Ce matin glacial de mars, la brume s’entêtait à recouvrir le lac noir sans masquer le paysage. L’Amphigikien émergea des eaux après un bain revigorant. Il se hâta de regagner la terre ferme, sentant l’hostilité palpable des Strangulots. Il absorba la moindre gouttelette, enfila sa cape posée sur un buisson et regagna le chemin.
Il tomba nez à nez avec un jeune couple. L’homme et la femme, tous deux de petite taille, roux à l’épaisse toison, le visage constellé de taches de son, semblaient issus de la même fratrie. Il les salua.
— Bonjour.
— Bonjour Monsieur, fit la femme. Vous êtes du coin ?
— Pas depuis très longtemps. Pourquoi ?
— Nous sommes perdus. Nous avons été conseillés pour de la randonnée dans les parages mais, à part des ruines autour du lac, il n’y a rien à voir.
— Des ruines ?
— Oui, le château, là et le village, là-bas.
— Ah oui, bien sûr ! Les ruines… rien de passionnant. Quant au lac, je vous déconseille d’y tremper un orteil.
— Pourquoi ? Il y a des créatures ? Comme le monstre du Loch Ness ?
— Allons, chérie… Ce sont des légendes, coupa l’homme.
Il s’agissait d’un vrai couple, contre toute attente. Orion mit un terme aux fantasmes de la dame :
— L’eau est à quatre degrés. Si vous avez envie de mourir…
— Ah bien sûr… Sinon, la Forêt, on peut s’y promener ? Il y a des sentiers balisés ?
— Des sentiers, oui. Balisés, non. Si vous êtes perdus, ce n’est pas l’endroit tranquille où s’aventurer. Surtout désarmés, vous voyez.
— Il y a des bêtes ?
— C’est possible.
— Des loups ?
— Peut-être.
— Vous blaguez, fit l’homme, incrédule.
— En tous les cas, je n’y ai vu ni grand-mère, ni chaperon rouge, lâcha le sorcier, le sourire au coin des lèvres.
Après quelques palabres, il consentit à les guider sur la colline pour les remettre sur la voie de la civilisation moldue. Une fois qu’il fut assuré que les importuns ne rebroussaient pas chemin, il revint vers sa grotte. Il observa Poudlard et son architecture majestueuse.
La discussion avec les deux apprentis aventuriers lui prouva que l’école était dissimulée aux Moldus par des sortilèges aussi puissants et efficaces que ceux employés par Amphigika pour se soustraire à la vue des plongeurs hawaïens. Pré-au-lard était aussi bien camouflé.
Il entra dans sa confortable tente, désormais son unique univers. Il s’assit dans un vieux fauteuil rafistolé à coups de Reparo. Le temps s’écoulait avec lenteur et les choses n’évoluaient guère.
Cassiopée n’avait jamais donné suite à son message et ce silence n’était pas coutumier du Sage. Il envisageait deux possibilités : soit elle n’avait pas encore réussi à détruire le médaillon parce que sa magie noire résistait à tous les sortilèges, soit elle l’ignorait pour ne pas avoir répondu à sa déclaration d’amour lors de leur entrevue au fond de la Tamise. Il se refusait à imaginer une troisième alternative qui aurait plongé son amie dans les ennuis parce qu’elle avait visité un banni.
En l’absence de réponse, il avait décidé de renvoyer le message au mot près, une fois par semaine, jusqu’à obtention d’un résultat. Comme il détestait l’inaction, il estima le temps venu pour explorer la forêt interdite. Afin de ne pas être pris au dépourvu, il répéta des sorts de défense au cas où il ferait de mauvaises rencontres.
Un matin d’avril, bien avant l’aube, Orion enfila des vêtements résistants et chaussa des bottes de cuir épais. Il prit des provisions, sa baguette, son Scrutoscope et ses Multiplettes. Un coup d’œil en direction du château, un contrôle du côté de la chaumière d’Hagrid et il constata un calme apparent. Il quitta sa cachette et fila à la lueur du premier quartier de lune. Il se fit discret, allant d’un pas modéré et félin.
