Sigrid croisa le regard bienveillant, lumineux des parents Van Betavende et elle sut que son séjour se passerait bien. La famille était intrigante dans le sens où, bien que les deux branches soient issues d’une longue lignée de sorciers, elle était intégrée dans le monde moldu. Pourtant, au quotidien, dans leur manoir, la magie était partout. Détail amusant : Louis et Gertha tutoyaient leur enfant et il les vouvoyait en retour. Le garçon faisait de même avec l’elfe de maison, Orby, copie conforme d’Orpi, de Beauxbâtons.
Après le dîner où les conversations avaient tourné autour de l’école, des enseignants, de leurs résultats et de leurs préférences, les enfants avaient été autorisés à demeurer au petit salon pour une discussion moins alambiquée.
Louis y était allé franco de port :
— Gertha, ma chérie, sais-tu que nous recevons une invitée issue d’une famille illustre ?
— Je ne connais pas la famille Vlaamel.
— Je ne parle pas de ce nom de famille.
Les deux enfants avaient pâli.
— Je vois que notre fils est aussi au courant.
— Monsieur… déglutit la jeune fille.
— Pas de panique, jeune demoiselle. Je t’explique : je suis Legilimens.
— Legili… ? s’étonna Hercule.
— Un authentique, sans besoin de baguette. N’aie crainte, ton secret sera bien gardé avec moi. Le sorcier qui m’arrachera mes pensées, n’est pas né. Oui, mon fils. C’est ainsi que j’ai pu réussir dans la banque moldue. La lecture des intentions des puissants de ce monde est un bel avantage dont je tire parti au quotidien.
— Mais… vous avez toujours eu du mal à me cerner, Père. Ce qui signifie…
— Que, comme ta mère, tu as des talents pour l’Occlumancie. Je rajouterai que ton intuition développée s’appuie, en partie, sur mon héritage. Je disais donc que mademoiselle, je comprends tout à fait votre… problématique de cohabitation. J’imagine vos craintes. Venir ici, la nouveauté, la perte de vos repères. Je loue aussi l’amitié que mon fils vous témoigne. Vos exploits et tes tribulations m’ont touché et rendu fier. Tu montres du courage, Elvira de Bazincourt ne tarit pas d’éloges sur toi et tes amies. Elle se félicite d’avoir… intercédé auprès de nous… et… manipulé le Sondeur ! Elle a fait ça ? Usage de faux, en prime ! Tu te rends compte, Gertha ? Ton amie a fait fort pour recruter Hercule chez Urtica !
— Pourquoi a-t-elle fait tout ceci ?
— Parce que… oh… Sigrid sait fermer son esprit.
— Monsieur, s’il vous plaît…
— Promis, j’arrête. C’est Elvira qui vous apprend ça ? C’est au programme de première année ?
— Père, elle s’implique bien au-delà du programme attendu. Nous dépensons beaucoup d’énergie pour lui donner satisfaction.
Il fixa les enfants une brève seconde et stoppa.
— J’ai promis. Je veux juste savoir une chose : Hercule, as-tu toujours en tête l’idée de devenir enquêteur ?
— Auror-Enquêteur, Père. J’ai d’ailleurs deux excellents camarades en CHASSE-Magus.
— Je vois. Et toi, Sigrid ? As-tu une idée sur ton avenir ?
— Pour l’instant ?
— Oui.
— Suivre Hercule dans toutes ses aventures.
Louis applaudit la réponse et lui fit un clin d’œil. Orby apporta des chocolats belges, des truffes au cacao et du café pas trop serré. Il fit le service sous les visages détendus et complices de la famille.
Une heure plus tard, les enfants durent aller se coucher. La journée du lendemain serait consacrée aux courses de Noël, à la visite du marché artisanal et à une balade sur les canaux, si l’envahisseur allemand faisait preuve de souplesse.
Avant de rejoindre la chambre qui lui avait été préparée, Sigrid confia à son camarade :
— Tes parents sont adorables. Tu sais, ils ont eu raison de te forcer à venir à l’Académie. C’est la meilleure décision qu’ils ont prise pour toi.
En son for intérieur, elle se dit que grâce à eux, elle avait pu rencontrer un des plus fascinants garçons qu’elle connaisse.
Une fois dans le lit moelleux, elle s’endormit très vite. Elle passa l’une des nuits les plus paisibles de son existence.
L’inconvénient des moments heureux, c’est qu’ils ont une propension certaine à défiler plus vite que les cauchemardesques, voués à s’éterniser. La semaine s’écoula avec un taux de remplissage similaire à l’agenda de Beauxbâtons. Sigrid raffola du marché artisanal sur lequel elle fut tentée à maintes reprises.
