Le 1er juillet 1969 s’annonçait comme une belle journée. Un soleil radieux baignait la campagne écossaise et ses rayons réchauffaient l’atmosphère aux parfums de bruyère. Les vacances scolaires débutaient avec leurs traditionnelles files de véhicules surchargés, leurs gares aux trains bondés, leurs aéroports grouillants, avec, comme dénominateur commun, des valises sur le point de craquer et des touristes blancs comme des cachets d’aspirine.
Néanmoins, en cette fin des sixties, un événement exceptionnel volait la vedette aux sacro-saints congés estivaux : la mission Apollo 11. Dans trois semaines, si les prévisions de la NASA s’avéraient exactes, l’homme poserait le pied sur l’unique satellite naturel de la Terre. Cette première, étape cruciale de la conquête spatiale, alimentait toutes les conversations moldues, jusqu’au fin fond du plus humble des pubs écossais. Poppy s’en moquait éperdument.
À dire vrai, Poppy Pomfrey ignorait presque toutes les informations moldues. Diplômée de l’école de magie Poudlard avec d’excellentes notes en potions, sortilèges et botanique, elle avait rejoint le personnel de Sainte-Mangouste, l’hôpital secret du monde des sorciers. Elle y avait acquis de solides compétences et incarnait désormais une infirmière apte à soigner les accidents, les désartibulations, à conjurer les mauvais sorts et à contrer les poisons les plus retors. Mieux, elle excellait dans la préparation de la Pimentine, un magnifique remède contre le rhume inventé par Glover Hipworth et se délectait de ses effets secondaires : l’émission de jets de vapeur par les oreilles, durant quelques heures.
Sa réputation de guérisseuse efficace, volontaire et stoïque en toutes circonstances s’était vite forgée et elle avait écumé les cinq niveaux de l’hôpital. Du rez-de-chaussée au quatrième étage, des simples accidents matériels – chute de balai, par exemple – aux sortilèges gravissimes, en passant par les imprudences avec les créatures fantastiques, les virus – ah les ravages de la Dragoncelle ! – et les charmes et autres liquides enchantés – les potions d’amour étaient en vogue chez les sorciers babas cools en cape à fleurs –.
Depuis quelque temps, le niveau zéro était saturé d’élèves de Poudlard, victimes d’accidents de Quidditch. Le jeu le plus populaire se durcissait même si aucun match ne comportait autant d’infractions que celui de la coupe du monde 1473, resté dans les annales avec sept cents fautes. Face à cette recrudescence de blessures, madame Pomfrey avait alerté sa hiérarchie. L’avertissement fut transformé en contre-attaque : ses chefs la sommaient de trouver une solution plutôt que de se plaindre d’affluence d’élèves issus de Gryffondor, Serdaigle et Poufsouffle – Devinez qui commettait les agressions et s’en sortait indemne ? –. La goutte d’eau avait été atteinte lorsque Steve Laughhalot, capitaine de Serpentard, avait délibérément embroché son homologue de Poufsouffle. La pauvre victime avait dû subir de nombreuses opérations délicates, des applications d’onguents coûteux et des formulations d’incantations telles que Vulnera Sanentur, avant d’être renvoyée à sa famille catastrophée.
Lasse, Poppy avait relevé le défi lancé par ses supérieurs et envoyé un hibou au directeur de Poudlard, Armando Dippet. C’était son successeur, en pleine passation de pouvoir, Albus Dumbledore, qui lui avait adressé la réponse :
« Chère madame Pomfrey,
J’ai bien reçu votre hibou. J’ai noté, comme vous, une recrudescence des accidents graves lors des compétitions de Quidditch. Malgré des mises en garde répétées et des exigences de fair-play, relayées auprès des quatre directeurs de maison, il semble que la fougue de nos joueurs demeure quelque peu excessive. L’approche de la coupe du monde, l’année prochaine, exacerbe certains comportements.
Je suis également conscient que le temps de transfert des blessés de Poudlard à Sainte-Mangouste incarne un sérieux frein à leur guérison.
Ces constatations m’ont conduit à la réflexion suivante : ne serait-il pas judicieux d’ouvrir une salle de soins à Poudlard, avec des lits en nombre suffisant, sous l’autorité d’un guérisseur expérimenté ? Je me souviens parfaitement de vous, de votre excellence, votre rigueur, lorsque vous étiez l’une de mes élèves. Je serai donc enchanté de m’entretenir avec vous le 1er juillet à ce sujet.
