L’inspecteur-sorcier quitta ses rêves souvenirs à regrets. La pluie avait cessé de marteler la carrosserie durant la nuit. Il se tortilla sur son siège et ressentit quelques courbatures. La rançon des nuitées passées à l’étroit dans une voiture. Il s’étira et contrôla son environnement. L’aube pointait. L’Opel grise était toujours parquée sur le quai. Il tourna la tête vers l’îlot rocheux, prit ses jumelles et repéra les deux embarcations. Juste à la seconde où il allait reposer son outil, la porte de la bicoque s’ouvrit. Enfin, elle fut déplacée à l’intérieur d’une main, étant donné que Hagrid l’avait abattue d’un coup de poing.
Le géant sortit, accompagné d’Harry. En toute logique, les autres demeurèrent reclus dans la ruine. Le duo s’installa à bord d’une embarcation. Orion s’apprêta à sortir et à se dégourdir les jambes lorsqu’il dut précipiter le mouvement. Le garde-chasse avait dégainé son parapluie et envoyé une impulsion à l’arrière de leur coquille de noix. La barque filait à vive allure. Trente secondes plus tard, elle touchait terre.
« D’accord… » pensa le policier en enfonçant ses lunettes et sa casquette. « J’espère qu’il ne va pas évacuer Harry par un moyen magique sinon, la filature va tourner court. »
Il se mit à marcher à bonne distance, histoire de rester une silhouette pour Harry. Ils étaient voisins, se connaissaient de vue, se saluaient. Harry pourrait le reconnaître en dépit de ses accessoires vestimentaires.
Hagrid ne paraissait pas mener le futur collégien vers un passage temporel secret, un véhicule enchanté ou toute autre invention magique propre à franchir les centaines de kilomètres en une fraction de seconde. Le policier fut même rassuré par la direction prise : la gare. Il songea à son auto, parquée au port du village. Tant pis ! Il la récupérerait plus tard, cela ne pressait pas. La véritable urgence, c’était la réponse à une question incroyable posée par Harry à propos de dragons gardant Gringott’s, la banque des sorciers. Or, non seulement Hagrid n’avait pas répondu par la négative, mais pire, son rêve le plus cher était d’en posséder un ! Il était aussi fou que son ami Alcyone avec sa passion démesurée pour les créatures fantastiques marines.
Le duo pénétra dans la petite station ferroviaire et fit sensation. Le géant réclama deux billets de train pour Londres, mais confia à Harry le soin de gérer la transaction financière avec le Moldu. Lorsqu’il fouilla dans sa bourse pour chiper les livres sterling et les déposer sur le comptoir du guichetier, l’espion eut l’impression que Hagrid s’emparait de timbres postaux, tant les coupures paraissaient insignifiantes entre ses phalanges.
Orion acheta un aller simple pour la capitale tandis que les autres usagers bavaient d’incrédulité face au tandem atypique. Il composta son ticket et fila en queue de train, à l’opposé de l’adulte et de l’enfant. Dix minutes plus tard, une rame tractée par une locomotive diesel entra en gare. Il grimpa à bord et remonta les wagons jusqu’à ce qu’il repère le compartiment occupé par ses cibles. Il opta pour un espace contigu et colla son oreille contre la fine paroi de séparation. Ses efforts de concentration ne lui apprirent pas grand-chose de neuf : l’apprenti et son protecteur ne firent que commenter la liste des fournitures à acheter pour le collège. On pouvait tout trouver à Londres, à condition de savoir où.
L’Inspector jubilait. Les Amphigikiens, Cassiopée en tête, ignoraient tout d’un autre monde sorcier, dissimulé dans le périmètre même des Londoniens. Lui, il avait tout découvert ! Mieux, la chance jouait en sa faveur ! Harry le conduirait à Dumbledore, le vieil homme au bâton d’argent. Il l’aiderait peut-être à sauver son peuple ? Comment réagiraient les sept Sages ? Avec autant d’inflexibilité que lorsque les humains non sorciers étaient mentionnés ? Cette éventualité lui fit l’effet d’un sauna sec – équivalent amphigikien de la douche froide moldue –.
La filature dans le métro londonien puis, dans les rues de la capitale, avait été un jeu d’enfant. Même si la foule de touristes se pressait dans les transports et sur les artères commerçantes, Hagrid avait tout d’un phare maritime de nuit par temps clair. Au détour d’une rue, l’adulte et l’enfant stoppèrent entre un disquaire et une librairie. Ils entrèrent dans un estaminet nommé « Le Chaudron Baveur ». Orion examina la façade qui était quelque peu défraîchie. L’intérieur ne brillait pas par l’éclairage surpuissant.
