L’Amphigikien souffrait de graves blessures. Il avait perdu une quantité importante de sang et n’avait pas pu reprendre son poste. Il avait prétexté des déboires en tentant de maîtriser un croup enragé. Son patron avait avalé la couleuvre. Orion n’avait pas pu se rendre à Sainte-Mangouste, l’hôpital des sorciers. En découvrant la nature de ses dommages corporels, n’importe quel médicomage aurait identifié des sorts noirs et aurait transmis un rapport au Bureau des Aurors. L’identification de l’intrus du Ministère aurait été un jeu d’enfant.
L’espion avait mené sa mission à son terme et s’il mourait sans pouvoir se réincarner, qu’il en soit ainsi ! Après douze mille années d’existence, il avait droit au repos éternel.
Allongé sur son lit depuis vingt-quatre heures, il appliquait des soins magiques avec sa baguette, théories découvertes dans des manuels acquis de longue date chez Fleury et Bott. Les sauts imprévisibles de Tourette, le Chartier, sur sa cuisse lacérée n’arrangeait pas la guérison et quand son maître le repoussait, l’animal débitait sa liste d’insanités en guise de réplique.
Le surlendemain de son exploit, au petit matin, un hibou livreur toqua à la fenêtre. Il apportait la Gazette du sorcier. Orion se traîna jusqu’au chien assis, rétribua le rapace et prit sa feuille de chou. Ces derniers temps, le journal titrait systématiquement sur les réformes révolutionnaires de la Ministre de la Magie Hermione Granger-Weasley et soulignait les vagues de contestation dans la communauté sorcière. Le quotidien raillait son obsession pour la protection des créatures magiques et sa lutte pour les droits des catégories en marge telles que les loups-garous, les vampires ou les centaures.
La veille, le trio de gamins voleurs avait fait les gros titres du journal vedette du monde sorcier, sans être nommés. Orion avait décroché un entrefilet grâce à son intrusion sans action ou larcin identifié. Une chance que l’analyse ADN et l’informatique n’existent pas chez les sorciers sinon, avec toutes les traces de sang qu’il avait laissées, il était fait comme un rat.
Mais ce matin, ni la ministre, ni les intrus ne faisaient la une. Les textes étaient aussi insipides qu’un tabloïd anglais. Les articles creux à souhait n’étaient pas signés des journalistes et des éditorialistes habituels. Pour un peu, il aurait recyclé le journal en litière pour Tourette.
Il mit sa lecture de côté, se leva en grimaçant et se vêtit pour sortir. Il devait remplir son garde-manger avec quelques denrées. Trop faible pour transfluider, porter de lourdes charges, il n’avait guère de choix pour le ravitaillement. Les frères Weasley vendaient des confiseries, en plus de leurs Farces et Attrapes. Parfait pour se dépanner, à condition de ne pas ingurgiter de sucreries ensorcelées.
Il prit sa baguette et fit apparaître un bâton d’ébène d’un bon mètre. Une touche de magie additionnelle et l’extrémité s’arrondit. Il s’appuya sur la canne improvisée. Elle soulagea sa cuisse blessée.
Il quitta son logement et descendit au rez-de-chaussée, avec un air de supplicié. Chaque pas lui coûta une grimace. Il mit de longues minutes à atteindre la boutique Weasley. Lorsqu’il pénétra à l’intérieur, il tomba en pleine discussion familiale. Il y avait George, sa femme Angelina, Ron et une cliente qu’il identifia comme Padma Patil. Ils suspendirent leur conversation à son entrée.
— Bonjour, monsieur Centuri, entama Ron Weasley. Que puis-je pour… Eh ! Que vous êtes-vous fait ?
— Une rencontre avec un Croup.
— Un simple croup vous a mis dans cet état ? fit George.
— Il avait la rage. Transmise par un renard. J’ai voulu le maîtriser à mains nues et je n’ai compris mon erreur que trop tard.
— Ohhh ! Vous êtes allé à Sainte-Mangouste ? questionna Angelina.
— Non, un hôpital moldu. Il n’y a que les Moldus qui ont un remède contre cette maladie mortelle. L’ennui, c’est que la guérison est longue. Mes soins magiques – sortilèges et potions – sont émoussés.
