Beauxbâtons - 1917

Chapitre 16 : Sortilège 16 : la fabrique magique

Par eric_vincent

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Lorsque Halloween vint, Hercule écrivit à ses parents pour les avertir qu’il passerait ses vacances à travailler à l’Académie. C’était la vérité, mais il omit de préciser que les travaux porteraient aussi sur le texte en runes, découvert chez le Sondeur. Il reçut une réponse de Mère, un peu amère de ne pas le voir mais heureuse de le savoir motivé, capable, entouré d’amis. Elle terminait sa missive en transmettant ses amitiés à Elvira. Le garçon et Sigrid comptaient résoudre le mystère des runes et étoffer le recueil sur les baguettes et leurs caractéristiques afin de l’envoyer à la famille Ollivander.

Umbeijo, désormais convertie au « risque-tout », s’entraînait comme une folle pour son prochain match de Quidditch. Eugénie briguait une place au journal de l’école, à la rubrique potins. En dépit d’une orthographe et d’une grammaire hérissant les cheveux des enseignants, elle avait de réelles chances d’intégrer l’équipe de l’Essor de la Magie, grâce à sa gouaille et son franc-parler naturel. Elle comptait sur un exploit de sa copine portugaise pour pondre un article dithyrambique et en attendant, elle avait proposé un papier sur Wilfried Laflèche, le sorcier détenant le record du monde de vitesse sur un moyen de propulsion autre que le Tunnel de Transportation.

La vedette masculine de Beauxbâtons, toujours partante pour des expériences extrêmes, avait embarqué sur un avion Sprat, piloté par un as du manche moldu et avait dépassé la barre des 200 kilomètres à l’heure. Wilfried avait éprouvé ses limites à bord d’automobiles et de trains à vapeur. S’il avait pu chevaucher un obus de canon, il l’aurait fait.

Il répétait à qui voulait l’entendre qu’il prévoyait qu’un jour, l’homme irait sur la Lune, qu’il vivrait dans l’espace et que des créatures extraterrestres viendraient rendre visite aux sorciers. Lorsque Eugénie l’avait interrogé sur les sources de ses affirmations, il avait prétendu avoir eu des visions en volant au-delà de ce que tout sorcier avait déjà atteint, là où l’air était si rare qu’un sortilège Têtenbulle était incontournable. Il s’était élevé si haut qu’il avait pu lire l’avenir directement dans les étoiles. Il avait presque pu les toucher.

En réalité, tout le monde savait qu’il recyclait, à son compte, deux ou trois prophéties farfelues de Claire Obscur, pas très au point à ses débuts dans la voyance. Cet adepte des piqûres de Billywig était prêt à tout pour de nouvelles sensations.

Le 31 octobre, il y eut une grosse fête où les enfants eurent le droit de se déguiser. Les professeures Fordecafé et Waldmeister s’allièrent pour fabriquer des tas de sucreries plus folles et plus savoureuses les unes que les autres. Les professeurs logeant sur place prêtèrent des gramophones, les ensorcelèrent pour augmenter leur volume et ajoutèrent des effets lumineux aux Feux Éternels. Armand prêta deux microsillons de sa collection personnelle, des enregistrements de chansons paillardes interprétées par un Moldu, ritournelles dont les textes tendancieux eurent beaucoup de succès parmi les élèves âgés d’au moins 13 ou 14 ans.

Max et Pierre se déguisèrent en fantômes, fermement décidés à se faire courser par le directeur. Ils furent comblés au-delà de leurs espérances et eurent peu d’occasions de se mouvoir après leur blague.

Hercule choisit de se vêtir de noir avec une cape assortie et tenta un Dentesaugmento sur deux canines pour avoir l’air d’un vampire authentique. Sigrid tira avantage de sa ligne filiforme, pour se déguiser en squelette. Eugénie s’attacha un Feu Éternel sur la tête pour ressembler à un feu follet et se peignit en bleu. Quant à la dernière du quatuor, de l’avis général et unanime, sa tenue de princesse des ténèbres, noire incrustée de faux diamants, un sceptre lumineux à la main, fut la plus spectaculaire de la soirée.

La palme du déguisement le plus mystérieux revint à Jacques Boulanger. Il s’était habilement transformé en insecte gris, mêlant de fausses pattes en papier mâché et de vraies transformations expérimentées par des CHASSE-Medico sur son visage. Si réussies qu’il ne fut pas capable de prononcer autre chose que BZZZ toute la soirée. Seuls Ursula et Hercule reconnurent l’insecte incarné par Jacques : le phylloxéra, tristement célèbre depuis les années 1860 pour avoir décimé les régions viticoles.

Le lendemain de la fête, les vacances studieuses reprirent, partagées entre les pavillons, les salles de cours vides recyclées en larges bureaux et la bibliothèque. Au premier jour des congés de l’automne, Hercule avait remarqué un logement béant au pied de la colonne T. L’annuaire des anciens élèves avait été retiré pour être adressé à un sorcier restaurateur de reliures. L’explication alambiquée et hésitante de Théophile avait senti l’improvisation complète.

Selon le garçon, tout n’était pas bon à lire dans l’ouvrage. Cela ne concernait pas Arthur Baudelaire puisque la professeure savait qu’il n’ignorait plus rien à ce sujet, si ce n’était l’origine de son patronyme. Arthur avait-il changé de nom pour ne pas être apparenté avec sa mère et poursuivre une scolarité sans accusation de favoritisme ? Avait-elle choisi Baudelaire, sachant que le nom était inconnu chez la plupart des sorciers ? Ou bien se pouvait-il, par un miracle ahurissant, qu’il soit le fils caché du poète moldu ?

Il se voyait assez mal questionner son enseignante à ce sujet. Alors ? Qu’est-ce qui avait pu justifier le retrait ? Quelle information compromettante ou intéressante pouvait-on y trouver ? À la fin des vacances, Sigrid avait tourné la question autrement :

— C’est peut-être ce qui manque, qui est intéressant.

Le garçon estimait avoir failli à son devoir d’enquêteur. S’il devait travailler, un jour, sur un cambriolage, il était évident qu’il interrogerait les victimes sur les biens manquants et non sur les restants, à moins que le voleur ait commis des erreurs systématiques sur la valeur des objets, un cas symptomatique des escroqueries à l’assurance.