Avec toute mon amitié.
Albus Wulfric Perceval Brian Dumbledore,
Directeur adjoint de Poudlard. »
Poppy n’avait pas hésité une seule seconde. Elle avait renvoyé le pauvre rapace éreinté avec ces lignes :
« Cher Professeur Dumbledore,
Je serai au rendez-vous avec joie.
Votre dévouée,
Poppy Pomfrey,
Infirmière à Sainte-Mangouste. »
Le jour J, dès l’aube, elle avait fourré son nécessaire de soins, des ingrédients de base, son chaudron pliable, sa coiffe et sa tenue de travail dans une grande besace. Elle avait enfilé le sac en bandoulière par-dessus sa cape de voyage. Munie de son balai volant, suivie comme son ombre par une chouette hulotte très vive, prénommée Needle, elle avait cherché une petite ruelle déserte de Londres, idéale pour un décollage discret. Là, elle avait enfourché le Friselune modèle 1901, une antiquité fabriquée à la main, écaillée, victime des outrages du temps et s’était envolée pour un très long voyage.
Le balai poussif, vieillissant, aidé par un opportun vent de sud, peinait à conserver son altitude et son allure d’escargot. C’était à se demander comment Poppy avait préféré se lever aux aurores pour emprunter ce bout de bois antédiluvien au lieu d’emprunter le réseau de cheminées, le Poudlard Express ou de transplaner, tout bonnement. Il y avait une explication. Enfin… plusieurs.
D’abord, en tant qu’infirmière intransigeante avec l’hygiène et la propreté, Poppy détestait les cheminées, leurs suies grasses, leurs cendres salissantes et leurs pertes imprévisibles lorsque leurs ramonages réguliers n’étaient pas respectés. Ensuite, nous étions le 1er juillet et le Poudlard Express avait effectué son dernier voyage hier, de la gare de Pré-au-Lard à King’s Cross, ramenant les élèves pour les vacances d’été. Il ne remplirait de nouveau ses fonctions qu’au 1er septembre. Enfin, notre chère sorcière n’avait pas son diplôme de transplanage. Plus précisément, Poppy avait échoué à trois reprises, victime de désartibulations douloureuses. Elle n’avait pas franchi l’étape du cerceau posé au sol. En revanche, elle avait trouvé sa vocation à travers cette expérience cuisante : soigner.
Alors, elle n’avait pas le choix : soit elle se frottait aux incompréhensibles moyens de transport moldus, soit elle se contentait de son vieux Friselune, maigre héritage familial.
La sorcière était encore à bonne distance de Poudlard et le temps changeait. Adieu l’azur ! Le ciel se parait de nuages noirs, menaçants et le vent se renforçait. Son balai tanguait, se cabrait voire hoquetait, en pleine crise de foi en ses aptitudes magiques. Poppy regrettait de ne pas avoir acquis un modèle fiable et assez récent, comme une Étoile Filante de la Compagnie des Balais Universels. Hélas ! Sa famille de sorciers était de condition modeste et ses émoluments actuels ne lui autorisaient pas la moindre folie.
Soudain, à l’aplomb d’une colline, une rafale de vent les déstabilisa, elle et sa monture. La soignante poussa un cri strident, suivi d’un « Non ! » aux accents de fatalité. Le Friselune connut un ultime soubresaut et cessa de voler. Elle fit une chute d’une bonne dizaine de mètres et rebondit sur l’herbe grasse avec la violence d’un Maxima Bombarda. Le roulé-boulé cessa après quelques secondes qui lui parurent des heures. Elle ne perdit pas conscience et encaissa la douleur.
— Ooohhh ! s’écria-t-elle lorsqu’elle constata les dégâts.
Le balai était en deux parties. L’avant était désolidarisé, à quelques mètres de sa position. Le reste était coincé sous son corps. Elle avait quelques contusions mineures sauf une belle entaille, le long de l’avant-bras gauche. Le manche brisé en était la cause.