Il poussa la porte de l’établissement. Il émit un léger « bonjour » à la cantonade, suffisamment audible pour faire montre de politesse et assez discret pour que les têtes ne se retournent pas dans sa direction. Il conserva sa casquette, abaissa ses lunettes noires et avisa une petite table libre dans le fond de la salle sombre et miteuse.
À peine assis, il entendit une bordée d’exclamations :
— Mais c’est Harry Potter !
— Bienvenue, monsieur Potter !
— Quel honneur, monsieur Potter !
— Enchanté, monsieur Potter !
— Tellement fier de vous rencontrer, monsieur Potter !
En quelques secondes, la quasi-totalité de la salle s’était regroupée près du comptoir et tentait de toucher Harry, de lui serrer la main, de le congratuler, de le remercier. Tant et si bien que l’étranger fit de même, souriant, se mêlant aux clients, comme s’il connaissait Harry et n’ignorait rien de sa renommée. Si le garçonnet découvrait sa présence, il prétexterait le hasard d’une pause entre deux affaires policières, dégainerait sa plaque de flic et avouerait à Harry son métier à garder secret, par sécurité. Mais il prit soin de rester dans un angle mort.
Une chose était certaine : le titanesque compagnon de l’enfant n’avait pas exagéré la popularité du gamin. Ce Hagrid paraissait avoir toutes les qualités du gars franc du collier. Rien en commun avec les Dursley.
Orion fit travailler ses méninges et mémorisa plusieurs visages et noms. Doris Crockford, Dedalus Diggle, Tom le barman du Chaudron Baveur. La plupart des clients portaient des tenues assez datées, comme sorties du 19ᵉ siècle. Des robes, des capes, des chapeaux, des bourses, des bottines. Il se dit qu’il devrait se vêtir à l’identique s’il ne voulait pas être visible comme le nez au milieu de la figure. Mais après tout, celui dont la tenue était la plus excentrique, c’était un homme en turban, présenté par Hagrid. Le professeur Quirell. Impossible de le louper, celui-ci ! En plus de son accoutrement violet, il était affublé ou affligé d’un bégaiement des plus perturbants.
« Ce type est spécialisé dans la Défense contre les Forces du Mal et il bégaie ?! Je le vois mal lancer un sort de désarmement foudroyant en s’y reprenant à trois ou quatre reprises. Ex ex expe pe pelliar… mus ! Il a le temps de mourir dix fois ! » ne put-il s’empêcher d’imaginer, le sourire aux lèvres.
Lorsque les habitués entreprirent de se disperser, il les imita et regagna sa petite table discrète. C’est alors qu’Hagrid conduisit Harry dans l’arrière-cour. Il fut tenté de les suivre dans la foulée, mais se retint. Il adressa un signe à Tom.
— M’sieur ? Qu’est-ce que ce sera, pour vous ?
— Y aurait-il moyen de manger quelque chose ? Je n’ai rien avalé depuis… deux jours, je crois bien.
— Vous avez de quoi payer ?
— Oh oui !
Il fouilla dans ses poches et sortit deux billets de dix livres sterling froissés. Il les mit en évidence sur la table.
— Argent moldu ?
— Vous ne le prenez pas ? Je n’ai pas eu le temps de faire du change à… Gringott’s.
— Pas de soucis, l’ami. Alors… J’ai des saucisses fumées, des haricots et du poulet frit.
— C’est parfait !
— Une Bièraubeurre pour faire passer tout ça ?
— Allons-y !
— Allez… pour le prix, je vous pose un demi-verre de whisky Pur Feu pour patienter.
Orion n’objecta rien. Tom prit les billets et revint avec l’alcool. Puis, il repartit vers les cuisines préparer le repas. Le policier but une gorgée et crut sa dernière heure arrivée. Ce tord-boyau titrait soixante degrés, au bas mot et remplacerait sans problème le kérosène dans un Boeing 747 ! Il se leva et en profita pour filer vers la porte empruntée par Harry et Hagrid. Il tomba nez à nez avec les poubelles. La sortie de secours donnait sur une arrière-cour où Tom entreposait ses bennes à ordures. La courette était cernée de murailles de briques.
— Mais où sont-ils passés ? s’étonna-t-il.
La porte s’ouvrit. C’était Tom. Il avait l’air surpris.
— Ça va, mon gars ?
— Je suis sorti prendre l’air. Votre whisky. Je ne me suis pas méfié. Il secoue et à jeun depuis deux jours, il m’a tourné la tête.
— Pas étonnant ! Ça va aller ?
— Oui, oui, fit le policier en rentrant dans la salle.
