupation allemande. Mes parents seraient capables d’affronter quelques soldats allemands moldus mais ne pourraient pas résister à leur surnombre. Je fais souvent ce cauchemar effroyable où une bombe les réduit en poussière.

— L’ordre Gerbera doit avoir la capacité d’abriter les esseulés, les rejetés, résuma Sigrid. C’est l’objectif de notre cabane : un abri indépendant. Nous savons que Bourg-Enchanteur existe, mais nous ne savons où il se trouve, ni comment y accéder. Il y a un sortilège ou un mystère là-dessous. Si nous étions en Grande-Bretagne, il y aurait Pré-au-Lard à côté de l’école. Avec de l’argent, on aurait un toit dans un village sorcier, si j’ai compris ce dont nous a parlé le professeur Mc Flurry.

— Vous imaginez un univers réservé, à ciel ouvert ? Libre, rêva Umbeijo. Nous nous cachons partout, dans tous les pays. Ce serait fantastique d’avoir un lieu où les limites seraient extensibles, avec des maisons pour les sorciers les plus pauvres.

— Je déménagerais tout de suite, affirma Eugénie. Il y aurait besoin de toutes sortes de métiers.

— Mes chères amies, nous sommes en train d’imaginer un état sorcier indépendant, une terre d’accueil, pour les exclus. Peut-être qu’aujourd’hui, nous jetons les bases d’un futur pays.

— Certes, mais il faut respecter les étapes, tempéra Sigrid. Le 30 juin, il faut avoir notre quartier général pour Umbeijo et moi. Nous ne pourrons pas nous cacher dans l’école ou dans les pavillons. Umbeijo, comme Hercule te l’a appris, l’argent pour la cabane est prêt pour un retrait au DAG par monsieur Delacour. Nous allons créer une fausse baguette par le sortilège Gemino. La fausse sera identique mais n’aura aucun pouvoir. Un jeudi soir, nous allons expédier la vraie à monsieur Delacour. Le vendredi, à priori, je ne m’en sers pas. Notre fabricant retirera l’argent le vendredi et la renverra aussitôt. Nous allons envoyer un hibou pour expliquer et prendre rendez-vous. Ma baguette doit revenir pour les cours avec Elvira le samedi matin.

— D’accord. Pourquoi ne pas l’envoyer maintenant ?

— C’est impossible. L’entreprise Delacour offre des vacances à ses sorciers et ferme pour celles de Noël. Et puis, nous avons des devoirs de pratique. Il me la faut absolument jusqu’à la rentrée.

— Une fois que l’argent est transféré, il va mettre combien de temps pour créer la cabane ? demanda la princesse.

— Environ un mois et demi, précisa Hercule.

— Il faut que tout soit prêt pour le 1er avril, ajouta Eugénie.

— Pourquoi ?

— Chaque année, le 1er avril, le jour où tout le monde fait des blagues, les adultes disparaissent de l’école et la laissent aux mains des élèves. C’est une sorte de tradition.

— Tous ? Même ceux qui habitent au château ?

— Oui. Même mon père et l’infirmière ne sont pas là. Il n’y a aucun adulte. C’est ce jour-là que nous sortirons les Abraxans, le carrosse et que nous irons chercher la cabane.

— Mais comment ?

— Il faudra ouvrir la cachette du carrosse sans que l’école ou le Ministère de la Magie nous tombe dessus. Ce matin, après le petit-déjeuner, nous avons eu une discussion sérieuse avec Hercule. Tu veux en parler ?

— Je vous laisse faire, ma chère Eugénie. Poursuivez.

— D’accord. Voilà le plan en trois étapes : d’abord, je vais déclencher un gros bazar avec les chevaux ailés. Un truc énorme qui va me mener au conseil de discipline, à coup sûr. Je recevrai une grosse punition.

— Tu vas faire exprès d’être punie ?