Ce dimanche 4 novembre, la veille de la reprise des cours, le Belge traînait dans l’armoire de la chambre. Il sortit lorsqu’il entendit du bruit. C’était Rosier, de retour de vacances en famille. Il portait des sacs remplis de friandises. Il croisa le regard d’Hercule, surpris par l’abondance et le toisa avec mépris.

— Bonsoir.

— Tu es qui, pour me parler ? Je ne te connais pas ! Tu n’existes pas !

— Eh ! Du calme ! Je ne vous ai rien dit.

— Justement. Continue comme ça et retourne dans ton grenier. Reste bien invisible, fais comme si tu n’existais pas ! Parce que tu vois, ça, c’est pour moi et mes potes, pas pour vos tronches de sang de…

— Tu ferais mieux de la fermer, Rosier, coupa Casper. Avant de dire un mot qui te coûterait cher en privations.

— Ouais. C’est ça, blondinet. Profite…

Rosier fila à la douche. Casper ne put s’empêcher de s’exclamer :

— Mais quel abruti !

— C’est un crétin, confirma Jacques.

— Oui, vous avez raison. Mais…

Une idée venait de germer dans l’esprit du Belge.

— Et ?

— Je dois retourner dans le bureau.

Il détala comme un Jackalope et grimpa dans l’armoire. Il s’enfonça dans son siège et plongea dans ses petites cellules grises. L’invisibilité. L’inexistence. Qui n’était pas clairement décrit, défini dans l’annuaire ? Les effectifs étaient-ils complets lors de chaque promotion ? Y avait-il toujours eu 90 élèves à chaque rentrée ? Non. Il y avait eu une croissance des effectifs. Le comptage se passait dans sa tête. Les métiers défilaient. Les dates de décès. Les durées de vie. Que manquait-il ?

« Elvira de Bazincourt. J’en reviens toujours à elle. Je ne la comprends pas. Cette personne est la seule pièce étrange du puzzle. Elle ne s’entend pas avec Mysterio Flamingo et Claire Obscur. Mais avec qui est-elle proche ? »

Il lista les professeurs et tenta de se souvenir les avoir vus discuter avec Elvira. Comme il n’y avait pas un espace commun dédié aux enseignants, le restaurant concentrait à lui seul les rares occasions de partager. Elle arrivait en dernier, repartait dans les premiers. Pas d’échange ou très peu sauf… avec Armand.

Avec les élèves ? Son attitude changeait avec les étudiants. Il y avait de l’implication de sa part et de la reconnaissance des élèves. Il suffisait d’écouter les CHASSE-Magus parler d’Elvira pour en être convaincu. Alors ? Quel engrenage se grippait dans sa machinerie intérieure ?

« Tu présenteras mes amitiés à Elvira. »

Les paroles de sa mère butèrent dans le raisonnement.

« Mère est âgée de 43 ans. Elvira et elle étaient amies. Mais comment ? Elle n’est pas aussi âgée. Comment le temps pourrait-il avoir agi sur Mère et ne laisser que des traces invisibles sur notre référente ? C’est une énigme. Sa baguette unique, son absence à Beauxbâtons, ses relations inexistantes, son expérience sans rapport avec son âge, sa mission avec moi, son implication avec les CHASSEurs alors que Max et Pierre affirment qu’elle est arrivée en même temps qu’eux. C’est trop bizarre ! Même ses tenues noires sont curieuses, décalées par rapport aux autres. Est-ce par crainte que j’ai remarqué son absence dans l’annuaire que notre bibliothécaire a retiré l’ouvrage ? Il était presque gêné. Si seulement il venait se présenter devant le Sondeur, la vérité éclaterait. Tiens ! C’est presque une maxime pour l’ordre Gerbera : la vérité éclatera… il faudra le proposer aux filles. »

La soirée était bien avancée et il se sentait las. Il avait tourné les runes dans tous les sens, à l’endroit, à l’envers, en diagonale, cherché en grec ancien, en latin mais le texte demeurait abscons. Pour la première fois, il ressentit l’échec. Il décida d’en rester là, faute d’indice supplémentaire comme une clé de décryptage. Il ferma les yeux une brève seconde et il sombra sur son siège.


Le rassemblement eut lieu à 13h00. À titre exceptionnel, la sortie du vendredi durerait tout l’après-midi et impliquerait les trois ordres. Les référents accompagneraient les premières années et madame Waldmeister, dont le cours de botanique avec Lonicera était de fait annulé, renforcerait le dispositif d’encadrement. Enfin, dans les airs, Wilfried Laflèche surveillerait le convoi.

Au commandement d’Armand, la troupe se mit en ordre de marche en direction des écuries. Ils contournèrent le bâtiment et découvrirent le moyen de transport : un carrosse rutilant, blanc, attelé à six gigantesques Abraxans. Les filles étaient excitées comme des Pucestis autour d’une poche de sang. Hercule était livide.

Un à un, les élèves prirent place à bord du chariot. Lorsque ce fut son tour d’entrer, il sentit ses jambes se dérober. Il foula le plancher d’une reproduction assez fidèle de la salle de restaurant mais affublée de tapis moelleux, de fauteuils crapaud, de tentures, de livres à profusion, avec plusieurs dessertes à roulettes remplies de sucreries et de boissons chocolatées. Il y avait même des échiquiers et quelques jeux de société.

Le garçon effectua de rapides calculs mentaux : six créatures ailées pour emporter tout ce monde. C’était un défi à la physique. Pour se rassurer, il se convainquit que les équidés se contenteraient de tirer l’attelage. Il s’installa au centre du carrosse.

« Un sortilège d’extension, un chariot en bois… une création Delacour ? »

— On va voler, Hercule ! Viens avec nous !

Eugénie jubilait et tentait de l’attirer vers les fenêtres.

— Jamais de la vie ! Cette chose va rester à ter…

Au même instant, les chevaux partirent au galop et s’arrachèrent du sol. Hercule en eut un haut-le-cœur, puis un grand voile blanc devant les yeux. Pour lui, le périple s’acheva sur ces impressions. Une seconde plus tard, il gisait sur le tapis en pure laine vierge, dormant à poings fermés, sous le regard ébahi, voire moqueur – Rosier était du voyage – des autres enfants.