Tom prit la copieuse assiette sur le comptoir et la Bièraubeurre. Il déposa le tout, avec des couverts et un verre, devant un homme affamé.
— Bon appétit !
— Merci beaucoup ! Ça sent très bon.
Il dévora, soudain conscient d’avoir tiré sur la corde, absorbé par sa folle filature. Il engloutit la nourriture, la fit passer avec la boisson fraîche, semblable à de la bière, l’amertume en moins, un goût doucereux, sucré, presque caramélisé en plus. Il apprécia la sensation, bien plus que le décrassage effectué par le whisky.
Rassasié, il sirota l’alcool en observant la galerie de personnages de la taverne. Il ne s’agissait que de sorciers. Sauf Tom, peut-être. À moins que sa tenue de barman ne le distingue de sa clientèle peu fortunée ?
Outre leurs frusques, leurs galurins improbables, leurs bourses en cuir, les habitués dissimulaient des baguettes de bois dans leurs capes, leurs robes, leurs manches. Parfois, certains se promenaient avec le morceau de bois dans la poche de leur pantalon. Il vit même entrer une femme aux vêtements très bariolés. Elle portait sa baguette derrière l’oreille, comme un boucher avec un crayon de papier, notant des commandes derrière son comptoir. Elle traversa le pub et fila à l’arrière-cour sans susciter un commentaire.
« Il y a un passage secret dans le mur, à l’évidence. »
La demi-heure passée dans son coin, à observer, il fut le témoin du retour de deux personnes qu’il n’avait pas vues entrer dans la cour. Sa surprise ne fut complète que lorsqu’il les suivit du regard jusqu’à une cheminée dans laquelle elles prirent place. Il sursauta sur sa chaise lorsque le couple prit une poignée de poudre dans un seau, la jeta au sol en déclamant une adresse et disparut dans un torrent de flammes vertes.
« Bon sang ! Ils transfluident par des cheminées ! »
Lorsqu’il eut terminé son repas, il se leva et rapporta ses couverts, verres et assiette à Tom. Ce dernier ne manqua pas de le remercier :
— C’est très gentil à vous.
— Je vous en prie.
— Vous, vous êtes étranger, je me trompe ? Vous n’avez pas l’accent londonien.
— Vous êtes perspicace, Monsieur.
— Tom. Appelez-moi Tom, comme tout le monde.
— Eh bien, Tom, je travaille à Londres depuis cinq ans, mais j’ai toujours mon accent des îles.
Le regard du barman pétilla :
— Des îles ? Où ça ?
— La Barbade. C’est là où j’ai appris à parler anglais.
— Ah le bel accent exotique ! Ne le perdez pas ! La Barbade, c’est comment ?
— Moins pluvieux.
— Ah ah ah ! s’esclaffa le tavernier.
Orion rit de son trait d’humour.
— J’imagine sans peine, poursuivit Tom. Des tempêtes en plein été, le temps devient fou. Mais aujourd’hui, c’était ensoleillé. Le jour où Harry Potter est entré dans mon établissement ! Merveilleuse journée !
— Ah ça oui ! Harry Potter va à Poudlard. Il a reçu sa lettre.
— Eh oui… Le temps passe vite. Déjà dix ans qu’il a vaincu Celui-Dont-On-Ne-Prononce-Pas-Le-Nom.
— Un exploit. Nul doute qu’il sera un grand sorcier, renchérit Orion.
Puis, il ajouta :
— Je vous abandonne, la pause est finie. Ce fut un délice ! Je reviendrai, je vous l’assure. Au plaisir, Tom !
Le policier comptait bien percer le mystère du passage secret. Il salua les autres convives et sortit du Chaudron Baveur. Il fila se mettre en embuscade de l’autre côté de la rue. Là, son jean, son tee-shirt, ses baskets se fondirent dans la masse.
La journée touchait à sa fin. Harry était ressorti du Chaudron Baveur, accompagné de son visible protecteur. Le petit avait les bras chargés d’achats dont un chaudron pliable, une blouse, un chapeau pointu et surtout, une cage avec une somptueuse et élégante chouette des neiges, un Harfang. Le policier fondit d’admiration pour le rapace.
La filature avait repris sans lui apprendre grand-chose de neuf hormis un point : Hagrid avait remis un billet de train à Harry. Un aller simple pour Poudlard, valable le 1ᵉʳ septembre, départ de la gare de King’s Cross.
Après un trajet en métro, le titan et le futur élève étaient arrivés à la gare de Paddington. Le Gardien des Clefs l’avait conduit jusqu’à un train de banlieue allant à Little Whinging. Harry retournait chez son oncle et sa tante jusqu’à la rentrée. Le gamin n’avait pas son mot à dire. Puis, aussi incroyable et incongru que cela puisse sembler, Hagrid avait disparu. Comme s’il avait transfluidé ou fait preuve d’une célérité époustouflante, avait supposé le policier.
