Orpi était elfe depuis plus de cinquante ans à Beauxbâtons. Il ne sortait des cuisines que pour trois motifs : faire les courses au marché de Bourg-Enchanteur et dans quelques fermes sorcières disséminées aux alentours, remplacer un serviteur à l’entretien des pavillons et aller au sous-sol du château pour dormir sur sa paillasse. Aujourd’hui, il tremblait de tous ses membres, car il devait servir au lieu de cuisiner et faire apparaître la nourriture sur les tables.
Armand Fontebrune avait accueilli la guérison d’Hercule avec soulagement et rassuré la famille du garçon en envoyant un hibou à Bruges. Il avait décidé de fêter la bonne nouvelle en grandes pompes, autorisant les trois amies proches à déjeuner à l’infirmerie avec le convalescent.
Orpi devait dresser une table pour trois auprès du blessé et la garnir d’autant de victuailles que nécessaire. Vers 12h15, il montra le bout de sa frimousse fripée et ses hardes pitoyables. La ressemblance était si frappante que Hercule s’exclama :
— Orby ?
— Non, Monsieur. Je suis Orpi, elfe de Beauxbâtons.
— Oh, je suis confus ! Vous avez l’air d’être le jumeau de notre elfe, en Belgique.
— J’espère qu’il vous sert bien, Monsieur.
— Absolument. C’est un cuisinier remarquable. Il prépare des œufs à la coque comme personne. Et vous, savez-vous les préparer ?
— Je crois, Monsieur. Aimeriez-vous que j’en fasse ? Avec quelques tartines toastées coupées en long ?
— Ce serait un pas de géant vers ma cicatrisation.
Orpi ne sut comment accueillir ce compliment, ni où se mettre et chercha s’il n’y avait pas moyen de se taper la tête sur les barreaux du lit.
— Orpi, est-ce vous qui préparez les œufs brouillés ?
— Oui, Monsieur. Le chef me confie la tâche d’accommoder les œufs sous toutes leurs formes.
— Par Flamel ! C’est vous !
— Oui, Monsieur. Ai-je commis des fautes ?
— Des fautes ? La seule serait de ne pas reconnaître que vous faites les meilleurs œufs brouillés que j’ai pu goûter dans ma courte existence. Ils atteignent la perfection et l’exploit d’y parvenir à chaque préparation.
— Oh merci, Monsieur. Mais Orpi n’est pas coutumier des compliments.
— C’est un tort. La vérité doit toujours être soulignée. Parole d’expert des œufs !
— Orpi doit se hâter, Monsieur. Vos amies vont arriver d’une minute à l’autre et les faire attendre aurait des conséquences funestes pour Orpi.
— Alors, allez-y ! Hors de question de vous empêcher d’exercer votre Art !
— Mon Art…
Il disparut d’un pop pour réapparaître avec une table et des chaises. Le manège disparition-apparition s’enchaîna à un rythme fou, jusqu’à ce que les filles, accompagnées d’Elvira, débarquent dans l’infirmerie. Les bandages étaient toujours en place mais leur ami avait l’œil vif et humide. Un bon signe. Elles crièrent comme des groupies et le couvrirent de câlins et d’embrassades. L’enseignante lui avoua :
— Hercule, je suis heureuse de te voir réveillé.
— Merci à vous toutes.
— C’est la professeure qui t’a retrouvé, précisa Sigrid. Nous sommes venues te veiller pendant nos moments libres. C’était… dur de te voir dans cet état.
— Oui, confirmèrent les deux autres.
Elvira avait jugé utile de lui laisser la couverture. Intéressant.
— Avez-vous trouvé qui… ?
— Pas encore. Mais je vais creuser une piste sérieuse. Je te laisse avec tes amies.
— Merci, Professeur.
Dès que la référente fut sortie, Hercule bombarda les demoiselles de questions :
— Qu’est-ce que vous avez appris, aujourd’hui ? Quel sort ai-je manqué ? Qui a gagné les joutes ? Est-ce qu’il y a eu de nouvelles mises en scène ?
— Tu oublies la question essentielle, plaisanta Umbeijo. Eugénie s’est-elle brisée un nouveau membre ?
L’intéressée gloussa, sortit sa baguette et la pointa sur sa tête.
— Je tente de m’oublietter, pour rire ?
— Je ne ferais pas cela, à votre place. Imaginez que le sort fonctionne du premier coup !
— Il faut que l’on te dise une nouvelle qui ne va pas te réjouir.
— Laquelle, Sigrid ?
— La professeure de Bazincourt nous a parlé de la prophétie.
Le garçonnet grimaça :
— Elle me concerne, n’est-ce pas ?
— Oui. J’ai l’impression que nous avons été impliquées toutes les trois parce qu’elle avait un plan en tête. Un projet plus grand que réunir quatre enfants différents, tu vois ?
— Disons que je comprends un peu mieux. Nous allons avoir la visite d’un elfe de maison pour le repas et l’infirmerie n’est pas idéale pour les confidences. J’ai une mission à vous confier.