— Vous vous soignez tout seul ? s’étonna Padma.
— Oui. S’occuper d’animaux magiques vous contraint à gérer vos blessures et celles des créatures. Il y a intérêt à s’y connaître en sortilèges et en préparation d’onguent. Je suis sûr que votre frère Charlie fait comme moi, lança-t-il à l’adresse de Ron et George.
— Ah oui ! Les dragons, ce n’est pas de tout repos.
— Pas comme un corbeau, hein ?
— Un corbeau ? Pourquoi parlez-vous d’un corbeau ? fit Ron.
— Je vous en ai vendu un il y a quatre ou cinq jours. Pour votre fille, Rose.
— Pardon ? Mais je n’ai pas de fille.
— Quoi ?
— Nous le saurions si nous avions une fille, n’est-ce pas chéri ? déclara Padma en enlaçant Ron et en lui claquant un baiser éclair sur les lèvres.
— Pour sûr, ma colombe ! Panju est fils unique et nous donne assez de travail comme ça !
Orion vacilla et George se précipita pour le rattraper. L’Amphigikien était blême. Ron apporta une chaise, une Bièraubeurre et des friandises.
— Vous n’avez pas l’air bien. Vous n’allez pas travailler dans cet état ?
— Non, non… À vrai dire, j’ai quitté mon lit pour me ravitailler. Je n’ai plus rien à manger.
— On va s’occuper de vos courses. Vous êtes trop faible. Ça affecte votre mémoire.
— Oui… oui… j’ai confondu avec un autre client.
— Vous êtes vraiment désorienté. Tenez ! Mangez, mangez, cela vous fera le plus grand bien.
Ron en profita pour se servir dans le paquet de friandises.
— Ron chéri, il s’est fait mordre, il n’a pas croisé un Détraqueur. Et puis arrête de chiper des bonbons ! ajouta-t-elle en lui mettant une tape sur les doigts. Tu vas encore prendre un kilo !
George et Angelina pouffèrent de rire.
Un bon quart d’heure plus tard, les femmes raccompagnaient l’employé de la Ménagerie Magique chez lui et l’aidaient pour ses courses. Elles lui firent promettre de leur envoyer un hibou s’il avait besoin d’assistance ou s’il subissait une nouvelle désorientation.
Lorsque la porte se referma, le Chartier s’exclama :
— Oh merde alors !
— Tu ne crois pas si bien dire, Tourette.
— Grossier personnage ! Espèce de Troll mou du baveboule !
Il était désemparé. La réalité avait changé. Les protagonistes n’en avaient pas conscience sauf lui. Pourquoi ? Comment ?
L’explication du comment était simple : les gamins avaient commis une bourde monumentale en utilisant le Retourneur de temps Nott. Laquelle et quand ? Mystère. Y avait-il d’autres dommages collatéraux ? Il l’ignorait. Enfin, si, il en connaissait un : si Hermione n’était pas mariée avec Ron, elle avait subi un changement. Lequel ?
Pourquoi en avait-il conscience ? Était-ce sa mémoire qui était particulière, linéaire ? Ou bien était-il épargné parce qu’il avait utilisé le Retourneur ? Les Retourneurs ? Une sorte d’immunité ?
Il s’allongea, ferma les yeux et supplia le ciel pour que tout ceci ne soit qu’un cauchemar.
Trois jours s’étaient écoulés. Orion parvenait à se déplacer avec sa canne mais se fatiguait en proportion. Il avait tenu à reprendre son travail mais le patron de la Ménagerie Magique l’avait cantonné à la vente et au conseil. Pas question de soigner ou de porter des charges. Il veillait à ce que son employé observe des pauses régulières.
En fin de journée, avant de regagner ses pénates, l’Amphigikien faisait une halte au Chaudron Baveur afin de collecter des informations et de déterminer l’ampleur des changements.
Ron était marié à Padma Patil. Ils avaient un garçon. Hermione était célibataire et enseignait à Poudlard. Harry commandait toujours le bureau des Aurors mais semblait introuvable depuis trois jours, comme un croup sur une piste dans la Forêt Interdite.