Une fois la rame éloignée du quai, Orion fit le bilan de ces jours de folie.
« Inutile de chercher Hagrid, il doit être loin. Harry file dans sa famille, mais le 1ᵉʳ septembre, il ira à l’école Poudlard et me mènera à Dumbledore et à son bâton d’argent. Je n’ai rien à faire de plus. Bien. Cherchons le point d’eau le plus près ? »
Il avisa les toilettes de la gare et s’y rendit. Lorsqu’il fut seul, il entra dans des WC, il tira la chasse d’eau et transfluida. Quelques secondes plus tard, il émergea dans le port du village côtier où il avait abandonné sa Peugeot. Il remarqua que l’Opel de Dursley n’était plus là. Après l’épisode ahurissant de la nuit et l’affrontement avec Hagrid, Vernon avait compris que l’épisode des lettres avait pris fin.
Le policier s’installa à bord, démarra et prit la route du retour. Il alluma l’autoradio et scanna les fréquences. Il stoppa au hasard. La radio passait un vieux tube des années 80 : « Looking for clues », de Robert Palmer. Il sourit. Les signes mettaient parfois des décennies à se concrétiser. Mais une fois en branle, une prédiction avançait à un rythme implacable.
Le conducteur ne fut pas mécontent d’arriver au 7 Privet Drive, vers une heure du matin. La rue était calme. Il parqua l’auto à sa place, tendit une oreille indiscrète en direction du numéro 4 et fut rassuré d’y percevoir trois respirations profondes et un grondement de train de marchandises. Il rentra dans son studio, exténué. Il déplia rapidement son canapé clic-clac, jeta ses vêtements et ses baskets et se laissa tomber sur le matelas. Il n’eut pas le loisir de revenir sur ses tribulations et sombra dans le sommeil. La phase paradoxale l’atteignit avec précipitation et il se revit à Amphigika, à l’apogée de leur culture.
Trois mille années s’étaient envolées depuis la fuite de l’île d’Atlantide. La paix régnait depuis trois millénaires sous les eaux hawaïennes tandis qu’en surface, les tribus se déchiraient, les guerres faisaient rage et les nations végétaient. L’humanité balbutiait alors que les sorciers amphibiens prospéraient.
L’époque du jeune adolescent était révolue. L’auditeur libre des séances publiques du Conseil avait laissé la place à un brillant orateur aux diatribes redoutables, aux propositions révolutionnaires et à la logique imparable. Sa participation régulière aux questions et aux débats l’avait amené à déterminer une liste d’auditeurs aussi fidèles que lui. Parmi les dix mille citoyens, environ cent quarante venaient jouer tour à tour les animateurs, les trublions, les pacificateurs, les aiguillons ou les provocateurs. La nation sous-marine n’avait que six siècles d’existence lorsque l’idée d’Orion Centuri fut adoptée par les Sages, à l’unanimité : les plus assidus, expérimentés, formaient l’Assemblée des cinquante et étaient élus tous les vingt ans. Quant aux sept sages, reconduits jusqu’à épuisement, démission ou réincarnation sans pouvoir de sorcellerie – un cas tous les cent ans, en moyenne –, ils gagnaient au change. L’Assemblée assurait la force de proposition, incarnait un vivier d’éventuels remplaçants et exerçait un contre-pouvoir certain, issu de sa légitimité populaire. Orion avait créé de petits groupes de travail par secteur d’activité, avec un rapporteur tournant. De temps en temps, il endossait le rôle de porte-parole ou celui de pacificateur lorsqu’un ou plusieurs élus adoptaient des positions tranchées pour leur démocratie.
Ce matin-là était particulier. Le sage Ettanin Draconis cédait son siège. Ce bâtisseur, autrefois guérisseur, avait exprimé le souhait de prendre en charge l’Écloserie et tout le processus de réincarnation, son prédécesseur ayant succombé à une attaque de Kraken. Il n’avait pas baissé les armes et avait emporté un morceau de tentacules dans la tombe. L’âme de l’infortuné sorcier avait été perdue, car il n’avait pas supporté le transfluidage d’urgence de ses accompagnateurs. Une perte considérable et une sacrée déveine, comparé aux péripéties mortelles d’Alcyone Tauri, son ami risque-tout notoire.