Louis accepta de lui échanger quelques Gallions contre des francs belges et elle put gâter ses hôtes en retour. Lorsque Gertha lui dit de ne pas dépenser tout son argent, Louis rasséréna sa femme en lui conseillant de laisser faire. Les dépenses aidaient la fillette à se sentir normale.
Le soir du 24 décembre, le réveillon se passa à quatre, concocté et servi par Orby. Sigrid mesura le talent de l’elfe et admit que Hercule avait eu droit à une éducation culinaire de haut niveau. Plus le temps avait passé, plus elle avait vu ses hôtes comme une vraie famille et Hercule comme un jumeau.
Le 25 décembre, plus d’une trentaine de cousins, cousines, oncles, tantes, parents avaient transplané dans le manoir pour un repas de Noël épique. La journée avait vite pris des airs de tourbillon étourdissant. Le jeune garçon venait aux nouvelles, toujours aux petits soins.
Sigrid fut emballée par l’oncle Waldo, le frère aîné de Gertha. Waldo Birken Mertens était, selon ses dires, un aventurier, explorateur, exportateur d’artisanat magique et d’antiquités. Selon sa sœur, c’était un soixantenaire pilleur de tombeaux, un bonimenteur, un affabulateur, doué pour déjouer les pièges magiques, détrousser les concurrents et l’idole inspiratrice de générations de sorciers.
Hercule aimait Waldo qui lui rendait bien. Cependant, il lui prédisait un avenir funeste. Le garçon ne parlait jamais des siens à Beauxbâtons et surtout pas de Waldo qui avait été en compétition avec les parents de Casper Van Kriedt, à maintes reprises.
Waldo était un puits de science. Tout au long de la journée, il partagea ses connaissances avec son neveu et sa camarade singulière et si intelligente. Vers 17h00, les invités quittèrent le manoir en transplanant.
Le soir du 29 décembre, Sigrid s’apprêtait à passer sa dernière nuitée à Bruges et elle peinait à se faire à cette idée. Ces huit jours avaient le goût de l’apaisement intérieur.
Elle venait de se mettre au lit lorsqu’on frappa à la porte. C’était Gertha qui lui apportait une tasse de chocolat chaud.
— Je peux ?
— Bien sûr, Madame.
Elle posa le cacao sur la table de nuit et s’assit sur le bord du lit :
— J’espère que tu as aimé ton séjour à Bruges, en dépit du contexte guerrier.
— J’ai adoré.
— Nous avons beaucoup apprécié ta présence. Louis m’a expliqué pour ton… souci. C’est très courageux.
— Ça l’est aussi de la part de votre fils. Ma nature n’est pas simple à gérer. L’Autre… en moi… est dangereuse et je ne permettrai jamais qu’elle fasse du mal à qui que ce soit. Encore moins à votre fils. Jamais.
Elle avait lancé cette affirmation avec une rage consommée.
— J’ai confiance en toi, Sigrid. Je voulais que tu saches que tu es la bienvenue chez les Van Betavende. Je voudrais que tu prennes ceci.
Elle tendit une petite bourse avec une peau assez rêche.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La part d’Hercule. Ne lui en parle pas.
— La part ?
— Mon mari, le Legilimens, est un véritable Jackalope mental. Très rapide. La cabane… tu vois ce dont je parle ?
— Oh…
— Mais pas un mot à qui que ce soit et surtout pas notre fils. Nous souhaitons que Hercule donne le meilleur de lui pour honorer ses dettes. Il est devenu plus autonome, plus protecteur. Grâce à toi, à vos amies. J’espère vous réunir tous, un jour. Les membres du quatuor. Ce serait fantastique de connaître toutes les belles personnes qui font de notre enfant, un être encore meilleur que le merveilleux garçon qu’il était déjà.
— Je leur vanterai les mérites de votre famille.
— Sans oublier l’oncle Waldo ?
— Je ne risque pas de l’oublier, même avec le plus puissant sortilège.
Gertha rit aux éclats. Waldo laissait toujours un souvenir impérissable.
— Passe une bonne nuit.
— Vous aussi, Madame.
Elle quitta la chambre sur la pointe des pieds. Sigrid se tourna vers son oreiller et ne put réprimer ses larmes, submergée par la joie. Elle ouvrit ses yeux troublés et mémorisa chaque détail de la chambre, la vision de Gertha au bout du lit, attentionnée, les décorations scintillantes, les Feux Éternels multicolores, les cadeaux de Noël, la montagne de chocolats. Si un jour elle apprenait à réaliser un Patronus, ce serait sans doute en pensant à ce moment le plus heureux.