Il prit du graphite et écrivit sur un morceau de parchemin. Il leur tendit et ajouta :
— Lisez-le sans dire un seul mot et brûlez-le.
Elles découvrirent le texte :
« Cherchez dans vos pavillons tous les meubles avec une gravure A.D comportant une couronne à 3 pointes au-dessus de la lettre D. Il y a un mystère autour de ces fabrications. »
Eugénie eut le réflexe de demander pourquoi, mais elle posa sa main sur sa bouche, signe d’un progrès manifeste dans l’auto-contrôle.
Après le déjeuner, le blessé ne connut guère de repos. Ce fut un long défilé de supporters, tant parmi les élèves de tous âges et tous ordres que parmi le personnel. Il eut même le droit à une visite de Sean Mc Flurry qui, pour changer de ses tenues folkloriques excentriques et typiquement britanniques, avait revêtu une authentique armure. Il avait devisé à propos des différences entre Poudlard et Beauxbâtons, parlé de Ollivander chez qui il s’était approvisionné en baguettes. Sa famille s’était illustrée au combat contre des sorciers et des mages noirs de tous poils, les mâles de son arbre généalogique étant frappés d’une malédiction mortelle les conduisant au cimetière avant leur 30e anniversaire. Sean Mc Flurry semblait avoir brisé le cercle infernal en dépassant la date fatidique. Il eut tout de même une frayeur en restant coincé dans l’armure rouillée que le concierge débloqua à grands coups de marteau.
Le soir venu, ce fut Max et Pierre qui vinrent le féliciter pour sa résistance et ses aventures héroïques. En fins limiers, les deux CHASSEurs le cuisinèrent pour connaître les tenants et les aboutissants de son agression et de son rapt. Ils flairaient une embrouille croustillante. Ces deux-là n’étaient pas faciles à berner mais Hercule leur servit une histoire à dormir debout de créature pas tout à fait humaine – Elvira n’avait-elle pas des yeux lavande qui devenaient jaunes sous l’effet de l’émotion ? –, un être aux pouvoirs surnaturels – la référente cumulait tous les talents –, venu lui enseigner l’art du duel dans ses rêves les plus fous – il cauchemardait tellement après les séances du samedi ! –.
Il avait avoué avoir lu tous les ouvrages de Miranda Fauconnette – c’était la vérité – et avoir essayé des sortilèges en salle blanche, en douce – l’entière exactitude –. Ainsi, il n’avait pas été obligé d’avouer l’usage d’un Lacarnum Inflamare pour réduire en cendres le parchemin griffonné pour ses amis. Les aînés avaient bien ri et souhaité de ne jamais l’interroger, car il serait trop coriace. Les deux inséparables n’étaient pas dupes. Vers 19h00, Sigrid, accompagnée d’Eugénie, était revenue lui rendre visite.
— Nous avons fait ce que tu as demandé.
— Alors ?
— Rien chez Aloysia. Par contre, réponse affirmative pour Lonicera.
— Vous m’aviez bien affirmé que vous aviez toutes vos aises dans vos chambres, grâce à un sort d’extension sur la pièce alors que Umbeijo est terrée dans un trou de blaireau avec des meubles enchantés ?
— Tout à fait. Qu’est-ce que cela signifie ? Une nouvelle intrigue ?
— Oh oui… je vous en parlerai dès que je serai sorti.
Plus aucune mésaventure ne survint pendant une semaine. Jusqu’à ce que le Belge quitte le refuge de l’infirmerie, sur ses deux pieds.
Hercule et ses drôles de dames. Tel était le surnom du quatuor qui circulait parmi les étudiants de Beauxbâtons. Les quatre amis en question n’en étaient pas pleinement satisfaits. Ce samedi après-midi, après deux heures de duel à ingurgiter pas moins de quatre nouveaux sorts – Elvira intensifiait le rythme –, les enfants aspiraient à se trouver un endroit tranquille pour discuter. Hélas, la météo tournait au vinaigre et le temps d’automne s’installait avec une pluie persistante depuis trois jours. La chute des températures les chassait de la relative tranquillité de la forêt. Le château était tout sauf un modèle de discrétion, hormis le sous-sol auquel ils n’avaient pas trouvé le moyen d’accéder.
En désespoir de cause, les écuries où logeaient les Abraxans gigantesques, incarnaient une solution de repli. Eugénie avait apporté un panier rempli de biscuits et de jus de fruit. Elle avait même chipé des couverts sales récurés à merveille par plusieurs Tergeo, bien que ce ne fut pas son sort de prédilection.
La chapardeuse faisait des merveilles avec Accio, le sortilège d’attraction, fort pratique pour se livrer aux larcins et aux blagues potaches. Des quatre, elle était la seule à le maîtriser à la perfection.
Une fois assis sur les bottes de paille dévolues au box des équidés volants, Sigrid rompit le silence :
— Alors, c’est qui ou quoi, A.D ?