Gervais Delacour était un homme de petite taille, aux cheveux bruns épais et indisciplinés, avec une barbichette taillée comme celle du professeur Perlenjoie. L’individu jovial arborait un sourire d’une blancheur et d’une largeur marquantes. Il souriait en permanence. Pas l’un de ses rictus d’homme ou de femme publique, habitué à des soirées mondaines. Non, une authentique banane exotique d’une oreille à l’autre, une vraie joie de vivre, une satisfaction de toute chose et de tout instant.

Il avait des raisons de montrer sa félicité. Sa maison, un chalet de bois immense, bâtie sur un sous-sol à demi enterré en pierre, était magnifique et donnait sur la chaîne des Pyrénées. Sa fabrique de meubles, encastrée dans la montagne, pour plus de discrétion, était à quelques pas de son domicile. Ses dix salariés étaient très sympathiques et exerçaient leur profession avec un plaisir manifeste. Quant à sa femme, une authentique aristocrate espagnole issue d’une lignée sorcière, c’était une brune sculpturale, élégante, au regard de braise, en dépit des années.

Mais sa plus grande source de jouvence, c’étaient ses sept enfants aux bouilles plus rondes et plus souriantes les unes que les autres. Cerise sur le gâteau : l’Académie de Beauxbâtons envoyait ses plus jeunes recrues visiter l’institution familiale pluriséculaire. Alors, il avait tout prévu !

De la coupe des arbres à la scierie équipée d’outils enchantés au Diffindo – pour limiter les chutes de bois et le ponçage –, à l’assemblage en suivant des plans sur parchemin, en passant par la sculpture de figurines, l’ornement de façades, les jouets en bois pour petits sorciers en herbe, sans oublier le musée des pièces uniques et extravagantes, ainsi que la galerie des glaces avec des bois si polis et si cirés que l’on pouvait s’y admirer comme dans un vrai miroir. Le clou de la visite serait un goûter au cœur de l’arbre à murmures.

Cette pièce était l’œuvre de sa vie personnelle : elle avait pris trois ans pour être inventée et tout autant pour être réalisée.

Monsieur Delacour n’avait rien voulu déléguer et avait tenu à chapeauter la visite de A à Z. Il avait parlé avec les enseignants, échangé avec quelques élèves émerveillés et distribué des petits souvenirs – un modèle réduit du carrosse – à chacun. Il s’était attardé auprès d’Elvira, parvenant à la faire rire, ce qui constituait un exploit qu’aucun élève ou enseignant n’avait jamais accompli avec la référente d’Urtica. Puis, il s’était dirigé vers le quatuor formant le quatrième ordre.

— Bonjour les enfants !

— Bonjour, monsieur Delacour !

— Alors ? Cela vous plaît ?

— C’est un enchantement, complimenta Umbeijo.

— Précisément ! dit-il avec un rire sonore. Les enchantements, c’est le cœur de notre activité. On construit tout en taille normale à l’extérieur et on réalise quelques détails en miniature dedans. Et après, abracadabra ! On ensorcelle et on termine par les aménagements intérieurs. Bien… Vous savez que c’est ma première visite ?

— Vraiment ?

— Oui ! J’en suis très fier ! Il me semble que cette visite, c’est à toi que je la dois, mon garçon ! Car tu es bien Hercule ?

— Oui, Monsieur.

— Eh bien, je te remercie grandement ! J’avoue être curieux… Comment t’est venue cette idée ?

— C’est en voyant toutes les réalisations de votre ancêtre, Armand. Toutes ces signatures A.D.

— Oh ! Très malin, jeune homme !

Il lissa sa barbichette avec ses doigts épaissis par le cal, conséquences du travail manuel du bois.

— As-tu trouvé cette signature ailleurs que sur du mobilier ?

Gervais Delacour avait un brasier au fond des yeux, titillé par la curiosité. Hercule consulta ses amies du regard et la demande d’approbation n’échappa pas à l’œil de lynx de l’artisan.

— Hum… Ça veut dire oui ! De jeunes explorateurs, des amis des trois ordres, à ce que je vois.

— Le coffre A.D de l’observatoire.

— Félicitations, les aventuriers.

— Les isoloirs du Sondeur.

Il recula et les jaugea.

— Fan-tas-ti-que ! Des premières années, en à peine un mois ! Un exploit ! Faites tout de même attention aux degrés 110 et 290 de ce cher Sondeur. Au sens propre comme au sens figuré. Joli, vraiment… mais vous êtes loin d’avoir tout découvert. Hé hé ! Surtout toi ! Tu es chez Urtica, tu disposes d’un atout supplémentaire sur les autres ordres. Je n’en dirai pas plus…

Il fit mine de les quitter lorsque Eugénie le rattrapa et lui demanda :

— Est-ce qu’il est possible de… dissimuler une construction ? Monsieur ?

— Un sort anti-moldu suffit.

— Je veux dire… aux yeux des élèves. Et des enseignants ?

— J’ai coutume de dire qu’aucune demande d’un client de la fabrique Delacour n’est à déconsidérer ou à juger irréalisable. En matière de magie, il faut à la fois de la rigueur et de la ténacité. Certains sortilèges sont très sophistiqués et complexes à mettre en œuvre. Ils peuvent réclamer des années de mise au point comme l’arbre des murmures dans lequel je vous invite à me suivre à présent. Sachez juste que rien n’est impossible à qui sait être patient.

Sur ces paroles, Gervais Delacour battit le rappel des troupes pour prendre le goûter dans le fameux arbre. Exacte reproduction d’un chêne, la construction magique s’inspirait des tubulures d’orgues d’église moldues. Une console semblable à celle régissant les Tunnels de Transportation accueillait des clés de sol aux dents différentes.

Chaque sésame, introduit dans la machine, permettait de jouer des musiques sifflées, comme des murmures du vent alors que d’innombrables fenêtres miniatures, pareilles à des clapets, s’ouvraient et se fermaient au rythme des notes endiablées. Le succès fut total. Lorsque l’heure de rentrer à l’Académie sonna, Eugénie se rapprocha de monsieur Delacour et lui murmura :

— Monsieur, est-il possible de vous écrire, d’entretenir une correspondance si nous avons des questions, si l’un de nous aimerait un jour faire un aussi beau métier que le vôtre ?