Elle s’enfonça sous la couette et l’édredon, ferma les yeux et se laissa gagner par le sommeil.
Vers 11h00, dans une ruelle sombre et désertée de Bruges, à quelques mètres du canal, une poubelle ébréchée dans laquelle nul Belge oserait jeter ses déchets, apparut. La famille approcha du container en fer forgé et s’adonna à d’ultimes embrassades. Gertha étreignit son fils et Sigrid à l’identique, avec le même élan. Elle leur recommanda d’être bien sages, de ne pas faire de bêtises – elle ignorait la nature profonde d’Eugénie –, de bien travailler pour leurs examens de fin d’année qui arriveraient trop vite, selon ses dires et ses souvenirs. Louis serra la main de son fils avec une chaleur peu coutumière. Il se pencha vers lui et murmura :
— Je suis vraiment fier de toi, fils. Comme jamais.
Puis, Louis ouvrit ses bras et donna une franche accolade à Sigrid :
— Reviens-nous vite, jeune fille !
Le Portoloin se mit à vibrer.
— Il est l’heure !
Hercule et sa camarade empoignèrent leur valise d’une main, la poubelle de l’autre. Tout leur environnement se mit à tournoyer à vive allure. Les paysages défilèrent, des plaines, des fleuves, des collines explosées, des tranchées, des bruits de la mitraille, des canons lourds, un mille-pattes cracheur de ferraille, de nouveaux cours d’eau, des villes compactées, la Tour Eiffel, la Seine, le sous-sol et le dôme art déco du Ministère de la Magie. Ce fut le terminus. Hercule ramassa le bagage de son amie, perturbée par le Portoloin et les visions cauchemardesques de l’Est de la France.
— Pas trop secouée ?
— Un peu. J’ai préféré le voyage à l’aller, de nuit. Tu as vu ces atrocités ?
— Oui. La guerre moldue est ignoble. Il y a déjà eu plus de quatre millions de morts. Mais la fin du conflit est proche.
— Comment le sais-tu ?
— Vous avez vu la chose de fer, rampante ?
— Oui.
— Ils appellent cette machine un « tank ». Elle n’en est qu’à ses débuts. Elle va écraser les Allemands en franchissant les tranchées. Après, les aéroplanes lâcheront des bombes sur les résistants. Il n’y aura pas de pause dans leur course. Les monstres de métal seront toujours plus puissants.
— Expliqué comme cela, on dirait que le monde disparaîtra un jour.
— C’est une logique imparable, Sigrid. Désolé pour cet instant de cynisme et de lucidité. Venez, allons à la gare de Transportation.
Chemin faisant, la jeune fille ne put s’empêcher de revenir sur les nombreuses discussions de la semaine.
— Est-ce que tu crois que l’issue de la guerre moldue est décrite dans la cachette aux prophéties ?
— Tout dépend si madame Obscur est capable ou non de se concentrer sur un sujet donné.
— Rappelle-toi le défi d’Eugénie. Les visions l’ont concernée. Obscur sait faire. Cela vaudrait le coup de vérifier dans la travée des événements à venir s’il y a une ou plusieurs fioles datées en 1918. Je la crois incapable d’être passée à côté de ce sujet.
— La guerre vous angoisse, Sigrid.
— Oui. Je voudrais que ces envahisseurs quittent la France et la Belgique.
— J’aimerais aussi que les vainqueurs n’humilient pas les vaincus. Sans quoi, ces derniers se vengeront.
Après avoir passé les contrôles de baguettes, ils dévalèrent une cinquantaine de marches et empruntèrent un couloir menant à la gare. Ils attendirent qu’un ovule et un employé de la Régie Admirable de Transportation Pulsatile soient libres et que le sorcier les invite à prendre place à bord. Les vacances augmentaient le trafic habituel. L’homme en cape RATP les fit monter dans une capsule de trente places. Ils étaient les seuls enfants.
Le voyage serait plus long, car le module était d’une taille et d’un poids plus conséquents. De plus, les sorciers ressemblaient beaucoup aux Moldus à la période de Noël : leurs agapes leur coûtaient quelques kilos supplémentaires. Les enfants n’osèrent pas échanger de paroles, à cause de la proximité des autres passagers. Néanmoins, le sourire de Sigrid ne la quittait plus alors que depuis la rentrée, une certaine mélancolie s’accrochait à ses traits.