— Oui. J’adore l’idée ! Le concierge va mettre son grain de sel. Un grain de Grossel, tu vois la blague ? Je m’égare… Il fait partie du conseil parce que c’est lui qui se charge de la surveillance des punitions, presque à chaque fois. En toute logique, je vais aller faire du nettoyage dans la forêt. C’est l’époque et comme il y a de la neige, c’est plus pénible. Cela sert de leçon aux élèves.

— Pour plus de crédibilité, Sigrid et moi allons aussi participer à la bêtise, ajouta Hercule.

— Vraiment ?

Umbeijo n’en revenait pas. Le Belge sérieux dans un coup tordu !

— C’est indispensable. Mais vous, vous ne participerez pas, car vous avez un match de Quidditch à ne pas manquer.

— Oh…

— Quand on nettoiera la végétation, on en profitera pour couper une ou deux branches supplémentaires sur un arbre que nous avons repéré. Le terrain d’accueil de la cabane sera prêt.

— Et ensuite ?

— La grosse bêtise que je vais faire avec les Abraxans va m’aider à les maîtriser. Ce sera utile pour pouvoir les atteler au carrosse et les conduire avec les rênes.

— Mais pour le carrosse, le jour du 1er avril, comment faire sans alerter le Ministère ?

— Hercule a eu une idée de génie. Tu sais ce qu’est le téléphone des Moldus ?

— Bien sûr ! Mes parents…

Elle suspendit sa phrase, étranglée par l’émotion. Elle se ressaisit avec mille difficultés et reprit :

— Je sais ce que c’est. Seulement, il paraît que les objets moldus fonctionnant avec de l’électricité, ne marchent pas très bien, voire pas du tout dans le monde sorcier.

— C’est vrai. Mais on peut créer une sorte de téléphone avec une ficelle et deux boîtes de conserve métalliques. Hercule y a déjà joué avec des camarades d’école moldus.

— À quoi cela va-t-il servir ?

— À lancer le sortilège depuis le château. Il sera entendu dans les écuries. Sigrid se mettra en face de la statue avec une boîte, le fil tendu et je tiendrai l’autre dans l’école. Hercule lancera le sort en visant les écuries et la boîte. Personne ne le verra parmi les professeurs et le Ministère n’en saura rien. Ensuite, on décolle derrière les écuries, moi et Sigrid seulement tandis qu’Hercule et toi vous empêcherez la vision par les autres élèves. À la bibliothèque, nous avons trouvé une carte géographique détaillée de la région. Dès que nous maîtriserons le sort Gemino, nous la dupliquerons et nous l’emmènerons pour retrouver le village de Py. Une fois sur place, nous récupérerons la cabane et nous reviendrons. À quatre, nous la transporterons sur une luge ou deux et nous la hisserons dans les arbres avec des cordes. Pas de magie. Pas question de se faire avoir par le Ministère ! Et là, on aura gagné.

— C’est un sacré plan !

— Eugénie en est la conceptrice, en majeure partie. Si jamais elle devient une criminelle, j’aurai fort à faire pour l’attraper.

— Risque-tout devient Prévoit-tout ! s’amusa-t-elle à imaginer. Tu pourras toujours courir pour m’attraper.

— Je-prendrai-tout-mon-temps, asséna Hercule, avec lenteur et avec un sourire de chat posté face à une souris.

Eugénie eut un sourire de défiance totale.

— Comment faire pour le sortilège Gemino ? On l’apprend bien plus tard, à l’école. Comment va-t-on faire pour le maîtriser ?

— Ce sera compliqué de s’entraîner dans la salle blanche. Trouver un moment dans l’emploi du temps n’est pas facile et Max, le CHASSE-Magus, a affirmé que plus les B.A.N.Q.U.E.T et les CHASSE se rapprochent, plus elle est occupée. Le mieux, c’est une salle de classe libre mais beaucoup d’élèves les occupent.

— Pendant les vacances, alors ?

— Les prochaines sont à Pâques, après la date fatidique, Umbeijo. Hercule a dit qu’il y a une rumeur sur un autre lieu, d’après toi.