— C’est tout à fait possible. Il suffit d’écrire à la Fabrique Delacour, à Py. Tous les hiboux connaissent l’adresse. Nous assurons une réponse rapide et précise.

— Vous livrez des commandes ?

— Dans le monde entier, jeune fille. Y compris l’Académie. Cependant…

— Oui ?

— Je n’ai pas souvenir que des élèves aient commandé des objets, des jouets ou du mobilier. Mais… tout est possible, acheva-t-il avec un clin d’œil manifeste et appuyé.

Eugénie courut pour grimper à bord du carrosse. L’attelage prit un peu d’élan et les Abraxans arrachèrent son poids avec une aisance laissant supposer que la gravité était relative pour les créatures. Madame Delacour, Claudia de son prénom, s’approcha et enlaça son mari dont les cheveux chatouillèrent son nez.

— Belle journée, mon amour ?

— Merveilleuse.

— Nous reverrons certains d’entre eux ?

Il sourit jusqu’aux oreilles.

— J’en suis con-vain-cu.

L’équipée volante s’éloigna pour ne devenir qu’un point brillant dans le ciel, grâce aux Feux Éternels de position. La nuit tomba vite sur la montagne et le ciel se chargea de nuages pluvieux. Le vent se leva et chahuta le carrosse. Les Abraxans furent à la peine pour se maintenir en vol et jouèrent à colin-maillard avec le relief, les arbres, en volant en rase-motte.

Dans l’habitacle, les enfants hurlaient. Tous sauf Hercule, inconscient depuis le décollage et le tandem Eugénie-Umbeijo pour qui le voyage de retour s’apparentait à un tour de montagnes russes moldues. Elles rirent jusqu’à l’hystérie et à l’atterrissage sous une pluie battante.

Elvira dut recourir à un Aguamenti pour réveiller Hercule. Une fois debout, bon dernier à quitter le douillet salon roulant, la référente voulut connaître son sentiment.

— Alors, cette visite ?

— Passionnante, Madame.

— Dire que tu pensais être un Cracmol destiné à travailler dans le monde moldu… Tu serais passé à côté de cette découverte.

— J’avoue, Madame.

— Je suis heureuse de voir à quel point tu te plais à Beauxbâtons et fière, en tant que référente, de tes résultats. Promets-moi juste de rejoindre tes parents à Noël.

— Je vous le promets. Noël est important. Mère est inquiète ?

— Oui.

— Depuis quand êtes-vous amies, Madame ?

— Hum… longtemps.

— Madame… J’ai eu en mains l’annuaire de Beauxbâtons et…

— … je n’y figure pas. Je n’ai pas souhaité y apparaître.

— Mais vous avez fait vos études ici ?

— Tout à fait.

Elle sentit ses interrogations. Sa baguette était à portée de main. Un Legilimens, un Oubliette… et le tour serait joué. Néanmoins, elle voulut connaître ses limites. Elle s’abstint de recourir à un subterfuge.

— Vous étiez amies avec ma mère… comme nous le sommes ? D’enseignant à élève ?

Il était brillant et il osait. Elle adorait. Elle lui offrit du grain à moudre.

— Je fus son enseignante.

— Je vois. Je… comprends. J’ai noté qu’un élève portant votre nom est passé à l’Académie en 1802. J’ai pensé qu’il s’agissait de votre arrière-arrière-grand-père. Suis-je plus près de la vérité en affirmant que c’était… votre père ?

— La vérité éclatera toujours, avec toi.

— Allez-vous utiliser un sortilège pour que je me taise ou que j’oublie la vérité ?

— Non. Car j’ai Foi-En-Toi.

Il rejoignit la troupe d’élèves au réfectoire. Pour une fois, les premières années furent les vedettes du dîner, chargées de narrer aux autres niveaux des trois Ordres, la visite enrichissante du jour.


Le lendemain, lors de l’entraînement du club de duel, les enfants furent davantage en axé sur les questions qu’en mode combat. Elvira sentit qu’elle ne parviendrait pas à leur faire répéter des Expelliarmus, des Stupefix ou des Protego. Ils étaient en attente d’une découverte et ces quatre-là avaient bien ce point commun : une incapacité à ne pas repousser les limites, à ne pas franchir de nouvelles étapes. Elle leur avait déjà enseigné des sorts avancés, pour des premières années et leur niveau supérieur aux autres élèves, se traduisait par des kyrielles de mention OR en cours. La visite de la veille avait éveillé des appétits.

— Je ne vous trouve pas très concentrés, ce matin. Je sens poindre des interrogations.

Eugénie, souvent la plus entreprenante, se lança :

— Oui, Madame. J’ai entendu parler de sortilèges graves. On ne veut pas les apprendre, surtout pas, mais juste savoir à quoi s’attendre.

— Il existe de nombreuses sortes de magie. Ici, on enseigne la blanche, celle de la beauté, de la transformation. On ne touche pas à la noire, composée de sorts néfastes, destructeurs, vicieux, cruels. D’autres écoles ont pris le même chemin que nous. Mais à Durmstrang, par exemple, elle est enseignée parce que là-bas, on pense que plus un sorcier en saura, plus il pourra être armé pour affronter des ennemis aux intentions malfaisantes. Votre professeure de botanique, madame Waldmeister, pourrait vous en parler et témoigner de la glissade facile vers les arts les plus sombres. Si elle a d’ailleurs choisi d’enseigner ici et non dans son école d’origine, c’est en partie parce qu’elle estimait cette politique dangereuse.

— Un être à l’âme noire deviendra un sorcier malfaisant, quelle que soit l’école, Madame ?

— Je pense un peu comme toi, Hercule. Mon rôle, le nôtre, ici, est de tout faire pour vous enseigner les valeurs morales du Bien qui sont indissociables de la pratique de la magie. Mais, parfois, cela ne suffit pas, cela ne fonctionne pas, quels que soient les efforts déployés.

— Alors, ils utilisent des sorts noirs.