Lorsqu’il atteignit la bordure boisée, la luminosité nocturne s’évanouit. Un couvercle de végétaux étouffants s’abattit sur lui. La végétation le privait de lumière, mais pas de son. Les lieux craquaient, bruissaient, parcourus par des centaines d’êtres vivants, nocturnes. Il s’empara de sa baguette magique, le cœur battant la chamade, ses sens en alerte. Il fut tenté de prononcer un Lumos Maxima, mais renonça au profit de sa vision perçante.
Au détour d’un sentier, il détecta plusieurs sources de lumière, identiques. Comme des fumerolles luminescentes.
« Des Pitiponks ! » songea-t-il.
À force de lire et relire l’ouvrage passionnant de Norbert Dragonneau, il était en mesure d’identifier une espèce au premier coup d’œil.
« Inoffensives, mais ces créatures vivent près des marécages qui, eux, sont dangereux. »
Il s’engagea sur une voie plus étroite, bordée de ronces. Ses vêtements de toile épaisse, conçus comme un treillis militaire, le protégèrent des épines acérées. Il s’escrima à contourner les buissons, à se frayer un chemin sans recourir à un couteau ou à sa baguette, à laisser le moins de traces possibles. Il était sur le point d’aboutir à un passage plus large lorsqu’il ressentit des vibrations dans son dos. Il retira son sac, sans bruit, l’ouvrit et découvrit son Scrutoscope tournoyant à une vitesse folle, sifflant et brillant. L’indication de magie noire à proximité.
Désormais averti, il lança à demi-mots :
— Finite.
Le détecteur magique se tut et s’immobilisa. Le sorcier se remit en route. L’esquisse de sentier déboucha sur une petite clairière. Elle était occupée par un cheval à la robe immaculée, allongé au sol. Penchée au-dessus de l’encolure, une forme noire, indistincte, exhalait un parfum de cruauté, de folie et de monstruosité.
« Qu’est-ce que… »
Le spectre se dégagea et releva sa tête ou ce qui tenait lieu de visage. Ses traits inhumains étaient couverts d’une substance gluante semblable à de l’argent en fusion ou du mercure. Le cheval n’en était pas un.
« Ce monstre a tué une licorne ! »
Ses pensées furent si révulsées et sa révolte fut si tangible que la créature criminelle se tourna dans sa direction. Orion bascula en mode transparent par pur réflexe. Il murmura :
— Maxima protego.
Le fantôme, d’un aspect aussi effrayant qu’un Détraqueur, fondit droit sur lui, mais l’évita de justesse. Il disparut dans les entrailles de la forêt.
Lorsque le silence fut revenu et que le sorcier eut recouvré ses esprits, il reprit sa carnation habituelle et se hasarda dans la clairière. Il se porta aux côtés de la bête à terre. Ses naseaux étaient immobiles, comme le reste de son corps. En dépit de la chaleur résiduelle, la vie s’en était allée. Orion tomba à genoux. Il posa une main sur le flanc. La peau au crin ras était d’une douceur parfaite. Il n’avait jamais vu plus belle création. En vie, une licorne était à coup sûr le plus majestueux des animaux magiques. Il n’y avait plus rien à faire. Mais comment empêcher un nouveau massacre ?
« Quelle était cette chose qui s’est abreuvé de son sang ? Pourquoi ? En tous les cas, je dois une fière chandelle à mon Scrutoscope. »
Tout à coup, les sens surhumains de l’Amphigikien se mirent en alerte. Il perçut le son d’un galop. Sûrement une autre licorne à la recherche de sa défunte compagne. Il se releva, resta interdit quelques secondes, désireux de voir la créature sur ses quatre pattes. Puis, le doute l’assaillit. Le rythme n’était ni tranquille, ni unique. Il y avait un troupeau et il fonçait droit sur lui.
— Oh…
Il eut à peine le temps d’esquisser un geste d’évitement. Une flèche fendit l’air et se planta vingt mètres plus loin, dans un tronc d’arbre. Le temps de recouvrir sa peau d’eau transparente et il détala sans délai, droit sur les fourrés épais. Une volée de flèches s’abattit sur lui.