Le convalescent sirotait une Bièraubeurre au comptoir avec Hannah Abbot lorsque son mari, Neville Londubat, fit son apparition dans la cheminée.
— Bonsoir tout le monde ! lança-t-il à la cantonade.
Une réponse collective s’éleva entre les murs.
Il se tourna vers sa femme et reconnut Orion.
— Bonsoir, monsieur Centuri. Oh… Eh bien… vous êtes dans un sale état !
— Les créatures magiques…
— Je n’aurais jamais pu accomplir votre travail. Déjà, les cours avec Hagrid… ça tournait toujours à la catastrophe pour moi.
Le professeur de botanique soupira. Il avait l’air épuisé.
— Dure journée, chéri ?
— Assez. Entre les élèves qui ne se passionnent pas pour la botanique et le petit Dolohov qui a vidé mes stocks de branchiflore pour explorer le lac noir, c’était agité.
— Fichu Dolohov ! Il prend le chemin de son père.
— Je ne pense pas. C’est juste un gamin en manque de repères. Au fait, j’ai croisé Harry. Il te transmet ses amitiés.
— Que faisait-il à Poudlard ? Il a détecté un nouveau mage noir ?
— Absolument pas !
Neville baissa d’un ton et chuchota :
— Son fils Albus a dû faire un truc louche. Avec Scorpius Malefoy.
— Ah bon ? fit Hannah.
— Harry était dans la Forêt Interdite. Il les cherchait.
— Harry était plutôt doué pour s’attirer des ennuis. Albus est bien son f…
La fin de la phrase d’Hannah ne vint jamais. La patronne du Chaudron Baveur devint luisante comme une luciole. Neville fut atteint par la même affection. La plupart de la clientèle subit le même sortilège. La luminescence augmenta jusqu’à l’aveuglement d’Orion. Ils disparurent en un millier de particules lumineuses qui s’éparpillèrent. Toutes les transformations, tous les aménagements réalisés par Hannah s’effacèrent et l’intérieur du bistroquet devint sombre et sale, à l’image de la Tête de Sanglier de Pré-au-lard. Un bonhomme patibulaire, mi-humain, mi-troll se matérialisa derrière le comptoir. La Bièraubeurre d’Orion se changea en whisky Pur Feu frelaté, à la teinte suspecte.
— Dégage du comptoir, l’infirme ! grogna le sale bonhomme.
Orion recula et jeta sa monnaie sur le comptoir. Clopin clopant, il se dirigea vers la cour et le Chemin de Traverse.
— Nom d’un Croup ! Ils ont recommencé !
— Qui a recommencé quoi ? beugla un type louche.
Un gardien était posté à l’entrée magique du chemin. Capuche rabattue, air suspicieux et menaçant, il avait tout du Mangemort.
— Euh… Les Canons de Chudley. Ils ont recommencé à jouer comme des pieds.
— Mais de quoi tu parles ? Tu fais quoi, ici ? Tu es qui ? Tu es bien un Sang-Pur ? Montre-moi ta baguette !
— Oui… bien sûr…
— Doucement, fit le cerbère, sa baguette tendue vers le suspect. Écarte les pans de ta cape et en douceur !
Le blessé s’appuya sur sa canne d’une main et écarta les pans de l’autre. Le Mangemort ne vit rien de dissimulé et enragea :
— Il y a rien ! T’es qui ? Un hybride ou un Sang-de-Bourbe ?
Orion relâcha sa cape, éjecta Yquem dissimulée sur son avant-bras droit et lança :
— MAXIMA BOMBARDA !
Comme si elle avait ressenti l’aura méphitique du gardien, la baguette de vigne se déchaîna. L’adversaire imprima sa silhouette dans les briques du mur.
Orion tapota, l’entrée se révéla et il s’engagea sur le Chemin de Traverse. Il faisait si sombre qu’il dut lancer un Lumos pour ne pas trébucher sur les pavés en piteux état. Le reste de la rue était à l’image de la voie piétonne : délabré. Aucun commerce n’était ouvert et il régnait un silence terrifiant. C’était comme si l’Allée des Embrumes avait gangrené l’artère cossue.