— Oui. La Confédération Internationale de la Magie a classé trois de ces sorts comme impardonnables. Leur usage conduit tout droit en prison. Il s’agit des sortilèges d’envoûtement, dit Imperium, de douleur, appelé Doloris et celui de la mort. L’Avada Kedavra.

La révélation fit l’effet d’une claque dans le visage des enfants. Umbeijo avait dit vrai. Victoire, l’Autre, gouvernée par l’Obscurus parasite, avait voulu infliger la mort, sans sommation.

— La magie noire ne se limite pas à ces trois impardonnables. Il existe une foule d’autres choses violentes, douloureuses, terribles, tout aussi ignobles.

— Madame, connaissez-vous une personne qui ait utilisé l’un de ces sorts ?

— Oui, Umbelina.

— Reste-t-il encore de la joie en elle ?

— C’est une excellente question, jeune fille. Vraiment… pertinente…

Elle se fit songeuse une paire de secondes et reprit :

— L’acte impardonnable vous détruit en partie, vous ronge. Après l’avoir commis, le sorcier ou la sorcière n’est plus jamais la même personne. Hercule, sans utiliser le Legilimens auquel tu résistes avec pugnacité, je connais ta prochaine question. Les Aurors, bien sûr. Ils ne sont pas autorisés à faire usage des impardonnables. Ils ont obligation de se servir de tous les artifices de la magie blanche. Cela explique pourquoi cette profession connaît un important pourcentage de pertes, de blessures graves, handicapantes. En face, les malfrats n’ont pas peur de dépasser des limites. Le Feudeymon, par exemple. Un feu démoniaque, destructeur, mortel, qui, mal maîtrisé, peut se retourner contre son créateur. Les truands s’en servent contre la police magique.

Eugénie mit les pieds dans le plat :

— C’est vrai que notre concierge, monsieur Grossel, est un ancien Auror renvoyé ?

— Il a exercé comme Auror. Il n’a pas été renvoyé. Il a eu la sagesse de quitter son métier avant que l’irréparable ne soit commis.

— Avant de mourir ? demanda la princesse.

— Ou avant de commettre un acte noir, compléta Hercule. Même avec de la magie blanche, on peut… tuer…

— Oui, Hercule. Face au danger, face à la perte d’être aimé, un bon sorcier peut aller trop loin.

— Mais vous, Madame, que feriez-vous face à une créature sur le point de tuer la personne que vous aimez le plus au monde ?

Elle le sonda comme jamais mais sans sortilège, Hercule était un mur. Un Occlumens remarquable, comme sa mère. Doublé d’un Legilimens ? Ou son intuition s’épanouissait-elle dans des proportions dantesques ?

— Je crois que j’utiliserais un Diffindo avec toute ma force, ma rage, ma conviction pour ne lui laisser aucune chance.

Hercule cherchait la petite bête, il la trouvait. Sigrid vit que son camarade avait besoin d’un coup de main et rebondit :

— Est-ce qu’il existe des monstres qui ne peuvent être combattus, détruits ?

— Oui, Sigrid. Certains nécessitent des sorts spécifiques pour être repoussés sans pouvoir être tués.

— Comme l’Épouvantard avec le sort Riddikulus ?

— Presque. C’est un sort développé pour lui mais, bien qu’on ne sache pas à quoi elle ressemble, la bête peut sûrement être tuée. Il en existe qui sont la personnification de la mort. Tuer ce qui est déjà décédé, est impossible. On se contente de repousser. Les Inferis, par exemple. Ou les Détraqueurs qui gardent la prison anglaise d’Azkaban.

— Max et Pierre nous ont affirmé qu’ils causent une douleur phénoménale, qu’ils sont cauchemardesques.

— Ils disent vrai.

— Ils se repoussent comment ?

— Avec un sortilège très complexe à produire que l’on nomme le Patronus. C’est une sorte de bouclier de lumière bénéfique sur lequel le monstre va buter. Il peut prendre une forme animale.

— Un bouclier lumineux en forme de chien ? suggéra Eugénie.

— Tout animal. Aucun des professeurs de Beauxbâtons n’a appris à créer un Patronus puisqu’il n’y a pas de Détraqueurs en France. Aucun sauf un. Vous devinez lequel ?

— Le professeur Mc Flurry !

— Bien vu, Eugénie. Sean est allé à Poudlard et a appris à le réaliser. Il a de la chance, car de nombreux élèves anglais échouent.

— Pourquoi est-il si difficile, Madame ? demanda Hercule.

Elle s’enfonça dans son siège et prit tout son temps pour répondre :

— Parce qu’il faut puiser au fond de soi le plus beau, le plus doux, le plus heureux de ses souvenirs. Le plus puissant, aussi. Pendant ce temps, en face de vous, vous avez un dévoreur d’âmes pressé de vous embrasser, de vous vider de toute joie, à jamais. Vous mesurez la difficulté ?

— Elle est grande, conclut Sigrid.

— Immense…

Hercule la dévisagea et vrilla ses sourcils. Le cours s’acheva sur ces mots. Les enfants récupérèrent leurs affaires et franchirent la porte. Le Belge, bon dernier, traîna, hésita, lança un ultime regard au professeur sans âge. Puis, il se ravisa et revint vers Elvira :

— Oui, Hercule ?

Elle se leva, prépara ses effets personnels, s’activa pour rejoindre la Cabane Enchantée et rentrer chez elle, à Paris. Elle pressentait une question exploitant sa vulnérabilité passagère.

— Vous savez produire un Patronus, Madame ?

— Non.

— Mais vous avez su, autrefois ?

Elle le regarda, prit ses mains et avoua, les yeux rosissant :

— Oui. On me l’a enseigné.

— C’était un bouclier d’énergie avec une forme animale ?

— Oh oui…

— Une Manticore ?

— Presque. Un scorpion.

— La queue qui frappe. Qui s’y frotte, s’y pique. La devise d’Urtica.

— Hasard ou destinée ? Hein ? fit-elle avec un brin de mystère dans la voix.

— Coïncidence, diraient mes petites cellules grises. Sauf si le Patronus prend la forme de l’animal dont nous sommes le plus proche. J’ignore quel serait le mien… Il aura fallu un drame horrible pour vous priver de votre Patronus.