À l’arrivée à la gare internationale de Bourg-Madame, ils aperçurent quelques élèves en provenance de différents pays. Tous convergeaient vers la cabine dévolue à l’Académie.
N’ayant pas eu l’occasion de passer par le nœud des tubes, Hercule adressa un signe discret à sa camarade. Elle comprit aussitôt où il voulait en venir. Ils déambulèrent dans l’immense place souterraine, comme s’ils cherchaient leur chemin mais en réalité, ils procédèrent à un repérage en règle des lieux. Il n’y avait que des tubes, des quais et des consoles. Au centre, un kiosque à journaux, un vendeur de sandwichs et la billetterie incarnaient les trois seuls commerces.
Tout à coup, Sigrid repéra une anomalie.
— Hercule, est-ce que tu as compté les quais et les tubes ?
— Oui. J’en ai comptabilisés 75.
— Et les consoles ?
— J’imagine qu’elles sont aussi… non… il en manque cinq !
— Il y a un sortilège d’illusion sur cinq tubes. Faisons un tour supplémentaire et éliminons ceux d’où nous voyons débarquer des passagers.
Ils continuèrent le manège durant une bonne vingtaine de minutes jusqu’à ce qu’un homme de la RATP remarque leur tour en rond. L’employé les aborda sans ambage avec un accent très local :
— Alors, les gamingues, vous z’êtes perdueuhs ?
— Oh oui, Monsieur, chouina Sigrid, les larmes aux yeux.
— On ne sait plus comment retourner à notre école.
— Vous z’allez à Beauxbâtongue ?
— Oui, Monsieur.
— Eh bé c’est là, le numéro vintetrois.
— Oh merci Monsieur, vous nous sauvez !
— De riengue, les petitous !
Cette fois, le duo fut forcé de se cantonner au quai indiqué. Ils chuchotèrent :
— Mes félicitations pour vos talents d’actrice ! Je n’avais pas imaginé de telles capacités.
— Merci, Hercule. Tu réussis à éliminer des quais ?
— Oui, une grande quantité.
— J’ai remarqué que certaines parois transparentes n’ont pas de reflets normaux et ne décomposent pas la lumière.
— L’illusion.
— Tu sais quoi ? Maintenant que j’y repense… Regarde !
Elle se tourna vers la place souterraine et pointa du doigt :
— Il y a le 15, ensuite… le 28… hum… le 46 là-bas et le 63. Tu vois ce que cela donne ?
— Oh… bien vu, Sigrid ! Quatre quais opposés, comme les quatre points cardinaux. Comme autant d’entrées au-dessus ou au-dessous. Comme les sorties du métropolitain.
— Brillant, mon ami ! Les quatre accès à Bourg-Enchanteur ou au village de Bourg-Madame ? Hum… Non, j’ai déjà la réponse. Chaque fois qu’il y a passage des Moldus aux sorciers, c’est par une voie unique, la plus discrète possible. En toute logique…
— … nous avons la cité de Bourg-Enchanteur sous nos yeux. Et le kiosque avec ses viennoiseries et sa billetterie, au centre de la gare ? N’est-il pas étrange qu’il dispose d’un imposant conduit de cheminée ?
— C’est la sortie vers l’extérieur. Personne ne l’emprunte. Bourg-Madame est un tout petit village de moins de quatre cents habitants. Je te parie que pas un seul sorcier y habite et encore moins un enseignant. Emprunter ce chemin, c’est se faire « gauler » à coup sûr, comme dirait Eugénie.
— La foule de passants est une meilleure alliée pour se dissimuler. Vous réfléchissez déjà au moyen d’accès à l’argent en caisse, je me trompe ?
— On ne peut rien te cacher.
Elle souriait enfin et cela lui allait à ravir. Ils s’introduisirent dans le transport garni d’une flopée d’élèves. Une fois sécurisés, ils ressentirent un pop, suivi d’une accélération et d’un bruit de succion.
— J’espère qu’Eugénie ne s’est pas trop ennuyée, dit la jeune fille.
— Je pense que si c’est le cas, nous l’apprendrons deux fois plutôt qu’une ! répondit-il en tapant dans sa main en signe de pari scellé.
L’arrivée se fit en douceur. Une fois hors de la Cabane Enchantée, ils furent à deux doigts de consulter un Occulimage.
L’Académie était une féerie pour les yeux. Le jardin plongé sous la neige était parsemé d’étoiles scintillantes. Pas un buisson n’en manquait, comme s’ils avaient fleuri avec de la lumière multicolore. Les façades du château avaient été glacées et les fins interstices d’air laissés dans la glace se gorgeaient de lumière alimentée par des Feux Éternels. Un panache de vapeur ou de fumée avait été figé par un puissant Aquaglaciem au-dessus de la cheminée principale, donnant à la bâtisse des airs de comète de Halley revenue visiter la Terre bien plus tôt que prévu.