Tandis que les sept Sages débattaient en secret de la cooptation, Orion se demandait où le fabricant de médaillons pouvait bien encore se trouver. Il ne l’avait pas vu à son échoppe depuis plusieurs jours. Lorsqu’il s’absentait pour solliciter des coraux à l’autre bout de la planète, cela n’excédait jamais deux journées. Par contre, s’il pourchassait une nouvelle créature fantastique avec la folle idée de l’utiliser pour le cœur d’un nouveau médaillon, son entêtement ou sa persévérance le tenait éloigné d’Amphigika autant que nécessaire.
Alors que le Conseil tardait à se manifester – les candidats de qualité ne manquaient pas et leur décision aurait des implications pour des millénaires –, une secousse ébranla la cité. Les séismes, avec la proximité de la chaîne hawaïenne de volcans, étaient monnaie courante. Mais le phénomène eut cette fois une consistance différente. C’était… autre chose, comme une vague sous-marine d’une ampleur sans précédent, les prémices d’un tsunami ravageur lorsqu’elle toucherait les rivages. L’onde cessa de secouer le dôme magique après une trentaine de secondes.
Les membres de l’Assemblée se dévisagèrent. Orion se redressa et déclara :
— Je vais me rendre compte.
Il bondit droit vers la colonne d’eau et transfluida vers la surface, non loin de l’île principale, O’Ahu. Même s’il avait possédé un puissant catalyseur de magie – Alcyone désespérait qu’une de ses créations convienne un jour au politicien –, il n’aurait rien pu faire face à un tel déchaînement de puissance. La vague ralentit en heurtant les fonds, s’éleva à plus de soixante-dix mètres de hauteur et s’abattit sans pitié sur l’île et ses voisines. Il détourna le regard. La population embryonnaire allait être décimée. Sans contrôle sur son pouvoir sorcier, il ne leur était d’aucune aide. Puis, il raisonna :
« Le monstre vient de loin. L’autre bout de la Terre pour avoir pris une telle amplitude. Les côtes du monde entier ont été touchées. C’est inévitable… Un massacre à l’échelle planétaire. »
Il sursauta en sentant une main amicale et réconfortante sur son épaule. Il se retourna et croisa le regard de celui qu’il n’espérait plus.
— Alcyione !
Un sentiment d’horreur se lisait sur le visage de l’artisan.
— Bon sang ! Où étais-tu passé ? Tu as vu la vague ?
— Oui. J’étais là où elle a pris naissance.
— Quoi ? Comment ? Ce n’est pas toi qui… ?
— Ça ? Oh non, mon ami. Je ne suis ni un Dieu, ni Mère Nature. Non. Je chassais en Méditerranée, près de la Grèce et d’Atlantide.
— D’accord. Et ?
— Il y a eu un séisme, sur la côte ouest de notre ancienne patrie. Une cassure s’est produite. Jamais en trois millénaires je n’en avais vue de pareille. Elle… Un bruit effroyable, à glacer le sang. La terre s’est ouverte et l’Atlantide s’est élevée, a basculé, en équilibre et a glissé dans les entrailles du monde. J’ai voulu transfluider pour m’approcher et sauver des vies. À chaque tentative, j’étais repoussé au loin. J’étais emporté, impuissant.
Orion écoutait sans mot dire, tétanisé. Leur terre natale avait disparu. Les Atlantes avaient-ils subi les foudres des dieux en retour des innombrables guerres, meurtres, persécutions ?
— C’est là que je l’ai vue. Une beauté !
— Une sirène ? s’étonna le politicien, dérouté par la digression.
— Non. Un Kelpie. Tu te rends compte ? Un Kelpie. Le seul animal fantastique marin que je n’avais jamais réussi à approcher !
— Qu’as-tu fait ?
— J’ai utilisé la vague, j’ai été propulsé à une vitesse phénoménale et, profitant de l’onde, j’ai chevauché la créature d’eau. Elle n’a pas cherché à me désarçonner. Au contraire… Elle m’a emmené, elle a surfé, écume au vent. C’était comme le rêve de toute une vie, un aboutissement. Quand elle a ralenti, elle m’a déposé, a penché sa tête et s’est courbée pour m’offrir son crin précieux. De l’essence de Kelpie.
— Oooohhhh… cela devait être…
— Magique, Orion. Magique. J’en ai pleuré de joie et elle m’a consolé de son museau, ses naseaux salés.
— Merveilleux.
— Tu auras bientôt ton médaillon. Je maîtrise les sept familles de coraux, j’ai tous les cœurs possibles. Ce n’est qu’une question de semaines !
Les flots refluèrent vers le large. Ce fut l’instant où ils purent transfluider sur l’île et tenter d’apporter quelque aide. Hélas ! Les pires craintes d’Orion furent confirmées : les populations nichées dans les montagnes avaient survécu, mais les malheureux vivant sur les côtes et l’intérieur des plaines avaient été ravagés.