— A.D a signé des boiseries et du mobilier de Beauxbâtons. Tout ce qui inclut un sort d’extension. Notre armoire bureau, dans la chambre, chez Urtica. La commode d’Umbeijo. Mais pas vos meubles, chez Aloysia, qui sont à contenance normale. A.D apparaît sur certains bureaux ou armoires de rangement dans les salles de classe. Je l’ai remarqué dans les isoloirs du Sondeur.
— Le Sondeur ? C’est vrai ? s’étonna Sigrid, toujours paralysée à l’idée d’y remettre les pieds.
— Oui. Rappelez-vous la taille, l’encombrement des cabines. À l’intérieur, c’est grand comme une petite grotte, avec les lucioles. Je pense qu’il s’agit de la plus ancienne réalisation de A.D, datée du 14e siècle ou peu s’en faut.
Eugénie ne put s’empêcher de faire un trait d’humour :
— Si elle était en bois, je dirais que la tenue de Madame Cacheton est signée A.D. Vous avez vu tout ce qu’elle y loge ?!
Elle déclencha des rires. Puis, Hercule reprit :
— En fait, j’admirais les réalisations de A.D lorsque je suis tombé sur un meuble signé qui ne comporte pas de sort d’extension.
— Lequel ? demanda la Portugaise.
— Le coffre de rangement des lunettes astronomiques, dans l’observatoire.
Les filles confirmèrent la normalité du coffre.
— Il n’a rien d’extraordinaire. On a rangé les instruments dedans.
— Pourtant, il comporte la marque. Alors, soit A.D a fabriqué du mobilier normal, soit…
— … le coffre est envoûté mais cette sorcellerie est très bien dissimulée.
— Tout à fait. Je penche pour la deuxième hypothèse. Un meuble ensorcelé sera toujours plus cher qu’un modèle sans magie. Un fabricant comme A.D était spécialisé. Quel intérêt pour lui de faire la même chose qu’un menuisier moldu ? Et puis, l’école aura payé moins cher quand elle en aura eu l’occasion et aura sorti des sommes plus importantes quand c’était incontournable.
— Comment trouver ce qu’il cache ?
— J’ai eu le temps de lire quelques livres, cette semaine. Dès que j’ai pu me déplacer, je suis allé à la bibliothèque. Devinez ce que j’ai trouvé dans le tome 2 de Miranda Fauconnette ? Le sortilège Cistem Aperio. Ouvrir un coffre.
— Je pensais que toutes les serrures s’ouvraient avec un Alohomora ? objecta Umbeijo.
— Ou Aberto ! ajouta Eugénie, incollable sur les forçages de serrure.
— Les deux sortilèges que vous venez de mentionner, ouvrent des portes ou des serrures. Cistem Aperio lève le secret sur le coffre. Un double fond, peut-être ?
— Alors, quand est-ce qu’on passe à l’action ? s’impatienta Eugénie.
— Si le temps se lève, ce soir. Depuis début octobre, et pendant un mois, il y a les Orionides, le passage de la Terre dans des poussières cosmiques laissées par la comète de Halley. Si nous sommes surpris, nous prétexterons une observation impossible le reste de l’année. Le pic a lieu aujourd’hui ; c’est un argument de poids.
— D’accord. Qui se chargera du sort ? demanda Sigrid.
— Nous essaierons à tour de rôle, jusqu’à ce que ça fonctionne.
La décision était prise. Umbeijo changea de sujet :
— Dites, vous avez entendu le surnom qu’on nous donne ? Hercule et ses drôles de dames ?
— C’est nul !
— Je partage votre avis, Eugénie. Je trouve ça honteusement réducteur.
— Tu détestes surtout l’idée de te cacher derrière trois gardes du corps, taquina Sigrid.
— Ma chère, je n’aurais pas dit mieux. En fait, avant que ce sobriquet ridicule nous colle à la peau, je suggère que nous trouvions un nom. Le nôtre, emportant notre adhésion.
— Cela me plaît, avoua la petite brune.
— Ah oui alors !
— Je partage ton avis. Comment procède-t-on ? On réfléchit chacun de son côté et on fait une proposition ?
— Pourquoi pas !
Tous les membres acceptèrent de jouer le jeu. Mais Eugénie fut si rapide que les autres jurèrent qu’elle avait préparé une réplique depuis plusieurs jours.
— Comme Hercule est fanatique de ces nouveaux romans d’histoire policière, que dites-vous du club Edgar Allan Potion ?
Elle s’amusa de sa propre blague et communiqua sa joie aux autres.
— On se détache un peu de ma personne, mais on reste sur une référence à mes passions. Puisque nous ne sommes pas si éloignés du pays gascon, nous pourrions être les mousquetaires. Non ?
Il n’était pas convaincu de son idée. Umbeijo fit dans la simplicité :
— Les quatre amis.
— C’est vrai que cela nous représente bien, concéda Sigrid.
— J’aime l’idée du chiffre 4. Cela donne un côté carré, solide et impénétrable, inchangeable.
— Sans blague ! Vous me voyez comme votre amie, pas comme une mascotte de l’équipe de Quidditch ?
— Bien sûr, Eugénie. Pour ma part, je vous vois toutes différentes mais égales en importance.
Les joues de la jeune fille rosirent.