Pour entrer par la porte principale, il fallait désormais contourner un énorme sapin haut de vingt mètres, surgi de nulle part et couvert de boules de verre artisanales, de personnages de plumes et de bois, de serpentins de tissus moirés et de stalactites de verre ou de glace. L’Académie avait fait les choses en grand pour celles et ceux qui ne rentraient pas dans leur foyer pour les vacances de Noël.
Les enfants se dirigèrent vers les pavillons et se séparèrent juste après le pont. Sigrid se rendit à sa chambre, toujours avec cette appréhension impossible à chasser lorsqu’elle franchissait le fronton d’Aloysia. Elle tourna la clé dans la porte du numéro 7 et fut assaillie dès son entrée. Eugénie se jeta dans ses bras en hurlant et en trépignant, folle de joie :
— Ma copine ! Enfin !
— Je t’ai manquée à ce point-là ?
— Car-ré-ment ! Sans toi, c’était d’un ennui mortel.
— Vraiment ? Mais tout le domaine est magnifique, décoré !
— Ah ça… oui, c’est toujours très beau ! Grâce à Ursula Waldmeister. Elle adore Noël et elle en fait des tonnes. Et encore, tu n’as pas vu l’intérieur du château ! Il y a des sculptures de glace partout et elles ne fondent pas, même quand tu poses un Feu Éternel dessus. Je sais, j’ai déjà essayé.
— Attends deux secondes… je pose mes affaires au pied du lit.
Elle se défit de sa valise et se dévêtit. Puis, elle ouvrit son sac et en sortit une grosse boîte de chocolats belges.
— C’est pour toi !
— Oh merci ! Mais je n’ai rien…
— Ce n’est pas grave. Ton père ne t’a pas sortie de l’Académie ? Pour voir des décorations ?
— Non. Euh… je vais être comme je suis, d’accord ? Tu sais, directe, tout ça. Ça ne risque pas de faire sortir l’Autre ?
— Non. Dis-moi.
— Mon père déteste Noël par-dessus tout, les fêtes de fin d’année en général. Il n’y a pas eu de réveillon, de cadeaux, tous ces trucs. Il n’y en a jamais. Tes chocolats, c’est mon seul cadeau.
— Je crois que Hercule t’en a achetés.
Le visage d’Eugénie devint grave. Une expression faciale rare. Elle bredouilla :
— C’est… vrai ? C’est… c’est pas une blague ? J’ai… j’ai mon premier Noël.
— Tu sais, Eugénie, c’est un peu pareil pour moi. C’est ma première fête.
— C’était comment ? Les parents d’Hercule ? Bruges ? Le voyage, tout, dis-moi tous les détails !
— C’était juste… génial. Ses parents sont adorables. Son père est un authentique Legilimens et sa mère une pure Occlumens. Leur elfe de maison est un vrai cordon bleu. Dans sa famille, il y a quelques phénomènes à connaître. Bruges est une ville magnifique, mais il y a des occupants allemands partout, ce n’est pas facile pour les Moldus. Ah ! Nouvelle extraordinaire, j’ai dormi comme un bébé.
— Tu n’as pas fait de cauchemars ? Tu n’as pas poussé de cris ? Pas de crise de somnambulisme ?
— Rien du tout. Là-bas, j’étais heureuse. Tu sais, sa mère espère nous rencontrer toutes les trois parce que nous rendons son fils heureux.
Au lieu de se réjouir, Eugénie eut l’air abattu.
— Mon père ne me laissera jamais partir.
— Pourquoi ? Il a peur que tu fasses des bêtises ?
— Ouais, genre un incident diplomatique international, une deuxième guerre mondiale avant que la première ne soit achevée.
— Mais pourquoi il agit comme ça ? Pourquoi il déteste Noël ? Il sait qu’il n’aurait pas à batailler tout le temps s’il te laissait un peu d’air ?
— Il a toujours été comme ça, tyrannique, protecteur mais à l’extrême. Depuis la mort de ma mère.
— Tu avais quel âge ?
— Trois ans. Je n’ai aucun souvenir. C’est vide dans ma tête et dans mon cœur. Elle est morte le 24 décembre 1910.
Sans s’en rendre compte, Eugénie ouvrit la boîte de chocolats. Elle enfourna une praline et s’exclama :
— Qu’est-ce que c’est bon ! Huuummmm…
— Je suis désolée pour ta mère. Mange si ça peut te consoler.