— Oui et cette information ne circule que chez Lonicera, ce qui suppose…

— … que cela se trouve dans le Pavillon bleu, coupa le garçon.

— Tu disais avoir une idée de la façon de le découvrir ? ajouta la Portugaise.

— Oui. Je vais aller interroger le sondeur alpha, dans la grotte. J’aurai besoin de vous trois. Il faut profiter des vacances et agir sans tarder.

— Quand ? demanda Sigrid, que la première visite avait traumatisée.

— Maintenant. Il est 16h00. Les élèves sont dans les pavillons ou à la bibliothèque.

— Mais comment vas-tu faire parler cet oiseau-là, si énervant ? Tu as un truc ? Tu as remarqué une faiblesse ?

— Aucune, ma chère Eugénie. Je vais lui asséner des contre-vérités pour le faire réagir, comme vous nous l’avez enseigné lors de notre première confrontation.

— C’est comme chercher une baguette magique dans une meule de foin !

— Un peu…

— Alors, j’attends de te voir à l’œuvre, déclama Eugénie, avec son sourire mutin, agitant ses boucles auburn.

Le quatuor se leva et se répartit les tâches. Sigrid entrebâilla la porte d’entrée. Il y avait quelques allées et venues d’élèves dans le couloir, mais ils ne s’intéressaient pas au Sondeur.

Par sécurité, elle referma la porte et la scella par un geste, accompagné par un :

— Collaporta !

Elle se posa sur un banc, le temps que le décompte d’Hercule soit accompli et que la salle se transforme en grotte. Le trio sortit des trois isoloirs, un air interrogateur sur le visage.

— Tout va bien, Sigrid ?

— Oui, Hercule. Le changement instantané ne m’a rien fait, comme la précédente fois. Mais désormais, par précaution, je fermerai les yeux et je boucherai mes oreilles.

— Nous déplacerons aussi les bancs avec plus de lenteur.

— Oui, c’est plus prudent. À présent, nous te laissons seul face au Sondeur.

— Non, vous pouvez intervenir si vous avez des idées.

Ils s’assirent en tailleur autour de la source d’eau et patientèrent quelques instants, le temps que leur vue s’adapte à la pénombre rompue par la luminescence des lucioles.

Ce jour de l’An s’annonçait sous des auspices de tranquillité et de sagesse. Les aventures, les épreuves avaient fait évoluer leurs caractères et leurs visions. Ils étaient exacerbés. Le garçon rompit le silence :

— Alors, Umbeijo, il paraît qu’il y a deux salles blanches à Beauxbâtons ?

— C’est une rumeur qui court chez Lonicera.

— C’est logique que l’Ordre réputé le plus studieux, soit informé. Et tout aussi logique que le second emplacement pour s’entraîner sans que le Ministère de la Magie ne soit au courant, se trouve dans le pavillon de Lonicera.

Il marqua une courte pause et ajouta :

— Au sous-sol, bien entendu.

— Absolument pas !

— Mais bien sûr ! Puisqu’il est dans une chambre, certainement une pièce spéciale.

— Jamais de la vie !

— Alors, au grenier.

Silence de l’Alpha.

— Seulement, pour accéder aux étages, c’est toujours très compliqué.

— Non, pas du tout !

— Ah si ! Chez Urtica, c’est impossible d’y accéder.

— Non ! C’est simple !

— À part le placard à balais, chez Urtica, il n’y a aucun moyen.

Aucune contestation.

— Dans le placard à balais d’Urtica, il n’y a rien.

— Faux ! Il y a des balais, un seau et une serpillière.

— Et alors ? Tout ceci ne sert qu’aux elfes de maison.

— Non !

— Les élèves ne peuvent pas utiliser la serpillière.

— Si !

— Dans leur chambre ? Dans le sous-sol ? Devant l’entrée ? Dans le couloir ?

— Non ! Non ! Non et non !

Il fut à court de suggestions lorsqu’Eugénie plaisanta à moitié :

— On passe la serpillière dans le placard.