L’Inspector avait fait du troc avec le Superintendent Murdoch, son supérieur hiérarchique. Il avait annulé une semaine de congés estivaux, avait repris dès le 7 août, en échange du 1ᵉʳ septembre, jour de rentrée scolaire. Le chef avait accepté sa demande tout en tirant une tronche de six pieds de long, en plein questionnement. Centuri n’était pas disert sur sa vie privée ; certains supposaient qu’il était homosexuel, d’autres un moine ascète, quelques-uns l’imaginaient en gourou d’une secte. Seule certitude : il n’avait pas d’enfant.
Lors de séances d’espionnage, le policier avait découvert que Dudley devait se rendre à l’hôpital pour l’ablation de l’attribut porcin dont Hagrid l’avait affublé le 31 juillet dernier, sur l’îlot. Il avait eu du mal à se contenir et à ne pas passer pour un fou auprès des voisins en s’esclaffant durant de longues minutes. Le séjour hospitalier, à Londres, aurait lieu le 1ᵉʳ septembre. Ainsi, Harry avait négocié son covoiturage jusqu’à King’s Cross, chargé de nombreux bagages – Orion imagina que Poudlard abritait un internat –.
Le matin de la rentrée, il observa les préparatifs des Dursley et d’Harry. Une fois que l’automobile familiale eut quitté le 4 Privet Drive, le suiveur se prépara. Il rassembla dans un petit sac à dos en peau brune tout ce qui lui parut indispensable : deux gourdes remplies d’eau, des capsules de sel (pour fixer l’eau), un canif multifonction d’une célèbre marque suisse, des jumelles, sa carte d’identité, cent livres sterling en billets de dix, quelques barres de céréales chocolatées et une cape qui, si elle n’était pas de facture sorcière, donnerait le change. Il enfila des rangers, plus proches des bottines sorcières que ses baskets fabriquées en Chine. Il passa ses bras dans les anses et se dirigea dans la salle de bains. Il souleva le couvercle des WC, se concentra sur Regent Canal, un cours d’eau se jetant dans la Tamise à la hauteur de la gare de King’s Cross et transfluida. Une paire de secondes plus tard, il était accroché au quai, proche d’une échelle, guettant une occasion pour émerger des flots. Hélas ! Les passants étaient nombreux et il était impossible de sortir habillé, mais trempé sans attirer l’attention.
Sa peau prit alors la transparence de l’eau et le rendit presque invisible. Il se mut avec lenteur, car le mouvement troublait la surface de son épiderme et le rendait détectable. Après un luxe de précautions, il s’agenouilla entre deux voitures parquées sur le bord du canal. Il dispersa son camouflage, absorba l’humidité de sa tenue et rejoignit le trottoir comme si tout était normal.
Une foule de voyageurs convergeait vers la gare. Des milliers de travailleurs, d’hommes d’affaires, des touristes en goguette, des mères de famille chargées de courses, parfois derrière un landau ou une poussette, jeunes, vieux, un véritable camaïeu de couleurs. Il choisit un point d’observation stratégique, proche de la dépose-minute. Si tout se passait comme il l’imaginait, les Dursley débarqueraient précisément à cet endroit. Il consulta sa montre : encore une heure à patienter.
Une fois de plus, son intuition s’avéra exacte. Vernon déboula dans l’artère passante, ne prit pas la peine de chercher une place régulière. Il fit une halte ponctuelle, serra le frein à main et se pressa de vider le contenu du coffre de l’Opel sur un chariot. Il consentit à guider Harry jusqu’à l’entame des voies 9 et 10. Orion suivit et se dissimula derrière un pilier. Dans le brouhaha de la gare, l’homme fut incapable de percevoir ce que l’oncle marmonnait à son neveu, mais il n’y accorda pas d’importance. Le patron de la Grunnings mit les voiles, laissant Harry seul, désœuvré. Il était 10h30 passées ; le train partait à onze heures. Souci : le tableau d’affichage ne mentionnait aucun départ à cette heure-là. Le pauvre gamin erra sur tout le quai, cherchant une indication. Au bout de plusieurs minutes de recherches infructueuses, l’écolier s’adressa à un employé en tenue. Il échoua, ne récoltant qu’une fin de non-recevoir. Le policier commençait à éprouver de la pitié pour Harry bien que ce dernier ne cédât pas à la panique.
Il restait dix minutes lorsqu’une femme rousse pressée, accompagnée d’enfants à la chevelure pigmentée à l’identique, lâcha de façon sonore :
— La gare est pleine de Moldus !