— Hum… Je ne suis pas la folle qui ose tout ? Vraiment ? Dommage ! J’avais pensé à « L’agence risque-tout ».
— Cela ferait un titre magnifique pour une série littéraire d’aventures, jugea Hercule. Et vous, Sigrid, pas d’idée ?
— Si nous avions tous maîtrisé le vol sur balai, comme l’aviation moldue semble prendre une place prépondérante dans leur conflit, j’avais pensé à « l’escadron magique ».
— Joli !
— Nos sévères allergies à l’idée de nous élever autrement que par l’esprit, nous handicapent.
— Oh que oui ! Voler sur un balai… Quelle drôle d’idée !
Eugénie s’activa comme une luciole, traversée par une idée.
— Vous savez que les anglicismes deviennent à la mode. J’ai une proposition qui va vous laisser baba ! Beauxbâtons Academy Best Army !
— Ça sonne bien, admit Umbeijo.
— Et ça, pour nous laisser baba, ça le fait. BABA. Beauxbâtons Academy Best Army. Les babas, vous voyez la chose ?
— Oh… je n’avais pas vu l’acronyme piégeur, s’amusa Hercule.
— C’est bizarre. Nous sommes là, tous les quatre, soudés, hors de nos ordres parce qu’on ne s’y sent pas à l’aise, nota Sigrid, un ton de mélancolie dans la voix. Comme si Elvira de Bazincourt, en faussant nos affectations, nous avait poussés vers un 4e ordre.
Ces paroles firent l’effet d’une révélation.
— Le quatrième ordre…
— Le quatrième ordre.
— Le quatrième ordre !
— Nous le tenons, ce nom !
— Ah oui ! Le chiffre 4 et la réalité, toute nue. Nous sommes à part, depuis le début, martela Eugénie. Moi, en tous les cas, je me suis toujours sentie différente. Mais pas avec vous ! Avec vous, c’est juste… bon. Vous voyez ?
— Totalement, ma chère. Si nous sommes le 4e Ordre, il nous faut un quartier général, à défaut de pavillon. Qu’en pensez-vous ?
— C’est obligatoire. Il faut qu’on trouve un des cinq passages secrets. Ou une cachette sûre. On ne peut pas rester avec les Abraxans. À moins que…
Elle avisa les statues de chevaux, en bois, qui gardaient l’entrée des stalles.
— Mc Flurry parle tout le temps de Poudlard où il faut un mot de passe pour accéder à plein d’endroits gardés par des statues. Si ça se trouve, ici, c’est pareil.
— Ou alors, suggéra Sigrid, il faut lancer un sort sur la statue pour la faire bouger.
— Je connais le sort qui permet ça ! Dissendium !
Le Risque-tout dégaina sa baguette et pointa les statues.
— Non !
Umbeijo se jeta sur son bras et l’abaissa.
— Nous ne sommes pas dans le château.
— Ah oui ! Zut ! Et si je récupérais une potion corrosive ou explosive dans les armoires de Fordecafé ? On fait tout péter et après, on lance des Reparo.
Hercule ricana nerveusement. Après avoir usé de magie pour se défendre, couvert par la référente d’Urtica, il serait dans un marécage sans fond pour expliquer ce nouveau coup d’éclat.
Sigrid raisonna :
— Nous allons explorer le château où la magie a le droit de cité, avant d’entreprendre des actions à l’extérieur. On commence ce soir et on cherche un passage depuis l’observatoire.
— D’accord. Mais si le coffre résiste, je pourrai l’exploser ?
— Non ! s’écrièrent les trois autres.
— Même en retirant les lunettes d’observation avant ?
— Noooooon !
L’après-midi s’écoula à vive allure, en devisant, en riant, en faisant des tas de plans sur la comète – de Halley, sujet du soir –.
Le 4e ordre venait de naître. Désormais, il lui fallait un emblème et une devise.
Dans l’esprit des élèves des trois premières années inscrites à Beauxbâtons, Bourg-Enchanteur était une station géante de Transportation cachée sous terre, dissimulée aux Moldus, accessible depuis l’impasse des Sorbiers, à Bourg-Madame, dans les Pyrénées.
Les autres élèves connaissaient l’envers du décor et gardaient le secret afin que les cadets, arrivés en 4e année, aient la surprise de découvrir le village enterré de Bourg-Enchanteur.
Nul besoin d’autorisation parentale pour y accéder lors des sorties prévues les vendredis après-midi : avoir 13 ans suffisait à débloquer l’accès. Ensuite ? Un sortilège Fidelitas assurait de tenir sa langue avec les plus jeunes.
Pour atteindre le village, il suffisait d’emprunter l’un des quatre escaliers cardinaux aux portes du Central. Ces portes se nommaient : Beauxbâtons, l’Aiguille, Bonnebouche et Millefeuille. La cité miniature comportait surtout des commerces et quelques habitations collectives locatives ou dédiées aux antennes ministérielles locales. Il y avait, entre autres, une Poste – les hiboux empruntaient une cheminée puis une grotte pour naviguer –, une administration multitâche et une antenne du bureau des Aurors, surtout chargée de surveiller les divers trafics avec la communauté sorcière espagnole.