— Oui.

— Un acte déchirant votre âme à jamais.

Elle hocha la tête. Il comprit à quel point la leçon du jour avait dû être un crève-cœur pour elle. Mais hier, en la voyant rire des mots de Gervais Delacour, il avait vu une lueur d’espoir.

— Je vous souhaite un bon week-end, Madame. Et… vous pouvez avoir Foi-En-Moi.

Il sortit dans la précipitation et rejoignit ses amies au restaurant. Il était affamé. Elvira resta interdite, incapable de faire un pas.

De tous les élèves passés entre ces murs, Hercule était à la fois l’un des plus prévisibles et l’un des plus ahurissants. Poli, précieux, maniéré et direct. Il avait analysé la séance et effectué des déductions efficaces, justes. Ou alors, il développait de la Legilimancie naturelle. Dans les deux cas, il était stupéfiant.


Eugénie allait et venait dans tous les sens, retournant la moindre brindille. La disparition dépassait son entendement. Le garçon les rejoignit dans l’écurie. Les deux autres filles, assises sur des bottes de paille, regardaient Risque-Tout s’activer comme une toupie folle aux mouvements erratiques.

— Mais… que faites-vous, Eugénie ?

— Il est où, bon sang ! Il est où ?

— Quel Pucestis l’a piquée ?

— Ça fait vingt minutes qu’elle est comme ça. Elle cherche le carrosse.

— Où se trouve-t-il ?

— Si on le savait, dis-toi bien qu’on la ligoterait dessus, qu’on attellerait les Abraxans et qu’on l’enverrait faire un tour dans les airs, plaisanta Umbeijo. C’est devenu sa nouvelle idée fixe. Devenir la cochère de l’école.

— En plus de reporter ? Hum… Eugénie ?

— Pas le temps ! Faut que je trouve cet engin !

— D’accord, d’accord ! Nous avons compris que vous avez aimé voler et que vous ne comptez pas attendre la prochaine sortie. Mais pourquoi cette folie soudaine ? Vous voulez devenir cochère ? Parlez-en à votre référent, au directeur. Demandez s’il est possible de suivre un cours spécial.

Elle fondit sur lui en une fraction de seconde et s’exclama :

— Tu n’as pas compris ! Personne n’a pigé, en fait !

— Quoi donc ?

— La fabrique Delacour. C’est LA solution.

— La solution ?

— Bien sûr ! On est le 4e ordre, pas vrai ? Tous différents, pas à notre place. Elvira est en partie responsable de cette situation, en ayant bricolé le Sondeur, en t’ayant forcé la main, en nous ayant réunis. Mais au fond, on est heureux comme ça ! Et oui, on est bien le 4e ordre. On a même un emblème, le Gerbera, avec une couleur qui colle à chacun de nous. Il nous manque quoi ? Un quartier général ! On le cherche depuis notre arrivée. Et là, c’est évident. Il faut un nouveau pavillon.

— Quoi ? firent les autres.

— Attendez, pas un bâtiment de la taille de nos habitations respectives ! Non, une cabane cachée dans un arbre de la forêt. Avec un sort d’extension.

Hercule contre-attaqua :

— Tout le monde la verra ! Notre quartier général doit être inconnu ou inaccessible aux yeux des élèves et des enseignants. Ces derniers connaissent l’Académie comme leur poche.

— Justement ! On part du principe que les profs savent exactement tout ce qu’il y a, y compris le coffre, les cinq sorties, les salles secrètes, le Sondeur, les sous-sols, tout. La forêt est une forêt, avec des arbres, sans magie, avec des créatures, magiques ou non. Ils n’ont aucune raison d’y chercher des élèves, surtout en hauteur, sur des branches, dans une cabane invisible.

— Invisible ?! dit Sigrid. Comment ?

— Je ne sais pas, mais j’ai parlé avec monsieur Delacour. Pour lui, aucun défi n’est irréalisable.

— D’accord, coupa Hercule. Votre idée est de commander un abri invisible auprès la fabrique Delacour. Mais comment faire entrer les artisans ? Sans que personne ne soit au courant, sans que personne ne voit ou n’entende ?

— On y arrive ! J’ai la solution ! On fait tout fabriquer chez Delacour, on pique le carrosse, on met deux Abraxans, je pilote le truc, on atterrit à Py, on ficelle la cabane sur le toit, on revient, un coup de Wingardium Leviosa et on la pose entre trois branches. Dans la Cabane Enchantée, on trouve tout ce qu’il faut pour la fixer. Elle devient invisible sauf pour les membres de l’Ordre Gerbera. Elle repousse tous ceux qui n’en font pas partie. Et voilà ! C’est pas mal, hein, comme plan ?

Ses camarades se dévisagèrent, les yeux sortis de leurs orbites. La Portugaise rompit le silence :

— C’est comment, le nom de l’hôpital pour sorciers ?

— Bonpied, répondit Sigrid. Ils ont une section pour le dérangement psychique.

— Mais c’est du tonnerre, je vous dis ! Monsieur Delacour accepte d’échanger avec nous par courrier. Bon… j’avoue, il doit y avoir un ou deux détails que j’ai loupés, trois fois rien.

Hercule faillit s’étouffer avec sa salive et toussa en lâchant :

— Le prix, pour commencer. C’est une construction de deux mètres de côté minimum, avec des sortilèges. Je n’ai pas de coffre avec des Gallions. Ma famille m’envoie ce qu’il faut pour les dépenses courantes et même si Père et Mère n’ont pas à se plaindre de leur situation, ils ne sont pas richissimes. Je ne veux pas m’avancer pour notre princesse héritière, qui a peut-être des économies substantielles, mais elle est comme nous tous : soumise au bon vouloir de ses parents. Pire, des Moldus qui cachent la nature de leur fille. Sigrid est… disons orpheline pour simplifier.

— Mais j’ai un tas de Gallions dans un coffre à la banque Pasdelazare.

— Certes mais accessible une fois par an, à la rentrée. De plus, le retrait doit être limité pour les enfants. Eugénie, vous, ma chère, êtes la fille de notre médicomage. Un Beauxbâtons mais pas couvert d’or, d’après ce que j’ai pu voir. Même si nous avions des fortunes, il nous serait impossible d’y accéder.