— Ben tu sais, pas de souvenir, pas de douleur. Mais pour mon père, c’est dur. Il paraît qu’il était fou d’elle. Il ne s’en est jamais remis. Il est parti à la guerre avec les Moldus ; je crois qu’il cherchait à mourir.
— Oh…
— Ma mère était enseignante ici, à Beauxbâtons. Elle apprenait la métamorphose.
— Et comment…
Sigrid n’osait demander, par peur de découvrir un drame analogue au sien.
— Comment elle est morte ?
— Assassinée. Le sortilège de la mort. Elle était partie à Bourg-Enchanteur faire les courses de Noël et elle a été tuée dans l’ovule de retour. Le coupable n’a jamais été retrouvé. Mon père a été dévasté. Il a tout essayé, même la plonger dans la fontaine Flamel. Cela n’a servi à rien. Le pire, c’est qu’elle fêtait son anniversaire ce jour-là.
Sigrid prit Eugénie par l’épaule et lui susurra simplement :
— Dire que je te raconte à quel point je me suis sentie en famille avec Hercule. C’est mal venu.
— Non. Dis-moi comment il a été avec toi.
— Il agit comme un frère, toujours gentil. Hercule, quoi, tu sais !
— Oui… Hercule reste Hercule, fit Risque-tout, songeuse.
— Tu sais quoi ? Il vouvoie toute sa famille, y compris ses parents et même leur elfe de maison. Il est incroyable, par moments. Tout à l’heure, il a parlé de la guerre mondiale. Il m’a presque fichu la trouille.
— Comment ça ?
— Je me demande si son intuition, sa capacité à déterminer le futur le plus probable grâce aux détails, n’en fait pas une sorte de concurrent d’Obscur.
— À ce point-là ?
— Oui. D’ailleurs, je crois que nous devrions retourner au coffre de l’observatoire et trouver la prophétie la plus lointaine.
— Je peux reprendre un chocolat ?
— Mais ils sont à toi, Eugénie !
— Ah oui !
Sigrid éclata de rire, car sa camarade disposait d’un potentiel comique qu’elle ne soupçonnait même pas. Pourtant, sa réflexion était touchante, triste même. Sigrid n’avait pas connu de joies familiales parce qu’elle avait commis, en tant que l’Autre, des atrocités empêchant toute vie normale. Mais Eugénie ne méritait pas de payer sa joie, son énergie, pour un crime dont elle n’était pas responsable, ni même le témoin. Alfred Beauxbâtons était injuste avec elle et désormais, elle bataillerait pour soustraire son amie à la férule du Père. Sinon, un jour, il y aurait explosion et elle n’oubliait pas les caractéristiques volcaniques de la baguette de la fillette. Elle connaissait ça par cœur, la colère contenue.
— Ça me donne faim, tes chocolats !
— Il est presque midi. On va retrouver Hercule et Umbeijo.
— Elle n’est pas encore là.
— Elle ne devait pas rentrer ce matin ?
— Si. Mais elle n’est pas là. Comprends pas.
— Viens !
Les deux fillettes se couvrirent, se chaussèrent et sortirent. Elles se rendirent au Pavillon bleu, pas trop près et interviewèrent les entrants et surtout les sortants. Valentine Clairdelune montra le bout de sa frimousse blonde aux traits fins, au nez pointu, lui conférant une petite tête de renard espiègle.
— Joyeux Noël à vous deux ! s’exclama-t-elle, guillerette.
— Merci. À toi aussi. Est-ce que Umbelina est arrivée ?
— Non, pas encore. Je l’attends avec impatience, car elle m’a assuré que ma tenue bohémienne ne conviendrait pas pour le bal du 31. Elle a tenu à me prêter une robe. Je ne comprends pas pourquoi elle s’est montrée aussi insistante. J’ai vu le déroulé de la soirée du 31 et ma tunique de diseuse de bonne aventure est très remarquée.
— Ah… et si tu as eu la soirée en voyance, tu as peut-être vu quand notre amie arrivait ?
— C’est amusant car maintenant que vous en parlez, je ne la voyais pas dans mon rêve éveillé. Pourtant, je suis sûr d’avoir ri assez fort. Un élève m’avait raconté une blague très drôle à propos de votre comparse Hercule, disant qu’il irait au bal accompagné de sa baguette, car l’identité de sa cavalière serait le seul mystère qu’il ne résoudrait pas.