Il se hâta de rejoindre son logement au-dessus de la Ménagerie Magique. Mais lorsqu’il fut à la hauteur de la devanture, il constata l’ampleur des dégâts. Où qu’il regarde, il ne voyait que serpents, larves immondes, créatures infernales et violentes.
« Qu’est-ce que les gamins ont encore fait ? Il faudrait les arrêter et rétablir le cours normal du temps. Mais comment ? Où ont-ils agi ? »
Il grimpa les marches une à une, traînant de plus en plus la jambe. Il avait un besoin urgent de se reposer. Lorsqu’il atteignit son palier, il remarqua un détail qui clochait. La porte de son studio baillait. Celle du voisin aussi.
Baguette en main, il pénétra dans son logis et avança avec prudence. La pièce était vide. Plus de mobilier, de vêtements, de souvenirs. Tourette s’était volatilisé tout comme sa cage dortoir et ses réserves de nourriture. Il explora la salle de bain. Rien. Il perçut un craquement de bois. Il y avait un intrus chez son voisin. Il se figea, bloquant sa respiration, le cœur battant la chamade.
Le rôdeur s’introduisit chez lui. Il se rapprocha du cabinet de toilettes. L’inévitable survint. Face à face, les sorts succédèrent aux contre-sorts à un rythme effarant. Ce Mangemort blond était un coriace. Afin de mettre un terme au combat, il choisit de se ruer sur l’infirme et de profiter de sa supériorité physique. Monumentale erreur ! La canne d’ébène se fracassa sur le crâne du suppôt de Vous-savez-qui. Le bonhomme se vrilla et s’étala sur la cuvette. La baguette de vigne acheva de l’entraver avec des liens solides.
Orion tourna un robinet mais rien n’en sortit.
— AGUAMENTI.
Un gros jet inonda la vasque. Le sorcier toucha l’eau et transfluida jusqu’au lac noir de Poudlard. Au moins, là, les Mangemorts lui ficheraient la paix et il pourrait réfléchir. Du moins, il le croyait.
Se transporter jusqu’en Écosse lui avait coûté ses dernières forces. S’il n’avait pas été amphibien, le fugitif aurait péri noyé. Quand il s’éveilla, allongé dans le sable du fond lacustre, la nuit s’était écoulée et le soleil était au zénith. Il avait perdu connaissance durant plus de quinze heures. Il avait recouvré des forces et se sentait bien mieux.
Ses constatations positives faites, il sentit un détail inhabituel. Il dégaina sa baguette, prêt à combattre. Rien ne se passa. Des poissons déambulaient avec nonchalance, les algues et hautes herbes ondulaient avec lenteur et majesté. Rien de plus. Ses sens en éveil ne détectaient rien et pourtant, il était en alerte.
« Les Strangulots… Où sont-ils passés ? »
En six années de camping près du lac, les créatures aquatiques ne l’avaient jamais laissé se baigner en paix plus de cinq minutes. Elles avaient toujours perçu sa nature, sa singularité comme une menace diffuse, une forme de concurrence territoriale.
Là, rien. En quinze heures, pas un seul coup de trident. Il transfluida aux quatre coins du lac, à vive allure, à la recherche de traces. Ce fut un échec. Il n’y avait plus une seule créature magique dans le lac noir.
Déboussolé, il émergea des flots et jeta un œil du côté du château. Une vision d’horreur le glaça. Les trois tours. La fenêtre où se tenait Albus Dumbledore, autrefois. Il y avait une femme, une directrice. Pas Minerva McGonagall comme cela aurait dû être mais cette vipère de Dolorès Ombrage, la tortionnaire la plus malhonnête de l’univers sorcier, considérée comme pire que Bellatrix Lestrange, la meurtrière du regretté et défunt Sirius Black. Orion en eut la nausée.
Il vit des élèves dans la cour principale. Ils se dirigeaient vers la grande salle pour y prendre leur repas.
« Mais… » songea-t-il, chiffonné par un point frappant. « Je ne vois que des Serpentards ! Pourquoi puis-je les entendre ? Où sont passés les sortilèges de protection ? »
Il sentit l’air devenir glaçant. Il leva les yeux et découvrit un ciel noirci de Détraqueurs.