Parmi les commerces, on trouvait un marchand de glaces et de friandises effrayantes, un gros épicier approvisionné en fruits, légumes, viandes et poissons, une librairie vendant aussi des plumes, des encres et des parchemins, un magasin d’alimentation animale, un médicomage, un vétérinomage, un apothicaire naturopathe, une quinzaine de restaurants et bistrots, un vendeur réparateur dépanneur de tous objets magiques et une quantité non négligeable d’échoppes douteuses, localisées près de la porte Millefeuille.
Elvira mourait de faim après la séance de duel entreprise avec ses quatre éléments spéciaux. Cependant, sa priorité était ailleurs. Arrivée au Central, elle se dirigea vers la porte Beauxbâtons, conduisant près des commerces de service. Elle descendit les marches au pas de charge, une main sur sa baguette, l’autre sur sa tenue noire, pour ne pas se prendre les pieds dans le tissu.
Ses yeux lançaient des éclairs jaunes par intermittence. Elle passa sous une arche mordorée où coulait un liquide lumineux, sans fin. Une fois l’obstacle franchi, elle se retrouva dans un enchevêtrement de ruelles étroites éclairées par un ciel irréel, sans soleil mais très lumineux. Elle se hâta d’aller au DAG : le Distributeur Automatique de Gallions.
L’invention française datait de la mise en service du Tunnel de Transportation. Pour prélever quelques pièces sur son coffre, c’était très simple. D’abord, le sorcier acceptait que la banque ait accès à une réserve de liquidités. Ensuite, on introduisait sa bourse vide dans un tube de petites dimensions, prévu à cet effet. Après, on insérait sa baguette dans un fourreau magique capable de prendre l’identité du propriétaire. Une fois identifié, le sorcier parlait dans un tube à Sonorus et s’adressait à un des innombrables guichetiers gobelins de la banque située à Paris pour réclamer son montant.
Le Gobelin contrôlait la présence des liquidités. Il y avait deux cas de figure :
. Des liquidités étaient disponibles. L’opérateur glissait les pièces dans la bourse à extension reçue.
. Aucune liquidité n’était disponible. Alors la banque pouvait prêter à un taux avoisinant un pour dix : un Gallion prêté, dix Gallions remboursés. C’était le système dit « à la française », prononcé à l’identique dans toutes les sociétés sorcières.
Bien qu’il soit en service depuis près de sept années, il n’était pas exempt de dysfonctionnement. Parfois, la bourse était avalée, puis recrachée, car une Noise ou une Mornille était restée à l’intérieur. La bourse au format standard devait absolument être vide pour voyager à l’aller.
Il arrivait également que le fourreau magique ne parvienne pas à lire la baguette. En général, un coup de polish à la cire d’abeille et le tour était joué. À de rares occasions, les sortilèges de traduction se télescopaient avec le Sonorus du tube et la cacophonie n’était pas évitée. Il était difficile de se passer des transcriptions : les Gobelins ne parlaient pas tous le wolof des sorciers sud-africains venus goûter le French foie gras des Pyrénées ou le ragoût de Taupitambour, un ravissant animal aveugle dansant et jouant des claquettes au moindre air de musique.
Tous ces petits désagréments du DAG n’étaient rien à côté du Bazar Ultime Généralisé. Depuis quelques mois, un gang de sorciers très malins avait créé des Yes-Wands, fausses baguettes magiques dont l’unique capacité consistait à absorber l’identité d’une vraie. Selon une théorie des Aurors, pour y parvenir, les truands lançaient sûrement n’importe quel sort bénin et discret – un Tergeo suffisait – en pointant leurs victimes et leur machiavélique engin pompait l’identité. Une fois volée, les brigands la restituaient dans le DAG. Comme une baguette pouvait être prêtée ou conquise en duel et accéder au compte bancaire associé, la vérification de l’identité du porteur n’était pas exigible. Bien au contraire ! Du coup, les malfrats avaient sauté sur l’occasion d’exploiter cette faille.
Elvira introduisit la bourse vide puis sa création tordue. La voix magique se déclencha :
— Je ne reconnais pas votre baguette.
Elle la retira et la réintroduisit.
— Je ne reconnais pas votre baguette.
— Pfff…
Elle la reprit, l’astiqua correctement et recommença la manœuvre. Elle eut enfin droit à la voix d’un Gobelin :
— Bonjour. Indiquez le nombre de Gallions désiré.
— Je voudrais 20 Gallions, s’il vous plaît.
— Je n’ai pas compris.
— J’en veux 20.
— Je n’ai pas compris.
— 20 !!!
— Veuillez abaisser la manette d’envoi.
Elle tira une poignée vers elle et un bruit de succion se déclencha. La bourse en Moke fila dans le tube à une vitesse phénoménale. L’attente commença.
Cinq minutes s’étaient écoulées lorsque la bourse revint, chargée de la somme requise. Elvira contrôla le montant avant de retirer sa baguette et de clore la transaction. Les Gobelins ne commettaient jamais d’erreurs mais la sécurité du tube était sujette à caution. Un piratage sorcier, à coups de Bombarda sur les installations, était plausible.