Silence approbateur.

— On nettoie la colonne des eaux usées ?

Pas de réponse égale bonne réponse. Il sut ce qu’il devait faire.

— Même chose chez Lonicera. On utilise la serpillière pour nettoyer la colonne et passer à l’étage supérieur.

L’absence de répartie de l’Alpha provoqua l’exultation du quatuor.

— On tient l’accès à l’étage de Lonicera, termina Hercule. Je vous parie que les élèves peuvent s’y entraîner. C’est comme cela que Lonicera remporte les meilleures notes aux examens de Maléfices, Enchantements Sortilèges ainsi qu’en Métamorphose et en Transformation.

— C’est logique, assena Sigrid, générant un sourire niaiseux d’Hercule, ce qui l’amusa grandement.

Elle avait remarqué l’impact de cet adjectif, à force d’utilisation.

— Totalement logique ! Je parie qu’Aloysia possède un accès identique.

Pas de contestation d’Alpha. Elle poursuivit :

— Lonicera peut se perfectionner à l’étage, car cet ordre aime le travail. Urtica…

— Urtica aime contourner les règles et son grenier lui permet de se glisser hors de Beauxbâtons, sans qu’aucun professeur n’en sache un mot, compléta le jeune Belge.

— Chez Aloysia, on aime plutôt s’amuser, nota Eugénie. Enfin, ça dépend qui et comment. Je vois mal Amélie Rostand de Hautefeuille écouter de la musique jazz et proférer des jurons.

— N’importe quoi !

— Que fait-on pour s’amuser ? se demanda Sigrid à voix haute. On joue… à des jeux ?

— Aux échecs ? tenta le garçon.

— Chez Lonicera, oui ! répliqua le sondeur basique.

— Ils jouent au football moldu, proposa Umbeijo.

— Dans un grenier ? Sérieusement ? se moqua le Sondeur.

— Ben quoi ? Dans un placard, on rentre un ballon, pas un billard, s’amusa Eugénie.

L’intelligence magique ne trouva rien à redire.

— Quoi ? Il y a un billard dans notre grenier ?!

L’absence de contestation les laissa pantois. Mais même s’ils détenaient de précieuses informations sur leurs habitations, Hercule poussa le bouchon :

— Avec ses révélations, nous avons découvert la totalité absolue des secrets des pavillons.

— Vous en êtes loin ! clama la voix indistincte.

Ils en restèrent sur cette ultime révélation, incapables de relancer le jeu des affirmations à infirmer. Néanmoins, le garçon était assuré que les inscriptions runiques cachaient des secrets dans leur fonctionnement. Après tout, il n’avait pas demandé une confirmation au Sondeur de ce qu’il avait présenté au référent Piedargile. Les sortilèges de sécurité justifiaient à eux seuls la réponse d’Alpha.

Juste avant de quitter la grotte aux lucioles, le jeune Belge eut un éclair de génie :

— Les frontons runiques des pavillons ont un lien avec la porte qui ferme le tunnel de la grotte.

Le mutisme du Sondeur le fit sourire. Le nom des pavillons ou les runes utilisées servaient à ouvrir la porte. Restait à trouver de quelle façon. La fermeture en question se trouvant à 400 mètres de leur position, ils sortaient du domaine. À dire vrai, cette sortie était plus sécurisée que celle du coffre de l’observatoire, obligeant à enjamber un cours d’eau habité par des créatures vindicatives. Cependant, l’échappatoire d’Urtica, suggérée par monsieur Delacour, était encore plus tentante.

Sigrid n’était toujours pas encline à entrer dans une des cabines, ni à subir le kaléidoscope de la salle pour le retour. Elle pesa le pour et le contre et avoua :

— Je vais essayer l’isoloir. Je préfère affronter le Sondeur plutôt que prendre le risque que l’Autre se manifeste. Le jour de la rentrée, à part une erreur d’aiguillage, rien de grave n’était arrivé. Si ça se passe mal, je me mettrai à crier et tu viendras me sortir.