Orion s’était réfugié dans son ancienne grotte. Il avait patienté durant cinq longues journées, jusqu’à ce que le ciel s’éclaircisse quelque peu. Un matin, il traversa le lac et se rapprocha des murailles du château.
« C’est comme si… Voldemort avait gagné… »
Il se rendit transparent, grimpa les rochers et s’avança dans la cour. Il se concentra, tendit l’oreille et pivota en douceur, comme une antenne parabolique moldue. Rien d’intéressant sauf des cris de douleur venus des cachots. Il se déplaça vers le parc et se tourna vers le Saule Cogneur. Il capta des voix connues.
« Ron ! Hermione ! Rogue ? Il est vivant dans cette temporalité ! Quant à lui, c’est le jeune Scorpius. »
Il diminua la distance jusqu’à ce que la conversation soit compréhensible mais sa tête hors d’atteinte des branches du Saule. À la teneur des échanges, il comprit que Neville Londubat avait été assassiné par Cedric Diggory devenu Mangemort à cause de l’intervention de Scorpius et Albus, que Ron et Hermione étaient entrés dans la clandestinité, que Rogue aidait la résistance et qu’Harry Potter, mort à la bataille de Poudlard en 1998, n’avait pas pu donner naissance à Albus, effacé de cette réalité. Voldemort régnait avec l’Augurey, sa fille, la complice manipulatrice qu’il avait entrevue au Ministère volant le Retourneur Nott. Un sacré imbroglio. Pour couronner le tout, Drago Malefoy était Ministre de la Justice Magique. La terreur régnait partout, y compris à Poudlard où les Né-Moldus étaient torturés. Une réalité fasciste, à devenir fou à lier.
Après avoir espionné le quatuor, il l’avait vu quitter sa cachette, disparaître, réapparaître, se séparer, Ron et Hermione pourchassés par Ombrage et les Détraqueurs. Il n’était pas intervenu, comprenant que les quatre s’étaient entendus pour annuler les actions de Scorpius et Albus. Hermione, Ron et Rogue s’étaient sacrifiés pour que Scorpius puisse achever la mission. Les voleurs d’âmes avaient ravagé les prisonniers. Scorpius leur avait échappé.
Orion se replia dans la grotte et attendit durant des heures, les yeux rivés sur Poudlard. Lorsqu’il vit des lucioles apparaître un peu partout dans le château mais surtout dans le ciel noir de Détraqueurs, il sut que Scorpius Malefoy avait changé le passé et réécrit le présent. Mais de quelle manière ? Il n’avait pas mille façons de le découvrir.
Le village de Pré-au-lard était calme. Un sorcier solitaire et un couple croisés dans l’artère principale firent preuve de politesse et lui rendirent ses salutations. Toutefois, il percevait une tension résiduelle comme si le Retourneur de temps Nott n’avait pas totalement nettoyé le passé. Il était incapable de décrire cette sensation.
Il poussa la porte des « Trois balais » pour la première fois depuis trente ans. Une Rosmerta vieillie tenait toujours la Taverne. L’intérieur n’avait pas changé. Tout était comme dans ses souvenirs.
Il s’assit à une table, l’air penaud et surtout crispé par sa blessure qui le lançait. La sorcière quitta son comptoir pour prendre la commande. Orion porta la main à sa poche intérieure et soupira : il avait quelques pièces sur lui.
— Alors, bel étranger de La Barbade, on a de quoi se payer quelque chose, cette fois-ci ? fit Rosmerta tout sourire.
L’Amphigikien n’était pas facile à surprendre mais là, la tenancière venait de le cueillir comme un débutant.
— Vous… vous souvenez de moi, Rosmerta ?
— Et comment, mon tout beau ! Je ne ferais pas ce métier si je n’étais pas physionomiste. Pour ne rien vous cacher, je n’ai jamais oublié votre regard magique.
— C’est gentil.
— Alors, Orion ? Qu’avez-vous fait depuis tout ce temps ?