Orion, tout comme le garçonnet qu’il filochait, tomba en arrêt devant la petite famille composée de quatre garçons, d’une fillette et de la mère. Le policier fut certain qu’elle était sorcière : même genre de malle que Harry, cages avec chouettes ou hiboux, tenues faites de robes usagées. Le garçonnet se rapprocha et sympathisa. La mère à la bonhomie patente le prit sous son aile et parut lui livrer quelques explications. À l’instant où les usagers du rail regardaient ailleurs, les membres de la famille, un à un, foncèrent droit sur un mur entre les voies. Ils disparurent comme si l’obstacle avait été fait de brume solide.
— Bon sang ! s’exclama l’Amphigikien.
Il fondit sur le lieu de la disparition. Il tâtonna les briques. Là où il s’attendait à ressentir une matière dure et froide, il perçut… du vide ! Il jeta un œil aux alentours et marcha droit devant. Il avança sur quelques mètres, dans l’obscurité, jusqu’à rejoindre un quai. Une magnifique locomotive rouge, d’où s’échappait de la vapeur, patientait sur la voie 9 ¾.
Il leva les yeux et lut un panneau « Poudlard Express - 11 heures ». C’était une gare dans la gare, une voie unique, avec un quai assez étiré pour abriter la locomotive à vapeur, son tender et au moins sept wagons. La foule était compacte, les embrassades nombreuses, les premières rames bien remplies. Il profita de l’anonymat conféré par la marée humaine. Il emboîta le pas d’Harry, scotché aux rouquins.
Sur le quai, certains accompagnants étaient vêtus comme des Moldus, d’autres comme des enchanteurs. Les uns portaient des baguettes magiques et d’autres un attaché-case. Il eut la sensation euphorisante qu’ici, du côté magique, Moldus et Sorciers se côtoyaient en paix.
Il suivit les enfants sans accorder d’attention aux dernières recommandations des parents à leurs rejetons, sur la promesse d’envoyer des hiboux – il supposa que les rapaces remplissaient la fonction des pigeons voyageurs, porter des messages –, sur les exigences de résultats dans des matières comme la Divination, l’étude des runes, l’étude des Moldus ou bien l’apprentissage des sortilèges. Il croisa une grand-mère catastrophée par son petit-fils – une vraie tête de Jobarbille selon ses termes – qui avait égaré son animal de compagnie – un crapaud prénommé Trevor – et sentit la maman rousse sur le point de s’énerver lorsque ses jumeaux jurèrent qu’ils mettraient à exécution de nouvelles bêtises. Poudlard était une école comme toutes les autres, juste un brin bizarre pour ses yeux de néophyte.
Il baissa la tête, marcha jusqu’au wagon de queue et grimpa par la dernière porte. Il chercha les toilettes, les trouva et s’y enferma. Soulagé, il poussa un long soupir.
« Me voici dans la place. Dans un train à vapeur comme on n’en voit plus sur les rails et en route pour Poudlard. Étant donné le nombre d’enfants, je ne trouverai jamais un compartiment vide. Je suis l’un des rares adultes à faire le voyage, facile à repérer. Il faut que je me cache. Si un contrôleur sorcier est à bord – et je ne vois pas pourquoi les sorciers n’agiraient pas à la sauce moldue –, je risque l’expulsion, voire un sortilège, car je n’ai pas de billet. D’ailleurs, je n’ai aucune idée de l’endroit où l’acheter, si c’est possible avec des livres sterling. J’ai bien vu, au Chaudron Baveur, que les clients réglaient avec trois sortes de pièces. »
Une secousse ébranla le wagon : le convoi se mit en branle à 11h00 précises. L’idée de sortir et d’aller espionner les étudiants le traversa, mais il renonça à cette prise de risque. Quelques minutes après le départ, il se rendit clair comme l’eau pure et sortit de sa cachette. Au fond du train, en lieu et place du soufflet reliant deux wagons ensemble, il y avait une sorte de local technique. Il contrôla le couloir : personne à l’horizon. Les élèves restaient sagement cloîtrés dans leurs compartiments. Il ouvrit la porte du réduit : c’était un fourre-tout rempli de lanternes à pétrole, de cierges, de couvertures, de ficelles et d’un monceau de choses utiles à bord du Poudlard Express. Il avait à peine de quoi s’asseoir par terre.
Il prit une bougie et la coinça entre la porte et le chambranle. Puis, il s’empara d’un morceau de ficelle et lia la poignée. Il s’assit sur l’autre extrémité. Ainsi, personne ne l’enfermerait par mégarde et il éviterait les ouvertures intempestives lors des soubresauts du voyage. Il pouvait aussi voir si des élèves venaient rôder près de lui. Dans ce cas, par sécurité, il userait de transparence.