Le garçon s’adressa aux trois filles :

— C’est d’accord. Je reste à l’extérieur et je lance le décompte. Cette fois, vous allez avancer cran par cran, avec lenteur. Prenez disons au moins 30 secondes pour faire accomplir un tour complet au banc. Non ! Attendez plutôt que je dise : avancez. Comme cela, je mémorise chaque lieu.

— C’est entendu.

— Compris !

— Comme dirait papa, bien reçu !

Les jeunes filles s’introduisirent dans les isoloirs. Comme à son accoutumée, le Sondeur les questionna sur les raisons de leur présence. Sigrid, inquiète, choisit de mener la conversation là où elle le désirait.

— Bonjour, Victoire.

Elle frissonna. Elle ne contesta pas sa déclaration.

— Bonjour, Sondeur.

— Qu’est-ce qui t’amène ? Je n’ai pas eu le plaisir de te voir depuis ton entrée chez… Tiens ! C’est étrange ! Je ne me souviens plus de ton affectation.

— Chez Lonicera, tenta-t-elle.

— Mais bien sûr ! Où pouvais-je donc envoyer la descendante du plus grand alchimiste que la Terre ait porté !

— Mon ancêtre est illustre mais moi, il est facile de m’oublier. Je ne laisse pas de souvenir. Je suis comme le sortilège « Oubliette ». D’ailleurs, j’espérais un conseil avisé de votre part. Vous êtes bien la mémoire de Beauxbâtons ?

Tandis qu’elle s’exprimait, elle poussait le banc de dix degrés à chaque injonction d’Hercule.

— Un conseil pour sortir du lot ? Allons, jeune fille ! Tu sais bien que je connais tout. Aucune de tes notes ne m’a échappé.

— Vraiment ?

— Bien entendu. La meilleure élève de première année, les meilleurs scores depuis belle lurette à Beauxbâtons. D’ailleurs, pourquoi tiens-tu à taire tes résultats auprès de tes amis ? Ne crois-tu pas qu’Hercule, avec une moyenne ARGENT en Potions, ne serait pas fier de savoir que tu n’as eu que des notes OR, qu’Ambroisine Fordecafé t’a sollicitée à plusieurs reprises pour entrer dans son club des Tisanes Foudroyantes du mercredi après-midi ? Que s’il ne tenait qu’à elle, tu hériterais de ses chaudrons et de ses cornues, à son départ en retraite ?

— Je ne cherche pas à émerger de cette façon.

— Tu veux dire : par ton intelligence ? Pourtant, nous savons tous les deux qu’elle égale, voire qu’elle surpasse celle du jeune Belge qui ne brille que grâce à l’exploitation maximale de ses petites cellules grises. Tu freines ton génie et tu ne refuses qu’il t’admire pour ça. Plus tu mets en avant tes prodigieux talents, plus il te considère avec des sentiments fraternels, plus il te voit comme l’indispensable équipière d’un tandem d’enquêteurs.

— Ce n’est pas ce que je désire.

— Le cœur de notre camarade du royaume francophone n’est pas encore prêt aux attentes plus matures des jeunes filles. Il en est souvent ainsi avec les spécimens du genre humain : la maturité sentimentale ne survient pas au même âge. Je sais que tu nourris des sentiments particuliers à son égard.

— Il regarde ailleurs. Umbelina ou Katarina. Elles sont belles et brillantes dans leurs domaines. L’une d’elles aura son cœur.

— Tu te trompes, jeune demoiselle.

Un cri retentit. Hercule hurla à gorge déployée. Le trio féminin se précipita à l’extérieur. Dans la seconde suivante, face à l’horreur de la scène, les filles durent battre en retraite et pousser les bancs en toute hâte jusqu’à leurs positions originelles. Ce ne fut qu’après l’accomplissement de cette tâche, que Sigrid, Eugénie et Umbeijo se ruèrent sur un Hercule brûlé au troisième degré. Il délirait.




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