— Je suis devenu britannique d’adoption, j’ai trouvé un emploi à la Ménagerie Magique. J’adore les créatures. Elles aussi, d’ailleurs… ajouta-t-il en pointant sa jambe de doigt.
— Hum… un homme avec des cicatrices ! J’adore !
— Ah ah ! Vous êtes incorrigible, Rosmerta.
— Il le faut bien. La vie n’est pas toujours tendre. Vous-savez-qui et ses Mangemorts m’avaient soumise au sortilège de l’Impérium. La volonté anéantie, la peur au ventre.
— Je comprends. J’ai eu droit à un enlèvement et à Azkaban.
— Par la barbe de Merlin ! Avec les Détraqueurs… C’était…
Elle s’assit à la table et prit ses mains entre les siennes.
— Glacial, cauchemardesque.
— Comment vous êtes-vous échappé ?
— Au moment de me nourrir. J’ai attrapé le gardien par la cape et lui ai pris sa baguette. Les Détraqueurs se sont précipités.
— Et ?
— Mon Patronus est très efficace. Mon Maxima Bombarda aussi.
— Dire que vous pensiez être un Cracmol ! Tout de même ! Il fallait être sacrément rapide !
Orion lui tendit un objet en bois.
— Ma… ma baguette ! Comment…
Il lui restitua sa montre à gousset et un joli bracelet en or.
— Mais… Comment avez-vous fait ça ?
— À La Barbade, on apprend d’abord à se débrouiller avant d’exécuter des sortilèges.
— Astucieux… Bon, à présent, est-ce que j’ai une chance de vous voir plus souvent ?
— Si vous me servez votre meilleur whisky Pur Feu au prix du bas de gamme…
— Commerçant, avec ça ! Tout pour me plaire ! s’amusa-t-elle. Ça roule ! Je sors ma réserve spéciale.
Orion sentit l’atmosphère s’alléger. Quelque part, dans la ligne du temps, une menace venait d’être éliminée. Il se laissa enfin aller.
Quelques journées s’étaient écoulées. Hermione refaisait parler d’elle avec ses réformes. Tout semblait rentré dans l’ordre. Cependant, les expériences vécues par l’Amphigikien l’avaient échaudé. Il était convaincu de ne pas avoir transmis assez d’informations, de mises en garde à Cassiopée en 1991. Il devait se rendre à Amphigika. Après tout, que risquait-il ? Personne ne l’avait vu ces trente dernières années ; on l’avait oublié. Trois décennies, c’était assez pour que son amie ait exploité ses « cadeaux » et enrayé la dégénérescence de leur peuple.
Ce dimanche, il était près de treize heures lorsqu’il promit au Chartier Tourette de ne pas être en retard pour le repas du soir. Ce à quoi la créature magique répondit par un juron lié aux odeurs corporelles, parfaitement déplacé puisque son maître n’était pas affecté par ce souci humain.
Le sorcier prit sa baguette, lança un Aguamenti dans le lavabo et transfluida vers les fonds marins d’Hawaï.
Une paire de minutes plus tard, il nageait dans les eaux enténébrées, de l’autre côté de la planète. Il s’enfonça dans les profondeurs marines, baguette à la main. Il s’approcha des colonnes de dissimulation et détecta une anomalie. Un sortilège était prévu pour montrer une cité en ruine aux Moldus. Or, à moins d’être devenu un Moldu à son tour en traversant la moitié de la planète, il n’aurait pas dû voir des vestiges mais le dôme et Amphigika dessous.
Son monde était à l’abandon, détruit, comme ravagé par une guerre interne, fratricide. Une formule lancée par Yquem lui révéla une abondance de sortilèges maléfiques résiduels.
Il s’enfonça dans ce qui fut autrefois sa patrie et ne trouva que la désolation. Il n’y avait plus un seul habitant vivant. Uniquement des squelettes presque ensevelis par le sable. La quasi-totalité des alvéoles d’habitation était éventrée ou réduite à l’état d’éboulis. Explorer les bâtiments présentait trop de risques.
Il fit tournoyer sa baguette et lança un Hominum Revelio. Il y eut un retour à peine discernable du côté de l’Écloserie. Quelques Wingardium Leviosa suffirent à dégager l’entrée. Les fondations et les murs menaçaient de céder. Il hésita une seconde et entra. Il se laissa guider par Yquem.