Nantie de son pécule, elle mit le cap sur Toutenliquide, le bistrot installé en face de Hautefeuille, l’apothicaire agréé pour la vente de potions, onguents, herbes et tisanes. Elle consulta une vieille montre argentée, rayée, dépourvue de bracelet et de chaîne. Il était près de 12h30. Selon toute vraisemblance, sa cible se présenterait d’ici trente minutes, réglée comme du papier à musique.
Un sorcier s’approcha pour prendre sa commande :
— Qu’est-ce que ce s’ra, ma p’tite dame ?
— Un double Tarbais et un Forge Volcanique. Triple dose.
— Triple ?! C’est du violent.
— J’ai l’habitude.
— Ça marche !
Le type avenant, en robe noire et blanche, repartit dans l’estaminet. La jeune femme vit qu’un client précédent avait oublié une Gazette de Paname sur un siège esseulé. Elle s’en empara et découvrit la une.
Les créatures fantastiques étaient à l’honneur. Un article faisait le bilan météorologique de l’été, ayant alterné froidure et chaleur. Juin avait été détestable, juillet chaud, le mois d’août horrible mais septembre s’était rattrapé en étant très caniculaire. L’alternance de climats avait favorisé la prolifération des Pucestis. Semblables à des moustiques jaunes, ces bestioles piquaient et alcoolisaient leurs victimes pour plusieurs jours. Au-delà de trois piqûres, le coma éthylique était inévitable.
Auroch futé, l’organisme ministériel chargé des statistiques sur le trafic des transports magiques, n’avait jamais compté autant d’accidents de balai, notamment chez les sorciers de la tranche 18 à 25 ans. En dépit de potion pulvérisée par balai à épandage, les larves de l’insecte avaient proliféré.
Le Syndicat Amical des Bistrots Restaurants et Estaminets sommait le ministère de prendre des mesures pour éviter une nouvelle érosion de leurs recettes, le Pucestis incarnant une concurrence déloyale dans la saison où les membres faisaient 50 % de leur chiffre d’affaires annuel.
L’infestation n’était pas la nouvelle la plus catastrophique. Selon des sources sûres, un couple de Spongues avait été relâché dans un cours d’eau des Pyrénées par des sorciers inconscients.
« Deux Spongues ! Quelle horreur ! »
La chose ressemblait à s’y méprendre à une éponge de mer. Capable d’effectuer des bonds de dix mètres hors de l’eau, la créature s’attaquait à n’importe quel mammifère, humain compris, le dévorait en aspirant ses yeux et en le vidant par les orbites.
« Un cours d’eau des Pyrénées ? C’est très vague ! Il va falloir sécuriser la Rivière Enchantée, par précaution, tant qu’ils ne les auront pas capturés. »
Le serveur revint avec un verre en grès rempli d’un liquide mordoré, odorant et une assiette garnie de magret de canard farci au foie gras et aux gésiers confits, le tout arrosé d’une sauce brune au Floc de Gascogne rouge, sur un lit de tarbais aillés et pimentés. Une montagne pyrénéenne de haricots ! Elle remercia l’homme, lui versa deux pièces d’or et attaqua son plat.
Entre chaque bouchée, elle lorgnait du côté de l’apothicaire, en mode surveillance active. Puis, alors qu’elle buvait une gorgée de Forge Volcanique, elle tourna la tête vers l’allée du Pasdeloup, un morceau de quartier moins reluisant. C’était l’endroit tranquille où elle et sa cible pourraient s’expliquer.
Une fois les affaires réglées, sans intervention d’un Auror zélé pour les déranger, elle irait faire un tour chez Baz’repair, la boutique du vieux sorcier sachant tout réparer, tout arranger et fabriquer à partir de trois bouts de ficelle. Le propriétaire se vantait de posséder l’équivalent sorcier du Bazar de l’Hôtel de Ville moldu, un grand magasin parisien très en vogue. Elle termina son plat et avala d’un trait le reste d’Armagnac.
Lorsque le sorcier vint débarrasser, il s’attendait à la voir tituber en se levant de table. Il n’en fut rien. Elle fila droit comme un dard de Billywig et se posta à l’angle de l’allée du Pasdeloup et de l’allée des Picmoqueurs. À 12h50 tapantes, la cible se montra. Elle avait déjeuné dans une gargote proche de la porte Bonnebouche : sa seule entorse hebdomadaire aux repas pris au château. Elle pénétra chez l’apothicaire pour acheter sa décoction de cardamome-girofle vaguement herbacée. Elvira s’en était voulue de ne pas avoir compris plus tôt. Elle était si prévisible !
La femme ressortit et se dirigea dans sa direction. Le plan d’Elvira avait fonctionné : dérober deux jeux de tarot et une boule de cristal amènerait Claire Obscur à sortir de sa tanière et à venir se réapprovisionner chez Futurologis, l’échoppe des sorciers atypiques.