— Je confirme les dires d’Hercule, Eugénie. Mes parents ont beaucoup d’argent et font tout ce qu’ils peuvent pour me dissimuler. Je sais qu’ils ne sont pas fiers de moi. Ils ne le disent pas mais si je leur raconte un dixième de ce que je fais ici, ils vont prendre peur. Je me contente du Quidditch, des vols sur balai. Je suis sûre qu’ils caressent le fol espoir de me voir m’écraser contre la montagne. S’ils savaient que je peux les transformer en crapauds…

— Tu le peux ? fit Eugénie. Tu prends des cours particuliers avec Flamingo ?

— Je blague.

— Ah… dommage !

— Eugénie, en résumé, sans argent, ce sera voué à l’échec. Je doute que la fibre commerçante de Gervais Delacour le pousse jusqu’à consentir un crédit à quatre jeunes enfants de dix ans, remboursable à leur majorité.

— Je vais quand même lui écrire ! Mais sinon, j’ai une autre solution pour avoir de l’argent.

— On transplane à Pasdelazare à Paris, on se déguise en adultes, on présente des fausses baguettes et on fait un retrait, taquina Umbeijo.

Sigrid ne put se retenir de rire. La Portugaise avait capté tout le burlesque d’Eugénie. Le summum du comique fut atteint lorsque la fille du docteur répondit avec simplicité :

— Exactement !

Il leur fallut deux bonnes minutes pour évacuer leurs fous rires. Ils attirèrent l’attention des Abraxans ; ils se mirent à hennir d’une façon particulière, comme s’ils riaient aussi de la conversation surréaliste. Quand le calme fut revenu, Eugénie reprit ses élucubrations :

— J’ai un avantage sur vous. Je vis ici depuis ma naissance et j’ai remarqué des tas de détails. Par exemple, quand mon père a besoin de Gallions, comment fait-il ?

— Aucune idée. Il envoie un hibou à Paris ? proposa Hercule.

— Pas du tout. Il prend le Tunnel de Transportation et je le vois revenir dans les quinze minutes.

— Quinze minutes ?! C’est insuffisant pour aller à Paris, se rendre dans le Quartier Magique, entrer chez Pasdelazare, descendre au coffre et revenir, déclama Hercule. Il en faut… au moins cinquante ou soixante, non ?

— C’est impossible en quinze minutes. J’ai mis beaucoup plus de temps quand j’y suis allée, affirma Sigrid.

— Alors, comment fait-il ? Hein ? Parce que les autres enseignants, ceux qui vivent à l’Académie toute l’année, comme Obscur ou Bonnelangue, c’est la même chose. Ah ah ! Un mystère que le grand enquêteur Hercule Van Betavende, CHASSEur d’honneur, va résoudre ? Je t’écoute, camarade ! Désolé si je te cause avec un peu de rudesse, c’est à force d’écouter Rosa Fuchs.

— La révolutionnaire, précisa Sigrid.

— Je ne l’aime pas, ajouta Umbeijo. Elle veut décapiter tous les nobles et redistribuer leurs richesses.

— Tu m’étonnes ! Elle est presque aussi folle que moi ! Alors, Hercule ? Comment font-ils ?

Le garçon sur la sellette activa ses petites cellules grises. Les enseignants ne pouvaient pas transplaner sur une telle distance. L’utilisation d’un Portoloin était exclue puisque leurs horaires étaient fixes. De plus, le transplanage ou le Portoloin ne résolvaient pas le problème du temps d’accès au coffre. Il existait une solution de proximité.

— La banque Pasdelazare dispose d’une succursale dans les parages.

— Pas mal, pas mal ! Supposons que tu aies raison et qu’elle soit installée dans un coin caché de la gare de Transportation. L’enseignant commande un ovule dans la cabane, rejoint la gare, fait un peu de marche, passe un contrôle et atteint la banque. Disons… dix minutes pour l’aller et le retour. Ça lui laisse cinq minutes pour se présenter au guichet, aller au coffre avec sa clé en compagnie d’un gobelin et…

— Ce n’est pas assez, coupa Sigrid. Il y a un réseau ferroviaire sous la banque, des aiguillages, de la marche pour atteindre la chambre forte. Non, ce n’est pas assez.

— Exact ! Alors, Hercule ? Tu me fais languir ou quoi ?

Elle le défiait avec l’air d’avoir la réponse, bombant le torse, sautillant, avec jubilation. Il plongea son regard dans le sien pour deviner ses pensées.

— Tutututute, comme dirait Bonnelangue ! J’ai dix ans d’entraînement en Occlumancie face à mon père, toujours à se demander ce que je prépare comme bêtise. Ça ne marche pas.

— Entendu. Ma foi, l’unique façon de gagner du temps serait qu’à la gare, un gobelin attende avec un paquet de Gallions.

— Pas mal du tout ! Bon, allez, j’abrège vos souffrances. Personne ne lit la Gazette de Paname, ici ? Ou le Cri de la Gargouille ?

— Non.

— M’étonne pas ! Moi, si je ne suis pas cochère, je veux être journaliste-reporter-enquêtrice pour un quotidien. Alors, le minimum, c’est de lire un journal. Papa est abonné aux deux journaux. Du coup, c’est comme ça que j’ai entendu parler du DAG.

— Le DAG ? Qu’est-ce que c’est ? demanda la petite brune.

— Le Distributeur Automatique de Gallions.

Ils n’en crurent pas leurs oreilles et attendirent la suite avec impatience.

— Alors, voilà comment ça marche : un sorcier va d’abord chez Pasdelazare, à Paris. Il sort cinq cents Gallions de son coffre et les confie au caissier qui note la somme sur un beau grimoire. Il revient chez lui. Quand il a besoin d’argent, il va au DAG. Il met sa baguette dans un fourreau magique, ça la reconnaît, il parle à un tube, il rentre une bourse vide, ça va à Paris en deux minutes, comme un œuf de Transportation, le Gobelin prend la somme demandée parmi les Gallions en caisse, note sur le registre, remplit le sac et le renvoie. Durée de l’opération : cinq minutes maximum. Voilà comment tout a été ramené à quinze minutes depuis Beauxbâtons.