— Protego ! Reducto !
Le dernier sort éparpilla les carreaux de bois et en fit de la sciure. En lançant cette parade, il découvrit la nature de ses poursuivants : des centaures belliqueux en furie. Même s’ils n’avaient pas vu son visage, les êtres mi-humains, mi-chevaux identifieraient l’intrus comme un sorcier, à cause du recours au sortilège. De là à attribuer le meurtre à la communauté sorcière, il n’y aurait qu’un pas que les créatures franchiraient d’un bond.
Orion courut aussi vite que possible pour sortir de la Forêt Interdite. Il regagna la lisière. L’aube était avancée. Il prit garde à ne pas se faire repérer par un Hagrid matinal.
Après son escapade riche en émotions, l’espion solitaire estima qu’un remontant serait le bienvenu. Il fit une halte à sa tente, se changea et opta pour sa robe la plus miteuse. Il se vêtait toujours à l’économie lorsqu’il allait boire un verre à la Tête de Sanglier, le pub crasseux et douteux d’Abelforth. Il ne prenait pas la peine de modifier ses traits, ni de se grimer, car le tenancier était très physionomiste et capable d’identifier un individu à sa voix. Néanmoins, le bistrotier était une tombe, d’une discrétion absolue et ne se mêlait pas aux discussions des clients. Ce silence bourru était à la fois pratique et ennuyeux. Orion aurait mille fois préféré la compagnie de Rosmerta – une évidence – mais son instinct fiable de policier en disponibilité lui disait que les langues se délieraient plus facilement chez Abelforth et que la clientèle, moins fréquentable, y possédait des informations plus croustillantes.
C’est un sorcier quelque peu désabusé et secoué par sa vision meurtrière qui s’introduisit de bon matin dans le pub. Il se posa dans le recoin le plus sombre et le plus poussiéreux. Abelforth vint à sa rencontre et envoya d’un ton laconique :
— B’jour. Qu’est-ce que ce s’ra ?
Orion posa deux Gallions sur la table. Le barman haussa un sourcil.
— Une bouteille de whisky Pur Feu.
— Avec un truc à manger ?
— Non. Rien.
— C’est vous qui voyez, répliqua l’homme en prenant l’or.
Le tenancier n’était pas homme à contester. Si un quidam désirait être ivre à dix heures du matin, au point d’être incapable de transplaner, de sortir sa baguette ou même d’énoncer sa destination dans une cheminée, ce n’étaient pas ses affaires. Ce jeune gars, client régulier mais inconnu, payait ses consommations rubis sur l’ongle, avalait sa tambouille sans rechigner et ne faisait jamais d’histoire dans son établissement. Cela lui suffisait.
Une minute plus tard, une bouteille pleine et un verre à la propreté douteuse atterrissaient sur la table. Le patron repartit aussitôt derrière son comptoir, sans mot dire, comme s’il débordait de travail. Orion déboucha le flacon et se servit avec générosité. Il trinqua en murmurant :
— À ta santé, pauvre licorne égorgée. Paix à ton âme et que ton meurtrier aille brûler au cœur d’une forge volcanique !
Il porta le liquide à ses lèvres et sentit une différence. Il huma. Le parfum était plus puissant. Il jeta un œil à l’étiquette de la bouteille : le titrage brillait par son absence. Il regarda en direction d’Abelforth, mais celui-ci était accroupi derrière le comptoir.
Il but une gorgée, résolu à en découdre avec la boisson. C’était bien du whisky Pur Feu, mais pas la production standard. L’alcool flirtait avec les soixante-cinq degrés. Erreur de livraison ou de fabrication ? Peu importait, il ferait l’affaire. Orion l’avala d’un trait. Le souffle d’un dragon le lécha de la tête aux pieds.