Tout au long de sa prudente progression, il ne vit que des traces de sortilèges d’une violence sans nom. Les restes humains attestaient de combats vieux d’au moins plusieurs années.
Les 2143 alvéoles, les innombrables gorgones, plus rien. Il tomba à genoux, terrassé par le chagrin. Il avait perdu une vie à chercher une solution tandis que les siens s’étripaient à coups d’Avada Kedavra.
Alors qu’il implorait la miséricorde des puissances célestes pour ces fous, une lueur d’espoir se dessina trois rangées au-dessus de lui. Il amassa des gravats, construisit un monticule et grimpa en s’assurant de son mieux. Une alvéole endommagée semblait avoir cannibalisé les ressources nutritives de ses voisines. Un embryon desséché avait été vidé de sa substance par sa jumelle à peine plus développée qu’un bébé de six mois. Le pauvre hère végétatif patientait depuis des années sans pouvoir atteindre la maturité adolescente.
Orion redescendit de son promontoire, dépité. Il était vain de la retirer. À moins qu’il reste une âme dans le bénitier, ce dont il doutait, vu l’état de délabrement d’Amphigika.
Il quitta l’Écloserie et explora les décombres. Il ne rencontra que silence, absence, tristesse. La grotte au bénitier avait été ensevelie sous des tonnes de gravats. Le Conseil des Sages avait des allures carthaginoises. Tout n’était qu’un spectacle affligeant. Une question le taraudait : son action avait-elle contribué au déclin de sa civilisation ?
Dépité, il s’éloigna lorsque son ouïe fabuleuse détecta un son étrange. Il tourna la tête dans toutes les directions, à la recherche de la source d’émission. Le bruit ressemblait à un crissement. Il localisa sa provenance sous le sol de la cité.
« La grotte au Bénitier Sacré ? Un survivant ? » imagina-t-il avec un regain de ferveur.
Baguette en main, il se déchaîna avec un tonitruant Tornadoextremis et un mouvement répété du poignet. Un puissant courant arracha les blocs, les cailloux, jusqu’au moindre grain de sable. Yquem œuvra jusqu’à ce que l’entrée soit identique à celle franchie trois décennies auparavant.
Il activa un Lumos Maxima et pénétra dans la grotte. Le premier choc vint des innombrables traces de sortilèges sur les parois. Ici, comme partout dans la cité, on s’était affronté avec une rage consommée. Peut-être plus encore qu’ailleurs. La roche ne luisait plus, comme autrefois.
Le Bénitier Sacré était vide et éventré, mais une chose brillait dans le cristal du pied.
« Une âme. Une âme blanche… »
Elle était prisonnière. Le bénitier avait été vidé de sa substance liquide et de ses âmes sorcières. Quelle était la nature de cette âme blanche ? Une âme moldue enfermée par erreur lors de la création du bénitier ? S’il brisait le cristal, sans conque pour la recueillir, sans liquide sacré pour la préserver, l’âme s’échapperait et dépérirait jusqu’à la dissémination de ses particules.
« Et si… »
Une idée folle germa dans son esprit. Il rebroussa chemin jusqu’à l’Écloserie, jusqu’à l’alvéole au corps inachevé. Il lança plusieurs sorts d’une précision chirurgicale pour sectionner les tubulures d’anémones, les tentacules apposés sur l’enfant et s’empara du minuscule réceptacle humain. Il se hâta de le transporter à la grotte. Il le déposa sur les vestiges du Bénitier Sacré et patienta.
Le corps cessa peu à peu de s’agiter, comme si l’infime parcelle de vitalité préservée durant des lustres, s’évanouissait depuis la section des cordons nourriciers. Prisonnière du cristal, l’âme se manifesta, comme si elle sentait la chair fraîche à investir. Elle tenta de forcer la matière sans succès.