Elle les planta sur ces belles paroles dont, à priori, elle ne mesurait pas la portée. Elle se mit à gambader dans la neige et à faire des bonds de cabris. Au-dessus de sa tête, des images lumineuses se formèrent sans même qu’elle ne s’en rende compte. Il y avait un hémicycle, des tas de personnages assis tout autour et une seule personne isolée, au pied des gradins.
— Hum…
Les filles se retournèrent. C’était leur ami.
— Hercule !
Eugénie se jeta sur lui et le serra contre elle. Il ne sut que faire de cet élan, de ce débordement d’affection et resta les bras ballants, avant de finir par tapoter sur l’épaule de sa consœur de l’ordre Gerbera. Lorsqu’il finit par la décoller de sa personne, il ne put masquer son trouble. Sigrid lui demanda :
— Tu as tout entendu ?
— Une partie. J’ignorais que le bal du 31 décembre impliquait une cavalière en plus du smoking de circonstances. Voilà un épineux problème ! Cependant, l’absence d’Umbeijo me semble plus inquiétante.
— Je pensais que tout le monde se retrouvait le 30 décembre. Je me suis trompée ?
— Non, Sigrid. Peut-être a-t-elle rencontré quelques difficultés avec le Tunnel de Transportation à Lisbonne ?
Eugénie joua les troubles fêtes :
— J’ai vu Joao et Linda, les jumeaux de 3e année. Ils sont arrivés ce matin. Joachim Alonzo, en 4e Lonicera, aussi. Étrange, non ?
— Tâchons de ne pas nous alarmer, conseilla Hercule. Avez-vous passé un bon Noël, Eugénie ?
— On parle d’autre chose ! dirent les filles en même temps.
— D’accord… alors, parlons de la mission bancaire.
— Mais oui ! Est-ce que vous avez réussi ? Alors ?!
— Ce fut un franc succès, grâce à Sigrid qui a piloté les opérations d’une main de maîtresse.
— Ainsi qu’à Hercule qui a impressionné le Gobelin qui voulait jouer les petits malins. L’argent est désormais en caisse.
— Il ne reste plus qu’à trouver un moyen de le retirer et de le donner à monsieur Delacour.
— J’ai réfléchi pendant cette longue semaine d’ennui. J’ai un plan ! avoua Eugénie.
Les autres se mirent à transpirer à grosses gouttes, générant des stalactites sur leurs fronts.
En cette fin d’année 1917, la population du Portugal se montait à un peu moins de six millions d’habitants. Le pays n’abritait pas d’école de magie, car les effectifs scolaires sorciers de la nation n’en justifiaient pas la création. De plus, dans cet état républicain aux traditions religieuses ancrées, les familles de sorciers enseignaient souvent elles-mêmes à leur progéniture et ne se fiaient à quiconque, par peur d’ostracisme. Les élèves portugais de l’académie française étaient, pour la plupart, comme Umbeijo, issus de familles moldues trop heureuses de dissimuler leur fardeau en l’expédiant loin des yeux de leurs voisins. Dans cette nation, il n’existait pas de village ou de quartier sorcier ; les Lusitaniens coexistaient en secret avec leurs compatriotes moldus. Un embryon de Ministère de la Magie, sis dans un réseau de caves sous l’ambassade du Royaume-Uni, comptait trois services et employait une cinquantaine de personnes. Il assurait la fonction de police avec douze Aurors, de justice et de service à tout faire, notamment à effacer la mémoire.
Le Portugal interdisait la possession de créature magique, y compris des elfes de maison, afin de limiter les risques d’interférence avec le monde moldu. L’usage de balai était proscrit, les cheminées n’étaient pas connectées sauf deux exemplaires au Ministère dont la maintenance était assurée par des techniciens français. Pour la même raison – l’absence de département des transports –, les Portoloins internationaux se faisaient rares, vétustes et peu fiables. Les sorciers préféraient, quand ils le maîtrisaient, le transplanage. L’essentiel de la population se répartissait entre Lisbonne, Porto et dans une moindre mesure, Coimbra.
En résumé, la condition de sorcier au Portugal n’était pas une sinécure.
Umbeijo avait été accompagnée jusqu’au quartier d’Alcantara, au dépôt des tramways. Seule, elle s’était rendue dans la gare, avait rejoint les toilettes, était entrée dans la cabine toujours en dérangement, avait tiré le cordon de la chasse, ce qui avait fait pivoter le siège et la plomberie sur 180 degrés. Elle avait dévalé les marches d’un escalier dont la noirceur était à peine rompue par deux Feux Éternels espacés d’une trentaine de mètres. L’endroit ressemblait au pire des quartiers malfamés et s’enfonçait à cinquante mètres sous terre. Elle avait atteint un quai minuscule avec un tube de verre capable d’accueillir des ovules de quatre places, au maximum. Un homme ronflait, avachi sur une chaise, à côté de la console à un emplacement et une clé.