La référente se glissa dans un recoin, sortit sa baguette et se tint prête. Le sort fusa. Elle rattrapa sa cible victime de stupéfixion. Elle la fit léviter jusqu’au local de service d’une boutique de restauration mobilière, entre les planches et les chutes d’essences boisées.
— Enervatum !
La stupéfixion cessa sans que la lévitation ne soit levée.
— Elvira ! Mais ça ne va pas, de m’attaquer comme ça ! Me stupefixer, moi !
— Tu ne t’es pas gênée pour en faire autant avec le petit Van Betavende.
— Quoi ? Mais tu délires !
Elle tenta de se défaire de l’emprise de la référente Urtica mais, suspendue à quelques centimètres du sol, elle était dans l’incapacité de s’échapper.
— Tu as osé t’en prendre à un gamin.
— N’importe quoi ! Tu es folle !
— Oh non… j’ai des preuves de ton crime abominable.
— Des preuves ? Tu divagues !
— Ta tisane ignoble que tu bois par litres.
— Eh bien quoi ?
— Elle t’a trahie. Le petit a reconnu la composition. Il a un odorat stupéfiant. Pas de chance pour toi ! Et puis, ses blessures, du Stupefix mal fait, pas maîtrisé, typique d’une voyante maniaque qui privilégie les formules ménagères et ses prédictions tandis qu’elle néglige les sorts basiques. Eh oui…
Elvira exécuta un discret mouvement de poignet et se laissa envahir par des images.
— Tu as interrogé ma baguette ! Elle n’a rien révélé !
— Bien sûr ! Et l’autre, achetée d’occasion ?
— Comment tu…
— Legilimancie.
— Tu n’as pas le droit de…
— Et toi ? Attaquer un môme sans défense !
— Sans défense ?! Ce sale mioche m’a envoyé un Repulso ! D’où sortait-il…
Elle venait de se trahir. Son visage se décomposa.
— Tu t’en es prise à cet enfant !
— Et toi ? Qu’est-ce que tu fabriques avec lui et ses copines, le samedi matin ? Hein ?
— Nous avons monté un club de lecture. Les fans de Miranda Fauconnette. Tu devrais t’inscrire, cela te ferait le plus grand bien.
— Tu n’as pas…
Les pupilles de la référente Urtica se dilatèrent jusqu’à recouvrir les iris jaunis. Sa voix baissa d’une octave.
— Je protège mes élèves. J’en ai fait le serment. Toi aussi ! J’ai le devoir de dénoncer les agressions à l’administration scolaire et au Ministère.
— Tu n’as que des présomptions, aucune preuve.
— Le doute raisonnable mènera les Aurors à utiliser du Veritaserum.
Claire leva le menton, croisa les bras et bomba la poitrine.
— Tu n’oseras pas. Je sais des choses sur toi. Très… compromettantes.
Elvira laissa la colère la submerger. Sa baguette crépita.
— Tes origines, ta nature, tes petits secrets. Je sais.
— Merveilleux. Puisque tu sais tout, tu n’ignores pas qu’un matin, tu pourrais ne pas te réveiller et personne ne soupçonnera quoi que ce soit. Propre, net, pas de magie, pas d’incantation, aucune arme. Élimination, inhumation, oubli, remplacement par un autre enseignant.
Claire Obscur tremblait. Les iris d’Elvira refusaient de recouvrer leur teinte lavande. Un raffut venu de la boutique les dérangea. Un employé approchait.
— D’accord. J’arrête. Tu as gagné. De toutes les façons, à la fin, l’abomination sera libérée. La prophétie s’accomplira.
— Bien. Tu arrêtes aussi de le tyranniser. C’est stupide.
— Il est nul, il n’a pas le Don.
— À ce compte-là, ils sont tous nuls. Ils n’ont jamais le Don. À part un élève tous les quatre ou cinq ans. Ne viens pas pleurer si tu n’as plus le moindre élève à partir de la 3e année. Il n’a peut-être pas le Don mais son esprit de déduction, son intuition font la différence. Il est vraiment spécial, exceptionnel. Juge uniquement son travail et fiche-lui la paix. Idem pour ses amies.
— Et en contrepartie ?
— Rien. Estime-toi heureuse de te réveiller chaque matin !
Claire tenta de marchander.
— Et ton club de lecture ?
— Pas tes oignons !
— Tu me fais redescendre ?
— Je veux ton autre baguette dans mon casier, ce soir. En garantie que tu te tiendras tranquille.
Elle desserra l’emprise et les pieds de la rousse touchèrent terre. Elle détala sans demander son reste.
Elvira grimaça. Elle avait bluffé et était passée en force. Hélas ! Si Claire avait des informations sur sa nature, la forme de sa voyance impliquerait une fonte de la glace, une volute emprisonnée dans une éprouvette, stockée quelque part dans le château ou au-delà. Mettre la main sur la prophétie la concernant, c’était éliminer le moyen de pression de la voyante. La prédiction n’était pas reproductible. Elle inspira et expira pour évacuer la colère. Elle s’était infiltrée, elle devait la traquer et l’expulser avant…
Elle tourna la tête en direction de la porte de service. Elle sentit la présence juste derrière. Elle quitta l’impasse et revint dans l’allée du Pasdeloup. Elle hésita. Elle fouilla sa poche, ressortit son antique montre sans bracelet et l’admira. Ses yeux devinrent roses et s’emplirent de larmes. Elle se donna du courage et avança, mètre après mètre.