Le bar ne se remplissait pas vraiment. La période de Pâques était propice aux réunions familiales à domicile et les élèves à demeure au château de Poudlard consacraient leurs vacances aux devoirs. Rares étaient les apprentis sorciers venant à Pré-au-Lard et seuls les plus hardis s’aventuraient ici plutôt que chez madame Pieddodu ou chez Rosmerta pour prendre une boisson.
Un tremblement secoua le plancher. La masse identifiable d’Hagrid ébranla les lattes de bois. Orion baissa la tête. Il faisait presque nuit. Depuis combien de temps était-il là ? Avait-il dormi, assommé par l’alcool ?
Le garde-chasse eut la malencontreuse idée de venir s’installer à la table voisine. Il héla Abelforth et quémanda une Bièraubeurre.
— Ça va comme tu veux, Hagrid ?
— Pourrait aller mieux. Encore trouvé une licorne morte, ce matin.
— Tu as une idée du responsable ? interrogea le patron du pub.
— Possible. Le professeur Dumbledore a une théorie.
— Alors si mon frère le dit… maugréa Abelforth en s’éloignant derechef.
Orion releva la tête. Abelforth, qu’il ne connaissait que par son prénom, était le frère du Directeur de Poudlard ! Par quelle diablerie avait-il pu passer à côté d’une pareille information ! Le gars ne le portait pas dans son cœur, cela sautait aux yeux. C’était comme si le garde-chasse avait enfoncé son doigt sur une plaie béante.
Abelforth fit un raid éclair pour poser la commande d’Hagrid et rentra à sa base, à la plonge magique. C’est alors qu’un groupe de clients entra. Les gais lurons, bien éméchés, se répartirent autour de tables qu’ils regroupèrent. Orion crut que l’un des membres de la troupe s’était retrouvé sans siège. L’homme au visage masqué et à l’allure de grand voyageur demanda si la place en face du demi-géant était libre et s’il ne voyait pas de problème à ce qu’il sirote en sa compagnie. Hagrid accepta d’emblée.
Sans savoir pourquoi, l’instinct du policier s’activa, en dépit de son esprit embrumé par le whisky. L’inconnu ne lui inspirait pas confiance. Il regretta de s’être défait de sa besace et de son Scrutoscope. Il n’avait que sa baguette et se voyait mal lancer un sortilège pour démasquer le suspect dans le pub désormais bondé.
En désespoir de cause, il croisa ses bras sur la table et posa sa tête dessus. Il se positionna au mieux pour que son oreille droite capte la conversation dans le brouhaha.
— D’où venez-vous ? demanda le garde-chasse.
— Je réside à Londres, mais j’arrive tout droit de Norvège, répondit le type.
— C’est sûrement un beau pays !
— Magnifique, montagneux mais glacial, même au printemps.
— Je vois. Que faisiez-vous là-bas ?
— J’étudiais les animaux. Surtout les oiseaux. Enfin… tout ce qui vole.
— C’est fantastique, ça ! Je me passionne pour toutes les créatures, surtout magiques. Je suis garde-chasse à l’école Poudlard.
— Merveilleux ! Une école, quel endroit parfait pour étudier des animaux fantastiques ! De quelles espèces disposez-vous ?
Fier de lui, Hagrid lui dressa un inventaire de la ménagerie répartie entre lui, Dumbledore et le professeur Quirrell. Orion ne manqua pas une miette. La science de la nature chez le protecteur d’Harry était prodigieuse, à la dimension des espoirs du jeune sorcier. Le voyageur ne cessait de s’intéresser et de poser des questions. Les deux hommes parlaient depuis une bonne demi-heure, lorsque l’homme encapuchonné confia à Hagrid :
— Vous m’avez cité une liste impressionnante de créatures. Un phénix. Je n’en reviens pas. Votre Directeur doit être un très grand sorcier pour s’être attiré les faveurs d’un phénix.
— Albus Dumbledore est le plus grand sorcier et le meilleur directeur que Poudlard ait connu. Un grand homme, Dumbledore. Très intelligent, un inventeur incroyable.
— Oh je n’en doute pas. Sinon… Y en a-t-il une ou plusieurs créatures que vous aimeriez étudier ?