Orion dégaina sa baguette, prêt à lancer un sort lorsque l’âme se scinda en sept couleurs de l’arc-en-ciel. Le rouge traversa le cristal transparent et le corps du petit être. Le bébé grimaça et fronça les sourcils. L’orange prit le même chemin et les traits du bambin s’adoucirent. Lorsque le jaune agit, la petite se mit à sourire. Le vert provoqua une souffrance, le bleu une frayeur. L’indigo passa avec un dégoût manifeste. Le violet généra un sentiment de plénitude, d’assurance, avec un soupçon d’air hautain.
La fillette ouvrit les yeux. Ses branchies filtrèrent l’eau. Elle émit des sons, du babillage bien enfantin. Il avait réussi à engendrer un être vivant, un bébé.
— Tu te nommeras Vega. Vega Miraculae Centuri, proclama-t-il.
Une main s’abattit sur son épaule. Il fit volte-face, sur le point de stupéfixer l’intrus. Il retint le sort informel juste à temps.
— Cassiopée !
— Orion !
Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis, ils se dévisagèrent. Le temps avait fait son ouvrage et les sillons s’étaient multipliés, surtout chez Cassiopée dont le corps hôte accusait 75 printemps.
— Tu es vivante !
— Toi aussi !
— Tu n’as pas réussi, n’est-ce pas ? lâcha-t-il en montrant les ravages de la guerre.
— Pas comme tu l’espérais. Non, je n’ai rien pu faire pour stopper la guerre civile. La dictature, la révolte menée par les cinquante, l’usage de la Magie noire. Ils se sont entre-tués jusqu’au dernier.
— Mais toi ?
— En 1991, lorsque tu es venu me remettre le Déluminateur et le Retourneur de temps, je les ai cachés. Le Conseil m’espionnait. Quand ils ont appris ta venue, ils ont mis en place des mesures supplémentaires.
— Le sortilège sur ma présence.
— Oui. C’est comme cela qu’ils t’ont capturé. Quand je t’ai libéré, ils m’ont condamnée. J’ai dû fuir.
— Je comprends. Qu’as-tu fait durant ce temps ?
— C’est une longue histoire. Orion, il ne faut pas rester ici. C’est encore maléfique.
— D’accord. Je prends l’enfant.
— Non. Laisse cette chose. Elle n’est pas viable.
— Si ! C’est un bébé. Il mettra juste du temps à devenir adulte. Il restait une âme dans le bénitier.
— C’est impossible.
L’homme dégaina sa baguette magique et menaça :
— Toute vie mérite une attention ! Rien ne m’empêchera d’en prendre soin.
— Tu plaisantes ? fit-elle en mettant en avant son médaillon.
Il la stupéfixa avec une puissance insoupçonnée. Elle tomba à la renverse, groggy, incapable de réagir.
— Baguette en bois de vigne, cœur de plume de phénix. L’une des plus puissantes baguettes, hormis la baguette de sureau, relique de la Mort.
Elle ouvrit les yeux en grand, surprise.
— Yquem et moi sommes liés depuis notre rencontre. Elle peut se montrer très convaincante. Je le répète : tant que je vivrai, je prendrai soin de cet être abandonné.
Elle rendit les armes en clignotant des yeux.
— Enervatum.
— Ouch ! Tu n’y es pas allé de main morte. Je t’ai connu plus tendre.
— Cette vie a été particulièrement instructive. Je me suis aguerri et mêlé à quelques conflits. Cette baguette vient du plus grand fabricant en la matière. Il me manque beaucoup. Comme Alcyone.
— Bon… pour l’enfant, fais comme tu veux.
— Je l’emmène avec moi, en Angleterre. Je vais l’élever. Je suis sûr d’y parvenir.
— C’est entendu.
Avant de le laisser transfluider, elle ajouta :
— Je voudrais juste te montrer quelque chose avant. Cela prendra une heure ou deux. Tu pourras nourrir le… comment ?
— Bébé.
— Voilà.
Il prit l’enfant dans ses bras et l’enveloppa avec un morceau de sa cape qu’il agrandit par un sortilège basique. Il cala la fillette contre sa poitrine et tendit sa main libre à Cassiopée. Juste à l’instant où ils transfluidèrent, une voix cria « Non ! », un sifflement retentit et un passager clandestin fit le voyage en s’agrippant au vêtement du sorcier.