Elle contrôla sa jambe droite, bloquée et tordue. Elle tenta de la dégager mais la souffrance fut intolérable. Son membre inférieur était fracturé. Elle tâtonna sous sa cape et mit la main sur sa baguette magique. Elle se concentra, visa sa jambe et prononça la formule adéquate :
— EPISKEY !
Un craquement sinistre résonna. Elle se mordit les lèvres pour ne pas hurler. Plus les os étaient brisés, plus la réparation était insupportable. Dans son malheur, elle avait de la chance de posséder une baguette en sorbier avec du crin de licorne : arbre symbole de guérison et de vie, associé à un cœur plus docile et propice aux enchantements. L’une des meilleures combinaisons pour soigner.
Lorsque la douleur s’atténua, elle put fouiller dans sa besace. Elle trouva une fiole d’essence de Dictame, le passe-partout du guérisseur. Elle en appliqua une bonne rasade sur sa coupure. Elle se redressa, arrangea sa tenue, rassembla ses effets et se mit en quête d’informations sur la zone de son crash. Elle avisa une route moldue à trois ou quatre cents mètres de sa position. Son balai hors service, perdue en pleine campagne écossaise, avec la pluie entrée dans la partie, elle n’avait pas d’autre choix. Elle balaya l’horizon du regard, à la recherche de curieux. Il n’y avait pas âme qui vive à des kilomètres. Si Poudlard se cachait dans les Highlands, ce n’était pas sans raison.
Parvenue à la route moldue, elle scruta les alentours, à la recherche d’un abri de fortune ou d’une habitation abandonnée. Elle trouva son bonheur à une intersection, sous la forme d’un chalet de bois et d’ardoise, dénué de porte. Elle hâta son pas. La pluie redoublait d’intensité et produisait un staccato presque assourdissant. Parvenue à son but, elle découvrit, fixé sur l’unique paroi, un panneau imprimé, couvert de noms, de chiffres et d’horaires. Incompréhensible aux yeux d’un sorcier ignorant des coutumes moldues et, sans doute, à ceux des Moldus tant cette avalanche alphanumérique avait de quoi rebuter. Pourtant, elle reconnut le nom d’une ville proche.
Elle plongea la main dans son sac, prit un morceau de parchemin, une plume magique et écrivit :
« Mon balai m’a lâché. Pouvez-vous m’aider ? Je suis près de Golspie.
Poppy Pomfrey »
Elle roula la missive et la noua à la patte de sa hulotte. Needle lui donna de légers coups de bec affectueux que Poppy remercia par une douce caresse sur les plumes les plus soyeuses de sa tête. Elle lui dit :
— Trouve le professeur Dumbledore et délivre-lui mon message.
La chouette s’ébroua et prit son envol de l’abribus. Poppy la regarda poursuivre son voyage vers le nord, jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue.
Le temps passait avec une infinie lenteur. En excellente professionnelle, madame Pomfrey revoyait les arguments indispensables pour emporter le poste d’infirmière, le matériel qui serait nécessaire pour accueillir élèves, enseignants et personnels blessés ou malades de Poudlard. Elle ferait sûrement appel aux professeurs dans certains cas délicats, comme Horace Slughorn, le maître des potions ou bien le professeur Dumbledore, expert en mauvais sorts et bien des domaines. Il était tout aussi certain qu’elle serait dans les bonnes grâces du professeur en charge de la botanique, pour utiliser les ingrédients produits au château.
Son attention fut perturbée un bruit rauque et pétaradant. À travers le rideau de pluie, elle distingua les phares d’un véhicule moldu. Une voiture. Elle roulait à allure modérée, comme si le conducteur n’était guère habitué à la conduite par un temps à ne pas mettre un Niffleur dehors.
C’est à ce moment précis que son moyen de transport magique débarqua par les airs : un carrosse, tiré par deux Sombrals, guidés par un demi-géant hirsute. Il effectua une descente en piqué, droit sur la voie routière.
— HAGRID ! Nooooooon !
Hélas, le garde-chasse n’entendit rien des suppliques de Poppy et nul besoin d’avoir suivi des cours de divination pour deviner ce qui allait se passer.
Le conducteur se retrouva nez à nez avec un chariot volant, sans moteur visible, avec une espèce de troll juché à l’avant. Pris de panique, le pauvre mit un coup de volant fatal à droite et s’encastra dans un poteau.