Bourg-Enchanteur était l’unique destination possible.
— Monsieur ? avait-elle dit en secouant le bonhomme.
— Moui ? Hum… Désolé ! Tu veux aller où ?
— Euh…
— Suis-je bête ! C’est évident, bien sûr !
Il avait enfoncé la clé et l’avait tournée pour appeler un transport. À l’instant où il avait voulu entamer la discussion avec la fillette, deux hommes en capes noires, cagoulés, étaient apparus, avaient saisi la princesse par l’épaule et avaient transplané devant l’employé médusé.
Aussi insensé que cela puisse paraître, à 1300 kilomètres de la capitale portugaise, un événement incroyable se jouait : le plan d’Eugénie n’était pas farfelu. Pire, il était réaliste, même s’il reposait en partie sur de la magie inconnue, non maîtrisée, et incluait une portion de chance. Après le repas, réfugiés chez le Sondeur, plus chaleureux que les écuries, les trois enfants s’étaient assurés que personne ne s’était dissimulé dans l’un des trois isoloirs pour les espionner. La place sécurisée, Eugénie avait exposé le fruit de ses réflexions.
— En se quittant la semaine dernière, on a dit qu’il faudrait envoyer la baguette de Sigrid à monsieur Delacour pour effectuer le retrait. C’est ce que nous allons faire !
— Mais comment fera-t-elle ? Tout le monde remarquera l’absence de son outil.
— Sauf si elle possède une copie parfaite.
— Les fabricants ne réalisent jamais deux fois le même objet magique. J’ai posé la question à mon ami anglais Garrick, à propos du travail de son père. Il a confirmé ce point. Même si c’était le cas, comme il s’agit d’un héritage lointain, son créateur est mort depuis longtemps.
— Nous allons créer une copie par magie, grâce au sortilège appelé Gemino.
— Ma chère Eugénie, vous n’ignorez pas que le Gemino possède une limitation : il ne copie pas la magie.
— C’est vrai ! On va copier la baguette de Sigrid, on expédie la vraie un jeudi soir à monsieur Delacour en le priant de faire le retrait dès le lendemain, de la retourner pour le vendredi soir au maximum et elle est à nouveau en possession de son outil pour le club de duel le samedi matin.
— Pourquoi cela doit-il avoir lieu un vendredi ?
— Je crois deviner, Hercule. Nous n’avons aucun cours nécessitant une baguette, ce jour-là. L’entreprise Delacour, tout comme le service des Gobelins au D.A.G, fonctionne en semaine, pas le week-end. Je n’ai qu’à montrer la copie le vendredi si on me la demande. Honnêtement, c’est un bon plan.
— Que se passera-t-il si vous devez utiliser votre baguette ?
— Je suivrai Sigrid comme son ombre et j’exécuterai les sorts à sa place, proposa Eugénie. Ça va marcher, faites-moi confiance !
La petite aux cheveux bouclés sautillait sur place, bouillant d’impatience, les yeux brillant d’excitation.
— C’est d’accord pour moi, acheva Sigrid.
— J’en suis aussi, décida Hercule.
Tel un kangourou australien, l’héritière de Beauxbâtons sauta dans tous les recoins de la salle, au comble de la joie. Quand elle fut enfin rassasiée, elle revint vers ses deux complices avec une question.
— Qui s’occupe de la duplication ?
— Je m’en charge. De nous quatre, je suis la seule à m’en être sortie avec les sortilèges enseignés par Elvira. La transformation des morceaux de bois en objet. Le Gemino, surtout sur un objet déjà en bois, ça ressemble quand même pas mal à la métamorphose. Si je n’y arrive pas, nous essaierons tous. L’un de nous quatre y parviendra.
— À ce propos, toujours pas d’Umbeijo. Je suis inquiet. Si elle avait eu un empêchement, elle aurait envoyé un hibou.
— Nous devrions aller voir le directeur, proposa Sigrid.
— Oui ! Il m’a à la bonne, Armand. Il va m’écouter.
Le trio décida de décamper. Hercule fut le dernier à quitter les lieux lorsqu’il crut percevoir une voix fluette, haut perchée, presque comme un pépiement d’oiseau. Il tendit l’oreille et pensa avoir été victime d’une hallucination auditive. Il referma la porte sans entendre un battement d’ailes.