— J’en ai étudiées plein, mais le Département des Créatures Magiques ne délivre pas des autorisations comme ça. Même pour un simple Croup !
— Bien sûr… mais, dans vos rêves les plus fous ?
— Mon rêve serait d’avoir un…
Il chuchota.
— Un dragon ? répéta son interlocuteur.
Orion se contint pour ne pas sursauter. Un dragon ? Hagrid rêvait d’en avoir un !
La première rencontre entre Hagrid et Harry lui revint à l’esprit. Le géant avait confié son désir à son jeune protégé. Un dragon… Une créature presque aussi féroce et puissante qu’un kraken ! Il avait perdu la raison !
— Chut ! Moins fort… Imaginez qu’on nous écoute, fit Hagrid.
— Qui ? Lui ? fit-il en désignant leur voisin. Il cuve son whisky.
— D’ailleurs, à ce propos ! Il est temps de passer aux choses sérieuses.
Cinq minutes plus tard, une bouteille pleine trônait à la table d’Hagrid.
— C’est un hasard inouï que vous soyez un homme prêt à élever un dragon, l’ami.
— Pourquoi donc ?
— Parce que…
Il écarta un pan de sa robe et souleva un carré de tissu. Une forme ovoïde se dessina.
— Nooooooon… c’est ce que je crois ?
— Un petit souvenir de mon périple.
— C’est un Norvégien à crête.
— Oui. Je suis impressionné ! Comment avez-vous deviné ?
— L’œuf est noir. C’est le seul de cette couleur.
— Bravo !
L’inconnu se rapprocha d’Hagrid et lui souffla :
— Je risque des ennuis si jamais on me prenait avec cet œuf. J’ai l’habitude des volatiles de taille plus modeste. Ah… j’hésite.
— Je saurai m’en occuper !
— Je n’en doute pas… Bon, disons que je vous propose une partie de cartes. Si vous gagnez, je vous donne l’œuf.
— Et si je perds ?
— Eh bien je serais très heureux d’avoir un Croup sans que le Ministère ne vienne me casser les pieds. Un Croup bien dressé est utile pour débusquer les volatiles. Ce serait dans vos cordes ?
— Tope là, l’ami ! fit Hagrid avec sa main aussi large qu’une chaise et un sourire malicieux.
Son adversaire de jeu sentit ses os se liquéfier. Il se servit de sa main valide pour fouiller dans un sac et en ressortir un tarot. Il lui proposa un jeu qu’Orion identifia comme une variante étendue du Rami moldu.
Le whisky Pur Feu succéda aux Bièraubeurres et Hagrid descendit verre sur verre. En dépit de sa virginité au jeu et de son ébriété croissante, le garde-chasse remporta la première série. Il perdit la revanche, mais la belle tomba dans son escarcelle.
— Ouiiiiii ! exulta-t-il. Viens voir Papa, ajouta-t-il en tendant les mains.
L’inconnu exécuta la partie du contrat. Hagrid dissimula l’œuf dans sa besace en peau de moke.
— Un pari est un pari. Vous avez eu la chance du débutant.
— Eh ouiiiiii, brailla le vainqueur, de plus en plus grisé par la boisson et par la victoire.
— Je suis bon pour acquérir un chien moldu. Pas très efficace. Tout juste bon à garder la maison.
— C’est sûr que ça ne vaut pas un chien à trois têtes. Y’a pas mieux pour garder quelque chose !
— Quoi ?! faillit s’étouffer l’homme avec sa boisson à peine entamée.
Une fois de plus, le policier faussement endormi dut faire mille efforts pour ne pas sauter sur sa chaise, traversé par la jubilation absolue. Un chien à trois têtes ! Mais d’où Hagrid tenait-il une pareille créature ? La bible de Norbert Dragonneau ne la mentionnait même pas alors que le phénix, rarissime, était décrit ! Mais après tout, personne n’était au courant pour le Léviathan…
La suite fut passionnante.
— Un chien à trois têtes ? Comme un Runespoor, mais avec un chien ?