Poppy bondit comme un diable de sa boîte et fonça au secours des malheureux Moldus. Hagrid stoppa son attelage, descendit et vint à sa rencontre, en ne cessant de marmonner :
— Je n’aurais pas dû faire ça ! Je n’aurais pas dû faire ça !
Poppy tentait d’approcher des blessés mais ne savait comment procéder avec la portière. Le garde-chasse arriva à la rescousse. Il ouvrit côté conducteur, manquant de peu d’arracher la tôle et de dégonder l’ensemble.
— Monsieur, Monsieur, vous m’entendez ? questionna l’infirmière.
Il y avait du sang un peu partout. De vilaines coupures pour le conducteur et sa passagère asiatique. À l’arrière, il y avait deux enfants, un garçon et une fille, choqués mais en meilleur état. Ils hurlaient de terreur et redoublèrent d’intensité à la vue d’Hagrid.
Poppy sortit sa baguette et leur lança :
— Petrificus totalus !
Le silence revint. L’homme balbutia :
— Que… qui… qu’est-ce…
— Comment vous appelez-vous ?
— …
— Votre prénom ?
— J… J… John.
— D’accord. Et votre compagne ?
— Yo… Yoko.
— C’est bien. John, je suis infirmière. Je vais vous soigner. Ne vous inquiétez pas.
— Les enfants… ?
— Ça va.
— C’était quoi… sur la route… ?
Elle n’eut pas le temps de répondre. John et Yoko 1 venaient d’apercevoir le géant chevelu, avec son accoutrement suspect. Ce n’était pas normal, pas plus que cette femme en cape munie d’une baguette. Ils s’agitèrent sur leurs sièges, au moins où Poppy dut prononcer en toute hâte :
— STUPEFIX !
Immobilisés, les quatre occupants de l’Austin Maxi eurent droit à un examen approfondi. Dans le choc, John s’était cassé un poignet. Poppy le répara, pressentant que l’homme serait gravement handicapé dans sa vie si ses mains subissaient un dommage.
Hagrid ne cessait de se confondre en excuses.
— Trouvez-moi plutôt une idée à leur suggérer pour qu’ils nous oublient à tout jamais.
— Ils ne croiront jamais avoir croisé un touriste maladroit sur leur route.
— Un quoi ?
— Un touriste mala…
— Ça fera l’affaire !
— Mais…
— Reculez-vous, Hagrid !
Le garde-chasse obtempéra et se tint hors de la vue des Moldus. Poppy s’assura que les blessures apparentes seraient assez concordantes avec la force du choc, leva sa baguette une ultime fois et prononça :
— Finite incantatem. Oubliettes. Memorandum fabula imaginaria.
Puis, elle rejoignit le garde-chasse auprès de la diligence.
— C’est fait.
— Nous ferions mieux de ne pas traîner dans les parages.
Poppy récupéra ses effets personnels et s’engouffra dans l’habitacle où elle se sécha rapidement. L’équipée s’envola sans délai. Ce jour-là, elle ne fut pas consciente d’avoir soigné l’un des quatre garçons dans le vent, un membre du groupe le plus connu sur la planète. Elle ne savait pas qui était John Lennon, Yoko Ono, pas plus que les Beatles.
Son entretien avec le professeur Dumbledore se déroula à merveille. Elle le trouva un peu pâlot, soulagea son foie et obtint le poste qui lui permit de rencontrer, un jour, une véritable célébrité : Harry Potter ! Finalement, de ce 1er juillet 1969 pourtant riche en péripéties, Pompom comme l’appelaient affectueusement Albus et Minerva, ne retint qu’une contrariété : pour une mystérieuse raison, Albus Dumbledore avait refusé ça-té-go-ri-que-ment qu’elle pratique un EPISKEY sur son nez cassé.
« Une blessure sentimentale », avait-il opposé comme argument.
« Un grand homme, ce Dumbledore », comme le répétait Hagrid.
1 John Lennon et Yoko Ono ont bien eu un accident de voiture dans les Highlands, le 1er juillet 1969, avec leur Austin Maxi. Ils étaient accompagnés de leurs enfants respectifs. Ils ont été hospitalisés et ont reçu des points de suture. John a affirmé avoir perdu le contrôle du véhicule à cause d’un touriste.