La première alerte eut lieu peu après midi. Une femme s’engagea dans le couloir, à l’autre bout. Elle poussait un chariot de friandises et faisait une halte devant tous les compartiments. Lorsqu’elle eut achevé ses ventes, elle continua en direction des toilettes du wagon. Orion retint sa respiration et ralentit son rythme cardiaque. La vendeuse de bonbons remarqua que la porte n’était pas close, l’ouvrit en grand sans remarquer la ficelle. Elle contrôla l’intérieur sans s’y introduire et referma d’un geste assez rude. La bougie coincée s’effrita un peu, mais joua le rôle imaginé. Orion tira la cordelette à lui et la dame n’y vit que du feu. Au final, elle repartit en sens inverse dans l’optique de renouveler ses ventes.
L’Amphigikien expira en profondeur. Puis, il sursauta et s’exclama :
— Eh ! Mais qu’est-ce que c’est… Ooooh !
Il découvrit un intrus, arrivé à lui avec le chariot de friandises. Un crapaud. Le sautillant batracien bondit et s’installa sur les genoux d’Orion.
— Mais… tu ne serais pas Trevor, que ce jeune garçon étourdi cherchait partout ? fit le fin limier. Petit malin, va ! Tu le fais tourner en bourrique, hein ? Pourquoi t’es-tu carapaté ? Que cherches-tu ?
Il flatta la tête de l’animal qui émit un léger coassement. La caresse sembla le ravir.
— J’ai compris ! C’est l’eau que tu cherches. C’est l’été, le temps est beau et sec, pour une fois. Mais toi, tu préfères un endroit frais, humide. À défaut, un Amphigikien fait l’affaire.
Il poursuivit les grattouilles, papouilles et autres flatteries. L’animal parut s’assoupir, heureux d’être sur une surface trempée et serein, rasséréné par les paroles du sorcier.
— D’accord, Trevor. Je te garde avec moi pendant le voyage, mais tu rejoindras ton maître légitime à notre arrivée.
Les heures s’écoulèrent avec lenteur dans la pénombre. Mentalement, il ne cessa de s’émerveiller de ses découvertes. Il se perdit en calculs, se fiant à l’allure des élèves, à la foule du quai, au nombre de wagons, de places. Il estima qu’il y avait au moins deux cents élèves dans le convoi, âgés de 11 ans – l’âge d’Harry – à 17 ans – âge de la majorité chez les Moldus –. En se basant sur une espérance de vie moyenne de 75 ans, une communauté sorcière d’au moins deux mille âmes vivait en Grande-Bretagne. Dans l’hypothèse où Poudlard n’accueillait pas d’élèves du monde entier, la population sorcière mondiale se montait à plusieurs dizaines de milliers d’individus. Son ébahissement ne fit que croître.
Il était près de vingt-et-une heures lorsqu’une voix amplifiée par magie se répandit dans le train.
— Nous arriverons à Poudlard dans cinq minutes. Veuillez laisser vos bagages dans les compartiments, ils seront acheminés séparément dans les locaux scolaires.
— Terminus, Trevor. Nous descendons bientôt. Nous allons patienter un peu et trouver un moyen de te remettre entre les mains de ton maître, murmura le policier.
Il se redressa et se dégourdit les jambes au mieux. Il reprit son apparence normale, fouilla dans son sac à dos, finit sa première gourde d’eau et engloutit deux barres de céréales. Le crapaud n’en eut cure et se percha sur l’épaule de l’homme, comme s’ils n’avaient jamais été étrangers l’un pour l’autre. Il était rivé à son rocher humain lorsque le dernier élève quitta le wagon. Il entendit une voix familière intimant aux premières années de le suivre.
« Hagrid est là. Parfait. »
Il laissa passer une petite minute puis se hasarda à jeter un œil. Il vit un panneau à la lumière blafarde indiquant « Pré-au-Lard ». La gare était peu à peu désertée. Les plus jeunes s’éloignaient, suivant la lanterne d’Hagrid, comme des papillons de nuit. Les autres, à l’extérieur, se massaient derrière des diligences attelées à de curieuses créatures, semblables à des chevaux ailés, mais faméliques.
Il se lança à la poursuite du groupe d’Harry, à une distance raisonnable, usant de sa vision nocturne supérieure, son animal de compagnie dans les mains. Le chemin étroit et glissant s’enfonçait dans une forêt dense, laissant parfois filtrer quelques lumières lointaines. La quarantaine d’élèves fit une halte au détour d’un virage. Des exclamations ponctuèrent leur découverte. Une minute plus tard, le suiveur eut un choc similaire.