— Mais c’est prodigieux ! s’exclama Hercule.

— C’est français, commenta Eugénie, un brin chauvine.

— Ah…

— Ça veut aussi dire que ça n’est pas au point. Voilà de quoi on parle dans la Gazette : le gang des Yes-Wands.

L’auditoire se dévisagea, incrédule. Hercule cessa de jouer à la carpe et questionna :

— Qu’est-ce que c’est encore, ça ?

— Des sorciers très malins mais mal intentionnés ont créé des baguettes idiotes qui savent juste copier l’identité d’une vraie. Ils la mettent dans le fourreau et piquent les Gallions au sorcier à l’identité volée. C’est comme ça, à cause de ces escrocs, que j’ai entendu parler du DAG et de la façon dont mon père s’y prenait pour avoir son argent sans aller à Paris. Les voleurs ont trouvé plus simple de jouer aux pirates que d’affronter des mages pour les dépouiller.

Le garçon fouilla dans sa mémoire.

— Nous ne sommes pas plus avancés. Je n’ai pas vu ce DAG à la gare.

— Personne ne l’a vu, Hercule, parce qu’il y a un sortilège qui le cache. Je pense même que Bourg-Enchanteur est par là. La nourriture, les plumes, les parchemins, l’encre, les objets magiques, personne ne va jusqu’à Paris pour acheter tout ça. Obscur, par exemple, elle va à Bourg-Enchanteur pour tous ses accessoires. Waldmeister ou Fordecafé, pareil. Ce village magique, je parie qu’il est juste à côté de la gare.

— Et donc ?

— Si un sortilège nous empêche de le voir et d’y accéder, nous allons faire comme les escrocs : contourner le problème.

— C’est-à-dire ?

Elle bomba le torse et reprit :

— Les Gallions arrivent de Paris jusqu’au DAG. En supposant que le tube bancaire ait été construit en ligne droite, on peut tomber dessus en creusant. On branche une copie du DAG, on met notre propre baguette, on fait un retrait et hop, le tour est joué !

— Et hop ! imita le garçon. Et nous finissons en prison.

— Ben non ! On retire NOS Gallions ! On ne vole rien. On met en place un autre DAG. C’est même une création d’emploi !

Mademoiselle Risque-tout était fière de son plan. À ses yeux, il était infaillible. À ceux de ses camarades, l’ordre Gerbera allait prendre la camisole comme symbole.

— Bon ! Faisons comme si tout ce projet, décrit par Eugénie, était réalisable et que nous n’ayons que des problèmes à résoudre, des obstacles à contourner. Que faudrait-il pour le quartier général du Gerbera ?

— Une maxime, proposa Sigrid. Tous les autres Ordres en ont une.

— C’est vrai. D’ailleurs, l’autre jour, je pensais à une phrase et elle a été prononcée par Elvira, à peu près de la même façon.

— Qu’est-ce que c’était ? Allez, ne nous fait pas attendre !

— Eugénie, tu as tourné autour du pot pour les Gallions, laisse Hercule ménager du suspense…

— « La Vérité éclatera. »

— Pas mal ! fit Umbeijo.

— En tant que future journaliste reporter enquêtrice, etc., je suis d’accord. Sigrid ?

— J’espère juste que celle sur ma nature n’éclatera pas trop tôt. J’aimerais terminer mes études avant. Mais je valide. Avec nous, la vérité vaut plus que le monde entier. Je trouve cette phrase plus paisible que les maximes des autres ordres. Ce sera inscrit à l’intérieur, sur un panneau de bois, éclairé par un Feu Éternel ?

— Pour nous le rappeler en toutes circonstances, ajouta Hercule.

— Et au fronton ? Des runes enchantées pour repousser les intrus. D’ailleurs, qu’est-ce qui est écrit au-dessus des portes d’entrée des pavillons ? Tu as une idée, Hercule ?

— Non, Sigrid. Le professeur Piedargile affirme qu’il s’agit du nom de chaque ordre.

— Ah bon ? Mais en quelle langue ?

— Il ne l’a pas précisé.

— On ne pourra pas écrire Gerbera tant qu’on ne saura pas comment le traduire ?

— Hélas, ma chère Umbeijo.

— Pour le sortilège, vous avez des idées ? Des cornes ou une queue qui poussent ? L’intrus s’envole ? Ou alors, on l’oubliette ! Sauf qu’il paraît que ce n’est pas facile à maîtriser. On a vite fait de nettoyer toute la cervelle et de rendre complètement idiot si on a trop été oublietté !

Eugénie observait ses amis comme si elle leur tendait une perche en or massif.

— Vous n’êtes pas drôles !

— Je me refuse à vous imaginer stupide, Eugénie. Je vous estime bien au-dessus de cela. Farfelue, iconoclaste, inattendue, touchante mais au grand jamais idiote. C’est la pure vérité.

— La vérité, répéta Umbeijo. Et si l’intrus était obligé de la dire pendant une journée ? Cela en découragerait plus d’un, vous ne croyez pas ?

— Oh oui ! La vérité ! Il faudra la respecter pour mériter notre attention. Toute la vérité, votre honneur !

— Cela me plaît, décida Sigrid.

— À moi aussi, ajouta Hercule. Je forcerais bien Rosier et sa bande d’adorateurs à tenter une intrusion.

Il lâcha un petit rire sardonique. Ils passèrent le reste de la journée à dessiner sur un parchemin, à débattre des pièces et des équipements contenus dans la cabane, à disserter sur la taille des œufs qu’Hercule devrait y introduire pour qu’à l’intérieur, ils aient le format de ceux d’une poule et non de ceux d’une autruche. Ils dissertèrent sur les feux de cheminée, si leur fumée serait visible ou invisible. Puis, dans la fin de l’après-midi, Eugénie subit une nouvelle crise de recherche, réclamant la loupe d’Hercule pour pister les empreintes de roues du carrosse. Elle détermina que le moyen de transport était dissimulé sous terre. Ils s’esclaffèrent lorsqu’elle détacha un Abraxan et qu’elle essaya de le lancer sur la piste du chariot, en lui répétant :

— Kssss ! Kssss ! Cherche ! Cherche ta maison ! Allez ! Ksss ! Ksss !




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