Elle arriva devant la porte du Baz’repair. La devanture vitrée regorgeait d’objets hétéroclites, entassés sur plusieurs couches. La peinture verte des boiseries était ternie et écaillée par endroits. Le magasin avait l’air moribond.
Elle poussa la porte et entra, contournant les innombrables présentoirs récupérés, accumulés au fur et à mesure des années. Le magasin ne mesurait guère plus de vingt mètres carrés. L’arrière-boutique n’était pas plus étendue. Le BHV sorcier… à quelques années-lumière du succès moldu.
Un vieillard ridé aux jambes tremblantes s’approcha en mesurant chaque pas et en regardant là où il mettait les pieds.
— Bonjour. Que puis-je pour vous ?
L’ancêtre, aux cheveux blancs et rares, à l’œil vif, accomplit un effort prodigieux pour lever la tête et découvrir son interlocutrice.
— Bonjour… Je possède une vieille montre sans bracelet, ni chaîne, à laquelle je tiens beaucoup. Et… je me demandais s’il serait possible de la transformer pour que je puisse la porter ailleurs que dans ma poche d’uniforme.
— Eh bien… je pourrais en faire un pendentif. Avec une jolie chaîne en PLATINE. Je crois que ce métal a une valeur particulière… Elvira ?
— Du PLATINE. Ce serait parfait… Papa.
— Il y a bien longtemps…
— Papa, s’il te plaît…
Le vieillard hocha la tête, versa une larme et se reprit :
— Comment va Armand ? Mon ancien élève est-il toujours aussi drôle ?
— Si l’humour était une forme de magie, il en serait le chantre. Il ne perd jamais son sens de la dérision. Sauf quand…
— … des spectres approchent de l’Académie. Il m’a toujours amusé, avec cette allergie. C’était… après son séjour à Poudlard, je crois. Il avait apprécié ce voyage mais pas Peeves, leur esprit frappeur. Il avait fait le vœu de capturer ses semblables et de les enfermer. Je l’avais aidé à fabriquer un piège avec… je ne sais plus. Du crin de licorne dans un piège en citrus ?
— Du cerisier et du cœur de dragon, Papa. Il fallait cette combinaison pour les retenir.
— J’avais presque oublié à quel point tu aurais pu faire une merveilleuse fabricante de baguettes magiques. Tu aurais ridiculisé Cosme Acajor. Les sorciers auraient accouru du monde entier pour acheter tes créations.
La jeune femme exhiba sa baguette de sureau au cœur de Manticore.
— Tu l’as toujours ? La seule que tu aies fabriquée ?
— Oui. Elle a fait assez de dégâts. Maintenant, j’enseigne le contrôle, la modération.
— Armand n’est pas éternel. Un jour, il devra partir et cesser d’oublietter tes collègues pour leur faire croire que tu es arrivée il y a 6 ou 7 ans, au lieu de 70.
— Je sais.
— Je ne suis pas immortel, Elvira. Tu pourrais reprendre la boutique à ma mort.
— Tu sais bien que non, Papa. Je devrai partir, loin et recommencer une nouvelle vie. Maman m’a légué un héritage… contraignant.
Monsieur de Bazincourt soupira. À 125 ans, il était toujours amoureux.
— Ta mère… était merveilleuse. Je l’ai aimée au premier regard. Quand nous nous sommes unis, nous n’avions que seize ans, mais nous savions que c’était pour la vie. Quand nous nous sommes mariés, nous nous sommes mis nos communautés respectives à dos. C’était écrit. C’était un autre temps, troublé. L’empereur moldu n’était pas tendre avec les gens… différents. Et puis, tu es arrivée, très vite. Un immense bonheur qui a duré presque 30 années. C’était inespéré. Vois-tu, ta… maman… en renonçant au sang réclamé par sa condition, prenait le risque de devenir assoiffée jusqu’à la folie. Et… c’est arrivé.
— J’ai assassiné ma mère.
— Non ! Elvira… non ! Tu m’as sauvé la vie.
— J’ai tué Maman. Je… je n’aurais pas dû revenir.
Elle tourna les talons et se précipita vers la porte du magasin. Un sortilège informulé la scella. La référente fit volte-face.
— J’ai attendu dix ans avant de te revoir et de pouvoir te parler, ma fille. Je mérite plus que quelques paroles, ne crois-tu pas ?
Les yeux de la femme à la jeunesse éternelle rosirent. Elle tendit la montre à son père.
— Si tu peux en faire un pendentif, je patienterai en sirotant une boisson.
— J’ai une bonne bouteille de Forge Volcanique. Millésime 1789. Il devrait révolutionner ton palais.
Elle sourit, prit une chaise et s’assit, en paix pour quelques heures.