— Bien mieux ! Les trois têtes s’entendent entre elles alors que celles du Runespoor se querellent jusqu’à la mort.
— Fantastique ! Euh… c’est une grosse bête ?
— Énorme ! Chaque tête pourrait m’avaler tout cru !
— Oh ! Quel monstre ! Il doit être terrifiant et dévorer une quantité folle de nourriture.
— C’est sûr qu’il est glouton, le petit coquin.
— Mais comment pouvez-vous dresser une telle créature ?
— Le tout, avec les bêtes, c’est de savoir ce qui les calme.
— Indispensable.
— Prenez Touffu.
— Qui ?
— Touffu. Il s’appelle Touffu.
— D’accord.
— Lui, il suffit de lui jouer un air de musique et il fait un somme.
— De la musique ? Comme une berceuse ?
— N’importe quel petit air tranquille et il est doux comme un agneau.
— Quelle créature extraordinaire ! s’étonna le voyageur.
— Pour sûr !
Hagrid s’enfila un nouveau godet. Il fit un geste de la main pour qu’Abelforth vienne déposer une nouvelle tournée. Orion jeta un œil au duo. La sensation de malaise ne le quittait pas. Il percevait une aura de noirceur autour du voyageur.
La tête du garde-chasse dodelinait de plus en plus. Il souriait d’un air benêt, signe d’un état proche de ses limites. Le barman posa juste un verre à peine rempli au lieu du flacon complet. Il avait l’œil pour connaître la position de la jauge à alcool.
— Tu ferais bien de rentrer, Hagrid.
— Hein ? Euh… oui… oui… Crockdur doit s’impatienter. C’est l’heure du repas.
— Oui, moi aussi, je dois partir, fit l’inconnu. Je suis attendu à Londres. Hagrid, ce fut un plaisir. À un de ces jours !
L’homme se leva, jeta une poignée de pièces et partit sans tarder.
« Bizarre… » songea Orion. « Ce type est louche. Il n’a presque pas avalé son breuvage, sur toute la soirée. Il a passé son temps à poser des questions, il a perdu son précieux œuf de dragon et il a payé toute la note, rubis sur l’ongle. Trop étrange pour être honnête. Je ne le sens pas. »
Le jeune homme régla ses consommations et quitta la Tête de Sanglier, sur la trace d’Hagrid. Le garde-chasse progressait avec lenteur, doublant la distance parcourue à force de zigzaguer. À une bonne encablure, le policier le filait sans pour autant avoir une démarche plus assurée. Il s’attendait à voir le voyageur inconnu surgir d’un bosquet pour attaquer le demi-géant et lui voler l’œuf. Rien de tel ne survint. Les deux hommes prirent deux chemins différents pour rejoindre leurs logis respectifs.
Si la journée avait été mouvementée et imbibée, elle n’avait pas été infructueuse. Une fois de plus, Hagrid avait montré son amour des animaux. Une fois encore, il avait encensé Albus Dumbledore, décrit comme le sorcier le plus doué de tous les temps. Albus qui avait un frère au caractère et au destin opposé. Enfin, parmi le bestiaire de l’école se cachait une créature féroce conçue pour le gardiennage. Mais garder quoi ? Et où ? Le Déluminateur ? Forcément ! Qu’y avait-il de plus rare et précieux comme trésor ?
Ce voyageur s’intéressant à Touffu, ce type qu’il trouvait louche, que cherchait-il ? Un Croup ? Balivernes ! Il cherchait un moyen d’entrer dans le château et de passer sous le nez du chien à trois têtes. Pour voler le Déluminateur ! C’était évident !
Que devrait-il faire ? Prévenir le personnel de Poudlard ? Laisser un message d’avertissement à Hagrid, de manière anonyme ? Ou alors observer, encore et encore ? Collecter de nouvelles informations jusqu’à pouvoir présenter une solution à l’Assemblée des Sages ?
Il pénétra dans sa tente, retira ses bottes et s’affala sur son lit de camp, sans prendre le temps de se déshabiller. Il s’endormit dans la minute suivante.